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Réarmement français : il faut choisir !

L’avenir de l’armée française se joue aujourd’hui. Alors que, des drones à l’espace, la guerre change à une vitesse brutale, peut-elle continuer à être bonne partout ? Rien n’est moins sûr…

Enfin, le réarmement français accélère. Il s’inscrit dans la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030, qui planifie les moyens humains, matériels et budgétaires des armées pour les années à venir, et dont l’actualisation est votée aujourd’hui au Parlement. Elle vise à ajouter 36 milliards d’euros à l’actuel effort de défense, qui devait déjà en totaliser plus de 400 milliards sur la période 2024-2030. Le budget des armées doit ainsi être porté à 76,3 milliards d’euros en 2030, soit 9 milliards supplémentaires par rapport aux prévisions.

Il s’agit d’un effort d’autant plus considérable dans le contexte budgétaire catastrophique que connaît la France. Mais correspond-il véritablement à nos besoins ?

Une consolidation du modèle d’armée français

Au-delà des additions de chiffres et de sigles peu évocateurs pour le grand public, l’actualisation de la LPM marque un nouveau chapitre pour la politique de défense française. Les attentats islamistes de 2015 avaient permis de mettre fin, dans les années suivantes, à un quart de siècle de désarmement qui a failli conduire nos forces à un décrochage sans retour. La précédente LPM a ainsi été une loi de « réparation » qui, à une époque où la perspective d’un conflit majeur semblait improbable, ne visait pas une véritable montée en puissance de notre armée. Mais le choc de l’invasion de l’Ukraine de 2022 a conduit l’année suivante à l’adoption de l’actuelle LPM. Malgré son ambition, celle-ci aura été rattrapée par l’accroissement des menaces et les incertitudes quant à la protection américaine, poussant l’Élysée à accélérer le calendrier du réarmement.

Les 36 milliards d’euros supplémentaires (d’ici 2030) financeront en priorité le renforcement des stocks de munitions (avec une enveloppe de 8,5 milliards). L’industrie sera mise à contribution pour accélérer massivement la production de bombes et de missiles de divers types, à des cadences qui étaient jugées « irréalisables » il y a seulement quelques années, lorsqu’il s’agissait surtout de trouver des excuses au manque de volonté. Alors qu’on souligne souvent à quel point la France ne pourrait pas tenir longtemps en cas de conflit majeur, il s’agit d’être enfin capable de durer.

Cette loi de programmation militaire vise aussi à moderniser ce qui est à la fois une caractéristique et une obsession française : le « modèle d’armée complet ». Il s’agit de maîtriser l’ensemble du spectre de la conflictualité, ou plus sobrement, tous les types de capacités dans tous les domaines. Et ce — autre caractéristique française — de manière souveraine. Des investissements supplémentaires seront par exemple consacrés à l’espace, incontournable pour le renseignement, le commandement et les communications, au cyber, ou encore aux grands fonds marins pour protéger notamment les infrastructures critiques.

Le comportement des États-Unis sur la scène internationale, qui prouve à l’Europe le bien-fondé de notre volonté d’autonomie stratégique face à notre encombrant allié, montre la nécessité de réduire encore notre dépendance envers Washington. À cet égard, la LPM vise notamment à développer des capacités antimissiles pour lesquelles la France restait à la remorque de l’Amérique. Quant à la dissuasion nucléaire, elle doit absorber à elle seule plus de 15 % des dépenses : un effort d’autant plus indispensable à l’heure où la France pourrait étendre son parapluie nucléaire à ses voisins européens.

Un problème de taille

Le réarmement prévu doit donc permettre à la fois de développer de nouvelles capacités et de gagner en « épaisseur », c’est-à-dire en capacité à durer, avec le renforcement des stocks de munitions. Mais il ne permettra pas de regagner de la masse. Or, là se situe la grande faiblesse du réarmement français, comparé aux autres pays européens : la préservation de notre modèle d’armée avec des moyens qui restent limités se fait au détriment de la masse des forces.

