Infox, ingérences & cie : la France veut « garantir que chacun puisse penser librement »
Les complotistes vont adorer le détester
La Stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information 2026 - 2030 relève que la menace, en matière d’ingérences étrangères, n’a jamais été aussi élevée, mais également que la France a été l’une des pionnières dans la lutte dirigée contre cette dernière.
« Chaque citoyen, acteur public ou privé, doit disposer des moyens de s’informer de manière éclairée, de comprendre les mécanismes d’ingérence et de contribuer activement au débat démocratique », résume la Stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information 2026 - 2030. Son introduction souligne qu’ « au cœur de cette stratégie se trouve l’ambition de dépasser la simple lutte contre les manipulations de l’information pour construire une société capable de maintenir la confiance et des repères communs ».
Un objectif urgent mais probablement hors d’atteinte, d’autant plus louable que le Parlement et donc l’opinion publique n’ont jamais été aussi divisés, que les médias et réseaux sociaux n’ont jamais été autant instrumentalisés et pollués par des manipulations de l’information (franco-françaises comme pouvant relever d’ingérences étrangères).
Cette première Stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information, que vient de publier le Secrétariat de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), a pour objectif de doter la France de « moyens renforcés pour protéger son débat public, garantir la capacité de chacun à se forger un jugement éclairé et défendre, avec ses partenaires, un espace informationnel fondé sur la liberté d’expression et la pluralité des opinions » :
« Elle s’articule autour de quatre priorités : renforcer la résilience de la Nation ; encadrer et responsabiliser les plateformes en ligne et les services d’intelligence artificielle générative ; consolider les capacités nationales de détection, d’attribution et de réponse ; agir avec les partenaires européens et internationaux pour préserver un espace informationnel libre, ouvert et sécurisé. »
Dans sa préface, le président de la République souligne que les manipulations de l’information « ne sont plus des accidents marginaux du débat public » et qu’elles sont « devenues des instruments à part entière de confrontation stratégique » :
« Elles visent moins à convaincre qu’à désorienter, moins à imposer une vérité qu’à dissoudre les repères communs, moins à gagner un débat qu’à affaiblir la possibilité même du débat. En brouillant les frontières entre le vrai et le faux et en exploitant les fractures sociales et émotionnelles, elles cherchent à miner de l’intérieur ce que les démocraties ont de plus robuste : la confiance. »
« Face à ces pratiques, la tentation pourrait être grande d’ériger des murs, de restreindre la parole, de surveiller les idées. Ce serait une erreur », poursuit Emmanuel Macron : « La force des régimes autoritaires est de pouvoir contrôler l’information ; la force des démocraties est de pouvoir la confronter ».
« Il ne s’agit pas de dire ce qu’il faut penser, mais de garantir que chacun puisse penser librement », tout en identifiant les auteurs et vecteurs de manœuvres hostiles, « sans jamais soupçonner les citoyens » :
« Cette stratégie repose sur une conviction simple : le premier rempart contre la manipulation est la société elle-même. Une société instruite, capable de discernement, confiante dans ses institutions et dans ses médias, est une société moins vulnérable aux récits de division. »
« Ce n’est pas un hasard si les manipulations de l’information prospèrent d’abord là où existent l’ouverture, le débat et la pluralité », et donc dans nos démocraties, qui « sont aujourd’hui observées, testées, parfois attaquées par des régimes qui redoutent leur exemple » :
« C’est le paradoxe de la liberté : elle attire ceux qui veulent l’affaiblir. Mais c’est aussi sa force : elle permet de leur résister sans leur ressembler. […] Il ne s’agit pas seulement de protéger nos institutions. Il s’agit de défendre la capacité de chacun à se forger un jugement éclairé. »
Des MacronLeaks à l’assassinat de Samuel Paty
Élaborée sous l’égide du SGDSN, la stratégie nationale 2026 - 2030 s’appuie sur des contributions d’experts, de chercheurs, de parlementaires et d’acteurs de terrain engagés dans la lutte contre les manipulations de l’information, mais sans que le SGDSN n’en indique la liste. Elle revient par contre largement sur les différentes étapes ayant conduit à sa rédaction, et souligne que la France a été un « pays précurseur » en matière de lutte contre les manipulations de l’information.
