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À partir d’avant-hierConspiracy Watch

Les Déconspirateurs – l’émission #02

20 octobre 2021 à 17:40

Tristan Mendès France et Rudy Reichstadt décryptent l’actualité du complotisme, de la désinformation et de la haine en ligne avec David Medioni.

Au sommaire de ce second numéro des Déconspirateurs : l’instrumentalisation de l’histoire, les dérives de la naturopathie, la critique de l’anticomplotisme, l’assassinat de Samuel Paty.

Invitée : Marylin Maeso, normalienne, agrégée de philosophie, autrice de La Petite fabrique de l’inhumain (éd. de l’Observatoire, 2021).

(Emission enregistrée mardi 19 octobre 2021)

Un « laboratoire du nouveau monde » dans le Lot ?

20 octobre 2021 à 09:34

En quelques jours, Alice Pazalmar et son compagnon Sylvain sont parvenus à récolter plus de 265 000 euros de dons défiscalisables dans le cadre d’un projet d’achat d’un domaine de 200 hectares dans le Lot pour lancer leur « laboratoire du nouveau monde ». La cagnotte a finalement été suspendue par la plateforme de financement participatif HelloAsso.

Les errances de la critique de l’anticomplotisme : Natacha Polony parmi d’autres

18 octobre 2021 à 10:40

Délégitimer la critique du conspirationnisme constitue une façon indirecte de justifier la dynamique conspirationniste actuelle, entre extrême droitisation et discours confusionnistes.

J’ai montré, dans mon livre La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées (éditions Textuel, 2021), que le conspirationnisme, en tant que trame narrative mettant l’accent sur des manipulations cachées dans l’explication d’un événement particulier ou des processus historiques en général, constitue un des tuyaux rhétoriques principaux de l’actuelle dynamique idéologique d’un ultraconservatisme xénophobe, sexiste, homophobe et nationaliste vectrice d’extrême droitisation, dont Alain Soral, pour l’antisémitisme, et Éric Zemmour, pour l’islamophobie et la négrophobie, constituent deux des bricoleurs principaux. Il faut ici bien distinguer les complots, manipulations cachées qui existent bien dans l’histoire humaine, et les théories du complot, qui font d’un complot la clé d’explication d’une situation, à l’inverse des explications pluri-factorielles des sciences sociales soulignant les interactions entre une pluralité de facteurs.

Hypercriticisme conspirationniste et bricolages confusionnistes

Or, un hypercriticisme complotiste à tonalités ultraconservatrices est en train de mettre la main sur un terrain privilégié de la gauche en le déformant : la critique sociale. Dans ce cadre ultraconservateur, la critique n’est plus structurelle, vis-à-vis d’inégalités, de dominations et de discriminations, mais devient superficielle, en mettant en cause des personnes et le prétendu « politiquement correct ». Et cette critique n’est plus associée à un horizon d’émancipation sociale, à la fois individuel et collectif, comme historiquement à gauche, mais va justifier des discriminations, à travers notamment la dénonciation des supposés « lobby antiraciste », « lobby féministe » ou « lobby gay », comme chez Alain Soral, Renaud Camus ou Éric Zemmour.

Le confusionnisme, entendu comme un espace idéologique développant des interférences entre des postures et des thèmes d’extrême droite, de droite, du centre, de gauche modérée dite « républicaine » et de gauche radicale, dans un contexte de recul du clivage gauche/droite et de crise de la notion même de « gauche », apporte, dans ce contexte, un appui non voulu à l’extrême droitisation. Soit quand des locuteurs (comme, à plusieurs reprises, Michel Onfray [1], Jean-Claude Michéa [2] ou Jean-Luc Mélenchon [3]) recourent, par exemple, à des schémas conspirationnistes, soit, plus indirectement, quand ils s’en prennent à la critique du complotisme.

C’est en particulier le cas de l’économiste et philosophe de la gauche radicale Frédéric Lordon [4]. Ainsi dans un billet de blog, daté du 24 août 2012 et intitulé « Conspirationnisme : la paille et la poutre », il ironise, au nom du « Peuple », sur les critiques du conspirationnisme (or, la plupart des locuteurs publics complotistes analysés dans La grande confusion font partie des « élites » politiques et intellectuelles) et relativise le complotisme. Dans un article publié dans Le Monde diplomatique d’octobre 2017, et intitulé « Le complot des anticomplotistes » (retitré sur le site du mensuel par « Le complotisme de l’anticomplotisme »), Lordon prolonge la délégitimation de la critique du conspirationnisme en faisant principalement de « la croisade anticomplotiste » une arme de « disqualification » de « toute critique radicale » de « l’ordre social ». Dans le même texte, il délégitime, dangereusement et de manière analogue, la critique de l’antisémitisme [5].

Natacha Polony : une figure confusionniste contre la critique des théories du complot

Natacha Polony, directrice de la rédaction de Marianne, s’est inscrite récemment dans un sillage confusionniste analogue dans sa chronique En toute subjectivité du 4 octobre 2021 sur France Inter, intitulée « Une nouvelle commission anti fake news ».

Polony intervient ce matin-là à propos de l’installation le 29 septembre 2021 par Emmanuel Macron d’une commission sur « Les Lumières à l’ère numérique » présidée par le sociologue Gérald Bronner, nommée couramment « commission Bronner ». Á propos des membres de cette commission, elle avance : « certains d’entre eux justement ont la fâcheuse habitude d’utiliser le terme de ʺcomplotismeʺ ben comme un anathème contre quiconque pense mal ». Qui ? Quand ? Quelles références précises ?… Il ne faut pas demander à l’éditorialiste mondain un travail documenté et référencé, même quand il se prétend critique vis-à-vis des médias dans lesquels il trône. « L’imprécision possède un pouvoir d’agrandissement et d’ennoblissement », écrit l’écrivain Robert Musil dans son grand roman philosophique L’homme sans qualités.

La critique du complotisme serait donc un moyen de stigmatiser les chevaliers et les amazones du « politiquement incorrect », tels que… Natacha Polony elle-même ! On sent là toute la radicalité d’un hypercriticisme qui met en scène de manière narcissique le supposé courage de la locutrice, par ailleurs confortablement installée dans un studio d’une des radios françaises les plus prestigieuses. Face à la prétendue menace anticomplotiste, Polony se présente en quelque sorte comme un héraut et une héroïne du refus de « la bien-pensance ».

Plus, contrairement aux critiques troubles du conspirationnisme, Polony a trouvé l’explication unique à « pourquoi ça marche le complotisme » : « parce qu’il y a une défiance majeure vis-à-vis des institutions, et j’inclus les médias dans ce terme, et parce que les citoyens se sentent dépossédés de la démocratie ». Il n’y aurait pas d’autres facteurs explicatifs, comme les dérèglements idéologiques en cours de la critique sociale, les pathologies sociales de la reconnaissance facilitant l’expression du ressentiment, l’accroissement des incertitudes face aux complications d’un monde globalisé ou d’autres ? Et les succès du complotisme ne sont-ils pas aussi une des causes de la défiance vis-à-vis des institutions, et pas seulement un de leurs effets ?

Á la fin de son intervention, Polony a oublié la cause unique de la « défiance », en mettant l’accent, de manière davantage pluraliste cette fois mais encore partielle, sur deux autres causes :  1) le secteur privé des GAFAM, qui a la main sur l’espace public d’Internet et des réseaux sociaux et qui empêche que la transparence démocratique s’impose, et 2) « nos sociétés de consommation sont des armes de destruction massive contre la rationalité », en favorisant « la pulsion contre la raison ». Conclusion : « C’est notre système économique et politique qui déraille ». Cependant elle poursuit et termine sa chronique en réactivant la suspicion vis-à-vis de la critique du complotisme : « Mais j’suis pas sûr que la commission en question ne trouve pas cette phrase un p’tit peu complotiste ». L’anticomplotisme réapparaît comme une disqualification de la critique de l’ordre économique et politique, à la manière de Lordon. Mais comme elle parle de « système » et non de manipulations cachées, on ne voit pas pourquoi la « commission Bronner » la prendrait pour cible. L’activité future de cette commission est par avance invalidée à partir d’un exemple fictif hors de propos.

La perspicacité surplombante de Polony lui permet également de distinguer nettement « le doute raisonnable et les délires ». Ce n’est pas comme les fameux anticomplotistes qui se contenteraient de « tout mettre dans le même sac ». Un exemple des supposés dérèglements anticonspirationnistes ? « Pendant des mois, on a été prié de croire que le coronavirus, c’était de la faute d’un pangolin. Quiconque évoquait une possible fuite du laboratoire de Wuhan étant immédiatement traité de complotiste. Et les médias ont totalement suivi cela. » Qui ? Quels discours ? Dans quels médias ?…. On ne le saura pas. Pourtant, Rudy Reichstadt, un des chefs de file des anticomplotistes et membre de la « commission Bronner », envisageait, dans un entretien paru sur le site de L’Express le 3 mai 2020, comme hypothèse crédible, et non pas conspirationniste, « que ce virus, d’origine naturelle, aurait été étudié dans un laboratoire et que, du fait d’une défaillance de sécurité, il aurait contaminé un laborantin ». On vous offre l’Intelligence et vous voulez en plus les faits qui vont avec ?

Ce n’est pas la première fois que Polony prend des libertés avec la connaissance rugueuse des faits : s’adressant aux « Français musulmans » pour les convertir à la laïcité dans un éditorial de Marianne de novembre 2019, elle avait oublié que la première phase de l’article 1 de la loi de 1905 faisait de « la liberté de conscience » son fondement. La laïcité, au nom de laquelle elle donnait des leçons, s’en trouvait extrêmement déformée.

L’itinéraire politique et professionnel de Polony la prédispose aux bricolages idéologiques confusionnistes de ce type. En 2001, elle est secrétaire nationale du Mouvement des citoyens initié par Jean-Pierre Chevènement à gauche, puis est engagée dans la campagne présidentielle de 2002 de Chevènement. En 2002-2009, elle est journaliste dans l’hebdomadaire de centre gauche « républicain » Marianne, cofondé en 1997 par Jean-François Kahn, promoteur à l’époque d’un « centrisme révolutionnaire ». En 2009-2011, elle travaille dans le quotidien de droite Le Figaro. En 2018, elle devient directrice de la rédaction de Marianne. En interaction avec ce parcours, les discours de Polony tendent à formuler des hybridations confusionnistes entre des postures conservatrices et des critiques issues de la gauche, des référents « républicains » contribuant à lier les deux pôles. Depuis elle a élargi son champ d’action journalistique : elle devient en 2017 chroniqueuse sur France Inter où elle participe aussi à un débat hebdomadaire, et depuis août 2021 elle a son émission sur BFMTV, Polonews. Sans la xénophobie et le sexisme débridés d’Éric Zemmour, elle y exprime souvent un hypercriticisme « politiquement incorrect », conservateur et manichéen, qui a des ressemblances, mais dans un style plus modéré, avec celui de son confrère du Figaro et de CNews. Comme si les espaces médiatiques non directement zemmourisés avaient besoin, dans une logique concurrentielle, d’incorporer un peu de zemmourisation extra light, dans une sorte d’aimantation non consciemment maîtrisée…

Tweet d’Eric Zemmour sur le complotisme (20/07/2021).

D’autres disqualifications de la critique du conspirationnisme

La chronique de Polony n’est pas la seule à avoir jeté le trouble sur la critique du complotisme à l’occasion de l’installation de la  « commission Bronner ». Dans une orientation politique et intellectuelle très différente, le journaliste culturel de Mediapart Joseph Confavreux, habituellement plus rigoureux, s’y est mis aussi dans un article daté du 5 octobre 2021. Il cible tout particulièrement Gérald Bronner en procédant à des amalgames le discréditant globalement. La critique argumentée de certains de ses positionnements sociologiques est légitime, et j’y ai contribuée, comme celle des risques de dévaluation du principe de précaution. Mais pourquoi faire un portrait uniformément dévalorisant de ses écrits comme de sa personne ne tenant pas compte de la vigilance pionnière qu’il a, par contre, manifestée face aux théories du complot ? Pourquoi entacher la critique du complotisme en la rabattant sur des choses qui n’ont pas à voir avec elle, et dont on ne montre pas qu’elles sont en rapport ? Dans la construction du papier de Confavreux, cela prend notamment appui sur un automatisme anti-macronien bien puéril.

Avec la création de la « commission Bronner », la délégitimation de la critique du conspirationnisme a aussi revêtu des tonalités savantes. Ainsi Julien Giry, docteur en science politique, relativise la place du complotisme aujourd’hui dans des propos rapportés sur le site de Marianne le 3 octobre 2021. Le même Giry a coordonné le numéro d’une revue de sciences sociales tout à fait sérieuse et intéressante, Quaderni, intitulé « Les théories du complot à l’heure du numérique » à l’automne 2017. Dans l’introduction à ce dossier, « Étudier les théories du complot en sciences sociales : enjeux et usages », il fait de l’utilisation des théories du complot « comme un anathème facile et disqualifiant » un des axes de l’étude par les sciences sociales des théories du complot. C’est un des questionnements légitimes, mais sous condition de bien localiser ce type d’usage afin d’éviter un dénigrement global des critiques du conspirationnisme. Il y a un détail inquiétant de ce point de vue dans le texte de Giry : il prétend puiser dans un article de 2010 du politiste Emmanuel Taïeb, proposant une critique stimulante du complotisme du point de vue de la science politique, l’idée des théories du complot comme « labellisation infamante ». Or, Taïeb ne dit pas tout à fait cela : il parle d’une « labellisation exogène jugée infamante » par les locuteurs de discours conspirationnistes. Via le « jugée infamante », le chercheur ne reprend pas à son compte le discours des locuteurs complotistes. Ce que fait, par contre, Giry en parlant de « labellisation infamante ».

Dans le même numéro coordonné par Giry, un article joue de façon ambiguë avec la discréditation de la critique des théories du complot : « En un combat douteux. Militantisme en ligne, ʺcomplotismeʺ et disqualification médiatique » : le cas de l’association ReOpen911 », par Pierre France et Alessio Motta, tous deux alors doctorants en science politique. Le texte s’appuie sur une enquête consacrée à l’association complotiste française concernant le 11 septembre 2001 : ReOpen911. Notons que dès le titre « complotisme » est mis entre guillemets, en introduisant une suspicion sur la dénomination. Et les premiers mots de l’article renforcent cette impression : « Bien que le ʺcomplotismeʺ soit devenu un marronnier journalistique ». En conclusion, une formulation peu cohérente épistémologiquement, puisqu’elle s’adosse à une démarche compréhensive vis-à-vis des militants de ReOpen911 et à une démarche critique vis-à-vis des journalistes, consolide les ambiguïtés de départ : « La relative inexpérience politique des mili­tants de ReOpen911, le choix d’une organisation ʺouverteʺ dans un espace de contestation où l’on croise rapidement des acteurs d’extrême droite et/ou antisémites, et enfin et surtout leur stratégie d’échange avec les journalistes ont joué un rôle déterminant dans la construction et l’entretien du stigmate ʺcomplotisteʺ. » Sans que les éléments d’observation mobilisés dans l’article ne soient clairement probants quant à la thèse proposée, le complotisme est avant tout appréhendé comme un « stigmate » relevant tout particulièrement de « la mise en œuvre de stratégies de la part des journalistes ». Par ailleurs, la conclusion passe trop rapidement du constat du « flou sur l’audience des thèses complotistes », qui peut être avéré dans le cas étudié, à la généralisation hâtive et abusive, non étayée, de « la surévaluation du complotisme » à un niveau global. Alessio Motta, devenu docteur en science politique, va généraliser et radicaliser les thèses de l’article de 2017 dans un texte publié dans la rubrique « Opinion » du site culturel AOC le 14 juillet 2021 au titre explicite : « La ʺdéferlante complotisteʺ ou la validation journalistique d’un cliché ».

Le faible investissement du milieu académique français dans le domaine des études autour du conspirationnisme donne une visibilité plus grande à ces quelques analyses contestables. Or, ces réflexions savantes ne semblent guère se préoccuper de la façon dont elles pourraient scier la branche sur laquelle elles sont assises, en légitimant indirectement l’hypercriticisme conspirationniste qui tend à prendre une place plus importante au sein des espaces publics au détriment des critiques pluri-factorielles et structurelles largement portées par les sciences sociales, mais avec une apparence de proximité vis-à-vis de la critique sociologique. D’autant plus que l’hyperspécialisation en cours des sciences sociales détourne involontairement l’attention des chercheurs quant aux dérèglements globaux de la critique aujourd’hui et à leurs effets sur la situation publique de la critique sociologique.

La diversité dans les positionnements professionnels, intellectuels et politiques des cas traités met en évidence une modalité souvent mal perçue de la banalisation des discours conspirationnistes : la disqualification, d’intensité variable, des critiques du complotisme et sa minoration. Leur participation aux brouillages idéologiques actuels n’apparaît pas volontaire et consciente. Cependant, dans une large inconscience, un style commun semble les travailler : la mise en scène d’une rebellitude dans des espaces sociaux diversifiés.

 

Notes :
[1] Voir P. Corcuff, La grand confusion, op. cit., pp. 281-286 et p. 327.
[2] Ibid., pp. pp. 326-327 et 363-364.
[3] Ibid., pp. 286-288, et P. Corcuff, « Macron-Enthoven/Mélenchon-Bégaudeau : troubles confusionnistes avec l’extrême droite », blog Mediapart, 15 juin 2021.
[4] Voir P. Corcuff, La grande confusion, op. cit., pp. 302-303.
[5] Ibid., pp. 425-426.

 

Voir aussi :

Philippe Corcuff : « Légitimer le conspirationnisme, c’est renforcer l’ultraconservatisme »

Mon droit de réponse au magazine Marianne

[PODCAST] Commission Bronner, régulation des réseaux sociaux, éducation aux médias : comment lutter contre l’essor du complotisme ?

16 octobre 2021 à 16:56

Par quels moyens endiguer la propagation des théories du complot ? À l’occasion du lancement de la commission Bronner, zoom sur les questions et obstacles rencontrés dans cette lutte.

Une commission sur le complotisme vient d’être lancée par Emmanuel Macron, la commission Bronner, du nom du sociologue Gérald Bronner qui la dirige.

L’occasion pour Complorama de poser cette question, dans ce 15e épisode : comment endiguer la propagation des théories du complot ? Les institutions sont-elles une solution ? Faut-il encadrer les réseaux sociaux ou est-ce de la censure ?

Nous parlons aussi du nerf de cette guerre : l’argent. Certains complotistes en ont beaucoup pour promouvoir leurs idées grâce aux revenus publicitaires, quand l’éducation aux médias en France en manque cruellement.

