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Manif & violences — La science du maintien de l’ordre

Les manifestations lycéennes provoquent des réactions et des propos outranciers, exagérés, radicalisés, nous assistons à des retranchements réflexes qui consistent à accuser le camps d’en face d’être un ramassis d’abrutis sanguinaires. Nous voyons des gens raisonnables dégoiser des rhétoriques lunaires, des débats sans queue ni tête envahir nos réseaux, et le cirque médiatique se régaler d’une polémique qui fait de l’audimat en mettant en scène une opposition où tous les avis auraient la même valeur — Retour au pugilat après une page de réclames.

Or, nous n’acceptons pas l’idée que tous les avis aient la même valeur sur la forme de la Terre, sur les droits de l’Homme, sur le théorème de Pythagore ou sur l’impact des activités humaines sur le climat. Parce que certains de ces avis sont mieux informés, mieux connectés au corpus des savoirs, ils concourent davantage au bien commun que les élucubrations contraires ; et de fait les médias responsables ne donnent pas du temps d’antenne aux propos antiscientifiques. Ça n’est pas trivial, cela montre ce que nous attendons des grands médias : être raisonnables.

Sur le maintien de l’ordre, sur l’efficacité des méthodes, sur les résultats des doctrines appliquées en France et ailleurs, il y a aussi des avis qui relèvent de l’élucubration et d’autres qui s’accordent avec les connaissances établies.

Dans cette chronique, je vais éviter de participer à ce capharnaüm ; je ne vais pas vous donner mon avis sur les revendications, je ne vais pas mettre en concurrence les douleurs des uns et des autres, je ne vais pas accuser tel parti politique d’avoir telle intention cachée, je ne vais pas me dresser sur des ergots indignés pour distribuer des cartons rouges contre les racailles qui brulent les lycée ou les fachos qui tabassent des gamins.

Mon propos sera scientifique, et donc il ne va pas s’aligner docilement avec la ligne de votre parti préféré. Nous devons tous lutter contre l’instinct qui nous pousse à détester les idées qui contredisent la doxa du groupe auquel nous nous identifions. C’est une exigence de l’esprit critique.

Vous noterez que j’ai ressenti le besoin de vous adresser cette longue introductive mise en garde. Entrons dans le vif du sujet.

 

Des lycéens mutilés, une doctrine intacte

À Lens, un adolescent de 15 ans a la main arrachée par une grenade EF-SON pendant le blocage du lycée Béhal. À Saint-Ouen-l’Aumône, Eden, 14 ans, reçoit un tir de lance-grenade lacrymogène Cougar au visage : double fracture de la mâchoire, dents du haut brisées, dents du bas arrachées. À Argenteuil, une enquête est ouverte après la blessure à l’œil d’un lycéen de 16 ans, suspectée d’avoir été causée par un tir de LBD.

 

Reuters documente 28 blessures attribuées à l’intervention policière pendant les manifestations lycéennes ; 15 font partie des dossiers examinés par l’IGPN. Les cas recensés impliquent des LBD, des grenades assourdissantes, des grenades lacrymogènes, des coups de matraque et des charges à cheval. Reuters rapporte aussi 6 877 arrestations, principalement de mineurs, et environ 700 policiers blessés (Reuters, 2026).

Reuters interroge Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des questions de police. Selon lui, la France se distingue en Europe par l’usage de ses armes et par le nombre de victimes (Reuters, 2026).

Le 7 octobre, devant la commission des lois de l’Assemblée nationale, Laurent Nuñez affirme que les blessures d’élèves relèvent très majoritairement d’accidents ou de projectiles lancés par d’autres manifestants. Et pourtant, il suspend les grenades assourdissantes dans le cadre du mouvement lycéen, mais maintient les autres armes intermédiaires, dont les LBD, qu’il juge indispensables face à une violence extrême (LCP, 2026).

Les blessures des forces de l’ordre renseignent sur l’intensité des affrontements. Prenons soin, toutefois de ne pas en inférer que la mutilation de mineurs par des armes de police serait un dommage symétrique. La force publique agit au nom de l’État, avec des armes, des ordres, une hiérarchie et une obligation de contrôle. La responsabilité est donc plurielle, et elle incombe en réalité en partie sur chacun de nous, citoyens. C’est en notre nom que les agents de l’État utilisent ces armes, et c’est donc bien différent d’un acte individuel aussi condamnable soit-il.

Plus de 6000 interpellations en deux semaines, cela peut indiquer qu’un mouvement est particulièrement désordonné et problématique — ou bien que la répression est particulièrement sévère. Le chiffre seul nous éclaire mal ; nous ignorons combien d’arrestations ont visé la bonne personne. Par ailleurs sans distance de tir, sans ordre écrit, sans identification de l’unité engagée et sans suite disciplinaire connue, la proportionnalité d’un tir de LBD reste invérifiable.

Faute de données pertinentes, le débat ne peut que tourner à vide. L’État ne peut pas demander à être cru sur l’efficacité de sa doctrine sans fournir les moyens de la vérifier. Vous verrez revenir au fil de mon propos le problème de la transparence de l’évaluation et de la responsabilité des choix politiques.

 

La foule réagit au traitement reçu

La psychologie sociale des foules a abandonné l’image de la masse irrationnelle contaminée par l’émotion. Le modèle de l’identité sociale élaborée décrit des identités de groupe qui se construisent pendant l’événement : des personnes venues avec des intentions différentes se perçoivent comme un même groupe quand la police les traite de la même façon (Drury & Reicher, 2000).

  • Drury & Reicher, 2000 — Collective action and psychological change: The emergence of new social identities British Journal of Social Psychology, 39(4), 579–604.
    https://doi.org/10.1348/014466600164642

Une étude portant sur des supporters de football au Portugal lors de l’Euro 2004 relie le faible niveau de désordre chez les supporters anglais à un style policier non paramilitaire, jugé plus légitime, et à la capacité de la foule à marginaliser ses éléments violents (Stott et al. 2008). J’apporte une nuance : cette littérature porte sur le moment de l’interaction. Une explication plus structurelle (Waddington et al., 1989) prédit qu’un climat de tension préalable pèse davantage que le style policier du jour. Les données disponibles ne permettent pas toujours — pas souvent !— de départager les deux.

