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Chasser ce riche que je ne saurais voir

« Il faut faire payer les riches ». Au Royaume-Uni, cette politique provoque un exil massif. Les recettes s’effondrent, au point de risquer de doubler les impôts de 25 millions de contribuables. Un avertissement pour la France, où la tentation revient avec insistance dans le débat public.

Le Royaume-Uni n’en finit plus de rompre avec ses héritages. Après son divorce avec l’Union européenne, c’est la dernière page du thatchérisme qui est en train de définitivement se tourner. La suppression du régime fiscal propre aux « non-domiciliés », à savoir les étrangers fortunés résidant au Royaume-Uni (mesure datant de 1799), a été doublement détricotée : en mars 2024 par le chancelier de l’Échiquier (l’équivalent du ministre des Finances) conservateur, Jeremy Hunt, décidant de l’extinction de ce régime à partir d’avril 2025, puis par sa successeure travailliste, Rachel Reeves, qui en a profité pour y ajouter un volet sur les droits de succession. Preuve qu’outre-Manche également, la passion pour la fiscalité transcende les clivages partisans.

Les résultats ne se sont pas fait attendre : le Royaume-Uni aurait perdu 10 800 millionnaires en 2024 selon le cabinet Henley & Partners, et près de 16 500 en 2025, devenant ainsi le premier pays du monde en termes d’exil de millionnaires. Une hémorragie qui ne fait que commencer : la banque UBS estime que le pays pourrait perdre jusqu’à 500 000 millionnaires d’ici 2028. Un comble pour un pays longtemps considéré comme la principale terre d’accueil des plus fortunés.

Les conséquences de ce « Wexit » (pour exil des riches) sont déjà observables. L’essayiste Robin Rivaton rappelle ainsi que c’est toute une chaîne qui est concernée, avec des effets en cascade : baisse de 45 % de la valeur des maisons « prime » de Londres, départs de magnats industriels comme Lakshmi Mittal, Nik Storonsky (fondateur de Revolut), Nassef Sawiris (première fortune d’Égypte) ou encore Guillaume Pousaz (fondateur de Checkout.com), baisse de 14 % des demandes de personnel domestique très haut de gamme, baisse du nombre d’élèves internationaux en internat de 14 % et fermeture de 57 écoles indépendantes.

Le Trésor britannique a en outre estimé que chaque départ de millionnaire coûtait 460 000 livres par an à l’État, soit la contribution fiscale annuelle d’environ 50 contribuables. Si les estimations de la banque UBS sont correctes, il faudrait donc doubler les impôts de 25 millions de contribuables anglais pour ne serait-ce que combler les pertes engendrées par cet exil !

La leçon anglaise est brutale pour eux, mais précieuse pour nous. Prenons-la comme un ultime avertissement pour stopper la folie fiscale qui s’est emparée de notre pays.

Alors que les économistes de gauche, apôtres d’une forte augmentation de la fiscalité sur le patrimoine (Gabriel Zucman et Thomas Piketty en tête), ne cessent d’ânonner que leur potion fiscale ne provoquera aucun exil, les économistes sérieux documentent cet effet depuis de nombreuses années, démontrant que « trop d’impôt tue l’impôt » et que le réel finit toujours par se venger.

La fin de ce régime fiscal devait théoriquement rapporter 34 milliards de livres sterling en cinq ans, mais l’exil qu’il provoque pourrait coûter 111 milliards de livres sur cette période, et conduire à la suppression de plus de 40 000 emplois, selon l’Adam Smith Institute.

Un effet similaire à celui observé en Norvège ces dernières années, où l’augmentation de la fiscalité sur le capital réalisée en 2021 (dans une mouture similaire à la taxe Zucman) devait rapporter 141 millions d’euros par an. Or, elle a en réalité généré un manque à gagner de 433 millions d’euros et provoqué une fuite des capitaux à hauteur de 52 milliards d’euros.

La France n’est pas en reste avec sa risible « taxe sur les yachts », produit purement idéologique dont les gains étaient estimés à 10 millions d’euros par an, alors que son rendement réel a été d’à peine 60 000 euros en 2024 (soit 160 fois moins), provoquant un exil quasi total des bateaux de luxe dans notre pays (il n’en resterait plus que cinq aujourd’hui), cassant toute l’économie et les emplois inhérents.

La fiscalité, un édifice fragile

La fiscalité est similaire à un Kapla, ce jeu de construction et d’adresse pour enfants où de fins bouts de bois doivent être empilés pour réaliser une structure verticale. L’ajout d’une pièce supplémentaire risque à chaque fois de faire basculer l’ensemble de l’édifice et de détruire tout l’ouvrage.

Alors que le vote d’une nouvelle taxe ou l’augmentation d’un impôt devrait se faire d’une main tremblante, assurée par des études d’impact évaluant les effets à attendre à moyen et long terme, les élus ne prennent plus aucune précaution, motivés par l’idéologie et la nécessité de répondre à ce qu’ils estiment être la demande de l’opinion. Si cette mécanique aveugle et brutale a fonctionné ces quarante dernières années pour les pays occidentaux, le double ralentissement démographique et économique les oblige à accélérer la cadence pour assurer le financement du fonctionnement d’États-providence de plus en plus déficitaires. Et dans un environnement où les personnes sont encore libres de leurs mouvements, tout alourdissement de l’imposition ne fait qu’inciter les personnes ciblées à placer leurs actifs dans des environnements moins propices au braconnage fiscal.

Un pays qui chasse ses riches est un pays qui s’appauvrit. Moins de fortunés induit moins de ressources pour développer l’investissement et favoriser l’innovation, moins de recettes pour financer les politiques publiques incontournables et surtout un effacement de l’habitus entrepreneurial dans un pays qui, en plus de perdre ses riches, perd des exemples à suivre pour ceux qui aspirent à le devenir.