« Comment lutter contre l’essor du complotisme », c’est le 15e épisode de Complorama, avec Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch, et Tristan Mendès France, maître de conférence et membre de l’observatoire du conspirationnisme, spécialiste des cultures numériques. Un podcast à retrouver sur le site de franceinfo, l’application Radio France et plusieurs autres plateformes comme Apple podcastsPodcast AddictSpotify, ou Deezer.

17 octobre 1961 : quand Bernard Lugan nie le massacre des Algériens

17 octobre 2021 à 15:19

Le 17 octobre 1961, la police française réprimait brutalement une manifestation d’Algériens organisée par le F.L.N. à Paris. Soixante ans plus tard, l’événement n’a pas épuisé la controverse. Au point de faire encore l’objet d’une négation pure et simple dans un récent article d’un universitaire pour le moins controversé.

La photo emblématique prise par Jean Texier pour L’Humanité après la répression sanglante de la manifestation du FLN du 17 octobre 1961 à Paris.

Plusieurs dizaines d’Algériens ont été tués, plusieurs centaines blessés, lors de la répression par la police française, sur plusieurs jours, d’une manifestation pacifique que le Front de Libération Nationale algérien a orchestrée à Paris le 17 octobre 1961. Le fait a été amplement établi par des travaux d’historiens, par des missions gouvernementales à la fin des années 1990, de même que par la Justice [1]. Le 17 octobre 2012, le président François Hollande est allé jusqu’à le reconnaître officiellement. Hier, son successeur Emmanuel Macron lui a emboîté le pas, dénonçant lors d’une cérémonie commémorant le soixantième anniversaire du massacre des « crimes inexcusables pour la République. »

Ces conclusions, ces hommages (tardifs), un universitaire, Bernard Lugan les balaie d’un revers de la main dans un article publié sur son blog le 12 octobre 2021, complaisamment relayé par le site complotiste et négationniste Égalité & Réconciliation. Pour lui, pas de doute : ce « massacre » ne mérite que des guillemets, car il serait « imaginaire ». En effet, assène Lugan, aucun Algérien n’aurait perdu la vie lors de la manifestation elle-même ; seul un Français y aurait été tué ; tout au plus deux à trois Algériens auraient succombé à leurs blessures.

Il est vrai que Bernard Lugan n’en est pas à son coup d’essai. Maître de conférences à l’Université Lyon III de 1984 à 2009 après avoir enseigné au Rwanda, l’homme, se revendiquant monarchiste, a collaboré à maints périodiques d’extrême droite, tels que Minute, Présent, Identité. Chantre de la colonisation, il a été accusé par l’historien Alain Ruscio de professer la thèse « de l’infériorité naturelle des habitants » de l’Afrique. Selon lui, le colonialisme aurait eu le défaut d’être… humanitaire : « Par dizaines de milliers, nous avons envoyé les meilleurs des nôtres mourir des fièvres sur le continent noir afin d’y soigner les populations. Erreur colossale. La démentielle surpopulation africaine qui achève de détruire le continent est une conséquence directe de la colonisation. » Ce qui l’a amené à militer pour le retrait de « certaines O.N.G. d’Afrique, car leur action parfois admirable dans la réalité a des effets terriblement pervers. Soulageant la misère, elles prolongent d’autant les guerres car elles permettent à ceux qui en définitive seront vaincus de résister plus longtemps. » [2]

Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que Lugan s’attaque au massacre d’octobre 1961. Quitte à s’asseoir négligemment sur les faits et l’historiographie. Un retour aux faits s’impose, avant de nous intéresser à la « thèse » de l’intéressé, et surtout à sa méthodologie.

Un contexte violent : la guerre d’Algérie en métropole

1961. La guerre d’Algérie s’éternise depuis bientôt sept ans. Le gouvernement français cherche une porte de sortie. Il a ouvert des négociations avec le Front de Libération Nationale (F.L.N.), le mouvement insurrectionnel algérien qui est parvenu, à force de propagande et de violence, à incarner la lutte pour l’indépendance.

La guerre, cependant, ne se limite pas au territoire algérien. Elle s’est invitée en métropole, où vit une importante communauté algérienne, dont près de 180 000 personnes en région parisienne. Ces émigrés sont des ressortissants de seconde zone : malgré l’égalité civique proclamée avec les Français, ils perçoivent les salaires les plus bas, et résident dans des habitats précaires, voire des bidonvilles en banlieue parisienne [3].

Le F.L.N., de longue date, s’est acharné à prendre le contrôle de cette population. Il est parvenu à éliminer d’autres organismes politiques rivaux, et surtout le Mouvement National Algérien (M.N.A.), au terme de sanglants règlements de comptes : d’après des estimations officielles publiées par Le Monde le 20 mars 1962, 4 300 personnes auraient perdu la vie dans des attentats en métropole, neuf mille autres auraient été blessées ; l’écrasante majorité des victimes (4 055 morts) sont algériennes [4]. De la sorte, le F.L.N. a organisé un vaste appareil de contrôle et de mobilisation, allant jusqu’à instaurer son propre système judiciaire (fondé sur la charia, la loi islamique) [5]. Il s’agissait pour lui de monopoliser la résistance algérienne, et de peser lourd dans les négociations à conduire avec la France en vue de l’indépendance.

De même, après avoir hésité à franchir le pas, le F.L.N. s’est finalement résolu, au cours de l’été 1958, à s’attaquer à des cibles françaises, notamment policières : alors que trois agents seulement ont été blessés en 1957, on recensera, entre 1958 et 1961, 47 morts et 137 blessés chez les policiers [6].

Ces assassinats ont exaspéré, on s’en doute, les forces de l’ordre. Sous l’égide de Maurice Papon (qui avait, sous l’Occupation, organisé des rafles et déportations de Juifs), la Préfecture de Police a opposé des méthodes s’inspirant fortement de la « guerre contre-insurrectionnelle » conduite dans les colonies : systématisation des contrôles d’identité sur les Algériens, interpellations et détentions arbitraires, violations de domicile, « raids » sur des cafés et hôtels, menaces, humiliations, coups et blessures, voire tortures. Pour ce faire, les policiers français ont abondamment employé des supplétifs algériens, les harkis, regroupés dans une Force de Police Auxiliaire (F.P.A.) : connaissant la langue et les lieux, ces derniers se sont révélés des plus efficaces… et des plus brutaux.

L’engrenage de la violence s’emballe au cours de l’année 1961. Après avoir interrompu ses assauts au cours de l’été, le F.L.N., à l’initiative de ses responsables à Paris (qui agissent à l’encontre des dirigeants de la Fédération de France du F.L.N.), relance sa campagne d’attentats dans la seconde quinzaine d’août.

A ce retour de flamme, la police répond par un surcroît de terreur. Le 5 septembre, Papon émet la directive suivante, en parfaite violation des lois applicables : « Les membres des groupes de choc [du F.L.N. – ndlr] surpris en flagrant crime doivent être abattus sur place par les forces de l’ordre. » [7] Les assassinats d’Algériens par la police se multiplient : d’après les archives judiciaires, alors que le nombre d’Algériens victimes de « mort violente » était, en moyenne, d’une douzaine par mois au cours de l’année 1961, il bondit à 37 en septembre [8]. De nombreux cadavres sont repêchés dans la Seine, la Marne et les canaux de Paris, et leur imputation aux forces de l’ordre ne fait pas de doute pour les autorités [9]. Le 2 octobre, lors des obsèques d’un policier victime d’un attentat, Papon enfonce pourtant le clou : « Pour un coup reçu, nous en porterons dix. » [10]

Une manifestation pacifique écrasée par la terreur d’État

Trois jours plus tard, un nouveau cap est franchi dans la répression lorsqu’un couvre-feu est instauré pour les travailleurs algériens [11] : réclamée par des policiers [12], la mesure est manifestement discriminatoire, motivée par le racisme sous couvert de maintien de l’ordre. Bref, chez la police, tout Algérien est un ennemi en puissance. En réaction, le F.L.N. prévoit une action en trois temps : d’abord une manifestation massive, mais pacifique, suivie d’une manifestation de femmes et d’enfants devant la Préfecture de Police, puis une grève générale de vingt-quatre heures (ainsi qu’une grève de la faim dans les lieux de détention) [13]. L’objectif est de rappeler à tous qu’il maîtrise la communauté algérienne en métropole, de manière à renforcer sa légitimité et sa puissance dans l’éventualité de négociations avec le gouvernement français.

Cette démonstration de force – pacifique, rappelons-le – ne tarde pas. Dans la soirée du 17 octobre, à Paris, vingt à trente mille Algériens, hommes, femmes, enfants, se rassemblent pour protester contre le couvre-feu. Rigoureusement encadrés par le F.L.N., les manifestants ne sont pas tous des marionnettes terrorisées par les indépendantistes, loin s’en faut : ayant pour la plupart revêtu leurs habits du dimanche, ils revendiquent surtout leur fierté nationale, en se réappropriant certains lieux emblématiques de la capitale parisienne [14].

Interdite par la police, la manifestation est impitoyablement écrasée : les Algériens sont arrêtés en masse, soit à la sortie des stations de métro, soit en plein défilé ; tabassés, voire victimes de coups de feu ; emmenés de force dans certains centres de détention (Préfecture de Police, Palais des Sports, stade Coubertin, stade Beaujon, etc.). Plusieurs témoins relateront ces sévices, décriront parfois des cadavres empilés, des corps jetés dans la Seine [15].

La répression ne s’interrompt point. Le lendemain, 18 octobre, la police brise la grève générale décrétée par le F.L.N., quitte à perpétrer de nouvelles « ratonnades ». Au total, du 17 au 19 octobre, près de quatorze mille Algériens sont enfermés [16]. Entassés par milliers, souvent privés de soins alors qu’ils ont été roués de coups par les policiers, les détenus sont, sur place, victimes d’une débauche de violence [17]. Par ailleurs, d’autres meurtres interviennent, perpétrés par des « escadrons de la mort » [18].

Contrairement à une légende tenace, ces atrocités ne passent pas inaperçues. Dès le lendemain, la presse signale des heurts et même des morts [19]. Le soir même de la manifestation, la Préfecture de Police diffuse une version totalement aseptisée, mensongère même, des événements : le F.L.N. aurait contraint des Algériens à manifester ; des coups de feu auraient été tirés sur la police, qui aurait répliqué ; deux Algériens auraient été tués, plusieurs autres blessés, ainsi qu’une dizaine de policiers hospitalisés [20]. L’opposition dénonce vigoureusement ces fariboles [21].

Toutefois, le gouvernement tient bon et couvre la police car il a besoin d’elle contre le F.L.N. et l’O.A.S. (pour ne citer que lui, Papon occupera ses fonctions jusqu’en 1967). Une demande de constitution de commission d’enquête est écartée. Les investigations conduites par la Justice traitent les homicides comme autant d’affaires individuelles, sans les inscrire dans le cadre d’une répression étatique [22].

Une mémoire sous haute tension

Le mensonge d’État se met en place, pour des décennies. Dans un premier temps, il est nourri par l’attitude même du F.L.N., qui ne souhaite pas exploiter le bain de sang pour éviter d’enrayer les négociations qu’il entend mener avec Paris en position de force [23]. Les protestations, dans les milieux politiques français, interviennent en ordre dispersé. Bientôt le souvenir du 17 octobre est éclipsé par celui d’une autre explosion de violence policière, à savoir le meurtre de neuf manifestants – français, ceux-là – dans la station de métro Charonne le 8 février 1962.

En Algérie, le souvenir de la tragédie est finalement cultivé à la fin des années soixante. La dictature militaire au pouvoir instrumentalise l’épisode pour raffermir ses liens avec la diaspora algérienne. En 1968, le 17 octobre devient Journée nationale de l’émigration. Chez les immigrés algériens résidant en France, le traumatisme, refoulé par les autorités, reste vivace.

En France, il faut attendre les années 1980 pour que les premiers travaux paraissent sur le sujet, d’abord sous la plume de Michel Levine [24], puis grâce aux recherches de Jean-Luc Einaudi, qui se heurte au refus gouvernemental d’accéder aux archives [25]. La décennie suivante révèle un « retour du refoulé », lorsque mémoire de la Shoah et souvenir du 17 octobre se rencontrent au procès de Maurice Papon (1997-1998), au cours duquel Einaudi est cité comme témoin à charge contre l’ancien Préfet de Vichy et ancien Préfet de Police du général de Gaulle. Papon, d’ailleurs, assignera Einaudi en diffamation – et perdra. Deux commissions gouvernementales, l’une présidée par Dieudonné Mandelkern, l’autre par Jean Géronimi (avocat général à la Cour de Cassation), sont mises sur pied pour enquêter sur l’événement. En 1999, Jean-Paul Brunet, un universitaire habilité à explorer les fonds d’archives de la Préfecture de Police et de l’appareil judiciaire, publie le premier ouvrage scientifique sur le sujet [26].

Une polémique prend alors forme. Elle intéresse le bilan mortuaire de la répression d’octobre 1961. Le déterminer supposerait notamment d’avoir accès à l’intégralité des archives. Or, tel n’est pas le cas, car la documentation, quand elle est accessible, demeure fragmentaire et dispersée. Jean-Luc Einaudi conclut à plusieurs centaines de morts, à quoi Brunet rétorque que ce calcul est lourdement erroné, et qu’en réalité la répression a tué de trente à cinquante personnes [27]. Le rapport Mandelkern, sans faire état de conclusions précises, estime que des « dizaines » de manifestants ont péri, « ce qui est considérable, mais très inférieur aux quelques centaines de victimes dont il a parfois été question » [28]. Le rapport Géronimi, lui, conclut à 48 Algériens tués lors des journées des 17 et 18 octobre 1961, précisant que 105 Algériens ont été victimes de mort violente en octobre 1961 [29]. Les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster, pour leur part, estiment que « bien plus de 120 Algériens furent assassinés par la police en région parisienne » en septembre et octobre 1961 [30].

Quel que soit l’ordre de grandeur, il reste colossal. Ces divergences, après tout explicables compte tenu des lacunes archivistiques, elles-mêmes produit d’un mensonge d’État, n’en nourrissent pas moins la controverse. On l’a vu, ce n’est que le 17 octobre 2012 que l’État français, par la voix du Président François Hollande, réintègre le massacre dans la mémoire officielle.

La négation du massacre par Bernard Lugan

Malgré ces divergences, malgré des zones d’ombre sur le rôle du gouvernement français lui-même, l’historiographie a tout de même dégagé des certitudes : la manifestation du 17 octobre 1961 s’inscrivait dans une lutte sanglante entre le F.L.N. et la police française en métropole mais se voulait pacifique ; s’étendant sur plusieurs jours, la répression a été brutale, causant au moins plusieurs dizaines de morts et des centaines de blessés ; elle faisait d’ailleurs suite à une aggravation de la terreur d’État ciblant les immigrés algériens, laquelle avait conduit à une hausse des meurtres d’Algériens par la police au cours de l’automne.

Bernard Lugan, pour sa part, s’inscrit rageusement en faux contre ces acquis, dans une pseudo-démonstration où la multiplication des points d’exclamation fait office d’argument. Non sans recourir à une méthodologie aux antipodes de ce qu’on est en droit d’attendre d’un historien.

Bernard Lugan (capture d’écran YouTube/Sunrise, 7 octobre 2021).

Tout d’abord, l’intéressé s’emploie à rappeler les prolégomènes de la manifestation, mais de manière singulièrement orientée. Si Lugan rappelle complaisamment la violence exercée par le F.L.N. en métropole, c’est pour mieux passer sous silence la brutalité raciste de la réaction policière. Le couvre-feu du 5 octobre 1961 est réduit à une décision rationnelle tendant à « gêner les communications des réseaux du F.L.N. et l’acheminement des armes vers les dépôts clandestins ». La circonstance qu’une telle mesure soit discriminatoire, raciste, et manifestement contraire à la législation applicable (à commencer par la Constitution), ce qui lui avait valu des réactions outragées dès cette époque, semble échapper à Lugan. L’ancien commissaire Jean Dides, qu’on ne classera pas à gauche de l’échiquier politique, avait lui-même vitupéré ces mesures « parce qu’elle se fondent, qu’on le veuille ou non, sur un principe de discrimination raciale et confessionnelle et qu’elles constituent, qu’on le veuille ou non, une manifestation de racisme contraire à toutes nos traditions » [31].

Ces omissions de Lugan lui permettent de décrire la manifestation du 17 octobre non pas comme ce qu’elle était – une manifestation pacifique – mais comme un déferlement cauchemardesque contre l’infortuné appareil policier, réduit à 1 658 hommes « assaillis de toutes parts ». Rappelons tout de même que pas un seul agent des forces de l’ordre n’a perdu la vie lors de la manifestation, et que selon la Préfecture de Police elle-même, à peine une dizaine de ses hommes ont été hospitalisés. Mais au moins le procédé de Lugan l’amène-t-il à inverser les rôles de bourreaux et de victimes, méthode classique de rejet de culpabilité.

La suite de l’exposé révèle une présentation frauduleuse de l’état historiographique. « Pour les historiens de métier, les prétendus « massacres » du 17 octobre 1961 constituent donc un exemple extrême de manipulation de l’histoire », affirme Lugan, alors que, précisément, les travaux d’historiens – mais aussi ceux de missions gouvernementales – ont établi la réalité desdits massacres. Même les estimations les plus basses concluent que la répression a au moins conduit à plusieurs dizaines de victimes.

Lugan prétend, de surcroît, que le rapport Mandelkern, publié en 1999, aurait fait « litière de la légende du prétendu « massacre » du 17 octobre 1961 ». Ce faisant, l’auteur passe totalement sous silence les autres travaux d’historiens (notamment Jean-Luc Einaudi, Jim House et Neil MacMaster, Emmanuel Blanchard), se limitant à évoquer dans une note infrapaginale, non pas les livres de Jean-Paul Brunet, mais un simple article de ce dernier paru dans Atlantico. La commission Géronimi passe également à la trappe – il est vrai que ses conclusions cadrent mal avec les allégations de Lugan. Il y a décidément beaucoup de choses que Lugan n’évoque pas.

Une instrumentalisation plus que douteuse du rapport Mandelkern

L’utilisation du rapport Mandelkern par Lugan s’avère elle-même critiquable. S’appuyant sur ce seul rapport, l’auteur tente de réduire au maximum le nombre de morts, acceptant certaines affirmations et écartant celles qui ne lui conviennent pas. Jamais Lugan n’indique au lecteur que, selon ce rapport, maints documents ont été perdus ou détruits, notamment les archives de la brigade fluviale (« la mission a ainsi été privée d’un précieux moyen de recoupement ») ; que le rapport n’en indique pas moins que des « dizaines » de manifestants ont péri, que « les conditions de séjour [des Algériens arrêtés] dans les centres ont été éprouvantes », que « le bilan réel des blessés est sans doute très largement supérieur au chiffre de 136 donné le 31 octobre 1961 par le ministre de l’intérieur » (après tout, indique benoîtement Lugan, « mon analyse ne porte que sur les morts »).