En dehors de quelques acquisitions, comme le passage de 109 canons CAESAR d’ici 2030 à 120, les nouveaux investissements annoncés ne visent pas à augmenter le format des forces, c’est-à-dire la taille des effectifs et des parcs d’armement. Il n’est ainsi toujours pas prévu d’acquérir davantage d’avions de combat, de chars ou de frégates. Pour des raisons budgétaires bien compréhensibles, une éventuelle hausse du format des forces est renvoyée à l’après-2030. Or, c’est à cet horizon que, selon les armées, nous pourrions affronter un conflit majeur. Ce qui rend le calendrier des décisions prises assez problématique.

Trop peu, trop tard ?

Certes, l’une des principales avancées de cette nouvelle LPM tient dans sa volonté d’augmenter considérablement les moyens en matière de drones comme de lutte antidrones. Qu’il s’agisse des priorités d’acquisition ou du changement culturel dans l’industrie de défense, la France semble prendre conscience de son retard. Mais notre adaptation à la guerre des drones reste à des années-lumière des besoins réels et du changement de nature des conflits. Là où l’Ukraine devrait produire cette année 7 millions d’appareils (et la Russie plusieurs millions), nous n’en sortirons que quelques milliers de nos usines, alors même que les guerres en Ukraine et au Proche-Orient soulignent toute la vulnérabilité des armées contemporaines. Or, les moyens prévus pour la défense antidrones ne permettront pas de réellement protéger ni nos infrastructures ni nos armées au front.

Même avec des moyens supplémentaires, cette nouvelle LPM repousse aussi des programmes incontournables pour la viabilité de notre outil de défense. C’est le cas concernant les chars d’assaut, dont la guerre d’Ukraine montre qu’ils sont tout sauf obsolètes. Malheureusement, notre pays n’en produit plus depuis 2008 et ne prévoit toujours pas d’en acquérir de nouveaux avant l’horizon 2040, dans le cadre du programme franco-allemand MGCS. Or la France devra probablement renforcer son maigre (et vieillissant) parc de 200 chars Leclerc bien avant cette date : faute d’envisager maintenant une solution souveraine, elle pourrait être contrainte de se fournir à l’étranger. Nous disposons de solutions de génération intermédiaire, comme l’EMBT (Enhanced Main Battle Tank, franco-allemand) dont la production pourrait démarrer en quelques années. Mais il reste la question des perspectives à l’export pour qu’un tel projet soit viable, et ne rien faire est la meilleure garantie de voir tous les marchés potentiels être captés par la concurrence.

Le futur char franco-allemand menace-t-il l’armée française ?

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Des choix qui ne peuvent plus être repoussés

C’est, au fond, la principale faiblesse du réarmement français : la France continue de repousser des choix pourtant inévitables.

Entre les priorités de son modèle d’armée, d’abord. Comme nous l’avons déjà vu, notre pays entretient ou développe des capacités dans tous les domaines, mais dans des proportions réduites. Ce qui ne le prépare pas à un conflit majeur où il lui faudra déployer beaucoup plus de forces sur une longue durée. La Pologne, par exemple, centre l’essentiel de ses efforts autour du réarmement terrestre face à la Russie : elle disposera d’ici 2035 de huit fois plus de chars modernes que la France, dix fois plus de canons, ou encore quarante fois plus de systèmes de frappe en profondeur. Une voie que ne peut évidemment pas suivre la France, puissance nucléaire dont les territoires, intérêts et engagements sont répartis sur toute la planète, et sans menace directe à ses frontières.

À défaut de pouvoir se concentrer sur la seule menace russe, comme tant de nos voisins, nous devons cependant choisir entre les priorités stratégiques : la projection de puissance sur d’autres continents et océans, ou la défense de l’Europe ? L’Allemagne notamment se concentre sur la deuxième option. La France, comme le Royaume-Uni, peut jouer la complémentarité en misant sur ses capacités d’intervention. Elle risque cependant d’être reléguée au second plan de la défense du continent, et d’être sous-dotée pour un conflit à l’Est, si elle conserve une armée de Terre aussi réduite.

Viennent en conséquence les choix quant au degré d’ambition de la nation. Acter un déclassement relatif, notamment face à une Allemagne dont le budget de défense pourrait être durablement deux fois plus élevé que le nôtre ? Ou se donner les moyens d’être véritablement un leader européen ? Accepter de co-développer avec d’autres pays des programmes d’armement de plus en plus coûteux, voire renoncer à certains d’entre eux ? Ou payer le prix d’une complète indépendance ?

