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La réaction en chaîne redémarre à Tchernobyl ?

13 mai 2021 à 12:20

Contexte ?

‘It’s like the embers in a barbecue pit.’ Nuclear reactions are smoldering again at Chernobyl

C’est ainsi que le sujet est rentré dans l’actualité. Par un très bon article de Science Mag, paru le 5 mai.

Puis c’est arrivé en France. La nuance s’est perdue, s’est retrouvée, la précision s’est dégradée… Puis, les pseudo-comptes de médias sur Twitter, vous savez, ceux qui jamais ne donnent de sources et résument une info en un seul tweet qui doit être le plus accrocheur possible, et bien ils se sont emparés du sujet.

🇺🇦 FLASH | A #Tchernobyl, une réaction de fission #nucléaire est en train d'émerger dans le sarcophage et "menace une nouvelle fois le #pays" déclare Maxim #Saveliev.

(Slate) #nuclearenergy

— Conflits France (@ConflitsFrance) May 12, 2021

Si vous avez quelques éléments de physique nucléaire, de physique des réacteurs, vous pouvez arrêter votre lecture ici et lire l’article de Science Mag (en anglais) ou celui de Thrust My Science (en français).

Sinon… On reprend.

La fission nucléaire et la réaction en chaîne

J’ai publié sur ce blog, très récemment, un billet pour rappeler le principe de la réaction de fission en chaîne. Donc ici, je vais faire très concis :

  • Certains atomes, comme l’uranium 235 (naturel), l’uranium 233 ou le plutonium 239 (l’un et l’autre de synthèse), sont fissiles : dans certaines conditions, il est possible de fragmenter le noyau de l’atome en plusieurs éclats.
  • Cette réaction de fragmentation est la fission ; et elle libère une quantité colossale d’énergie.
  • La fission est généralement induite par une interaction, une collision en quelque sorte, entre le noyau et un neutron baladeur.
  • La fission libère elle-même des neutrons, qui peuvent donc à leur tour induire de nouvelles fissions. C’est la réaction en chaîne.

À Tchernobyl, ce sont des flux de neutrons en hausse qui suscitent l’attention. Pas une réaction en chaîne, mais ce qu’on appelle une augmentation de la réactivité ; nous y reviendrons.

D’où viennent les neutrons ?

La fission nucléaire produit ses propres neutrons. Mais, comme l’œuf et la poule, est-ce la première fission qui produit les premiers neutrons ? Mais par quoi est-elle induite, cette première fission ? Ou bien sont-ce les premiers neutrons qui produisent les premières fissions ? Mais ces neutrons viennent d’où s’il n’y avait pas de fission avant ?

L’œuf et la poule. Les deux cas de figure coexistent.

Fission spontanée

La fission ne demande pas toujours de neutron en amont pour la déclencher.

Certains atomes radioactifs, pourtant parfois considérés comme non-fissiles, ont une infime fraction de leurs désintégrations radioactives qui ne se font ni sous la forme de désintégration α, ni de désintégration β. L’uranium 238, par exemple, présent en abondance dans le cœur d’un réacteur (pour rappel, l’uranium 238 représente 99,3% de l’uranium naturel ; et les réacteurs type Tchernobyl fonctionnaient à l’uranium naturel ou très faiblement enrichi, donc au minimum 99% d’uranium 238), présente 50 fissions spontanées par million de désintégration. Une tonne d’uranium 238 affiche 12 milliards de désintégrations par seconde, dont environ 700 000 fissions spontanées. Chacune émettant entre 2 et 3 neutrons, ce sont 1,5 millions de neutrons qui sont ainsi libérés, chaque seconde, dans une tonne d’uranium 238.

Par ailleurs, dans un réacteur nucléaire, l’uranium 238 absorbe beaucoup de neutrons, ce qui conduit à le transformer en plutonium 239, 240, 241… Le plutonium 240, justement, est tout à la fois considéré comme non-fissile mais sujet à la fission spontanée. Dix fois moins que l’uranium 238 : seulement 5 fissions par million de désintégration. Cependant, le plutonium 240 est beaucoup plus radioactif que l’uranium 238. Un kilogramme de plutonium 240 affiche 8500 milliards de désintégration par seconde, dont 43 millions de fissions spontanées, libérant près de 100 millions de neutrons par seconde.

Récapitulons.

AtomeUranium 238Plutonium 240
Masse1 tonne1 kilogramme
Fissions par million
de désintégration
505
Désintégrations par seconde12 milliards8500 milliards
Fissions par seconde700 00043 millions
Neutrons émis par seconde1,5 millions100 millions

Les masses que je propose, d’une tonne et d’un kilogramme, sont totalement à titre indicatif et ne représentent pas l’inventaire du cœur du réacteur 4 de Tchernobyl (qui doit comporter environ 100 tonnes d’uranium 238 et au plus quelques kilogrammes de plutonium 240), ni de l’inventaire accumulé dans la salle où un risque de réaction en chaîne est suspecté.

Notez également que cette forte tendance à la fission spontanée rend le plutonium 240 extrêmement indésirable dans les armes nucléaires et est le facteur limitant la production de plutonium de qualité militaire dans des réacteurs non-optimisés pour.

Vous l’aurez compris, de nombreux neutrons sont émis spontanément dans les débris du cœur du réacteur. L’œuf.

Réactions induites par la radioactivité

La fission n’est pas le seul moyen d’émettre des neutrons. Soumis à un rayonnement α, voire à un rayonnement γ, certains atomes, comme le béryllium, vont réagir par l’émission de neutrons.

Dans le cœur d’un réacteur, les émetteurs de rayonnement α sont légion : uranium et plutonium en tête.

Ainsi, des interactions entre différents rayonnements, spontanés, et des matériaux stables ou instables, du cœur ou du réacteur, peuvent conduire à la production d’un flux de neutrons.

La poule.

Quelle vie pour les neutrons ?

Virtualisons une région du cœur accidenté du réacteur 4 de Tchernobyl, effondré dans cette fameuse salle souterraine. On va y retrouver :

  • du combustible : uranium 238 en abondance, petites quantités d’uranium 235, de plutonium
  • des produits de fission : césium, baryum, strontium…
  • quelques actinides mineurs, qui peuvent aussi être sources intenses de rayonnements α et de fission spontanée : américium, curium…
  • des débris du cœur : graphite, gaines du combustible, tuyauteries d’eau éclatées ou fondues…
  • des débris du bâtiment : gravats, câbles, tuyauteries, sable et plomb…
  • des absorbants de neutrons : barres de contrôle du réacteur, absorbants ajoutés en post-accidentel…

La composition est inconnue, pas homogène, et de géométrie quelconque.

Et dans cette région virtuellement délimitée que l’on considère, sont émis, disons, un million de neutrons par seconde par les réactions spontanées d’œuf et de poule énoncées ci-avant.

Que va-t-il arriver à ces différents neutrons ? Et bien, voici ce que l’on peut imaginer, avec des valeurs fantaisistes à titre d’illustration :

  • 100 000 vont rencontrer des noyaux fissiles et réussir à provoquer des fissions, produisant 250 000 nouveaux neutrons que l’on dira « de deuxième génération ».
  • 100 000 vont rencontrer des noyaux fissiles, mais être absorbés sans réussir à produire de fission.
  • 200 000 vont réussir à s’échapper de la région virtuelle et atteindre d’autres salles de la centrale, voire l’extérieur ; une partie sera mesurable et permettra de suivre indirectement ce qui se passe dans la région.
  • 600 000 vont être absorbés par les débris du cœur, du bâtiment, ou par les absorbants ajoutés à cette fin.

Et si l’on regarde les 250 000 neutrons de deuxième génération, ils vont se répartir de la même façon : 25 000 vont provoquer des fissions produisant 60 000 neutrons de troisième génération, 50 000 vont s’échapper, le reste va être absorbé.

La troisième génération, de 60 000 neutrons, va également en laisser échapper 12 000, en utiliser 6 000 pour la fission (donc 15 000 neutrons de quatrième génération), et perdre le reste dans les absorbants.

Sur ces trois générations, il est intéressant de noter que 262 000 neutrons se sont échappés, dont une partie aura été détectée par les moyens de surveillance.

Arrêtons le compte là, vous comprenez bien que chaque génération, le nombre de neutrons diminue fortement : c’est ce qu’on appelle un mélange « sous-critique ». La réaction en chaîne est incapable de s’auto-entretenir, elle s’étouffe de génération en génération, et s’il n’y avait pas de production de neutrons par fission spontanée ou par les rayonnements α et γ, cela ferait 35 ans qu’on ne mesurerait plus un neutron.

Criticité

On dit d’un mélange de matière fissile et d’autres substances qu’il est critique quand fission produit à son tour exactement une nouvelle fission.

Dans notre cas, le mélange serait critique si, pour un million de neutrons initialement, par exemple :

  • 200 000 s’échappaient – pas de changement de ce côté là,
  • 350 000 étaient absorbés… par les absorbants, débris, etc.,
  • 50 000 étaient absorbés par des noyaux fissiles sans réussir à produire de fission,
  • 400 000 étaient absorbés par des noyaux fissiles, produisant des fissions, et donc libérant 1 million de nouveaux neutrons.

Et alors, la réaction boucle : le réacteur est stable, on dit qu’il est critique. Dans un réacteur nucléaire, aussi dramatiquement connoté soit le terme « critique », il est l’état normal, réaction en chaîne stable, contrôlée.

Dans le cas précédent, nous étions « sous-critiques ». Il existe un troisième état, « surcritique » : c’est lorsque notre million de neutrons initial induit encore plus de fissions, et l’on se retrouve avec plus d’un million de neutrons une génération plus tard.

Dans un cas légèrement surcritique, on passerait, génération après génération, de 1 000 000 de neutrons à 1 050 000, puis 1 102 500, puis 1 157 625, puis 1 215 506… (ici, +5% par génération). C’est par exemple le cas d’un réacteur nucléaire dont on fait monter la puissance, après un redémarrage ou pour suivre la demande du réseau électrique. C’est une augmentation exponentielle, certes, mais d’une extrême lenteur : il faut 16 générations pour atteindre une population de 2 000 000 de neutrons dans une même génération. Dans le contexte de la pandémie de covid-19, c’est analogue à un R0 de 1,05.

Dans un cas fortement surcritique, le nombre de neutron augmente… Beaucoup plus vite. Peu de pertes de neutrons ou d’absorption sans fission (dite « absorption stérile »). On va avoir initialement 1 000 000 de neutrons puis, par exemple, 1 400 000 à la deuxième génération, 1 960 000 à la troisième… On dépassera largement les deux millions dès la quatrième. Ici, ce serait un R0 de 1,4. La limite théorique étant celle d’un R0 supérieur à 2 : la population de neutrons double à chaque génération, l’exponentielle est extrêmement raide. Ces cas fortement surcritiques sont ceux des bombes atomiques… Ou du réacteur 4 de Tchernobyl lors de l’accident du même nom.

Mais revenons-en au Tchernobyl d’aujourd’hui.

Les braises sous les cendres

La situation à Tchernobyl aujourd’hui est indéniablement sous-critique. Pas de réaction en chaîne, il y a un flux constant de neutrons par les réactions spontanées, mais qui n’est pas amplifié par les fissions induites.

Précédemment, je proposais le scénario suivant :

Première génération1 000 000
Neutrons échappés200 000
Neutrons absorbés par des éléments non fissiles600 000
Neutrons absorbés de manière stérile par des éléments fissiles100 000
Neutrons qui entraînent une fission100 000
Deuxième génération250 000
Neutrons échappés 50 000
Neutrons absorbés par des éléments non fissiles 150 000
Neutrons absorbés de manière stérile par des éléments fissiles 25 000
Neutrons qui entraînent une fission 25 000
Troisième génération62 500
Neutrons échappés 12 500
Neutrons absorbés par des éléments non fissiles 37 500
Neutrons absorbés de manière stérile par des éléments fissiles 6 250
Neutrons qui entraînent une fission 6 250

Avec, sur les trois générations, 262 500 neutrons qui s’échappent.

Cependant, récemment, on a mesuré une augmentation du nombre de neutrons détectés aux limites du bâtiment. Davantage de neutrons qui s’échappent, donc.

Deux interprétations possibles. La première est qu’il y a une augmentation du taux de neutrons qui s’échappent. Par exemple, une structure locale qui s’est effondrée qui change la géométrie, et des neutrons qui étaient auparavant absorbés s’échappent à présent. Exemple :

Scénario de baseNouveau scénario
Première génération1 000 0001 000 000
Neutrons échappés200 000250 000
Neutrons absorbés par des éléments non fissiles600 000550 000
Neutrons absorbés de manière stérile par des éléments fissiles100 000100 000
Neutrons qui entraînent une fission100 000100 000
Deuxième génération250 000250 000
Neutrons échappés 50 00062 500
Neutrons absorbés par des éléments non fissiles 150 000137 500
Neutrons absorbés de manière stérile par des éléments fissiles 25 00025 000
Neutrons qui entraînent une fission 25 00025 000
Troisième génération62 50062 500
Neutrons échappés 12 50015 625
Neutrons absorbés par des éléments non fissiles 37 50034 375
Neutrons absorbés de manière stérile par des éléments fissiles 6 2506 250
Neutrons qui entraînent une fission 6 2506 250

Au bilan, nous n’avons pas du tout d’évolution sur la réaction en chaîne… Mais le nombre de neutrons en fuite passe de 262 500 à 328 125 (+25%).

La seconde interprétation est que le taux de fuite n’a pas changé… mais que la population de neutrons a augmenté. Que la réaction en chaîne est moins sous-critique, qu’elle s’atténue plus lentement, génération après génération. Cela peut avoir deux causes :

  • Soit les neutrons absorbés par des éléments fissiles entraînent plus souvent de fissions (moins de « captures stériles »)
  • Soit l’absorption par les débris, absorbants, etc., est moins efficace, et davantage de neutrons sont absorbés par des éléments fissiles.

On va mettre en application ce second cas.

Scénario de baseNouveau scénario
Première génération1 000 0001 000 000
Neutrons échappés200 000200 000
Neutrons absorbés par des éléments non fissiles600 000550 000
Neutrons absorbés de manière stérile par des éléments fissiles100 000125 000
Neutrons qui entraînent une fission100 000125 000
Deuxième génération250 000312 500
Neutrons échappés 50 00062 500
Neutrons absorbés par des éléments non fissiles 150 000171 900
Neutrons absorbés de manière stérile par des éléments fissiles 25 00039 100
Neutrons qui entraînent une fission 25 00039 100
Troisième génération62 50097 700
Neutrons échappés 12 50019 500
Neutrons absorbés par des éléments non fissiles 37 50053 700
Neutrons absorbés de manière stérile par des éléments fissiles 6 25012 200
Neutrons qui entraînent une fission 6 25012 200

Beaucoup de chiffres, hein ? Mais finalement, c’est assez simple à comprendre : tout a augmenté. Évidemment les neutrons qui s’échappent et que l’on détecte, qui sont passés de 262 500 à 282 000 (+7%), mais également le nombre de neutrons à chaque génération, qui diminue toujours, mais moins vite. Toujours pour faire un parallèle avec la pandémie, le R0 demeure inférieur à 1, mais remonte un peu. Pas de quoi relancer l’épidémie pour autant, puisque chaque malade contamine en moyenne moins d’une personne. Et pas d’exponentielle. Simplement la preuve d’une circulation résiduelle du virus… La preuve d’une variation du nombre de fissions produites.

Conséquences ?

La situation demeure stable à Tchernobyl. C’est la première chose à garder en tête : il n’y a pas d’emballement, il n’y a pas de réaction en chaîne auto-entretenue, il n’y a pas d’évolution d’ensemble de la situation.

De plus, dans un réacteur accidenté, il n’est pas anormal de voir des variations d’activité, on s’attend à ce que l’élément perturbateur ayant conduit à cette variation soit tôt ou tard épuisé, ou compensé par un autre élément perturbateur.

Cependant, il ne peut pas être exclu aujourd’hui que la sous-criticité continue à se déliter progressivement. Que le R0 augmente. Que l’on se rapproche de 1 – d’un état critique.

Critique, au sens de la neutronique, de la physique nucléaire, pas au sens médiatique. Critique, au sens où la réaction en chaîne parvient à s’auto-entretenir.

Et alors, irait-on vers un deuxième accident de Tchernobyl ?

Assurément, non. Une situation de forte surcriticité comme à Tchernobyl, avec dégagement important d’énergie et donc potentiel destructeur, c’est exclu, parce que les conditions d’obtention d’une telle réactivité sont hors d’atteinte. En revanche, l’atteinte d’une criticité oscillante, avec des moments où le milieu devient légèrement surcritique, s’étouffe, redémarre, se ré-étouffe… N’est pas exclu. En pareil cas, l’émission d’énergie est très faible, sans conséquence. En revanche, l’émission de neutrons et de rayonnements γ devient considérable, avec de forts risques d’irradiation grave pour tout le monde aux alentours.

Le risque est alors de rendre le démantèlement futur du réacteur infernal, faute de pouvoir garantir que l’on n’aura pas des flashs de neutrons pendant que des personnels seront aux alentours. Voilà pourquoi l’on surveille, pourquoi on envisage dès maintenant d’identifier les causes et les parades à éventuellement mettre en œuvre.

Si vous voulez vous faire une idée plus précise de ce qu’est un « accident de criticité », les conséquences que cela peut avoir, prenez le temps de découvrir la sombre histoire de l’accident de Tokai Mura.

Merci pour votre lecture, et gardez la tête froide : ça inclut aussi bien de ne pas s’alarmer pour rien… Que de survivre à l’agacement suscité par les alarmistes.

Je sais, ça vaut pour moi aussi.

tristankamin

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Déchets #8 « On ne sait pas gérer les déchets nucléaires »

8 mai 2021 à 17:42

Ce billet est une nouvelle tentative de synthétiser, en une fois, la réponse à cette affirmation, c’est-à-dire de rappeler les grandes principes de la gestion des déchets radioactifs, en France, aujourd’hui.

D'accord. Là c'est l'écologiste qui parle.
Maintenant oublions ce discours pré-formaté et activez l'œil du médecin.

Plus de 90% du volume de déchets radioactifs produits à ce jour en France consiste en des déchets à vie courte ou de très faible activité.

— Tristan Kamin ☢ (@TristanKamin) April 21, 2021

Déchets à vie courte

Plus de 90% du volume de déchets radioactifs produits à ce jour en France consiste en des déchets à vie courte ou de très faible activité. Pour ceux-ci, une gestion responsable, vis-à-vis des générations futures, demande de répondre globalement aux mêmes enjeux que pour la plupart des déchets ménagers ou industriels que nous produisons depuis des décennies, dans des quantités plusieurs ordres de grandeur supérieures à celles des déchets radioactifs.

C’est une question que, à mon sens, l’on peut politiquement et rationnellement aborder de deux manières différentes. Soit l’on considère à peu près convenable notre actuelle gestion des déchets au sens large, en France, auquel cas il en est de même pour 90% des déchets radioactifs, soit l’on conteste la gestion actuelle des déchets au sens large, mais alors les déchets radioactifs ne sont qu’anecdotiques, une goutte d’eau dans l’océan qui attire une attention disproportionnée et éloignée des vrais enjeux.

Déchets à vie longue

En plus de ces déchets, nous avons à charge 10% du volume de déchets que l’on dit « à vie longue » et qui concentrent 99,9% de la radioactivité des déchets radioactifs produits en France.

Ceux-ci méritent une gestion spécifique, en raison de ce qu’ils impliquent pour les générations futures.

Aujourd’hui, et à court terme, leur gestion n’est guère un sujet, ni technique, ni de société. Cependant, cette gestion repose sur des infrastructures qui nécessitent une maintenance régulière et un renouvellement toutes les quelques décennies, quelques siècles au plus.

De fait, reposer sur l’actuelle solution de gestion portée sur le long terme implique fortement, nos descendants, lesquels auront à charge de surveiller ces infrastructures et de, périodiquement, en extraire les déchets, reconditionner ces derniers, et les ré-entreposer dans de nouvelles structures. Et ce, génération après génération, pendant des durées démesurées à l’échelle des sociétés humaines.

Outre les difficultés éthiques de cette solution, celle-ci consisterait en un pari sur la pérennité de la civilisation humaine moderne, sa survie aux crises nationales ou mondiales d’origines humaines ou naturelles. Une telle stratégie, portée sur le le long terme, a longtemps été unanimement reconnue, en France, comme inacceptable par le public, les mouvements écologistes, politiques, ainsi que par l’industrie. C’est à la fin des années 2010 que cette unanimité s’est ébréchée, mais nous y reviendrons.

Dans la quête d’une stratégie alternative, plus enviable, la solution proposée par la communauté scientifique fut de remplacer ces infrastructures temporaires par une enveloppe géologique naturelle, qui existe et existera sans nécessiter aucune maintenance, et sans besoin d’être renouvelée.

Le stockage géologique

C’est le principe de stockage géologique, qui prévoit de stocker les déchets dans des formations rocheuses choisies pour leurs capacités à confiner efficacement et durablement les substances radioactives. Et « durablement » au sens géologique, pas au sens de l’industrie.

Le principe de stockage géologique fait l’objet d’un consensus scientifique mondial et, en France, un projet de mise en œuvre commence à être bien consolidé, sur le papier et en laboratoire (lequel est implanté dans la formation géologique profonde destinée à recevoir nos déchets à vie longue).

Il s’agit d’une solution non pas provisoire mais définitive, et qui, en ne nécessitant ni maintenance ni surveillance à terme, évite de léguer aux générations futures la gestion de nos déchets radioactifs.

L’alternative au stockage géologique

Deux paragraphes plus haut, j’évoque un consensus scientifique mondial en faveur du stockage géologique. Quelques paragraphes plus haut, je disais également qu’en France, il y avait autrefois consensus de société sur le caractère inacceptable d’une stratégie qui consisterait à pérenniser la gestion actuelle, à base d’infrastructures provisoires à reconstruire périodiquement.

Cependant, ce second consensus s’est aujourd’hui effondré ; et alors que le stockage géologique est chaque jour un peu plus proche de devenir une réalité, les opposants historiques au nucléaire ont été contraints à adapter leur discours pour pouvoir demeurer dans une démarche d’opposition.