Les MacronLeaks, publiés à la veille du premier tour de la présidentielle 2017, et depuis attribués à Fancy Bear (ou APT28, une unité du GRU, le service de renseignement militaire russe, également à l’origine du piratage de TV5Monde) avaient ainsi conduit à la mise en place, en 2018, d’un réseau de coordination interministérielle placé sous l’égide du SGDSN.
En décembre 2018, la loi relative à la lutte contre la manipulation de l’information avait doté, en parallèle, le CSA (devenu Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, ARCOM) et le juge des référés de nouvelles prérogatives en la matière.
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Fin 2020, l’assassinat de Samuel Paty « a marqué un tournant dans la perception de la menace, révélant la dangerosité des dynamiques de haine amplifiées numériquement ». La création de la « Task force Honfleur » interministérielle dédiée, décidée dans la foulée, jeta les bases d’un dispositif de réponse pérenne.
La création du service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (VIGINUM) en 2021 a depuis permis de sortir d’une « logique de gestion de crise », souligne le SGDSN, de structurer la doctrine et de lui dédier des « capacités opérationnelles », d’inscrire la « protection du débat public francophone au cœur de la défense et de la sécurité nationale », mais également de « renforcer la crédibilité de la France dans les coopérations internationales ».
Un « périmètre d’action publique ciblé »
Le décret du 13 juillet 2021 portant création de VIGINUM a défini la notion d’ingérence numérique étrangère (INE) comme étant une « opération impliquant, de manière directe ou indirecte, un acteur étranger (étatique ou non), et visant la diffusion artificielle ou automatisée, massive et délibérée d’allégations ou imputations de faits manifestement inexactes ou trompeuses, de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ».
VIGINUM ne vise donc pas à lutter contre toute forme de désinformation, mais uniquement celles relevant d’une « typologie rigoureuse de la menace, qui repose sur quatre critères cumulatifs : une atteinte potentielle aux intérêts fondamentaux de la Nation ; une allégation ou imputation de fait manifestement inexacte ou trompeuse ; une diffusion, ou une volonté de diffusion, artificielle ou automatisée, massive et délibérée ; l’implication, directe ou indirecte d’un acteur étranger (étatique, paraétatique ou non-étatique) ».
Dès lors, VIGINUM reste circonscrit à un « périmètre d’action publique ciblé » et concentre ses moyens « sur l’amplification artificielle, l’automatisation et la coordination inauthentique », de sorte qu’il « protège le pluralisme interne en dissociant l’analyse des procédés de manipulation de toute appréciation des opinions, des acteurs ou des mouvements » :
« Le dispositif national de lutte contre les manipulations de l’information repose sur un principe démocratique clair : il n’a ni vocation ni mandat pour qualifier les dynamiques nationales. Son champ d’intervention porte sur la détection de manœuvres techniques de manipulation et d’opérations coordonnées impliquant une origine étrangère, dans une logique de sécurité nationale. »
« L’administration US mène une croisade pour sauver l’Europe »
Si le périmètre est délimité, la menace s’accroît. Aux traditionnels acteurs russes, chinois ou azerbaïdjanais, le SGDSN note en effet qu’ « une vision absolutiste de la liberté d’expression telle que conçue par certains courants conservateurs aux États-Unis est délibérément introduite dans le débat public européen ».
Instrumentalisée de manière « désinhibée » et « reprise opportunément par les plateformes en ligne », elle permet d’ « entretenir une conception trompeuse, voire erronée, des objectifs de la réglementation numérique européenne (DSA) », croisade récemment documentée par L’observatoire des multinationales.