En somme, cette politique revient à casser la machine à produire de la prospérité partagée et à offrir ses ressources intellectuelles et entrepreneuriales à d’autres pays plus attractifs, renforçant ainsi de futurs concurrents économiques.

Dans la compétition mondiale qui se joue entre les grandes zones économiques, l’Europe fait le choix mortifère d’alourdir des prélèvements obligatoires déjà très imposants, dans un contexte où la productivité et la démographie chutent, pour tenter de maintenir artificiellement l’idée que la générosité d’un modèle social est un horizon indépassable. Sans une remise en cause complète de ce modèle, et la définition d’une nouvelle matrice fiscale ambitieuse donnant la priorité à l’investissement, au risque et à l’innovation, le Vieux Continent endossera le rôle de proie de pays dynamiques à l’appétit insatiable.

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DOJ lawyers quit over push to investigate Renee Good's widow | Advocate.com

La déguelasserie de l'extrême-droite : La police tue quelqu'un. Pour détourner l'attention, on essaie de salire la personne décédée et sa famille.
Les avocats à qui on le gouvernement Trump a demandé d'instruire à charge ont démissionné.

Notez bien que c'est la même chose en France. Et même quand les politiques ne s'en mêlent pas, ce sont les médias qui font ce qu'il faut pour salire la mémoire des tués et leur famille.
(Permalink)
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Conservateurs ? Pas de panique !

C’est l’inquiétude de la rentrée : les conservateurs alimentaires augmenteraient le risque de cancer et de diabète. Mais attention : une corrélation n’est pas une preuve de causalité, et ces additifs rendent des services précieux dans la lutte contre les contaminations et le gaspillage alimentaire.

La cohorte NutriNet-Santé est une grande étude épidémiologique française lancée en 2009 et entièrement en ligne. Des volontaires, âgés de 15 ans et plus, y décrivent régulièrement leur alimentation via des rappels de 24 heures, ainsi que leur état de santé et leurs habitudes de vie.

Deux articles publiés début janvier 2026, relayés par l’Inserm, exploitent ces données collectées entre 2009 et 2023. 105 260 participants ont été inclus pour l’analyse dédiée au « cancer » et 108 723 pour celle consacrée au « diabète ». La cohorte étant composée à près de 80 % de femmes, d’un âge moyen de 42 ans, la prudence reste donc de mise avant de généraliser ces résultats à l’ensemble de la population.

Nous avions déjà évoqué cette même cohorte lorsqu’elle avait servi à alerter sur des risques éventuels liés à l’aspartame, et nous en avions discuté les limites.

Il s’agissait ici notamment d’étudier le rôle et les conséquences de la consommation de certains conservateurs. Ceux considérés par l’étude appartiennent au large groupe des additifs autorisés en Europe (codes E200 à E297 environ), parmi lesquels les sorbates, sulfites, nitrites et nitrates, benzoates, acétates, propionates ou encore certains antioxydants comme l’érythorbate de sodium. Leur rôle essentiel consiste à empêcher la prolifération microbienne, à prolonger la conservation des produits et à garantir la sécurité sanitaire des aliments transformés. Grâce à une méthode d’estimation fine, combinant déclarations précises des produits consommés, bases de données actualisées et dosages en laboratoire, les chercheurs ont pu évaluer l’exposition individuelle avec une précision supérieure aux travaux antérieurs. Il s’agit néanmoins d’une étude observationnelle : elle révèle des associations statistiques, sans pouvoir démontrer un lien causal direct.

Concernant le cancer, sur plus de 4 200 cas diagnostiqués, la consommation globale de tous les conservateurs confondus ne montre pas d’excès de risque significatif. En revanche, une consommation plus élevée du groupe des conservateurs non antioxydants est associée à une augmentation modeste du risque (environ 16 % chez les plus forts consommateurs par rapport aux plus faibles), ce qui se traduit, à soixante ans, par un risque absolu passant de 12,1 % à 13,3 %. Parmi les substances les plus souvent citées figurent les sorbates, les sulfites (dont le métabisulfite de potassium), les nitrites et nitrates, ainsi que certains acétates, avec des signaux plus marqués selon les localisations (cancers tous sites confondus, sein, prostate). À l’inverse, onze des dix-sept conservateurs analysés individuellement ne présentent aucune association mesurable avec un sur-risque.

Pour le diabète de type 2, sur un peu plus de 1 100 cas observés dans une population relativement jeune, les plus forts consommateurs affichent un risque relatif augmenté d’environ 47 % par rapport aux plus faibles. Douze conservateurs individuels sont concernés, parmi lesquels reviennent fréquemment le sorbate de potassium, le métabisulfite de potassium, le nitrite de sodium, l’acide acétique, plusieurs acétates et certains antioxydants.

Ces associations, quoique statistiquement détectables, demeurent modestes et particulièrement sensibles à divers biais inhérents à l’épidémiologie observationnelle : imprécisions inévitables dans les mesures, caractéristiques propres aux volontaires de la cohorte, facteurs confondants non entièrement maîtrisés malgré des ajustements très poussés. Surtout, plusieurs de ces substances sont étroitement liées aux aliments qui les véhiculent. Par exemple, les nitrites et nitrates proviennent majoritairement des viandes transformées, déjà classées cancérogènes probables pour l’homme, tandis que les sulfites sont très présents dans les boissons alcoolisées, dont l’effet délétère sur le risque de cancers (notamment du sein) est solidement établi.

À titre de comparaison, le tabac multiplie le risque de cancer du poumon par vingt à trente chez les gros fumeurs de longue date, et chaque tranche quotidienne de dix grammes d’alcool augmente le risque de cancer du sein d’environ sept pour cent. Ces ordres de grandeur rappellent que les signaux observés autour des conservateurs, bien qu’ils méritent une attention soutenue et des confirmations dans d’autres populations, restent très éloignés des facteurs de risque majeurs et incontestés.

