La vente d’Exaion (EDF) traine et inquiète : stabilité du réseau électrique, souveraineté
Des exa ions pour des mega watts
La vente d’Exaion, une filiale d’EDF, n’en finit pas de soulever des questions. Annoncée en août, elle est toujours en cours de discussion et le gouvernement demande à EDF de « continuer à examiner plus en profondeur les différentes options ». Les enjeux de souveraineté croisent ceux de la stabilité du réseau électrique, de la productivité et du coût des centrales électriques.
Commençons par les présentations officielles : « Exaion est une filiale du groupe EDF issue de son programme entrepreneurial EDF Pulse Incubation ». Selon EDF, sa raison d’être est d’accompagner « les entreprises dans leur transformation numérique avec une approche responsable et durable », avec quatre types de services : blockchain, cloud, « fast computing » (HPC, IA, quantique) et cybersécurité. Vague…
« Depuis le début du nucléaire, EDF a des supercalculateurs et tous les trois ans, ils en remplacent un. L’idée a donc été de récupérer ces calculateurs, de les démonter et de créer des data centers, 100 % français et donc issus du recyclage notamment, au service de la blockchain », expliquait Exaion lors de la Paris Blockchain Week 2024, comme le rapporte Finyear.
EDF se fait MARA(bouter) Exaion, sous la grogne générale
On accélère jusqu’à l’été 2025 et plus particulièrement le 11 août : « MARA et EDF Pulse Ventures signent un accord d’investissement dans la filiale Exaion ». Ce n’est pas une petite participation, mais une prise de contrôle en bonne et due forme puisqu’il est question « d’acquérir une participation de 64 % » avec la possibilité de monter « jusqu’à 75 % d’ici 2027 ». De son côté, « EDF resterait client d’Exaion et conserverait une participation minoritaire ».
Rapidement, des voix se sont élevées contre la perte de cette « pépite » française. Le sujet est notamment remonté dans les questions du gouvernement de l’Assemblée nationale par l’intermédiaire de Philippe Latombe. Il soulevait plusieurs points de souveraineté. « Numérique » d’abord, avec le calcul haute performance et le traitement de données sensibles. « Financière » ensuite, sur l’activité de cryptos qui « représente une alternative permettant d’opérer des systèmes de paiement de façon indépendante ». « Énergétique », enfin avec « les centres de données flexibles présentent l’avantage d’adapter leur consommation en temps réel ».
« Un outil critique de stabilisation et de régulation du réseau électrique »
Ce dernier point n’est pas à prendre à la légère : c’est « un outil critique de stabilisation et de régulation du réseau électrique. Il permet d’éviter que la stabilité de tout notre système électrique ne soit mise en danger lorsqu’en cas de surplus de production, des éoliennes et des panneaux solaires sont débranchés brutalement, comme lors des pannes connues par l’Espagne en avril dernier », nous allons y revenir.
« Le contrôle de la flexibilité et la sécurité du réseau français ne peuvent donc être abandonnés à un acteur américain », affirmait alors le député Philippe Latombe, qui demande enfin au gouvernement s’il compte s’opposer à la vente.
Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie, lui répondait qu’une « procédure dite investissements étrangers en France est lancée » et qu’une « analyse sur la sensibilité des données utilisées par Exaion est engagée ». Il en profite pour annoncer que, ces dernières années, elles sont passées d’une centaine annuelle à 400 environ.
« On va protéger cette entreprise », affirmait en novembre le premier ministre Sébastien Lecornu, lors d’une séance de questions au gouvernement. Quelques jours auparavant, le maire de Cannes David Lisnard s’insurgeait sur X : « Par idéologie, EDF (propriété de l’État) a refusé de valoriser ses surplus électriques par le minage. Résultat : sa filiale Exaion, déficitaire, est cédée à un mineur américain — avec, comble de l’absurde, interdiction pour EDF de faire du calcul intensif (HPC) pendant deux ans ! » La vente ne passe pas, pas plus que l’exclusivité sur le HPC.
Le 31 janvier, Bercy donne des nouvelles à l’AFP : « Nous avons demandé à EDF de continuer à examiner plus en profondeur les différentes options pour le dossier Exaion au-delà de la date butoir du 31 janvier ». Du côté d’EDF, on se contente de répondre poliment : « Nous travaillons avec les services de l’État pour leur fournir tous les éléments complémentaires nécessaires à la poursuite de l’instruction du dossier ».
Ce sujet est aussi arrivé au Sénat, à travers une question écrite du sénateur Dany Wattebled sur les « enjeux financiers, stratégiques et de souveraineté nationale du rachat d’Exaion SAS par le groupe américain MARA Holdings ». Il rappelle notamment qu’Exaion intervient dans des domaines divers « simulation des réseaux électriques, optimisation énergétique, traitement de données sensibles » et demande au ministre « comment la France entend-elle préserver la maîtrise de ses infrastructures et la confidentialité de ses données ». D’autant que, comme indiqué dans le communiqué d’aout, EDF resterait client d’Exaion. Des questions sans réponse pour l’instant.
