Des neurones humains vivants jouent à Doom : derrière la hype, quelle réalité ?
Et le démineur ?
Depuis ce week-end, l’affaire fait les choux gras de la presse : des neurones humains apprendraient à jouer à Doom. L’« annonce » fait un carton au bingo bullshit 2026 : Doom, de l’intelligence artificielle et des neurones humains. La réalité est différente. Si l’histoire est intéressante, nous sommes loin d’un cerveau humain dans une boite de pétri maitrisant Doom.
La vidéo de Cortical Labs, qui développe des puces avec des cellules humaines, a déjà presque deux semaines. Même chose pour le dépôt GitHub du projet « doom-neuron » de Sean Cole, un développeur « partenaire » de Cortical Labs. On trouve aussi des actualités datant de plus d’une semaine parlant de 200 000 neurones humains « jouant » à Doom. C’est le cas de Tom’s Hardware ou de NewScientist, pour ne citer que ces deux-là.
Cortical Labs explique que la machine utilisée est une CL1 avec 200 000 « neurones humains vivants » installés sur une puce baptisée « multi-electrodes array », précise Alon Loeffler, scientifique et post-doctorant à Cortical Labs. Pour « jouer » à Doom, Sean Cole a utilisé une API mise à disposition par l’entreprise pour exploiter un de ses réseaux de neurones sur une machine CL1.
« Les cellules se comportent un peu comme un débutant »
Dans sa vidéo marketing de présentation, Cortical Labs explique que, avant d’utiliser ses puces, il faut d’abord « traduire le monde numérique apocalyptique de Doom dans le langage biologique des neurones, qui est l’électricité ». Pour faire simple, passer des éléments de l’image du jeu à des flux électriques. En effet, les neurones humains du CL1 ne « voient » pas vraiment le jeu via des caméras ou n’importe quel dispositif optique.

David Hogan, CTO de Cortical Labs, explique que « lorsqu’un démon apparait sur la gauche de l’écran, des électrodes bien précises stimulent la zone sensorielle des neurones sur le côté gauche. Les neurones réagissent et nous écoutons leur réponse (via des spikes [des pics électriques, ndlr]) et nous interprétons cette activité ». Suivant les réponses des neurones, le programme décide de tirer, de bouger, etc. :
« Est-ce un champion e-sport de Doom ? Absolument pas. Pour le moment, les cellules se comportent un peu comme un débutant qui n’a jamais vu d’ordinateur auparavant… et c’est le cas des neurones. Mais ils démontrent qu’ils peuvent trouver et tirer sur les ennemis. Et même s’ils meurent souvent, ils apprennent. »
L’entreprise explique qu’un des enjeux est de réussir à renvoyer un résultat aux neurones, une récompense en cas de bonne action (tuer un ennemi) ou au contraire un mauvais point s’ils ne font pas ce qu’il faut. Ce mécanisme ressemble à celui utilisé avec les intelligences artificielles. C’est du renforcement positif/négatif, par électrostimulation dans le cas présent.


ViZDoom ->_get_observation()-> réseau de neurones
La lecture rapide du code permet de comprendre les grandes lignes du fonctionnement du programme, qui est loin, très loin, de tourner entièrement sur un réseau de neurones humains.
La première étape exploite ViZDoom et, associée à la fonction _get_observation(), vise à transformer l’image du jeu (320 x 240 pixels) en données structurées pour la suite des opérations. On parle de la position du joueur, de son niveau de vie, de la présence de monstres, etc. Le tout est ensuite transformé en signaux prêts pour aller rendre visite aux neurones du CL1.

C’est donc seulement maintenant qu’intervient la seule et unique étape sur les réseaux de neurones humains vivants. Ces signaux sont alors envoyés aux électrodes du CL1 qui envoie des signaux électriques aux neurones.
Ces derniers font leur tambouille interne et génèrent des spikes (potentiels d’action) qui sont envoyés à l’ordinateur classique où un décodeur s’occupe de les transformer en actions comme avancer, tirer, se tourner, etc.
L’action est placée dans le jeu et une récompense est calculée pour faire un retour aux neurones. Il y a deux fonctions distinctes pour les bons et les mauvais points. L’amplitude du signal est la même dans les deux cas, mais en cas de mauvaise décision la fréquence et le nombre de pulsations sont plus élevés. Ce n’est pas tout, différentes électrodes (channels) sont utilisées suivant les cas.

Avec le CL1 c’est mieux que rien ou que de l’aléatoire
Dans le fichier ppo_doom.py, les lignes 918 à 932 sont intéressantes et parlent d’une fonction d’ablation pour vérifier que le réseau de neurones fait mieux que rien ou que de l’aléatoire. Il y a deux changements possibles : zero alors tous les spikes sont à 0, et random avec des valeurs aléatoires.
C’est un point important, comme le précise Sean Cole dès la première question de sa FAQ, qui se demande si ce n’est pas le décodeur qui fait tout le travail et si le réseau de neurones est donc réellement utile :
« Les images que vous voyez dans la vidéo ont été prises en utilisant un décodeur linéaire sans biais, ce qui signifie que l’action sélectionnée est une fonction linéaire des spikes produits par le CL1 ; c’est le CL1 qui fait l’apprentissage. Il y a une différence notable quand on utilise l’ablation (aussi bien les spikes aléatoires que nuls n’entraînent aucun apprentissage) par rapport aux vrais spikes du CL1. »

Un beau coup médiatique pour Cortical Labs
En conclusion, on peut dire que le réseau de neurones ne voit certainement pas le jeu Doom et ne le comprend pas. Le réseau produit des patterns électriques en fonction de données prémachées par l’encodeur et s’améliore sur le principe du renforcement positif/négatif. Avec les tests d’ablation, le développeur confirme que les neurones contribuent vraiment au système, que ce n’est pas juste un hasard.
Cortical Labs avait déjà fait parler d’elle en 2022 avec un réseau de neurones jouant à Pong, rien de vraiment neuf, si ce n’est la hype autour de Doom et la fameuse question qui revient toujours : « Will it run DOOM? ».
L’objectif visé par Cortical Labs n’est pas de battre les humains aux jeux vidéo, mais de « développer des architectures informatiques qui réduisent considérablement la consommation d’énergie tout en créant des outils pour accélérer la recherche médicale, supprimer les tests sur les animaux et améliorer la santé humaine pour tous ». Avec Doom, Cortical Labs s’assure là un bon coup marketing, et ça n’a pas loupé.