Aujourd’hui, ils font explicitement la promotion d’une stratégie alternative qu’ils appellent généralement « stockage/entreposage en sub-surface ».

Nos demandes sur les déchets nucléaires : renoncer au projet d’enfouissement profond Cigéo et privilégier d’autres options, comme le stockage à sec en sub-surface pour permettre aux générations futures de surveiller et d’accéder aux déchets radioactifs. […]

Greenpeace France, 2019

EELV rappelle qu’une autre voie que l’enfouissement est à privilégier : l’entreposage en sub surface à proximité des sites de production nucléaire, qui diminuerait les risques, notamment sur les questions de transports.

Europe Écologie – Les Verts, 2015

La plupart des pays nucléarisés ont choisi l’option de l’entreposage à sec des combustibles irradiés après séjour en piscine. […] notre pays persiste dans une fuite en avant nucléaire : le projet de stockage définitif CIGEO dont la sûreté et la gestion sont constamment remises en question […] Il est plus que temps de revenir à la raison, et d’arrêter toute forme de retraitement des combustibles usés. C’est également préserver l’avenir, que de laisser aux générations futures la possibilité de mette au point des techniques d’élimination […].

La France Insoumise, 2019

Le premier commentaire que je ferai porte sur l’emploi, indifférent, des termes d’entreposage et de stockage, car cette confusion est lourde de sens. Lorsqu’il s’agit de déchets radioactifs, l’article L542-1-1 du Code de l’environnement fixe les définitions suivantes :

  • L’entreposage consiste à placer les substances radioactives à titre temporaire dans une installation spécialement aménagée en surface ou à faible profondeur, avec intention de les retirer ultérieurement.
  • Le stockage consister à placer ces mêmes substances dans une installation spécialement aménagée pour les conserver de façon potentiellement définitive, sans intention de les retirer ultérieurement.

Or, pour les déchets à vie longue, le stockage en surface ou sub-surface n’existe pas, car, compte tenu des durées en jeu pour ces déchets, de telles infrastructures ne peuvent pas être considérées comme définitives.

La stratégie alternative qu’ils mettent en avant est donc celle d’un entreposage, en surface comme actuellement, ou en sub-surface (c’est à dire à très faible profondeur, sans jamais en justifier la pertinence).

Cette stratégie implique d’adapter légèrement la stratégie actuelle, en réalisant des infrastructures conçues non plus pour quelques décennies mais pour un à trois siècles… Puis de les renouveler, tous les quelques siècles. En assurant une maintenance et une surveillance continue, et une manipulation périodique des déchets pour les désentreposer, reconditionner, réentreposer.

Et ce, dans l’espoir qu’une solution alternative, pérenne, soit un jour trouvée… Tout en excluant le stockage géologique et quasiment toutes les solutions de transmutation, car celles-ci nécessitent, pour la plupart, de pérenniser la filière nucléaire avec de nouveaux réacteurs avancés et nouveaux procédés de traitement du combustible nucléaire. Ainsi, par opposition au stockage géologique, ils ne proposent rien moins que de prolonger la stratégie provisoire actuelle, potentiellement sur des dizaines de milliers d’années, en comptant sur la pérennité de la société humaine moderne et sans considération des coûts et responsabilités reportées sur les générations futures.

Afin de pérenniser leur opposition au nucléaire, ils sont dans l’obligation de pérenniser le problème des déchets, et donc de militer en faveur d’une solution de gestion qu’ils considéraient autrefois, aux côtés des scientifiques, du public et des industriels, comme inacceptables.

tristankamin

💾

Désintégration : radioactivité et fission

6 mai 2021 à 12:57

Suite à ce thread, on m'a posé à au moins deux reprises une question qui m'a interpellé tant la réponse me parait être une évidence, aujourd'hui, alors je vais faire un tout petit rappel sur la physique d'un réacteur nucléaire.https://t.co/jyz1OnU9JC

— Tristan Kamin ☢ (@TristanKamin) November 4, 2020

Les questions qui m’ont été adressées proviennent d’une confusion entre deux phénomènes ayant lieu à l’échelle du noyau de l’atome (noyau → « nucléaire », par étymologie). La désintégration radioactive, et la fission nucléaire. Et ce sera également l’occasion de parler de transmutation.

La désintégration radioactive

Types de rayonnements

La désintégration est un phénomène spontané, c’est à dire qu’il n’a pas besoin d’être provoqué, il se déroule sans initiateur et de manière aléatoire dans les noyaux des atomes dits « radioactifs » (ce qui signifie… « qui sont susceptible de se désintégrer spontanément », justement).

Le noyau d’un atome, c’est un agrégat de deux types de particules, les neutrons et les protons. Les uns et les autres affichent une masse quasiment identique, mais le proton est électriquement chargé (sensible à un champ électrique, donc), tandis que le neutron est… neutre.

©IN2P3

Lors d’une désintégration radioactive, la modification est subtile. Un cas typique est celui d’un neutron qui se transforme en un proton, ce qui implique un changement de charge électrique… Compensé par l’éjection d’un électron : une particule beaucoup plus petite et légère, mais de charge opposée à celle du proton. Cette émission d’électrons est ce qu’on appelle le rayonnement β- (lisez « bêta moins »), qu’on raccourcit souvent par β, en oubliant le « moins » (parce que, certes, il existe un rayonnement β+, mais dans de rares cas de figure, donc la pratique conduit à souvent assimiler « β- » à « β »).

Il existe une autre forme de radioactivité assez courante, c’est le rayonnement α (« alpha »). Dans ce cas, le noyau initial se voit arracher un fragment comportant deux protons et deux neutrons, ce qui correspond au noyau de l’atome d’hélium.

©IN2P3

Énergie des rayonnements

Dans un cas comme dans l’autre, le phénomène libère une petite quantité d’énergie. Celle-ci se trouve sous la forme d’énergie cinétique, donc, en fait, de vitesse de la ou des particule(s) éjectée(s). Cette énergie, bien qu’importante à l’échelle d’une particule, est infime à l’échelle des quantités d’énergie que nous sommes habitués à manipuler au quotidien. C’est pourquoi aucune de nos unités habituelles, le (kilo)wattheure, le Joule, n’est appropriée. On comptera plutôt en « électrons-volt », notés eV, ou « mégaélectrons-volts », notés MeV, qu’il n’est pas question d’expliquer ici. Retenez simplement qu’il s’agit d’une unité de mesure de l’énergie (pour les curieux : 1 MeV ≈ 0.2 millionième de millionième de Joule).

L’énergie libérée par la radioactivité α ou β, exprimée en MeV, donc, varie selon l’atome initial qui s’est désintégré.

Pour le plutonium 238 par exemple, dont la désintégration s’accompagne d’un rayonnement α, on est à 6 MeV par particule α émise. Cet exemple n’est pas innocent : c’est cette énergie, de désintégration du plutonium 238, que l’on met à profit pour produire de la chaleur et, au final, de l’électricité, dans les « Générateurs Thermoélectriques à Radioisotope » qui équipent plusieurs missions d’exploration spatiale à la surface de Mars (Curiosity, Perseverance) et vers les objets plus lointains du système solaire (Voyager, Cassini-Huygens…).

Autre exemple, l’iode 131. Celui-ci est le radionucléide le plus redouté en cas d’accident de réacteur nucléaire, à l’origine de nombreux cancers de la thyroïde au Bélarus, en Ukraine et en Russie après la catastrophe de Tchernobyl. Avec lui, on a un rayonnement β d’énergie un peu inférieure à 1 MeV.

Dernier exemple, le tritium (ou hydrogène 3), dont on parle énormément dans le cadre des futurs rejets des eaux contaminées de Fukushima-Daiichi. On est encore sur un rayonnement β, mais dont l’énergie est d’à peine 0,02 MeV.

Mesure de la radioactivité

La radioactivité d’un matériau radioactif donné est donc liée au matériau en question, et est caractérisée par le type de rayonnement et l’énergie des particules émises. Mais ce n’est pas tout : pour mesurer la radioactivité, on va s’intéresser avant tout au nombre de désintégrations par seconde.

Alors, certes, j’ai dit que le phénomène de désintégration était spontané et aléatoire, ce qui laisse penser qu’il n’y a pas de régularité. Mais… Mais si, en fait.

À l’échelle d’UN atome radioactif, disons de carbone 14, on sait qu’elle va avoir lieu, mais on ne sait pas prédire à quel moment. C’est à ce titre qu’elle est aléatoire : elle peut survenir à tout moment, mais l’atome peut aussi rester du carbone 14 pendant des dizaines de milliers d’années avant de se désintégrer. Bien entendu, moins l’atome est stable, moins on devrait attendre avant de voir une désintégration.

Seulement, voilà, on regarde assez rarement un seul atome. Le moindre milligramme de carbone 14 contient quarante milliards de milliards d’atomes radioactifs. À l’échelle d’un si grand échantillon, la désintégration se met à suivre certaines règles. Si l’on ne sait dire quels atomes dans le lot se désintègreront ) quel instant, on sait dire que le nombre totale d’atomes de carbone 14 va diminuer exponentiellement, comme ceci.

Après un certain temps, environ 5700 ans, on aura vu se désintégrer la moitié de notre milligramme de carbone 14. Encore 5700 ans plus tard, il ne restera plus qu’un quart de l’échantillon initial. Puis, après encore 5700 ans, plus que le huitième, etc.

Si l’on sait dire comment évolue notre échantillon de carbone 14 avec le temps, cela veut dire que l’on sait à quelle vitesse il se désintègre ou, autrement dit, combien de désintégration par secondes y ont lieu à chaque instant.

La désintégration par seconde, c’est l’unité de mesure de la « quantité » de radioactivité ; on appelle ça un Becquerel, noté « Bq », du nom du bonhomme ayant découvert le phénomène.

Ainsi, notre milligramme de carbone 14, il s’y produit 150 millions de désintégrations par seconde. On dira qu’il présente une activité de 150 MBq (mégabecquerels). Évidemment, au fur et à mesure que notre quantité de carbone 14 diminuera, sa radioactivité diminuera aussi : après 5700 ans, il ne s’y produira plus que 75 millions de désintégrations par seconde ; autrement dit, son activité aura diminué à 75 MBq. Cette durée est ce qu’on appelle la « période », ou « demi-vie » du carbone 14.

C’est par cette logique que l’on peut dater le carbone issu de tissus vivants : le taux de carbone 14 par rapport au carbone total, est fixe tant que l’organisme est vivant, puis, après la mort de l’organisme, il diminue selon cette logique. Donc si l’on regarde le taux de carbone 14 d’un tissu aujourd’hui, on peut remonter plusieurs millénaires jusqu’à la date de sa mort – aux imprécisions près.

Radioactivité appliquée au combustible nucléaire

On a parlé d’iode, de plutonium, de carbone, de tritium, mais l’idée de ce billet, c’est d’appliquer tout ça à l’énergie nucléaire ! Alors, allons(y.

Dans une tonne d’uranium enrichi, soit 955 kg d’uranium 238 et 45 kg d’uranium 235, il se produit quinze milliards de désintégrations d’atomes d’uranium par seconde (15 GBq). Cela représente une perte de 6 picogrammes d’uranium, toujours par seconde, autrement dit, 0,2 milligrammes par an. Avec environ 4 MeV par désintégration, on obtient une production d’énergie de… 10 mW. Oui, dix milliwatts, de chaleur, à partir d’une tonne d’uranium. Pour comparaison, la chaleur libérée par un corps humain au repos est dix mille fois supérieure.

Ce n’est donc pas ce phénomène que l’on peut espérer utiliser en réacteur.

Ce n’est pas la radioactivité de l’uranium qui le consomme (enfin, à raison de 0,2 milligrammes par an, sur une tonne…) ni qui produit la chaleur. C’est le second phénomène que nous devons discuter…

La fission nucléaire

Là, tout de suite, il n’est plus question de transformations subtiles du noyau, pas de proton qui se transforme en neutron, pas d’émissions de minuscules électrons… Et ce n’est pas non plus un phénomène spontané (sauf à la marge).

Conditions d’obtention

S’il existe énormément d’atomes radioactifs différents, bien plus que d’atomes non-radioactifs en fait, les atomes qui peuvent fissionner sont moins nombreux. Et dans la nature, ils sont très peu nombreux. En fait ils sont au nombre de… Un. L’uranium 235. Mais on sait également en synthétiser à assez grande échelle : le plutonium 239 et l’uranium 233 (respectivement produit par transmutation -on y reviendra- à partir de l’uranium 238 et du thorium 232, que l’on dit non pas « fissiles » mais « fertiles »).

Bien. Pour la fission, il nous faut donc un atome fissile. Généralement de l’uranium 235. Et, je le disais, elle n’est pas spontanée : elle est induite, il faut un déclencheur, et le déclencheur est généralement un neutron qui se balade librement et qui vient percuter le noyau fissile. C’est la collision entre le noyau fissile et le neutron qui provoque la fission.

Phénomène de fission

Et la fission, c’est quoi ? C’est très simple : c’est l’éclatement du noyau fissile en deux fragments, de natures chimiques variées, et de tailles/masses variables mais relativement proches.

©IN2P3

Et en plus de ces deux fragments que l’on appellera « produits de fission », la fission va libérer quelques neutrons solitaires qui vont à leur tour pouvoir provoquer de nouvelles fissions : c’est la réaction en chaîne. En moyenne, 2,2 neutrons par fission pour l’uranium 235.

©GSI

Et parfois, un troisième produit de fission est libéré, beaucoup plus petit que les deux autres, et toujours le même : du tritium.

La réaction en chaîne de fissions a deux qualités notables. La première, c’est que c’est un phénomène induit et non spontané ; et si on le provoque, cela veut dire qu’on peut espérer le contrôler, réguler la vitesse de la réaction en chaîne. Et la seconde qualité, c’est l’énergie libérée à chaque fois : 200 MeV ! Un noyau d’uranium 235 qui fissionne, c’est 43 fois plus d’énergie que s’il se désintégrait. Et dans un réacteur nucléaire, on va faire fissionner l’uranium beaucoup, beaucoup plus vite qu’il ne se désintègre.

Fission appliquée au combustible nucléaire

En moyenne, dans un réacteur nucléaire, au sein d’une tonne d’uranium (soit, pour rappel, 45 kg d’uranium 235 et 955 kg d’uranium 238), on va faire fissionner une douzaine de kilogrammes d’uranium 235 par an. Pour atteindre cette consommation, c’est un milliard de milliards de fissions par seconde qu’il faut entretenir ! Oui, les quinze milliards de désintégrations par seconde que l’on avait par simple radioactivité sont loin…

L’uranium 235 se consomme donc par fission à un rythme de 0,4 milligrammes par seconde pour une tonne d’uranium initial -que l’on comparera aux 0,2 milligrammes par an perdus du fait de la radioactivité- pour une puissance libérée de 30 MW (mégawatts). On saute donc neuf ordres de grandeur par rapport aux 10 mW (milliwatts) provenant de la radioactivité.

Récapitulatif : radioactivité | fission

Iconographie

À l’exception du portrait d’Henri Becquerel, toutes les images de ce billet proviennent du merveilleux site laradioactivite.com.

Et la transmutation, alors ?

Il existe une troisième forme de transformation, induite elle aussi, que peut subir la matière nucléaire.

Comme la fission, elle passe généralement par l’absorption d’un neutron… Mais sans induire de fission ensuite. Le neutron reste absorbé, soit parce que la fission n’est pas toujours garantie, même pour les noyaux fissiles, soit parce que le noyau qui l’a absorbé n’était pas fissile.

Et l’on change ainsi la nature nucléaire de l’atome : du cobalt 59 (le cobalt naturel, stable) on passe au cobalt 60 (radioactif), par exemple.

Il s’agit souvent d’une réaction parasite, dont on se dispenserait bien. L’exemple ci-dessus l’illustre bien. Certains aciers utilisés en construction ou en métallurgie, y compris nucléaire, comportent du cobalt, dont la seule forme stable existante dans la nature est le cobalt 59. Exposé à un flux de neutron, comme celui s’échappant du cœur d’un réacteur nucléaire, le cobalt 59 transmute en cobalt 60, radioactif et même assez fortement irradiant. C’est un des plus gros gêneurs dans le démantèlement nucléaire, et c’est lui, avec sa demi-vie de seulement 5 ans, qui incite à différer le démantèlement de quelques décennies (stratégie en vigueur dans de nombreux pays, dont la France jusqu’en 2006 où le démantèlement immédiat est devenu la stratégie de référence).

Mais la transmutation peut également être utilement mise à profit. On a levé ce voile précédemment en mentionnant les atomes « fertiles ». L’uranium 238 est 140 fois plus abondant, dans la nature, que l’uranium 235. Et le thorium 232 est encore 3 fois plus abondant. Mais ils ne sont pas fissiles… En revanche, en les exposant à un flux de neutrons, on peut « fertiliser » ces noyaux « fertiles » pour les transformer en plutonium 239 et uranium 233, l’un et l’autre fissiles. Et nous voilà à créer de la matière fissile !

La transmutation offre d’autres possibilités, comme la fabrication de radionucléides très spécifiques à usage médical.

Certains font également la promesse de mettre ce phénomène à profit pour réduire les quantités de déchets radioactifs à gérer. C’est un peu ce qu’on fait en transformant l’uranium 238 (un peu inutile) en plutonium (fissile), mais l’on pourrait également envisager de transformer certains produits de fission aux demi-vie trop longues en produits de fission à vie courte. Par exemple, l’iode 129 est un des produits de fission les plus dérangeants dans la gestion à long terme des déchets radioactifs ; d’une part en raison de sa demi-vie de seize millions d’années, et d’autre part en raison de sa grande mobilité dans l’eau et la roche : à ce titre, il fait l’objet d’une attention renforcée dans la conception du stockage géologique.

En revanche, en transmutant l’iode 129 en iode 130, ce dernier ayant une demi-vie de quelques heures, on règlerait rapidement le problème : il suffirait de le laisser reposer quelques jours pour se retrouver avec une bonbonne de xénon stable. Évidemment, la mise en œuvre est bien plus complexe que ça.

Et les rayonnements gamma, alors ?

Dans cet article, vous aurez entendu parler de rayonnements α et β… Mais les rayons γ (« gamma »), pourtant bien connus, seraient passés à la trappe ?

En fait, le rayonnement γ réside en une émissions de photon, les particules sans masse ni charge électrique lesquelles, selon leur fréquence (croissante ci-après), sont appelées onde radio, micro-ondes, infrarouges, lumière, ultraviolets, rayons X ou rayons γ.

De fait, si l’on n’émet qu’un photon, on n’a pas transformation de matière, juste une libération d’énergie pure. Or, dans cet article, nous avons décrit différentes transformations ayant lieu au niveau du noyau atomique : désintégration, fission, transmutation…

Mais sachez que souvent, ces réactions produisent des atomes surexcités, qui vont éliminer leur trop-plein d’énergie par émission d’un photo… γ, bien souvent.

Si l’on en revient au cobalt 60, il va généralement se désintégrer en nickel 60 excité en émettant un rayonnement β de faible énergie (0,3 MeV). Mais le noyau de nickel 60 va ensuite se désexciter en émettant successivement deux particules γ, de 1,2 et 1,3 MeV chacune. Ça sera toujours du nickel 60, car pas de transformation du noyau, mais pour les personnels affectés au démantèlement, ce seront ces photons γ, le problème, pas le rayonnement β.

tristankamin

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La limite d’âge à 40 ans des centrales nucléaires

1 mai 2021 à 19:44

Ce billet est une reprise d’un thread pour revenir sur un sujet qui a fait l’objet de nombreux commentaires dernièrement : le fonctionnement des réacteurs nucléaire au-delà de leur quarantième année de service.

Préambule

Il se dit, essentiellement chez les opposants au nucléaire, que les centrales ont été conçues pour un maximum de 40 ans, après quoi elle doivent nécessairement être mises à l’arrêt.

Alors, immanquablement, quand l’Autorité de sûreté nucléaire dit qu’un fonctionnement jusqu’à 50 ans est envisageable sous des conditions qu’elle précise, les opposants hurlent au complot, à la connivence entre l’Autorité et les industriels au mépris de la santé humaine.

Mais si ce n’est pas 40 ans la limite, quelle est-elle ? D’où vient-elle ? Qui la fixe ?

J’avais déjà proposé des éléments explicatifs à ce sujet dans un précédent article. Complétons donc…

Non, ce nombre de 40 ans ne sort pas d’absolument nulle part. Il existe effectivement une durée de service prise comme hypothèse à la conception, laquelle sert de base au dimensionnement pour les ingénieurs qui y travaillent, car on ne peut naturellement pas leur demander de concevoir quelque chose qui durera indéfiniment : ils eurent une durée cible à prendre en considération.

Celle-ci fut de 25, 30 ou 40 ans selon les réacteurs et les époques. Mais un ingénieur ne conçoit pas un équipement pour qu’il fonctionne au maximum le temps prévu dans le cahier des charges, c’est une évidence, non ? C’est une durée minimale ! Et, compte tenu des marges prises à la conception, qui sont généralement larges dans l’industrie, très larges dans l’industrie de l’époque, extra-larges dans l’industrie nucléaire de l’époque (faute des moyens de calculs poussés dont nous disposons aujourd’hui), ce minimum peut tout à fait, en théorie, être dépassé.

Au-delà des 40 ans

En pratique, cela exige tout de même une maintenance, une surveillance, des études et des justifications, et c’est ce qu’exigent les autorités de sûreté dans tous les pays avant d’autoriser toute extension de durée de service. Des réacteurs dont on attendait 40 ans de fonctionnement initialement sont déjà autorisés à continuer jusqu’à 60 ans; par exemple aux USA. Les exploitants d’une poignée de réacteurs, dans ce pays, ont même déjà fourni les éléments à l’autorité de sûreté locale pour obtenir une autorisation de service jusqu’à 80 ans, et le processus a été initié pour de nombreux autres réacteurs. À ce jour, le maximum à retenir serait plutôt 80 ans que 40, donc.