La police, bien sûr, ne crée pas toute violence. Des groupes peuvent rechercher l’affrontement, attaquer des établissements, incendier, lancer des mortiers, frapper des agents, puis se disperser. Le style policier modifie néanmoins les rapports entre groupes. Une action ciblée peut aider la foule à isoler ses éléments violents. Une action vécue comme collective, opaque ou arbitraire peut souder des personnes qui n’étaient pas solidaires au départ. L’identité de groupe, la catégorisation des participants et l’interprétation de la contrainte modifient le jugement porté sur l’action policière. Une opération conforme au cadre formel peut être perçue comme injuste quand la contrainte atteint un groupe plus large que les auteurs de violences (Radburn et al., 2018). — Nous, les humains, nous n’aimons pas trop les punitions collectives. C’est comme ça. Qui est censé l’ignorer ?

  • Radburn, Stott, Bradford & Robinson, 2018 — When is policing fair? Groups, identity and judgements of the procedural justice of coercive crowd policing. Policing and Society, 28(6), 647–664. https://doi.org/10.1080/10439463.2016.1234470

La désescalade est soumise à des conditions opérationnelles : une foule coopère plus facilement quand elle comprend les ordres, quand elle peut quitter les lieux sans être prise au piège, quand les agents sont identifiables, quand la force vise des comportements précis et quand les blessures donnent lieu à une enquête suivie d’effets.

Chaque opération laisse aussi une mémoire. Une manifestation dispersée dans la confusion, avec des tirs impossibles à attribuer et des blessures sans suite visible, prépare la défiance suivante. Une doctrine de maintien de l’ordre ne produit donc pas seulement un bilan le jour même ; elle fabrique les conditions du prochain face-à-face.

 

La force ne produit pas toujours le même effet

La littérature sur la répression des mouvements sociaux ne dit pas que toute force policière aggrave toujours la situation. La sociologue Jennifer Earl, spécialiste de la répression des mouvements sociaux, distingue plusieurs formes de répression et refuse de traiter la contrainte comme une catégorie unique (Earl, 2003).

Le politiste Christian Davenport, spécialiste des rapports entre répression d’État et mobilisation politique, montre que la force peut produire des effets contradictoires. Elle peut dissuader, disperser ou déplacer une mobilisation ; elle peut aussi radicaliser certains groupes, renforcer la solidarité entre manifestants ou se retourner contre l’autorité qui l’exerce (Davenport, 2007).

L’argument policier, dans sa version forte, tient en quelques propositions. Face à des groupes rapides qui attaquent, incendient, frappent puis se dispersent, une ligne statique est rapidement débordée.

Le LBD et la grenade évitent le contact rapproché et le recours à l’arme létale. Sans eux, le retrait expose des personnes, le corps-à-corps produit d’autres blessures et la matraque n’est pas une solution douce. Cet argument est testable. Si les armes intermédiaires réduisent les blessures graves en évitant le contact, les données doivent le montrer. Si elles ajoutent des mutilations sans réduire le dommage global, les données doivent le montrer aussi.

  • Fémy et al., 2023 — Injuries caused by defensive bullet launchers and resource utilization during the French yellow vests protests: A retrospective study. The American Journal of Emergency Medicine, 72, 122–126. https://doi.org/10.1016/j.ajem.2023.07.023

Où sont les preuves que la bonne décision est prise sur ces questions ?

 

Comparaisons internationales

Les spécialistes de la gestion policière des protestations (protest policing) ne procèdent pas en additionnant des blessés issus de sources incompatibles. Ils comparent des styles policiers, des cultures institutionnelles, des doctrines d’intervention, des formes de tolérance, des seuils de coercition et des modes de contrôle.

La police des manifestations se joue dans une tension permanente entre défense de l’ordre public et reconnaissance du droit de manifester. Les démocraties diffèrent dans ce qu’elles tolèrent, dispersent, criminalisent ou négocient. La doctrine policière est donc une variable politique, et pas seulement un choix technique (della Porta & Reiter, 1998 ; della Porta & Fillieule, 2004).

Les travaux américains sur la police des manifestations montrent que la réponse policière ne dépend pas seulement de ce que font les manifestants. Elle réagit aussi à des catégories de manifestants — à ce qu’ils sont. Dans une étude portant sur des manifestations dans l’État de New York entre 1968 et 1973, les événements impliquant des groupes socialement moins protégés ou des organisations militantes identifiées attirent plus souvent une action policière (Earl, Soule, & McCarthy, 2003). Autrement dit : deux rassemblements également calmes ne sont pas nécessairement lus de la même manière par l’autorité. Le profil politique et social des groupes présents peut modifier le niveau de suspicion, de surveillance ou de coercition.

  • Jennifer Earl, Sarah A. Soule & John D. McCarthy, “Protest under Fire? Explaining the Policing of Protest”, American Sociological Review, 68(4), 581–606, 2003. https://doi.org/10.1177/000312240306800405

 

En France, dans les années 1980-1990, le maintien de l’ordre reposait davantage sur la distance, la négociation, le compromis et le sous-emploi des moyens coercitifs disponibles. Depuis les années 2000, il résiste au tournant européen vers la désescalade : dialogue avec les organisateurs, communication avant et pendant la manifestation, facilitation du cortège, distinction plus nette entre manifestants ordinaires et groupes violents.

Cette évolution se voit dans le recours à des unités et à des réflexes venus de la police urbaine. Une manifestation n’est plus seulement encadrée par des forces spécialisées dans la tenue à distance des foules. Elle peut être traitée avec des logiques d’interpellation rapide, de contact et d’usage d’armes comme le LBD. On passe d’une police qui tient un cortège à distance à une police qui entre dans la foule pour saisir, disperser et frapper certains individus.

