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Reçu — 27 février 2026 Actualités numériques

Datacenter de Wissous : peut-on débattre d’un projet lorsqu’il est divisé en 3 morceaux ?

27 février 2026 à 09:31
Data center de centre ville
Datacenter de Wissous : peut-on débattre d’un projet lorsqu’il est divisé en 3 morceaux ?

À Wissous, depuis 2019, la société CyrusOne crée un data center pour le compte d’Amazon. La manière dont le projet a été proposé, divisé en trois phases sans en informer par avance le public, suscite les contestations de la mairie comme de l’opposition.

L’installation est vaste, grise sous le ciel gris, à l’exception d’une petite extension vert foncé, du côté des habitations. Quand on en fait le tour, on se retrouve devant les multiples portes roulantes qui marquent le lieu où des camions auraient dû, initialement, venir se ranger le temps de se délester de leur chargement. Tout autour : des grillages, dédoublés par endroits. Pour l’œil non averti, le bâtiment ressemble à n’importe quel entrepôt. Pour Philippe de Fruyt et Jean-Luc Touly, qui nous en font faire la visite, il s’agit d’un centre de données mal placé.

Conseiller municipal de la ville de Wissous, le premier s’oppose au projet depuis qu’il en a appris l’existence, quelques semaines à peine avant les élections municipales de 2020. Initialement dans la majorité de la localité de 7 000 habitants, le second l’a rejoint au sein de la liste d’opposition Wissous notre ville. Depuis le QG de campagne – un garage au fond du jardin de Philippe de Fruyt, qui présente sa candidature à la mairie de Wissous pour la troisième fois –, les deux hommes reviennent sur l’histoire politique mouvementée de leur ville, et la manière dont un centre de données destiné à recevoir les serveurs du géant états-unien Amazon, s’y est retrouvé mêlé.

Parmi leur auditoire, en ce matin neigeux de janvier, trois membres de l’association Data for Good. Alors que Wissous notre ville est en contentieux avec CyrusOne depuis plusieurs années, l’association, qui souhaite « mettre le numérique au service de l’intérêt général », l’a rejointe dans sa procédure en appel. Le but, explique sa co-présidente Lou Welgryn à Next : « mettre en lumière une pratique qui se généralise dans la manière dont les data centers s’implantent en France ». Pour les plaignants, CyrusOne a en effet divisé son projet en trois phases taillées exprès sous les différents seuils de contrôle imposés par le code de l’environnement.

Enjeux économiques contre débat citoyen

Diviser un projet de centre de données en étapes de construction n’a rien d’inhabituel, pointe le sociologue Clément Marquet. « Les opérateurs l’expliquent en langage économique, ils parlent de time to market : quand ils identifient un terrain, ils veulent pouvoir fournir un premier data center le plus vite possible. » Dans ces conditions, cela dit, leurs clients ne rempliront pas directement les surfaces complètes envisagées.

Au Sud-Est de la capitale, Fouju héberge par exemple l’un des cinq sites « fast tracks » identifiés par le gouvernement. Lors de la consultation publique organisée par le gestionnaire du réseau de transport d’électricité RTE et le porteur de projet Campus IA, ce dernier a ainsi détaillé comment un premier investissement de 8 milliards d’euros devrait permettre de construire les équipements mutualisés, obtenir ce premier raccordement de 700 MW (plus de 7 fois la puissance envisagée pour le projet de Wissous), et construire trois premiers centres de données.

Le nombre d’étapes qui doit permettre au projet d’atteindre son amplitude finale (annoncée à 50 milliards d’euros d’investissements et 1,4 GW de puissance) dépendra « des capacités effectivement mises à disposition et de la demande », expliquait alors le directeur de Campus IA Thibaud Desfossés.