Et si Greenpeace transforme un minimum de 40 ans en maximum, ne faisons pas la même erreur : 80 ans est bien un maximum, réglementaire (et donc jusqu’à preuve du contraire), ce qui ne veut pas dire que tous les réacteurs pourront atteindre cet âge. Un réacteur, c’est une machine extrêmement complexe, composée de centaines ou milliers de km de tuyauteries, câbles, et des centaines de robinets, de pompes, de composants divers.

La totalité moins deux de ces équipements est remplaçable.

Donc à ces deux exceptions près, sous condition d’une maintenance appropriée, la durée de service théorique d’un réacteur nucléaire est infinie. Ces deux exceptions sont l’enceinte de confinement et la cuve. Et, dans la pratique, la limitation la plus sévère est la cuve. La cuve, c’est un élément du « circuit primaire », un cylindre d’une douzaine de mètres de long pour quatre de large, dans laquelle l’eau circule de bas en haut en rencontrant le combustible, le cœur du réacteur, où l’énergie de la réaction nucléaire est transmise à l’eau qui s’échauffe alors.

La cuve est exposée à un flux intense de neutrons en provenance du cœur, qui en dégrade les propriétés mécanique : tenue aux chocs mécaniques, aux chocs thermiques, à la pression… Et on doute franchement de pouvoir la remplacer si besoin. D’où le fait qu’elle soit la limite pratique à la durée de service d’un réacteur.

Et c’est en modélisant la dégradation de ses propriétés mécaniques au fur et à mesure de son irradiation que les concepteurs de nos réacteurs ont estimé la durée de service desdits réacteurs. En modélisant. Dans les années 60.

Aujourd’hui, on connaît plutôt bien l’état des cuves. Il « suffit » d’analyser (c’est loin d’être simple, mais ça se fait). Et, évidemment, on connaît de manière plus fiable les cuves dans leur état actuel… Que les ingénieurs ne l’estimaient. Ça peut sembler stupidement évident, mais c’est un véritable sujet : aux yeux de certaines personnes, il vaudrait mieux faire confiance, pour connaître l’état actuel de nos cuves, aux concepteurs d’il y a cinquante ans qu’aux analystes aujourd’hui ; les estimations seraient plus fiables que de simplement constater. Mystère.

Quelles différences entre la conception et aujourd’hui ?

L’on peut discuter de quelques exemples d’hypothèses, faites à l’époque, alors totalement légitimes, mais qu’il est tout aussi légitime de rejeter ou de questionner aujourd’hui. Et l’invalidation de ces hypothèses contribue à expliquer que les durées de service augmentent par rapport aux estimations initiales.

Les marges

Il y en a un jeu d’hypothèse qu’il est très simple de remettre en question, ce sont toutes celles liées aux marges de calcul. Les modèles simples de l’époque, par rapport aux simulations numériques d’aujourd’hui, ce n’est pas la même affaire. Ils connaissaient la plupart des limites de leurs modèles, les imprécisions de leurs calculs, les simplifications qu’ils devaient adopter. Et en ingénieurs compétents et conscients, ils compensaient ces approximations par des marges. Les marges d’erreurs aujourd’hui sont plus fines, puisque l’on a une connaissance bien plus pointues du comportement des aciers sous irradiation. Et l’on a donc « du mou », une marge historique dont on n’a plus la nécessité aujourd’hui.

Ce gain sur les marges d’erreur est en partie « consommé » par des exigences de sûreté plus sévères aujourd’hui. Autrement dit, une partie de la marge d’erreur a été convertie en marge de sécurité : on envisage des scénarios beaucoup plus contraignants, pour les matériaux par exemple, qu’à l’origine, et donc les marges historiques nous permettent de justifier que ces scénarios plus contraignants sont gérables.

Et ce gain sur les marges d’erreur est également en partie du temps gagné sur la durée de service de la cuve.

Le taux d’utilisation

Un autre exemple d’hypothèse à revoir, c’est celle sur la quantité d’énergie produite.

Je n’ai pas fait mes exercices de bibliographie pour connaître quelles hypothèses exactes étaient considérées. Mais il ne me paraît pas déraisonnable d’imaginer qu’à la conception, on s’attendait à ce qu’un réacteur fonctionne en moyenne (donc, compte tenu des arrêts planifiés ou imprévus) à 90% de sa capacité, et ce pendant 40 ans. Autrement dit, qu’un réacteur de 900 MW (ils représentent la majorité du parc français aujourd’hui, avec 32 réacteurs sur 56) produirait 284 TWh d’électricité en 40 ans.

Or, la production électrique est directement liée à la production d’énergie nucléaire ayant eu lieu dans la cuve, et donc au nombre de fissions, et donc au nombre de neutrons émis, et donc à l’irradiation accumulée par la cuve (provenant notamment des neutrons). Donc un réacteur qui a moins produit, c’est, toutes choses égales par ailleurs, une cuve qui a moins été irradiée, et a donc moins vieilli.

Si, dans la pratique, le réacteur a passé plus de temps qu’attendu à l’arrêt, ou s’il a du faire du suivi de charge, c’est à dire faire varier sa puissance pour s’adapter à la demande, sa capacité a pu n’être utilisée qu’à 75% en moyenne, par exemple. La production électrique en 40 ans s’est alors établie à 237 TWh. Par rapport à la prévision initiale de 284 TWh, il reste donc 47 TWh à produire ; soit 8 ans de service à raison de 6 TWh par an.

La géométrie du cœur

Encore une hypothèse de conception que la réalité n’a pas respectée.

Typiquement, on renouvelle le cœur d’un réacteur à raison d’un tiers tous les ans. Donc le combustible passe, au total, 3 ans en cuve.

Plus il est vieux, moins le combustible possède d’éléments fissiles (uranium 235), et plus il contient de produits de fission qui absorbent les neutrons et donc réduisent la réactivité, l’efficacité du combustible. Pour compenser, on met le combustible neuf en périphérie du cœur, et à chaque rechargement, on le rapproche du centre du cœur parce qu’il a vieilli. Donc, la première année, il est sur l’extérieur, la deuxième année, il est sur une couronne intermédiaire et la troisième année, il la passe en plein milieu du cœur.

Et chaque année, on sort le combustible qui est en plein milieu, usé, on décale tout, on met du combustible neuf en périphérie, et on repart pour un an. C’est très schématisé, mais c’est l’idée. Quel rapport avec l’usure de la cuve ?

C’est le fait de mettre le combustible neuf, le plus réactif, et donc le plus gros émetteurs de neutrons – irradiants pour la cuve, je le rappelle – en périphérie, au plus proche des parois de la cuve. Celle-ci est donc d’autant plus fortement irradiée… Et c’est quelque chose que l’on avait bien identifié à la conception.

Mais entre temps, on s’est mis à faire une sorte de panachage du combustible neuf / un peu vieilli / très vieilli, pour trouver le meilleur compromis possible entre optimisation de l’utilisation du combustible et usure de la cuve. Et la conséquence, c’est que l’on gagne encore des années. Attention toutefois, l’utilisation, dans certains réacteurs, de combustible MOX (combustible recyclé à base de plutonium) a l’effet inverse, et a limiter le gain obtenu par le changement d’agencement du combustible dans le cœur.

Les transitoires

Un dernier exemple d’hypothèse de conception, le nombre de transitoires, doux ou rapides, subis par la cuve. Un transitoire, c’est un changement, plus ou moins brutal, des conditions de fonctionnement. Typiquement, une variation de pression ou de température, d’autant plus nocive à l’intégrité du circuit qu’elle est brutale.

Ces transitoires sont, autant que possible, limités en ampleur et en vitesse en fonctionnement normal, mais pas inévitables. Et ils sont à compléter des arrêts d’urgence pour des incidents et accidents.

Dans les études de conception, les ingénieurs d’alors ont pris en considération ces transitoires, avec des hypothèses, par exemple d’un à deux arrêts d’urgence par an et par réacteur. Valeur qui fut vérifiée pendant des années, mais aujourd’hui, la moyenne est plutôt autour de 0,5 arrêt d’urgence par an et par réacteur. Donc moins de stress mécanique pour le circuit primaire, et des années de gagnées.

Les limites ne sont pas que techniques

Les éléments présentés depuis le début de cet article sont à considérer sous condition d’une maintenance appropriée de tous les autres équipements du réacteur, voire leur remplacement périodique. Or, la maintenance a un coût, qui peut, à la longue, être élevé.

Et c’est pour ça que, dans la pratique, ce qui détermine quasiment toujours la fin de vie d’un réacteur, ce n’est rien de tout ce que je viens de vous expliquer. Ce peut être un accident, mais le plus souvent, c’est une décision politique (Fessenheim, Allemagne…) ou une décision économique. Car, quand la maintenance pour garder en service un réacteur coûte plus cher que ce que le réacteur rapporte en vente d’électricité… Alors c’est souvent une bonne raison pour son propriétaire ou exploitant de décider de son arrêt définitif.

Ce fut le destin de pas mal de réacteurs aux États-Unis en particulier, d’autant plus aux USA, il y a deux facteurs de complications pour la rentabilité des réacteurs nucléaires : le boom du gaz de schiste qui tire les prix de l’électricité vers le bas, et donc réduit la rentabilité des réacteurs, et les centrales qui comptent 1 seul réacteur, moins rentables que lorsqu’elles en comptent 2 ou plus, pour des raisons de mutualisation des compétences et matériels.

Conclusion

À l’issue de cet article, vous connaissez les trois principaux signaux indiquant la fin de vie d’un réacteur nucléaire :

  • Une décision politique en ce sens.
  • La non-rentabilité.
  • L’usure excessive de la cuve.

Et aucunement quelque chose d’aussi grossier que le nombre des années, contrairement aux allégations trompeuses de petits hommes verts.

Démystification rapide

Greenpeace France propose 10 raisons, selon eux, de fermer une centrale nucléaire après ses 40 ans. À la lumière des éléments présentés dans cet article, répondons-y…

« Les centrales nucléaires n’ont pas été conçues ni testées pour durer plus de 40 ans »
Conçues non, mais testées si, au regard de toutes les centrales déjà autorisées à fonctionner plus (dont certaines approchent déjà les 50 ans).

« Les centrales nucléaires, leurs matériaux et leurs équipements vieillissent mal, ce qui affecte la performance des réacteurs. »
La performance affecte la production et donc la rentabilité économique. Si les exploitants souhaitent prolonger un réacteur, c’est que celui-ci est rentable. Lorsqu’il ne l’est pas, soit ils font ce qu’ils peuvent pour qu’il le redevienne, soit ils le mettent à l’arrêt, ça s’est déjà vu.

« Certains composants essentiels s’abîment mais ne sont pas remplaçables. »
Cela induit que la durée de service n’est pas infinie. Pas qu’elle est de 40 ans.

« Les réacteurs nucléaires souffrent aussi d’anomalies et de défauts de fabrication. »
Connus, suivis, et qui peuvent évoluer jusqu’à avoir rogné les marges de sûreté et donc conduire à exiger l’arrêt définitif. Décision qui appartient à l’ASN, mais qui n’est pas conditionnée à un âge, ce serait absurde.

« Les réacteurs ont été imaginés dans les années 1970 et 80 »
Ce qui veut dire qu’ils ont bénéficié de 50 ans de suivi, de retour d’expérience international, d’évolutions matérielles et organisationnelles. Et donc qu’on les connaît bien mieux aujourd’hui qu’à l’époque. Je rappelle qu’au titre de ce suivi, en France, chaque installation nucléaire fait l’objet d’une réévaluation complète de sa sûreté entre l’exploitant, l’ASN et l’IRSN, pour s’assurer de sa conformité aux standards de sûreté en vigueur (et pas seulement ceux à la conception).

« Les vieilles centrales ne seront jamais aux normes les plus récentes. »
Si, cf. tweet précédent. Aux normes les plus récentes qui leurs sont applicables, pas aux normes des réacteurs neufs. Pour avoir des réacteurs neufs, il faut construire des réacteurs neufs.

« Tous les ans, EDF demande des dérogations pour contourner les normes de sûreté. »
Et soit fournit les justifications auprès de l’ASN pour les obtenir, donc en proposant des moyens palliatifs permettant d’un côté de gagner en sûreté ce qu’ils perdent de l’autre, soit n’obtient pas ces dérogations.

« Le risque d’accident grave augmente. »
Non, Greenpeace confond tout simplement le fait qu’on identifie de plus en plus de sources de risques au fil des années (retour d’expérience, consolidation des connaissance…) avec une prétendue augmentation du nombre de ces sources. Comme je le mentionnais précédemment, une réévaluation de sûreté décennale est pratiquée pour s’assurer de la conformité aux standards en vigueur -> le risque d’accident grave diminue au fil du temps. Par exemple avec le retour d’expérience post-Fukushima.

« Les centrales polluent l’environnement au quotidien. »
Propos qui ne brille que de sa vacuité et ne mérite pas débat : on se doute qu’ils étaient à la peine pour arriver à 10 arguments). Je vous propose de juste admettre, dans le cadre de cet article, que c’est éventuellement un argument contre le nucléaire, mais sans rapport avec une limite à 40 ans.

« Prolonger la durée de vie des réacteurs, ça coûtera cher et on ne sait pas encore combien. »
Le processus d’échange tripartite entre l’ASN, l’IRSN et EDF est continu, donc si, on sait de manière relativement précise combien ça va coûter, et c’est clairement rentable. Et c’est clairement admis dans le monde entier, cf. cet extrait piqué à l’Agence internationale de l’énergie.

Policy and regulatory decisions remain critical to the fate of ageing reactors in advanced economies. The average age of their nuclear fleets is 35 years. The European Union and the United States have the largest active nuclear fleets (over 100 gigawatts each), and they are also among the oldest: the average reactor is 35 years old in the European Union and 39 years old in the United States. The original design lifetime for operations was 40 years in most cases. Around one quarter of the current nuclear capacity in advanced economies is set to be shut down by 2025 – mainly because of policies to reduce nuclear’s role. The fate of the remaining capacity depends on decisions about lifetime extensions in the coming years. In the United States, for example, some 90 reactors have 60-year operating licenses, yet several have already been retired early and many more are at risk. In Europe, Japan and other advanced economies, extensions of plants’ lifetimes also face uncertain prospects.
Economic factors are also at play. Lifetime extensions are considerably cheaper than new construction and are generally cost-competitive with other electricity generation technologies, including new wind and solar projects. However, they still need significant investment to replace and refurbish key components that enable plants to continue operating safely. Low wholesale electricity and carbon prices, together with new regulations on the use of water for cooling reactors, are making some plants in the United States financially unviable. In addition, markets and regulatory systems often penalise nuclear power by not pricing in its value as a clean energy source and its contribution to electricity security. As a result, most nuclear power plants in advanced economies are at risk of closing prematurely.

Bref. Une fois n’est pas coutume, on cherchera en vain la vérité dans la communication de Greenpeace. De la démagogie, de l’appel à l’émotion, des arguments foireux qui défient la technique, et répéter en boucle les mêmes inepties pour établir une sorte de vérité alternative qui leur sied davantage, voilà ce qu’ils ont à offrir…

tristankamin

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Expositions professionnelles aux radiations en 2019

1 mai 2021 à 18:10

Connaissez-vous les remsteaks ? #thread #radioprotection #nucléaire

Pour comprendre ce jeu de mot, il faut savoir que la dose efficace ou équivalente de radioactivité, qui se mesure aujourd'hui en Sievert (Sv, mSv, µSv…), s'exprimait autrefois dans une autre unité. pic.twitter.com/CpIFs2EV24

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) October 24, 2020

Il s’agissait du « Röntgen equivalent man », abrégé « rem », remplacé par le Sv en 1979 mais encore assez utilisé en particulier en Amérique du Nord. Heureusement, la conversion est simple : 1 Sv = 100 rem. Ou 1 rem = 10 mSv. Et à une époque où la limite annuelle de dose qu’étaient autorisés à recevoir annuellement les employés du nucléaire atteignait 50 mSv voire plus dans certains pays (contre 20 mSv/an aujourd’hui en France au maximum), et bien cela faisait, pour les plus exposés, quelques rems. Ceux dont les métiers les exposaient aux plus fortes doses étaient parfois appelés « steaks à rem », ou « remsteak ». Un mélange poétique de chair à canon, de rumsteak, et de radioactivité. L’expression pouvait être utilisée aussi bien sur le ton humoristique… Que pour dénoncer des pratiques industrielles qui les exposaient excessivement sans respect pour les risques encourus.

Disons que le principe de démarche ALARA, qui exige que l’on cherche à maintenir l’exposition des travailleurs « As Low As Reasonably Achievable », n’a pas forcément toujours été un standard… Hélas.

Et tout ceci était une bien trop longue introduction pour vous dire que l’IRSN a publié son rapport 2020 sur l’exposition aux rayonnements des professionnels en France en 2019.

395 000 travailleurs suivis, dans six domaines (industrie nucléaire, non nucléaire, recherche, médical, aviation et autres), 76% n’ayant reçu aucune dose mesurabl, et 5 (pas 5%, 5 tout court) ayant dépassé la limite légale de 20 mSv.

Les statistiques par rapport à 2018 ne sont pas idéales. On va y revenir, mais notez que la dose moyenne sur les 24% ayant pris de la dose s’élève à 1,20 mSv, contre 1,12 mSv en 2018.

À toutes fins utiles, je rappelle qu’un français moyen reçoit en moyenne 4,5 mSv par an, dont environ 3 de sources naturelles (radon, rayonnements telluriques, cosmiques) et 1,5 de sources artificielles (médical). Avec d’assez importantes disparités selon les modes de vies. Lieu d’habitation (exposition au radon ou altitude), consommation de fruits de mer ou de cigarette, suivi médical… L’IRSN donne quelques illustrations. Des niveaux d’exposition, qu’ils soient naturels ou artificiels, auxquels aucun effet sur la santé n’est connu. Donc pas de quoi s’inquiéter pour les 1,20 mSv de moyenne pour les travailleurs 😉

La limite légale à 20 mSv prend elle-même de bonnes marges par rapport aux niveaux d’exposition où l’on connaît des effets probabilistes sur la santé. 5 personnes qui dépassent cette dose, c’est à la fois peu et beaucoup. Peu, parce que l’on revient de loin, très loin. Mais beaucoup, parce que l’on peut faire bien mieux aujourd’hui – même si c’était pire encore en 2018.

Alors, vous demandez-vous sans doute, quel secteur a un peu trop irradié ses effectifs ? N’en déplaisent à certaines ONG et politiques, ce n’est pas l’industrie nucléaire… Ni l’industrie tout court.

Il s’agit du domaine du médical et du vétérinaire. Qui n’avait déjà pas été épargné par la direction de l’Autorité de Sûreté Nucléaire lors de la remise de son rapport annuel à l’OPECST sur l’année 2019.

La catégorie « Autres », quant à elle, regroupe notamment les secteurs d’activité suivants : la gestion des situations de crise, l’inspection et le contrôle, les activités à l’étranger, et les activités de transport de sources dont l’utilisation n’est pas précisée.

Dans les doses hautes mais encore dans la limite légale, avec 11 personnes entre 15 et 20 mSv engagés en 2019, toujours le même secteur médical, ainsi que l’industrie non-nucléaire, mais qui fait appel à des sources de rayonnements ionisants.

Typiquement, il s’agit des radiographies gamma de soudures, un moyen de contrôle de la qualité d’une soudure qui fait appel à une source de rayons gamma, et donc aux risques d’exposition externe qui vont avec.

Ensuite, on arrive sur le territoire de l’industrie nucléaire. Beaucoup d’industriels s’imposent des limites de doses inférieures à la limite légale, à des fins d’exemplarité… Ou pour avoir des marges avant la limite légale en cas de dépassement accidentel.

Idem pour ces doses égales à moins de la moitié de la limite réglementaire, 5 à 10 mSv en 2019. Attention, en raison de la taille de la cohorte, je passe les données en pourcentages dans les graphiques.

Ensuite, entre 1 et 5 mSv, donc des doses professionnelles comparables à celles reçues pour les personnes non exposées, on arrive dans le domaine… Des expositions professionnelles à la radioactivité naturelle.

Ces travailleurs là sont en quasi-totalité les personnels navigants de l’aéronautique civile – et, dans une très moindre proportion, de l’aéronautique militaire. Parce qu’en altitude, on perd 10 km d’atmosphère protectrice contre les rayonnements cosmiques. Et, au cumul du nombre d’heures de travail, ces personnels navigants reçoivent une radioactivité naturelle environ deux fois supérieure au public. D’où une surveillance simple, mais bien réelle, de leur exposition.

Sont aussi concernés (à raison de moins de 0,1% de la dose collective) les travailleurs dans le traitement des terres rares, les activités minières (essentiellement de surveillance), et quelques autres industries.

La dose collective, c’est tout simplement la somme des doses reçues par chaque individu d’une cohorte. Une cohorte de 100 personnes à 5 mSv/personne en moyenne aura reçu une dose collective de 500 Homme.mSv. Un groupe de trois individus ayant reçu 1, 5 et 9 mSv -> Dose collective de 15 H.mSv. Et si on divise par le nombre de personnes, 15 H.mSv/3 H = 5 mSv, c’est la dose moyenne reçue dans la cohorte. Vous avez compris l’idée ?

Je vous explique ça parce que l’on va à présent comparer les doses collectives d’une année sur l’autre. Je l’ai dit au début, la tendance est plutôt à la hausse. Cette évolution, sans relever d’enjeu sanitaire, doit néanmoins inciter à se poser des questions, et les bonnes. À commencer par se demander dans quels secteurs la hausse est la plus marquée, pour ensuite en étudier les causes. Et voilà les évolutions des doses collectives sur trois ans, par domaine :

La taille de la cohorte a très peu augmenté, donc ce n’est pas ce qui explique l’évolution, que l’on retrouve aussi dans les doses individuelles moyennes :

On a des hausses dans pas mal de domaines. Pas le médical/vétérinaire, et c’est une très bonne nouvelle, quasiment pas dans l’industrie non nucléaire, ce qui est une plutôt bonne nouvelle.

Le gros de l’augmentation est porté sans équivoque par deux domaines : l’industrie nucléaire et l’exposition naturelle.

