Comment la France entend concrètement lutter contre les manipulations de l’information
« Faites vos propres recherches » reloaded
La Stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information dresse un très ambitieux plan de bataille visant à sensibiliser voire former l’ensemble des Français à la lutte contre les manipulations de l’information, qui s’inspire en bonne partie des méthodes en vigueur en matière de renseignement d’origine sources ouvertes (OSINT).
La première « Stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information 2026 - 2030 » du Secrétariat de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN, cf notre premier article de présentation) « repose sur trois principes fondamentaux : l’ouverture, l’action en réseau et l’intégration », largement inspirés des méthodes en vigueur en matière de renseignement d’origine sources ouvertes (OSINT).
Contrairement à d’autres champs de la sécurité nationale fondés sur la confidentialité, la lutte contre les manipulations de l’information « s’appuie, dans une large mesure, sur des méthodes et des ressources publiquement accessibles », privilégiant « la transparence, la vérifiabilité, et la mobilisation de l’ensemble des parties prenantes », résume le SGDSN.
Ce « choix stratégique », qualifié de « changement important de paradigme » en matière de sécurité nationale, « sera renforcé et rendu régulier », à mesure qu’il « vise à permettre la reproduction, la vérification, la contestation et la contribution par des acteurs tiers », ainsi que la validation par les pairs :
« Cette logique d’ouverture et de transparence est un levier de renforcement démocratique : en donnant au public les moyens de comprendre les mécanismes de manipulation, elle réduit leur efficacité. Une campagne de manipulation informationnelle ne peut opérer durablement sans opacité. La transparence devient ainsi un outil préventif autant que curatif, contribuant à une meilleure appropriation citoyenne des enjeux liés à l’ingérence numérique étrangère. »
L’action en réseau repose de son côté sur une « mobilisation distribuée », s’appuyant sur une logique de coopération entre les administrations, institutions, acteurs techniques, régulateurs, chercheurs, médias, plateformes, ainsi que la société civile et les citoyens, « chacun à son niveau de responsabilité ».
L’intégration renvoie de son côté à « une exigence de partage de l’information, dans le respect des impératifs de sécurité ». Le renforcement de la confiance mutuelle entre acteurs publics et privés « repose sur la circulation maîtrisée de ce qui est su, de ce qui est en cours d’évaluation, et de ce qui demeure encore incertain », précise le SGDSN.
Faire collectif à l’échelle du pays, et au-delà
La stratégie en elle-même s’articule autour de quatre priorités et piliers structurants, eux-mêmes déclinés en quinze objectifs stratégiques (OS) afin de « consolider l’avance de la France dans la préservation de l’intégrité du débat public et de prolonger ses efforts de résilience démocratique face aux manipulations de l’information ».

« Face à l’ampleur de la menace, l’enjeu central identifié de la stratégie est la constitution et l’animation d’un collectif à l’échelle du pays, et au-delà, dans une logique de réponse concertée à l’échelle internationale », ce qui induit :
- « d’impliquer l’ensemble de la population dans la compréhension des phénomènes de manipulation ;
- de partager largement l’information utile à la prévention et à la détection de ces phénomènes ;
- de renforcer la capacité d’action des entités publiques et des acteurs de terrain ;
- de mutualiser les ressources opérationnelles disponibles afin d’assurer une réponse coordonnée et efficace. »
Une nouvelle génération de professionnels hautement qualifiés
Le premier pilier vise à « renforcer la résilience de la société dans son ensemble, en agissant sur les facteurs cognitifs, sociaux, éducatifs et culturels que ces manipulations exploitent ». Intitulé « Mobiliser la Nation pour renforcer sa résilience », il entend « mobiliser les leviers éducatifs, associatifs, scientifiques et citoyens sur l’ensemble du territoire » afin de faire de chaque citoyen un acteur éclairé contre la manipulation de l’information.
« La première condition de cette résilience est la constitution d’une capacité nationale d’expertise, apte à détecter, caractériser et comprendre les opérations de manipulation de l’information (OS1) », précise le SGDSN, afin « d’assurer la fiabilité de l’environnement informationnel national au sens large, qu’il soit numérique ou non ».