Les sociologues Olivier Fillieule, spécialiste des mouvements sociaux, et Fabien Jobard, spécialiste de la police, parlent d’un “splendide isolement” français : la France continue de défendre une doctrine qu’une partie de ses voisins européens a révisée. Dans Politiques du désordre, ils décrivent ensuite une “brutalisation” engagée depuis le début des années 2010 : dispersion rapide, agents envoyés au contact, arrestations, armes intermédiaires, tolérance plus faible envers la manifestation en tant que conflit politique légitime (Fillieule & Jobard, 2016, 2020).

La doctrine française affirme cibler les comportements violents. Les outils employés frappent pourtant souvent plus large : grenades, nasses, charges, tirs dans des scènes mobiles, interpellations groupées. Le ministère revendique la proportionnalité, mais ne publie pas les données qui permettraient de la vérifier. Le contrôle interne ne suffit pas à lever le doute. L’IGPN enquête sur des policiers, mais elle appartient à la police nationale. Quand des manifestations politiques se terminent par des mineurs mutilés, ce contrôle interne devient une anomalie démocratique. L’État ne peut pas employer la force, défendre sa doctrine, puis demander que l’enquête sur ses propres violences reste sous son entier contrôle.

 

Ce que demandent les institutions internationales

L’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), via son Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme, a publié un manuel sur la police des rassemblements en 2016. Ce standard international établit que la police doit faciliter l’exercice du droit de réunion pacifique, préparer ses interventions, limiter l’usage de la force et rendre ses décisions contrôlables après coup.

La France a été directement visée à plusieurs reprises par des textes internationaux.

En 2019, dans le contexte des Gilets jaunes, trois titulaires de mandats des procédures spéciales de l’ONU interviennent sur la France. Ils écrivent : « nous avons reçu des allégations graves d’usage excessif de la force. Plus de 1.700 personnes auraient été blessées à la suite des manifestations dans tout le pays. » Ils ajoutent que les restrictions aux droits ont entraîné « un nombre élevé d’interpellations et de gardes à vue, des fouilles et confiscations de matériel de manifestants, ainsi que des blessures graves causées par un usage disproportionné d’armes dites ‘non-létales’ telles que les grenades et les lanceurs de balles de défense ou flashballs ». Ils encouragent enfin « la France à repenser ses politiques en matière de maintien de l’ordre »

Le Conseil de l’Europe formule une demande encore plus directe. En février 2019, la commissaire aux droits de l’homme, Dunja Mijatović, encourage les autorités françaises à publier des données chiffrées plus détaillées sur les blessés et à revoir la doctrine d’emploi des armes de force intermédiaire. Dans l’attente de cette révision, elle demande de « suspendre l’usage du LBD dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre ».

Le Parlement européen reprend le problème en 2024 sous l’angle de la mesure. Il demande aux États membres de recueillir des données sur tous les cas de recours à la force, afin de documenter l’usage de la force, son mauvais usage, ses conséquences inattendues, les blessures, les décès et leurs causes. Le même texte vise explicitement la France : il souligne que la police française est plus lourdement armée que la plupart de ses homologues dans l’Union et se dit préoccupé par les arrestations arbitraires lors de manifestations, avec des personnes relâchées après quelques heures sans charge.

Ces textes montrent que les institutions internationales éprouvent le besoin de demander à la France de documenter son usage de la force dans le cadre des manifestations. La demande ne date pas d’hier ; eut-elle été entendue que les blessures graves de ces derniers jours auraient sans doute été évitées. Dès lors qui est responsable des mutilations évitables ? Va-t-on faire porter toute la responsabilité aux agents sur le terrain ? Ou aux victimes, pourquoi pas ?

 

Le mot “intermédiaire” ne doit pas nous abuser

« Arme de force intermédiaire » désigne une place dans la gradation de la force : une arme employée dans des situations où le recours à l’arme létale n’est pas justifié, mais où la contrainte reste jugée nécessaire et proportionnée. L’instruction ministérielle sur la grenade de désencerclement parle de « situations intermédiaires » et précise que cette arme n’est « ni conçue ni destinée à tuer ». Elle ajoute pourtant qu’elle « n’en demeure pas moins une arme » dont il ne faut pas sous-estimer la dangerosité.

Une revue systématique de 2017 sur les projectiles à impact cinétique recense des blessés, des incapacités permanentes et des morts. Les auteurs signalent des biais de publication, de sélection et de documentation ; ils ajoutent que l’hétérogénéité des études empêche une méta-analyse et ne permet pas d’estimer précisément la prévalence des blessures et décès liés à ces armes. Autrement dit : on constate des mutilations, mais on ne dispose pas du dénominateur qui permettrait de calculer proprement le risque par tir ou par personne exposée (Haar et al., 2017). Comment, dans ces conditions, évaluer cette utilisation ?

  • Haar, R. J., Iacopino, V., Ranadive, N., Dandu, M., & Weiser, S. D. (2017). Death, injury and disability from kinetic impact projectiles in crowd-control settings: a systematic review. BMJ Open, 7, e018154. https://doi.org/10.1136/bmjopen-2017-018154

À ma connaissance, il n’existe pas d’étude évaluée par les pairs portant spécifiquement sur les grenades assourdissantes françaises GLI-F4 ou EF-SON en conditions réelles de maintien de l’ordre. Cette absence de recul sur un usage déjà ancien rejoint mon propos principal : où est l’évaluation scientifique de ces politiques qui nous impactent tous ?

Si aucune évaluation d’ampleur ne peut être produite, il devient légitime de parler d’agnotologie : non pas seulement une ignorance regrettable, mais une ignorance organisée. Ne pas mesurer, ne pas publier, ne pas construire les données qui permettraient de trancher, c’est aussi une manière de fuir les responsabilités. Cela permet de présenter comme maîtrisée une décision peut-être dangereuse, ou comme exemplaire une doctrine peut-être inefficace.