Pour l’industrie nucléaire, le motif est bien connu : le Grand Carénage est à son maximum, il y a énormément de maintenance réalisée dans les centrales, et la maintenance est une activité souvent assez dosante. Sur les 45 H.Sv, 31 viennent effectivement de la logistique et de la maintenance, autrement dit, les prestataires. 6 de l’exploitation courante des réacteurs, 2 de la propulsion nucléaire, de la fabrication du combustible et 1 du démantèlement d’installations.

Est-ce que ça justifie une augmentation des doses reçues par les personnels, je ne sais pas, mais en tout cas, ça l’explique.

Enfin, l’augmentation de l’exposition à la radioactivité naturelle… M’a beaucoup surpris. Il n’y a pas eu d’envolée du trafic aérien en 2019 à ma connaissance, même un ralentissement en fin d’année. Alors ? En fait, j’aurais pu commencer mon thread par :

« Le saviez-vous ? Les cycles d’activité du soleil ont une influence mesurable sur la radioactivité reçue en France par les professionnels exposés aux rayonnements et suivis par l’IRSN ».

En effet, l’IRSN explique que le Soleil éjecte en permanence des particules avec une intensité qui varie selon un cycle d’environ onze ans. Ça je pense que tout le monde le sait à peu près. Pas forcément 11 ans, mais que ça varie de manière cyclique. Or, ce flux de particules, le vent solaire, va induire un champ magnétique qui va en dévier une partie et moduler le rayonnement cosmique. Le bouclier magnétique de la Terre, en quelque sorte. En particulier rayonnement d’origine galactique. Et, ce que j’ignorais : c’est lui la principale contribution aux altitudes de vol des avions !

Ainsi, le rayonnement cosmique atteignant la Terre est moindre lorsque l’activité solaire est forte et inversement. Donc la baisse d’activité solaire induit une augmentation des doses reçues par les personnels navigants (et les passagers) !

C’est sur cette anecdote que je clos ce panorama de la dosimétrie des professionnels en 2019. Merci à l’IRSN pour leur travail toujours propre et rigoureux 🙂

tristankamin

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La Pierre Jaune

15 février 2021 à 10:04

Un roman d’investigation sur un accident nucléaire à l’usine de la Hague, à la médiatisation outrancière telle qu’on ne sait pas si un peu de réalisme est incorporé à la fiction, ou l’inverse…

Part. I.

Part. II.

Part. III.

Part. IV.

Part. V.

tristankamin

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La Pierre Jaune, Pt. V.

13 février 2021 à 17:24

Retrouvez aux liens ci-après les première, deuxième, troisième et enfin quatrième partie de cette série. Nous continuons à commenter le script de cette vidéo :

"Un attentat contre le site nucléaire de La Hague serait au moins 7 fois plus grave que Tchernobyl" | La centrale est-elle assez sécurisée en cas d'attaque terroriste? Geoffrey Le Guilcher l'a imaginé dans un scénario catastrophe et rappelle les recommandations en cas d'accident. pic.twitter.com/twqbjoyXmd

— Konbini news (@konbininews) February 3, 2021

Quand on parle de ce sujet, on nous accuse souvent de donner des idées aux terroristes.

Je ne pense pas que ce soit un reproche pertinent, en effet. Une des missions, sans doute la mission fondamentale, des acteurs de la protection contre les malveillances en tout genre, c’est de toute façon d’anticiper les idées que pourraient avoir des terroristes.

Mais en fait, les terroristes ne nous ont pas attendu pour avoir ces idées : la preuve, en 2011, quand les Américains sont allés tuer Oussama Ben Laden à Abbottabad au Pakistan, ils ont dans la foulée publié une série de documents qu’ils ont trouvé dans l’ordinateur du cerveau des attentats du 11 septembre. Dans ces documents, il avait deux rapports sur le nucléaire en France, dont l’un était signé justement par l’expert allemand qui a alerté sur la faille de l’usine nucléaire de la Hague.

Selon cet article, les documents en question, qui ont été retrouvés au domicile du célèbre terroriste, étaient le rapport Nuclear France Abroad de 2009 et de France on Radio­active Waste Management de 2008, deux documents de Mycle Schneider, le militant antinucléaire mentionné dans le précédent billet et de ses proches (WISE-Paris, etc.).

Ce sont des rapports publics, synthétisant des informations publiques, sans focus particulier sur la sécurité et la protection contre la malveillance. Il va de soi que si ces documents comportaient des informations compromettantes pour la sécurité nationale, Mycle Schneider et les siens seraient derrière les barreaux. Donc avoir retrouvés ces documents à Abbottabad indique que Ben Laden et ses équipes s’étaient intéressés au nucléaire français… Et c’est tout. Il n’est pas permis d’en déduire si une attaque était envisagée, ni laquelle.

Mais, effectivement, ils s’y étaient au moins intéressés, et donc on ne peut pas reprocher aux militants antinucléaires d’aborder le sujet. En revanche, on peut leur reprocher d’en dire n’importe quoi.

Ça peut paraître dingue que l’État français sache qu’un attentat de cette ampleur ou un accident seraient possible sur l’une de ces installations nucléaires et qu’il ne fasse rien.

Et c’est un bon exemple de n’importe quoi, justement. Ce qui fait plaisir, c’est que le journaliste-auteur ne fait pas comme s’il découvrait quelque chose de notoirement connu, il a conscience que ce qu’il raconte est connu, au moins des autorités.

Mais il considère que rien n’est fait en réponse à ce risque. Est-ce :

  • parce qu’il n’a pas cherché à savoir ce qui était fait, donc en a déduit que rien n’était fait ?
  • parce que les trois idées qu’il a eu ou qu’on lui a suggéré n’ont pas été retenues qu’il en a déduit qu’aucune autre idée n’avait pu être mise en œuvre ?
  • parce qu’il n’a pas trouvé ce qui était fait qu’il en a déduit que rien n’était fait ?

En fait, le problème du nucléaire c’est qu’il est né dans le secret, il s’est construit dans le secret… Le problème c’est que ce secret n’existe pas : on peut trouver toutes les informations qu’il nous faut, elles existent déjà sur Internet ou dans les journaux. L’État, lui, se drape dans cette croyance, qui est fausse, selon laquelle le secret le protège encore.

Là, on tombe dans un paradoxe typique… Des complotistes. Vous savez, ces gens persuadés de toutes leurs forces de grandes magouilles pour dissimuler la vérité au monde entier… Tout en étant convaincus qu’il « suffit de faire ses propres recherches » pour trouver la vérité ? Ceux qui pensent trouver sur Youtube des démonstrations qui échappent aux esprits les plus brillants de ce monde ?

Ici, nous sommes dans cette même configuration, mais inversée : parce qu’il trouve des informations sur internet, le journaliste-auteur considère que rien n’est secret. Sans envisager que les secrets sur lesquels repose vraiment la protection puissent être… secrets. Et donc hors de sa portée.

Pourtant, les élus ayant participé en 2018 à la Commission d’Enquête sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires l’ont bien constaté : ne parvenant à se faire habiliter Confidentiel ou Secret Défense, ils n’ont pu consulter certaines informations techniques sur la protection des installations nucléaires contre les malveillances… Et notamment des piscines d’entreposage de combustible vis-à-vis d’un projectile (avion, missile…).

Oui, l’industrie nucléaire a des origines militaires et donc est née dans le secret. Et si aujourd’hui les activités militaires et civiles sont bien séparées, si la transparence est devenue la norme en matière de sûreté… La protection contre les menaces de nature militaire (terrorisme, notamment) reste, elle, dans le secret. Et que ce journaliste ait échoué à accéder aux informations tenues secrètes devrait l’inciter à penser que le secret est bien protégé, et non pas que ces informations… N’existent pas.

Je pense qu’il n’y a qu’une catastrophe qui pourra nous faire prendre conscience du problème. Et je préfère qu’elle arrive d’abord en fiction pour tenter de nous faire prendre conscience de cet énorme talon d’Achille, plutôt qu’elle arrive en vrai. Même si, malheureusement, il faut souvent attendre les vraies catastrophes pour avoir des vraies prise de conscience.

A deux doigts de souhaiter une catastrophe pour pouvoir dire « Ha, j’avais raison ». Heureusement qu’il ne s’agit que d’un livre… Ça serait grave de le présenter comme un journaliste d’investigation.

La boucle est bouclée.

tristankamin

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La Pierre Jaune, Pt. IV.

12 février 2021 à 15:47

Retrouvez aux liens ci-après les première, deuxième et troisième partie de cette série. Nous continuons à commenter le script de cette vidéo :

"Un attentat contre le site nucléaire de La Hague serait au moins 7 fois plus grave que Tchernobyl" | La centrale est-elle assez sécurisée en cas d'attaque terroriste? Geoffrey Le Guilcher l'a imaginé dans un scénario catastrophe et rappelle les recommandations en cas d'accident. pic.twitter.com/twqbjoyXmd

— Konbini news (@konbininews) February 3, 2021

En cas d’accident nucléaire sur l’usine de la Hague, certains spécialistes estiment qu’entre 25 et 40% de l’Europe pourraient ne plus être habitables. Il faut prendre ces chiffres avec des pincettes, mais disons que cette hypothèse nous montre à quel point on a une épée de Damoclès gigantesque au-dessus de la tête.

Cela va être vite vu… Qui sont les spécialistes en question, quel est le critère pour dire que le territoire est rendu inhabitable ?

Oui, prenons ces chiffres avec ces pincettes et faute de source et d’explication, jetons les prudemment dans la plus proche poubelle. Et donc écartons cette hypothèse et l’épée de Damoclès impliquée.

Dans mon livre j’imagine qu’un avion tombe sur la piscine D de l’usine nucléaire de la Hague parce que cette hypothèse a été au centre des débats. Finalement l’État français avait reconnu que, au bas mot, une telle catastrophe serait au moins équivalente à sept fois Tchernobyl.

Au centre des débats, mais de quels débats ? En matière de sûreté nucléaire, tout a été tôt ou tard au centre d’un débat donné.

En revanche, il est semble-t-il vain de trouver trace de « l’État français » qui viendrait cautionner cette affirmation. Dans ce vieil article du même auteur, auquel nous serons amenés à faire plusieurs références, il est seulement question du Ministre de l’Environnement en exercice à l’époque des attentats du 11 septembre, le Vert Yves Cochet, qui affirmait que « si un avion tombe sur les piscines de La Hague, avec les vents d’ouest qui ramènent toujours tout sur l’Ile-de-France, vous comme moi nous ne serons plus là pour en parler ». Ce sont des propos qui engagent Yves Cochet tout au plus, ce n’est pas une reconnaissance au niveau de l’État qu’un tel scénario serait « au moins équivalent à sept fois Tchernobyl ».

Et d’abord, qu’est-ce que c’est censé vouloir dire, « 7 fois Tchernobyl » ? Le Tchernobyl n’est une unité de mesure reconnue dans aucun système d’unités dont j’ai connaissance. Est-ce 7 fois plus de cancers ? 7 fois plus d’évacués ? 7 fois plus de km² contaminés ? 7 fois plus de km² de territoire à évacuer ? 7 fois plus de réacteurs concernés ?

Je vous renvoie à la première partie de cette série d’articles, dans laquelle j’affirmais que, selon moi et au vu des méthodes marketing de la maison d’édition, « 7 fois Tchernobyl » n’est pas un argument, ni même une idée : seulement une punchline, un slogan pour vendre. Je maintiens ici cette affirmation…

Mais tentons donc de comprendre cette affirmation. Avec quelques mots clés adaptés, je pense que l’origine de cette affirmation remonte aux lendemains des attentats de 2001. Dans cette archive du Monde, on nous explique un calcul de WISE-Paris (Mycle Schneider, encore) selon lequel il y aurait un kilogramme ce Césium 137 par assemblage combustible, chiffre que je ne suis pas en mesure de réfuter ni vérifier mais qui ne me choque pas. Multiplié par la quantité de combustible alors entreposée à l’usine, et l’on arrive à 7,58 tonnes, soit 287 fois la quantité relâchée par l’accident de Tchernobyl. Si une des piscine remplie à la moitié de sa capacité était touchée par un avion, en supposant que 100% du césium 137 est relâché, on aboutit à un relargage de 1761 kg de césium, soit 66,7 fois Tchernobyl. Le mythe est né !

Sauf que dans le cas de Tchernobyl, un réacteur qui a littéralement explosé, 30 à 40% du césium contenu dans le cœur a été libéré. Il va de soi qu’en cas de chute d’un avion sur la Hague, le scénario serait bien moins dispersif, et donc qu’on ne peut décemment pas retenir cette hypothèse de 100% du césium relâché. Toujours dans l’article des Inrocks, du même auteur, précédemment cité, l’on explique que lorsque ce nombre de 66,7 a été publiée, la présidente d’AREVA, Anne Lauvergeon, était montée au créneau. Et que l’IRSN aurait produit une note selon laquelle seul 10% du césium serait, en toute vraisemblance, relâché. Et voilà notre facteur 6.7. Invérifiable, ceci dit…

Mais.

Est-il seulement pertinent ? Est-il d’une part pertinent de prendre la quantité de césium 137 comme indicateur, et d’autre part pertinent d’en faire un « fois Tchernobyl » ? Disons le franchement, cela revient à résumer Tchernobyl en quantité de césium. Pas en nombre de cancers, pas en nombre d’évacués, pas en km² contaminés ou évacués… Pas même en quantité de radioactivité, ni en potentiel de danger ! Le césium 137 est loin d’être le seul radionucléide relâché à Tchernobyl. Et s’il est le plus nocif à moyen et long terme – il contamine durablement et sur une très large distance l’environnement – il n’est même pas le plus délétère pour la santé humaine. La majorité des pathologies que l’on doit à Tchernobyl, on les doit à l’iode 131 – on en reparle plus loin.

Mais réalisez : la punchline au cœur de la campagne marketing, c’est basé sur une note confidentielle qui conteste un calcul de coin de table d’une association antinucléaire, qui est peu pertinent car considère un seul aspect, et à laquelle on fait dire ce qu’elle ne dit pas en transformant « x fois la quantité de césium relâchée à Tchernobyl » en « x fois Tchernobyl ». C’est pratique, chacun entendra ce qu’il aura le plus envie d’entendre.

Par contre, niveau éthique, sérieux… Ça se pose là.

Je me suis dit que la fiction allait nous permettre d’expérimenter la survie en territoire contaminé.

OUI.

C’est en effet à cela que peut servir une fiction. À se projet dans un scénario, réaliste, ou seulement crédible, ou totalement fantasmé. Il est même tout à fait possible d’écrire une fiction que l’on veut réaliste en y introduisant quelques éléments complètement surnaturels. Je ne serais pas surpris qu’existe, par exemple, des œuvres de science-fiction dans lesquelles on admet un élément complètement irréaliste (l’humanité se dote d’un moyen de propulsion dans l’espace qui s’affranchit du besoin d’énergie et de la limite de la vitesse de la lumière) et qui, en dehors de cet écart, se veut totalement réaliste.

Hélas, ce n’est pas dans cette démarche là qu’est l’édition Goutte d’Or. Il n’est pas question d’admettre quelque chose d’irréel et de dérouler une histoire ensuite, il est question de le justifier par tous les moyens possibles, quitte à réinventer non pas son récit, mais… La réalité.

Il y a notamment un spécialiste en radiations qui m’a beaucoup aidé.

Il semblerait de ses diverses interventions dans les médias que le « spécialiste en radiations » soit Mycle Schneider, un militant antinucléaire allemand (que l’on oubliera soigneusement de présenter comme militant). Dont je n’ai pas connaissance d’une spécialisation en radioprotection ; j’accuse ici, un peu gratuitement je l’admets, un argument d’autorité malhonnête. Sa fiche Wikipédia en anglais mentionne une participation à un groupe d’expert sur la non-prolifération, qui est un sujet bien différent.

S’il fallait partir de chez soi en catastrophe, il faudrait se protéger avec des casques de moto des moufles, n’avoir aucune partie du corps en contact avec l’extérieur, ou se calfeutrer.

C’est une possibilité. Dans un scénario d’accident avec des rejets importants de radioactivité sous forme d’aérosols (des petites particules solides ou liquides mais assez légères pour être emportés dans les gaz, dans le vent…), et de retombées de cette radioactivité, se protéger est une idée. Et en cas de déclenchement du Plan Particulier d’Intervention, deux familles de scénarios, pour les populations, sont à considérer.

Dans le plus souple, en cas notamment de rejets dont on sait qu’ils seront limités dans le temps, il s’agit de se calfeutrer, se confiner. Couper la ventilation de la maison, essayer d’isoler les aérations, et attendre. Le confinement va éviter que l’air ambiant de votre abri (maison, lieu de travail, établissement recevant du public…) ne se charge trop en radioactivité au passage du panache, et donc éviter que vous soyez trop contaminé, en surface ou en interne.

Dans un cas plus rude, une évacuation peut s’imposer. Et en pareil cas, oui, il me semble pertinent de se couvrir le plus possible. Ainsi, la contamination sera retenue par vos vêtements qu’il suffira de jeter une fois à l’abri (puis procéder à une décontamination complémentaire au besoin), ce qui est plus simple que de changer de peau si celle-ci se voit contaminée, vous en conviendrez. Rappelons toutefois que des vêtements sont une protection imparfaite : ils ne sont pas étanches, et ne protègent pas les voies respiratoires.

Néanmoins, j’admets volontiers que ces deux phrases sont pertinentes.

On ne pourrait plus boire l’eau du robinet, on ne pourrait plus boire l’eau qui tombe du ciel, on ne pourrait plus manger tous les aliments qui ont été en contact avec l’air…

Là encore, tout dépend des scénarios. Selon la nature et la quantité des rejets, des retombées, des infrastructures d’acheminement de l’eau…

Disons que dans un scénario extrême générique, sans se poser vraiment la question du « comment », l’affirmation se défend.

Et surtout, il faudrait savoir comment se décontaminer. Le premier réflexe c’est de se raser les cheveux, se raser les sourcils, se raser tous les poils du corps et prendre une longue douche. 

Je ne suis pas sûr que ce soit le « premier réflexe » à avoir, le fait de se confiner ou d’évacuer comme discuté précédemment arrivant beaucoup plus haut dans mon classement personnel.

Cependant, oui, en cas de contamination superficielle, les poils et cheveux peuvent retenir certains radioéléments, et une décontamination rapide et efficace peut demander de s’en défaire et de prendre une bonne douche.

Ensuite, il y a la contamination interne. C’est beaucoup plus compliqué car il y a beaucoup d’éléments radioactifs qui peuvent avoir été relâchés. Le Césium 137, lui, pour s’en débarrasser, il faudrait trouver du bleu de Prusse, ça se trouve en pharmacie, mais évidemment en cas de catastrophe il y aurait des pénuries. Vous l’ingérez, il va capturer le Césium dans votre corps et quand vous irez au toilette, vous l’évacuerez naturellement.

Je ne connais pas cette histoire de Bleu de Prusse, mais ça ne me choque pas, donc j’admets sans vérifier. En revanche, toute exposition au Césium 137 ne justifie pas nécessairement une telle mesure.

Le Césium 137 est un élément qui se désintègre spontanément en Baryum 137 en émettant un rayonnement β- de 500 keV d’énergie. Pour les différents types de rayonnements, je vous renvoie vers ce précédent billet. Quant à ce nombre de 500 keV, vous n’avez pas nécessairement besoin de le comprendre ; comprenez juste qu’il décrit l’intensité de la radiation émise. Ce Baryum 137 se stabilise ensuite en émettant quasiment instantanément un rayonnement γ de 700 keV d’énergie.

À titre de comparaison, le potassium 40, un élément radioactif naturellement présent dans l’organisme de nombreux êtres vivants (si ce n’est tous ? L’humain en fait en tout cas partie) se désintègre en émettant soit un rayonnement β- de 1300 keV, soit un rayonnement γ de 1500 keV. Et des désintégrations de potassium 40, cet isotope bien plus irradiant que le césium 137 donc, dans un corps humain adulte, il s’en produit 6000 à 8000 par seconde.

Vous comprendrez sans mal que si ce potassium 40 est inoffensif, il faut atteindre une certaine quantité de césium 137 pour commencer à présenter un danger, et donc dans notre scénario d’accident fictif, l’éliminer à l’aide de Bleu de Prusse n’est pas nécessairement un impératif ou une urgence sanitaire.

Pour ceux d’entre vous qui connaissent quelque peu les effets sanitaires des radiations, sachez que par ingestion de césium 137, le seuil de 100 mSv est atteint pour une incorporation de 0.91 GBq, 1.0 GBq et 0.77 GBq pour le nouveau-né, l’enfant de 5 ans et l’adulte, respectivement. Et par inhalation, respectivement 0.091 GBq, 0.14 GBq et 0.26 GBq.

Pour les autres, notez que des effets sanitaires sont à craindre uniquement en cas d’absorption d’une quantité assez conséquente de césium, et pas pour toute exposition au césium. Et que donc il n’y a pas besoin de bleu de prusse pour 25% de l’Europe (ni, vraisemblablement, 25% de la France).

Si vous êtes dans une zone qui devient contaminée, il faut prendre préventivement de l’Iode pour saturer sa thyroïde en Iode sain, ce qui va empêcher l’Iode radioactif qui va venir de s’y loger, car s’il s’y loge, après le risque de cancer est extrêmement élevé.

Aïe, aïe, aïe. Très grossière erreur… Ce qu’il affirme ici est vrai autour des centrales. J’explique tout ce que j’estime important à savoir sur la prise d’iode ici :

Petit détour pharmacie en rentrant du boulot…
Et du coup l'occasion d'un petit thread orienté sûreté #nucléaire.#Iode #PPI @ASN @EDFFlamanville pic.twitter.com/DRDouisOnB

— Tristan Kamin ☢ (@TristanKamin) December 9, 2019

Mais il est nécessaire d’apporter une précision. La prise d’iode stable vise à protéger la thyroïde de l’iode 131 qui est produit dans un réacteur nucléaire lors de la fission (c’est un produit de fission) et qui est très volatil. Cependant, cet iode 131 a une demi-vie de 8 jours, c’est à dire que lorsqu’un réacteur s’arrête, la quantité d’iode 131 présente dans le combustible est réduite à 50% de sa valeur initiale après 8 jours, à 25% après 16 jours, à 12.5% après 24 jours, à 6.25% après un mois… À 0.1% après 10 fois la demi-vie, soit 80 jours.