Ces travaux soulignent une tension classique en santé publique. Les conservateurs rendent un service précieux en limitant les contaminations, en réduisant le gaspillage alimentaire et en maintenant l’accessibilité économique de nombreux produits. Les associations mises en évidence appellent à des études complémentaires, sur des cohortes plus diversifiées et sur des durées plus longues, avant toute inflexion réglementaire. En attendant, le conseil le plus solide et le plus pragmatique pour le grand public demeure de favoriser une alimentation variée, majoritairement peu transformée, riche en produits bruts ou fraîchement préparés, tout en gardant à l’esprit que les leviers de prévention les plus puissants résident toujours dans l’arrêt du tabac, la modération alcoolique, un équilibre nutritionnel global et une activité physique régulière.

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Les paniques numériques de l’ADEME

Régulièrement, l’ADEME redécouvre que le numérique consomme de l’électricité. Après le catastrophisme sur les mails, le streaming, le métavers ou la 5G, l’agence cible désormais l’IA et les data centers. Avec une mécanique immuable : diaboliser nos usages pour présenter la sobriété – voire la décroissance – comme seul horizon désirable.

Allons droit au but. Le dernier rapport de l’ADEME sur l’évolution des consommations des data centers en France appelle de nombreuses critiques. Une modélisation simpliste, fondée sur des données en partie obsolètes, ne peut sérieusement prétendre éclairer l’avenir, a fortiori à l’horizon 2060, dans un secteur marqué par des ruptures technologiques rapides et imprévisibles. Mais ces débats méthodologiques sont presque secondaires, tant la conclusion semble écrite d’avance. L’analyse ne vise qu’à donner un vernis scientifique à la légitimation d’une sobriété dont vivent les auteurs.

Pire encore, si la recommandation implicite de ce rapport était suivie — freiner l’implantation jugée « effrénée » des data centers en France au nom de leur incompatibilité supposée avec l’Accord de Paris — cela reviendrait à encourager le recours à des serveurs situés dans des pays au mix électrique bien plus carboné, au détriment du bilan carbone global. Un résultat absurde pour une démarche aussi hypocrite que contre-productive.

Une conclusion écrite d’avance

Le rapport propose cinq scénarios. Un scénario dit « tendanciel », présenté comme la trajectoire naturelle en l’absence de politiques publiques correctrices, et quatre scénarios alternatifs repris du rapport Transition(s) 2050 : les fameux « Générations frugales » (la douce sobriété décroissante), « Coopérations territoriales », « Technologies vertes » et « Pari réparateur » (l’affreux techno-solutionnisme). Sans surprise, le scénario tendanciel, à base de règles de trois sommaires sur les tendances actuelles, est celui qui produit les consommations les plus élevées, tous les autres convergeant vers une baisse. Jusque-là, rien d’anormal.

C’est ensuite que ça se gâte. La synthèse du rapport affirme que « les optimisations technologiques telles que l’augmentation de l’efficacité et la récupération de la chaleur fatale ne suffiront pas à stabiliser la croissance des consommations électriques des centres de données en France sans la mise en place d’une politique active de sobriété pour les services numériques et les usages ». Une affirmation sans preuve, qui découle mécaniquement des hypothèses retenues, lesquelles n’intègrent pas, ou très peu, de progrès technologiques. Et qui, surtout, érige la stabilisation de la consommation électrique des centres de données en une fin en soi, sans jamais en justifier la pertinence au regard de notre surcapacité de production électrique ou des externalités positives des nouveaux usages numériques.

Des chiffres sans contexte

Le chiffre est spectaculaire. La consommation électrique des centres de données « induite par les usages des Français » pourrait être multipliée par 3,7 d’ici 2035, voire par 4,4 si l’on inclut la part dite « importée ». Verdict ? Une telle trajectoire serait incompatible avec l’Accord de Paris. Le message est simple, anxiogène et médiatiquement très efficace.

Pourtant, pris isolément, ce chiffre ne signifie pas grand-chose. Cette présentation occulte que les 8 TWh actuels estimés par l’ADEME — soit environ trois fois la consommation annuelle d’une ville comme Lyon ou Marseille — ne représentent que 1,8 % de la consommation nationale. Quant aux 26 TWh de croissance projetés d’ici 2035 dans le scénario tendanciel, ils apparaissent parfaitement soutenables au regard des surcapacités de production d’environ 100 TWh par an signalées par RTE. La France est d’ailleurs la première exportatrice d’électricité décarbonée de l’UE, avec un nouveau record de 92,3 TWh en 2025. Présenter une telle croissance, alimentée par une électricité largement décarbonée, comme une menace climatique relève, au mieux, du contresens ; au pire, de la malhonnêteté intellectuelle.

Quant à la notion de « consommation importée », elle pose un problème conceptuel évident. À usages constants, cette consommation existe quel que soit le lieu d’implantation des serveurs. La seule manière de la réduire consiste à restreindre les usages eux-mêmes, hypothèse explicitement assumée par le scénario 1, qui prévoit de mettre fin à des usages jugés « inutiles et nocifs ».

À l’inverse, freiner la construction de data centers en France, voire instaurer un moratoire comme suggéré par ce même scénario 1, ne supprime rien, mais déplace le problème, transformant une prétendue mesure de sobriété en dégradation globale.

Une modélisation et des hypothèses discutables

Le rapport présente son approche comme reposant sur un travail de « modélisation ». En clair, un tableau Excel.

Celui-ci est bâti sur des hypothèses qui concourent toutes à surévaluer les besoins énergétiques projetés. D’abord, il retient le volume de données comme indicateur central de l’impact environnemental, un choix pourtant largement reconnu comme inadapté au numérique moderne. Assimiler mécaniquement « plus de données » à « plus d’énergie » revient à ignorer les gains continus d’efficacité liés aux architectures, aux algorithmes et à l’optimisation des systèmes. Ensuite, il associe ce volume de données à un nombre toujours croissant de requêtes centralisées, en faisant l’impasse sur l’essor déjà réel de modèles plus légers, capables de tourner directement sur les smartphones, les ordinateurs ou les objets connectés. Enfin, pour estimer la consommation électrique, il s’appuie sur des références technologiques dépassées, issues d’un état du numérique antérieur à l’explosion de l’IA générative, en ignorant que les puces les plus récentes, conçues pour l’IA, sont capables de fournir bien plus de calculs pour une même quantité d’électricité.