Ayant soigneusement sélectionné certains passages du rapport pour étayer son propos, Lugan n’en persiste pas moins dans l’ineptie. Tout d’abord, il proclame triomphalement que « le paragraphe 2.3.5 du rapport intitulé « Les victimes des manifestations » est particulièrement éloquent car il parle de sept morts, tout en précisant qu’il n’y eut qu’un mort dans le périmètre de la manifestation, les six autres victimes n’ayant aucun lien avec cet événement, ou ayant perdu la vie postérieurement à la dite manifestation dans des circonstances parfaitement détaillées dans le rapport. »

Il n’en est rien. Lugan, tout d’abord, se garde d’informer le lecteur que ledit paragraphe ne correspond pas à une conclusion du rapport, mais reprend en fait « un document contenu dans les archives du Préfet de Police », faisant état de « sept morts et cent trente-six blessés ». En d’autres termes, le rapport Mandelkern ne conclut pas à « sept morts », mais cite un document retrouvé lors de ses investigations. Le rapport ne se limitait nullement à cette source, mais recommandait, en l’état de la documentation lacunaire accessible, de s’appuyer sur le registre de l’institut médico-légal pour trouver « trace d’autres victimes éventuelles ». Lugan, au demeurant, ne dit mot des blessés, pourtant nombreux quand on les compare à ceux des forces de l’ordre…

Lugan n’est pas plus crédible quand il fait observer que seul un mort de la liste des sept a été retrouvé dans le périmètre de la manifestation, à savoir un Français, Guy Chevalier, ce qui prouverait qu’aucun Algérien n’a été tué lors de la manifestation elle-même. C’est « oublier » que, selon le rapport Mandelkern, le document lui-même déclare ces sept morts imputables à la répression des 17-20 octobre, si bien qu’il est particulièrement ridicule de lui faire déduire qu’il innocenterait les policiers français ; que l’un des autres membres de cette liste a été tué le 20 octobre au stade Coubertin, lieu de détention des manifestants ; que quatre autres sont morts en banlieue (Puteaux, Colombes), lors du reflux ou de la dispersion des manifestations des 17 et 18 octobre.

De fait, Lugan « oublie » que la tragédie ne se limite pas à la soirée et à la nuit du 17 octobre, qu’elle s’est prolongée les jours suivants, et que bien des manifestants ont été violemment empêchés de se rendre dans Paris, ce qui explique que des cadavres soient retrouvés en banlieue. Ainsi, contrairement à ce qu’indique Lugan, le rapport rattache bel et bien ces morts aux événements du 17 octobre et des jours qui suivent. Mais, par principe, Lugan exclut tout bonnement les cadavres de banlieue et ceux postérieurs au 17 octobre pour réduire autant que faire se peut le bilan mortuaire de la répression ! Ce qui constitue une faillite méthodologique de première grandeur.

Quand Lugan attribue les morts… au F.L.N.

Lugan cite un autre passage du rapport Mandelkern, à savoir son annexe III, qui recense vingt-cinq cas d’Algériens retrouvés morts et « pour lesquels les informations disponibles sur la date de la mort ou ses circonstances ne permettent pas d’exclure tout rapport avec les manifestations des 17-20 octobre ». Plusieurs cadavres de cette liste, en effet, ont été immergés dans la Seine et autres cours de région parisienne. Pour Lugan, pas d’équivoque : « 17 de ces 25 défunts ont été tués par le FLN, la strangulation-égorgement, l’emploi d’armes blanches etc., n’étant pas d’usage dans la police française… »

Une déduction automatique qui ne résiste pas à un examen critique. Car il est, là encore, établi que de telles méthodes ont été mises en pratique par des policiers français et leurs supplétifs algériens – ne serait-ce que parce que quelques rares victimes ont pu survivre à leurs blessures et raconter le modus operandi des tueurs. Le fait de jeter les corps à l’eau rendait également difficile leur identification, et ne correspondait pas aux manières du F.L.N., qui souhaitait exposer les cadavres de ses rivaux [32].

Du reste, les autorités judiciaires françaises n’étaient pas dupes, comme l’atteste, entre autres documents, une note du directeur de cabinet du Garde des Sceaux de l’époque, en date du 27 octobre 1961 : « Du Parquet de la Seine et du Parquet général de Paris me parviennent des échos qui m’alarment. Depuis un certain temps, le nombre de cadavres de nord-africains découverts dans la Seine et même la Seine-et-Oise se multiplie : du 1er au 24 octobre, une soixantaine au moins dans la Seine et une quarantaine dans le seul arrondissement de Versailles. Il en est de même des « disparitions » signalées. Sans autoriser une certitude absolue, le plus souvent certains indices permettent de craindre qu’il peut s’agir « d’actions policières ». » [33]

On pourrait recenser d’autres oublis et inexactitudes chez Lugan : il ne mentionne pas les conditions de détention des milliers de manifestants arrêtés ; il ne tient pas compte du fait que bien des Algériens blessés ont cherché à éviter l’hôpital de peur d’y être appréhendés, que des cadavres et des blessés ont été récupérés par leurs compatriotes sans passer par les autorités [34]. De ces complexités, et des carences de la documentation, Lugan n’a cure, ne préférant retenir que ce qui l’intéresse d’un seul document, à savoir le rapport Mandelkern, dont les conclusions – très prudentes – contredisent sa propre « thèse ».

De ce qui précède, il ressort que, loin d’avoir fait œuvre d’historien, l’auteur a entrepris de nier, purement et simplement, la réalité d’un massacre à l’aide d’une argumentation frelatée. Bref, l’article de Lugan ne tient nullement de l’Histoire, mais relève de la propagande – et signe son incompétence.

 

Notes :
[1] Lors du procès en diffamation intenté par l’ancien Préfet de Police de l’époque, Maurice Papon, contre le chercheur Jean-Luc Einaudi, et qui conduira au rejet de la plainte. Jugement du T.G.I. de Paris n° 9822300700 du 26 mars 1999, Papon c. Einaudi : https://www.mrap.fr/mediawiki/images/f/fe/Jugement_1.pdf
[2] Voir la notice d’Alain Ruscio, « Un africaniste ami de l’Apartheid », in Sébastien Jahan & Alain Ruscio (dir.), Histoire de la colonisation. Réhabilitations, falsifications et instrumentalisations, Paris, Les Indes Savantes, 2007, p. 180-183.
[3] Jim House & Neil MacMaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’État et la mémoire, Paris, Tallandier, 2008, p. 91-92 (trad. de l’anglais).
[4] Tentative de bilan par Charles-Robert Ageron, « Les Français devant la guerre civile algérienne », in Jean-Pierre Rioux (dir.), La Guerre d’Algérie et les Français, Paris, Fayard, 1990, p. 54-55. Dans son billet, Bernard Lugan reprend certaines de ces statistiques, sans citer ses sources.
[5] House & MacMaster, Paris 1961, op. cit., p. 92-96.
[6] House & MacMaster, Paris 1961, op. cit., p. 123 ainsi que Jean-Paul Brunet, Police contre F.L.N. Le drame d’octobre 1961, Paris, Flammarion, 1999, p. 334.
[7] Cité dans Jean-Luc Einaudi, Octobre 1961. Un massacre à Paris, Paris, Fayard, Pluriel, 2010, p. 139.
[8] Rapport de mission : Recensement des archives judiciaires relatives à la manifestation organisée par le F.L.N. le 17 octobre 1961 et, plus généralement, aux faits commis à Paris à l’encontre des Français musulmans d’Algérie durant l’année 1961 (ci-après désigné : Rapport Géronimi), 1998, p. 19. En ligne : https://www.mrap.fr/mediawiki/images/7/75/Rapport_Geronimi.pdf. Jim House et Neil MacMaster démontrent de manière rigoureuse que la police française est sans doute à l’origine de la majorité des décès (Paris 1961, op. cit., p. 142-148).
[9] House & MacMaster, Paris 1961, op. cit., p. 144.
[10] Einaudi, Octobre 1961, op. cit., p. 179. House & MacMaster, Paris 1961, op. cit., p. 140. Brunet, Police contre F.L.N., op. cit., p. 87-88. Jugement du T.G.I. de Paris n° 9822300700 du 26 mars 1999, Papon c. Einaudi, p. 22 : https://www.mrap.fr/mediawiki/images/f/fe/Jugement_1.pdf
[11] Le 17 octobre 1961 à Paris par les textes de l’époque, Paris, Les Petits Matins, association « Sortir du colonialisme », 2011, p. 35-41.
[12] Brunet, Police contre F.L.N., op. cit., p. 83-85.
[13] Circulaire du comité fédéral de la Fédération de France du F.L.N. du 10 octobre 1961, Le 17 octobre 1961 à Paris par les textes de l’époque, op. cit., p. 42-45.
[14] Emmanuel Blanchard, « Derrière le massacre d’État : ancrages politiques, sociaux et territoriaux de la « démonstration de masse » du 17 octobre 1961 à Paris », French Politics, Culture & Society, vol. 34, n°2, été 2016, p. 101-122, notamment p. 103-113.
[15] Sur ce point, voir Einaudi, Octobre 1961, op. cit.. Jean-Paul Brunet, pour sa part, n’a pas interrogé de témoins algériens, ce qui lui a valu plusieurs critiques, notamment de Pierre Vidal-Naquet (Préface à Paulette Péju, Ratonnades à Paris, Paris, La Découverte, 2000, p. 17).
[16] House & MacMaster, Paris 1961, op. cit., p. 161-165.
[17] House & MacMaster, Paris 1961, op. cit., p. 165-171.
[18] House & MacMaster, Paris 1961, op. cit., p. 170-171.
[19] Voir le dossier de presse constitué par le Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples : https://www.mrap.fr/mediawiki/index.php/Dossiers_th%C3%A9matiques_-_Massacre_d%27alg%C3%A9riens_le_17_octobre_1961
[20] Communiqué de la Préfecture de Police – 17 octobre 1961 à minuit, Le 17 octobre 1961 par les textes de l’époque, op. cit., p. 49-51.
[21] House & MacMaster, Paris 1961, op. cit., p. 174-178 et 182-185.
[22] Emmanuel Blanchard, « 17 octobre 1961. Un massacre colonial à Paris », L’Histoire, n°488, octobre 2021, p. 18-19.
[23] House & MacMaster, Paris 1961, op. cit., p. 294.
[24] Michel Levine, Les ratonnades d’octobre. Un meurtre collectif à Paris, Paris, Ramsay, 1985. Rééd. : Paris, Jean-Claude Gawsewitch, 2011.
[25] Jean-Luc Einaudi, La Bataille de Paris. 17 octobre 1961, Paris, Seuil, 1991.
[26] Brunet, Police contre F.L.N., op. cit.
[27] Einaudi, Octobre 1961, op. cit., p. 549-602 et Brunet, Police contre F.L.N., op. cit., p. 315-331 ainsi que Charonne. Lumières sur une tragédie, Paris, Flammarion, 2003, p. 17-40.
[28] Rapport sur les archives de la Préfecture de Police relatives à la manifestation organisée par le F.L.N. le 17 octobre 1961 (ci-après : Rapport Mandelkern), p. 18. https://www.vie-publique.fr/rapport/26127-rapport-sur-les-archives-de-la-prefecture-de-police-relatives-la-manif.
[29] Rapport Géronimi, op. cit., p. 19.
[30] House & MacMaster, Paris 1961, op. cit., p. 203-211.
[31] Cité dans Brunet, Police contre F.L.N., op. cit., p. 165.
[32] House & MacMaster, Paris 1961, op. cit., p. 142-148.
[33] Document intégralement reproduit dans Rapport Géronimi, p. 15.
[34] House & MacMaster, Paris 1961, op. cit., p. 207.

 

Voir aussi :

Rwanda : pourquoi les génocidaires s’acharnent à nier le rôle de l’Akazu

Conspiracy News #42.2021

17 octobre 2021 à 15:13

L’actu de la semaine décryptée par Conspiracy Watch (semaine du 11/10/2021 au 17/10/2021).

ALGÉRIE. Les récents communiqués de la présidence algérienne à l’encontre de propos tenus par Emmanuel Macron sur le « système politico-militaire » de l’Algérie et sur l’entretien par le pouvoir d’une « rente mémorielle », illustrent la résurgence d’un « récit national » concocté par le régime au sortir de la guerre d’indépendance, et qui nourrit des accusations complotistes contre la France : celle-ci se voit accuser, sous couvert de néo-colonialisme, de miner l’identité nationale algérienne. Une mythologie qui ne répond plus aux aspirations de la population, mais qui continue de porter bien des effets pervers (source : Conspiracy Watch, 11 octobre 2021).

17 OCTOBRE 1961. Pour Conspiracy Watch, Nicolas Bernard livre une critique en règle d’une récente note de blog de l’historien Bernard Lugan reprise notamment dans le site complotiste et négationniste Égalité & Réconciliation au sujet de la répression sanglante de la manifestation organisée par le FLN à Paris le 17 octobre 1961, qualifiée hier par Emmanuel Macron de « crimes inexcusables pour la République. » Selon Lugan en effet, ce « massacre » ne mérite que des guillemets, car il serait « imaginaire » et aucun Algérien n’aurait perdu la vie à cette occasion (source : Conspiracy Watch, 17 octobre 2021).

DROGUE. La rencontre organisée à Paris le 4 octobre 2021 entre Éric Zemmour et Michel Onfray par la revue de ce dernier, Front Populaire, a attiré 3 700 personnes au Palais des Congrès. À l’issue de deux heures de discussion, force est de constater que les désaccords entre les deux hommes pèsent peu en regard de tout ce qui les rapproche. C’est ainsi que les deux bateleurs se sont parfaitement accordés pour estimer que la lutte contre le trafic de drogue n’était qu’un simulacre, orchestré notamment par les États-Unis, et que la diffusion des drogues dans la population française permettait de la gouverner plus facilement… (source : Conspiracy Watch, 15 octobre 2021).

GRAPHÈNE. Quelques atomes de carbone sous la forme de graphène, un nanomatériau récent et prometteur, ont suffi à alimenter les théories complotistes les plus folles s’agissant du vaccin. D’après celles-ci, des gouvernements ou des personnalités chercheraient à contrôler à distance les personnes grâce à des matériaux injectés par le biais de vaccins contre le Covid-19 ou à suivre leurs déplacements par GPS. Ces rumeurs ont surgi au printemps 2021 après que le Canada a retiré du marché des masques médicaux contenant du graphène en raison de possibles risques pour la santé (source : Le Dauphiné libéré, 8 octobre 2021).

LOUIS FOUCHÉ. Dans l’ouvrage Tous résistants dans l’âme, éclairons le monde de demain, qui vient de paraître, l’anesthésiste réanimateur anti-IVG et fondateur du blog Réinfo Covid, s’attaque aux « médias alarmistes, politiques dictatoriaux, scientifiques corrompus ou dogmatiques ». Louis Fouché y évoque son malaise et sa perte de repères dans un monde dont il souligne l’injustice et la trop grande complexité. Sa réponse ? Un discours antiscience, qui l’amène, par exemple, à minimiser la crise du Covid-19. D’après lui, la vérité scientifique serait « majoritairement établie par l’industrie pharmaceutique » ; quant aux services hospitaliers, ils auraient eu intérêt à valider la thèse de la crise afin d’obtenir plus de matériel, de postes et d’argent (source : L’Express, 16 octobre 2021).

À lire également, au sujet de Réinfo Covid, l’enquête de William Audureau, qui décrit une mouvance dans laquelle se sont engouffrés des homéopathes, des naturopathes, des acupuncteurs, des adeptes de la pensée New Age, des fans de Donald Trump et des adeptes de QAnon… (source : Le Monde, 16 octobre 2021).

MIGUEL BARTHELERY. L’homme qui prescrivait purges et jeûnes à ses patients gravement malades a été condamné le 15 octobre à deux ans de prison avec sursis et interdiction d’exercer le métier de naturopathe, de magnétiseur et de radiesthésiste. Quatre familles estiment qu’il a causé la mort de leurs proches. Miguel Barthelery a fait appel de cette décision (source : Le Parisien, 15 octobre 2021). Rappelons qu’il avait également été l’un des intervenants, en 2020, du documentaire complotiste « Hold-up ». À écouter, « Code source », le podcast d’actualité du Parisien, qui a consacré un épisode à cette affaire.

⚖ Il a été condamné à 2 ans de prison avec sursis et interdiction d’exercer le métier de naturopathe, de magnétiseur et de radiesthésiste. Quatre familles estiment qu’il avait causé la mort de leurs proches.
C'est l'un des intervenants du film conspirationniste #Hold_up. ⤵️ https://t.co/nDgu1tZkSS pic.twitter.com/eultoDL4r2

— Conspiracy Watch (@conspiration) October 15, 2021

INFOX SATIRIQUES. Bill Gates arrêté pour trafic d’enfants et pendu à Guantanamo, Tom Hanks exécuté par l’armée américaine, le pape François interdisant l’absolution pour les catholiques non-vaccinés contre le Covid-19… Ces articles – tous bidons – ont été publiés sur des sites s’identifiant comme satiriques. Le problème, c’est que beaucoup d’internautes partagent ces canulars qui inondent les réseaux sociaux, générant des polémiques mais aussi des revenus pour ceux qui les disséminent (source : 20 Minutes, 10 octobre 2021).

TELEGRAM. En quelques mois, Telegram a atteint le nombre de 550 millions d’utilisateurs actifs par mois (juillet 2021), devenant ainsi la cinquième application de messagerie la plus utilisée au monde. L’application a été félicitée pour sa résistance à la censure et son rôle dans l’aide aux manifestants de Biélorussie et du Myanmar. L’éthique libertaire de Telegram a toutefois un côté plus sombre, selon l’organisation antiraciste Hope Not Hate : l’application serait devenue l’un des pires viviers d’antisémitisme sur Internet. Un problème qui s’aggrave de jour en jour (source : Wired, 13 octobre 2021).

JEAN-JACQUES CRÈVECOEUR. « Ces gens reçoivent des millions d’euros, des millions de dollars », affirme le complotiste antivaccination Jean-Jacques Crèvecoeur, fidèle en cela à sa démarche de désinformation et de manipulation, au sujet de celles et ceux qui, comme Conspiracy Watch, analysent et dénoncent les infox et discours complotistes qu’il diffuse sur les réseaux sociaux (source : L’Extracteur/Twitter, 11 octobre 2021).

D'après Jean-Jacques Crèvecœur : @WTFake_ @RReichstadt @conspiration @AfpFactuel et nous-mêmes, serions payés des millions d'euros.
Toujours les mêmes techniques de manipulation que ce monsieur connait par cœur. pic.twitter.com/6ADedsjJhA

— L'Extracteur #CitoyensDuWeb (@l_extracteur) October 11, 2021

DAVE HAYES. Fidèle aux prophéties de QAnon, Dave Hayes (alias « The Praying Medic »), figure de la complosphère américaine et ex-représentant au Congrès du Parti républicain, de 2013 à 2019, prédit la fin du Système : « la Tempête arrive, assure-t-il, et personne ne fera quoi que ce soit pour l’arrêter » (source : Right Wing Watch/Twitter, 12 octobre 2021).