Les connaissances, savoir-faire et réflexes associés « doivent pouvoir être intégrés dans l’ensemble des structures déterminantes pour le fonctionnement du pays ». Ce qui « requiert des adaptations organisationnelles mais aussi l’existence d’une nouvelle génération de professionnels hautement qualifiés » dans des domaines aussi variés que la veille stratégique, l’analyse des réseaux sociaux, l’évaluation des manipulations algorithmiques, l’utilisation malveillante des systèmes d’IA, l’investigation numérique ou encore la compréhension technique des dynamiques informationnelles.
Or, ce champ « souffre dès lors d’une pénurie de compétences, accentuée par une sous-représentation sociale et de genres, caractéristique plus large du secteur numérique », et par un « manque d’alignement entre les profils formés et les besoins réels du terrain ».
« À court terme, il importe de fournir à l’ensemble des décideurs locaux et nationaux, aux cadres de l’administration ainsi qu’aux directeurs des médias et journalistes », via leurs organes de formation professionnels respectifs, une information claire sur les mécanismes techniques et technologiques utilisés dans les opérations de manipulation de l’information.
Sur le long terme, « il importe d’investir massivement dans le développement de ces expertises », en les intégrant notamment aux cursus de formation existants dans les domaines régaliens, les médias, les sciences sociales et le numérique. Pour cela, « l’État développera une politique nationale de formation structurée, à destination d’un public d’acteurs clefs ».
À l’horizon 2027, la France structurera et déploiera une Académie de la lutte contre les manipulations de l’information (LMI), au sein de VIGINUM. Elle sera chargée de concevoir et partager des ressources pédagogiques adaptées à chaque public cible, former le plus grand nombre, et développer une « offre de renforcement capacitaire à l’échelle internationale », destinée aux partenaires étrangers souhaitant se doter de structures similaires à VIGINUM.
Une mobilisation de l’ensemble des acteurs de l’éducation
En parallèle, la stratégie nationale vise aussi à déployer une filière complète de long terme, allant de la sensibilisation citoyenne « transgénérationnelle » à la recherche académique « de haut niveau », en mobilisant l’ensemble des acteurs concernés : l’École, l’université, la recherche, les médias, la sphère culturelle et la société civile (OS2).
Au niveau scolaire, cela passera notamment par l’éducation aux médias et à l’information (EMI), l’enseignement moral et civique (EMC), un renforcement de la diffusion des ressources existantes, en particulier produites par le CLEMI et valorisées sur le site éduscol, et la « production de nouvelles ressources pour LUMNI ENSEIGNEMENT en collaboration avec l’INA et FRANCE TV, ainsi que des outils comme l’évolution du projet THE OSINT PROJECT ou la plateforme PIX, dont les usages pédagogiques seront valorisés et démultipliés ».
L’offre académique et les acteurs de l’enseignement supérieur, ainsi que leurs ministères compétents, « seront pleinement mobilisés » pour rappeler à leurs opérateurs l’importance de prendre en considération la LMI et l’éducation critique aux médias et à l’information dans la construction de leurs stratégies de formation.
Des actions de sensibilisation pourront être proposées aux doctorants dans le cadre de l’enseignement obligatoire à l’intégrité scientifique et aux enseignants-chercheurs nouvellement recrutés. Le sujet sera également pris en compte dans le cadre des enseignements de méthodologie dispensés aux étudiants de licence et master.
En parallèle, un réseau des communicants au sein des établissements d’enseignement supérieur et de recherche, des bibliothèques universitaires et des acteurs de formation à l’information scientifique sera mis en place et « facilitera l’accessibilité et la visibilité des travaux et contenus qui éclairent l’actualité, et participent à l’enrichissement du débat public ainsi qu’à la diffusion d’une culture scientifique, à l’attrait et à la démocratisation de la science ».
L’objectif est également de soutenir la recherche interdisciplinaire via des études approfondies sur la reconfiguration de l’économie de l’information en ligne et, plus largement, le paysage informationnel (« modèles d’affaires, architectures techniques, technologies émergentes, chaînes de valeur »), « en intégrant le potentiel de transformation majeur de l’IA générative ».