 

Les gaz lacrymogènes représentent-ils un risque sanitaire ?

Parmi les outils du maintien de l’ordre se trouvent des gaz massivement employés. Vous pouvez y être exposé en manifestant, en travaillant comme policier, ou simplement en habitant une rue régulièrement gazée.

La France utilise le CS, ou 2-chlorobenzylidène malononitrile, dans ses moyens lacrymogènes. Le ministère de l’Intérieur reconnaît lui-même que d’autres pays utilisent d’autres molécules actives, comme l’OC ou le PAVA. Il faut donc éviter de parler du “gaz lacrymogène” comme d’une catégorie uniforme.

Le dossier d’Alexander Samuel et André Picot, publié par l’Association Toxicologie-Chimie de Paris, soutient que le CS peut produire des effets toxiques aigus et à plus long terme, notamment par métabolisation avec libération de cyanure. Il insiste sur les expositions répétées, les fortes doses, les personnes vulnérables, les policiers exposés régulièrement, les manifestants, les riverains et les quartiers gazés. Sa conclusion politique est nette : les gouvernements qui utilisent le CS doivent prendre des décisions contraignantes de protection de la santé publique (Samuel & Picot, 2020).

Le ministère conteste la portée de ce dossier. Il affirme qu’il ne s’agit pas d’une étude clinique sur les effets du CS chez l’homme, mais d’une synthèse bibliographique ; il insiste sur la faible toxicité du CS, sur le caractère généralement réversible des symptômes et sur l’absence de remontées significatives chez les policiers exposés. Très bien : alors qu’il publie les données sanitaires qui permettent de vérifier cette assurance.

La littérature médicale ne permet pas de balayer le sujet. Une revue systématique consacrée au CS rapporte des effets durables et des situations menaçant la vie, avec des risques particuliers en espace clos et un besoin de meilleure surveillance des personnes exposées (Dimitroglou et al., 2015). Une autre revue systématique sur les irritants chimiques utilisés en maintien de l’ordre recense 5 131 personnes blessées dans 31 études, deux décès et 58 incapacités permanentes ; elle identifie comme facteurs aggravants les espaces clos, les expositions prolongées et les quantités élevées d’agent chimique (Haar et al., 2017).

  • Dimitroglou, Rachiotis & Hadjichristodoulou, 2015 — Exposure to the Riot Control Agent CS and Potential Health Effects: A Systematic Review of the Evidence. International Journal of Environmental Research and Public Health, 12(2), 1397–1411. https://doi.org/10.3390/ijerph120201397
  • Haar et al., 2017 — Health impacts of chemical irritants used for crowd control: a systematic review of the injuries and deaths caused by tear gas and pepper spray. BMC Public Health, 17, 831. https://doi.org/10.1186/s12889-017-4814-6

À la lumière de ces travaux, on aimerait que l’État étudie de près l’usage de ces produits et nous garantisse que tout est mis en place pour éviter des dommages aux personnes. On en est loin, c’est l’opacité qui règne. Un État qui sature des rues, des abords de lycées ou des places publiques avec un agent chimique irritant doit documenter les expositions qu’il impose.

 

Conclusion

La doctrine française demande à être jugée sur sa promesse : maintenir l’ordre, protéger les personnes, limiter les blessures, préserver le droit de manifester et éviter aux agents le contact direct avec des groupes violents. Cette promesse est testable. Si les LBD, les grenades, les nasses, les charges, les tirs lacrymogènes et les interpellations massives réduisent le dommage total, l’État doit produire les données qui le montrent. Si ces outils ajoutent des mutilations, de la défiance et de l’escalade sans bénéfice démontré, l’État doit le savoir, le dire et changer de doctrine.

Les connaissances disponibles ne permettent pas de calculer proprement l’effet net de cette doctrine. Nous n’avons pas de comparaison robuste, à contexte égal, entre un dispositif avec LBD et grenades et une doctrine alternative. Nous n’avons pas de taux public de blessure grave par tir, par grenade, par interpellation, par unité engagée ou par type d’opération. Cette ignorance n’innocente pas la doctrine. Elle accuse l’absence d’évaluation.

Nous savons que les armes dites intermédiaires peuvent mutiler. Nous savons aussi, grâce aux travaux sur les foules, qu’une contrainte perçue comme collective, opaque ou injuste peut souder des personnes qui n’étaient pas solidaires au départ et rendre l’action policière moins légitime aux yeux du groupe. Les institutions internationales demandent depuis des années à la France de documenter l’usage de la force, les blessures, les interpellations et les décès.

L’alternative ne consiste pas à laisser brûler des lycées ni à exposer les agents au corps-à-corps. Une doctrine plus respectueuse du droit de manifester ne signifie pas l’absence de police. Elle signifie préparation du rassemblement, dialogue avec les organisateurs, communication lisible, voies de sortie, distinction entre manifestants et auteurs de violences, force ciblée sur des comportements précis, traçabilité des tirs, identification des unités, enquêtes indépendantes et conséquences réelles quand la force publique blesse ou mutile.

Une force publique démocratique doit prouver que ses choix protègent davantage qu’ils ne détruisent.

Après ce travail de documentation, nous constatons qu’au-delà des violences et des blessures, se situe un problème structurel : l’absence des études qui permettraient de juger sérieusement la doctrine. Ces évaluations sont à notre portée. Tant qu’elles ne sont pas produites, personne ne peut présenter la doctrine française comme rationnellement établie. Le bénéfice du doute ne peut pas plaider en faveur de la force armée qui refuse l’audit de ses résultats.

L’approche rationnelle de cette question amène logiquement à exiger des responsables qu’ils fassent publier des travaux indépendants à partir desquels on pourra justifier la doctrine actuelle ou œuvrer intelligemment à son évolution.