Le rapport pousse l’exercice prospectif jusqu’en 2060, un horizon particulièrement lointain pour un secteur marqué par des ruptures technologiques rapides. Pour mesurer l’ampleur de l’écart, il suffit de se replacer trente-cinq ans en arrière, en 1990, à une époque où Internet n’était pas un usage grand public, où les PC tournaient avec un processeur 80486 et 4 Mo de RAM, et où l’ADEME elle-même n’existait pas encore.

Une conviction préalable

La lecture du rapport laisse apparaître que la sobriété n’est pas une hypothèse parmi d’autres, mais un objectif. Les communications sur LinkedIn de l’autrice principale, trésorière de l’association GreenIT (voir encadré), le confirment explicitement. Dans un post publié lors de la sortie de l’étude, elle explique que seuls les scénarios fondés sur la sobriété lui paraissent capables de répondre aux défis environnementaux. Selon elle, « s’appuyer uniquement sur des innovations technologiques pour réduire l’empreinte environnementale des data centers et de l’IA générative est illusoire ».

La sobriété constitue une conviction personnelle préexistante, assumée et revendiquée par l’autrice, qui structure son rapport au numérique, à l’IA et aux usages. Dans un autre post, elle critique la « pression à l’adoption » de l’IA et s’interroge sur la « légitimité démocratique » de ces évolutions.

Se pose alors une question de fond : peut-on confier une prospective destinée à éclairer le débat public, voire à orienter la décision publique, à des experts aux positions militantes affirmées et qui interviennent par ailleurs, à titre professionnel, dans la mise en œuvre de ces orientations auprès d’acteurs publics et privés ? Une pratique constante, pourtant, chez l’ADEME, qui revient à confier à des vendeurs de ronds-points une étude sur la sécurité routière.

L’ADEME : une vision sous influence ?

J’approfondis

La sobriété comme horizon idéologique

Très régulièrement, le numérique se retrouve dans le viseur de l’ADEME, qui va même jusqu’à publier des vidéos (en streaming et disponibles en full HD Premium) pour inciter à éteindre sa box internet et à ne pas laisser son ordinateur en veille. Ce biais anti-numérique amène à se demander si le numérique n’est pas mis en cause, non pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il représente et rend possible : le progrès, la technologie, « la sauvegarde des modes de vie de consommation de masse », pour reprendre la présentation du scénario « Pari réparateur ».

Le rapport publié début 2026 sur la prospective énergétique des centres de données s’inscrit dans cette continuité. Le décor change, la méthode demeure. Aujourd’hui, les coupables s’appellent blockchain et intelligence artificielle. Demain, ce sera autre chose.

La conclusion l’assume sans détour : « Les cas des scénarios Générations frugales et Coopérations territoriales nous ont permis d’explorer que seule une politique de sobriété très volontariste, modifiant en profondeur nos modes de vie, permettrait une inflexion permettant de réduire les consommations futures des centres de données. »

La prospective se fait alors prescriptive. Elle désigne une voie unique, celle de la sobriété, et substitue au techno-solutionnisme qu’elle dénonce un socio-solutionnisme aux contours flous, dont les implications concrètes pour les usages, les libertés et les choix collectifs demeurent largement indéterminées.

Et si le principal défaut du numérique, aux yeux de l’ADEME, était précisément de permettre de décarboner sans passer par la sobriété ?

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Électroscope #9 : CES 2026 & ChatGPT Santé

Collaborer avec un robot ouvrier, regarder sa voiture réfléchir, transformer sa télé en papier peint, scanner ses aliments au restaurant, confier sa santé à ChatGPT…
C’est parti pour Électroscope #9.

Boston Dynamics et Google DeepMind : le robot Atlas  passe des vidéos YouTube à l’ère industrielle

C’était l’image la plus partagée du salon : le nouveau robot Atlas, dans sa version entièrement électrique, naviguant avec une aisance déconcertante au milieu du stand du constructeur Hyundai. Passant de 1,50 m à 1,90 m de hauteur, il gagne aussi en mobilité, des articulations entièrement rotatives, et une capacité de levage bien supérieure à son prédécesseur (de 50 kg). Mais au-delà de la prouesse mécanique, c’est aussi l’annonce faite conjointement par Boston Dynamics et Google DeepMind qui change la donne !

En effet, si les robots humanoïdes sont des merveilles d’ingénierie capables de danser ou de faire des saltos arrière, prouesses que l’on peut admirer sur de virales vidéos en ligne, ils restent souvent des « coquilles vides » sur le plan cognitif, en se contentant d’exécuter des scripts écrits à l’avance. Plus pour longtemps ! Cette semaine, Boston Dynamics a profité du CES 2026 pour confirmer l’intégration des modèles de fondation multimodaux Gemini Robotics (annoncés l’automne dernier) directement dans le « cerveau » d’Atlas.

Cela signifie que la future version du robot ne se contentera plus de suivre un chemin balisé. Grâce à la vision par ordinateur couplée au raisonnement de Gemini, Atlas pourra identifier par exemple un objet inconnu, déduire de quoi il s’agit (« ceci est une pièce fragile »), puis ajuster sa prise sans qu’aucun ingénieur n’ait à coder cette interaction spécifique. Mieux encore : l’apprentissage réalisé par un robot sera transférable aux autres !