HACKER X. Sur le site Ars Technica, Hache Sharma publie une enquête au sujet de Willis, alias « Hacker X », un Américain qui a, pendant plusieurs années, activement inondé le débat public américain de fake news pro-Trump par la voie d’un site de réinformation pour lequel il travaillait, dont il a cependant refusé de révéler l’identité. L’article revient sur la personnalité et le parcours de ce « hacker », aujourd’hui repenti, qui a décidé de s’engager contre la désinformation. « La nouvelle guerre consiste à réveiller ceux qui ont été manipulés, tout en éliminant activement les campagnes de fake news », explique Willis. Le point de départ de ce retournement ? Une prise de conscience du danger de cette désinformation, lorsque son propre père, influencé par les théories qu’il diffusait, s’est opposé aux mesures sanitaires et à la vaccination anti-Covid-19 (source : Ars Technica, 14 octobre 2021).

BARKHANE. Sur les réseaux sociaux, dans un contexte de tensions franco-maliennes, de graves accusations sont proférées à l’encontre de la force française Barkhane déployée au Sahel. Ces accusations gratuites visent à alimenter le sentiment anti-français. On peut ainsi lire sur le compte Twitter d’une activiste anti-française, Nathalie Yamb (168 000 abonnés), que la France équiperait les djihadistes en armes et véhicules… De fausses accusations à caractère conspirationniste qui s’insèrent dans un narratif pro-russe (source : RFI, 8 octobre 2021). Pour lutter contre ce type d’infox, Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères, a signé à Montpellier un accord d’objectif avec France Médias Monde (France 24, RFI et Monte Carlo Doualiya) et CFI. Le but : combattre le risque de manipulation de l’information, notamment en Afrique, dans le monde arabe et en Asie du Sud-Est (source : France 24, 13 octobre 2021).

SONDAGE. 83% des Français jugent que les fake news et le complotisme sont des phénomènes très répandus sur les réseaux sociaux. Dans le même temps, 69% d’entre eux estiment que le gouvernement n’est pas suffisamment engagé pour lutter contre et 73% attendent également un engagement plus important des plateformes. C’est ce qui ressort d’une enquête Odoxa publiée le 14 octobre 2021.

Source : Odoxa, octobre 2021.

COMPLORAMA. À l’occasion de la mise en place par Emmanuel Macron de la commission sur le complotisme supervisée par le sociologue Gérald Bronner, le 15e épisode de Complorama, podcast de France Info, était consacré aux moyens de la lutte contre l’essor du complotisme. Cette émission, animée par la journaliste Marina Cabiten, Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch, et Tristan Mendès France, maître de conférence et collaborateur de l’Observatoire du conspirationnisme, est à retrouver sur le site de France Info, l’application Radio France et plusieurs autres plateformes comme Apple podcastsPodcast AddictSpotify, ou Deezer.

LECTURES. À l’heure où les débats sur la pandémie, le pass sanitaire ou les vaccins conduisent à une profusion de fake news sur les réseaux sociaux, l’Inserm fait le pari de la science et de la pédagogie. Réalisé sous la direction de Laurianne Geffroy et Léa Surugue, l’ouvrage Fake news santé (Le Cherche-Midi) rassemble les contributions de plusieurs dizaines de chercheurs, épidémiologistes, immunologistes, cancérologues et toxicologues qui s’attaquent aux idées reçues sur la science et la médecine, parfois vraies, souvent fausses, mais largement implantées dans l’esprit du public (source : Le Point, 9 octobre 2021).

INSIDE JOB. Netflix diffusera à partir du 22 octobre une nouvelle série animée pour adultes, créée par Shion Takeuchi. « Inside Job » met en scène la jeune et talentueuse Reagan Ridley au sein de Cognito Inc., une compagnie secrète qui gère tous les complots du monde et se charge d’empêcher que la population ne découvre la véritable identité de ceux qui tirent les ficelles dans l’ombre… « État profond », reptiliens et hommes-mites sont au rendez-vous. Une série satirique qui joue avec les codes du complotisme (source : Conspiracy Watch, 12 octobre 2021).

ÉMISSION. « Les Déconspirateurs » : c’est le nom d’une nouvelle émission régulière proposée par Conspiracy Watch. Dans ce rendez-vous filmé, animé par David Medioni, Tristan Mendès France et Rudy Reichstadt commentent et analysent l’actualité du conspirationnisme, au croisement des questions de radicalisation et de haine en ligne. Au sommaire de ce premier numéro : quelques mots sur la Commission Bronner, le déplateformage de RT Deutsch et de Médias-Presse.info, la question de l’infotainment, les violences commises dans le sillage du mouvement antivaxx et la suppression de la cagnotte d’Alice Pazalmar par HelloAsso. À visionner, le teaser de l’émission.

🎥 Le premier numéro des #Déconspirateurs – l'émission est en ligne !
Un rdv régulier proposé par Conspiracy Watch.
Avec @davidmedioni, @tristanmf & @RReichstadt ⤵️ pic.twitter.com/HWazt2unHM

— Conspiracy Watch (@conspiration) October 13, 2021

Drogue : ces propos « stupéfiants » entendus lors de la rencontre Zemmour-Onfray

15 octobre 2021 à 18:48

Les deux bateleurs s’accordent pour estimer que la lutte contre le trafic de drogue est un simulacre.

Éric Zemmour et Michel Onfray (capture d’écran YouTube/Front Populaire, 04/10/2021).

L’opération de communication – et de séduction – organisée par la revue Front Populaire a été un succès : 3700 places vendues en quelques jours pour assister, à Paris, au débat « Accords & Désaccords » réunissant Éric Zemmour et Michel Onfray. Les deux hommes ne cachent pas l’estime qu’ils se portent mutuellement. À l’issue de ces deux heures sur la scène du Palais des Congrès, force est de constater que leurs désaccords pèsent peu en regard de tout ce qui les rapproche.

C’est notamment vrai lorsqu’arrive pour Michel Onfray le moment d’aborder la question de la sécurité, de la violence et du trafic de drogue dans les banlieues. Pour le philosophe, les coupables sont à chercher ailleurs car « la banlieue, c’est un petit rouage dans une grosse machine. » Extrait :

« Il y a des pays qui fabriquent cette drogue : le Maroc, l’Afghanistan, un certain nombre de pays d’Amérique du Sud. Nous avons de bonnes relations avec ces pays-là, il n’y a pas de problème […]. Depuis qu’il y a Maastricht, il n’y a plus d’État. Le but, c’est ça : c’est quand même de détruire l’État. Donc, d’une certaine manière, c’est de permettre aux banlieues d’être ce qu’elles sont et de fonctionner comme elles fonctionnent […]. Mais il y a d’abord les pays qui fabriquent de la drogue et qui peuvent, sans difficulté, la faire circuler. Ça, il n’y a aucun problème quand ce sont les États qui gèrent ces choses-là […]. L’argent de la drogue, c’est l’argent de la mafia, c’est donc l’argent de la politique planétaire, c’est clair, c’est très clair. »

Éric Zemmour écoute attentivement l’analyse de Michel Onfray qui poursuit sa diatribe contre la « grande mafia planétaire » du trafic de drogue en ces termes :

« Comme par hasard, nous ne sommes pas fâchés avec ces producteurs… Comme par hasard, ces pays producteurs peuvent exporter. Et comme par hasard, la chasse, elle commence quand on a des petits dealers, même les gros dealers nationaux sont des petits dealers par rapport à la planète. »

Onfray évoque ensuite les États-Unis, qu’il désigne comme le grand orchestrateur de ce trafic : « Le trafiquant en chef, on voit bien qui c’est. » Des affirmations pour le moins étonnantes quand on sait notamment que les États-Unis ont dépensé, depuis les années 1960, plusieurs centaines de milliards de dollars justement pour mener une guerre à la drogue (War on Drugs) à l’échelle planétaire.

On comprend clairement alors où le philosophe veut en venir : selon lui, les États laisseraient opportunément prospérer le trafic de drogue pour mieux dominer la population. Ses propos laissent d’ailleurs peu de place à l’équivoque :

« Qu’est-ce qui fait que la France est le pays où l’on boit le plus, où l’on consomme le plus d’anti-dépresseurs, d’anxiolytiques, de somnifères, de drogues ? […] C’est tellement facile de diriger un peuple d’alcooliques, un peuple de gens qui se droguent, un peuple de gens qui sont en permanence avec des pétards, en estimant que ça fait partie de leur quotidien. »

Et le modérateur Stéphane Simon d’abonder, au sujet des consommateurs de crack à Paris : « On les maintient sous addiction avec des salles de shoot. »

Éric Zemmour ne se distancie nullement des propos de Michel Onfray. Au contraire. Évoquant l’Afghanistan, il prétend que « le seul moment où l’Afghanistan n’a plus produit de drogue, c’est lorsque les talibans gouvernaient dans les années 90. Comme par hasard… »

Le problème, c’est que cette assertion, à laquelle acquiesce Michel Onfray, est inexacte. De nombreuses sources décrivent en effet avec précision l’essor de la production d’opium à l’époque du règne taliban (1996-2001), par exemple une note publiée en 2001 par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) qui dresse ce constat : « Pendant les années 90, l’Afghanistan est devenu le premier producteur mondial d’opium illicite. En 1999, il a produit 79% du total mondial et, en 2000, cette proportion, bien que moindre, n’en était pas moins de 70%. »

 

Voir aussi :

Michel Onfray : « Macron est le chef de l’État profond »

« Front populaire » et l’« État profond »… : Taguieff répond à nos questions

« Inside Job », la nouvelle série satirique de Netflix qui joue avec les codes du complotisme

12 octobre 2021 à 16:19

Netflix diffusera à partir du 22 octobre une nouvelle série animée pour adultes créée par Shion Takeuchi. « Inside Job » met en scène la jeune et talentueuse Reagan Ridley au sein de Cognito Inc., une compagnie secrète qui gère tous les complots du monde et se charge d’empêcher que la population ne découvre la véritable identité de ceux qui tirent les ficelles dans l’ombre… « État profond », reptiliens et hommes-mites sont au rendez-vous.

Du « génocide » au « complot néo-colonial » : comment le pouvoir algérien instrumentalise la mémoire de la guerre d’Algérie

11 octobre 2021 à 10:59

Les récents communiqués de la présidence algérienne à l’encontre de propos tenus par Emmanuel Macron illustrent la résurgence d’un « récit national » concocté par le régime au sortir de la guerre d’indépendance, et qui nourrit des accusations complotistes contre la France.

Source : capture d’écran YouTube/France 24.

Le 2 octobre 2021, l’État algérien décidait de rappeler son ambassadeur en France « pour consultations ». Le lendemain, il interdisait son espace aérien aux avions militaires français. En cause, des propos tenus par le président Emmanuel Macron lors d’une rencontre, le 30 septembre 2021, avec des descendants de protagonistes de la guerre d’Algérie – lesquelles déclarations porteraient « une atteinte intolérable à la mémoire des 5,63 millions de valeureux martyrs qui ont sacrifié leurs vies dans leur résistance héroïque à l’invasion coloniale française ainsi que dans la glorieuse Révolution de libération nationale ».

La présidence algérienne a fustigé des « appréciations superficielles, approximatives et tendancieuses énoncées en ce qui concerne l’édification de l’État national algérien ainsi que sur l’affirmation de l’identité nationale, qui relèvent d’une conception hégémonique éculée des relations entre États », et dénoncé « la promotion d’une version apologétique du colonialisme » [1].

Dans le sillage du gouvernement algérien, le site complotiste Algeriepatriotique.com s’est fendu d’allégations paranoïaques, selon lesquelles « Paris fait clairement un chantage aux autorités algériennes dont elle exige qu’elles se fassent les complices d’une vaste opération de remigration qui vise les Maghrébins au profit de nouvelles catégories de migrants issus de pays lointains » ! Au fond, Emmanuel Macron ne se départirait pas d’une stratégie néo-colonialiste à l’encontre de l’Algérie, en excitant le séparatisme kabyle et en accablant de culpabilité la nation algérienne, dont la jeune génération porterait « l’écrasant poids de la barbarie française ».

Après tout, Algeriepatriotique.com, proche de l’armée algérienne, se revendique comme le héraut du « système politico-militaire algérien », qu’il voit comme l’« expression assumée de « la société algérienne dans ses profondeurs » et le garant de sa puissance morale dans sa relation aux autres peuples du monde ». Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce qu’il recycle la propagande d’État algérienne sur la guerre d’indépendance, ainsi que les accusations d’Alger selon lesquelles Paris instrumentaliserait secrètement le séparatisme kabyle. Ces deux incriminations pointent une critique d’un néo-colonialisme français qui travaillerait à saper la cohésion du peuple algérien. Un tel réquisitoire, qui mêle insinuations complotistes et « doxa » sur la mémoire algérienne de la colonisation, sert à légitimer la mainmise des généraux algériens et du Front de Libération Nationale (F.L.N.) sur leur propre pays depuis les années soixante.

Une mémoire « officielle » cautionnant la légitimité de l’armée algérienne

Cette propagande d’État a été déployée dès la fin de la guerre d’indépendance pour mieux étouffer les voix dissidentes. Comme l’écrivait un des spécialistes reconnus du sujet, Benjamin Stora, « l’histoire officielle oublie toujours des pans entiers de la guerre de libération. En Algérie, le mot « révolution » est utilisé pour caractériser cette période fracture. Mais il s’agit d’une révolution sans visage, puisque les noms ont été effacés : on donne à voir un peuple anonyme, unanime derrière le F.L.N., appuyant une armée victorieuse sur le terrain militaire. » [2]

Un bref rappel des faits s’impose. A l’issue de la guerre d’indépendance, officiellement terminée par la signature des accords d’Evian en mars 1962, l’Algérie sombre dans la confusion. Les nationalistes algériens se déchirent. Le Front de Libération Nationale, devenu pendant le conflit le principal mouvement indépendantiste, s’impose comme parti unique avec l’aide de sa branche armée. Puis, en 1965, un coup d’État porte au pouvoir l’homme fort des militaires, le colonel Houari Boumédiène. S’ensuit une politique de modernisation d’inspiration socialiste et s’appuyant sur la rente pétrolière. C’est dans ce contexte agité, peuplé de lourds traumatismes découlant de la violence de guerre, que s’élabore une « nationalisation de l’histoire » [3], plus précisément un « roman national » appelé à durer. Non sans recycler et étoffer des éléments de langage concoctés par le F.L.N. pendant la guerre elle-même pour asseoir sa légitimité au détriment de ses rivaux.

Selon cette mythologie d’État, la guerre d’indépendance ne serait autre qu’une révolution portée par la nation algérienne (« un seul héros, le peuple »), toute entière unie derrière le F.L.N. et, surtout, son bras armé – car il faut bien légitimer la suprématie de l’armée dans l’Algérie « libre » ! Les autres mouvements indépendantistes, tels que les partisans de Messali Hadj, sont rejetés aux oubliettes de l’Histoire. Les Algériens ayant soutenu la France, tels que les Harkis, sont pareillement effacés ou stigmatisés – après avoir été massacrés. Les Juifs d’Algérie sont également vilipendés pour avoir obtenu, grâce au décret Crémieux de 1870, la nationalité française (refusée aux Algériens, soumis à un statut discriminatoire). Cette réécriture de l’Histoire remonte loin : la nation algérienne aurait préexisté à la conquête française déclenchée en 1830, et n’aurait eu de cesse d’y résister [4].

Les récents communiqués de la présidence algérienne s’en inspirent manifestement, au mépris des travaux d’historiens. Or, il est, au mieux, aventureux d’affirmer qu’un sentiment national algérien aurait préexisté à l’invasion française : c’est sous l’ère coloniale – et en réaction à celle-ci – que se construira peu à peu cette identité [5]. L’État algérien de 1830 n’était autre qu’une régence ottomane fondée par des corsaires turcs au XVIe siècle, certes autonome vis-à-vis de l’empire ottoman, pour ne pas dire souveraine, mais loin de contrôler entièrement le pays dans son extension actuelle [6]. Du reste, proclamer la permanence d’une nation algérienne, arabe et musulmane, fait bon marché des identités locales, notamment berbère (ce qui inclut les Kabyles) [7].

Retour d’une vieille accusation : le « génocide » colonial

De même, le chiffre de « 5,63 millions de valeureux martyrs », victimes de la conquête française et de la guerre d’indépendance, ne repose sur rien. Faute de statistiques précises de la régence ottomane, il est impossible de déterminer le tribut humain payé par les populations locales lors de l’invasion française [8]. En revanche, le bilan mortuaire, côté algérien, de la guerre d’indépendance a fait l’objet d’estimation fiables, et colossales : de 300 000 à 400 000 morts, pour partie découlant – mais dans quelle proportion ? – de luttes fratricides [9]. Ce qui n’a nullement empêché l’État algérien d’affirmer depuis soixante ans que la « guerre de libération » s’était soldée par un million à un million et demi de « martyrs » [10], sachant que ledit gouvernement entretenait la confusion sur cette notion même de martyr, qui renvoyait aussi bien aux morts qu’aux blessés [11].

Le dernier chiffre énoncé par les récents communiqués gouvernementaux algériens constitue, à n’en pas douter, un emballement idéologique. L’année dernière, le président algérien Abdelmadjid Tebboune avait déjà accusé la France d’avoir assassiné « plus de la moitié de la population algérienne », à savoir « 5,5 millions de personnes ».

Pareille statistique revient à suggérer que l’Algérie aurait été victime d’une guerre d’extermination génocidaire par la France. L’accusation n’est pas neuve [12]. Des « enfumades » pratiquées lors de la conquête à la torture portée au pinacle pendant la guerre d’indépendance, sans oublier les déplacements massifs de population et autres massacres, l’armée française a certes sombré dans la barbarie, au nom d’une entreprise de conquête coloniale [13]. Mais point n’est besoin d’en rajouter dans l’horreur : si la France a tenté d’asservir le pays algérien, elle n’a pas cherché à anéantir l’ensemble de ses habitants.

Une mémoire d’État fossilisée, à rebours des aspirations de la société civile algérienne

« Aussi faux et instrumentalisé qu’il fût, le récit national a contribué à la cautérisation des fractures de la guerre, rappelait l’historien et sociologue algérien Abdelmadjid Merdaci. Il a proposé aux Algériens une image gratifiante qui leur permettait de reconstruire l’estime de soi. » [14] Diffusé par les manuels scolaires, le cinéma, la radio, les commémorations, et abrité par la censure, il n’en a pas moins été progressivement remis en cause au sein de la société civile algérienne depuis les années 1970, notamment grâce à des travaux d’historiens algériens tels que Mohammed Harbi. Le gouvernement algérien lui-même a dû desserrer l’étau dès les années 1980, réhabilitant la mémoire de nationalistes oblitérés par « l’histoire officielle ».