Favoriser le développement de l’esprit critique, soutenir Wikipedia
Au-delà du système éducatif, l’État mobilisera également les dispositifs d’engagement civique pour « former une jeunesse active dans la défense du débat public, […] structurer un vivier de citoyens actifs face aux manipulations de l’information », et « irriguer l’ensemble du tissu social de formats accessibles à tous » (OS3).
La stratégie s’appuiera aussi sur la diffusion à large échelle de « formats de sensibilisation participatifs » portés par un réseau de référents locaux de personnes formées, issues de l’éducation aux médias et à l’information, de l’éducation populaire, du monde associatif ou de l’Académie de la lutte contre la manipulation de l’information par un réseau de référents locaux (OS4) :
« L’objectif est de favoriser le développement de l’esprit critique, dans une logique d’autonomisation et de sensibilisation à même de remplir les fonctions de défense collective. Cette ambition suppose de multiplier les formats d’intervention adaptés (ateliers, débats, conférences, expériences immersives, etc.), en s’appuyant sur des dynamiques locales, participatives et décentralisées, à destination de tous les publics et sur l’ensemble du territoire. »
Cet OS4 entend « capitaliser » sur les « nombreuses initiatives, allant de l’éducation populaire aux espaces de débat citoyen, [qui] œuvrent déjà à outiller et sensibiliser l’ensemble de la population », tels que l’initiative Café IA, ou des structures comme le CLEMI, ainsi que l’encyclopédie participative Wikipédia :
« Il convient également d’apporter un soutien particulier à la contribution et à la valorisation de ressources telles que Wikipédia, qui bénéficient d’un important capital de confiance et jouent un rôle central dans les usages de vérification de l’information par les Français, sur quelque forme de savoir que ce soit, leur fiabilité et leur qualité reposant directement sur l’engagement et l’étendue de leurs communautés. »
S’inspirer de la loi Avia pour réguler les plateformes et services d’IA
Le second pilier, « Réguler les plateformes en ligne et les services d’intelligence artificielle générative », vise de son côté à « faire évoluer la gouvernance du numérique en responsabilisant les acteurs structurants de l’environnement informationnel – plateformes, moteurs de recherche, fournisseurs de services d’IA – face aux risques systémiques liés aux manipulations de l’information ».
Le SGDSN souligne que « cette architecture algorithmique, sans équivalent dans les médias traditionnels régis par une responsabilité éditoriale claire, soulève des enjeux inédits en matière d’intégrité, de responsabilité, de pluralisme et de transparence ».
Dans ce cadre, l’OS5 « exige de mobiliser tous les leviers possibles offerts par le cadre européen et national » pour pouvoir agir efficacement sur les plateformes numériques et les services d’IA générative, « en particulier pendant les périodes électorales ».
Le règlement européen sur les services numériques (DSA) confie la supervision principale des très grandes plateformes et très grands moteurs de recherche à la Commission européenne. Dans ce contexte, il s’agira notamment de « définir au niveau européen des règles techniques communes et précises permettant aux autorités nationales d’imposer, en période électorale, des mesures concrètes aux plateformes et aux services d’IA – adaptation des systèmes de recommandation, obligations renforcées de modération, exigences de transparence – afin de protéger le débat public ».
L’OS6 vise quant à lui à « établir un cadre de relations et de régulation rigoureux, sous peine de sanctions, entre les plateformes, les fournisseurs d’IA générative, les autorités, les chercheurs et la société civile ».
Le SGDSN avance en effet que les informations utiles à la compréhension des mécanismes de manipulation, des usages des plateformes et des effets des systèmes de recommandation « demeurent aujourd’hui dispersées et inégalement accessibles », ce qui limite la capacité d’analyse partagée et l’expression structurée des besoins des acteurs spécialisés.
Il propose de s’inspirer de l’expérience de l’Observatoire de la haine en ligne mis en place par la loi Avia au CSA en 2020, relancé par l’ARCOM en 2025 et composés de 28 représentants d’associations, de plateformes et d’administrations (contre une cinquantaine auparavant) pour créer un « cadre permanent de dialogue structuré », et doter l’écosystème d’un espace stable de partage d’analyses et de connaissances sur les phénomènes de manipulation de l’information.