Fréquence, inertie et stabilité de la tension
Revenons sur la déclaration de Philippe Latombe sur la stabilisation et la régulation du réseau électrique. Le black-out en Espagne et au Portugal a brutalement mis cette question sur le devant de la scène. En effet, la cause mise en avant par l’Espagne est une capacité insuffisante de contrôle de la tension, et notamment sa fréquence.
Comme nous l’avons déjà longuement expliqué, la fréquence est un peu le nerf de la guerre et c’est un « indicateur essentiel de pilotage » pour RTE. La stabilité de la fréquence est liée à un autre élément : l’inertie. Là où l’hydraulique et le nucléaire reposent sur de gros moteurs (on simplifie à l’extrême) avec une inertie importante, le solaire n’en a aucune et celle des éoliennes est négligeable.
Ajouter toujours plus de solaire dans le mix énergétique veut donc dire moins d’inertie et ainsi une stabilité moindre de la fréquence (pour les explications, vous pouvez lire cette actualité). C’est pour cela que le nucléaire a une place importante.

L’offre et la demande : l’enjeu de la modulation de production
De manière générale, la production électrique est consommée dans la foulée, on ne peut pas stocker de grandes quantités d’énergie sortant des centrales. L’offre doit donc s’adapter à la demande, même s’il est possible de vendre de l’électricité à nos voisins, ce dont la France ne se prive pas. Toujours est-il que la France produit déjà en excédent et RTE a récemment appelé à accélérer l’électrification des usages, justement pour mieux équilibrer consommation et production d’électricité.
En France, comme le rappelle un rapport d’une commission d’enquête du Sénat, les réacteurs nucléaires français ont historiquement « été conçus dès le départ (pour les réacteurs de 1 300 MW et 1 450 MW) ou modifiés (dans les années 1980 pour des réacteurs de 900 MW) pour pouvoir « moduler » leur production, c’est-à-dire pour pouvoir réduire ou augmenter, dans des temporalités plus ou moins courtes, la quantité d’électricité qu’ils délivrent ».
Cette modulation fait néanmoins baisser le rendement économique : « dans la mesure où l’essentiel des coûts de la filière nucléaire sont fixes (ils ne sont pas corrélés au volume d’électricité produite), en réduisant le volume de production sur une période donnée, la modulation conduit mécaniquement à augmenter les coûts complets du parc nucléaire ». Ce n’est pas tout: « la modulation accroît les besoins de maintenance des centrales », ce qui coûte évidemment de l’argent.
Dans sa réponse au Sénat, EDF confirme : « les premiers éléments d’expertise ne démontrent pas de lien entre la modulation et les composants du circuit primaire. En revanche, elle pourrait occasionner un vieillissement prématuré de composants du circuit secondaire et, par voie de conséquence, une augmentation des besoins de maintenance ».
Le sujet est revenu sur le devant de la scène ces derniers jours, avec un « rapport d’EDF que l’État préfère taire […] Faire varier la puissance de nos centrales nucléaires génère des coûts et de l’usure », titre l’Express. C’est dans la suite du rapport du Sénat, mais celui-ci date de 2026. EDF voudrait le publier, mais « le gouvernement met son veto. Trop explosif », affirment nos confrères.
En plus de la question des coûts et de l’usure, Anne Lauvergeon (ancienne présidente d’Areva) soulève une problématique à l’Express : « Comment reconnaître que cette modulation pose problème et de l’autre, justifier des investissements massifs dans l’éolien et dans le solaire ? ».
Xavier Niel à la rescousse pour le côté souverain ? Et le reste ?
Quel rapport avec Exaion ? Grégory Raymond, cofondateur de The Big Whale apporte un élément de réponse : « Disposer d’un acteur qui sera capable de stabiliser le réseau ». Comment ? En étant capable de s’effacer « en quelques secondes lorsque le réseau se tend ». L’idée est de laisser les centrales produire de l’électricité et, au lieu de moduler les réacteurs, de modulo par la consommation avec des gros consommateurs comme Exaion.
Selon notre confrère, l’Élysée ferait appel à Xavier Niel (iliad) « pour désamorcer les tensions politiques entourant le rachat de Exaion (filiale EDF) par le géant américain du minage de Bitcoin, MARA ». Reste à voir dans quelles conditions et avec quel niveau de participation.
Toutes ces discussions autour d’Exaion et de la production d’énergie se télescopent avec la publication aujourd’hui même du la 3e Programmation pluriannuelle de l’énergie par le gouvernement. Sur la question de la modulation, le rapport se contente de vagues déclarations : « Le Gouvernement est attentif aux impacts de l’augmentation de la « modulation » du nucléaire que prévoient dans certains cas les scénarios de RTE ». Le rapport affirme que les exigences de sûreté sont évidemment respectées, mais que « l’impact financier doit encore être quantifié ».