L’annonce est d’autant plus sérieuse qu’elle s’accompagne de chiffres de production massifs, une première pour Boston Dynamics, entreprise historiquement tournée vers la R&D. L’objectif est d’atteindre une capacité de production de 30 000 unités par an d’ici 2028. Et sa maison-mère, Hyundai, a annoncé le déploiement d’Atlas sur son site de production de voitures électriques en Géorgie. Le robot quitte ainsi le labo de recherche pour l’usine, avec la promesse de soulager les humains des tâches les plus pénibles et répétitives, d’abord le tri des pièces avant de passer à l’assemblage des composants, en tant que collaborateur pouvant comprendre des consignes vocales (« prends ceci et mets-le là »).

Mercedes et Nvidia : vers une voiture qui « pense » ?

Si vous pensiez que la conduite autonome chez les constructeurs traditionnels stagnait au « Niveau 2 », Mercedes-Benz vient de prouver le contraire avec la présentation de la version de série de la Classe CLA 2026, dotée d’une autonomie d’environ 600 km. Ce véhicule est le premier de la marque à embarquer nativement le système d’exploitation propriétaire MB.OS qui permet d’interagir avec la recharge et les aides à la conduite.

Mais la véritable rupture technologique réside ailleurs. Lors du CES, Jensen Huang, le PDG de Nvidia, a rejoint le constructeur sur scène pour dévoiler « Alpamayo-R1 », un modèle d’IA de 10 milliards de paramètres spécifiquement entraîné pour la conduite autonome, et censé pouvoir faire concurrence avec la solution Full Self-Driving (FSD) de Tesla. Contrairement aux systèmes précédents basés sur des règles strictes, Alpamayo utilise une nouvelle architecture de raisonnement en « chaîne de pensée ».

Avec cette IA, une voiture devient capable de comprendre son environnement, « prenant des décisions comme le ferait un humain » dans des cas complexes, et devrait atteindre à terme une autonomie de niveau 4. Pour les conducteurs, cela changera tout. Imaginez une rue barrée soudainement sans panneau de prévention, un véhicule de livraison garé en double file sur une piste cyclable, ou encore un carrefour bondé de piétons imprévisibles. Là où une voiture autonome classique pourrait se bloquer, paralysée par l’absence de règles codées pour ces anomalies, la voiture devient en mesure de « comprendre » la situation.

Quant au modèle CLA 2026, le véhicule est bardé de capteurs (10 caméras, 5 radars et 12 capteurs ultrasons) qui nourrissent un supercalculateur capable d’effectuer plus de 500 000 milliards d’opérations par seconde. Mercedes propose cette fonctionnalité sous le nom MB.DRIVE ASSIST PRO, facturée aux États-Unis sous forme d’abonnement (environ 3 950 $ les premières années). La voiture n’est plus un produit fini à l’achat, mais une plateforme évolutive qui apprend de chaque kilomètre parcouru par la flotte mondiale !

LG OLED evo W6 : une télévision « papier peint »

Dans le hall central, LG Electronics a rappelé à tous pourquoi il restait le maître de l’OLED. La nouvelle série LG OLED evo W6 (pour « Wallpaper ») n’est pas juste une télévision plus fine : c’est l’aboutissement d’une décennie de recherche pour faire disparaître la technologie au profit de l’image. Le design de « W6 » pousse le minimalisme à l’extrême : une dalle de moins de 10 millimètres d’épaisseur, plaquée magnétiquement au mur, sans câble visible. 

Tout cela est rendu possible grâce à un boîtier, le Zero Connect, qui transmet l’image en 4K et le son sans fil vers l’écran jusqu’à 10 mètres de distance. Avec cette astuce, l’écran ne contient plus que la dalle et l’électronique minimale de pilotage des pixels. Tout le reste se trouve dans le boîtier ! Par ailleurs, LG a commencé à utiliser des matériaux composites avancés, afin que ce type d’écran ultra-fin puisse rester rigide sur le long terme, tout en divisant son poids par deux par rapport aux modèles précédents. Une feuille métallique flexible est ajoutée pour permettre l’adhérence magnétique au mur…

Lorsqu’il est éteint, l’écran bascule en mode « LG Gallery+ », affichant des textures de toile si réalistes que de nombreux visiteurs ont dû toucher la surface pour croire qu’il s’agissait d’un écran, et non d’un tableau. La télévision se transforme alors en objet de décoration.

Allergen Alert : la sécurité alimentaire dans la poche

Loin des robots géants et des voitures de luxe, c’est un petit boîtier blanc, tenant facilement dans la main, qui a créé l’intérêt à l’Eureka Park (la zone dédiée aux startups). La jeune pousse française Allergen Alert, spin-off du géant du diagnostic in-vitro bioMérieux, a présenté ce qui pourrait devenir le « Yuka » des personnes allergiques.

Le problème est mondial : les allergies alimentaires ont explosé ces vingt dernières années, rendant les sorties au restaurant anxiogènes pour des millions de personnes. Et la réponse d’Allergen Alert est technologique : leur dispositif miniaturise l’immuno-analyse, technique réservée jusque-là aux laboratoires d’analyse médicale.

L’utilisateur insère un échantillon infime de son plat (une miette suffit) dans une capsule à usage unique, puis l’introduit dans le boîtier. En moins de deux minutes, l’appareil rend son verdict. Le système se concentre sur les 9 principaux allergènes, à l’origine de 80 % des réactions allergiques, à savoir les cacahuètes, les fruits à coque, le lait, les œufs, le poisson, les crustacés, le blé (et donc le gluten), le soja et le sésame. Le tout, avec une précision capable de détecter des traces infimes (quelques ppm), invisibles à l’œil nu.

Finaliste du concours Fundtruck 2025, la startup lyonnaise ne cible pas seulement le grand public. Elle a annoncé des partenariats pilotes avec des restaurants étoilés, et vise aussi les spécialistes de la restauration d’entreprise et scolaire, qui souhaitent certifier leurs repas en temps réel. C’est un bel exemple de la « Tech for Good » : une innovation de rupture issue de la recherche française, mise au service d’un besoin quotidien vital. Les précommandes ouvriront fin 2026, promettant de redonner le goût de l’insouciance à table.