Cependant, les responsables politiques et surtout militaires algériens ont continué d’instrumentaliser cette construction mémorielle, tantôt pour damer le pion aux mouvements islamistes dans une surenchère patriotique, tantôt pour marquer – du moins aux yeux du peuple – la souveraineté algérienne face à la France, de manière à réhabiliter un appareil d’État à bout de souffle [15]. Sans doute les communiqués de la présidence algérienne s’inscrivent-ils dans cette logique à usage interne.

L’exploitation du massacre du 17 octobre 1961 par l’appareil d’État algérien est emblématique de cet opportunisme bien politicien. L’un des récents communiqués de la présidence algérienne y fait d’ailleurs mention [16]. Rappelons que, ce jour-là, la police parisienne, supervisée par Maurice Papon (ex-préfet du régime de Vichy impliqué dans des déportations de Juifs sous l’Occupation), avait sauvagement réprimé une manifestation d’Algériens organisée par la Fédération de France du F.L.N. Plusieurs dizaines d’Algériens avaient été littéralement massacrés [17].

Or, sur le moment, le gouvernement provisoire de la République algérienne (G.P.R.A.), en pourparlers avec la France sur l’indépendance de l’Algérie, avait été peu bavard sur ce sujet, de crainte de briser les négociations. Les années suivantes, la « mémoire officielle » ne s’était pas davantage aventurée sur cet épisode, aux fins de passer sous silence le rôle de la Fédération de France du F.L.N., entité rivale de l’armée, dans la guerre de libération nationale – et de ne point trop froisser la France. Il avait fallu attendre 1968 pour que le 17 octobre soit commémoré (« Journée nationale de l’émigration »). L’État algérien cherchait alors – et cherche depuis – à reprendre la main sur la diaspora algérienne, à rappeler son attachement au pays, bref, à rappeler que l’Algérie est une et indivisible. « Oubliant » que la perpétuation de la mémoire attachée à cette atrocité a été portée par l’opposition, mais aussi le militantisme berbère et kabyle [18].

Il n’en demeure pas moins que, selon l’historienne Karima Dirèche, interrogée par Médiapart le 31 octobre 2020, le « récit national » est moribond : « 54 % de la population a moins de 30 ans, n’a connu qu’à travers la tradition orale l’épisode colonial et de la guerre. Elle est fatiguée de ses récits historiques qui enferment les dirigeants dans une aura révolutionnaire pour garantir la stabilité économique et politique du pays, alors qu’ils sont connus comme étant corrompus, extrêmement autoritaires, ayant validé, cautionnant des pratiques liberticides. Il y a un hiatus énorme, une fracture entre les attentes d’un récit historique juste, le moins faux et ces élites dirigeantes qui se sont bien reproduites puisque leurs enfants se font les garants de ce récit héroïque qui ne correspond plus à la réalité économique, politique, historique de la société. »

Certes, mais pareille mythologie, si elle ne répond plus aux aspirations de la population, continue de porter bien des effets pervers, ne serait-ce que parce qu’elle sert à perpétuer la suprématie de l’appareil politico-militaire algérien sur son peuple. Outre qu’elle active un récit complotiste ciblant la France, accusée, sous couvert de néo-colonialisme, de miner l’identité nationale algérienne. Pire encore, une telle désinformation historique, porteuse de ressentiment mémoriel, alimente le djihadisme parmi des jeunes d’origine algérienne ou maghrébine nés ou ayant grandi en France [19]

 

Notes :
[1] Les journaux algériens n’ont pas été en reste, ainsi El Watan qui, le 4 octobre 2021, se laisse aller à des analogies historiques hasardeuses : « Il ne faut pas oublier que les harkis représentent pour le peuple algérien ce que les collaborateurs ont représenté pour la France sous occupation nazie. Peut-on imaginer Mme Merkel décernant des médailles d’honneur aux descendants de ces collaborateurs ? Peut-on l’imaginer rendant hommage à Pétain ? »
[2] Benjamin Stora, La gangrène et l’oubli. La mémoire de la guerre d’Algérie, Paris, La Découverte, 1991, p. 8.
[3] Stora, La gangrène et l’oubli, op. cit., p. 234.
[4] Voir notamment la notice de Lydia Aït Saadi-Bouras et Benjamin Stora, « Dans les pages des manuels », Les Collections de l’Histoire, n°55 : L’Algérie et les Algériens, avril 2012, p. 84.
[5] Charles-Robert Ageron, « Naissance d’une nation », Les Collections de l’Histoire, n°55, op. cit., p. 46-51
[6] Voir Isabelle Grangaud, « Une province de l’Empire ottoman », Les Collections de l’Histoire, n°55, op. cit., p. 18-24.
[7] Stora, La gangrène et l’oubli, op. cit., p. 234-237.
[8] Guy Pervillé, Histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, Paris, Vendémiaire, 2018, p. 506-507.
[9] Guy Pervillé, « Combien de morts ? », Les Collections de l’Histoire, n°55, op. cit., p. 68-69. Voir également « Guerre d’Algérie : combien de morts ? », Charles-Robert Ageron (dir.), L’Algérie des Français, Paris, Seuil, 1993, p. 275-276 ; Raphaëlle Branche, La guerre d’Algérie : une histoire apaisée ?, Paris, Seuil, 2005, p. 204-217 ; Stora, La gangrène et l’oubli, op. cit., p. 180-184.
[10] Stora, La gangrène et l’oubli, op. cit., p. 275-276.
[11] Branche, La guerre d’Algérie : une histoire apaisée ?, op. cit., p. 205.
[12] Pervillé, Histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, op. cit., p. 497-506.
[13] « J’ai rapporté d’Afrique la notion affligeante qu’en ce moment nous faisons la guerre d’une manière beaucoup plus barbare que les barbares eux-mêmes, écrivait Alexis de Tocqueville en 1841. C’est, quant à présent, de leur côté que la civilisation se rencontre. » (Alexis de Tocqueville, De la colonie en Algérie, Bruxelles, Complexe, 1988 (présentation par Tzvetan Todorov), p. 76.
[14] Abdelmadjid Merdaci, « Comment on raconte l’histoire aux Algériens », Les Collections de l’Histoire, n°55, op. cit., p. 83.
[15] Selon Abdelmadjid Merdaci, s’exprimant en 2012, « le régime algérien, depuis 1962, interdit ou censure toute mise en cause de la puissance coloniale française, des responsabilités de l’Etat français, dans les crimes et les massacres commis. La France coloniale et la France d’aujourd’hui sont donc défendues et « protégées » par le régime algérien. Pourquoi les autorités algériennes n’ont-elles jamais établi une liste des morts des massacres de Sétif et Guelma en 1945 ? Pourquoi n’y a-t-il pas de thèse algérienne sur la torture alors qu’il y en a en France ? Parce que les relations franco-algériennes sont des relations d’intérêt pour le régime algérien ui veut protéger ce partenaire d’exception. » Les Collections de l’Histoire, n°55, op. cit., p. 86.
[16] « Rien ni personne ne peut absoudre les puissances coloniales de leurs crimes, y compris les massacres du 17 octobre à Paris, que l’Algérie et sa communauté établie en France s’apprêtent à commémorer dans la dignité. »
[17] Le bilan de ce qu’il faut bien qualifier de massacre reste difficile à déterminer, d’autant que les meurtres d’Algériens s’étendent sur plusieurs jours au cours de l’automne 1961 : plusieurs dizaines (Jean-Paul Brunet, Police contre F.L.N. Le drame d’octobre 1961, Paris, Flammarion, 1999) ? Plusieurs centaines (Jean-Luc Einaudi, Octobre 1961. Un massacre à Paris, Paris, Fayard, « Pluriel », 2011, éd. augm.) ? Voir la récente mise au point d’Emmanuel Blanchard, « 17 octobre 1961. Un massacre colonial à Paris », L’Histoire, n°488, octobre 2021, p. 12-19.
[18] Voir sur ce point Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’Etat et la mémoire, Paris, Tallandier, 2008 (trad. de l’anglais).
[19] Pervillé, Histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, op. cit., p. 529-530.

 

Voir aussi :

Contestation en Algérie : ils parlent de « complot »

Conspiracy News #41.2021

10 octobre 2021 à 18:44

L’actu de la semaine décryptée par Conspiracy Watch (semaine du 04/10/2021 au 10/10/2021).

LE DESSIN DE LA SEMAINE.

COMMISSION BRONNER. Le Pr Guy Vallancien, médecin urologue et ancien directeur du centre de don des corps de l’université Paris-Descartes, a annoncé qu’il se retirait de la commission « Les Lumières à l’ère numérique ». Cette commission présidée par le sociologue Gérald Bronner a commencé ses travaux lundi 4 octobre. Accueillie fraîchement par le média russe RT France, la commission Bronner est assimilée à rien moins qu’un « ministère de la Vérité » par l’ancien numéro 2 du Front national Florian Philippot, tandis que le site soralien Égalité & Réconciliation dénonce un « complot contre la liberté d’expression ».

ÉRIC ZEMMOUR. Après avoir abordé les écrits d’Éric Zemmour concernant le régime de Vichy (source : Conspiracy Watch, 1er octobre 2021), Conspiracy Watch revient sur l’inattendue complaisance du polémiste à l’égard de Tariq Ramadan. Dans son dernier livre, le potentiel futur candidat à l’élection présidentielle se dit convaincu que l’islamologue Tariq Ramadan, mis en examen pour viols, a été piégé… (source : Conspiracy Watch, 6 octobre 2021).

On lira, toujours à propos d’Éric Zemmour, le texte remarquable que lui a consacré Gaston Crémieux dans Le DDV, le magazine trimestriel édité par la Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme (Licra) : « Qu’on juge de l’ensemble avant d’entrer dans le détail : contestation de l’innocence du capitaine Dreyfus, condamnation de Zola et des dreyfusards, réhabilitation du maurrassisme, notamment de son rôle dans la Résistance, insistance sur la supposée filiation entre maurrassisme et gaullisme, réhabilitation de Pétain et de Vichy et défense d’un rôle supposément positif de l’État français dans le sauvetage des juifs français, défense de l’attitude de Maurice Papon pendant la Seconde Guerre mondiale, critique de la loi Gayssot pénalisant le négationnisme de la Shoah et de la loi Pleven pénalisant racisme et antisémitisme, rejet du discours du Vel d’Hiv de Jacques Chirac reconnaissant la responsabilité de l’État français dans la déportation des juifs (1995), mépris pour Sébastien Selam, l’une des premières victimes juives françaises de l’islamisme, le 20 novembre 2003, et enfin dénationalisation des victimes juives de Mohamed Merah, coupables pour Zemmour d’avoir été enterrées à l’étranger. Cette litanie apparaît improbable. Nous montrerons, citations à l’appui, qu’il s’agit bien de ce qu’Éric Zemmour a écrit, dit et parfois répété » (source : LeDDV.fr, 7 octobre 2021).

ALAIN SORAL. Le 5 octobre, la relaxe d’Alain Soral a été retoquée par la Cour de cassation. Les juges de la cour d’appel qui avaient relaxé l’idéologue d’extrême droite après la diffusion en ligne d’un clip de rap antisémite n’avaient « pas recherché, comme ils l’auraient dû, le sens véritable du clip », a tranché la Cour de cassation (source : Le Parisien, 5 octobre 2021). Dans ce clip intitulé « Gilets jaunes » et diffusé sur les plateformes de vidéos en ligne par Égalité & Réconciliation, des feuilles de papier sur lesquelles figurent par exemple le nom Rothschild ou les portraits de Jacques Attali, de Patrick Drahi ou encore de Bernard-Henri Lévy sont jetées au feu. On y appelle en outre à « virer » Rothschild, Attali et Bernard-Henri Lévy, en les qualifiant de « parasites »

RÉMY DAILLET-WIEDEMANN. Quatre hommes, dont deux anciens militaires, ont été interpellés le 5 octobre par la Direction générale de la sécurité intérieure sur commission rogatoire d’un juge d’instruction. Ils sont soupçonnés d’appartenir au réseau de Rémy Daillet-Wiedemann mis en examen pour « complicité d’enlèvement » après le rapt de la petite Mia en avril dernier (source : BFM TV, 5 octobre 2021).

QANON. Le Washington Post revient sur le phénomène complotiste QAnon et en souligne l’influence internationale. En juin dernier, l’agence européenne spécialisée dans la répression de la criminalité Europol l’a ajouté dans son baromètre. L’influence de QAnon a été repérée dans 85 pays et son système de croyances s’est adapté aux contextes locaux et à des langues allant de l’hindi à l’hébreu (source : The Washington Post, 5 octobre 2021).

ONE NATION. En quelques jours, Alice Pazalmar et son compagnon Sylvain sont parvenus à récolter plus de 265 000 euros de dons défiscalisables dans le cadre d’un projet d’achat foncier baptisé Oasis One Lab (source : Tristan Mendès France/Twitter, 5 octobre 2021). La plateforme de financement participatif HelloAsso a toutefois décidé de suspendre la collecte de ce projet, estimant « qu’il est nécessaire que les autorités mettent en place des contrôles ad hoc sur l’activité de certains organismes, de surcroît lorsque l’administration permet la réduction fiscale au titre de l’intérêt général » (source : HelloAsso/Twitter, 7 octobre 2021).

Après analyse de notre équipe, nous avons pris la décision de suspendre la collecte du projet Oasis One Lab. Plus d’informations ci-dessous cc @GDarmanin @MarleneSchiappa @SarahElHairy pic.twitter.com/QFjgM6VzPl

— HelloAsso (@helloasso) October 7, 2021

INCEL. La presse se penche cette semaine sur le projet d’attentat déjoué en Seine-Maritime. Interpellé le 28 septembre par la DGSI, un jeune homme est soupçonné d’avoir voulu projeter un attentat le 20 avril 2022, jour anniversaire de la naissance d’Adolf Hitler. Fasciné par les tueurs de masse d’extrême droite et adepte de la thèse du Grand Remplacement, le profil du suspect se précise et semblerait correspondre à ceux de terroristes d’extrême droite, en particulier celui de Brenton Tarrant (source : Libération, 5 octobre 2021). Dans sa chronique hebdomadaire sur France Inter, notre collaborateur Tristan Mendès France revient sur le profil de ce jeune homme avec un focus sur l’idéologie « incel » (source : France Inter, 8 octobre 2021).

FACEBOOK. Le 4 octobre, une panne sans précédent a empêché l’accès à Facebook, Instagram et WhatsApp pendant plus de six heures. Une occasion de plus pour les complotistes de crier au complot.

La panne de Facebook a été résolue tard hier soir, après 6h de black-out.
Évidemment, d’après les complotistes, il s’agissait d’un complot.
Quelque chose de très très important était en train de se passer ! 😱 pic.twitter.com/p8Z22J0Am1

— Debunker des Etoiles (@DeBunKerEtoiles) October 5, 2021

Le réseau social aurait-il délibérément laissé proliférer des infox ? C’est ce que soutient la lanceuse d’alerte Frances Haugen qui reproche à la plateforme de connaître les effets collatéraux de son algorithme qui promeut la désinformation et la haine en ligne et d’avoir refusé de le modifier pour des questions de profit. Selon cette ancienne cheffe de produit chez Facebook, le réseau social est dans l’incapacité de contrôler efficacement la désinformation sur les vaccins contre le Covid-19 en ne parvenant à retirer que 10% à 20% de contenus problématiques (source : CBSNews.com, 4 octobre 2021). Des accusations similaires pèsent sur Facebook concernant sa gestion du phénomène QAnon. Malgré les alertes d’un rapport interne, Facebook aurait sciemment décidé d’ignorer le problème (source : Vice, 5 octobre 2021).

DÉSINFORMATION. Plusieurs positions ont été émises au sujet du rôle de la désinformation liée à l’hésitation vaccinale. Selon Andrew J. Perrin et Christian O. Lundberg, « ce n’est pas la désinformation qui pousse à se soustraire à la vaccination ». Le problème, plus profond, réside plutôt à l’égard « des identités politiques et à l’attachement à certains principes » qui découlent d’affects et de prédispositions soulignent les deux chercheurs américains. Le journal australien Sydney Morning Herald soutient quant à lui que la désinformation renforce l’hésitation vaccinale. Un rapport mené par Plan International auprès de plus de 26 000 jeunes femmes dans 26 pays révèle qu’en Australie, 83% des interrogées ont affirmé avoir été exposées à de la désinformation, notamment sur les vaccins. De son côté, le Los Angeles Times assure que la désinformation est la raison principale du faible taux de vaccination aux États-Unis, en particulier au sein des communautés latinos (source : AOC, 2 octobre 2021).

LUTTER CONTRE LE COMPLOTISME. En janvier dernier, les députés Paula Forteza et Matthieu Orphelin avaient lancé dans Ouest-France un « appel à toutes les personnes de bonne volonté » pour sortir du complotisme. Ils viennent de publier un rapport proposant « 10 mesures pour lutter contre le complotisme » qu’ils présentent comme « une modeste contribution au débat qui doit continuer, pour que nous puissions collectivement trouver une issue à ces défis » (source : Forteza.fr, 6 octobre 2021). Prenant acte du fait que « le complotisme est devenu mainstream » et qu’il constitue « un enjeu politique », ils plaident notamment pour le renforcement de la transparence, l’ouverture des archives publiques, la protection de l’indépendance des journalistes ou encore la régulation des réseaux sociaux.

TIKTOK. Media Matters for America (MMfA) revient sur l’algorithme de recommandation de la page « Pour vous » (FYP) de TikTok, l’application de partage de vidéos courtes très populaire chez les jeunes de moins de 18 ans. En analysant et en codant plus de 400 vidéos recommandées après avoir interagi uniquement avec du contenu transphobe, l’organisme de surveillance des médias a exposé comment l’algorithme de recommandation de TikTok a rapidement commencé à remplir la page FYP de son compte de recherche avec du contenu haineux et d’extrême droite. Comme le montre le graphique ci-dessous, l’interaction exclusive avec le contenu anti-trans a incité TikTok à recommander du contenu misogyne, raciste et suprématiste, des vidéos anti-vaccins, antisémites, des récits de personnes handicapées, des théories du complot, des symboles de haine et des vidéos comportant des appels généraux à la violence (source : Mediamatters.org, 10 mai 2021).

Source : MMfA.

