Seul contre tous
Donald Trump a tenu parole, en annonçant, mercredi, de nouveaux droits de douane exceptionnels, censĂ©s favoriser selon lui la rĂ©industrialisation des Ătats-Unis. Si la sidĂ©ration domine encore sur les marchĂ©s financiers, les rĂ©actions politiques ne se sont pas fait attendre. LâEurope et la France dĂ©fendent dĂ©jĂ lâidĂ©e de contre-mesures, parmi lesquelles lâhypothĂšse dâune taxe GAFAM, appliquĂ©e sur les flux financiers des gĂ©ants du numĂ©rique, risque de sâimposer comme une Ă©vidence.
Lâincertitude a durĂ© jusquâaux derniĂšres heures : jusquâoĂč Donald Trump allait-il mettre Ă exĂ©cution ses menaces de droits de douane ? Le prĂ©sident des Ătats-Unis nâa finalement pas mis dâeau dans son vin. Il a annoncĂ© mercredi, Ă lâoccasion de ce quâil qualifie de « Liberation Day », un jeu de mesures exceptionnelles, qui instaurent des droits de douane particuliĂšrement lourds pour les marchandises importĂ©es aux Ătats-Unis. La Chine et les autres pays de lâAsie manufacturiĂšre sont particuliĂšrement touchĂ©s, tout comme lâUnion europĂ©enne.
Outre une taxe plancher sur les importations de 10 %, valable pour tous les pays â une approche systĂ©matique qui conduit Ă introduire des droits de douane sur des archipels peuplĂ©s uniquement de manchots et dâoiseaux, Trump prĂ©voit des droits de douane individualisĂ©s et rĂ©ciproques plus Ă©levĂ©s pour les pays avec lesquels les Ătats-Unis entretiennent une balance commerciale dĂ©ficitaire.
PrĂ©sentĂ©s Ă grands renforts de tableaux pendant une confĂ©rence de presse, ces droits de douane se montent Ă 20 % pour lâUnion europĂ©enne, 54 % pour la Chine (en intĂ©grant les prĂ©cĂ©dentes taxes de 20 % entrĂ©es en vigueur dĂ©but mars), 32 % pour TaĂŻwan, 24 % pour le Japon, 49 % pour le Cambodge ou 46 % pour le Vietnam, 48% pour le Laos, 47% pour Madagascar, 44% pour le Sri Lanka, etc.
Ils ne prĂ©jugent pas, par ailleurs, dâĂ©ventuelles taxes spĂ©cifiques, comme les 25 % dĂ©sormais prĂ©levĂ©s sur lâimportation de vĂ©hicules produits en dehors des Ătats-Unis.
Une méthodologie qui interroge
Outre les cas particuliers comme le Canada, le Mexique ou la Chine, pourquoi de telles variations entre, disons, le Vietnam et le Cambodge ? AprĂšs analyse des chiffres, lâĂ©conomiste amĂ©ricain James Surowiecki a remarquĂ© une corrĂ©lation entre le dĂ©ficit commercial des Ătats-Unis avec le pays concernĂ© et le niveau de droits de douane appliquĂ©. Une hypothĂšse quâa partiellement confirmĂ©e le bureau du reprĂ©sentant amĂ©ricain au commerce (USPTR), en publiant, jeudi, lâĂ©quation ayant soi-disant prĂ©sidĂ© au calcul.
Si les modalitĂ©s de ce calcul interrogent, câest aussi parce que Donald Trump parle de droits de douane rĂ©ciproques, comme si les Ătats-Unis ne faisaient que rĂ©agir aux pressions commerciales que lui font subir les autres pays du monde. LâEurope est dans ce contexte accusĂ©e de taxer Ă hauteur de 39 % les importations venues de lâautre cĂŽtĂ© de lâAtlantique, mais dâoĂč vient ce chiffre ?
De façon empirique, un journaliste de Wired vĂ©rifie, sur 182 des 185 pays concernĂ©s, lâhypothĂšse de Surowiecki : « pour chaque pays, ils ont simplement pris notre dĂ©ficit commercial avec ce pays et lâont divisĂ© par les exportations de ce pays vers nous ». En 2024, lâUnion europĂ©enne a, par exemple, exportĂ© lâĂ©quivalent de 605 milliards de dollars vers les Ătats-Unis, mais importĂ© uniquement 370 milliards de dollars, soit une balance dĂ©ficitaire de 236 milliards de dollars⊠qui reprĂ©sente 39 % de ce que les Ătats-Unis ont consommĂ© en provenance de lâEurope.
Quel impact sur le secteur de la tech ?