ChatGPT Santé investit la médecine du quotidien

Au-delà du CES, OpenAI a officiellement lancé le 7 janvier « ChatGPT Santé », une déclinaison verticale de son modèle GPT-5.2, spécifiquement calibrée pour le secteur médical. Depuis 2023, des centaines de millions de patients ont utilisé ChatGPT pour s’auto-diagnostiquer, parfois avec des résultats mitigés, un risque d’hallucinations non négligeable, et des questions concernant la protection des données personnelles. 

Avec ce nouveau service, OpenAI change de paradigme et veut répondre aux inquiétudes, en commençant par s’aligner sur les normes HIPAA aux États-Unis et le RGPD en Europe, afin de garantir une confidentialité totale des données : aucune conversation n’est utilisée pour entraîner le modèle, et un chiffrement dédié est annoncé. La précision et l’utilité des réponses sont, quant à elles, renforcées grâce à un partenariat avec de nombreux médecins. Le modèle a été évalué selon des normes cliniques « rigoureuses ». 

L’autre atout maître de ce lancement est le partenariat avec plusieurs applications de bien-être et services gérant les dossiers médicaux en ligne. Cette intégration permet à l’IA, si le patient donne son accord explicite, d’accéder à l’historique médical : analyses de prises de sang ou de scanners, antécédents, prescriptions en cours, etc. L’assistant ne « devine » plus ce qui arrive aux patients : il analyse leurs résultats médicaux en direct !

Cette innovation tombe à pic pour les systèmes de santé mondiaux. ChatGPT Santé pourrait contribuer à désengorger les cabinets médicaux des questions bénignes, et leur permettre de se concentrer sur le soin et le diagnostic complexe. Ce n’est évidemment pas la fin du médecin traitant (quoi que), mais sans doute l’avènement d’une autre façon de pratiquer la médecine ou de vivre avec une maladie : désormais, le patient et le docteur seront assistés par une troisième intelligence, infatigable et encyclopédique. On comprend néanmoins aussi pourquoi Elon Musk, vient d’exhorter la jeunesse américaine à ne plus envisager de s’inscrire en fac de médecine.

Chaque lundi, Les électrons libres vous propose un tour d’horizon des nouvelles électrisantes qui secouent le monde de la tech et œuvrent en faveur d’un progrès à même de changer votre quotidien.

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“Dans la République islamique, la prédation et la répression sont les deux faces d’un même système“

Manque de soutien international, répression sanglante, dérives d’un pouvoir prédateur… Alors que la République islamique d’Iran vacille, Les électrons libres se sont entretenus avec l’avocat et médiateur iranien Hirbod Dehghani-Azar. Président  de l’Association Norouz et récipiendaire du prix international de la laïcité 2023, il documente les crimes contre l’humanité du régime afin de rendre possible l’établissement d’une justice internationale à son encontre.

Les Électrons Libres : Cela fait des années, si l’on remonte à 2009 avec le « mouvement vert » de contestation de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad, que l’Iran connaît des périodes de manifestations et de contestation du régime des mollahs, sans que celui-ci vacille. En quoi la fronde actuelle est différente et pourrait s’avérer décisive ? Est-ce d’ailleurs vraiment le cas ?

Hirbod Dehghani-Azar : En réalité, cela fait près de 25 ans que la République islamique connaît des contestations populaires. La première différence, aujourd’hui, c’est la convergence des luttes. La vague partie fin décembre 2025 a certes été déclenchée par un choc économique (effondrement du rial, flambée des prix), avec un départ très significatif depuis les milieux marchands et le Grand Bazar de Téhéran, mais elle s’est très vite généralisée et politisée.

“C’est une lame de fond qui je l’espère va emporter ce régime.”

La deuxième différence, c’est la diffusion et la nature de la demande car nous ne sommes pas face à une revendication sectorielle, ni même à une simple alternance à l’intérieur du système. On voit se dessiner un mouvement national, très étendu géographiquement dont les slogans et les actes expriment l’aspiration à un changement intégral du système. Ce qui est frappant aussi, c’est son caractère décentralisé car il n’y a pas de “centre” unique. C’est une lame de fond qui je l’espère va emporter ce régime.

Lel : Donc décisif ?

HDA : J’en ai sincèrement l’impression, mais personne ne peut l’affirmer aussi vite d’autant que le régime a une capacité éprouvée à réprimer dans le sang. Et le fait qu’on soit, depuis le 9 janvier, sur une coupure numérique massive n’est pas de bon augure car c’est généralement le symptôme d’un pouvoir qui cherche à casser la coordination, à empêcher la circulation des images et à isoler les foyers de contestation. A réprimer dans le sang en toute impunité.

Lel : Est-ce d’ailleurs vraiment le cas ?

HDA : Les bilans restent mouvants, mais plusieurs sources crédibles font déjà état de centaines de morts et de milliers d’arrestations, ce qui confirme que nous sommes entrés dans une séquence lourde.

“Ce système a entraîné à la faillite du pays, à la famine et à l’isolement de toute la nation”

Lel : Vous dites d’un côté qu’il s’agit d’une vraie crise de régime, qui montre l’incurie du pouvoir, incapable d’endiguer la crise sociale, économique et humanitaire que traverse le pays, tout en vantant le niveau de l’administration, aux mains d’une génération qui a bénéficié de la qualité des universités. Pouvez-vous m’éclairer sur ce paradoxe ?

HDA : Ce n’est pas un paradoxe et je voudrais d’abord clarifier un point : je n’ai pas vanté le niveau de l’administration en tant que telle. Ce que je dis, c’est que la société iranienne, et notamment sa jeunesse, est compétente, éduquée, diplômée, et que le pays dispose en interne des ressources humaines nécessaires pour administrer un État moderne de manière qualitative, si le cadre politique le permettait.