LAURENT MUCCHIELLI. Le Conseil scientifique de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) dirigé par le sociologue Laurent Mucchielli compte depuis peu quatre membres démissionnaires. Ceux-ci regrettent l’absence de réaction de la FCPE après les propos controversés du sociologue sur la vaccination contre le Covid-19 (source : Le Monde, 6 octobre 2021). Laurent Mucchielli évoque de son côté une « manipulation » et considère faire l’objet d’une « attaque mensongère ». Il annonce publier prochainement « un billet analysant ce coup monté et ses complicités » (source : Laurent Mucchielli/Twitter, 7 octobre 2021). Quelques jours auparavant, il fustigeait dans une interview « l’idéologie de la vaccination intégrale » (source : Sciences Critiques, 1er octobre 2021).

MEDIAS-PRESSE.INFO. La chaîne YouTube de Medias-Presse.info, émanation du groupe d’extrême droite Civitas, a été supprimée définitivement le 6 octobre par la plateforme après détection de plusieurs cas graves ou répétés de non-respect de ses règles de fonctionnement (source : Conspiracy Watch/Twitter, 7 octobre 2021).

La chaîne #YouTube de Médias-Presse Info (#Civitas, extrême-droite catholique traditionnaliste) a été supprimée définitivement hier par la plateforme après détection de plusieurs cas graves ou répétés de non respect de ses règles de fonctionnement. ⤵️https://t.co/cVPs8OJuLc pic.twitter.com/e4bpxk91FU

— Conspiracy Watch (@conspiration) October 7, 2021

LES BRIGANDES. Le groupe de rock d’extrême droite Les Brigandes a annoncé sa dissolution pour des raisons financières. Il envisage une réorganisation sous forme de réseau plus dispersé. La Rose et l’Épée est soupçonnée de servir de façade à une communauté sectaire (source : France Bleu, 8 octobre 2021).

Rappelons que les Brigandes avaient titré un de leur morceaux « Le Grand Remplacement », un texte apocalyptique, ouvertement xénophobe et anti-musulman. À ce sujet lire « Le « Grand Remplacement » est-il un concept complotiste ? » (source : Conspiracy Watch, 24 septembre 2018).

À réécouter également sur la plateforme de France Info l’épisode de « Complorama » dédié aux dérives sectaires avec Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France.

Zemmour et le complot féministe contre Tariq Ramadan

6 octobre 2021 à 08:28

Dans son dernier livre, le potentiel futur candidat à l’élection présidentielle Eric Zemmour se dit convaincu que Tariq Ramadan a été piégé…

Eric Zemmour et Tariq Ramadan sur le plateau d’« On n’est pas couché » (capture d’écran YouTube ; France 2, 26/09/2009).

Le dernier ouvrage d’Eric Zemmour, La France n’a pas dit son dernier mot, s’est vendu à près de 80 000 exemplaires en une semaine. Le polémiste s’interroge dès les premières lignes sur une future entrée en politique, avec pour source d’inspiration les regrets du journaliste maurassien Jacques Bainville, membre de l’Action Française : « J’ai toujours eu tort de ne pas viser assez haut ! »

Un chapitre détonne cependant avec l’ensemble du livre au propos très nationaliste. Intitulé « Frères ennemis », Eric Zemmour y décrit en quelques pages un déjeuner en compagnie de Tariq Ramadan en janvier 2012. A l’initiative d’Eric Naulleau, la rencontre hors plateaux télé a lieu dans un restaurant asiatique chic de Paris. L’ambiance de la rencontre est selon ses propres mots « décontractée », « les vapeurs de crevettes et les soles à la sauce caramel sont avalées sous les rires », avec un Tariq Ramadan « souriant et avenant ». Au-delà de la complaisance, voire de la fascination, envers un prédicateur issu des Frères musulmans, Eric Zemmour assume quelques paragraphes plus tard prendre fait et cause pour Tariq Ramadan lorsqu’il est accusé de viol en 2017. « Ennemi » politique, mais surtout « frère » dans la misogynie… jusqu’à partager sa vision complotiste de la justice et des médias. Extrait :

« J’ai suivi depuis lors comme n’importe qui ses ennuis judiciaires. Je ne sais rien de cette histoire, mais je demeure convaincu qu’il est tombé dans un piège […]. C’est cette fameuse notion « d’emprise », dernière trouvaille des féministes pour criminaliser l’homme, bourreau éternel, sans se rendre compte, dans leur hargne vindicative, que leur définition de l’ »emprise » et ses effets pervers ressemble comme une sœur à ce qu’on appelait jadis dans les romans et les chansons populaires les « affres de l’amour ». J’ai eu un choc lorsque j’ai aperçu Ramadan sur mon écran de télévision, à sa sortie de prison, les cheveux blanchis, la mine défaite, la voix cassée d’un vieillard. Il répondait sur BFM TV aux questions d’un Jean-Jacques Bourdin qui, pour se faire pardonner son invitation du « monstre » auprès de la caste médiatique, en rajoutait dans l’ignominie, lui posant des questions d’une vulgarité indécente […]. Je considère Tariq Ramadan comme un adversaire idéologique, et même comme un ennemi de ma patrie puisque son projet est l’islamisation de la France. Mais je ne combats pas mes ennemis avec les armes de la guérilla judiciaire ou de troubles affaires de mœurs ».

Ainsi l’« emprise » – doux euphémisme pour décrire des cas de violences sexuelles – serait-elle « la dernière trouvaille des féministes » pour criminaliser les hommes ? Reste qu’à ce jour, la justice n’a toujours pas évoqué de complot de féministes contre Tariq Ramadan qui fait face à pas moins de cinq mises en examen pour viols. Eric Zemmour assume : un « piège » aurait été tendu à Tariq Ramadan.

Cette prise de position du polémiste en faveur d’une manipulation contre le prédicateur islamiste rappelle celles issues… de la mouvance décoloniale. En avril 2020, sur Médiapart, un « appel international pour le Professeur Tariq Ramadan » adressé à la ministre de la Justice Nicole Belloubet exigeait de « mettre un terme immédiat à la mascarade de la justice ». Il était signé cette fois par Houria Bouteldja, François Burgat, Raphaël Confiant, Ramón Grosfoguel ou encore Eric Hazan.

Daniel Zagury, expert psychiatre mandaté par les juges, y était accusé d’être « un membre actif de l’association pro-sioniste Schibboleth, qui s’oppose idéologiquement au Professeur Ramadan » – dans les faits, une association organisant des conférences autour de l’actualité de la pensée de Sigmund Freud. L’agence de presse officielle de la République de Turquie, Anadolu Agency, évoquait de son côté une « conspiration complotée contre Tariq Ramadan avec des motivations explicitement anti-musulmanes [qui] ne vise pas seulement la personnalité d’un seul musulman, mais toute la communauté musulmane de France et d’Europe ». Complot sioniste, complot anti-musulman ou complot féministe ? Chacun choisira en fonction de ses obsessions et de ses inclinations.

 

Voir aussi :

Eric Zemmour sur Vichy : « un rapport manipulatoire à l’histoire »

Le féminisme ? Un « complot sioniste » d’après le guide suprême iranien

Conspiracy News #40.2021

3 octobre 2021 à 15:30

L’actu de la semaine décryptée par Conspiracy Watch (semaine du 27/09/2021 au 03/10/2021).

LE DESSIN DE LA SEMAINE. Christiane Taubira a suscité l’incompréhension en refusant publiquement d’appeler les Guyanais à aller se faire vacciner contre le Covid-19, à un moment où l’épidémie frappe durement les habitants de la collectivité ultramarine. Motif invoqué : l’ancienne ministre de la justice ne disposerait pas des « éléments d’information » lui permettant de donner une telle consigne…

ÉRIC ZEMMOUR. Les propos d’Éric Zemmour sur le régime de Vichy qui aurait « protégé les juifs français et donné les juifs étrangers » ont suscité de nombreuses réactions. Le polémiste a récusé les « caricatures » qui en auraient été faits. Les travaux des spécialistes les plus sérieux de la période contredisent toutefois catégoriquement ses thèses. L’historien Laurent Joly évoque ainsi « un rapport pervers et manipulatoire à l’histoire » (source : Conspiracy Watch, 1er octobre 2021).

ALEX JONES. L’influenceur complotiste américain qui anime le site d’extrême droite InfoWars a été condamné pour ses allégations mensongères concernant la fusillade de masse dans l’école de Sandy Hook en 2012 (28 morts dont 20 enfants). Alex Jones avait affirmé à plusieurs reprises dans son talk-show que ce massacre était un « canular » (source : ABC, 3 octobre 2021).

FICTION. Dune, le film événement de la rentrée, est l’une des grandes histoires fictionnelles truffées de complots. Si ces derniers inspirent depuis toujours la fiction, il arrive aussi comme avec Matrix que la fiction inspire le complotisme contemporain. « La fiction et le complotisme », c’est le 14e épisode de Complorama, avec Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch, et Tristan Mendès France, maître de conférence et membre de l’observatoire du conspirationnisme, spécialiste des cultures numériques. Un podcast à retrouver sur le site de franceInfo, l’application Radio France, Conspiracy Watch et plusieurs autres plateformes comme Apple podcastsPodcast AddictSpotify, ou Deezer.

PORNO. « Le porno envisagé comme une conspiration juive visant à affaiblir les hommes blancs ou à les rendre impuissants est une théorie du complot qui a des racines profondes », écrit Mira Fox dans un article du Forward. L’étude rappelle que le candidat républicain au Congrès du Wisconsin, Paul Nehlen, avait fait circuler une vidéo intitulée « Le rôle des juifs dans l’industrie du porno » (source : Forward, 23 septembre 2021). Marina Fox fait aussi référence à l’ancien grand sorcier du Ku Klux Klan, le négationniste David Duke, auteur d’une diatribe présentant la pornographie comme une arme juive contre les Européens…

QANON. Dans le troisième épisode de sa chronique consacrée à la mouvance QAnon, le magazine Usbek & Rica s’est penché sur la communauté des QAnon français, qui rassemble des profils très hétérogènes. « Spirituels », « sceptiques », « ultras », « religieux »… un tour d’horizon est fait d’une mouvance qui est loin d’avoir disparu après la défaite de Donald Trump à l’élection présidentielle de 2020 (source : Usbek & Rica, 26 septembre 2021).

RUSSIA TODAY. YouTube, le site de vidéos de Google, a bloqué les chaînes de RT Deutsch (RT DE et Der Fehlende Part) et leurs 600 000 abonnés. Appartenant au groupe Russia Today, elles sont accusées notamment d’avoir diffusé de « fausses informations » sur le coronavirus. De son côté, RT estime que la suspension initiale, qui devait être levée mercredi, visait à handicaper son fonctionnement à l’approche des élections législatives en Allemagne le 26 septembre. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, promet une « tolérance zéro face à de telles violations » (source : Le Monde, 29 septembre 2021).

🇩🇪#YouTube vient de supprimer les chaînes de RT Deutsch (ex-Russia Today) et leurs 600 000 abonnés (source RT), entre autres pour non respect répété de son règlement et chargement de contenus erronés sur le Covid @sz https://t.co/M1xdHufp23

— Thomas Schnee (@thomasschnee) September 28, 2021

BÉNÉFICES. Concrètement, combien peut rapporter le complotisme ? Sleeping Giants, le collectif citoyen de lutte contre le financement de la haine en ligne, s’est penché sur la question et a rapporté le fruit de son investigation, portant sur le cas de FranceSoir, sous la forme d’un thread. On y apprend notamment que Xavier Azalbert, directeur de ce média complotiste, a pu récolter 200 000 euros pour le seul mois de septembre et près de 80 000 euros pour la seule journée du 25…

PARTI LIBRE DU CANADA. « C’est très très choquant de voir que des gens qui se basent sur des théories du complot pourraient avoir des responsabilités publiques », a déclaré Gilles Brodeur, candidat à Trois-Rivières sous la bannière du Parti libre du Canada (PLC). Cet anti-conspirationniste a infiltré le Parti libre du Canada, une formation opposée à la vaccination, pour mieux dénoncer les dérives de ceux qui s’organisent pour mener des campagnes de désinformation (source : Journal de Montreal, 28 septembre 2021).

ONE NATION. Le mouvement complotiste One Nation est sur le point de s’installer dans le Lot. Deux figures de cette mouvance antisystème ont lancé l’acquisition d’un domaine sur la commune de Sénaillac-Lauzès, dans le Lot, via un fond de dotation et un financement participatif (source : France 3, 28 septembre 2021). À lire, la notice de Conspiracy Watch sur Alice Pazalmar, co-fondatrice de cette organisation qui se présente comme « une vague d’émancipation planétaire qui invite à se ressaisir sereinement de son pouvoir personnel et refuser toute autorité illégitime ».

Un sujet que l’on retrouve également traité dans l’émission « Anti-complot » (LCI) du 24 septembre, avec Thomas Huchon. Tristan Mendès France explique par ailleurs dans sa chronique hebdomadaire sur France Inter comment certains groupuscules extrémistes se financent avec de l’argent public, en profitant de la défiscalisation d’une partie des dons qu’ils reçoivent (source : France Inter, 1er octobre 2021).

ANTIVAX. Dans une vidéo devenue virale, un Chinois affirme que « seuls ceux qui ne sont pas vaccinés survivront ». L’homme en question, Guo Wengui, est en fait un milliardaire, ami de l’idéologue d’extrême droite Steve Bannon, et qui, banni de Chine, est un farouche opposant au régime chinois. Décryptage par l’équipe de « Vrai ou Fake » (source : Julien Pain/Twitter, 29 septembre 2021).

Vous nous avez envoyé cette vidéo virale où un Chinois affirme que seuls les non vaccinés vont survivre. Un peu de contexte sur cet homme : c'est un milliardaire, ami de Steve Bannon, banni de Chine et qui est aujourd'hui un farouche opposant au PCC. #VraiOuFake pic.twitter.com/qVGOvsMhaY

— Julien Pain (@JulienPain) September 29, 2021

FDA. La Food and Drug Administration (FDA) a-t-elle déclaré que les vaccins tuent plus de gens qu’ils n’en sauvent ? Cette affirmation a été très largement partagée dans plusieurs langues sur les réseaux sociaux en une semaine, en s’appuyant sur une vidéo publiée par l’Agence sanitaire américaine (FDA). Problème : la personne qui tient ces propos ne fait pas partie de l’Agence et ne s’exprime pas en son nom, comme l’a rappelé la FDA elle-même (source : AFP, 24 septembre 2021).

COMMISSION BRONNER. Mercredi 29 septembre, le président de la République a officialisé la mise en place d’une commission indépendante intitulée « Les Lumières à l’ère numérique », chargée, sous la direction du sociologue Gérald Bronner, de « formuler d’ici la fin de l’année des propositions concrètes dans les champs de l’éducation, de la régulation, de la lutte contre les diffuseurs de haine et de la désinformation ». Y prendront part notamment Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch, le sociologue Laurent Cordonier, chercheur à la Fondation Descartes ou encore Aude Favre, de la chaîne YouTube « Aude WTFake ». On lira dans L’Express une interview de Gérald Bronner où il présente les grands axes de travail de la commission qui devrait entamer ses travaux à compter du 4 octobre (source : L’Express, 28 septembre 2021). Conspiracy Watch propose la relecture des bonnes feuilles que notre site avait publié à l’occasion de la sortie de son ouvrage Apocalypse cognitive, début 2021.

💬 "Les réseaux sociaux sont en passe de devenir la première source d'informations, et en même temps, ce sont les sources d'informations qui paraissent les plus douteuses", selon le sociologue Gérald Bronner dans #RTLMatin avec @VenturaAlba pic.twitter.com/h3gkmRmcKk

— RTL France (@RTLFrance) September 28, 2021

INFORMATION. Pour Christophe Deloire, le secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF), « nous faisons face à une double menace, celle du dérèglement climatique et celle du dérèglement de nos démocraties ». Manipulation de l’information, infox, ingérences étrangères dans des élections nationales… RSF s’est donc associé à 43 États – la Russie, les États-Unis et la Chine n’en font pas partie – et plus d’une dizaine d’organisations indépendantes de la société civile afin de créer un Forum sur l’information et la démocratie (source : L’Express, 24 septembre 2021).

DIGITAL SERVICES ACT. La Commission européenne a publié le 15 décembre dernier les projets de règlements Digital Services Act (DSA) et Digital Markets Act (DMA), qui doivent permettre la mise en œuvre d’un nouveau cadre de régulation, pour mettre fin à l’irresponsabilité des géants du numérique. L’objectif est de parvenir à leur adoption début 2022. Ces textes sont d’une importance capitale mais demeurent largement méconnus en France. Analyse critique des débats en cours par Nicolas Quénel (source : Numerama, 24 septembre 2021).

SUISSE. À lire, Tangram, la revue annuelle de la Commission fédérale suisse, spécialisée dans l’étude et l’analyse du racisme dans ce pays, dont le thème porte cette année sur le complotisme. On y apprend notamment que 27% des Suisses manifesteraient un penchant pour les thèses conspirationnistes.

Source : Tangram.

On trouve également dans cette édition librement téléchargeable une interview de Rudy Reichstadt et des contributions des chercheurs Sebastian Dieguez et Laurent Cordonnier sur les rapports complexes entre racisme et complotisme.

AFRIQUE DE L’OUEST. Les manipulateurs, les affabulateurs sont en embuscade sur les réseaux sociaux, notamment dans les moments de crise. Pour le citoyen, dans ce contexte volatil, il est parfois difficile de se repérer, d’autant que ceux qui dénoncent ces pratiques en sont parfois, eux aussi, des adeptes. Spécialiste des médias numériques et responsable Afrique de l’Ouest d’Internet sans frontières, Qémal Affagnon évoque dans un entretien les particularités de l’Afrique de l’Ouest et les usages de l’Internet qui en font un terrain propice à la circulation des infox (source : RFI, 24 septembre 2021).

VRAI DU FAUX JUNIOR. La cellule Vrai du faux de Franceinfo lance « Le Vrai du faux junior » : un nouveau rendez-vous de fact checking réalisé avec des adolescents pour les 11-17 ans et leur entourage, à retrouver tous les vendredis à 14h20 et 16h20 sur l’antenne radio, animée par Emilie Gautreau. Avec ce rendez-vous, Franceinfo renforce son engagement auprès des plus jeunes en les sensibilisant à la vérification de l’information, à mi-chemin entre ses missions essentielles d’éducation aux médias et de lutte contre la désinformation (source : La Lettre de l’audiovisuel, 24 septembre 2021).

OCÉANE SOREL. À lire dans La Tribune, le portrait de la virologue Océane Sorel, qui s’est lancée dans un travail considérable de vulgarisation scientifique sur son compte Instagram, « The French Virologist », pour lutter contre la désinformation sur le virus et les vaccins contre le Covid-19 (source : La Tribune, 30 septembre 2021).

[PODCAST] De Dune à Matrix en passant par X-Files : fiction et complotisme

1 octobre 2021 à 19:14

Dune, le film événement de la rentrée, est l’une des grandes histoires fictionnelles truffées de complots. Si ces derniers inspirent depuis toujours la fiction, il arrive aussi comme avec Matrix que la fiction inspire le complotisme contemporain.