Au fond, si la loi de programmation militaire consolide le modèle militaire français, elle ne pallie pas ses failles. Alors que l’enjeu fondamental consisterait à le repenser face au risque de déclassement par rapport à nos alliés, voire d’un décrochage en cas de conflit majeur. À méditer…

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Pays Baltes : la Russie attaquera-t-elle bientôt ?

Et si la Russie attaquait les pays baltes ? Le scénario est désormais pris au sérieux par la France, qui se prépare à l’éventualité d’un nouveau conflit dans les années suivant la fin de la guerre en Ukraine. Mais Moscou peut-elle prendre tout le monde de court ?

Le précédent oublié des années 1990

Narva, Estonie, 16 juillet 1993. Dans cette ville frontalière de la Russie, peuplée à plus de 90 % de Russes ethniques, le Conseil municipal organise un référendum pour obtenir un « statut d’autonomie nationale et territoriale ». Le gouvernement de Tallinn, pour qui l’intégration des minorités russes est l’un des sujets les plus brûlants, ne reconnaît pas cette votation illégale. Mais en Russie, plusieurs personnalités publiques réclament alors le rattachement de Narva et d’autres territoires à forte population russe, tel le vice-président Alexandre Routskoï, qui demande aussi l’annexion de la Crimée.

Cet épisode, largement oublié, rappelle une chose : les revendications impérialistes russes n’ont attendu ni l’avènement de Vladimir Poutine, ni « l’extension de l’OTAN vers l’Est », encore souvent présentée comme la cause originelle de l’agressivité de Moscou envers ses voisins. Trente-trois ans plus tard, alors que la Russie occupe tant de territoires en Moldavie, en Géorgie et surtout en Ukraine, la question est de savoir si les pays baltes seront les prochains. Ou plutôt : quand le seront-ils ?

Le scénario d’un « test » contre l’OTAN

L’Estonie, la Lettonie et la Lituanie ont évidemment une différence avec les nations précitées : leur appartenance (depuis 2004) à l’OTAN, dont le fameux article 5 prévoit qu’une attaque envers un membre de l’Alliance sera considérée comme l’étant contre tous les autres. Mais le scénario que redoutent de plus en plus d’analystes est justement que la Russie veuille « tester » cette garantie de sécurité.

Le seuil à partir duquel un pays invoquerait l’article 5 est en effet difficile à déterminer, ce qui pourrait laisser la Russie tenter des opérations suffisamment agressives pour humilier les puissances occidentales, sans que celles-ci n’osent riposter. L’article cité n’oblige pas non plus les alliés à envoyer des troupes, d’où la crainte que les États-Unis, la France ou encore l’Allemagne répugnent à entrer en guerre pour un morceau de territoire à l’autre bout de l’Europe.

La ville de Narva est la plus couramment citée comme cible potentielle. D’une part parce que Moscou pourrait y invoquer, comme dans ses précédentes attaques contre des États européens, la protection des Russes ethniques (rousski) comme prétexte à une intervention. D’autre part parce que, selon les calculs russes, cette ville aux confins de l’Union européenne et de l’OTAN pourrait ne pas représenter un enjeu suffisamment important aux yeux des puissances occidentales pour qu’elles sacrifient leurs soldats.

Une analyse de plus en plus répandue parmi les pays européens est que la Russie pourrait tenter une telle opération vers la fin de la décennie : au-delà de 2030, la fenêtre d’opportunité se réduirait tant le réarmement européen aura porté ses fruits ; à plus court terme, la Russie ne serait pas prête à un tel conflit. Le consensus est qu’elle n’osera s’engager dans pareille aventure qu’après la fin de l’actuelle guerre en Ukraine, et aura besoin de plusieurs années pour refaire ses forces. Mais en est-on sûr ? Ne pourrait-elle pas frapper plus tôt que prévu ?