Si la pratique a « beaucoup d’avantages pour les opérateurs », admet Clément Marquet, elle crée « un effet de déni de démocratie ». La consultation publique paraît « nécessairement favorable : elle ne permet pas de débattre, juste de prévoir les améliorations techniques qui apaiseront les riverains ». Par ailleurs, le phasage des projets empêche « d’évaluer leurs impacts environnementaux dans leur intégralité, développe Lou Welrgyn, ce qui rend beaucoup plus difficile l’information des citoyens sur ces sujets ».

Transparence en question

Dans le cas de Wissous, l’image que dessinent Philippe de Fruyt et Jean-Luc Touly est encore plus complexe. D’après la propre documentation de CyrusOne, l’entreprise américaine a obtenu en 2020 « un permis de construire, en conformité avec la loi et la réglementation françaises, permettant l’installation d’une seule salle informatique fournissant 4,5 MW de capacité IT sur 1 810 m² d’espace technique ». Dans son rapport financier du quatrième trimestre 2020, outre un bail de location de 25 ans pour un site de 5 hectares situé à Paris, CyrusOne citait justement le développement de la première phase d’un centre de données entièrement pré-loué.

Mais à la ville de Wissous, aucune information n’avait filtré sur le projet avant qu’une alerte ne parvienne à Philippe de Fruyt et que celui-ci décide de l’évoquer publiquement en amont des élections municipales de 2020. « Avant de faire de la politique, j’ai eu une carrière dans l’industrie », explique celui qui a passé l’essentiel de sa carrière chez l’équipementier automobile Valeo. « J’y ai appris que quand vous avez un bon projet, vous le faites savoir. »

Un « bon projet » pourrait par exemple désigner un centre de données construit par un acteur américain majeur à l’heure où la transformation numérique est dans toutes les bouches, continue l’homme politique. Ou encore un centre de données qui serait implanté dans la zone industrielle de Wissous, sous l’égide d’une mairie dont l’agenda politique s’articule notamment autour de la promotion des projets entrepreneuriaux. « Quand personne ne sait rien, contrebalance Philippe de Fruyt, ça sent mauvais. »

Dans les mois qui suivent les élections, la gestion municipale devient houleuse. Richard Trinquier est bientôt remplacé par Florian Gallant, qui se retrouve en position de gérer le dossier du centre de données. En 2021, « ô surprise, Cyrus One nous annonce qu’il existe un projet d’extension à 49,5 MW », exposait Jean Luc Touly dans une vidéo publiée sur Facebook en 2023. Alors qu’il raconte à nouveau l’affaire à l’association Data for Good, le wissoussien s’arrête à nouveau sur ce chiffre qui le fait visiblement rire jaune.

À ses yeux, chacune des étapes du projet de Cyrus One a en effet promis d’atteindre une puissance à peine inférieure à différents seuils de contrôle fixés par le code de l’environnement. Dès 2022, le Journal du Net révèlait pourtant qu’Amazon Web Services, la filiale cloud d’Amazon, prévoyait d’occuper 100 % de ce projet qui, à terme, devait représenter « 15 000 m2 de salles informatiques pour une puissance de 83 MW ».

Trois paliers d’installations classées pour la protection de l’environnement

Car le code de l’environnement est clair : selon la puissance envisagée, le processus de déclaration et les obligations de consultation de la population ne sont pas les mêmes.

Sous les 20 MW de puissance, les opérateurs d’installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) peuvent se contenter de soumettre une déclaration à l’administration avant de lancer leur projet. Entre 20 et 50 MW, le projet doit être enregistré auprès de la préfecture, qui lancera alors un audit environnemental formel, et s’accompagne d’une mise à disposition, en mairie, du dossier et d’un registre des observations du public. Au-dessus des 50 MW, en revanche, les ICPE sont soumis à des processus plus complexes d’autorisation, qui impliquent notamment des audits environnementaux et l’organisation d’une consultation publique plus poussés.