Acermendax

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EVIDENCE BASED BONNE HUMEUR

La planche qui suit ce texte se conclut par un vertige : après plusieurs cases à défendre patiemment l'idée que la pensée evidence-based permet de dire pourquoi on croit ce qu'on croit, l'argument massue tombe : « Bah enfin, c'est ÉVIDENT, hein ! » Rideau. Le procès de l'évidence s'achève par… une évidence. C'est beau comme une preuve par l'absurde. Voilà bien un faux ami qui mérite d'être expliqué : en français, une évidence se passe d'explication. Elle s'impose, elle dispense et nous (…) Esprit critique
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À quoi sert Dieu ? – Je débats avec une IA

Ce deuxième échange avec un LLM que j’ai nommé Loquax n’est pas exactement un débat au sens où je n’ai pas demandé à l’IA de s’opposer à ma position. La mission que je lui ait confiée est celle d’un assistant/collègue qui met à l’épreuve mon propos, me contredit si nécessaire, vérifie si je ne généralise pas abusivement et m’invite à affiner ma vision de la question en jeu.

Le but de l’exercice n’est pas de découvrir ce que croit l’IA, ni de dévoiler la vérité sur la croyance en Dieu, mais d’explorer un mode d’interaction avec cet instrument intelligent qui peut nous aider à penser mieux contre nous-même, contre nos biais, contre nos présupposés, et qui peut accélérer notre réflexion en sachant trouver les ressources, les travaux, les études qui contiennent des réponses aux questions qui germent pendant la discussion.

Compte rendu de Loquax

 

Notre débat sur « À quoi sert Dieu ? » portait sur les fonctions de la croyance, en laissant de côté les preuves de l’existence de Dieu. Vous défendiez l’idée qu’une croyance peut rendre des services réels même si son contenu n’est pas vrai. L’objectif était de mettre cette proposition à l’épreuve, sans fabriquer un désaccord systématique.

Origines et diffusion. Nous avons distingué plusieurs explications compatibles : les représentations religieuses pourraient mobiliser des capacités cognitives développées pour d’autres usages, puis certaines variantes être favorisées par leur transmission culturelle ou leurs effets sociaux. La fréquence d’une croyance ne démontre toutefois ni son utilité, ni une adaptation biologique spécifique. Il faut également distinguer le succès de la doctrine des bénéfices pour ses fidèles et ses institutions.

Mort, âme et dualisme. Vous avez proposé que la conscience de notre mortalité favorise des représentations de survie personnelle. La capacité à imaginer l’intériorité d’une personne absente pourrait contribuer à ces intuitions. Nous avons cependant distingué le maintien d’une représentation du défunt de la conviction que son esprit continue réellement d’exister. Les recherches évoquées rendent certains mécanismes plausibles, sans établir une origine unique de la religion. La relation entre religiosité et moindre angoisse de mort apparaît faible et hétérogène dans la méta-analyse examinée ; elle ne démontre pas un effet causal général. Jong et al., 2018.

Coopération, rites et pouvoir. Un dieu supposé connaître les actes et sanctionner les fautes pourrait dissuader la triche en l’absence de témoins humains. Les pratiques exigeantes pourraient également rendre l’engagement envers le groupe plus crédible. Mais ces mécanismes dépendent des règles renforcées et des personnes auxquelles s’étend la solidarité : une cohésion interne peut accompagner une hostilité extérieure. Nous avons aussi examiné la référence divine comme moyen de légitimer des décisions humaines et d’en externaliser la responsabilité. Les résultats expérimentaux ou historiques évoqués soutiennent certaines hypothèses, sans démontrer que la religion améliore globalement la coopération ou le bien-être. Shariff & Norenzayan, 2011, Sosis & Bressler, 2003.

Contrôle et incertitude. Attribuer les événements à un agent permet d’envisager de prier, de remercier ou de négocier. La croyance peut aussi rassurer en confiant à une puissance extérieure un contrôle que l’on ne possède pas soi-même. Nous avons distingué ce soulagement éventuel d’une efficacité sur les événements. Ses conséquences peuvent varier : soutien à l’action, résignation ou culpabilité devant le malheur. Kay et al., 2008.

Discussion entre croyants et non-croyants. Comprendre les mécanismes possibles d’une croyance peut favoriser une discussion moins méprisante, à condition de ne pas imposer au croyant un diagnostic sur ses motivations. Vous avez également relevé une erreur dans mon argumentation : le cas individuel de Roger Williams pouvait illustrer une contestation religieuse de la coercition, mais ne suffisait pas à réfuter votre proposition sur de grandes tendances anthropologiques.

La difficulté finale concernait la dépendance des bénéfices à la conviction. Une promesse de retrouvailles après la mort pourrait perdre son pouvoir consolateur si elle cesse d’être tenue pour vraie ; le soutien communautaire ou certains rites pourraient subsister. Les recherches sur les placebos ouverts montrent que certains bénéfices peuvent être observés sans tromperie, mais leur transposition à la religion reste à établir. Un risque de déstabilisation appelle de l’attention ; il ne suffit pas à justifier que l’on entretienne une croyance chez autrui sans son consentement. von Wernsdorff et al., 2021.

La question laissée la plus ouverte est celle des alternatives concrètes : comment préserver le soutien face au deuil, les rites, l’appartenance et le sens, et quelles fonctions exigent réellement une référence au divin ? Votre appréciation selon laquelle les effets négatifs seraient dominants est restée une position personnelle, non une conclusion démontrée par notre échange.