Quoi de mieux qu’une salle obscure pour les messes basses ? Le complot est omniprésent sur les grands écrans en ce moment. Dans Dune, le film événement de la rentrée, dans Boîte noire où la victime est Pierre Niney… Et dans les Matrixdont le 4e opus sort en décembre.

Le complot inspire la fiction, mais la fiction inspire aussi le complotisme actuel. Les covido-complotistes, qui s’appellent entre eux des « éveillés », savent-ils que Leto Atréides, le père de Paul dans Dune, lui dit à plusieurs reprises que « le dormeur doit se réveiller » ?

Matrix, un avant et un après pour les complotistes

On peut aussi citer James Bond avec la société secrète et tentaculaire Spectre, le nouvel opus sort dans quelques jours également. Mais les histoires de complot qui font le bonheur des inventeurs d’histoire, ça ne date pas d’hier. Dans la littérature populaire du 19e siècle déjà le complot a fait les beaux jours de nombreux auteurs, comme Alexandre Dumas avec Les Trois mousquetaires, où le lecteur découvre une conspiration de Richelieu pour compromettre la reine de France.

Mais l’œuvre incontournable quand on évoque le rôle de la fiction dans le complotisme contemporain, c’est Matrix. Le lapin blanc, la pilule bleue et la pilule rouge, ces notions sont carrément passées dans le vocabulaire courant de la complosphère quand il est question de la vérité qui nous serait cachée, et de la façon dont chacun doit changer sa perception pour « sortir de la caverne ».

Dans le sens inverse, X-Files, série culte des années 90, est une sorte d’encyclopédie, de compilation de toutes les théories du complot et tous les mythes conspirationnistes de son époque, offrant ainsi une tribune populaire inédite à ces idées.

Aujourd’hui encore, QAnon reprend à son compte nombre de références fictionnelles, et instrumentalise ces références complotistes dans un but politique.

« La fiction et le complotisme », c’est le 14e épisode de Complorama, avec Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch, et Tristan Mendès France, maître de conférence et membre de l’observatoire du conspirationnisme, spécialiste des cultures numériques. Un podcast à retrouver sur le site de franceinfo, l’application Radio France et plusieurs autres plateformes comme Apple podcastsPodcast AddictSpotify, ou Deezer.

Eric Zemmour sur Vichy : « un rapport manipulatoire à l’histoire »

Si Eric Zemmour récuse les « caricatures » qui seraient faites de ses propos sur le régime de Vichy, les travaux des spécialistes les plus sérieux de la période contredisent catégoriquement ses thèses.

La France n’a pas dit son dernier mot, d’Eric Zemmour (2021).

Les pertes de sang-froid d’Eric Zemmour sont suffisamment rares pour être notées. Invité de la journaliste Ruth Elkrief sur LCI lundi dernier, le possible futur candidat à l’élection présidentielle 2022 s’est montré très gêné, deux jours plus tôt, lorsque Sonia Mabrouk (Europe 1) l’a interrogé sur une énième déclaration de sa part réhabilitant le régime de Vichy (1940-1944) qui aurait, a-t-il estimé, « protégé les Juifs français et donné les Juifs étrangers. »

Face à Ruth Elkrief, Eric Zemmour s’est emporté : « Vous n’en n’avez pas marre ? Non, je ne vous laisse pas poser votre question. Je me suis expliqué mille fois sur cette question […]. On ne va pas m’enfermer tout le temps là-dedans. J’ai dit ce que j’avais à dire, je maintiens ce que j’ai dit. » Et de tenter de mettre fin à la séquence en assénant : « Vous parliez tout à l’heure de mon agression par un homme qui m’a dit « je vais te fumer sur le Coran », c’est plus important et plus contemporain que ces […] discussions historiques. »

🔴🗣️ É. #Zemmour (@ZemmourEric) "maintient ses propos" et "en a marre" d'être interrogé sur ses déclarations sur Pétain, qu'il considère moins importantes que son agression. "Je ne suis pas et ne deviendrai pas un homme politique comme les autres" #RuthElkrief2022|@ruthelkrief. pic.twitter.com/OIyCKBbNKo

— LCI (@LCI) September 27, 2021

Il faut dire que les propos du polémiste ont provoqué un tollé médiatique. Sur Europe 1, samedi 25 septembre, Eric Zemmour s’était laissé aller à expliquer que les lois antisémites prises par le régime de Vichy n’avaient pas « d’objectif exterminatoire » (sic). « Ce sont les Allemands qui ont introduit cette logique exterminatrice. Vichy a protégé les Juifs français et donné les Juifs étrangers. C’est facile de dire, cinquante ans après, que la France est coupable. La France n’est pas coupable, c’est l’Allemagne qui est coupable. » Invoquant la figure du général de Gaulle dans un débat portant sur « l’État français » dirigé par Philippe Pétain, l’ex-journaliste du Figaro n’hésitait pas à conclure : « Si on est gaulliste, on ne considère pas que c’est la France qui a arrêté ses Juifs. »

Il est toutefois plus simple d’allumer un feu que d’éteindre un incendie. C’est pourtant ce qu’Eric Zemmour a  essayé de faire le surlendemain sur LCI, tentant de glisser sous le tapis ses propos sur Vichy et les Juifs. Rebelote mercredi soir alors qu’il accordait une interview à « Restons Zen » sur Paris Première, émission présentée par son comparse Eric Naulleau : « Contrairement aux caricatures qui sont faites, il n’a jamais été question de “réhabiliter” Pétain. Quel ridicule de m’accuser, moi, d’une telle chose. Il est question de combattre la repentance qui nous tue pour relever la France. » Circulez, il n’y a rien à voir.

Contrairement aux caricatures qui sont faites, il n'a jamais été question de « réhabiliter » Pétain. Quel ridicule de m'accuser, moi, d'une telle chose.
Il est question de combattre la repentance qui nous tue pour relever la France.#RESTONSZENPP pic.twitter.com/YGFTCcC1WI

— Eric Zemmour (@ZemmourEric) September 30, 2021

Pour autant, ce nouvel épisode médiatique du « Z », comme aiment à l’appeler ses partisans, s’inscrit bien dans un long processus de réhabilitation du régime de Vichy à travers ses prises de paroles médiatiques et ses livres, notamment Le Suicide français (éd. Albin Michel, 2014). « Il réactive sans cesse le mythe du glaive et du bouclier mis en place en 1945 par les Vichystes devant les tribunaux où ils avaient été traduits », explique l’historien Tal Bruttmann à Conspiracy Watch. Le dernier livre d’Eric Zemmour, La France n’a pas dit son dernier mot (auto-édité), ne fait pas exception.

Dans ce nouvel ouvrage, Eric Zemmour dit de Simone Veil (une des cibles favorites de l’extrême droite et cible d’attaques aux relents négationnistes) qu’elle « n’oubliait pas le havre de paix qu’avait représenté la zone libre pour les juifs persécutés ». Une remarque qui fait bondir ce spécialiste de l’antisémitisme sous le régime de Vichy : « Zemmour dit ainsi explicitement que les Juifs ne subissaient pas de persécution dans la Zone libre. C’est totalement faux, c’est une négation de la réalité : il y a une politique antisémite mise en place dès 1940 en zone libre ; 40 000 Juifs sont internés dans des camps ou des groupes de travail forcés dès la fin de l’année 1940, il y a une politique de spoliation des biens. »

Sur la rafle du Vel’ d’Hiv’ en juillet 1942, au cours de laquelle plus de 13 000 Juifs – dont plus de 4 000 enfants – sont arrêtés par la police française avant d’être déportés et en quasi-totalité exterminés, Eric Zemmour estime que « la France avait perdu la guerre et que nous étions obligés de fournir la police française ».

Pour Laurent Joly, directeur de recherche au CNRS, l’argument ne tient pas : « L’article 19 de la Convention d’armistice autorise l’occupant allemand à réclamer des citoyens allemands, pas n’importe quelle nationalité. Dire que Vichy n’a aucune marge de manœuvre en 1942 est un pur mensonge historique. D’autant que le régime de Pétain donne 10 000 juifs de Zone libre que les Allemands ne demandaient pas. »

Mais surtout, pour l’auteur de L’État contre les juifs : Vichy, les nazis et la persécution antisémite (éd. Flammarion, 2020), le débat ne doit pas porter sur la question de la nationalité des Juifs livrés par Vichy. « S’interroger sur le fait de savoir si Vichy a donné les Juifs étrangers pour sauver les Juifs français, c’est tomber dans le piège de Zemmour. On fait comme si donner les Juifs étrangers à l’Allemagne nazie était moins grave », souligne l’historien. « En juin 1942, lorsque les Allemands réclament que l’État français leur livre 40 000 Juifs, poursuit Laurent Joly, le régime accepte, non pas pour protéger les Juifs français de la déportation mais pour répondre à sa propre politique antisémite qui vise à se débarrasser des Juifs étrangers. Une politique qui n’est pas sans risque pour les premiers qui, à partir de là, vont tenter de se cacher, de passer en Zone libre avec tous les dangers que ça comporte, qui parfois vont arrêter de porter leur étoile jaune en zone occupée et qui vont être arrêtés à cause de ça. Mais surtout, les enfants des Juifs étrangers raflés à cette époque sont Français à plus de 75%, notamment en région parisienne. Comment peut-on faire une distinction entre en enfant juif polonais et un enfant juif français ? Comment envisager que déporter l’un soit moins grave que déporter l’autre ? »

Pire, affirme l’historien, « [Eric Zemmour] s’est permis de dire que la reconnaissance de la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs faite par Jacques Chirac en 1995 était « criminelle » et amenait à culpabiliser le peuple français pour qu’il se soumette à l’invasion migratoire et à l’islamisation du pays ». Cette rhétorique paranoïaque et complotiste est directement issue des pages de National Hebdo, une publication hebdomadaire du Front national, qui la relayait dans les années 90. « Le discours de Jacques Chirac est un discours de reconnaissance historique, et pas un discours de repentance, qui a fait l’unanimité sauf à l’extrême droite et chez quelques gaullistes. »

« Eric Zemmour en arrive à dire, pour exonérer Vichy afin de pouvoir porter un discours d’extrême droite, que le régime du « maréchal » Pétain n’a pas persécuté les Juifs. C’est une négation de la réalité historique et non une révision de cette dernière », explique pour sa part Tal Bruttmann. Et de conclure : « il y a d’un côté l’histoire qui s’est déroulée et qui ne correspond pas à celle que décrit Eric Zemmour, et de l’autre l’histoire telle qu’il voudrait qu’elle soit et qui correspond à la vision que Vichy avait de la France. Il ne fait pas un usage scientifique de l’histoire ; il fait un usage idéologique de théories totalement ascientifiques » qu’il saupoudre de citations ou de références détournées. « C’est un rapport pervers et manipulatoire à l’histoire », abonde Laurent Joly, qui précise : « S’il la réécrit, c’est parce qu’il veut imposer l’idée que des politiques massives de renvois ou de refoulement des gens sont une bonne chose et qu’on a tort d’incriminer Vichy. »

 

Voir aussi :

Le “Grand Remplacement” ? Un “projet” soupçonne Eric Zemmour

Remigration

L’appel du 18 juin auquel vous avez échappé

27 septembre 2021 à 11:58

Christiane Taubira a suscité l’incompréhension, jeudi, en refusant publiquement d’appeler les Guyanais à aller se faire vacciner contre le Covid-19, à un moment où l’épidémie frappe durement les habitants de la collectivité ultramarine. Motif invoqué : l’ancienne ministre de la justice ne disposerait pas des « éléments d’information » lui permettant de donner une telle consigne…

Conspiracy News #39.2021

26 septembre 2021 à 12:00

L’actu de la semaine décryptée par Conspiracy Watch (semaine du 20/09/2021 au 26/09/2021).

ULTRADROITE. Les policiers de la Direction générale de la sécurité intérieure ont interpellé le 21 septembre cinq suspects appartenant à une mouvance d’utradroite, dans le cadre de l’enquête sur le projet d’action violente déjoué en mai dernier, qui visait le ministre de la Santé Olivier Véran, une loge maçonnique en Moselle et des centres de vaccination (source : Le Parisien, 23 septembre 2021). Les membres du groupuscule, baptisé « Honneur et Nation », faisaient preuve dans leurs échanges d’un antisémitisme et d’un complotisme débridés. Selon les premiers éléments de l’enquête, le groupe aurait déjà été sollicité par le complotiste Rémy Daillet-Wiedemann, impliqué dans le rapt de la petite Mia Montemaggi.

TERRORISME. Réduire l’islamisme radical au rôle d’épouvantail et les djihadistes à celui de marionnettes de l’Occident sans volonté propre, comme le soutient le discours complotiste, relève de la contrevérité la plus crasse. C’est ce que défend Nicolas Bernard qui revient dans un billet d’humeur sur un récent podcast de Michael Shermer, rédacteur en chef du magazine américain Skeptic (source : Conspiracy Watch, 20 septembre 2021).

DISSOLUTION. Le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin a annoncé le lancement d’une procédure de dissolution de l’association « Nawa Centre d’études orientales et de traduction », en raison de la diffusion « d’ouvrages légitimant le djihad » et « en contestation directe avec des valeurs occidentales ». D’après des extraits de la lettre adressée par le ministre de l’Intérieur à Nawa, les ouvrages publiés par cette association ou par ses dirigeants légitiment « le recours à la lapidation en cas de rapports homosexuels » et « pour les femmes adultères ». D’autres publications inciteraient également au meurtre, à l’extermination des Juifs et au djihad (source : Conspiracy Watch, 21 septembre 2021).

À noter que l’article de notre rédaction sur ce sujet n’a pas eu l’heur de plaire à l’islamologue François Burgat, directeur de recherche émérite au CNRS, qui a qualifié Conspiracy Watch d’« officine » et de « police sioniste de la pensée », utilisant également à son endroit le hashtag « #supercheriesioniste » (source : Conspiracy Watch/Twitter, 21 septembre 2021).

Rebondissant sur un article consacré à une association salafiste, François #Burgat nous gratifie ce soir de 2 tweets venimeux où il est question d’«officine» et de «police sioniste de la pensée».
Les mots de l’extrême droite. Les obsessions de l’extrême droite.
Le #PIR applaudit. pic.twitter.com/hqXrPURfIS

— Conspiracy Watch (@conspiration) September 21, 2021

FNAC. La Fnac met en valeur des livres qui désinforment sur la pandémie. L’enseigne invoque la liberté d’expression et le fait que ces livres se vendent bien. La journaliste Lise Vogel de l’équipe « Vrai ou Fake » (France Info) s’est rendue au magasin d’Avignon où elle a pu vérifier cet affichage. Sur le site de vente en ligne, même constat. Mais « pas de censure ! », comme l’explique la direction… (source : Julien Pain/Twitter, 21 septembre 2021). Dans sa chronique « Antidote » sur France Inter, notre collaborateur Tristan Mendès France pointe le rôle des algorithmes mais aussi la responsabilité directe de l’enseigne lorsqu’elle met en avant des « coups de cœur » et fait la promotion active d’ouvrages problématiques (source : France Inter, 24 septembre 2021).

CHLOÉ FRAMMERY. Ces neuf derniers mois, l’enseignante genevoise s’est imposée comme une figure incontournable des covido-sceptiques et autres complotistes, en Suisse comme en France. Cela lui vaut des ennuis avec son employeur, le Département de l’instruction publique. Elle s’en réjouit : ce serait bien la preuve qu’elle est victime d’une cabale pour l’empêcher de dire la vérité… (source : Heidi.news, 21 septembre 2021).

Le 17 septembre sur Twitter et Facebook, le Dr Denis Agret et Chloé Frammery ont divulgué des informations confidentielles concernant une infirmière de l’Hérault. L’infirmière en question, dont l’identité et l’immatriculation figurent sur le document divulgué, a vacciné une femme en juillet dernier, qui a fait l’objet d’un avis de décès en août dans Midi Libre. L’infirmière est aujourd’hui la cible de menaces et de harcèlement sans qu’aucun lien de causalité n’ait été établi à ce jour (source : Fact and furious, 19 septembre 2021).

MARTINE WONNER. « L’Alliance Humaine Santé Internationale » (AHSI) se présente comme une ONG qui recrute des médecins, du personnel soignant, des avocats et envisage la création d’une « école du cœur », pour un enseignement prodigué aux enfants non-vaccinés sous la bienveillance de… Francis Lalanne. Antoine Cuttita, qui fait la promotion des thèses complotistes QAnon, et Astrid Stuckelberger, figure de la complosphère covido-sceptique, apparaissent comme les porteurs de ce projet (source : Albert le Ver/Twitter, 20 septembre 2021). La députée Martine Wonner a accepté d’en être la marraine pour la France [archive]…

ALLIANCE HUMAINE SANTE INTERNATIONALE…
AH-SI, donc. C’est quoi, ce truc ?
Dès le milieu de la semaine on a vu passer une mauvaise photo d’un flyer en circulation, une diffusion plutôt discrète, il faut le préciser. Et on a cru rêver. Ou cauchemarder, plutôt…
Thread : 1/13 : pic.twitter.com/5rLVSuB2wa

— Albert le Ver, Pfizerisé 2x! (@AlbLeVert) September 20, 2021

FRANCESOIR. Dans un thread, le journaliste Élie Guckert explique comment le site conspirationniste FranceSoir est devenu « le point d’entrée en France de campagnes de désinformation lancée par la complosphère anglo-saxonne ». Le média de Xavier Azalbert fait ainsi la promotion des milieux complotistes pro-Assad qui se sont plaints auprès de la BBC de la diffusion d’une série documentaire consacrée à la désinformation dans le cadre du conflit syrien (source : Élie Guckert/Twitter, 20 septembre 2021).

De son côté, le journaliste Raphaël Grably a révélé sur Twitter que Google avait cessé de diffuser de la publicité sur FranceSoir début septembre, alors que le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne va bientôt mettre fin à sa collaboration avec le site, qui passait par lui pour collecter des dons défiscalisés (source : Raphaël Grably/Twitter, 25 septembre 2021).

TIKTOK. L’application TikTok de partage de vidéos courtes, très populaire chez les jeunes de moins de 18 ans, a présenté des allégations fausses et trompeuses sur le Covid-19 en quelques minutes aux neuf enfants recrutés par le site de surveillance des médias NewsGuard aux fins d’une enquête. Un déferlement de contenus toxiques – notamment des vidéos affirmant que les vaccins sont mortels et que le Covid-19 est un complot génocidaire – a pu être constaté dans leurs flux de vidéos, et ce bien que plusieurs enfants n’aient suivi aucun compte ni cherché aucune sorte d’informations sur l’application (source : NewsGuard, 22 septembre 2021).

