États-Unis : une enquête parlementaire sur de supposés biais anti-Israël de Wikipédia
"If freedom of speech is taken away, then dumb and silent we may be led"

Deux représentants du Congrès américains ont ouvert une enquête relative à la façon dont des « efforts organisés » viseraient à orienter idéologiquement le contenu des pages de Wikipédia, notamment sur les questions liées à Israël. Leur démarche s’appuie sur les rapports de l’Anti-Defamation League, qui vilipende régulièrement l’encyclopédie en ligne pour de supposés biais antisémites.
La Commission de surveillance et de réforme gouvernementale du Congrès des États-Unis a ouvert une enquête relative au fonctionnement de Wikipédia. La démarche est lancée par deux représentants républicains, qui s’en expliquent dans une lettre officielle, adressée à Maryana Iskander, la directrice générale de la Wikimedia Foundation.
Elle prend la forme d’une demande d’information (PDF), formulée dans le cadre des missions générales de cette commission d’enquête, notamment chargée d’étudier les « efforts déployés par des entités et des individus étrangers au sein d’établissements universitaires subventionnés par l’argent des contribuables américains pour influencer l’opinion publique américaine ».
Des actions coordonnées anti-israéliennes ?
La démarche, repérée par The Hill, est initiée par le président de la Commission, James Comer (Kentucky), et par la responsable de la sous-commission dédiée à la cybersécurité, Nancy Mace (Caroline du Sud). « Nous sollicitons votre aide pour obtenir des documents et des communications concernant des personnes (ou des comptes spécifiques) agissant comme éditeurs bénévoles sur Wikipédia et ayant enfreint les règles de la plateforme Wikipédia, ainsi que vos propres efforts pour contrecarrer les tentatives intentionnelles et organisées visant à introduire des préjugés dans des sujets importants et sensibles », écrivent les deux représentants.
Parmi ces sujets sensibles, la demande concerne tout particulièrement la question israélienne. « Un rapport récent a soulevé des questions troublantes concernant les efforts potentiellement systématiques visant à diffuser des informations antisémites et anti-israéliennes dans les articles de Wikipédia relatifs aux conflits avec l’État d’Israël ».
Sur ce volet, les deux parlementaires sourcent leur interrogation : celle-ci découle d’un rapport émis en mars 2025 par l’Anti-Defamation League (ADL), une association de lutte contre l’antisémitisme basée à New York.
Dans ce rapport, l’ADL affirme notamment avoir découvert qu’au moins 30 contributeurs de l’encyclopédie en circonvenaient les règles d’édition « pour introduire des récits antisémites, des préjugés anti-israéliens et des informations trompeuses ». Leur action se serait notamment concentrée sur les pages liées à Israël, à la Palestine et au conflit en cours, avec des efforts intensifiés depuis le 7 octobre 2023.
« Ce rapport montre clairement que Wikipédia doit redoubler d’efforts pour lutter contre les préjugés et la coordination antijuifs et anti-israéliens. En attendant, ceux qui comptent sur Wikipédia – de la recherche Google aux grands modèles linguistiques comme ChatGPT – doivent reléguer au second plan les contenus de Wikipédia sur les questions liées aux Juifs, à Israël et au conflit au Moyen-Orient afin de ne pas perpétuer ces préjugés », appelle l’ADL dans le propos liminaire de son rapport.
Un message entendu, semble-t-il, dans le camp républicain, puisque l’enquête doit, sur cette base, permettre de déterminer « comment Wikipédia répond à de telles menaces », en étudiant notamment les outils et méthodes mis en œuvre « pour identifier et mettre un terme aux conduites malveillantes qui consistent à injecter des préjugés ou compromettre la neutralité de point de vue ».
La commission d’enquête demande ainsi à la fondation Wikimedia de lui fournir, pour une période allant du 1er janvier 2023 au 10 septembre 2025, tous les documents susceptibles de témoigner d’une forme d’ingérence organisée dans l’édition des contenus, qu’elle émane d’un État ou d’autres institutions.
Outre des explications sur les mécaniques de modération de l’encyclopédie, elle réclame également les enregistrements du comité d’arbitrage, l’ArbCom, chargé de trancher les litiges entre éditeurs, mais aussi toutes les données personnelles liées aux éditeurs concernés par une sanction découlant d’un arbitrage.
La fondation Wikimedia, établie pour mémoire aux États-Unis, a accusé réception de la demande. « Nous sommes heureux d’avoir l’occasion de répondre aux questions de la Commission et de discuter de l’importance de préserver l’intégrité des informations sur notre plateforme », a répondu un porte-parole cité par USA Today.
« Early Life Check »
Outre ces accusations de noyautage mises au crédit de ce que l’ADL qualifie de « bad-faith editors » (éditeurs de mauvaise foi), l’association a par ailleurs décrit, en juillet, un autre phénomène qui n’incrimine pas directement l’encyclopédie, mais la concerne tout de même.
La pratique, baptisée Early Life Check, consisterait à suggérer d’aller vérifier la section Early Life (littéralement, les débuts dans la vie, soit le début de la notice biographique de la fiche consacrée à une personnalité) pour vérifier si quelqu’un est d’ascendance juive et, le cas échéant, chercher à lui nuire en ligne.