« Depuis le début, l’objectif est de ne passer que par les régimes de déclaration et d’enregistrement pour éviter d’être repérés », estime auprès de Next un haut fonctionnaire de l’autorité environnementale interrogé sur les pratiques de CyrusOne à Wissous. « Ensuite, c’est comme d’autres projets industriels, comme pour l’autoroute A69 : quand le chantier est très engagé, ça devient difficile de revenir en arrière. Le juge dira que c’est un fait acquis. Certes, ils formulent une demande d’extension, mais on ne va pas aller implanter le projet ailleurs, on va plutôt conforter ce qui existe. »

Lorsque CyrusOne présente son projet de phase 2, une augmentation qui lui permettrait de créer deux nouvelles salles informatiques, le maire refuse, dans un arrêté du 18 août 2021, le permis de construire nécessaire. « Selon notre Plan local d’urbanisme (PLU), il n’y avait pas le droit de créer d’ICPE de plus de 20 MW dans cette zone » , déclare son successeur, Cyrille Telman. Comme le document date de 2005, et que le code de l’environnement a depuis créé la possibilité d’en développer par enregistrement, « c’est-à-dire, de notre point de vue, par procédure simplifiée », CyrusOne argumente qu’elle avait malgré tout le droit de s’installer dans l’entrepôt du 1, boulevard Arago.

L’entreprise se tourne donc vers la préfecture, avec qui le maire de l’époque, Floriant Gallant, « a des rendez-vous quasiment toutes les semaines », explique Cyrille Telman. « On voit bien, à l’époque, que la puissance étatique pousse pour qu’on accepte le projet. » CyrusOne et la préfecture en appellent à la justice administrative, qui tranche en faveur de la société états-unienne.

Wissous la Ville, désormais rejoint par Data for Good, se pourvoit en appel, argumentant notamment que l’entreprise aurait dû annoncer dès le départ son projet de data center complet, ce qui l’aurait soumis au processus le plus strict de demande d’autorisation pour une ICPE. Parmi les éléments, l’association locale verse au dossier une lettre consultée par Next et adressée par les conseillers de Cyrus One à la mairie de Wissous. En date du 14 octobre 2021, ces derniers soulignent « qu’à la suite de nombreux échanges avec la mairie de Wissous, la société CyrusOne Paris s’est engagée sur le long terme auprès de son bailleur et a réalisé de très lourds investissements concernant les différentes phases du projet (52 millions d’euros pour la seule phase 1). Ces investissements ne pourront pas être amortis si les phases 2 et 3 du projet ne sont pas mises en œuvre. En outre, la commercialisation de l’ensemble du projet étant aujourd’hui achevée, les risques de pertes financières se chiffrent en centaines de millions d’euros ».

S’ils soulignent, donc, que la rentabilité ne pourra être atteinte que grâce à la complétion du centre de données entier, ils indiquent aussi, plus loin, que « chaque phase du projet, prise isolément, est conforme aux règles d’urbanisme ». « Quand on s’appuie sur la loi » et sur la manière dont Wissous avait construit son PLU, estime Cyrille Telman, « on ne comprend pas que leur projet soit possible ». Contacté, CyrusOne indique ne pas être « en mesure de donner suite à des demandes d’interview ».

Emplacement inadéquat pour récupérer la chaleur fatale

Outre ces enjeux de divisions en phase, « ce qui choque les gens, c’est l’impossibilité de récupérer la chaleur fatale » produite par le fonctionnement des serveurs, explique Philippe de Fruyt. Dans le bras de fer qui a opposé la mairie à CyrusOne, Florian Gallant a bien obtenu quelques garanties environnementales, mais sur la question de la chaleur fatale, son successeur regrette que cela ne se traduise que par « l’installation d’une vanne. Dans d’autres villes, à Marcoussis, à Nozay [deux villes où s’est implanté l’opérateur français Data4, ndlr], les opérateurs jouent le jeu et participent à l’installation de l’infrastructure » sans laquelle la mise à disposition de la chaleur supplémentaire émise par les serveurs ne pourra de toute manière pas être réutilisée par la collectivité.