Et le transport du combustible entre un réacteur nucléaire et la Hague il intervient au minimum après six mois, et en pratique après un an, voire deux. Six mois, c’est 23 fois la demi-vie de l’iode 131 : il reste 0.000012% de l’iode 131 après un tel délai.

Et à l’usine de la Hague, la très large majorité du combustible présent en piscine ne vient pas juste d’arriver mais est entreposé depuis des années. Un combustible qui refroidit, qui se « désactive » depuis 5 ans, c’est 2228 fois moins d’iode 131 qu’initialement : il y a probablement une teneur moins grande en iode 131 dans le combustible moyen à l’usine de la Hague que de substance active dans une préparation homéopathique.

À noter qu’il existe un autre isotope radioactif de l’iode dans le combustible usé, l’iode 129. Celui-ci a une demi-vie qui se compte en millions d’années, donc sa quantité n’a quasiment pas varié entre le moment où le combustible est sorti du cœur du réacteur et le moment où il est mis dans une piscine de l’usine de la Hague. Cependant, lorsque le réacteur est mis à l’arrêt, il y a environ cent millions de fois moins d’iode 129 que d’iode 131.

Une prise d’iode en cas d’accident à l’usine de la Hague n’est donc à priori pas justifiée, les rejets d’iode radioactif étant peu significatifs. D’ailleurs, dans le cadre des distributions préventives d’iode au voisinage des installations nucléaires, seules sont concernées les centrales EDF en production et quelques réacteurs de recherche, et pas l’usine de la Hague.

La grande problématique des cachets d’iode, c’est qu’ils ne durent que 24 heures. Des spécialistes essaient de trouver un Iode et des pastilles qui dureraient une semaine, mais pour l’instant on ne les a pas.

Je n’ai jamais entendu parler d’une efficacité limitée à 24h. Ayant une boîte de comprimés d’iode dans ma pharmacie, je lis la notice et je lis ceci ; « Le traitement consiste en une prise unique. Il ne doit être renouvelé que dans des cas exceptionnels, uniquement sur instruction des autorités compétentes. » Pas de contre-indication explicite donc, mais mon avis est qu’en cas de risque durable nécessitant de renouveler la prise d’iode, les scénarios de gestion de crise prévoient surtout une évacuation des populations menacées, qui ne sont donc pas supposées avoir besoin d’une deuxième prise, sauf cas particuliers.

Mais en effet, la distribution d’iode n’est pas pensée en faisant l’hypothèse que des réfractaires voudront demeurer sur place, comme c’est le cas dans ce roman, et qui auraient besoin d’iode stable comme traitement préventif de fond. Et je ne serais pas surpris par ailleurs qu’une prise régulière d’iode, même stable, soit délétère à court terme pour la thyroïde, rendant préférable la nocivité à long terme des radiations.

Quoi qu’il en soit, la question ne se pose même pas dans le cas qui nous intéresse ici, celui d’un accident nucléaire frappant l’usine de la Hague.

Plus qu’une dernière courte partie, et l’on sera venus à bout de cette vidéo.

tristankamin

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La Pierre Jaune, Pt. III.

11 février 2021 à 21:39

La première partie de cet article est à ce lien. La deuxième est à ce lien.
Ce qui suit est le script, commenté, de la vidéo de Konbini mentionnée dans le précédent billet et rappelée ci-dessous.

"Un attentat contre le site nucléaire de La Hague serait au moins 7 fois plus grave que Tchernobyl" | La centrale est-elle assez sécurisée en cas d'attaque terroriste? Geoffrey Le Guilcher l'a imaginé dans un scénario catastrophe et rappelle les recommandations en cas d'accident. pic.twitter.com/twqbjoyXmd

— Konbini news (@konbininews) February 3, 2021

Il y a d’autres points faibles à l’usine nucléaire de la Hague. Il y a aussi les produits de fission, qui sont tous les déchets dont on sépare les combustibles des anciens cœurs de centrales. Ces produits sont extrêmement explosifs, tellement explosifs qu’on est obligé de les refroidir en permanence dans des cuves géantes. S’il y a des coupures d’électricité, ce qui est déjà arrivé, et que les générateurs de secours tombent en panne, ce qui est déjà arrivé, ça pourrait conduire à explosion et à des rejets massifs.

Dans le procédé de retraitement du combustible nucléaire mis en œuvre à l’usine de la Hague, le combustible est dans un premier temps cisaillé, puis dissout. Les solutions de dissolutions font l’objet d’un traitement chimique complexe pour en extraire les matières valorisables que sont l’uranium et le plutonium. À l’issue de ces étapes, les solutions ne sont plus qu’un concentré de substances radioactives non valorisables : les produits de fission. Les solutions feront l’objet d’ultimes traitements, et d’étapes de concentrations avant d’être vitrifiées pour produire les déchets à vie longue.

Ces solutions de produits de fission étant extrêmement radioactives, elles nécessitent de prendre en considération différents risques. Deux risques nous intéressent ici, il s’agit du risque de radiolyse, et du risque d’échauffement.

La radiolyse est la dissociation, sous l’effet des radiations, des molécules du solvant. Ce sont en particulier les atomes d’hydrogène qui ont tendance à se faire ainsi arracher aux atomes d’oxygène (dans l’eau) ou d’azote (dans l’acide nitrique). Atomes d’hydrogènes qui vont éventuellement se recombiner entre eux pour former du dihydrogène, un gaz qui, s’il s’accumule, induit un risque d’explosion. Ce ne sont pas les produits de fission à proprement parler qui sont donc explosifs, mais ils induisent un risque d’explosion par le dihydrogène qu’ils émettent par radiolyse. Pour maîtriser ce risque, la solution est plutôt rustique : injecter de l’air dans les équipements contenant des produits de fission. L’hydrogène va se diluer dans l’air, être drainé par la ventilation, et donc ne jamais s’accumuler jusqu’à des concentrations permettant son inflammation ou son explosion. Naturellement, des dispositions complémentaires viennent assurer la fiabilité de l’approvisionnement en air (redondances…), de la ventilation (tirage naturel…) et permettre de remédier à une perte d’approvisionnement en air de dilution. Mais il n’est pas sujet ici de reproduire une démonstration de sûreté, simplement d’expliciter le risque lié à l’hydrogène de radiolyse et indiquer qu’il est connu et pris en compte.

L’échauffement, quant à lui, est lié à la chaleur produite par les radiations. Les équipements contenant des produits de fission doivent être refroidis pour maintenir leur température à un niveau stable, avant tout pour éviter que les solutions n’entrent en ébullition. Car un tel phénomène conduirait au passage de nombreux produits de fission à l’état gazeux (ou aérosols) qui seraient alors emportés par la ventilation des équipements, conduisant à des rejets radioactifs excessifs dans l’environnement. Dans un scénario plus extrême, si l’ébullition produit davantage de gaz que la ventilation ne peut en extraire, les équipements peuvent être amenés à monter en pression, jusqu’à, éventuellement, leur rupture. Enfin, dans certains cas, une élévation de température peut conduire à des réactions chimiques indésirables. Comme l’air de dilution de l’hydrogène, le refroidissement fait l’objet de mesures de fiabilisation, de surveillance, et de remédiation en cas de défaillance.

Ce que vous aurez probablement constaté, c’est que je distingue d’une part l’explosivité liée à l’hydrogène, d’autre part la question du refroidissement. Parce que, de mes recherches, ne ressort aucune étape du procédé, concernant les produits de fission, dans lequel on refroidirait pour éviter une explosion. Selon moi, l’affirmation « Ces produits sont extrêmement explosifs, tellement explosifs qu’on est obligé de les refroidir en permanence dans des cuves géantes » ne repose sur rien.

Un twittos habile a suggéré une explication me semblant vraisemblable. Il avait souvenir d’articles de presse datés de 2017, qu’un autre twittos a retrouvés, sur un incident déclaré à l’usine de la Hague : une élévation de température dans une cuve de produits de fission à cause d’un problème de brassage. On est assez loin du scénario décrit dans l’interview dont nous parlons, mais on n’a pas plus proche. Sinon, encore un autre twittos a suggéré que le journaliste-auteur a pu simplement mélanger « ébullition » et « explosion », mais c’est une hypothèse peu charitable.

Cependant, l’avis d’incident sur le site de l’ASN, mentionne un risque de précipitation chimique (formation d’agglomérats de matière solide) en fond de cuve en cas de perte du brassage. La conséquence éventuelle serait alors que, localement, au niveau de ce précipité, la température pourrait augmenter jusqu’à perforer le fond de la cuve et provoquer sa vidange. Cependant, ce scénario était lointain, la température étant restée à 24 °C, loin du seuil d’alerte de 50 °C, et encore plus loin de températures dangereuses pour le métal de la cuve. Et, quand bien même, le risque aurait été celui d’un déversement de produits de fission dans le local où est implantée la cuve, pas d’explosion.

Enfin, signalons que la cuve dont il est question contenait des produits de fission issus du retraitement de combustibles anciens, ceux des réacteurs graphite-gaz (UNGG) dont le dernier a été arrêté en 1994. La vitrification des dernières solutions de produits de fission de combustibles UNGG s’est achevée en fin 2020.

Non, il me semble vraiment difficile d’exclure l’hypothèse que Geoffrey Le Guilcher affabule totalement, concernant cette histoire de produits de fission.

Et ça ne s’améliore pas dans la quatrième partie…

tristankamin

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La Pierre Jaune, Pt. II.

9 février 2021 à 00:35

La première partie de cet article est à ce lien. Ce qui suit est le script, commenté, de la vidéo de Konbini mentionnée dans le précédent billet et rappelée ci-dessous.

"Un attentat contre le site nucléaire de La Hague serait au moins 7 fois plus grave que Tchernobyl" | La centrale est-elle assez sécurisée en cas d'attaque terroriste? Geoffrey Le Guilcher l'a imaginé dans un scénario catastrophe et rappelle les recommandations en cas d'accident. pic.twitter.com/twqbjoyXmd

— Konbini news (@konbininews) February 3, 2021

La plupart de mes sources sont en lien hypertexte au fil du texte. Petite parenthèse sur une autre source :

Pour les sujets relevant de la sûreté nucléaire concernant spécifiquement le site de la Hague, je me suis appuyé sur des documents mis à disposition du public lors d’enquêtes publiques concernant des modifications réglementaires des installations. Par nature de ces documents, les informations qu’ils contiennent sont publiques. Cependant, entre deux enquêtes publiques, les documents ne sont pas laissés à disposition du public. Il me semblait les avoir trouvés, fut un temps, sur le site de l’ASN, mais pas moyen de retrouver sur quelle page. Je les avais enregistrés en local, mais donc ne m’autoriserai pas à les diffuser. Ce sont donc des sources que, j’en ai conscience, vous ne pourrez pas vérifier, mais si un point ou un autre vous semble nettement contestable, faites moi signe, et nous chercherons éventuellement une source publique à l’appui de mes affirmations. Enfin, je me suis notablement appuyé sur mes connaissances de cours et expériences professionnelles quant à la sûreté nucléaire donc en ces cas… Pas de source externe, mais même chose : si besoin, on peut creuser. Bonne lecture !

En cas d’attentat sur l’usine nucléaire de la Hague, l’État français a admis que les conséquences pourraient être, au bas mot, au moins 7 fois pires que Tchernobyl. On ne pourrait plus boire l’eau du robinet, on ne pourrait plus boire l’eau qui tombe du ciel… Le premier réflexe c’est de se raser les cheveux, se raser les sourcils et tous les poils du corps. 

Ces affirmations reviennent à deux reprises dans la vidéo. Nous en discuterons à la deuxième occurrence, lorsqu’elles seront davantage contextualisées, expliquées, justifiées.

L’usine nucléaire de la Hague stocke une quantité de combustibles irradiés absolument phénoménale et on y trouve de tout : de l’uranium, du plutonium, des produits de fission…

Un vocabulaire rigoureux voudrait que l’on dise « entrepose » et non pas « stocke », mais c’est un détail, ici. Pour rappel, la nuance, inscrite dans la réglementation française, réside dans la durée : l’entreposage est temporaire, le stockage est définitif. L’usine de la Hague n’abrite aucune installation de stockage ; en revanche, attenant à l’usine, l’ANDRA (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) assure la surveillance d’un site de stockage de déchets de faible et moyenne activité à vie courte. Mais pour revenir à l’usine Orano, y sont effectivement entreposés uranium, plutonium et produits de fission. Ce sont là les trois principales familles de constituants du combustible usé, et le procédé de cette usine consiste justement à les séparer pour récupérer d’une part les matières valorisées (plutonium) ou valorisables (uranium) et, d’autre part, les déchets. Ces trois constituants sont donc nécessairement présentes en quantités variables dans l’usine, soient entremêlées au sein du combustible en attente de retraitement, soit séparées à l’issue du procédé de retraitement. Et à différentes étapes intermédiaires en cours de traitement.

Bref, jusque là, c’est bon.

La grande faille de cette usine nucléaire, ce sont ses quatre piscines. Dans chacune de ces piscines, il y a des anciens cœurs de réacteurs de centrales nucléaires qui sont en train de refroidir et on estime qu’il y a 2000 tonnes dans chaque piscine de combustible irradié.

En effet, avant retraitement, le combustible usé (c’est à dire, qui épuisé son potentiel énergétique en réacteur) est entreposé dans les piscines de l’usine. Entre 3 et 5 ans en général (auxquels on ajoute préalablement 1 à 2 ans dans les piscines des centrales nucléaires), et bien davantage pour le combustible MOX usé qu’aujourd’hui, on ne retraite pas (et donc qu’on entrepose en attendant de décider de le retraiter ou non).

Il y a effectivement quatre piscines d’entreposage de combustible dans le périmètre de l’usine de la Hague, nommées NPH, Piscine C, Piscine D et Piscine E. Avec près de 10 000 tonnes de combustible entreposées en fin 2016 (9 778 au 31 décembre), l’on serait à une moyenne de 2500 tonnes par piscine. Cette petite mise à jour du nombre est sans implication.

Un simple toit de tôle comme celui d’un hangar pour fruits et légumes les protège. Si un avion tombe sur l’une de ces piscines, le vrai danger c’est qu’il n’y ait plus d’eau autour des combustibles. Un incendie gigantesque pourrait se déclencher et à ce moment-là les éléments radioactifs qui pourraient être relâchés dans l’atmosphère seraient colossaux.

Dans un tel hangar, la tôle a pour but de protéger des intempéries avant tout : pluie, vent, et détritus (d’origine végétale, insecte, animale…). En revanche, il est vrai que des tôles n’assurent pas de fonction structurelle, ou de manière très limitée. Cette fonction est donc reprise par le treillis de poutre soutenant les tôles, la structure de la piscine. Treillis qui est clairement visible dans la vidéo.

Un ancien employé de la Hague préconisait de construire une cathédrale de béton. Il faut étudier ces solutions, essayer de remédier à ce point faible.

En effet, l’on comprendra sans mal que même ce réseau de poutres n’assure qu’une protection limitée contre les agressions, et qu’une tornade ou qu’un projectile massif pourrait en venir à bout. Et face à ce risque, la « bunkerisation », l’enfermement des piscines sous une épaisse coque en béton armé, est une réponse possible. C’est d’ailleurs l’une des réponses qui a été retenue pour une future nouvelle piscine, actuellement à l’étude par EDF.

Effectivement, étudier les vulnérabilités, les risques et leurs conséquences, et chercher à y remédier est une nécessité, et une démarche continue, notamment dans le cadre des rééxamens périodiques de sûreté. En revanche, que la solution de bunkeriser à posteriori n’ait pas été retenue n’implique pas que le risque n’est pas maîtrisé.

Encore faudrait-il caractériser le risque, car vis-à-vis de la chute d’un projectile, un matelas d’eau de quatre mètres d’épaisseur a des propriétés de freinage absolument considérables. Notons également que si les parois aériennes et le toit de la piscine sont en poutres et tôles, les parois du bassin sont autrement plus épaisses et complexes, car naturellement, l’éventualité d’une brèche, peu importe qu’elle soit inopinée ou provoquée par une agression humaine ou naturelle, a toujours été dans les esprits.

Ainsi, il appartient à l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) et à l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire) de challenger Orano sur la tenue des piscines à un accident d’origine interne ou externe ; et il appartient au HFDS (Haut fonctionnaire de défense et de sécurité) et au SGDSN (Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale) de challenger l’industriel sur sa prise en compte des risques de malveillance. Et de prendre ou faire prendre des mesures si nécessaire, ce qui ne semble pas s’imposer à l’heure actuelle, en témoigne l’extrait ci-dessous du Rapport fait au nom de de la Commission d’Enquête sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires (2018).

« L’ensemble de ces mesures semble rendre les installations nucléaires françaises robustes face au risque terroriste :

  • une bonne anticipation. Comme l’indique M. Pascal Bolot, directeur de la protection et de la sécurité de l’État, la directive nationale de sécurité pour le secteur nucléaire traite de l’ensemble des menaces aujourd’hui concevables : « la menace externe liée à des tirs extérieurs, courbes ou directs, vers des centrales nucléaires ; les intrusions malveillantes, qu’elles soient le fait d’ONG ou d’autres organisations (…) ; les menaces internes enfin (…), les menaces cyber« . Cette analyse de la menace est actualisée deux fois par an.
  • des moyens humains significatifs. Aux 1 000 gendarmes des PSPG, s’ajoutent « le personnel de sécurité d’EDF, plus le personnel sous-traitant de sécurité d’EDF, soit des sociétés privées de sécurité, plus des personnes recrutées pour assurer le filtrage à l’entrée et le personnel de sécurité spécialisé d’Orano et du CEA. Cela représente un investissement collectif qui est loin d’être négligeable. » Environ 4 000 personnes se consacreraient à la protection des centrales nucléaires. Toujours selon M. Pascal Bolot, « en comparaison avec d’autres pays, nous sommes, en proportion du nombre de centrales nucléaires, dans le haut du spectre« .
  • des exercices réguliers. Comme l’indique Mme. Régine Engström, « nous menons également une politique d’exercices de sécurité de grande envergure (…). Nous émettons ensuite des recommandations adressées aux opérateurs et dont nous assurons le suivi. Les exercices peuvent servir à orienter la stratégie de réponse à la gestion de crise, orienter les contrôle en inspection, pointer les sujets qui nécessitent des réflexions approfondies ».

Mme. Régine Engström insiste « sur le fait que l’AIEA avait jugé, dès 2011, que le dispositif de de sécurité nucléaire français était solide. Une nouvelle mission de cet organisme, sollicitée par le Président de la République, s’est déroulée du 12 au 28 mars 2018, conduite par neuf experts internationaux désignés par l’Agence. Elle vient de confirmer que le dispositif de sécurité nucléaire français était ‘bien établi et robuste’ « . Enfin, selon M. Nicolas Hulot, ministre d’État, ministre de la transition écologique et solidaire, « si l’on en croit les missions internationales qui viennent évaluer de temps en temps nos propres dispositifs, il faut objectivement reconnaître que nous sommes plutôt bien dotés, mais cela ne signifie pas, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, que le risque est totalement maîtrisé« . »

Vous l’aurez lu ici. Selon Barbara Pompili (auteure du rapport dont il est question ici) et Nicolas Hulot, deux ministres de l’écologie, tour à tour, et anti-nucléaires notoires, la sécurité des installations nucléaires françaises n’est pas un sujet d’alerte, simplement de veille et d’amélioration continue.

Et, pour conclure sur cette partie, vous aurez noté que, si Geoffrey Le Guilcher a raison d’affirmer que « Il faut étudier ces solutions, essayer de remédier à ce point faible », l’organisation de la sûreté et de la sécurité nucléaires en France ne l’ont pas attendu pour y penser.

On se retrouve dans une troisième partie pour la suite de l’interview…

tristankamin

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La Pierre Jaune, Pt. I.

7 février 2021 à 14:07

Nous sommes en février 2021, et vient de paraître aux éditions Goutte d’Or un roman de Geoffrey Le Guilcher, La Pierre Jaune.

Un jour de forte pluie, Jack surgit à la Pierre Jaune, lieu-dit d’un village breton. Cet homme tatoué au strabisme prononcé rend visite à son nouvel ami membre des Jauniens, une communauté d’activistes. À 200 km de là survient un spectaculaire attentat contre l’usine nucléaire de la Hague. Pluies acides, radioactivité, la Bretagne compte parmi les zones à évacuer. Par entêtement, les Jauniens décident de rester sur leur presqu’île. Au nom d’un motif inavouable, Jack les imite. Une étrange survie débute.

Je ne suis pas critique littéraire, loin s’en faut, et admets sans mal que des infrastructures existantes puissent servir de prétexte, de la manière aussi fantaisiste que vous le souhaiterez, à un scénario par exemple post-apocalyptique.

Cependant, la médiatisation de cet ouvrage interpelle.

Marketing

Le résumé précédent, je le comprends ainsi : l’histoire narrée dans La Pierre Jaune a comme élément déclencheur un accident nucléaire d’origine terroriste dans l’usine de retraitement de la Hague. On présentait cette usine sur ce blog il y quelques mois : Visite guidée de l’usine de retraitement de la Hague. L’histoire semble porter sur un groupe d’individus contraints à la survie à proximité (relative) du site nucléaire et sous les retombées radioactives de l’accident.

Toutefois, le marketing qui a été mis en œuvre pour communiquer sur la publication du roman s’axe non pas sur les péripéties des personnages, mais sur cet initiateur. Disons le clairement : l’auteur est journaliste de profession et son ouvrage est présenté, implictement ou explicitement comme une enquête sur l’éventualité d’un tel attentat.

J’ai entendu parler de ce roman par cette interview de Slate, présentant quelques extraits du roman.

La menace officielle planant au-dessus de La Hague tombait ainsi à 6,7 fois Tchernobyl. C’est cette hypothèse basse qui est retenue dans La Pierre jaune.

« Un accident grave comme 7 fois Tchernobyl », voilà ce qui semble avoir été identifié par l’équipe marketing de l’éditeur – ou par l’auteur ? – comme étant la punchline sur laquelle devait reposer la campagne de promotion.