La crise de régime, elle, vient du fait que ces compétences sont neutralisées. Le problème n’est pas l’absence de talents, c’est l’architecture du pouvoir. Aujourd’hui un nombre restreint de « dignitaires et responsables » du pays confisquent les actifs pour un profit personnel et une expansion d’une idéologie haineuse.

Ce système a entraîné à la faillite du pays, à la famine et à l’isolement de toute la nation.

Ce n’est pas la responsabilité des fonctionnaires mais bien celle des dirigeants et du modèle narco théocratique. C’est de ce système que la population ne veut plus.

“Sans peur, la rente ne tient pas et sans rente, l’appareil répressif ne tient pas.”

Lel : Vous documentez de longue date les crimes du régime iranien. De votre point de vue, le plus grave est-il dans la privation de liberté infligée au peuple et la répression violente permanente qu’elle implique, ou dans la manière dont les proches du régime, et notamment les pasdarans, ont systématiquement pillé les richesses du pays à leur profit. Ce qui fait d’ailleurs écho à ce que l’on découvre au Venezuela (mais aussi en Russie), avec un Maduro dont les avoirs accumulés semblent dépasser la dizaine de milliards de dollars ?

HDA : Je ne les oppose pas et dans la République islamique, la prédation et la répression sont les deux faces du même système. La privation de liberté, la violence d’État, la torture et les exécutions sont la blessure première, parce qu’elles détruisent la dignité et rendent impossible toute alternance.

En clair, sans peur, la rente ne tient pas et sans rente, l’appareil répressif ne tient pas.

C’est cette combinaison qui a conduit le pays à l’appauvrissement et à l’impasse, et qui explique que la colère actuelle ne vise plus une politique, mais le système lui-même.

Les crimes que nous documentons sont liés plus précisément sur les droits humains mais nous tentons aussi, avec d’autres, de créer une qualification de crime d’apartheid fondé sur le sexe et qui est consubstantielle à ce système.

Lel : Parmi les sujets essentiels concernant le régime, tout comme celui de Maduro, avec lequel il a été main dans la main, celui du narcotrafic, que je documente largement dans mon livre, « La drogue au pouvoir ». Comment un régime qui applique des peines extrêmement lourdes pour les trafiquants et les consommateurs sur son sol, insiste sur la radicalité religieuse, a-t-il pu pousser l’hypocrisie jusqu’à être devenu quasiment un narco-Etat (même si je sais que vous ne le voyez pas exactement ainsi) ?

HDA : Je ne suis pas, moi, un spécialiste « technique » du narcotrafic, et d’autres, comme vous, documentent beaucoup mieux que moi les connexions entre certains réseaux et le régime. Je peux citer, par exemple, Emmanuel Razavi et Jean-Marie Montali, qui ont travaillé sur ces sujets. [Auteurs de “La pieuvre de Téhéran”, Éditions du Cerf, 2025, NDLR]. Mais ce que je crois, très sincèrement, c’est que ces circuits relèvent d’abord d’une logique de rente et donc d’un moyen de financement et d’enrichissement pour les mêmes responsables et réseaux qui accaparent déjà une grande partie des richesses du pays, notamment via l’économie grise. Il y aussi une dimension stratégique de financement du chaos à travers l’argent de la drogue et d’autres trafics le chaos via, notamment des proxys. Quand les flux criminels se déploient, ils deviennent un outil de déstabilisation, parce qu’ils corrompent, fragilisent et empoisonnent nos sociétés.

“Reza Pahlavi a convaincu une partie importante de la population par son projet de transition et sa volonté d’unir l’opposition.” 

Lel : Nous avons publié un long dossier sur les différents courants qui représentent l’opposition iranienne et la forme que peut prendre un régime futur. Si beaucoup parlent de la possibilité de l’établissement d’une monarchie constitutionnelle sous l’égide de Reza Pahlavi, après une consultation populaire, il se murmure aussi que, de manière contre intuitive, le courant des « réformateurs », pourtant représenté par le président de la République islamique, Massoud Pezechkian, pourrait jouer un rôle moteur dans la transition et les négociations avec les puissances étrangères, comme les USA et Israël. Comment est-ce possible, si jamais c’est vraiment le cas ?

HDA : Il existe des outils internationaux pour accompagner une transition (expertise électorale, justice transitionnelle, appui institutionnel) et, surtout, l’Iran a les compétences en interne en s’appuyant sur une jeunesse éduquée, des professionnels et des fonctionnaires capables de faire tourner un État moderne. Il y a aussi la diaspora qui me semble vouloir se mettre à la disposition d’un projet de reconstruction du pays. S’agissant du choix du futur régime, il ne peut venir que du peuple, par une consultation libre. C’est aussi ce qui ressort des slogans scandés dans les rues.

Plus personne ne croit en une réforme « de l’intérieur ». La population demande un Iran démocratique, laïque et uni et, à écouter les slogans scandés dans l’ensemble du pays, Reza Pahlavi a convaincu une partie importante de la population par son projet de transition et sa volonté d’unir l’opposition. Mais je ne suis pas un politique, je suis un juriste. Ma vocation, notamment à travers notre association Norouz, est d’accompagner la transition en portant la voix de la société civile et en préparant les éléments utiles à une justice future contre les responsables et les bourreaux du régime, afin d’éviter la loi du talion. Le devoir de mémoire est indispensable à la cohésion nationale.

“La communauté internationale ne semble pas prête à soutenir spontanément le peuple iranien”

Lel : Dans ce processus, l’ONU pourrait jouer son rôle. Notamment à travers ses mécanismes dédiés à la transition démocratique. On pense à leur Programme pour le développement, ou à leur Fonds pour la démocratie. Mais comment pourrait-elle vraiment intervenir, alors que les différents membres permanents de son Conseil de sécurité sont frontalement opposés sur la question iranienne, certains étant des alliés de circonstance des mollahs, si l’on pense à la Russie et à la Chine, ou aux États-Unis qui cherchent à tirer la couverture à eux en sauveurs par la résolution de tous les conflits ?