Emplacement du Data Center de CyrusOne dans Wissous / Capture d’écran OpenStreeMap

Le bâtiment dans lequel s’est installé CyrusOne est par ailleurs construit très près du cœur de ville. En face de l’édifice, le long de la rue André Dolimier, s’enchaînent un terrain de pétanque, un stade, un accueil de mineurs. Alors qu’on continue vers l’est, vers la rue Louis Boussard, deux maisons apparaissent, qui semblent installées sur le même terrain que le centre de données. Un peu plus loin, la façade arrière de la crèche les P’tits Loups, déplacée début 2026, se repère entre deux habitations.

« L’emplacement est mal choisi », résume Jean-Luc Touly. De l’autre côté de l’autoroute qui sépare une mince zone, au nord-ouest, du reste de la commune de Wissous, « il y a un autre site, sous une ligne électrique de 220 kV ». S’il avait été localisé là, le centre « n’aurait pas été proche de la population, mais plus proche de la ville voisine d’Antony, qui dispose d’un réseau de chauffage urbain » pour lequel la vanne de CyrusOne aurait facilement trouvé un débouché. Pour l’association Wissous la ville, c’est là que la ferme de serveurs devrait être installée. Sur place, en revanche, il n’existe pas d’entrepôt déjà construit comme celui que Cyrus One a pu récupérer boulevard Arago. « Or, fait remarquer le maire, une réhabilitation et une création d’entrepôt, cela n’est pas soumis aux mêmes normes. »

Au niveau local, alors que les élections municipales se profilent, Philippe de Fruyt voudrait faire du data center l’un des sujets de la campagne. Cyrille Telman, lui, constate que le sujet « ne vient pas dans la bouche des gens. Quand on fait du porte-à-porte, ils nous parlent du quotidien, de la crèche, mais pas de CyrusOne. » La question, finalement, porte peut-être plus auprès d’organisations implantées au niveau national.

Ce 30 janvier, la ministre déléguée chargée de l’intelligence artificielle et du numérique Anne le Hénanff saluait ainsi l’identification de 63 sites adaptés à l’implantation de centres de données, dont plus du tiers (26) sont d’ores et déjà alloués à un porteur de projet. Au total, indiquent les services du ministère de l’Économie, la « puissance électrique recherchée atteint 28,6 GW ». Alors qu’elle quitte un Wissous enneigé, Lou Welgryn, elle, se demande : « Pourquoi est-ce qu’on a besoin d’autant de puissance de calcul ? » Et d’espérer que « l’exemple concret et local » du centre de données installé à Wissous permette d’ouvrir le débat. Rendez-vous à la date de l’audience, le 19 mars, pour continuer la discussion.

Face aux projets de centres de données, des résistances s’organisent

27 février 2026 à 08:30
Qui définit la trajectoire ?
Face aux projets de centres de données, des résistances s’organisent

Alors que des contestations émergent autour de plusieurs projets de centres de données en France et ailleurs, des associations tentent de se saisir de ces occasions de visibilisation de l’infrastructure numérique pour ouvrir un débat sur la trajectoire technologique.

« Méga datacenter, incinérateur, c’est non ! » À Vitry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, le remplacement d’un dépôt pétrolier inutilisé depuis 15 ans par un centre de données fait partie des deux grands sujets que la liste Vitry Unie et populaire (divers gauche) veut mettre au cœur des débats en amont des municipales.

« Un tel centre de données, ça a une énorme emprise territoriale, ça implique énormément de consommation d’eau, d’électricité, ça crée très peu d’emplois », liste Merlin Gautier-Marchand, du collectif Pour une écologie populaire et sociale (PEPS), auprès de Next.

Ce 15 février, les collectifs de défense de l’environnement 3R, Pour une écologie populaire et sociale (PEPS) et Soulèvements de la Terre se mêlaient à Vitry Unie et populaire pour protester contre deux projets industriels perçus comme similaires.