 

Références scientifiques citées pendant le débat

  • Bering, J. M., & Bjorklund, D. F. (2004). The natural emergence of reasoning about the afterlife as a developmental regularity. Developmental Psychology, 40(2), 217–233. https://doi.org/10.1037/0012-1649.40.2.217
  • Boyer, P. (2008). Religion: Bound to believe? Nature, 455, 1038–1039. https://doi.org/10.1038/4551038a
  • Jong, J., Ross, R., Philip, T., Chang, S.-H., Simons, N., & Halberstadt, J. (2018). The religious correlates of death anxiety: A systematic review and meta-analysis. Religion, Brain & Behavior, 8(1), 4–20. https://doi.org/10.1080/2153599X.2016.1238844
  • Kay, A. C., Gaucher, D., Napier, J. L., Callan, M. J., & Laurin, K. (2008). God and the government: Testing a compensatory control mechanism for the support of external systems. Journal of Personality and Social Psychology, 95(1), 18–35. https://doi.org/10.1037/0022-3514.95.1.18
  • Shariff, A. F., & Norenzayan, A. (2011). Mean gods make good people: Different views of God predict cheating behavior. The International Journal for the Psychology of Religion, 21(2), 85–96. https://doi.org/10.1080/10508619.2011.556990
  • Shariff, A. F., Willard, A. K., Andersen, T., & Norenzayan, A. (2016). Religious priming: A meta-analysis with a focus on prosociality. Personality and Social Psychology Review, 20(1), 27–48. https://doi.org/10.1177/1088868314568811
  • Sosis, R., & Bressler, E. R. (2003). Cooperation and commune longevity: A test of the costly signaling theory of religion. Cross-Cultural Research, 37(2), 211–239. https://doi.org/10.1177/1069397103037002003
  • von Wernsdorff, M., Loef, M., Tuschen-Caffier, B., & Schmidt, S. (2021). Effects of open-label placebos in clinical trials: A systematic review and meta-analysis. Scientific Reports, 11, Article 3855. https://doi.org/10.1038/s41598-021-83148-6
  • Vous avez également évoqué Et l’homme créa les dieux : Comment expliquer la religion, de Pascal Boyer. Je ne donne pas ici de référence APA de l’ouvrage, faute d’avoir pu vérifier directement sa notice d’édition lors de cette reprise.

 

Voir aussi mon tout premier entretien avec Loquax ici :

 

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Homophobie, islam et réflexe raciste : « tout le monde sait »

 

Hier matin, dans le train, j’ai partagé un court message à propos d’un recul inquiétant de l’acceptation de l’homosexualité chez les adolescents aux Pays-Bas. Je n’avais pas encore lu le rapport en détail. Je voulais simplement poser le sujet quelque part, pour y revenir ensuite quand j’aurai le temps de consulter l’étude mentionnée. Pour éviter de dire et de croire des bêtises, il est nécessaire de regarder les chiffres, d’examiner le raisonnement et les méthodes afin d’évaluer si on a identifié ou pas les causes de ce qui est décrit.

Mon commentaire tenait en une phrase : « De toute évidence il se passe quelque chose. »

Très vite, tout au long de la journée que j’ai passé à siéger en commission au Centre National du Livre -bénévolement- une partie des réponses a confirmé qu’il se passait aussi quelque chose dans notre manière de recevoir ce type d’information. Une donnée sur l’homophobie des adolescents aux Pays-Bas a été immédiatement rattachée à l’islam, à l’immigration, aux Palestiniens, aux « pays ultra-conservateurs », parfois au « grand remplacement ». Certains comptes semblaient ne s’intéresser aux homosexuels que dans la mesure où leur sort permettait de charger les musulmans.

D’autres, dans le même fil, dénonçaient « la propagande LGBT », « l’overdose », la visibilité jugée excessive ou la « dérive LGBTQI++++ ». Autrement dit, des gens prétendaient expliquer l’homophobie par l’immigration tout en formulant eux-mêmes des arguments homophobes très classiques.

Revenons sur l’information de départ. Le rapport HBSC 2025, publié par l’Université d’Utrecht et le Trimbos-instituut, repose sur un échantillon de 1 510 élèves de primaire et 5 541 élèves du secondaire, dont 5 103 âgés de 12 à 16 ans. Dans le secondaire, la proportion d’élèves ayant une attitude positive envers l’homosexualité passe de 59,1 % en 2021 à 36,5 % en 2025. Chez les garçons, elle passe de 40,3 % à 22,3 % ; chez les filles, de 78,1 % à 51,3 %. La part des élèves estimant qu’un camarade gay ou lesbienne peut parler ouvertement de son orientation sexuelle à l’école recule de 59,6 % à 44,9 %. Le rapport souligne que la rupture est forte par rapport aux tendances antérieures observées depuis 2009. Donc, il se passe quelque chose !

Les auteurs proposent plusieurs pistes. Ils inscrivent la baisse dans un contexte où les sujets de diversité sexuelle et de genre sont devenus plus disputés publiquement : controverses autour de l’éducation à la sexualité, réactions hostiles à la journée Purple Friday[1] ou aux drapeaux arc-en-ciel dans certaines écoles, prises de parole critiques de figures publiques, circulation rapide de ces discours par les réseaux sociaux. Autrement dit, le recul observé s’inscrit dans un climat de paniques morales largement porté par des milieux conservateurs, réactionnaires et d’extrême droite. Les sympathisants de droite devraient être heureux de constater que leur militantisme fonctionne au lieu d’accorder tous les lauriers aux étrangers mahométans !

Le réseau HBSC indique que la baisse touche les jeunes avec et sans origine migratoire, que la part d’élèves avec origine migratoire est comparable entre 2021 et 2025 —la population n’a pas été ‘remplacée’ !—, et que le changement vise spécifiquement l’intimité entre personnes de même sexe plutôt que l’intimité physique en général.

Les religions et l’homophobie

Évidemment, je suis le premier à considérer que la religion pèse dans tout cela, et pas en raison des émotions que suscite la vue d’un voile, d’une kippa ou d’un crucifix, mais parce qu’on dispose de données scientifiques.

Les grandes enquêtes internationales montrent régulièrement que la religiosité a un impact sur l’attitude envers l’homosexualité. Et c’est aussi le cas des normes sexuelles conservatrices, du genre, de l’âge, de l’éducation, du niveau de vie et de l’orientation politique.

Rappelons-nous des résultats d’une enquête Ifop réalisée fin 2025 en France. Parmi les jeunes interrogés se déclarant musulmans, 49 % jugent « inacceptables » les relations amoureuses entre personnes du même sexe, contre 7 % des jeunes sans religion ; 62 % estiment que les personnes homosexuelles devraient éviter de rendre leur orientation visible dans l’espace public.