Dans Neon Mag, une longue interview de l’auteur. Il y est question d’un classement, par l’auteur, de son roman comme d’un « roman d’anticipation réaliste ». Voilà ma tolérance ébréchée, puisque cette prétention, suffisante pour convaincre le lecteur lambda que ce réalisme sera au rendez-vous, doit reposer sur une solide connaissance et documentation.

J’irai jusqu’à dire que je comprendrais que l’accident postulé ne soit pas réaliste, pour peu que le soit la survie en milieu contaminé, sujet principal du roman. Mais non, on nous dit bien dans cette interview que « l’hypothèse est acceptée et a été calculée ». Oui, l’auteur affirme que son roman est une fiction réaliste basée sur des hypothèses réaliste. Donnant tout son sens à une campagne de marketing basée sur les conséquences éventuelles, évaluées en « fois Tchernobyl » pour que chacun y retrouve les peurs qui le touchent le plus.

☢ Un attentat sur l'usine nucléaire de La Hague, ce serait au moins 7 fois Tchernobyl ☢#LaPierreJaune pic.twitter.com/3p7HipI9MF

— Editions Goutte d’Or (@edgouttedor) February 3, 2021

Tout ce thread, par le compte Twitter de la maison d’édition elle-même, vise à légitimer l’hypothèse de départ.

Et l’on ne sera pas surpris de le retrouver relayé par…

☢1 attentat sur l'usine nucléaire de La Hague, ce serait au moins 7 fois Tchernobyl ☢
C'est le point de départ de #LaPierreJaune roman d'anticipation de @GLeguilcher @edgouttedor
Plongée fictive (mais documentée) dans une France post-catastrophe nucléaire #VendrediLecture pic.twitter.com/KiDByVDs7k

— Greenpeace France (@greenpeacefr) February 5, 2021
Oui, immédiatement, ça devient suspect. Pour le grand public, c’est un gage de sérieux ; pour les initiés, c’est un motif de méfiance maximale et de doute immédiat.

Cet éditeur est, je l’ai appris entre temps dans ce reportage de La Revue des Médias de l’INA, adepte des communications choc. Notons que, tel que je comprends l’article, la maison d’édition se compose de deux personnes ; Clara Tellier Savary et Geoffry Le Guilcher, l’auteur du roman qui nous intéresse ici. Ainsi, alors que jusqu’à présent nous discutions d’une part des choix de l’éditeur, d’autre part des communications de l’auteur, il faut noter qu’en réalité, l’un et l’autre ne sont qu’un.

Mais ce qui m’a le plus marqué dans ce reportage de la Revue des Médias, c’est cette idée-ci :

« On s’est entraînés à résumer le livre en une phrase, en deux phrases, en trois phrases, en cinq phrases »

« Ils mettent autant de soin à préparer un post sur les réseaux sociaux qu’à éditer leurs bouquins »

Vous le voyez, le « 7 fois Tchernobyl » qui a été désigné comme l’accroche taillée sur mesure pour les réseaux sociaux, pour en une phrase, hameçonner un maximum de monde ?

Il ne restait plus qu’à maquiller ceci en journalisme d’investigation, et c’est le média de divertissement Konbini qui s’en est chargé.

"Un attentat contre le site nucléaire de La Hague serait au moins 7 fois plus grave que Tchernobyl" | La centrale est-elle assez sécurisée en cas d'attaque terroriste? Geoffrey Le Guilcher l'a imaginé dans un scénario catastrophe et rappelle les recommandations en cas d'accident. pic.twitter.com/twqbjoyXmd

— Konbini news (@konbininews) February 3, 2021

Sur Twitter et sur Facebook notamment – je ne côtoie pas d’autres RS pour comparer – cette vidéo a été largement diffusée. En cinq minutes, dont, somme toute, moins d’une consacrée au livre, le journaliste-auteur-éditeur expose différents risques, éludant évidemment leur prise en compte pour aller directement aux conséquences éventuelles « selon des experts », pour en expliquer les conséquences apocalyptiques.

Cinq minutes durant lesquelles quasiment rien de correct ou convenablement contextualisé n’est dit.

Un prochain billet sur ce blog sera l’opportunité de regarder de près le script de la vidéo, et ça commence ici.

tristankamin

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Canicule et refroidissement des centrales nucléaires

27 novembre 2020 à 13:48

Cet été avec les coups de chaleur et la canicule, un argument anti-nucléaire s’est de plus en plus souvent imposé. J’aurais dû depuis des mois écrire un billet pour y répondre facilement, plutôt que ré-expliquer à chaque fois… Disons qu’il n’est jamais trop tard ?

De toute façon, c’est un sujet qui va ressortir tous les étés à minima, donc ça servira forcément. Par ailleurs, j’avais déjà regroupé plusieurs sources et ressources sur le sujet dans ce thread ci-dessous.

Regroupement de #thread #canicule #nucléaire #sécheresse #eau tout ça tout ça. https://t.co/espQXVYIPT

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) August 4, 2020

Celui d’aujourd’hui vient en synthèse et complément… Et je vais un peu plus développer sur la question de la sûreté. Allons-y !

On va se mettre en situation avec un réacteur de 1500 MW de capacité (les plus puissants en service en France en attendant l’EPR, et dans le monde derrière les EPR de Taishan), soit 4270 MW de chaleur.

Ah oui parce qu’il faut rappeler ceci : la fission nucléaire, et donc un cœur de réacteur nucléaire, ne produisent pas d’électricité. Ils produisent de la chaleur, dont un tiers environ est convertie en électricité par un système vapeur/turboalternateur. Il faut donc un réacteur qui dégage 4270 MW de chaleur pour générer 1560 MW d’électricité, dont 60 servent à faire fonctionner le réacteur –> 1500 MW d’électricité sont donc apportés au réseau. Et 2710 MW de chaleur doivent être dissipés dans l’environnement.

Pour ça, deux solutions : soit un échange air/eau dans des tours aéroréfrigérantes, avec une fraction de l’eau qui est évaporée et donc un appoint qui est fait en prélevant l’eau d’un cours d’eau. L’avantage, ça ne nécessite pas de gros débit d’eau et ça ne réchauffe quasiment pas l’eau du cours d’eau, mais par contre, ça en évapore une partie. Et une tour, ça prend de la place, et (donc) ça coûte. Deuxième option, un échange eau/eau avec l’eau de l’océan, de la mer, ou d’un cours d’eau. Là, il faut pouvoir prélever un gros débit, mais on en restitue l’intégralité à la source, sans rien évaporer. Par contre on la restitue plus chaude de quelques degrés.

À noter, parfois on écrit MWth pour préciser qu’il s’agit de puissance thermique, et MWe pour la puissance électrique. Dans ce thread, je préciserai explicitement à chaque fois (mais on va surtout parler de puissance thermique de toute façon).

Pour commencer à mettre quelques chiffres sur tout ça : pour évacuer 1000 MW de chaleur, il faut évaporer environ 380 kg d’eau par seconde. Et sans évaporation, il faut chauffer de 1°C un débit d’eau de 240 tonnes d’eau par seconde. Ou 120 tonnes/s, mais de 2 °C. Ou 80 tonnes/s, mais échauffées de 3°C. Etc. On retiendra 2 °C d’échauffement dans la suite.

Maintenant, quels impacts de la canicule sur la production de nos centrales ? Et bien il faut avoir en tête que les centrales ne peuvent ni évaporer une trop grosse partie de l’eau qu’elles prélèvent, ni trop échauffer l’eau en aval par ses rejets de chaleur. En effet, des réglementations environnementales limitent l’impact qu’EDF peut s’autoriser à avoir sur les cours d’eau, sur leur débit et sur leur température. Pour des raisons de protection de la biodiversité aquatique (ou marine, le cas échéant), et parfois par nécessité des utilisateurs de l’eau en aval.

Donc dans les faits, quand le débit du cours d’eau devient trop bas, ou quand la température en amont devient trop haute, les centrales ne peuvent plus rejeter toute cette chaleur. Évidemment, elles ne vont pas « accumuler » cette chaleur : elles vont simplement moins en rejeter, en réduisant la puissance du cœur, et donc la production de chaleur et d’électricité.

Dans le cas limite, elles sont mises à l’arrêt complet. Et tout ceci a un coût pour le producteur, puisque les centrales coûtent toujours, mais ne produisent plus donc ne rapportent plus d’argent. Ça, c’est le problème d’EDF. Et depuis des années, l’impact des coups de chaleur sur la production est assez marginal, et même s’il devait augmenter sensiblement avec le réchauffement climatique, pas de signal d’alarme de ce côté à ma connaissance.

Maintenant, oublions le sujet de la rentabilité des centrales et parlons sûreté. Est-ce qu’on ne va pas droit vers un accident nucléaire, si on n’a plus assez d’eau pour refroidir le réacteur ? C’est là qu’il faut avoir le réflexe de garder son sang-froid et de raisonner posément. On parle d’une insuffisance pour dissiper les 2710 MW de chaleur de notre réacteur en production à pleine puissance.

On l’a dit, la première chose à faire, c’est de baisser la puissance, puis si besoin, d’arrêter le réacteur. À ce stade-là, la question de la sûreté ne se pose pas. Elle ne se pose qu’une fois le réacteur arrêté. Autrement dit, si problème de sûreté il y a, évidemment, on va commencer par mettre le réacteur à l’arrêt ! Et on n’aura plus à évacuer que ce qu’on appelle la « puissance résiduelle ». Ce sont quelques MW de chaleur qui proviennent non pas de la réaction en chaîne, que l’on a arrêtée, mais de la désintégration spontanée des matières radioactives.

Et cette puissance va décroître rapidement avec la disparition des radionucléides à vie très courte, les plus radioactifs, puis décroître plus lentement à cause de ceux à vie longue, moins radioactifs, mais dans la durée.

Si on repart de notre réacteur, initialement, on avait 4270 MW de chaleur produite dans le cœur, dont 2710 à évacuer. Soit environ 1 tonne d’eau à évaporer par seconde, ou 325 t à réchauffer de 2 °C à chaque seconde.

On le met à l’arrêt. Soit progressivement si on le peut (ça prend quelques heures au bas mot), soit brutalement par un arrêt d’urgence. On va retenir ce second cas, plus cohérent si on raisonne en situation de risque sûreté.

Au déclenchement de l’arrêt, en l’espace d’une poignée de secondes, la réaction en chaîne est coupée. Ne reste que la radioactivité du combustible. Au fur et à mesure que les radionucléides dont les demi-vie sont inférieures à la seconde disparaissent, la puissance chute drastiquement à 10%, puis 5% de la puissance du réacteur. Après une minute, on n’est déjà plus qu’à 100 MW de puissance thermique. Évidemment, il n’y a plus de production d’électricité à ce moment-là, donc il ne faut pas évacuer les deux tiers mais la totalité de cette chaleur. Par échauffement d’eau de 2°C, en l’espace d’une minute, on est donc passés d’un débit de 325 t/s à… 12 t/s nécessaires.

Un quart d’heure après l’arrêt, il reste 60 MW à évacuer -> 6,6 t/s. Au bout d’une heure, 40 MW, 4,8 t/s. Après 24h, 18 MW, 2,2 t/s.

Je pense qu’une élévation de température ou une chute du débit qui nécessite d’en arriver à l’arrêt d’urgence de la centrale, on peut assez raisonnablement imaginer qu’elle serait anticipée au moins un jour à l’avance. Donc je propose de comparer les 325 t/s à pleine puissance aux 2,2 t/s nécessaires au refroidissement du cœur à l’arrêt, donc au maintien de la sûreté.

Autrement dit, quand, pour des raisons de températures ou de débit, le réacteur ne peut plus prélever ses 325 t/s nécessaires à son fonctionnement, et que donc on envisage sa mise à l’arrêt… On est plus de cent fois supérieur au débit nécessaire pour les fonctions de sûreté.

De manière plus vulgarisée : quand les médias et antinucs s’alarment parce qu’on met des réacteurs à l’arrêt en jouant sur les risques et la peur, en réalité, on a rogné dans moins d‘1% de la marge de sûreté.

Et avant d’en être à avoir un véritable problème de sûreté en raison de la température ou du débit de l’eau en cas de canicule… On va devoir attendre quelques degrés de réchauffement climatique de plus. On aura d’autres problèmes d’ici là. Et le temps de voir venir. Par ailleurs, si vraiment on en arrivait à rogner toutes les marges et avoir un risque de fusion du cœur, je ne doute pas qu’on trouvera acceptable d’évaporer davantage d’eau, quitte à, tant pis, aggraver l’impact de la chaleur sur l’écosystème. (Parce que oui, j’ai la conviction intime que moins d’eau est moins pénalisant pour la biodiversité aquatique que ne l’est un accident nucléaire grave, étonnant, non ? 😉 Mais on est si peu susceptibles d’en arriver là, de toute façon…).

Histoire de donner quelques derniers chiffres sur le « cas limite », une semaine après l’arrêt du cœur, il resterait 10 MW de chaleur à évacuer. En l’évaporant, un débit de 4 kg/s d’eau suffirait…

S’il y a des enjeux de sûreté, ils concernent plutôt la suffisance des capacités des systèmes de refroidissement et la tenue des équipements à la chaleur, pas le débit ou la température de la source froide. Et ça, ça s’étudie à la conception et aux réexamens de sûreté, ça fait partie de la vie normale d’un site nucléaire que de vérifier si les équipements sont adaptés à l’évolution des conditions extérieures. C’est un sujet ASN/Exploitants classique.

Pour conclure, oui, le nucléaire est compatible avec un monde qui se réchauffe… Aussi bien le nucléaire français que les réacteurs qui se construisent ou sont planifiés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, par exemple. S’il y a besoin, ça n’a rien de honteux, on réduit la puissance ou on arrête quelques réacteurs quelques jours à quelques semaines par an, c’est tout. Et c’est dans l’optique de protéger l’environnement en cas de fortes chaleur, pas parce que le réacteur est incapable de se refroidir, encore moins annonciateur d’un risque d’accident nucléaire.

C’est clair ?

tristankamin

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Il y a plus de déchets radioactifs en France que ce que dit l’inventaire officiel, selon l’Autorité de sûreté nucléaire

22 octobre 2020 à 20:16

Tout un dossier sur les nouveautés sur l’uranium appauvri, cette matière nucléaire que l’ASN demande à reclasser en déchets.

Pourquoi ?

Quelles implications ?

Est-ce que Greenpeace France avait début depuis le raison ?

https://lenergeek.com/2020/10/16/trois-cent-mille-tonnes-de-dechets-radioactifs-dissimules-par-lindustrie-tribune/

Un grand merci à L’Energeek pour avoir publié ce que je leur ai proposé ! !

tristankamin

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Du charbon en France en plein été 2020

22 octobre 2020 à 20:06

Sinon j'vois plusieurs articles de ce jour et des tas de gens qui s'indignent du redémarrage de nos quelques centrales à charbon.

Elles ont redémarré depuis le début du mois en fait.
#thread du pourquoi de quoi de tout ça.

Image @eCO2mixRTE pic.twitter.com/pAgYx8wNYQ

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) September 18, 2020

Pour commencer, nous arrivons à l’automne. A l’automne, on a toujours pas mal de maintenance de réacteurs nucléaires, toujours dans cette idée de maximiser la disponibilité quand viendra l’hiver. Même idée pour les barrages : on garde l’eau pour l’hiver.

Par contre, à cette période, on a des températures qui peuvent redescendre (bon, pas cette année) et une activité économique qui redémarre avec la rentrée.

Des capacités de production limitées donc, et une consommation qui redémarre : on fait appel aux fossiles (gaz, charbon) et aux importations. C’est assez courant, chaque année. Même si je dirais plutôt octobre et novembre que septembre, d’habitude. Cette année, seulement, ça va moins bien que d’habitude. Il y a quelques très médiatiques réacteurs arrêtés ou limités en puissance en raison du climat (chaleur ou débit de l’eau) mais c’est anecdotique, ça.

Le gros du problème vient bien d’une disponibilité particulièrement basse du parc nucléaire, mais pas pour ces raisons.

Vous avez entendu parler de l’épidémie l’hiver dernier ?

Elle a eu des conséquences sur le fonctionnement du parc nucléaire. Le moins grave, c’est une moindre production (car faible demande), donc une moindre usure du combustible, donc un décalage des plannings de rechargement des cœurs.

Le plus grave, c’est un décalage des maintenances qui pouvaient l’être, pour éviter notamment d’exposer les personnels au virus sur les chantiers. Les maintenance bien planifiées se retrouvaient un peu n’importe comment. En l’état, ça aurait eu des conséquences graves sur la disponibilité du parc cet hiver. Et il n’était pas garanti qu’on passe l’hiver sans avoir recours a des mesures drastiques pour éviter le blackout. EDF, en coordination avec RTE et le gouvernement, a réétudié tous ses plannings pour réduire au maximum l’impact sur la disponibilité hivernale du parc. Avec succès. Je vous laisse regarder ce graphique et tout le thread qui suit :

D'après @rte_france, la disponibilité du parc nucléaire sera une vraie question pour passer le prochain hiver. Toutefois, la révision du plan de maintenance a permis de réduire l'écart de disponibilité de 15 à 6 GW. L'hydraulique est quant à lui complètement opérationnel pic.twitter.com/P9AqgpYGkH

— Nicolas Goldberg (@GoldbergNic) June 11, 2020

Graphe plus exhaustif :

Si si pic.twitter.com/ZU4B4kSUSD

— Nicolas Mounier (@nmounier16) September 16, 2020

Vous le voyez, éviter la cata pendant l’hiver nous contraint a être plus secs cet automne. RTE a d’ailleurs annoncé qu’une grosse vague de froid précoce (c’est pas trop la mode par chance) en novembre pourrait nous mettre en difficulté.

Voilà. Vous savez pourquoi on brûle du gaz, du charbon, et pourquoi on importe du courant en quantités en ce moment. Y’a une part de normalité, une part de covidisme. Et j’ajoute aussi que covid ou pas, beaucoup de réacteurs sont en maintenance en raison d’une concordance de visites décennales de pas mal de tranches. Enfin, on ne manquera pas de mentionner des grosses défaillances (les deux réacteurs de Flamanville dont les arrêts ne finissent plus) et l’arrêt évitable des deux réacteurs de Fessenheim. Deux événements qui, sans être significativement impliqués dans le naufrage, tirent quand même le navire vers le bas.

Ah, oui, et la disponibilité éolienne est… Normale pour une période chaude. C’est a dire pas bonne. Et le soleil ne brille toujours pas la nuit.

Si ça peut vous rassurer, concernant les émissions de CO2 de ce gaz et ce charbon qui brûlent, je me dis que c’est du gaz et du charbon qu’on s’évite de brûler cet hiver. Donc c’est juste un déplacement dans le temps des émissions qu’on aurait hélas faites dans tous les cas.

tristankamin

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Royaume-Uni : Réflexions sur le financement du nouveau nucléaire

22 octobre 2020 à 18:51

D’après un article de World Nuclear News.
Dans le présent billet, les passages en italique sont directement traduits depuis l’article. Les passages en caractères romans sont de mon fait.

« L'industrie de l'#éolien offshore a réalisé un travail admirable de réduction des coûts de production, mais les coûts du transport, de la distribution et de l'équilibrage demeurent élevés. »

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) August 15, 2020

L’industrie de l’éolien offshore a réalisé un travail admirable de réduction des coûts de production, mais les coûts du transport, de la distribution et de l’équilibrage demeurent élevés. Ce qui affecte véritablement les factures des consommateurs au Royaume-Uni est un mélange compliqué du coût propre au moyen de production (le nucléaire est beaucoup plus cher à construire), le coût d’opération de la technologie (le nucléaire est peu coûteux), et le coût du transport, de la distribution, et de l’équilibrage du système.

Et parce que c’est complexe, cela s’accorde mal au discours médiatique, qui tend à laisser entendre que le seul coût de la production de l’éolien offshore versus celle du nucléaire est une comparaison pertinente. La question pour le consommateur est : « qu’est-ce que ça coûte d’avoir un système électrique bas-carbone dans lequel on peut allumer la lumière une nuit sans vent ? » C’est le coût du système qui permet cela.

Julia Pyke, directrice Régulation économique et financements du projet Sizewell C, EDF Energy, Royaume-Uni (RU), pour World Nuclear News.

Extraits choisis.

En tant que copie de la centrale du Somerset [Hinkley Point C], Sizewell C constituera l’unité 3 et l’unité 4 de la flotte britannique d’EPR, et devrait coûter environ 4 milliards de livres Sterling de moins à construire. Le coût de construction de Sizewell C est d’environ 20 G£, dont 10 sont pour ce que j’appelle le « stuff » : l’acier, les équipements, les agrégats, les câbles, etc. Si vous savez exactement ce que vous construisez avant de démarrer, vous savez combien coûte le « stuff ». Les 10 autres milliards de livres, c’est le coût du travail, qui se subdivise en deux : les coûts de génie civil et de terrassement, et le coût d’installation des équipements. À Sizewell, nous prévoyons d’employer les mêmes équipes de supervision, ainsi que les mêmes sous-traitants de premier rang, afin qu’ils apportent leurs connaissances acquises à Hinkley Point. Et, évidemment, nous aurons une large main d’oeuvre et une supply chain locales, apportant d’immenses retombées au Suffolk.

Ainsi, s’ils ont pu réduire le temps d’installer les ferraillages de 45% sur la tranche 2 d’Hinkley Point C, on attend d’eux qu’ils démarrent avec une productivité encore accrue à Sizewell.

Toutes sortes de mégaprojets sont connus pour avoir dépassé leurs budgets et délais. Mais en pratique, et même si la presse ne le rapporte pas, Hinkley Point C est dans les temps. Ce qui a pris du retard était la procédure administrative pour autoriser le début de la construction. Mais depuis que celle-ci a démarré en 2015, tous les jalons ont été atteints à temps

Julia Pyke vante dans cette tribune les mérites de l’effet de série observé déjà entre les deux premières tranches de HPC, et donc attendu pour les tranches de Sizewell C. S’il semble admis qu’un EPR coûte dans les 10 milliards de £ et guère moins, l’effet de série n’en demeure pas moins réel, même si en dessous des attentes. En revanche, sur la vitesse de réalisation du chantier, l’effet de série est extrêmement marqué et encourageant.