« L’incinérateur, il va permettre de chauffer les Parisiens, mais créer de la pollution pour Vitry, continue Merlin Gautier-Marchand. Dans les deux cas, il s’agit de bâtiments qui vont servir la capitale, c’est-à-dire servir des intérêts qui n’ont rien à voir avec ceux des Vitriotes. »

La préoccupation résonne avec celle d’habitantes de Fouju, village de Seine-et-Marne où doit s’installer Campus IA, le plus gros projet français de centre de données. « On a l’impression d’être les poubelles de Paris, déclarait en novembre une riveraine, Christine Scialom. D’abord on se prend les centres d’enfouissement, ensuite les entrepôts de logistique, et maintenant les data centers. »

Elle résonne, aussi, avec des mobilisations qui s’organisent ailleurs en France, comme dans le monde. Au Chili, aux États-Unis, au Brésil, en Inde et ailleurs, portées tantôt par des collectifs locaux, tantôt par des associations nationales, de défense de l’environnement ou des droits numériques, voire par des représentants politiques, des contestations émergent autour de la création de nouveaux centres de données.

Oppositions territorialisées

Next a étudié ce phénomène en partenariat avec l’Environmental Reporting Collective (ERC), un collectif international d’enquête sur les enjeux environnementaux. Derrière ces protestations apparaissent régulièrement des questionnements sur la trajectoire générale de l’industrie technologique et de celle de l’intelligence artificielle. En France, le sujet est porté tantôt par des collectifs locaux, tantôt par des organisations nationales.

Ils s’appellent Le nuage était sous nos pieds du côté de Marseille, Data for Good à Paris, deux collectifs à l’appétence particulière pour les enjeux du numérique. À l’instar de PEPS, des Soulèvements de la Terre, d’Attac ou d’Alsace Nature, ils sont aussi issus de groupes préoccupés avant tout par les questions environnementales. Dans certains cas, comme à Vitry, des groupements politiques s’emparent aussi du sujet. Ainsi des Écologistes face aux projets de Data One à Eybens et Villefontaine (Isère) ou de La France Insoumise face à celui de Google, à Châteauroux (Indre), entre autres exemples.

Pour autant, ces combats restent « très territorialisés » estime le sociologue Irénée Regnauld, co-auteur de Technologie partout, démocratie nulle part, Plaidoyer pour que les choix technologiques deviennent l’affaire de tous (FYP, 2020). L’expansion de l’industrie de l’intelligence artificielle, et celle des centres de données qui permettent d’en faire tourner les serveurs et stocker les données, a beau être planétaire, « il faut être très proche » d’un centre en particulier, « ou très nerd », pour vraiment s’intéresser au sujet.

Du côté d’InfraNum, qui fédère des acteurs de toute la chaîne de valeur de l’infrastructure numérique, « le maillage du territoire, y compris avec des centres de données de toute petite taille » est même un but en soi, explique sa présidente Ilham Djehaïch. L’idée est d’être « proche des clients, que ceux-ci soient des collectivités, des TPE, des PME ou autre », ce qui implique d’avoir « beaucoup de bâtiments, très intégrés dans le paysage ».

Cette intégration explique certainement que dans la majorité des cas recensés par le collectif Le Nuage était sous nos pieds, la cohabitation se passe correctement. Même dans les lieux où elle est plus complexe, comme à Wissous, ville de 7 000 habitants aux prises avec un projet porté par l’américain CyrusOne, le sujet « ne vient pas dans la bouche des gens » pendant les échanges en prévision des élections municipales, explique le maire sortant Cyrille Telman. Une situation un peu différente de ce qui commence à percer aux États-Unis, où l’acceptabilité des centres de données est quelquefois qualifiée de « grand unificateur », dans la mesure où des soutiens de Donald Trump et des électeurs démocrates s’allient pour s’opposer à certains projets.

Rendre visible l’infrastructure numérique

À Marseille, cela dit, c’est précisément parce qu’« il nous semblait que l’enjeu de la territorialisation des data centers était assez peu interrogée » que le collectif Le Nuage était sous nos pieds s’est formé, explique Antoine, l’un de ses membres. La ville phocéenne a ceci de stratégique qu’elle sert de point d’arrivée à 18 câbles sous-marins et permet, au nord, de les relier aux FLAP, l’acronyme utilisé dans l’industrie pour désigner Francfort, Londres, Amsterdam et Paris.