Alors que l’administration Trump a pris soin de démanteler ses services et unités en charge (directement, ou via les fonds qu’ils accordaient à la société civile et aux ONG) de la lutte contre la désinformation et les ingérences étrangères, une note de bas de page souligne que l’U.S. National Security Strategy, publiée le 5 décembre 2025, souligne des velléités d’influence politique partisane en faveur des partis politiques européens d’extrême-droite, présentés comme « patriotiques » :
« La diplomatie américaine doit continuer à défendre la démocratie authentique, la liberté d’expression et la célébration sans complexe du caractère et de l’histoire propres à chaque nation européenne. Les États-Unis encouragent leurs alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau spirituel, et l’influence croissante des partis patriotiques européens est en effet source d’un grand optimisme. »
Évoquant un risque d’ « effacement civilisationnel » de l’Europe, la nouvelle stratégie US dénonce pêle-mêle les décisions européennes qui « sapent la liberté politique et la souveraineté ; les politiques migratoires, qui transforment le continent et créent des tensions ; la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique ; la chute des taux de natalité, ainsi que la perte des identités nationales (…) ». Elle souhaite dans le même temps que « l’Europe reste européenne, retrouve sa confiance en elle-même sur le plan civilisationnel et abandonne son obsession infructueuse pour l’asphyxie réglementaire », résume l’AFP :
« Nous rejetons les idéologies désastreuses “changement climatique” et “zéro émission nette” qui ont tant nui à l’Europe, menacé les États-Unis et subventionné nos adversaires. »
Le Financial Times révélait en outre le 6 février que « l’administration américaine mène une croisade pour sauver l’Europe », et que le département d’État états-unien s’apprêtait aussi à financer des groupes de réflexion et des organisations caritatives alignés sur le mouvement Maga à travers l’Europe, afin de diffuser les positions politiques de Washington et de lutter contre ce qu’il qualifie de menaces envers la liberté d’expression.
Les IA nous conduisent « vers une réalité de plus en plus fragmentée »
Cherchant à se projeter à l’horizon 2030, le SGDSN anticipe une banalisation des contenus générés par IA, au fur et à mesure que cette dernière est « intégrée aux outils du quotidien et aux gestes ordinaires de communication et de recherche d’information ». Or, « lorsque des traces numériques peuvent être produites instantanément et en nombre, leur valeur probante tend à s’affaiblir », au point que « ce qui faisait auparavant preuve comme élément visuel ou sonore isolé devient plus fragile et plus facilement contestable » :
« Dans ce contexte, la frontière entre information, commentaire, interprétation et manipulation devient moins lisible […] réduisant la capacité des publics à discriminer une production authentique d’une fabrication artificielle. »
« Cette banalisation s’accompagne d’une personnalisation accrue de l’information », poursuit le SGDSN, pour qui cette « hyper-personnalisation algorithmique » nous conduit « vers une réalité de plus en plus fragmentée ». Or, cette fragmentation crée aussi un terrain favorable aux stratégies d’ingérence, qui peuvent cibler des publics segmentés, adapter les messages et exploiter des clivages existants : « la polarisation ne résulterait alors plus seulement des désaccords d’opinion, mais du fait que les individus n’accèdent plus aux mêmes sujets ou aux mêmes récits, avec des mises en perspective différentes ».
Le SGDSN relève que des dispositifs, « notamment des agents IA ou des modèles agentiques, capables de produire, relayer et amplifier des prises de parole », commencent d’ores et déjà à participer aux échanges en ligne dans certains environnements, sans être toujours identifiables comme tels :
« L’enjeu ne consiste alors plus seulement à convaincre, mais à imposer une dynamique d’attention : capter l’attention, maintenir un sujet au premier plan et, in fine, saturer les capacités d’échange. Le débat public peut ainsi être moins structuré par la qualité des arguments que par la capacité à orienter ou disperser l’attention collective. Ces logiques s’accordent avec des modes opératoires d’ingérence fondés sur la diffusion artificielle et coordonnée de contenus, visant moins la persuasion directe que la perturbation durable du débat public. »
« À mesure que l’intelligence artificielle devient une interface d’accès à l’information (moteurs génératifs, assistants conversationnels, outils de synthèse) », les stratégies d’ingérence informationnelle « pourraient viser non plus seulement les publics, mais les systèmes chargés de produire, d’organiser et de reformuler l’information », souligne le SGDSN, évoquant les risques d’empoisonnement des IA :
« Dans un environnement où la valeur informationnelle repose de plus en plus sur les données – corpus d’entraînement, contenus indexés, signaux d’ajustement des modèles – l’action d’ingérence peut s’exercer en amont, par une intervention directe ou indirecte sur ces ensembles de données, plus facilement sur les couches d’indexation et de recherche dans des environnements ouverts, que sur les modèles fondamentaux eux-mêmes dont les corpus d’entraînement devraient, en théorie, être plus filtrés et préparés. »
Dans un second article, nous reviendrons sur les nombreuses mesures concrètes énumérées dans cette stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information 2026 - 2030.