Le risque d’une attaque anticipée

Nous devons envisager le scénario où c’est la volonté d’en finir avec la résistance ukrainienne qui pourrait pousser le Kremlin à jouer l’escalade avec les Occidentaux. Il s’agirait de maximiser les enjeux du conflit pour le conclure sur une issue favorable à la Russie, en plaçant les pays de l’OTAN au bord d’une confrontation directe qu’ils voudraient éviter à tout prix. Le Kremlin partirait du principe que la guerre en cours n’étant pas aussi existentielle pour les dirigeants occidentaux que pour eux-mêmes, ces derniers finiraient par lâcher l’Ukraine et par la pousser à une paix bancale.

Bien qu’elle table sur une victoire à l’usure et un effondrement ukrainien, la Russie sait aussi que le temps ne joue plus autant en sa faveur. Si la nouvelle guerre du Golfe gonfle ses revenus pétroliers, son économie accumule les signaux d’alerte, rendant un conflit prolongé de moins en moins soutenable. Et si les recrutements sont toujours massifs, ils ne suffisent plus à combler les pertes humaines depuis janvier. Le tout pour des progrès territoriaux d’autant plus minimes que l’Ukraine reprend du terrain sur plusieurs segments.

Sans aller jusque-là, la séquence internationale actuelle peut sembler particulièrement propice à un coup de force visant à humilier l’OTAN. Les États-Unis sont concentrés sur une guerre pour laquelle ils prélèvent aussi bien des défenses aériennes en Corée que des stocks de munitions en Europe. Les Européens, eux, doivent gérer plusieurs crises graves dans leur voisinage et s’estiment d’autant moins prêts pour un conflit majeur. Si l’hypothèse d’une agression – même contenue – de la part de la Russie reste peu crédible dans les prochains mois, la situation interdit de l’écarter totalement.

La « République populaire de Narva »

Depuis mi-mars 2026, une nouvelle campagne lancée sur les réseaux sociaux russophones et reprise jusqu’à la télévision russe suscite l’inquiétude, avec des appels à créer une « République populaire de Narva », sur le modèle des mêmes prétendues républiques de Donetsk et de Louhansk créées en 2014 dans le Donbass. Malgré des incitations à la violence, cette campagne d’une ampleur (encore) limitée s’apparente à une énième provocation plutôt qu’aux préludes d’une action armée.

Cependant, d’aucuns y voient aussi une manière de tester les réactions occidentales. Et ce, alors que depuis un an, l’Europe voit s’enchaîner, à un rythme jamais vu, les actes relevant de la guerre hybride, allant de la désinformation aux sabotages. Les pays baltes en concentrent une grande partie : derrière les événements les plus spectaculaires, comme la violation de l’espace aérien de l’Estonie puis de la Lituanie à l’automne 2025, l’on observe une intensification d’autres pratiques comme le brouillage GPS des avions civils, ou encore des ingérences politiques à destination des minorités russes. Si la campagne autour de la « République populaire de Narva » n’augure sans doute pas d’une prochaine attaque, elle s’inscrit ainsi dans un continuum d’actions toujours plus agressives.

L’Estonie, petite forteresse balte

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Des forces russes prêtes plus tôt que prévu ?

Les forces russes dans la région ne sont clairement pas en mesure de lancer une attaque majeure. Si Moscou prévoit de les renforcer, il lui faudra pour cela des mois (au minimum), en rassemblant des moyens aujourd’hui consacrés au front ukrainien. Le scénario le plus couramment envisagé à Narva consiste en l’envoi de forces très limitées, qui pourrait permettre à Vladimir Poutine de nier qu’elles lui appartiennent, pour limiter le risque d’une riposte alliée.

Mais Moscou n’a pas besoin de reconstituer une force du type de celle qui a tenté d’envahir l’Ukraine en 2022. Son avantage pris dans le domaine des drones est tel qu’il pourrait aider à contrebalancer la supériorité qu’acquerraient rapidement les forces de l’Alliance en termes de forces « classiques ». À défaut de pouvoir s’engager dans un nouveau conflit majeur alors que son armée patine en Ukraine, le Kremlin pourrait estimer avoir de quoi tenir la dragée haute aux armées européennes pour mieux couvrir une provocation. Du délire ? Pas de l’avis d’une partie du renseignement ukrainien et de certains députés à la Rada qui nous ont fait part de leur inquiétude à ce sujet.