HDA : Ce qui m’inquiète et me désole, c’est que la communauté internationale ne semble pas prête à soutenir spontanément le peuple iranien, alors que la priorité absolue devrait être la protection des civils. On voit trop souvent des calculs mercantiles et diplomatiques pendant que la population meurt, ce qui renvoie au régime le signal que la répression est « envisageable ».

Le Conseil de sécurité est largement paralysé, mais l’ONU ne se réduit pas à lui. Elle peut agir hors Conseil en documentant et préservant les preuves, ce qui est déjà mis en place, en soutenant la société civile et en préparant techniquement l’après (expertise électorale, appui institutionnel, justice transitionnelle). L’essentiel, c’est de rendre la répression plus coûteuse et d’empêcher que le sang versé soit effacé par des arrangements diplomatiques.

Lel : L’un des facteurs pouvant faire basculer la situation tient dans le rôle que pourraient jouer les Kurdes iraniens, qui semblent décidés à se mettre en action. Pouvez-vous nous éclairer sur le sujet ?

HDA : Les Kurdes iraniens peuvent être un facteur de bascule parce qu’ils ont une capacité d’organisation (réseaux locaux, grèves, discipline collective) et qu’ils sont souvent en première ligne face à une répression très dure. Leurs revendications portent sur l’égalité des droits, la fin des discriminations, les droits culturels et linguistiques, et souvent une forme de décentralisation. Le point stratégique, c’est qu’à travers des figures comme Abdullah Mohtadi [Leader du Komala, le parti d’obédience marxiste kurde, dont la base, jeune et féminisée ne fait plus de ces fondamentaux politiques l’essentiel de ses revendications, NDLR] , ils revendiquent aussi l’union autour d’un Iran démocratique, laïque et uni.

Lel : Depuis des années, outre d’être l’avocat de personnalités comme Nasrin Sotoudeh (prix Sakarov 2012) ou du mouvement Femme, vie, Liberté, vous documentez les crimes du régime iraniens post 1979. Dans quel but ? Pensez-vous qu’une juridiction internationale, un peu sur le modèle du Procès de Nuremberg, sous l’égide de la Cour pénale internationale, pourrait se mettre en place ?

HDA : Nous documentons ces crimes pour préparer la justice de demain. Pour établir la vérité, protéger la mémoire des victimes et faire en sorte que les responsables ne puissent pas compter sur l’oubli. C’est aussi pour éviter, le jour venu, la loi du talion, car une transition solide a besoin d’une justice organisée et pas d’une vengeance. Vous évoquez un « Nuremberg », pourquoi pas, mais ce n’est pas envisageable en l’état. En revanche, on peut imaginer que l’autorité de transition adhère au Statut de Rome, et l’hypothèse d’un accord au Conseil de sécurité existe, même si, soyons lucides, elle relève aujourd’hui du vœu pieux. Ce qui est concret, en revanche, c’est la Mission internationale indépendante d’établissement des faits de l’ONU, dont le mandat a été reconduit, et qui a précisément pour objet de collecter et préserver des preuves utilisables demain devant une juridiction ad hoc, devant des juridictions nationales, et aussi via la compétence universelle.

Lel : Un changement de régime passerait forcément par un changement de Constitution. Pouvez-nous, en tant que juriste, nous expliquer rapidement les fondements de l’actuelle, ses dangereux travers, et ce qui pourrait en être adapté à l’avenir dans le cadre d’un nouvel Iran ?

HDA : La Constitution actuelle repose sur la velayat-e faqih [littéralement, l’exercice par le juriste de la plénitude de la guidance de l’Imâm, NDLR], c’est-à-dire une souveraineté populaire de façade subordonnée à une tutelle religieuse incarnée par le Guide (dont la mort est réclamée et scandée par la population). Elle concentre le pouvoir réel dans des institutions non élues et verrouille l’alternance par des mécanismes de filtrage et de contrôle. Ses travers les plus dangereux sont clairs. Elle confisque le pouvoir, affaiblit les contre-pouvoirs et empêche l’existence d’une justice réellement indépendante. Elle organise aussi une discrimination structurelle, notamment fondée sur le sexe, en faisant de l’inégalité un principe de droit et en légitimant la répression des femmes. Enfin, elle porte une logique d’expansion idéologique qui ouvre la voie à l’ingérence extérieure, au nom d’une lecture politico-religieuse du “jihad”, au détriment de l’intérêt national et de la paix.

Dans un nouvel Iran, il faudra renverser ce noyau et consacrer la primauté des droits fondamentaux, l’égalité totale femmes-hommes, la séparation stricte des pouvoirs, des élections libres sans filtrage idéologique, une justice indépendante et un contrôle civil des forces armées.

Ce qui peut éventuellement être conservé, ce sont des éléments techniques d’organisation de l’État, mais uniquement après avoir supprimé la tutelle religieuse, la discrimination et les fondements juridiques de l’ingérence.

“Je rêve de retourner en Iran, ne serait-ce que pour une chose très simple et très intime, pouvoir me recueillir sur la tombe de mon père.” 

Lel : Question subsidiaire… Quel rôle envisagez-vous de jouer en cas de transition ? Et retournerez-vous en Iran ?

HDA : Je rêve de retourner en Iran, ne serait-ce que pour une chose très simple et très intime, pouvoir me recueillir sur la tombe de mon père.

Aujourd’hui, je suis mobilisé là où je suis, en ma qualité de citoyen français, et plus largement comme un homme engagé et un avocat. Si une transition s’ouvre, comme beaucoup dans la diaspora, je souhaite contribuer à la reconstruction de mon pays d’origine et mettre à disposition mes compétences.

J’ai 54 ans et je n’ai pas remis les pieds en Iran depuis mon arrivée, il y a 44 ans, en France, un pays qui m’a accueilli, et que je remercie sincèrement.

Photo originale © Thomas APPERT

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