« Le travail du collectif, c’est vraiment de rendre matérielles ces infrastructures numériques qui sont devenues des espèces d’appendices de nos vies, explique Lena, une autre membre du collectif, dans un épisode de notre podcast Entre la chaise et le clavier. Aujourd’hui, en particulier avec l’IA, ce sont des choses qui se développent énormément, mais dans la plus grande opacité pour le grand public. »

« L’idée, c’est de donner des clés aux citoyens », abonde la coprésidente de Data for Good Lou Welgryn. À défaut, la population découvre souvent les projets « quand il commence à y avoir des pelleteuses », illustre Irénée Regnauld, ce qui empêche toute possibilité de réel débat.

Loin d’être propre à la France, cette logique se retrouve par exemple en Thaïlande, où la population de la province de Chonburi, déjà en concurrence avec certains acteurs industriels pour l’accès à l’eau, a peu d’informations sur les projets de centres de données qui viendront, eux aussi, pomper dans les réserves disponibles.

Selon le décompte de nos partenaires, la région abrite déjà quatre centres de données et 11 projets ont été signés. Les agriculteurs locaux, eux, témoignent déjà des difficultés à maintenir leurs activités pendant les longs étés caniculaires.

Au Brésil, le projet de complexe de data center « AI City », dans la ville d’Eldorado do Sul, a été validé par le ministère de la mine et de l’énergie, qui prévoit une augmentation de 20 % de la demande électrique actuelle en période de pointe dans la région Sud. Interrogés par nos partenaires de l’ERC, des habitants qui découvrent le projet le qualifient de « terrible », dans la mesure où ils subissent déjà de fréquentes coupures d’électricité.

« Cela aurait pu se passer autrement »

Dans l’hexagone, si le réseau public de transport d’électricité RTE appelle à accélérer l’électrification des usages pour absorber la production énergétique nationale, les projets de centres de données n’en créent pas moins certains conflits d’usage au niveau local.

À Marseille, des élus écologistes ont demandé un moratoire sur les nouveaux bâtiments : leur réservation d’électricité freine d’autres travaux, comme celui de l’électrification des quais du port, qui permettrait de réduire la pollution émise par les ferries.

L’enjeu, pour des associations comme PEPS, est aussi de sensibiliser à ce que l’ensemble de la chaîne de production provoque. « On organise beaucoup la mobilisation autour du Congo, explique Merlin Gautier-Marchand, parce que la construction des serveurs exige beaucoup d’or et de coltan », des matériaux extraits dans des conditions dramatiques – en 2023, Amnesty International calculait qu’environ 40 000 enfants travaillaient dans les mines de Cobalt, notamment autour de la ville de Kolwezi.

La trajectoire technologique générale répond pour le moment à « des choix du capitalisme numérique, qui y a vu une manière de faire du profit », résume Antoine du Nuage était sous nos pieds, notamment en multipliant les fermes de serveurs. « Mais cela aurait pu se passer autrement, c’est pourquoi il nous semble important de faire émerger les conditions d’un débat sur notre modèle numérique. »

Face aux projets de centres de données, des résistances s’organisent

27 février 2026 à 08:30
Qui définit la trajectoire ?
Face aux projets de centres de données, des résistances s’organisent

Alors que des contestations émergent autour de plusieurs projets de centres de données en France et ailleurs, des associations tentent de se saisir de ces occasions de visibilisation de l’infrastructure numérique pour ouvrir un débat sur la trajectoire technologique.

« Méga datacenter, incinérateur, c’est non ! » À Vitry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, le remplacement d’un dépôt pétrolier inutilisé depuis 15 ans par un centre de données fait partie des deux grands sujets que la liste Vitry Unie et populaire (divers gauche) veut mettre au cœur des débats en amont des municipales.