Un centre d’excellence et un registre public des supports d’ingérences
L’OS7 poursuivra pour sa part la consolidation des moyens d’analyse des risques informationnels liés à l’IA afin de « créer une capacité d’expertise de référence, capable de qualifier, quantifier et anticiper les effets systémiques de l’IA sur la fiabilité de l’environnement informationnel ».
« Hypertrucages, génération de textes persuasifs, synthèse vocale, clonage d’identités, microciblage algorithmique : l’IA permet aujourd’hui de manipuler l’information à une échelle inédite, de manière difficilement détectable, et à un coût marginal », constate en effet le SGDSN.
L’équipe DATALAB de VIGINUM se transformera dès lors en « centre d’excellence IAxLMI » afin de « fournir des outils et services clés en main aux communautés de vérification de faits, aux médias, aux ONG et chercheurs », mais également « renforcer l’appui à l’ARCOM », au titre des missions découlant du DSA sur la modération et la vérification des algorithmes, « et appuyer les autorités publiques dans l’élaboration de réponses réglementaires ou techniques ».
« De manière complémentaire », souligne le SGDSN, la France doit aussi apporter son soutien aux acteurs de l’écosystème mobilisés dans la LMI, via des appels à coopération ou financements, ainsi que « différents modes de mise en visibilité ».
Enfin, la stratégie nationale s’attaquera aux mécanismes de financement de la manipulation de
l’information par la publicité programmatique et la monétisation des plateformes (OS8), afin de réduire la rentabilité des sites, comptes et chaînes impliqués dans des opérations de manipulation ou des pratiques frauduleuses.
Les algorithmes de recommandation des réseaux sociaux amplifient en effet les contenus « générant le plus d’activité (clics, commentaires, partages, temps de lecture) », et « donnant un avantage indirect aux contenus polarisants voire polémiques » :
« L’intérêt financier que représente la viralité de certaines thématiques peut ainsi motiver des acteurs opportunistes. L’institutionnalisation des programmes de redistribution crée ainsi une « économie » de la manipulation, pouvant favoriser des acteurs produisant massivement des contenus manifestement inexacts ou trompeurs. »
Ce risque, « identifié depuis plusieurs années », connaît une intensification avec l’essor des IA génératives, qui abaissent les coûts de production et de diffusion de contenus à grande échelle, ce qui renforce l’enjeu de régulation des dispositifs de monétisation.
La stratégie prévoit d’abord de définir « à l’échelle nationale » un référentiel cartographiant les dispositifs de monétisation des plateformes, et de « renforcer l’application des obligations de transparence » pour les créateurs et éditeurs établis hors de France diffusant des contenus politiques visant des audiences françaises.
Il est également question d’ « obliger les plateformes à mettre en place un guide de bonne conduite pour les contenus monétisables et prévoir des sanctions en cas de non-respect », d’ « encourager la vérification de l’identité des administrateurs et de la fiabilité des contenus pour l’éligibilité aux programmes de monétisation », et d’ « exiger la suspension du financement de comptes diffusant de manière répétée ou coordonnée des informations trompeuses à des fins lucratives, avec transparence sur les comptes concernés ».
Un registre public, librement accessible sous formats interopérables (fichiers téléchargeables, API), pour intégration dans les outils des agences médias, plateformes publicitaires et acteurs publics, recensera en outre les « sites ou chaînes identifiés comme supports manifestes d’ingérences numériques étrangères ».
« Il reposera sur des évaluations indépendantes associant journalistes, chercheurs, experts OSINT, organisations indépendantes, et entités étatiques compétentes telles que VIGINUM », précise le SGDSN :
« Les critères d’inclusion seront transparents : caractère manipulatoire des contenus, absence de transparence éditoriale, participation à des campagnes coordonnées. Il sera mis à jour régulièrement, horodaté, avec un dispositif contradictoire permettant aux éditeurs de contester leur inclusion. »
Un troisième article reviendra plus en détail sur les mesures opérationnelles de détection et de réponse aux ingérences numériques, la stratégie industrielle destinée à structurer l’écosystème OSINT, le volet international de la stratégie, et les nombreuses initiatives lancées par et avec VIGINUM.