La relation entre islam et homophobie est avérée, elle est plus forte qu’avec les autres religions évaluées. Et cela constitue une très bonne raison de lutter contre l’influence de l’islam. Mais les idéologies de droite violemment opposées à l’islam pour des raisons identitaires ont-elles le droit de se présenter comme des championnes de la lutte contre l‘homophobie sans provoquer une grande hilarité navrée devant tant d’hypocrisie de la part de mouvements qui ont toujours fait obstacle à l’évolution du droit des personnes non hétéro ? Je reformule: est-ce que vous prenez les gens pour des jambons ?

La faute à l’islam ?

Revenons aux Pays-Bas. Et demandons-nous si cette évolution défavorable aux droits LGBT est liée oui ou non à l’islam — parce que si c’est vrai c’est grave, et vous pouvez compter sur moi pour le dire.

Les normes islamiques sont homophobes dans leurs textes, dans leurs autorités religieuses majoritaires et dans beaucoup de milieux pratiquants. Le christianisme conservateur produit aussi ce type de normes, comme d’autres orthodoxies religieuses. Les doctrines religieuses qui sacralisent une famille hétérosexuelle, reproductive et hiérarchisée tendent à classer l’homosexualité parmi les fautes, les désordres ou les menaces morales. N’ayons pas peur de le dire. Mais rien n’indique que l’influence de l’Islam explique une chute générale de 2021 à 2025 chez les adolescents néerlandais, puisque cette baisse existe aussi chez les élèves sans origine migratoire.

Dans une étude de 2021, Röder et Spierings montrent que les migrants musulmans et leurs descendants en Europe occidentale ont, en moyenne, des attitudes plus négatives envers l’homosexualité quand leur religiosité est plus forte, en particulier lorsqu’elle se traduit par la fréquentation de la mosquée.

Leur article montre aussi que les normes du pays d’origine pèsent davantage sur la première génération, tandis que les personnes ayant grandi en Europe tendent à adopter des attitudes plus libérales que les primo-migrants. Les auteurs ajoutent que la discrimination perçue dans le pays d’accueil peut contribuer au maintien de normes conservatrices, surtout chez les personnes fréquentant la mosquée. On comprend donc que la causalité est multiple  ; il s’agit d’un mélange de socialisation religieuse, de normes d’origine, de trajectoires d’intégration et de rapports conflictuels avec la société majoritaire.

L’étude empirique de l’Université d’Amsterdam publiée en 2026 nous permet de compléter ce tableau. Elle porte sur plus de 31 000 jeunes néerlandais et distingue plusieurs dimensions : égalité LGBTIQ+, autonomie affective, opinions sur le genre, Purple Friday, toilettes neutres. Ses résultats montrent que les opinions des jeunes sont très variables selon les thèmes. Une majorité soutient encore des principes abstraits comme l’égalité ou la liberté d’aimer qui l’on veut, mais les sujets plus visibles liés à l’identité de genre suscitent davantage de réserves.

Dans le rapport complet, les attitudes moins favorables aux personnes LGBT et à leurs droits sont surtout associées au conservatisme sociopolitique général et au genre : les garçons répondent en moyenne moins favorablement que les filles.

Les jeunes qui accordent davantage de place à la religion expriment aussi, en moyenne, des opinions moins favorables aux personnes LGBT. En revanche, avoir ou non une origine migratoire ne suffit pas, dans cette enquête, à expliquer ces opinions. Les chercheurs observent des différences dans certains sous-groupes, selon la place qu’y occupe la religion.

Dans cette étude, les attitudes défavorables aux personnes LGBT sont donc d’abord associées au genre et aux idées conservatrices. Et cela signifie qu’il faut regarder ce qui se passe dans la socialisation des garçons, dans les groupes de pairs, dans les normes de virilité et dans les espaces numériques qui les renforcent. L’homophobie adolescente ne fonctionne pas seulement comme une opinion sur les homosexuels. Elle sert aussi à discipliner les écarts aux normes de genre. Dans une cour de collège ou de lycée, l’insulte homophobe ne vise pas uniquement des élèves homosexuels ; elle vise aussi le garçon jugé trop fragile, trop scolaire, trop proche des filles, pas assez viril, pas assez conforme au rôle attendu.

La littérature scientifique sur les adolescents va dans ce sens. Birkett et Espelage montrent que les injures homophobes chez les adolescents s’inscrivent dans les groupes de pairs et les normes de masculinité.

Poteat montre que les normes masculines et les croyances favorables à la violence sont liées aux comportements agressifs et homophobes chez les adolescents.

  • Poteat, V.P., Kimmel, M.S. and Wilchins, R. (2011), The Moderating Effects of Support for Violence Beliefs on Masculine Norms, Aggression, and Homophobic Behavior During Adolescence. Journal of Research on Adolescence, 21: 434-447. https://doi.org/10.1111/j.1532-7795.2010.00682.x

Une source francophone va dans le même sens : Durif-Varembont et Weber, dans la Nouvelle revue de psychosociologie, décrivent les insultes de genre à l’école comme un langage adolescent banalisé, doté d’une fonction de socialisation et d’intégration aux normes du groupe des pairs.

Gabrielle Richard, sociologue du genre, résume ce mécanisme en parlant d’une police du genre : un garçon traité de « pédé » peut être un garçon que ses pairs jugent insuffisamment conforme au rôle masculin attendu ; sexisme et homophobie fonctionnent alors ensemble.