Jeudi matin, les marchĂ©s europĂ©ens ont vu rouge, trĂšs rouge, et lâouverture de Wall Street sâannonce difficile. Bien que Trump dĂ©fende lâimpact positif de ses mesures pour lâĂ©conomie amĂ©ricaine, ces droits de douane risquent en effet de soulever de nombreuses difficultĂ©s pour les sociĂ©tĂ©s qui produisent ou sâapprovisionnent dans le reste du monde. Apple, qui fabrique massivement en Asie (Chine, Inde, Vietnam) ou Amazon, dont les rayons virtuels dĂ©bordent de produits manufacturĂ©s Ă lâĂ©tranger, figurent parmi les acteurs de premier plan les plus exposĂ©s.
Les rĂ©percussions Ă plus long terme sont toutefois difficiles Ă mesurer. Dâabord, parce que lâĂ©conomie de la tech repose sur une infinitĂ© dâinterdĂ©pendances entre composants, technologies, logiciels et flux financiers mondialisĂ©s. Ensuite, parce que la manĆuvre de Donald Trump recĂšle une part variable non nĂ©gligeable.
« Ces droits de douane resteront en vigueur jusquâĂ ce que le prĂ©sident Trump dĂ©termine que la menace posĂ©e par le dĂ©ficit commercial et le traitement non rĂ©ciproque sous-jacent est satisfaite, rĂ©solue ou attĂ©nuĂ©e », expose clairement la Maison blanche. Le prĂ©sident ne sâen cache pas : il cherche Ă faire pression sur les Ă©tats comme sur les acteurs Ă©conomiques, pour obtenir des mesures favorables Ă lâĂ©conomie des Ătats-Unis, et ramener sur son sol des investissements, des usines et des emplois.
Vers une guerre commerciale ?
Droits de douane contre droits de douane, lâhypothĂšse laisse supposer une hausse gĂ©nĂ©ralisĂ©e des prix avec, Ă la clĂ©, un risque de rĂ©cession de lâĂ©conomie amĂ©ricaine, dont la consommation des mĂ©nages reprĂ©sente prĂšs de 70 %. Un risque assumĂ© par Donald Trump. « Ce que nous faisons est grand, nous rapportons la richesse Ă lâAmĂ©rique, et il y aura une pĂ©riode de transition. Il faut du temps », dĂ©clarait-il le 9 mars dernier, au micro de NBC.
En attendant, une forme de riposte sâorganise, mĂȘme si les contours en sont encore flous. Ursula Von der Leyen, prĂ©sidente de la Commission europĂ©enne, a rappelĂ© jeudi matin que lâUnion prĂ©parait dĂ©jĂ un lot de mesures visant Ă taxer les marchandises venues des Ătats-Unis, en rĂ©ponse aux droits de douane dĂ©jĂ instaurĂ©s par Donald Trump sur les produits contenant de lâacier et de lâaluminium. « Et nous nous prĂ©parons maintenant Ă de nouvelles contre-mesures pour protĂ©ger nos intĂ©rĂȘts et nos entreprises si les nĂ©gociations Ă©chouent », a-t-elle ajoutĂ© lors de sa dĂ©claration.
Le retour dâune taxe GAFAM europĂ©enne ?
Il est toutefois probable que dâautres mesures, moins « rĂ©ciproques », soient aussi envisagĂ©es, et lâhypothĂšse dâune taxe GAFAM suscite dĂ©jĂ , dans ce contexte, de premiĂšres dĂ©clarations. Elle apparaĂźt en effet comme une mesure de rĂ©torsion relativement Ă©vidente, du fait de la part prĂ©pondĂ©rante des services, et donc de lâĂ©conomie numĂ©rique, dans la balance commerciale Ă©tats-unienne. Un point que Donald Trump omet sciemment dans ses propres chiffres et dĂ©clarations, qui ne raisonnent que sur la base des biens matĂ©riels.
En 2023, lâEurope exportait par exemple 503 milliards dâeuros de marchandises vers les Ătats-Unis, et en importait 347 milliards dâeuros. Or la situation sâinverse quand on regarde les services : lâUnion europĂ©enne exportait lâĂ©quivalent de 319 milliards dâeuros vers les Ătats-Unis, alors que ces derniers gĂ©nĂšraient 427 milliards dâeuros Ă partir du marchĂ© europĂ©en. En matiĂšre de services, les Ătats-Unis bĂ©nĂ©ficient donc dâun excĂ©dent commercial significatif vis Ă vis de lâEurope.
La France semble dĂ©jĂ pencher en faveur de lâidĂ©e dâune taxe GAFAM, comme lâa laissĂ© entendre Sophie Primas, porte-parole du gouvernement, sur RTL. Rappelant le premier volet de la riposte europĂ©enne relative Ă lâaluminium et Ă lâacier, elle Ă©voque un second volet, plus large, « probablement prĂȘt Ă la fin du mois dâavril sur lâensemble des produits et des services, et jâinsiste bien sur les services, avec de nouveaux outils » rĂ©glementaires, dits anti-coercition.