Néanmoins, au-delà du coût de construction, il y a un gros enjeu de réduction du coût de l’argent. Pour rappel, HPC est financé grâce à un système extrêmement avantageux, le Contract for Difference (CfD).

Pendant 35 ans, la production des EPR bénéficiera d’un tarif garanti, élevé (105 £/MWh de mémoire). Quand EDF vend sur le réseau en-dessous de ce prix, l’État britannique paye la différence. Comme pour l’éolien et le solaire, en général. Et si le prix de marché est au-dessus, c’est EDF qui reverse la différence. C’est aussi ce système qui est prévu, en France, pour les premiers 3 GW d’éolien offshore, par exemple. Pour l’un et l’autre avec des tarifs garantis suffisamment élevés pour être sûrs que l’État y perd. Mais ça permet de fournir des garanties, rassurer les investisseurs, bref, permettre l’émergence d’une filière, donc… Admettons, je suppose ?

Mais ce système étant très dénoncé au Royaume-Uni (en tout cas pour le nucléaire), il n’est pas prévu de le reprendre pour Sizewell.

Le modèle de CfD utilisé pour HPC a été très critiqué par le National Audit Office, et ce parce que le coût de l’argent est prédominant dans le coût de l’électricité nucléaire pour le consommateur. Ce n’est pas, malgré l’attention médiatique sur ce point en général, le coût de construction.

Si la construction de Sizewell C est financée sur le même modèle que les lignes de transport, c’est à dire dans les termes du Regulated Asset Base (RAB) dont bénéficie Scottish and Southern Electricity Network, alors Sizewell C coûterait au consommateur environ 40 €/MWh.

Le coût de l’argent dépend du niveau de risque qu’il est considéré honnête d’imposer aux investisseurs. Il s’agit de trouver un équilibre entre le maintien bas des coûts de construction et le coût d’ensemble de l’électricité pour les consommateurs. Nos modèles montrent que si la production nucléaire au RU peut être assurée à environ 75 €/MWh, alors le coût de l’électricité pour le consommateur est à la baisse. Parce que l’on ne compare pas le nucléaire à l’éolien ou au solaire… Mais l’on compare le nucléaire avec d’autres moyens de produire du courant quand le vent ne souffle pas.

Les pays n’ont pas tous besoin de recourir au nucléaire, mais tous ont besoin d’un système robuste de production bas-carbone. Dans certains pays, il n’y a aucune solution évidente pour cela, à part le nucléaire, et donc d’avoir un système capable de faire la différence entre « est-ce que l’éolien offshore est une bonne chose ? » (oui, ça l’est) et « est-ce qu’ajouter plus d’éolien offshore en Allemagne quand ils persistent en même temps à ouvrir des centrales à charbon et fermer des centrales nucléaires est une bonne chose ? » (non, ça ne l’est pas). C’est une approche limitée qui est adoptée par les moyens de notation, et un pas en direction d’une approche plus systématique : « est-ce que cela permet un système bas-carbone et à bas-coût ? », qui serait bien plus productive pour le climat.

Je vous passe le paragraphe sur le risque politique qui est globalement assez semblable au risque pour les investisseurs. Notez tout de même qu’au RU, les autorités poussent elles-mêmes à dupliquer HPC à Sizewell. Plutôt rassurant pour les décideurs en plus des financiers. Parce que ça laisse entendre que l’autorité de sûreté en particulier devrait ne pas changer ses exigences en cours de route… Et ce qui a été acquis a grand peine à HPC sera quasi-automatiquement acquis pour Sizewell. Mais venons-en à une modeste mais intéressante révélation.

Nous croyons en un mix optimal avec toutes les technologies favorables, mais une chose que nous faisons à Sizewell, en plus de considérer son usage pour l’électricité, est de placer les vannes pour être sûrs de pouvoir en soutirer la chaleur à différentes températures. Cela signifie que, alors qu’au RU nous n’utilisons que 30% de la chaleur produite par une centrale nucléaire pour en faire de l’électricité, il y a un énorme potentiel d’utilisation du nucléaire pour la production d’hydrogène en coopération avec l’éolien offshore, en utilisant la chaleur nucléaire pour assister la production d’hydrogène en assurant une électrolyse aussi efficace que possible, pour un usage dans les procédés industriels, le refroidissement de data centers, et même les réseaux de chaleur urbains.

tristankamin

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Bilan 2019 du nucléaire mondial

21 octobre 2020 à 19:39

21 Juillet 2020, la World Nuclear Association a mis à jour sa base de données du parc nucléaire mondial et, en particulier, depuis la base de données PRIS de l’AIEA, les bilans de production nucléaire de chaque réacteur en 2019.

Ouiiiiiiiii !

La World Nuclear Association a enfin mis à jour sa base de données sur les réacteurs nucléaires. On a les bilans des productions pour 2019 ! Faisons le point. #thread #nucléairehttps://t.co/xZhijBi7Vd pic.twitter.com/tOMQjaoxyP

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) July 21, 2020

Premières connexions au réseau

Les derniers réacteurs a avoir été connectés au réseau en 2019 furent les deux réacteurs de 32 MWe de l’Akademik Lomonosov, la centrale flottante russe.

Rappelons que le « MWe », pour « Mégawatt électrique », indique la puissance électrique qu’est capable de délivrer un réacteur nucléaire (avec ses équipements, le tout constituant une « tranche »). La puissance électrique en MWe se diffère de la puissance thermique, notée MWth, qui indique la quantité de chaleur produite par le réacteur par unité de temps. Parce que la plupart des centrales nucléaires ont un rendement thermique -> électrique de l’ordre de 33%, la puissance électrique est généralement trois fois plus faible que la puissance thermique.
En général, en l’absence de précision « MWe » ou « MWth », pour une centrale électrique, c’est la puissance électrique dont il est question. Dans ce billet, il sera systématiquement précisé de quelle puissance on parle.

Lancements de chantiers

Seulement cinq chantiers de réacteurs ont été lancés en 2019, mais dans quatre pays différents:

  • Kursk 2-2 en Russie, un VVER-TOI de 1115 MWe
  • Zhangzhoy 1 et Taipingling 1 en Chine, des Hualong One de 1126 et 1100 MWe
  • Bushehr 2 en Iran, un VVER-1000 de 915 MWe
  • Hinkley Point C2 au Royaume-Uni, un EPR de 1630 MWe

Facteurs de charge

Le facteur de charge est le ratio entre la production d’une tranche sur une année et la production qu’elle aurait eu si elle avait été à pleine puissance 24h/24 et 7j/7 pendant l’année. Le facteur de charge d’une tranche nucléaire est réduit par les arrêts pour rechargement du combustible le cas échéant, les arrêts pour maintenance, les défaillances, et les baisses volontaires de puissance pour s’adapter aux besoins du réseau dans certains cas (essentiellement en France).

Un réacteur de 1000 MW, s’il fonctionnait à pleine puissance en permanence, délivrerait 8,77 TWh d’électricité par an. Si son facteur de charge est de 90%, il n’a donc produit que 7,89 TWh. De même, un réacteur de 900 MW qui produirait à pleine puissance en permanence délivrerait 7,89 TWh.

En revanche, dans beaucoup de pays, la puissance des réacteurs a été sensiblement augmentée au fil des années. Mais dans certains de ces pays, le calcul du facteur de charge se fait en considérant la puissance de conception du réacteur. Autrement dit, un réacteur de 1000 MW mais dont la puissance a été augmentée à 1100 MW peut produire jusqu’à 9,64 TWh par an. Admettons qu’il ait produit 9 TWh : son facteur de charge est égal à 9/9,64 soit 93%. Mais certains pays considéreront que c’est à la base un réacteur de 1000 MW, donc avec un maximum à 8,77 TWh, et donc que son facteur de charge est de 9/8,77 soit 103%.

Selon le mode de calcul considéré, un même réacteur produisant la même quantité d’énergie sera donc tantôt déclaré avec un facteur de charge de 93%, tantôt avec un facteur de 103%. Le facteur de charge est donc un mauvais outil pour comparer plusieurs pays entre eux. Je ne vais donc pas détailler ce classement.

En 2019, le top 10 des meilleurs facteurs de charge est occupé par des réacteurs russes (au nombre de 4), américains (5) et japonais (1), avec des facteurs de charge entre 103,2% à 106,6%. Applaudissons la présence d’un réacteur japonais, Takahama 3, parce que l’industrie nucléaire japonaise revient de loin.

Ensuite, le classement qui fait pleurer…

Plus grosses productions entre la mise en service et 2019

Dans ce classement des réacteurs qui ont produit le plus d’électricité depuis leur mise en service et jusqu’en 2019, le top 10 est partagé entre seulement deux pays.

Pour vous donner quelques ordres de grandeur au préalable : la consommation française d’électricité est d’environ 550 TWh (térawattheures, soit 550 milliards de kilowattheures) par an. Dont un peu moins de 400 sont couverts par le nucléaire.
Un EPR qui fonctionnerait avec un facteur de charge de 100% délivrerait, lui, 14 TWh par an.

À la 10è place du classement, le réacteur 2 de la centrale américaine de Palo Verde. Puissance nette à la conception de 1304 MWe, boostée à 1314 MWe depuis. 309,3 TWh produits depuis sa mise en service. Cette centrale, munie de trois réacteurs, fonctionne en plein désert, sans cours d’eau, exposée à des températures dignes de l’Arizona. Pour son refroidissement, 3×3 tours aéroréfrigérantes (trois par réacteur) à tirage mécanique, pour limiter le besoin d’eau. Et le restant d’eau nécessaire, il est importé sur plusieurs dizaines de km du réseau d’eaux usées de la ville voisine de Phoenix, et traité dans une station d’épuration et d’immenssissimes bassins à ciel ouvert. Comme quoi, la chaleur, on s’y adapte – ça, c’est pour tous ceux dont le discours, aujourd’hui, est que le nucléaire est inadapté à un monde qui se réchauffe.

À la 9è place, le réacteur Callaway 1, USA, 1215 MWe (1117 MWe à la conception). 312,7 TWh produits.

À la 8è place, on change de pays pour l’Allemagne. Gundremmingen C est un Réacteur à Eau Bouillante (REB) de 1288 MWe (1249 à la conception). Si vous avez bien lu jusqu’à présent, vous aurez déduit que l’Allemagne, le pays qui incarne dans le monde entier le rejet / la peur / la haine de l’énergie nucléaire possède 5 des 10 réacteurs qui ont produit le plus d’énergie dans le monde, depuis leur conception, et jusqu’à fin 2019. 314,6 TWh pour celui-ci. Ensuite :

  1. Grand Gulf 1, USA, 315,4 TWh
  2. Emsland, Allemagne, 326,6 TWh
  3. Brokdorf, Allemagne, 332,0 TWh
  4. Isar 2, Allemagne, 332,7 TWh
  5. Peach Bottom 3, USA, 338,8 TWh
  6. Peach Bottom 2, USA, 342,4 TWh

Et le champion du monde à fin 2019 est encore un réacteur teuton. Il s’agit de l’unique réacteur de la centrale de Grohnde, un REP de 1360 MWe (1289 MWe à la conception) qui, depuis 1984, a produit 357 TWh d’électricité environ 50 fois moins carbonée que la moyenne de son pays hôte.

La sortie du nucléaire en Allemagne est un immense gâchis à plus d’un titre…

Plus grosses productions en 2019

Cette fois-ci, nous ne nous intéressons pas aux productions entre la mise en service et fin 2019, mais les productions de chaque réacteur pour l’année 2019 seule. Et l’on repart sur un top 10.

10è place

Avec 11,0 TWh produits et un facteur de charge de 89,5%, le réacteur Suédois d’Oskarshamm 3. Un REB de 1050 MWe à la conception, dopé depuis à 1400 MWe.

9è place

Avec 11,0 TWh également et un facteur de charge de 98,3%, le réacteur américain de Nine Mile Point 2. Un REB à nouveau, de 1100 MWe à l’origine et 1277 MWe aujourd’hui. La centrale de Nine Mile Point était à une époque pressentie pour accueillir un EPR américanisé, du temps où l’on rêvait d’exporter l’EPR partout.

8è place

Toujours à 11,0 TWh et avec un facteur de charge de 89,9%, le réacteur américain de Grand Gulf 1, un REB de conception plus moderne que le précédent. Initialement conçu pour 1250 MWe, il affiche 1401 MWe aujourd’hui. Il est le plus puissant réacteur aux États-Unis.

7è place

On monte à 11,1 TWh de production et 100,8% de charge pour le réacteur de Susquehanna Steam Electric Station 1. Encore un REB, le plus ancien modèle sur les trois derniers. 1065 MWe à la conception, 1257 MWe aujourd’hui. Probablement le réacteur au nom le plus long !

6è place

Cocorico ! C’est le réacteur de Chooz B1 en France qui prend la 6è place. Un Réacteur à Eau Pressurisée (REP) de 1455 MWe à la conception, 1500 MWe aujourd’hui, c’est le 3è plus puissant au monde, ex-aequo avec son jumeau Chooz B2. Il a produit 11,1 TWh en 2019, avec un facteur de charge de 84,7%.

Les #Ardennes sont tellement belles vues du ciel ! 🌤 Un grand merci à Bertrand, salarié de la centrale de #Chooz dont la passion de la montgolfière nous permet de profiter de clichés exceptionnels de notre site, niché au cœur de son territoire vallonné 📸💚#LaTêteDansLesNuages pic.twitter.com/TAYupciMqM

— EDF Chooz (@EDFChooz) July 20, 2020

5è place

11,4 TWh à un facteur de charge de 99,3% pour Palo Verde 2, aux USA, que je n’ai pas besoin de présenter une seconde fois.

Clean energy in Arizona is powering a bright future for America! Today, I toured Palo Verde Nuclear Generating Station—our nation’s largest nuclear power plant. pic.twitter.com/Lnf6h9q3js

— Martha McSally (@SenMcSallyAZ) December 13, 2019

4è place

11,5 TWh à 102,7% de charge pour South Texas Project 1, un REP américain de 1250 MWe légèrement boosté à 1280 MWe. Pas de tours de refroidissement ni d’eaux usées pour celui-ci, mais un grand lac de refroidissement de 2800 Ha.

3è place

À la troisième place, on retrouve le REP de Peach Bottom 2, qui est déjà au deuxième rang des plus grosses productions sur toute sa vie. 1065 MWe de base, boosté à 1300 MWe. En 2019, avec un facteur de charge de 101,3%, il a produit 11,5 TWh.

2è place

La médaille d’argent revient à un réacteur français, Civaux 1. 1450 MWe par conception, 1495 MWe aujourd’hui. Un facteur de charge exceptionnel (pour un réacteur français) de 88,6% en 2019 qui lui a permis de délivrer 11,6 TWh. Les deux réacteurs de Civaux occupent à égalité la 5è place des plus puissants réacteurs du monde, juste derrière les deux de Chooz mentionnés précédemment.

Champion du monde 2019

Ça faisait très longtemps que j’avais enfin de faire ce thread. Depuis début janvier 2019 en fait, j’attendais juste d’avoir les infos. Mais une fois qu’on les a eues, j’ai trépigné d’impatience en découvrant que le réacteur nucléaire qui a le plus produit d’électricité en 2019 est… Un EPR !

Taishan 1, ses 1660 MWe (premier rang mondial, à égalité avec son réacteur jumeau Taishan 2) et son facteur de charge de 82,2% a produit 12,0 TWh d’électricité pour le réseau chinois en 2019.

What’else ?

tristankamin

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Le nucléaire, c’est l’abondance, donc l’excès

11 octobre 2020 à 19:21

Ceci est un #thread en 3 parties sur le #nucléaire, la #croissance et les #EnR dans la #TransitionÉnergétique (du secteur électrique).

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) July 15, 2020
Retrouvez ce billet sur Twitter via le tweet ci-dessus

1. Commençons par mettre les gens dans des cases

Selon le philosophe et militant écologiste Dominique Bourg interrogé par France Info :

Le principal risque du nucléaire, c’est aussi la fuite en avant. Le type de société dans lequel on est très destructeur. Il vaut mieux en organiser un autre.

Dans le même article, le chercheur Simon Persico, spécialiste des politiques environnementales, surenchérit :

Les défenseurs du nucléaire sont souvent dans la défense d’une économie très productiviste, favorable à la croissance, alors que les écologistes pensent d’abord à la maîtrise de nos consommations.

Et pourtant, selon moi, qui me considère à la fois écologiste et défenseur du nucléaire, et qui pense que ces deux attributs devraient plus souvent être considérés associés qu’opposés, il est profondément malhonnête d’établit des raccourcis aussi grossier. Pro-nucléaire n’implique pas forcément un souhait ou une croyance en la croissance infinie.

Plus largement, je considère que le recours au nucléaire ne devrait pas être davantage une idée de croissantiste que de décroissantiste, et pas davantage associé à la droite de la politique qu’à la gauche. À mes yeux, le sujet du recours à l’énergie nucléaire transcende ces axes. J’en prends pour exemple deux personnalités pro-nucléaires bien connues en France, Jean-Marc Jancovici, résolument décroissantiste, pour qui la décroissance économique sera délibérée ou subie, mais sera, et Laurent Alexandre, pour qui une croissance économique éternelle stimulée par le progrès technique est une option parfaitement réaliste et souhaitable. Et je note évidemment qu’il en est de même chez les opposants au nucléaire ; certains seront adeptes de la décroissance, de la sobriété, voire d’authentiques lurons de l’effondrement sociétale, et à l’autre extrémité du spectre, des partisans de la fuite en avant, de l’excès, de la croissance : on les reconnaît au fait qu’ils défendent l’éolien et le solaire comme sources d’énergie « gratuite et illimitée ».

Il est, vous l’aurez compris, à mes yeux, complètement insensé de vouloir catégoriser d’un côté « pro-nuc & pro-croissance » et, de l’autre, « anti-nuc & décroissantiste ». Certains franchissent le seuil de l’insensé pour marcher vers la bêtise pure en poussant plus loin cette catégorisation : « pro-nuc cornucopien, technocrate et destructeur de l’environnement » versus « anti-nuc décroissantiste prônant la simplicité du retour à la nature ».

C’est magnifiquement stupide.

Pour l’illustrer de manière plus frappante qu’en citant quelques noms, nous allons voir dans la suite de ce billet un exemple de politique énergétique réelle (pas issue de mon imagination en quête d’un épouvantail), antinucléaire mais pas franchement sobre ni décroissantiste. Au contraire, on parlera plutôt de fuite en avant techniciste en cherchant à compenser l’intermittence des énergies renouvelables tant aimées par de colossales surcapacités de production, une dépendance sans mesure à des moyens de stockage qui, à ce jour, restent à industrialiser, et appelant au recours à tous les artifices qui permettront de piloter la consommation d’électricité à la hausse ou à la baisse selon la météo.

Bref, une fois n’est pas coutume, on va tirer sur l’ambulance et ses sirènes teux-ton.

Le pays Seigneur de la cause anti-nucléaire en Europe, dont les vassaux se nomment Autriche et Luxembourg.

2. Émissions de gaz à effet de Serre en Allemagne

Avant de présenter sa stratégie énergétique à proprement parler, Gauthier vous propose un petit panorama de l’évolution présente et passée des émissions de CO2 de la nation germanique.

C’est ici – et, ayant omis d’en demander l’autorisation, je m’abstiendrai d’en reproduire le contenu dans mon blog. Si passer par Twitter vous révulse, vous pourrez toutefois retrouver le contenu de ce thread à cette adresse.

Je suis tombé aujourd'hui sur cette petite phrase d'@YvesMarignac (@nWassociation) tirée de cet article de @franceinfo:https://t.co/ocvHO4Fm0X

Cette déclaration est particulièrement fallacieuse pour plusieurs raisons.#Thread ⬇
1/.. pic.twitter.com/DfIbxF18Qv

— Le Trappiste 🌍🤔 (@le_trappiste) July 15, 2020

Mais si vous souhaitez vous contenter d’un résumer – ce n’est pas rédhibitoire pour lire la suite – notez simplement que l’Allemagne n’a aucune fierté à tirer de sa trajectoire passée d’émissions de gaz à effet de serre, et qu’il serait osé de tirer fierté de sa trajectoire courante.

3. L’électricité allemande de demain

3.1. Vue d’ensemble

Le site http://energy-charts.de du Fraunhofer Institute, permet de suivre en quasi temps réel le mix électrique allemand, et fournit une foultitude de données plus macro sur leur parc électrique. Et, depuis peu, il présente aussi l’évolution du parc électrique dans ce qui est le scénario de référence de l’Institut. Avec les objectifs suivants :

  • Sortie du nucléaire en 2022
  • Sortie du charbon en 2038
  • Neutralité carbone du système électrique en 2050 et de la quasi-totalité du système énergétique.

Le site présente d’autres scénarios, dont l’un à acceptabilité sociale réduite, et l’autre à neutralité carbone de tout le système énergétique, par exemple. Mais je ne vais parler que du scénario « Reference« , qui colle aux trois objectifs sus-cités.

Et voilà en une image ce qu’on peut en tirer.

Kolossal, n’est-ce pas ?

Le parc électrique allemand s’est vu multiplié par deux entre 2000 et 2020, il est question d’encore multiplier par deux d’ici 2030 et encore par deux d’ici 2045. Ne parlez plus de sobriété ou de décroissance : on va bourrer les surcapacités en éolien et en solaire pour en compenser l’intermittence. Et malgré tout, il va falloir augmenter la capacité de production de base pilotable (celle qui peut produire tout le temps, en continu et à la demande) qu’on va ambitionner, à terme, d’alimenter au bois et aux carburants issus du Power-to-Gas (les « convertisseurs » se répartissent entre PtG et batteries). Mais voyons plus en détail.