Le rapprochement entre l’ouverture de cette enquête et la parution de cette explication liée à l’Early Life Check a conduit, jeudi, un certain Dominic Michael Tripi, qui se présente comme un analyste politique et publie sur X de nombreux messages aux accents conservateurs, à suggérer que l’ADL cherchait à obtenir la suppression de la section Early Life sur les pages de Wikipédia. L’hypothèse, non confirmée, met en joie les internautes de 4chan, forum d’où aurait pu partir cette tendance…
Des accusations récurrentes
C’est peu dire que la célèbre encyclopédie collaborative, fondée en 2003, n’en est pas à sa première accusation de partialité : l’hypothèse d’un noyautage de ses pages au nom d’une idéologie politique revient régulièrement dans le débat public.
En début d’année, Next a par exemple chroniqué dans le détail la vendetta lancée par le magazine Le Point en direction de l’édition francophone de Wikipédia, qu’il accuse d’un parti pris négatif à son égard visant à le délégitimer comme source fiable.
Quelques semaines plus tôt, c’est Elon Musk qui menait la charge, à grand renfort de posts sur son réseau social X, pour appeler à cesser le financement de l’encyclopédie tant que cette dernière n’a pas rétabli un « équilibre ».
Le sujet est en définitive aussi ancien que l’encyclopédie, dont les principes fondateurs posent que c’est la recherche du consensus, et la fourniture d’un contexte aussi complet et sourcé que possible qui lui permettent de tendre vers la neutralité de point de vue. Les sujets clivants donnent ainsi parfois lieu à des débats homériques dans l’espace de discussion des fiches qui leur sont dédiés, comme l’a bien illustré, début 2024, la polémique autour du deadname des personnes trans.
Les questions liées à la judéité, à Israël, et aux suites des attaques terroristes du 7 octobre, constituent de ce fait une poudrière virtuelle au sein des pages de l’encyclopédie, et ce dans de nombreuses communautés linguistiques.
Placées sous un statut protégé particulier, les entrées relatives connaissent néanmoins un rythme d’édition élevé, et la zone de discussion associée est parfois accompagnée d’un appel au calme. « Gardez à l’esprit que cette page est faite pour discuter de l’amélioration de l’article et non de débattre sur son sujet », préconise ainsi la page dédiée à l’État de Palestine en vertu des règles de savoir-vivre qui font partie des fameux principes fondateurs. Sur d’autres, les suggestions de modification montrent bien que la recherche du consensus relève parfois du vœu pieux.
L’ADL étiquetée non fiable
Dans le contexte géopolitique particulièrement chargé du moment, Wikipédia constitue une cible de prédilection pour l’ADL depuis que la communauté des éditeurs de la version anglophone a décidé de classer l’association au rang des sources non fiables sur le conflit israélo-palestinien, à l’issue d’un vote organisé en juin 2024, comme le précise la fiche dédiée à cette dernière.
Largement reprise dans les médias israéliens, l’information a déclenché un tollé au sein des organisations juives. « Wikipédia prive fondamentalement la communauté juive de son droit à se défendre face à la haine qui prend pour cible notre communauté », ont ainsi écrit dans la foulée quarante de ces dernières dans un courrier à l’en-tête de la Conférence des présidents des Organisations juives majeures, rapporte The Times of Israël.
La Wikimedia Foundation avait alors répondu par l’intermédiaire d’un communiqué, en rappelant qu’elle n’avait pas vocation à interférer avec l’action de la communauté des éditeurs et contributeurs, et que les décisions relatives à l’ADL avaient été dûment discutées et documentées jusqu’à parvenir au consensus.
Quelles retombées ?
Reste à savoir si ce principe de communauté souveraine et de consensus démocratique siéra aux représentants républicains du Congrès et, par extension, à l’administration Trump, dont les pages Wikipédia ont par moment été maltraitées.
L’ouverture d’une enquête constitue à cet égard une première, dont se réjouit Larry Sanger, le cofondateur devenu contempteur de l’encyclopédie. Interrogé par l’agence Jewish News Syndicate (JNS), celui-ci affirme qu’il aurait demandé, en février dernier à Donald Trump et à Elon Musk de prendre des mesures contre le financement de Wikipédia et contre la possibilité que des employés fédéraux participent à son contenu. « Je suis heureux que le Congrès enquête sur l’utilisation de fonds étrangers et du gouvernement américain pour financer des modifications biaisées sur Wikipédia », se serait-il réjoui.
Quelles seront les conclusions de l’enquête ? L’administration dispose d’un levier pour faire pression sur la fondation : celui de son statut d’organisation à but non lucratif, dit 501(c)3 dans le code des impôts des États-Unis. Fin avril, un procureur des États-Unis, proche de Donald Trump, avait déjà brandi cette menace implicite dans une lettre adressée à la fondation, l’accusant d’avoir commis « une série d’actions susceptibles de violer les obligations » liées à son statut, notamment parce qu’elle aurait permis « à des acteurs étrangers de manipuler des informations et de diffuser de la propagande auprès du public américain ».