« Un tel centre de données, ça a une énorme emprise territoriale, ça implique énormément de consommation d’eau, d’électricité, ça crée très peu d’emplois », liste Merlin Gautier-Marchand, du collectif Pour une écologie populaire et sociale (PEPS), auprès de Next.

Ce 15 février, les collectifs de défense de l’environnement 3R, Pour une écologie populaire et sociale (PEPS) et Soulèvements de la Terre se mêlaient à Vitry Unie et populaire pour protester contre deux projets industriels perçus comme similaires.

« L’incinérateur, il va permettre de chauffer les Parisiens, mais créer de la pollution pour Vitry, continue Merlin Gautier-Marchand. Dans les deux cas, il s’agit de bâtiments qui vont servir la capitale, c’est-à-dire servir des intérêts qui n’ont rien à voir avec ceux des Vitriotes. »

La préoccupation résonne avec celle d’habitantes de Fouju, village de Seine-et-Marne où doit s’installer Campus IA, le plus gros projet français de centre de données. « On a l’impression d’être les poubelles de Paris, déclarait en novembre une riveraine, Christine Scialom. D’abord on se prend les centres d’enfouissement, ensuite les entrepôts de logistique, et maintenant les data centers. »

Elle résonne, aussi, avec des mobilisations qui s’organisent ailleurs en France, comme dans le monde. Au Chili, aux États-Unis, au Brésil, en Inde et ailleurs, portées tantôt par des collectifs locaux, tantôt par des associations nationales, de défense de l’environnement ou des droits numériques, voire par des représentants politiques, des contestations émergent autour de la création de nouveaux centres de données.

Oppositions territorialisées

Next a étudié ce phénomène en partenariat avec l’Environmental Reporting Collective (ERC), un collectif international d’enquête sur les enjeux environnementaux. Derrière ces protestations apparaissent régulièrement des questionnements sur la trajectoire générale de l’industrie technologique et de celle de l’intelligence artificielle. En France, le sujet est porté tantôt par des collectifs locaux, tantôt par des organisations nationales.

Ils s’appellent Le nuage était sous nos pieds du côté de Marseille, Data for Good à Paris, deux collectifs à l’appétence particulière pour les enjeux du numérique. À l’instar de PEPS, des Soulèvements de la Terre, d’Attac ou d’Alsace Nature, ils sont aussi issus de groupes préoccupés avant tout par les questions environnementales. Dans certains cas, comme à Vitry, des groupements politiques s’emparent aussi du sujet. Ainsi des Écologistes face aux projets de Data One à Eybens et Villefontaine (Isère) ou de La France Insoumise face à celui de Google, à Châteauroux (Indre), entre autres exemples.

Pour autant, ces combats restent « très territorialisés » estime le sociologue Irénée Regnauld, co-auteur de Technologie partout, démocratie nulle part, Plaidoyer pour que les choix technologiques deviennent l’affaire de tous (FYP, 2020). L’expansion de l’industrie de l’intelligence artificielle, et celle des centres de données qui permettent d’en faire tourner les serveurs et stocker les données, a beau être planétaire, « il faut être très proche » d’un centre en particulier, « ou très nerd », pour vraiment s’intéresser au sujet.

Du côté d’InfraNum, qui fédère des acteurs de toute la chaîne de valeur de l’infrastructure numérique, « le maillage du territoire, y compris avec des centres de données de toute petite taille » est même un but en soi, explique sa présidente Ilham Djehaïch. L’idée est d’être « proche des clients, que ceux-ci soient des collectivités, des TPE, des PME ou autre », ce qui implique d’avoir « beaucoup de bâtiments, très intégrés dans le paysage ».