Tout ce qui précède reste hautement improbable, le risque le plus probable demeurant une agression russe une fois la guerre d’Ukraine terminée – ou du moins gelée, dans une fenêtre d’opportunité s’étendant sur les trois à quatre ans qui viennent. Mais les progrès spectaculaires de la Russie en matière de dronisation, qui devraient raccourcir l’échéance à laquelle elle sera apte à des opérations militaires majeures, et l’évolution de sa situation intérieure – notamment sur le plan économique – pourraient la pousser à agir plus tôt.

Le dernier livre d’Aurélien Duchêne, « L’Europe et ses armées » (Eyrolles, 2026), coécrit avec Robin Gastaldi, traite notamment, dès son premier chapitre, des pays baltes.

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L’arme nucléaire française : un destin européen depuis 1964

La France va-t-elle abandonner à l’Europe sa souveraineté nucléaire ? Certains veulent le faire croire. Pourtant, loin de renoncer à sa puissance, elle se pose au contraire en protectrice du continent. Une doctrine déjà esquissée sous de Gaulle.

Sur la base brestoise de l’île Longue, qui héberge les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la force de frappe française, Emmanuel Macron a prononcé, le 2 mars dernier, un discours sur la dissuasion nucléaire qui marque un changement d’ère. Alors que la menace russe se précise et que la protection américaine s’étiole, ses propos annoncent une européanisation de notre dissuasion nucléaire et un renforcement de notre arsenal atomique.

Partager le sceptre de la « monarchie nucléaire » française ?

Le spectre d’un partage avec d’autres pays européens de l’arsenal nucléaire français, voire de la décision de son emploi, a été agité par des responsables politiques de divers bords jusqu’à la veille de ce discours. Ces derniers ont pour la plupart feint d’être « rassurés » par l’absence d’annonce de ce partage, qui pourtant n’a jamais été réellement sur la table.

Au final, et suivant une doctrine constante, la décision d’utiliser le feu nucléaire reste entre les mains du seul président de la République française. Elle n’est ni partagée avec le chancelier allemand, ni transférée à la présidente (également allemande) de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, quoi qu’en disent certaines figures populistes.

À ce sujet, la France a une histoire singulière : nous sommes le seul pays au monde qui a vu son arsenal nucléaire influer sur les institutions politiques. L’une des justifications apportées par le général de Gaulle à son projet — abouti — de faire élire le président au suffrage universel direct était que celui-ci aurait la responsabilité d’employer le feu nucléaire. L’importance de la bombe à la tête de l’exécutif français a même conduit à parler de « monarchie nucléaire », expression que l’on pourrait aussi appliquer à la manière dont la France sacralise son statut de puissance dotée.

Monarque nucléaire par excellence, François Mitterrand soulignait que la « pièce maîtresse » de la dissuasion est le chef de l’État, le reste n’étant que « matériaux inertes ». C’est au président de la République d’apprécier en dernier ressort ce que sont les intérêts vitaux de la France, et s’ils sont atteints ou menacés.

S’il n’est nullement question de partager le sceptre nucléaire avec nos voisins européens, la question est de savoir dans quelle mesure leurs intérêts vitaux pourraient être liés à ceux de la France. Et donc si le territoire couvert par la dissuasion pourrait s’étendre.

Quelle dimension européenne à la dissuasion française ?

« La seule dissuasion certaine que puisse exercer l’Europe vient de ses propres forces nucléaires. C’est dire qu’aujourd’hui l’Europe tout entière est intéressée directement par la force nucléaire française […] Mais il convient d’observer d’abord que du seul fait que la France est en Europe, sa force joue pleinement et automatiquement au bénéfice de l’Europe, dont la défense est inséparable physiquement et géographiquement de la sienne propre, ce qui n’est pas le cas pour des forces, même alliées, extérieures au continent européen. »

Ces mots sont-ils ceux d’un Emmanuel Macron prenant prétexte, en 2026, des incertitudes entourant la protection américaine pour mieux européaniser la dissuasion nucléaire française, et trahir ainsi l’héritage gaullien ? Ou ceux d’une officine européiste cherchant à lier les intérêts vitaux de la France à ceux du reste du continent et l’entraîner dans une guerre contre la Russie ?