FACEBOOK. Facebook a annoncé de nouveaux efforts pour lutter contre la désinformation concernant la crise climatique sur sa plateforme, notamment en développant son centre de science climatique destiné à fournir des informations plus fiables, en investissant dans des organisations qui luttent contre la désinformation et en lançant une série de vidéos pour valoriser les jeunes défenseurs du climat sur Facebook et Instagram. Des critiques se sont toutefois élevées pour souligner l’insuffisance de ces mesures, qui ne devraient pas empêcher la circulation d’une grande quantité d’infox (source : Motherjones.com, 20 septembre 2021).

RUSSIE. Les autorités allemandes accusent des agents russes de chercher à perturber ou à influencer le vote dans le cadre des élections législatives allemandes. Il s’agirait d’une vaste campagne de désinformation menée par un groupe nommé « Ghostwriter », qui serait lié aux renseignements militaires russes. « Le gouvernement allemand appelle le gouvernement russe de toute urgence à mettre immédiatement fin à cette cyberactivité inacceptable », a déclaré la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Andrea Sasse, lors d’une conférence de presse le 6 septembre. Elle mettait directement en cause le GRU, l’agence de renseignement militaire russe (source : Bloomberg, 17 septembre 2021).

De leur côté, les autorités russes ont trouvé une explication à l’apparition de dizaines de vidéos en ligne montrant des fraudes aux élections législatives russes du 17 au 19 septembre : une sinistre manipulation orchestrée dans un studio installé pour l’occasion à Moscou. Ce scénario a été présenté, samedi 18 septembre, dans les très solennels locaux de la Commission électorale centrale (source : Le Monde, 20 septembre 2021).

CHINE. L’Irsem, l’institut de recherche stratégique de l’École militaire, vient de publier un rapport de 650 pages sur les gigantesques réseaux d’influence de la Chine dans le monde. Le sinologue Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, le directeur de l’Irsem, ont analysé la politique du Parti communiste chinois (PCC), qui s’appuie sur un large spectre d’outils, allant de la traditionnelle diplomatie publique à des activités clandestines. Un centre de commandement, la base 311, articule la stratégie des « Trois Guerres » : guerre de l’opinion publique, guerre psychologique et guerre du droit (source : France culture, 20 septembre 2021). Ce travail de deux ans dévoile plusieurs opérations de désinformation, comme l’étrange histoire de Larry Romanoff, un prétendu scientifique canadien qui a servi à légitimer le discours de la Chine sur une origine américaine du Covid (source : France Inter, 20 septembre 2021).

PARUTION du rapport de l'IRSEM sur "Les opérations d’influence chinoises : un moment machiavélien" par Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer. Cette somme de plus de 640 pages et 3000 notes est désormais en libre accès sur https://t.co/kJ4cuDHRi0 pic.twitter.com/hIWpNfoMbX

— IRSEM (@IRSEM1) September 20, 2021

À noter également que la direction de Wikipédia a déclaré que l’encyclopédie en ligne avait subi une « infiltration » cherchant à faire progresser les objectifs de la Chine (source : BBC, 16 septembre 2021).

CSA. En 2017, l’élection présidentielle française avait été largement plombée par les infox nées sur Internet. Cette fois, la France espère être mieux armée pour lutter contre ce fléau. Ces dernières années, la loi a confié au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) de nouvelles missions qui placent aujourd’hui l’instance en première ligne pour tout ce qui concerne la lutte contre la désinformation. Dans le cadre de la présentation de son deuxième rapport, « Plateformes en ligne et lutte contre la manipulation de l’information », le président du CSA a appelé les géants d’Internet à redoubler d’efforts (source : Le Figaro, 22 septembre 2021). À lire également, le bilan publié par le CSA des mesures mises en œuvre par les plateformes en ligne en 2020.

ÉTATS-UNIS. Un recomptage manuel des bulletins de vote du comté de Maricopa (Arizona) lors de l’élection présidentielle de 2020 aux États-Unis a confirmé que le président Joe Biden avait gagné et que l’élection n’avait pas été « volée » à l’ancien président Donald Trump, comme affirmé par celui-ci. C’est ce que conclut un rapport destiné au Sénat, qui souligne que l’avance de Biden est même un peu plus importante que ce qu’indiquaient les résultats initiaux (source : eu.azcentral.com, 24 septembre 2021).

CANADA. La désinformation liée à la pandémie de Covid-19 a joué un rôle dans les élections fédérales, alimentant les protestations et le soutien au Parti populaire du Canada. La désinformation est polarisante et motivante, estime Aengus Bridgman, un doctorant de l’Université McGill, qui fait partie du Canadian Election Misinformation Project, un projet universitaire qui combat la désinformation dans le contexte électoral : « les gens qui s’y laissent prendre y croient très profondément et cela peut les amener à agir politiquement de manière très puissante », explique Bridgman (source : Vancouver Sun, 14 septembre 2021).

L’« anti-complotisme » très ambigu des éditions Nawa

21 septembre 2021 à 18:13

Menacée de dissolution administrative, l’association Nawa a instrumentalisé la critique du complotisme pour conforter une idéologie d’inspiration salafiste.

Page d’accueil du site des éditions Nawa (capture d’écran).

Vendredi 17 septembre 2021, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin a annoncé le lancement d’une procédure de dissolution de l’association « Nawa Centre d’études orientales et de traduction », en raison de la diffusion « d’ouvrages légitimant le djihad » et « en contestation directe avec des valeurs occidentales ». La veille, par arrêté, les fonds et ressources de cette association avaient fait l’objet d’une mesure de gel pour une durée de six mois.

En effet, d’après des extraits de la lettre adressée par le ministre de l’intérieur à « Nawa », les ouvrages publiés par cette association ou par ses dirigeants légitiment « le recours à la lapidation en cas de rapports homosexuels » et « pour les femmes adultères ». D’autres publications inciteraient également au meurtre et à l’extermination des juifs. Selon ce courrier, le président de l’association, Sami Mlaiki, alias Abû Soleiman Al-Kaabi, fait en outre la promotion du djihad, allant jusqu’à reproduire au dos de plusieurs couvertures de livres le drapeau d’Al-Qaïda.

« Nawa » a, on s’en doute, récusé les accusations qui la visent, les qualifiant de « nulles et non avenues ». Elle a vitupéré des mesures « arbitraires » au nom de la liberté d’expression… non sans, à son tour, menacer de poursuites judiciaires « toute attaque diffamatoire calomnieuse », mettant en copie son avocat, Me Sefen Guez Guez, qui fut aussi celui du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) avant sa dissolution. L’islamologue François Burgat, qui s’était notamment illustré par son soutien public à Tariq Ramadan, s’est également fendu d’un tweet accusateur évoquant « une nouvelle ligne rouge franchie par la darmaninerie ».

De fait, l’association Nawa (« petite graine » en arabe), fondée en 2008, est dirigée par Abû Soleiman Al-Kaabi et Aïssam Aït Yahya (de son vrai nom Aïssam Moussadak), un Français d’origine marocaine dont les livres constituent l’essentiel du catalogue. Son ouvrage Lire et comprendre Qotb est par exemple consacré à l’un des plus importants théoriciens des Frères musulmans, l’Égyptien Sayyid Qutb (1906-1966), auteur dans les années 1950 de l’opuscule Notre combat contre les Juifs.

Quoique récusant le qualificatif de « salafistes », Abû Soleiman Al-Kaabi et Aïssam Aït Yahya puisent fortement à divers courants salafistes tels que « l’ensemble de la littérature salafiste médiévale […], du salafisme wahhabite insurrectionnel […] et essentiellement du salafisme marocain » (p. 70), ainsi que l’indique Hakim El Karoui dans La Fabrique de l’islamisme (Institut Montaigne, 2018).

Aïssam Aït Yahya souhaite notamment « une renaissance de l’islam qui doit passer d’abord par une déconstruction du mythe de l’Occident moderne postchrétien suivi d’une résistance globale et organisée par l’ensemble de la communauté musulmane refusant l’assimilation », ce qui revient à promouvoir un discours communautariste, rejetant aussi bien le modèle démocratique que la laïcité républicaine, quitte à user de thèses d’inspiration occidentale pour étoffer l’argumentaire.

Comme le souligne le rapport publié par l’Institut Montaigne, l’idéologie d’Aïssam Aït Yahya « s’apparente donc à la doctrine d’al-Qaeda : les intellectuels du djihad » (ibid., p. 71). Aïssam Aït Yahya est allé jusqu’à réduire Daech au dévoiement d’une idée juste, dans un entretien accordé le 8 mars 2017 au blog Le Nouveau Monstre : « Je pense personnellement que Daesh est exactement ce qu’a été le stalinisme pour l’idéal marxiste-léniniste : une déviation d’un projet louable au départ, une appropriation par un petit groupe d’Irakiens d’une idée globale pour leurs petits profits et intérêts personnels et immédiats. »

Théologie du complotisme musulman, d’Aïssam Aït Yahya.

Dans cette même logique, mêlant références théologiques islamiques et concepts occidentaux au service d’une idéologie séparatiste et « résistante », Aïssam Aït Yahya a entrepris de s’attaquer… au complotisme. Dans un ouvrage paru en 2014 chez Nawa, Théologie du complotisme musulman, il dénonce une « idéologie de vaincus » encourageant le fatalisme chez les musulmans. Renvoyant dos à dos conspirationnistes et « anti-conspirationnistes » occidentaux, « fils et partisans de l’universalisme français issu des Lumières et de la Révolution », il leur reproche de mépriser l’islam et, surtout, d’accroître « le contrôle politique et social d’une population qui ne devrait surtout pas avoir de conscience islamique, autonome et authentique ».

Quand le rejet du complotisme n’est qu’une manière de se faire l’apologiste du djihad

Le cœur de son ouvrage cible cependant le complotisme en milieu musulman. En fait, derrière l’objectivité auto-proclamée, Aïssam Aït Yahya ne s’attarde guère sur le sunnisme et s’en prend au conspirationnisme régnant dans « l’axe Iran-Hezbollah », celui qui nie les actes terroristes des djihadistes sunnites tels qu’Al-Qaïda.

L’auteur va même plus loin et s’efforce de démontrer que le chiisme, du moins le chiisme imamite, majoritaire en Iran et en Irak (ainsi que dans la communauté musulmane au Liban), est lui-même un complotisme (ou plutôt un « pré-complotisme ») : née de la défaite et du ressentiment, cette branche de l’islam reposerait sur une lecture conspirationniste des textes sacrés musulmans, voyant dans la victoire du sunnisme le produit d’un « complot des anges » et d’un « complot coranique ». Le chiisme aurait trouvé en Iran un terreau d’autant plus fertile que sa population aurait été hostile à la conquête musulmane, outre qu’elle serait imprégnée de plusieurs courants religieux (zoroastrisme, manichéisme et mazdéisme) nourrissant une vision « binaire » du monde, opposant le Bien au Mal – référence que l’on retrouve effectivement dans la mentalité complotiste.

Ainsi, non content de réfuter le complotisme iranien qui met en doute le djihadisme sunnite, Aissam Aït Yahya réduit tout un pan de l’islam, le chiisme (dans sa version imamite), qu’il réprouve, à un complotisme. De la sorte, les « critiques complotistes » du djihadisme sunnite sont vus, soit comme les rejetons d’un universalisme honni, soit comme les adeptes d’une théorie du complot grimée en religion musulmane.

Ce faisant, Aissam Aït Yahya s’inscrit ouvertement dans le sillage d’un Marc-Edouard Nabe, à qui il est expressément rendu hommage en avant-propos, sachant que Théologie du complotisme musulman s’inspire d’une « petite synthèse » que Aissam Aït Yahya avait rédigée à son intention.

Or, Marc-Edouard Nabe s’est, de longue date, affiché comme un fervent zélateur du terrorisme islamiste, dédiant l’un de ses livres aux « kamikazes du 11-Septembre, morts pour la Justice », au point que ses écrits avaient été relayés par la propagande de Daech. Il s’était même réjoui, le 7 janvier 2015, du massacre de la rédaction de Charlie Hebdo, regrettant que l’essayiste Caroline Fourest ne figure pas au nombre des victimes. Nabe n’en est que logiquement plus hostile aux théories du complot remettant en cause la réalité de ces attentats. Ou quand le rejet du complotisme n’est qu’une manière de se faire l’apologiste du djihad.

 

Voir aussi :

Islamisme

Le complotisme manipule la réalité du terrorisme

20 septembre 2021 à 09:54

Réduire l’islamisme radical au rôle d’épouvantail et les djihadistes à celui de marionnettes de l’Occident sans volonté propre, comme le soutient le discours complotiste, relève de la contrevérité la plus crasse.

Salah Abdeslam (DR).

Les autres minimisent, tergiversent, dédaignent la paternité du crime, voire le condamnent. Salah Abdeslam, lui, assume :

« On a combattu la France. On a visé des civils, mais on n’a rien de personnel à leur égard. On a visé la France, et rien d’autre. Parce que les avions français qui bombardent l’Etat islamique ne font pas la distinction entre l’homme, la femme et les enfants, ils détruisent tout sur leur passage. On a voulu que la France subisse la même douleur que nous subissons. »

Cet aveu, proféré en pleines assises du procès des attentats du 13 novembre 2015, n’est certes pas nouveau. Mais, formulé avec une telle clarté, un tel art de la concision, il tient presque de la piqûre de rappel : en parfait fanatique, Abdeslam ne tolère pas grand-chose – à commencer par les théories du complot qui courent sur son compte [1].

Car l’aveu, dans sa limpidité, et malgré le paravent idéologique qu’il se donne, reste accablant pour ceux qui s’acharnent à maquiller en coup monté les assassinats de masse commis en plein Paris. L’on songe à Joseph Darnand, le chef de la Milice, qui anéantissait en quelques mots la légende du « bouclier » pétainiste à son propre procès en 1945 : « Je ne suis pas ceux qui vont vous dire Monsieur le Président, j’ai joué double-jeu. Moi, j’ai marché. J’ai marché complètement. » [2] Question d’éthique : qu’on ne dise pas de Darnand qu’il était un agent double ; qu’on ne fasse pas d’Abdeslam l’instrument d’un complot autre que celui de Daech ; et qu’on ne fasse pas de Daech la filiale d’une agence de renseignements occidentale.

On imagine la déception de nos complotistes pour qui le 13 novembre 2015 n’était rien autre qu’une ruse de nos gouvernements occidentaux, un « false flag » censé transformer la France en pays totalitaire – comme le soutiennent, par exemple et au hasard, les sites complotistes Panamza, Mai68.org voire Wikistrike. Quand le principal accusé du procès, connu pour son franc-parler des plus agressifs, admet lui-même que l’unique conspiration derrière les attentats de Paris n’était que celle concoctée par Daech, il y a probablement de quoi s’agacer…

Peu de temps avant qu’Abdeslam ne se livre à cet exercice de synthèse, Michael Shermer, rédacteur en chef du magazine américain Skeptic a lui aussi entrepris de remettre quelques pendules à l’heure sur le terrorisme dans l’un de ses derniers podcasts. Non, rappelle-t-il en introduction, les organisations telles qu’Al-Qaïda ou Daech ne sont pas manipulées par l’Occident et, oui, en préparant leurs attentats, elles fomentent « de véritables complots, organisés et exécutés par de véritables conspirateurs ». Pour préciser son propos, Michael Shermer s’attache à discréditer sept légendes sur le terrorisme en général et le djihadisme en particulier.

A commencer par l’idée reçue suivante : le terrorisme serait « le mal à l’état pur ». Sans doute les djihadistes sont-ils des criminels, mais, après tout, ils ont une cause, une idéologie mêlant religion et soif de revanche contre l’Occident. Autre légende, corollaire de la première : puisqu’ils sont maléfiques, les terroristes seraient nécessairement les agents de conspirations sophistiquées, évoquant le SPECTRE de l’univers de James Bond. Il n’en est rien, précise Michael Shermer, citant l’anthropologue Scott Atran, pour qui le terrorisme serait davantage décentralisé et en constante évolution. Ce qui amène Michael Shermer à réfuter une troisième idée reçue, à savoir que les terroristes seraient des « génies diaboliques », citant à l’inverse quantité d’exemples d’attentats ratés en conséquence, précisément, de l’imbécillité de certains djihadistes. Et quatrième préjugé ciblé par Michael Shermer : les terroristes seraient issus de milieux pauvres. A dire vrai, ils semblent plutôt les rejetons de milieux aisés, classes moyennes voire supérieures.

Michael Shermer s’attaque ensuite à trois autres mythes – de manière cette fois plus provocatrice. Et tout d’abord, le terrorisme constitue-t-il une menace existentielle ? Michael Shermer relativise : comparé aux statistiques des homicides aux États-Unis (plus de 13 000 par an), le terrorisme a tué, en un demi-siècle jusqu’en 2011, moins de 3 400 personnes, dont environ 3 000 le 11 septembre 2001. Mais, tout de même, les « soldats de la terreur » ne pourraient-ils pas user d’armes nucléaires, voire de « bombes sales » ? Encore faudrait-il en avoir les ressources et les compétences, ce qui n’est pas le cas, selon Michael Shermer. Lequel conclut qu’en règle générale et à quelques rares exceptions près, les terroristes n’auraient pas atteint leurs objectifs stratégiques, contrairement, là encore, à une légende tenace. Toutefois, déplore l’auteur, leurs attentats ont généré une réplique, la « guerre contre la terreur », extrêmement coûteuse en termes de dépenses publiques et, surtout, de restrictions apportées aux libertés fondamentales au nom de la sécurité…

La démonstration de Michael Shermer appelle, on s’en doute, plusieurs critiques ou retouches. Notamment, les causes de l’engagement terroriste, et même de l’engagement djihadiste, ont donné lieu à des interprétations contradictoires de la part des chercheurs. Elle n’en est que plus juste sur l’essentiel : le terrorisme, notamment islamiste, dans ses causes, ses actions et ses conséquences, est autonome ! Ce seul constat suffit à pulvériser les allégations conspirationnistes selon lesquelles cette forme de violence serait l’œuvre des services secrets occidentaux. Abdeslam lui-même, pour le citer de nouveau, avait fait preuve de franchise dès le premier jour de son procès : « J’ai délaissé toute profession pour devenir un combattant de l’Etat islamique. » Réduire l’islamisme radical au rôle d’épouvantail et les djihadistes à celui de marionnettes de l’Occident sans volonté propre, comme le soutient le discours complotiste, relève de la contrevérité la plus crasse. Et fausse la réalité du terrorisme – outre qu’elle injurie, et c’est peu dire, les criminels…

 

Notes :
[1] Du reste, les organisations terroristes se revendiquant de l’islam, sans dédaigner les allégations conspirationnistes quand elles les servent, dénoncent lesdites théories du complot quand celles-ci nient leurs propres « réussites ».
[2] Les procès de la collaboration. Fernand de Brinon, Joseph Darnand, Jean Luchaire. Compte-rendu sténographique, Albin-Michel, 1948, p. 257.

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