Cette intégration explique certainement que dans la majorité des cas recensés par le collectif Le Nuage était sous nos pieds, la cohabitation se passe correctement. Même dans les lieux où elle est plus complexe, comme à Wissous, ville de 7 000 habitants aux prises avec un projet porté par l’américain CyrusOne, le sujet « ne vient pas dans la bouche des gens » pendant les échanges en prévision des élections municipales, explique le maire sortant Cyrille Telman. Une situation un peu différente de ce qui commence à percer aux États-Unis, où l’acceptabilité des centres de données est quelquefois qualifiée de « grand unificateur », dans la mesure où des soutiens de Donald Trump et des électeurs démocrates s’allient pour s’opposer à certains projets.

Rendre visible l’infrastructure numérique

À Marseille, cela dit, c’est précisément parce qu’« il nous semblait que l’enjeu de la territorialisation des data centers était assez peu interrogée » que le collectif Le Nuage était sous nos pieds s’est formé, explique Antoine, l’un de ses membres. La ville phocéenne a ceci de stratégique qu’elle sert de point d’arrivée à 18 câbles sous-marins et permet, au nord, de les relier aux FLAP, l’acronyme utilisé dans l’industrie pour désigner Francfort, Londres, Amsterdam et Paris.

« Le travail du collectif, c’est vraiment de rendre matérielles ces infrastructures numériques qui sont devenues des espèces d’appendices de nos vies, explique Lena, une autre membre du collectif, dans un épisode de notre podcast Entre la chaise et le clavier. Aujourd’hui, en particulier avec l’IA, ce sont des choses qui se développent énormément, mais dans la plus grande opacité pour le grand public. »

« L’idée, c’est de donner des clés aux citoyens », abonde la coprésidente de Data for Good Lou Welgryn. À défaut, la population découvre souvent les projets « quand il commence à y avoir des pelleteuses », illustre Irénée Regnauld, ce qui empêche toute possibilité de réel débat.

Loin d’être propre à la France, cette logique se retrouve par exemple en Thaïlande, où la population de la province de Chonburi, déjà en concurrence avec certains acteurs industriels pour l’accès à l’eau, a peu d’informations sur les projets de centres de données qui viendront, eux aussi, pomper dans les réserves disponibles.

Selon le décompte de nos partenaires, la région abrite déjà quatre centres de données et 11 projets ont été signés. Les agriculteurs locaux, eux, témoignent déjà des difficultés à maintenir leurs activités pendant les longs étés caniculaires.

Au Brésil, le projet de complexe de data center « AI City », dans la ville d’Eldorado do Sul, a été validé par le ministère de la mine et de l’énergie, qui prévoit une augmentation de 20 % de la demande électrique actuelle en période de pointe dans la région Sud. Interrogés par nos partenaires de l’ERC, des habitants qui découvrent le projet le qualifient de « terrible », dans la mesure où ils subissent déjà de fréquentes coupures d’électricité.

« Cela aurait pu se passer autrement »

Dans l’hexagone, si le réseau public de transport d’électricité RTE appelle à accélérer l’électrification des usages pour absorber la production énergétique nationale, les projets de centres de données n’en créent pas moins certains conflits d’usage au niveau local.

À Marseille, des élus écologistes ont demandé un moratoire sur les nouveaux bâtiments : leur réservation d’électricité freine d’autres travaux, comme celui de l’électrification des quais du port, qui permettrait de réduire la pollution émise par les ferries.

L’enjeu, pour des associations comme PEPS, est aussi de sensibiliser à ce que l’ensemble de la chaîne de production provoque. « On organise beaucoup la mobilisation autour du Congo, explique Merlin Gautier-Marchand, parce que la construction des serveurs exige beaucoup d’or et de coltan », des matériaux extraits dans des conditions dramatiques – en 2023, Amnesty International calculait qu’environ 40 000 enfants travaillaient dans les mines de Cobalt, notamment autour de la ville de Kolwezi.

La trajectoire technologique générale répond pour le moment à « des choix du capitalisme numérique, qui y a vu une manière de faire du profit », résume Antoine du Nuage était sous nos pieds, notamment en multipliant les fermes de serveurs. « Mais cela aurait pu se passer autrement, c’est pourquoi il nous semble important de faire émerger les conditions d’un débat sur notre modèle numérique. »

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