3.2. Énergies mineures

Commençons par ce qui n’est pas présenté par le Fraunhofer. Nucléaire, biomasse, hydraulique et fioul. Faute de données, j’ai fait des hypothèses assez simples. Pour le nucléaire, je me tiens au calendrier de fermetures actuellement en vigueur. Je fais l’hypothèse du maintien à valeur constante de la capacité de production d’électricité à base de biomasse et d’hydraulique. Quant au fioul, un peu arbitrairement, je suppose qu’il va réduire linéairement entre 2020 et 2035, année à laquelle il aura disparu. De toute façon, pour ces trois moyens de production, on va parler de quelques gigawatts de capacité, sur un parc de plusieurs centaines, donc mes possibles erreurs ne changeront pas la donne. Et pour le cumul des capacités en nucléaire, biomasse, hydraulique et fioul, l’évolution est la suivante :

Comprenez bien que je vais vous montrer ici et par la suite des graphiques qui indiquent non pas le parc à un instant donné, mais sa variation d’une année sur l’autre. Par exemple, sur ce graphique précédent, une réduction du parc nucléaire/biomasse/hydro/fioul de 10,5 GW en 2011, mais moins de 0,5 GW seront fermés chaque année à partir de 2023.

Il n’y a rien de particulier à interpréter sur ce premier graphique. On y retrouve la vague de fermetures de centrales nucléaires en 2011 suite à la catastrophe japonaise de Fukushima-Daiichi, puis, jusqu’en 2019, une compétition entre ouvertures de centrales à biomasse et fermetures de centrales nucléaires ou au fioul, dont résulte une capacité cumulée qui varie à la hausse ou à la baisse selon les années. Puis, en 2021 et 2022, deux nouvelles vagues de fermetures de centrales nucléaires auront lieu. À compter de 2023, on observe une progressive fermeture des centrales au fioul jusqu’en 2035, puis plus aucune variation : plus de nucléaire, plus de fioul, et un parc stable pour l’hydraulique et la biomasse.

3.3. Beautiful, clean, coal

Parlons à présent de charbon. C’est de notoriété publique, il n’a pas vraiment diminué ces dernières années. Notez que, contrairement aux idées reçues, il n’a pas vraiment augmenté non plus. Non, les allemands avaient beaucoup de centrales à charbon en 2010, qu’ils ont bien mis à profit à partir de 2011 et la fermeture d’une vaste partie du parc nucléaire, sans toutefois avoir besoin d’en construire de nouvelles – sauf, à la marge, en remplacement des plus anciennes.

L’Allemagne s’est engagée à se débarrasser du charbon d’ici 2038. Mais le scénario dont nous parlons est beaucoup plus ambitieux, et fixe la fin du charbon à… 2035.

Le parc en service en 2020 devrait réduire de moitié, très progressivement, jusqu’en 2034. Et l’autre moitié devrait fermer d’un coup en 2035. J’ignore si la question de la gestion des emplois avec une transition brutale a été soulevée, mais elle a intérêt à l’être si ce n’est pas encore le cas.

Et sinon, ça sera une bonne raison pour repousser la fermeture d’une partie du parc, à 2038 voire au-delà. Comme ça l’a été en France pour les centrales à charbon ou pour Fessenheim. Mais j’espère que, comme en France, on parlera de repousser la fermeture de quelques tranches, pas de 20 GW…

3.4. Brassons de l’air

3.4.1. L’éolien terrestre

C’est du lourd.

L’objectif est de mettre aussi vite que possible fin à l’essoufflement observé depuis 2017, et de repartir de plus belle. Le record historique de 2017 devra être largement dépassé en 2026 et cette cadence soutenue pendant vingt ans. Plus le droit aux fluctuations d’année en année : on veut 5.5 GW de nouvelles capacités qui s’ajoutent chaque année. En plus du renouvellement des anciennes éoliennes. Mais le plus fou reste à venir.

3.4.2. L’éolien offshore

Les ambitions sur l’éolien offshore sont du même type : il faut identifier le record historique d’ajout de capacités, soit 2015. Puis, d’ici 2026, pulvériser ce record, et maintenir le rythme pendant au moins 20 ans.

3.5. Le photovoltaïque

Nous nous élevons à présent vers de nouveaux sommets dans la démesure. Le record historique, lequel s’est maintenu trois ans, était à presque 8 GW installés par an… Et bien l’ambition est d’atteindre, dans le futur, on veut 10 à 15 GW par an supplémentaires ! Les mauvaises années entre 2025 et 2030 devront être meilleures que les meilleures années entre 2000 et 2020.

Je pense qu’il serait intéressant de convertir ça en surfaces de toiture et au sol (le site en source donne la répartition entre les deux). En attendant, essayer d’imaginer la puissance installée cumulée que ça va représenter…

Mais nous en arriveront au meilleur. Parés ?

3.6. Ça turbine au gaz

Non, vous n’avez pas la berlue. Il est bel et bien question de construire plusieurs gigawatts de centrales à gaz supplémentaires par an. Vous en connaissez les raisons : les énergies renouvelables intermittentes nécessitent un moyen de production pilotable en back-up.

Évidemment, promis juré, le gaz naturel sera progressivement remplacé par du biométhane ou de l’hydrogène. Rappelons-nous que l’on veut zéro émissions nettes en 2050. Suffit de développer les bonnes technologies. Et le gazoduc Nord Stream 2 que l’on construit laborieusement entre la Russie et l’Allemagne, dont l’inauguration est toujours espérée en 2020, ne servira pas très longtemps. Promis.

Et en attendant, tant pis pour les émissions de CO2 et de CH4, c’est toujours mieux que le risque nucléaire, pas vrai ? Et s’il s’avérait que la production de méthane ou de dihydrogène de synthèse via le Power-to-Gas est trop chère… Tant pis pour les consommateurs, je suppose. De toute façon, après avoir financé un parc électrique dont la puissance installée dépasse de cinq fois, au bas mot, la puissance maximale appelée sur le réseau, les consommateurs seront-ils à ça près ?

Peut-être, de toute façon, seront-ils trop occupés à lutter contre le déploiement, sur toute la surface du pays, de centaines de milliers d’éoliennes et de lignes électriques Très Haute Tension. Et qu’ils n’auront pas le temps de s’intéresser au climat ou à leur portefeuille. Allez savoir…

Quant à imaginer que l’industrialisation du Power-to-Gas échoue… Mieux vaut ne pas y penser.

3.7. Agrégeons tous ces résultats

Finies les variations annuelles. Dans le graphique suivant, je vous présente, pour chaque moyen de production, quelle sera la puissance électrique totale année après année.

Mais on aura respecté l’objectif de sortie du nucléaire en 2023. Question de priorités.

Là où le parc électrique allemand affichait une puissance de 100 GW, essentiellement pilotable (dont la puissance peut être contrôlée pour s’adapter au besoin), il y a 20 ans, on va aller chercher 400 GW juste pour le photovoltaïque, 250 GW d’éolien, et 150 GW de gaz (garanti sans effet de serre !), d’ici 2050. Soit des augmentations respectives de 350 GW (+700%), 200 GW (+400%), 120 GW (+400%).

En comptant sur les électrolyseurs, les batteries, la méthanisation, l’écrêtement et les interconnexions aux frontières pour équilibrer cette énorme surcapacité et une demande qui devra en partie s’y adapter.

4. Conclusion

Ce scénario, du pays phare de la cause antinucléaire et capitale de l’opposition entre nucléaire et énergies renouvelables, est pile dans la fuite en avant techniciste, qui se traduit par un élan à pleine vitesse dans un scénario en espérant que les verrous auront sauté avant qu’on se heurte aux murs, avec des surcapacités qui font beaucoup plus « culture de l’abondance » que « sobriété ».

Ainsi, aussi absurde que la catégorisation « pro-nucléaire = productiviste croissantiste », est la catégorisation « anti-nucléaire = sobre décroissantiste ». D’ailleurs, je vous invite à réfléchir à ça : pourquoi le recours au nucléaire serait synonyme d’abondance ?

Rien n’interdit de l’utiliser au juste besoin, voire en-dessous des besoins (comme c’est le cas de la quasi-totalité des systèmes électriques qui utilisent du nucléaire dans le monde). Rien n’interdit non plus, cela dit, d’essayer d’en faire une corne d’abondance : c’est un choix de société avant tout. Alors que l’usage des énergies renouvelables va être cadré par des contraintes physiques… Dont la première demeurera l’intermittence et donc le besoin de compenser par d’énormes surcapacités et/ou des moyens de stockage de masse qui restent à développer. Sauf à, cas extrême, se contenter des énergies renouvelables avec leurs problèmes, sans chercher à les résoudre : auquel cas on n’assure même plus le « juste besoin », et c’est plus propice à la précarité et l’effondrement qu’à la sobriété et la décroissance.

Bref, tâchons de tenir à l’écart la réflexion sur les technologies et les moyens de production des guerres de chapelle gauche / droite ou croissance / décroissance. Ce sujet mérite mieux que ces raccourcis. Certes, s’affranchir du manichéisme rend les choses moins simples, mais malgré tout plus lisibles. Ou, du moins, offre au débat l’opportunité d’être davantage fondé sur des connaissances et sur des critères mesurables, voire objectifs, et non plus sur des associations outrancièrement simplistes.

Dans une démocratie, c’est tout de même bien plus sain… À bon entendeur.

tristankamin

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Le prix du kWh monte et descend en même temps

4 octobre 2020 à 21:12

En lisant un rapport, me vient l'impulsion de la nécessité d'éclaircir deux-trois trucs sur le fonctionnement du marché de l'électricité et la différence entre prix et coût dans les marchés occidentaux, et notamment en Europe.

1/15

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) May 10, 2020

Lorsque l’on suit de loin, mais pas trop, les débats sur le système électrique, on peut avoir l’impression de déceler une embêtante contradiction, généralement chez les personnes peu enthousiastes envers les énergies renouvelables intermittentes, comme je le suis. La contradiction serait la suivante : on lira tantôt que les prix de marché de l’électricité, bas, rendent délicats les investissements et la rentabilité de ceux-ci, par exemple dans le nucléaire. Ces prix bas rendraient incertain un hypothétique retour sur investissement à long terme.

Dans le même temps, les mêmes personnes accuseront les énergies renouvelables de tirer à la hausse les prix de l’électricité.

Incohérence ? Non, ces deux points peuvent être vrais en même temps. Expliquons-le simplement.

Lorsque l’on évoque les difficultés à amortir des installations nucléaires (mais c’est vrai pour toutes les installations très capitalistiques, donc aussi les énergies renouvelables, dont l’hydraulique, ainsi que, dans une moindre mesure, le charbon), c’est à cause des coûts du marché (européen, en l’occurrence, mais le problème se pose aussi aux USA par exemple) de l’électricité.

Les prix de marché moyens (car ils fluctuent énormément) sont bas. Donc les installations de production vendent avec une faible marge, voire à perte. Et s’ils sont bas, c’est notamment à cause des surcapacités : cela fait 20 ans que le système électrique s’enrichit de centaines de gigawatts de capacités de production photovoltaïque et d’éoliennes sans que d’autres moyens de production ne soient fermés à côté, sauf à la marge.

Toutefois, certaines installations, et notamment solaires et éoliennes, on des tarifs de vente garantis. C’est à dire que peu importe le prix du marché, les États rajoutent une rallonge d’argent pour que la rentabilité soit assurée.

Prenons l’exemple d’un parc éolien à 80 €/MWh de tarif garanti. Et bien s’il produit un MWh quand le marché est à 90€/MWh, il fait 90€ de chiffre d’affaire. S’il produit un MWh quand le marché est à 30€, l’État allonge les 50€ manquant et le parc éolien touche 80 €/MWh. Et même si le marché s’effondre à 0, voire à des prix négatifs, disons -30 €/MWh, l’État va rajouter 110€ pour que le parc touche ses 80 €/MWh de chiffre d’affaire. Et cet argent des États provient généralement de taxes sur l’électricité, et parfois aussi sur les carburants, comme en France depuis peu.

Voilà comment l’éolien et le solaire, avec ce système de tarif garanti, ont, depuis des années, réussi à la fois à faire augmenter le prix de l’électricité payée par le consommateur (via les taxes) et baisser le prix de marché… et donc la rentabilité de tout ce qui ne bénéficie pas de tarif garanti. Freinant notamment l’investissement dans le nucléaire et nous enfermant dans un système de dépendance aux subventions pour les EnR.

Ces subventions sont d’autant plus embarrassantes en France que le gain en CO2 n’est pas à la hauteur des dépenses engagées, puisque les énergies renouvelables électriques ne réduisent guère nos émissions de CO2, l’électricité étant déjà largement bas-carbone, avec ou sans éolien…

tristankamin

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Sandra Regol, EELV : « Allons plus loin »

3 octobre 2020 à 10:17

Le 20 Février 2020, sur la chaîne de télévision « Public Sénat », à l’occasion de la mise à l’arrêt définitive du premier réacteur de la centrale de Fessenheim, l’émission Allons plus loin posait la question suivante : Fermeture d’un réacteur nucléaire de Fessenheim : la fin d’une ère ?

Pour y répondre, le plateau était scindé en deux, pro-nucléaires d’une part, représentés par Matthieu Auzanneau, du Shift Project, et le plus discret Jean Bizet, sénateur de la Manche. Et, d’autre part, des anti-nucléaires, en la personne de Charlotte Mijeon, du Réseau Sortir du Nucléaire et Sandra Regol, d’Europe-Écologie les Verts.

Et cette dernière s’est particulièrement démarquée par la facilité avec laquelle elle s’arrangeait avec les faits.

Bon, avec quelques copains, il nous a semblé assez important de revenir sur l'emission « Allons plus loin » du 20/02/2020 et en particulier sur les propos invraisemblables de @sandraregol pourtant Secrétaire Nationale Adjointe @EELVhttps://t.co/mptJsAkIhC

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) March 9, 2020

Comme souvent, compte tenu de la durée du matériau, un débunk exhaustif aurait été outrageusement chronophage, alors à défaut, quelques vulgarisateurs et passionnés dont votre serviteur nous sommes rassemblés pour proposer un Top 10 des pires contre-vérités énoncées par Sandra Regol. Avec une contrainte pensée pour Twitter : la réponse à chaque affirmation doit être condensée en seulement deux tweets.

Chaque contre-vérité a également été extraite en vidéo. Dans ce billet de blog, je joindrai à chaque fois le tweet contenant la vidéo.

Au programme :

  • La fermeture de Fessenheim découle des engagements de la France à l’occasion de la COP21
  • Un prix Nobel de la Paix à une association militant pour la sortie du nucléaire civil
  • Les centrales nucléaires ne peuvent fonctionner par forte chaleur
  • Les réacteurs ne peuvent moduler leur puissance
  • Les énergies renouvelables, elles, sont modulables
  • Aucune centrale n’a été démantelée dans le monde
  • Si on inclut tout, le nucléaire pollue plus
  • Le budget du nucléaire est aux dépens des EnR
  • Fessenheim, une passoire nucléaire que subissent malgré eux les Allemands
  • Ce débat ne mérite pas ça

1. La fermeture de Fessenheim découle des engagements de la France à l’occasion de la COP21

@sandraregol affirme que la fermeture de Fessenheim découle des engagements de la France à l’occasion de la COP21. pic.twitter.com/ikYBpKYOTn

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) March 9, 2020

Les accords de Paris visent à diminuer les émissions de CO2, et plus généralement celles des gaz à effet de serre afin de stabiliser le climat à un niveau jugé acceptable. Ils ne disent pas quelles mesures doivent être prises et on ne trouve pas le mot “nucléaire” dans le texte.

Les émissions de CO2 de la France sont inférieures à celles des pays comparables grâce au nucléaire. Pour respecter les accords de Paris, la France doit diminuer l’usage des combustibles fossiles, mais pas diminuer l’usage du nucléaire.

2. Un prix Nobel de la Paix à une association militant pour la sortie du nucléaire civil

2° Face à Jean Bizet qui mentionnait les avancées de la science, prix Nobel à l’appui, Sandra Regol répond « vous savez qui d’autre a eu le prix Nobel aussi ? C’est l’ICAN, qui milite justement pour la sortie du nucléaire à titre civil » pic.twitter.com/JSRNtJjsAq

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) March 9, 2020

Une petite maladresse dans cette phrase, c’est d’opposer un Nobel de la Paix, que l’ICAN a bien reçu en 2017, qui est une distinction politique, au Nobel de physique remis à Gérard Mourou et Donna Strickland en 2018, distinction récompensant des travaux scientifiques.

Mais le cœur du problème est le MENSONGE d’avoir affirmé que l’ICAN, la campagne internationale de lutte contre les ARMES nucléaires, milite contre la sortie du nucléaire civil. Rappel : le traité de non prolifération permet l’accès au nucléaire civil !

3. Les centrales nucléaires ne peuvent fonctionner par forte chaleur

3° Pour @sandraregol les centrales #nucléaire ne peuvent pas fonctionner quand il fait trop chaud #canicule : c’est faux pic.twitter.com/Au83GGDkYg

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) March 9, 2020

Les raisons des baisses de charge/arrêt des centrales nucléaires l’été 2019 ne sont pas dues à un problème technique lié à un manque de refroidissement … mais bien à la réglementation destinée à limiter l’impact environnemental des rejets thermiques. Exemple de Golfech :

C’est clairement méconnaitre le sujet : il existe des centrales nucléaires fonctionnant en plein désert, comme Palo verde, située en zone désertique de l’Arizona (Funfact : c’est la plus grosse centrale US) et Barakha, située aux Emirats Arabes Unis (en chantier à l’époque, en service aujourd’hui).

Palo Verde (USA)
Barakah (EAU)

4. Les réacteurs ne peuvent moduler leur puissance

@sandraregol affirme ensuite que les réacteurs nucléaires ne sont pas aptes à moduler leur puissance. pic.twitter.com/Kf2F3LNT3l

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) March 9, 2020

Il a suffi de remonter à la veille de l’émission pour voir un réacteur prouver le contraire, le réacteur 2 de Saint-Alban :

La production nucléaire s’adapte plutôt bien aux besoins de consommation, et à toutes les échelles de temps.

5. Les énergies renouvelables, elles, sont modulables

5° Toujours selon @sandraregol, les EnR, elles seraient modulables. pic.twitter.com/vsb8inuXtQ

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) March 9, 2020

C’est vrai pour l’hydraulique de réservoir qui est pilotable et participe très utilement au suivi de charge.

Pour les autres, notamment éolien et solaire, c’est évidemment faux, elles produisent de manière aléatoire sans rapport avec la consommation.

6. Aucune centrale n’a été démantelée dans le monde

@SandraRegol affirme qu’aucune centrale n’a été démantelée dans le monde. pic.twitter.com/JjHPx9tsAs

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) March 9, 2020

Or, de nombreux réacteurs de recherche ont été intégralement démantelés, en France et dans le Monde. En ce qui concerne les réacteurs électrogènes, on peut citer par exemple la centrale de Maine Yankee qui a été démantelée « à l’herbe » pour un coût total inférieur à 500 M€.

Une fois la centrale démantelée, il reste le combustible usé (déchets) qui sont traités par ailleurs. En France, le démantèlement du réacteur de Chooz-A, similaire à ceux du parc EDF en fonctionnement, est bien avancé.

7. Si on inclut tout, le nucléaire pollue plus

7° « Cette fois, @sandraregol attaque les émissions [de quoi ?] du nucléaire, si on inclut… Tout ce qui n’est pas inclus : un « impact sur la planète, [des chiffres] qui ne prennent pas en compte l’extraction de l’uranium et le retraitement des déchets », etc. pic.twitter.com/cfjhJTPt5C

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) March 9, 2020

Si l’on ne regarde que la production électrique, le nucléaire et les EnR (hors bioénergies) sont absolument décarbonées. Si l’on cherche à inclure toutes les infrastructures amont et aval dans un bilan global, on réalise alors une « analyse de cycle de vie » (ACV).

Et en ACV, donc en prenant tout en compte, le nucléaire rejette très peu de gaz à effet de serre ou autres polluants par kilowattheure produit. En termes de CO2, il est au moins aussi bon que l’éolien (hors back-up), meilleur que le solaire photovoltaïque.

8. Le budget du nucléaire est aux dépens des EnR

@sandraregol affirme que « le budget que l’ont met sur le nucléaire c’est le budget qu’on ne mettra jamais sur tous les développements [des ENR] »
Cette opposition n’a pas de sens sur le principe et, dans les faits, le déséquillibre est très favorable aux ENR actuellement. pic.twitter.com/66Ymfk3EWf

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) March 9, 2020

Le financement du nucléaire et des ENR ont des logiques différentes :
– Le nucléaire est financé par EDF sans subvention et vendu au prix de marché
– Les ENR sont financées par les producteurs, vendues au prix de marché tout en bénéficiant d’une subvention en plus.

Au moins deux formes de subventions :
– via les tarifs d’achat (~5 mds€/an) et des engagements long terme de l’ordre de 121 mds entre 2017 et 2041 (hors contrats futurs).
– via la prise en charge partielle ou totale du raccordement au réseau (7 milliards pour l’offshore par ex).

Cour des Comptes
Commission de Régulation de l’Énergie
L’Usine Nouvelle

9. Fessenheim, une passoire nucléaire que subissent malgré eux les Allemands

@SandraRegol affirme que la centrale de Fessenheim est une « passoire nucléaire » et que les allemands subissent sa présence sans n’avoir rien demandé. pic.twitter.com/UmcTs54k7K

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) March 9, 2020

On ne saura pas ce qu’elle entend par “passoire” pour une centrale dont l’aspect nucléaire est strictement confiné. Cette centrale a été construite avec une participation financière (17,5%) de la société allemande EnBW qui disposait de cette même fraction de l’électricité produite.

Les Allemands ont peu de moyen d’agir sur la centrale, qu’ils ont pourtant co-financé à une époque, de même que les Français ou les citoyens du monde ont peu de moyen d’agir sur les émissions de CO2 des centrales au charbon Allemande, préjudiciables à leur santé et le climat.

10. Pour donner le change…

10° Et pour conclure, donner le change, on a sélectionné un passage auquel on adhère complètement…

Merci à @buchebuche561, @DeLaval53, @fmbreon, @frdossant et @laydgeur pour ce court mais intense débunk avec le mot de la fin en accord avec @sandraregol : pic.twitter.com/ltflQPc8C5

— Tristan Kamium ☢ (@TristanKamin) March 9, 2020

tristankamin

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