Ce sont en réalité ceux de Georges Pompidou, s’exprimant devant l’Assemblée nationale le 2 décembre 1964 comme Premier ministre. Et ce sous la présidence d’un Charles de Gaulle qui avait donné, la même année, instruction aux armées françaises de considérer que « la France doit se sentir menacée dès que les territoires de l’Allemagne ou du Benelux seraient violés ». On ne peut être plus clair.

La dissuasion nucléaire française a d’abord été pensée pour la protection du « sanctuaire » national, c’est-à-dire du territoire métropolitain. Mais comme le montrent les déclarations de de Gaulle, il était entendu sous la guerre froide qu’une invasion des voisins de la France par les divisions soviétiques constituerait une menace suffisamment grave pour que le nucléaire soit mis dans la balance au niveau continental.

Une idée perpétuée par les présidents suivants, y compris après la chute du mur de Berlin, comme en témoigne la déclaration franco-britannique de 1995 selon laquelle les intérêts vitaux des deux pays seraient nécessairement liés. François Hollande avait résumé ainsi cette dimension européenne de la dissuasion française post-guerre froide : « la définition de nos intérêts vitaux ne saurait être limitée à la seule échelle nationale, parce que la France ne conçoit pas sa stratégie de défense de manière isolée, même dans le domaine nucléaire. […] La France a en plus, avec ses partenaires européens, une solidarité de fait et de cœur. Qui pourrait donc croire qu’une agression, qui mettrait en cause la survie de l’Europe, n’aurait aucune conséquence ? »

L’idée que la dissuasion française dépasse le cadre de l’Hexagone est donc aussi ancienne que cette dissuasion elle-même. Mais le discours d’Emmanuel Macron apporte une nouveauté majeure : pour la première fois, la France s’ouvre à l’idée de déployer des armes nucléaires dans des pays alliés, et à ce que ces derniers puissent épauler notre pouvoir atomique par des moyens conventionnels (défense aérienne, dispositifs d’alerte avancés, etc.). Huit pays voisins ont déjà accepté cette proposition de partenariat : le Royaume-Uni, la Pologne — ce qui constitue une inflexion notable pour ce pays —, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède, le Danemark, et surtout l’Allemagne, signal encourageant après tant d’années de blocage et de mauvaise volonté en matière de coopération militaire.

La renucléarisation française, une première depuis la guerre froide

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Les limites persistantes de la dissuasion française

Le nucléaire ne dissuade ni certaines menaces directes pour les Français (à commencer par le terrorisme), ni d’autres visant le pays dans son ensemble, comme pourrait le faire un conflit d’ampleur qui l’impliquerait sans menacer ses intérêts vitaux.

D’aucuns déplorent que le nucléaire serait devenu une nouvelle ligne Maginot, en référence à ce réseau de fortifications qui devait, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, protéger la France de l’invasion hitlérienne, et fut facilement contourné par la Wehrmacht.

À force d’avoir réduit ses capacités militaires conventionnelles, tant la survenue d’un conflit majeur paraissait hypothétique, la France pourrait pâtir d’un manque catastrophique de moyens dans un tel scénario, sans que le nucléaire entre en jeu.

C’est le piège du « tout ou rien ». S’il arrivait aux limites de ses capacités conventionnelles dans un conflit majeur, l’Hexagone se résoudrait-il à ne plus pouvoir se battre que de manière extrêmement limitée, ou se poserait-il la question d’un avertissement nucléaire ? On peut légitimement douter que nous soyons prêts à risquer la vitrification de Paris pour protéger Varsovie ou Tallinn. La seule manière de sortir de ce dilemme consiste donc à renforcer nos forces conventionnelles pour être capable de durer dans un conflit majeur.

Or ce n’est pas encore la direction choisie par les dirigeants français : faute de marges de manœuvre budgétaires, voire industrielles, ceux-ci n’ont pas encore engagé une massification des armées françaises, à la différence de l’Allemagne ou de la Pologne, qui enchaînent les commandes de blindés, canons ou encore systèmes de défense aériens. Si la France souhaite retrouver un leadership militaire en Europe à travers l’extension de son parapluie nucléaire, elle court un sévère risque de déclassement en ne revoyant pas le format de ses forces conventionnelles.

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