 

Ce détour par les normes masculines éclaire les commentaires que j’ai reçus. Plusieurs comptes ne disaient pas seulement : « l’islam est homophobe ». Ils disaient aussi que la visibilité LGBT serait devenue excessive, que les jeunes seraient soumis à une propagande, que le mouvement LGBT aurait provoqué lui-même le retour de bâton. Ce discours appartient à l’homophobie ordinaire des sociétés occidentales. Il n’a pas besoin de l’islam pour exister. Il était déjà là dans les insultes de cour de récréation, dans la panique autour de l’éducation sexuelle, dans les blagues sur les garçons pas assez virils, ou sur les filles qui le seraient trop, dans les discours qui tolèrent les homosexuels à condition qu’ils restent discrets.

On ne peut donc pas échapper à la question du rôle de la manosphère et des réseaux sociaux. En 2026, Ipsos I&O a publié une enquête menée auprès de professionnels de l’enseignement néerlandais : 78 % des professionnels du secondaire interrogés pensent que les garçons de leur établissement sont influencés, à des degrés divers, par des contenus en ligne sur la masculinité ; 49 % des enseignants disent entendre régulièrement des plaisanteries ou remarques misogynes venant de garçons envers des filles ou des élèves LGBT ; 56 % des professionnels du secondaire pensent que ces comportements ont augmenté dans les quatre dernières années. Les auteurs rappellent que ces données reposent sur des perceptions de professionnels, non sur une mesure objective du comportement des élèves.

Le contexte européen confirme que le sujet dépasse largement l’islam. ILGA-Europe documente en 2026 une dégradation des droits et de la visibilité LGBTI dans plusieurs pays d’Europe et d’Asie centrale, avec des lois dites de « propagande », des restrictions sur les marches des fiertés, des attaques contre les programmes éducatifs sur l’égalité et la diversité, et une politisation croissante des sujets de genre.

Politiquement, ces reculs ne viennent pas de nulle part. Dans les exemples documentés par ILGA-Europe, ils sont souvent portés par des gouvernements national-conservateurs ou autoritaires et par des partis d’extrême droite, parfois articulés à des réseaux religieux. La Hongrie de Viktor Orbán, la Géorgie du parti du pouvoir Rêve Géorgien ou les offensives de Vox contre certaines lois d’égalité en Espagne montrent que l’homophobie politique contemporaine n’est pas un produit d’importation islamique : elle travaille aussi le cœur des droites réactionnaires européennes.

L’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne rappelle aussi que les personnes LGBTIQ en Europe restent fortement exposées au harcèlement, à la violence et aux discriminations. Selon son enquête européenne publiée en 2024, plus de deux répondants LGBTIQ sur trois déclarent avoir subi du harcèlement, des moqueries, des insultes ou des menaces liés au fait d’être LGBTIQ pendant leur scolarité.

Alors, que sait-on ?

Le diagnostic le plus solide est donc le suivant. Les normes religieuses conservatrices, notamment islamiques mais pas seulement islamiques, sont bien associées à des attitudes moins favorables envers l’homosexualité. Aux Pays-Bas, les jeunes avec origine migratoire ont en moyenne des attitudes moins positives que les jeunes sans origine migratoire dans l’enquête HBSC 2025. Mais les données disponibles ne permettent pas d’attribuer la chute de 2021 à 2025 à l’islam ou à l’immigration comme cause centrale démontrée. Le phénomène touche aussi les élèves sans origine migratoire, il est très marqué chez les garçons, il s’inscrit dans un backlash anti-LGBT plus large, et il entre en résonance avec plusieurs facteurs que j’ai évoqués : conservatisme général, normes de genre, socialisation entre pairs, manosphère, réseaux sociaux, climat scolaire, controverses autour de l’éducation sexuelle, religions conservatrices et polarisation culturelle.

Mais en réponse à mon post, beaucoup de gens ont préféré dire « tout le monde sait ». Sous-entendu : la vraie cause n’aurait pas besoin d’être nommée ; comme Voldemort, elle serait trop évidente, trop dérangeante pour le “camp du bien”. Et cette vraie cause, ce serait donc… [Veuillez insérer ici vos injures xénophobes favorites]. Cette certitude feinte ou réelle de pouvoir attribuer aux étrangers, activement occupés à grand-remplacer l’occident, le recul de la tolérance envers les altérités sexuelles, elle dispense de lire les rapports. Elle permet de rester campé sur les narratifs qui renforcent le sentiment d’appartenance et qui anesthésient l’esprit critique.

Cette situation est particulièrement cruelle pour les jeunes gays, lesbiennes, bisexuels ou trans issus de familles musulmanes qui doivent subir une double peine : celle des normes religieuses conservatrices qui les contraignent, et celle des discours racistes qui prétendent les défendre tout en les assignant à une origine suspecte.

J’attire votre attention sur le fait qu’ici comme ailleurs je n’ai pas besoin de vous dire que l’immigration c’est bien ou c’est mal pour m’intéresser aux faits et aux données de la science. Je ne m’exprime pas sur l’immigration ici parce que les données nous indiquent que ce n’est pas un facteur déterminant dans le phénomène étudié. Et si l’immigration était un facteur déterminant, je le dirai sans aucun problème.

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Qui est dupe ?

Je me demande qui est dupe quand une partie du spectre militant ne s’intéresse aux homosexuels que lorsque leur situation peut servir contre les musulmans. Mais je me demande aussi qui peut croire qu’il faut défendre l’islam au nom du progressisme alors que cette idéologie, dès qu’elle en a le pouvoir, n’a de cesse de détruire les valeurs du progressisme.

Je pense que l’absurdité de ces positions n’est pas difficile à voir. Mais beaucoup de gens autour de nous ont adopté un mode de fonctionnement ou le réel n’a guère son mot à dire tant qu’on peut asséner un argument qui fera mal au camps des dégénérés d’en face. Et peut importe qui doit encaisser les dommages collatéraux.

Acermendax

 


[1] Purple Friday, ou Paarse Vrijdag (« vendredi violet »), est une journée organisée dans les établissements scolaires néerlandais pour soutenir les élèves LGBT+ et lutter contre le harcèlement. Élèves et personnels peuvent porter du violet ; les écoles proposent aussi des activités sur la diversité sexuelle et de genre. La journée existe depuis 2010.

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