L’arme nucléaire française : un destin européen depuis 1964
La France va-t-elle abandonner à l’Europe sa souveraineté nucléaire ? Certains populistes veulent le faire croire. Pourtant, loin de renoncer à sa puissance, elle se pose au contraire en protectrice, fidèle à une doctrine déjà esquissée du temps de de Gaulle.
Sur la base brestoise de l’île Longue, qui héberge les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la force de frappe française, Emmanuel Macron a prononcé, le 2 mars dernier, un discours sur la dissuasion nucléaire qui marque un changement d’ère. Alors que la menace russe se précise et que la protection américaine s’étiole, ses propos annoncent une européanisation de notre dissuasion nucléaire et un renforcement de notre arsenal atomique.
Partager le sceptre de la « monarchie nucléaire » française ?
Le spectre d’un partage avec d’autres pays européens de l’arsenal nucléaire français, voire de la décision de son emploi, a été agité par des responsables politiques de divers bords jusqu’à la veille de ce discours. Ces derniers ont pour la plupart feint d’être « rassurés » par l’absence d’annonce de ce partage, qui pourtant n’a jamais été réellement sur la table.
Au final, et suivant une doctrine constante, la décision d’utiliser le feu nucléaire reste entre les mains du seul président de la République française. Elle n’est ni partagée avec le chancelier allemand, ni transférée à la présidente (également allemande) de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, quoi qu’en disent certaines figures populistes.
À ce sujet, la France a une histoire singulière : nous sommes le seul pays au monde qui a vu son arsenal nucléaire influer sur les institutions politiques. L’une des justifications apportées par le général de Gaulle à son projet — abouti — de faire élire le président au suffrage universel direct était que celui-ci aurait la responsabilité d’employer le feu nucléaire. L’importance de la bombe à la tête de l’exécutif français a même conduit à parler de « monarchie nucléaire », expression que l’on pourrait aussi appliquer à la manière dont la France sacralise son statut de puissance dotée.
Monarque nucléaire par excellence, François Mitterrand soulignait que la « pièce maîtresse » de la dissuasion est le chef de l’État, le reste n’étant que « matériaux inertes ». C’est au président de la République d’apprécier en dernier ressort ce que sont les intérêts vitaux de la France, et s’ils sont atteints ou menacés.
S’il n’est nullement question de partager le sceptre nucléaire avec nos voisins européens, la question est de savoir dans quelle mesure leurs intérêts vitaux pourraient être liés à ceux de la France. Et donc si le territoire couvert par la dissuasion pourrait s’étendre.
Quelle dimension européenne à la dissuasion française ?
« La seule dissuasion certaine que puisse exercer l’Europe vient de ses propres forces nucléaires. C’est dire qu’aujourd’hui l’Europe tout entière est intéressée directement par la force nucléaire française […] Mais il convient d’observer d’abord que du seul fait que la France est en Europe, sa force joue pleinement et automatiquement au bénéfice de l’Europe, dont la défense est inséparable physiquement et géographiquement de la sienne propre, ce qui n’est pas le cas pour des forces, même alliées, extérieures au continent européen. »
Ces mots sont-ils ceux d’un Emmanuel Macron prenant prétexte, en 2026, des incertitudes entourant la protection américaine pour mieux européaniser la dissuasion nucléaire française, et trahir ainsi l’héritage gaullien ? Ou ceux d’une officine européiste cherchant à lier les intérêts vitaux de la France à ceux du reste du continent et l’entraîner dans une guerre contre la Russie ?
Ce sont en réalité ceux de Georges Pompidou, s’exprimant devant l’Assemblée nationale le 2 décembre 1964 comme Premier ministre. Et ce sous la présidence d’un Charles de Gaulle qui avait donné, la même année, instruction aux armées françaises de considérer que « la France doit se sentir menacée dès que les territoires de l’Allemagne ou du Benelux seraient violés ». On ne peut être plus clair.
La dissuasion nucléaire française a d’abord été pensée pour la protection du « sanctuaire » national, c’est-à-dire du territoire métropolitain. Mais comme le montrent les déclarations de de Gaulle, il était entendu sous la guerre froide qu’une invasion des voisins de la France par les divisions soviétiques constituerait une menace suffisamment grave pour que le nucléaire soit mis dans la balance au niveau continental.
Une idée perpétuée par les présidents suivants, y compris après la chute du mur de Berlin, comme en témoigne la déclaration franco-britannique de 1995 selon laquelle les intérêts vitaux des deux pays seraient nécessairement liés. François Hollande avait résumé ainsi cette dimension européenne de la dissuasion française post-guerre froide : « la définition de nos intérêts vitaux ne saurait être limitée à la seule échelle nationale, parce que la France ne conçoit pas sa stratégie de défense de manière isolée, même dans le domaine nucléaire. […] La France a en plus, avec ses partenaires européens, une solidarité de fait et de cœur. Qui pourrait donc croire qu’une agression, qui mettrait en cause la survie de l’Europe, n’aurait aucune conséquence ? »
L’idée que la dissuasion française dépasse le cadre de l’Hexagone est donc aussi ancienne que cette dissuasion elle-même. Mais le discours d’Emmanuel Macron apporte une nouveauté majeure : pour la première fois, la France s’ouvre à l’idée de déployer des armes nucléaires dans des pays alliés, et à ce que ces derniers puissent épauler notre pouvoir atomique par des moyens conventionnels (défense aérienne, dispositifs d’alerte avancés, etc.). Huit pays voisins ont déjà accepté cette proposition de partenariat : le Royaume-Uni, la Pologne — ce qui constitue une inflexion notable pour ce pays —, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède, le Danemark, et surtout l’Allemagne, signal encourageant après tant d’années de blocage et de mauvaise volonté en matière de coopération militaire.
Les limites persistantes de la dissuasion française
Le nucléaire ne dissuade ni certaines menaces directes pour les Français (à commencer par le terrorisme), ni d’autres visant le pays dans son ensemble, comme pourrait le faire un conflit d’ampleur qui l’impliquerait sans menacer ses intérêts vitaux.
D’aucuns déplorent que le nucléaire serait devenu une nouvelle ligne Maginot, en référence à ce réseau de fortifications qui devait, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, protéger la France de l’invasion hitlérienne, et fut facilement contourné par la Wehrmacht.
À force d’avoir réduit ses capacités militaires conventionnelles, tant la survenue d’un conflit majeur paraissait hypothétique, la France pourrait pâtir d’un manque catastrophique de moyens dans un tel scénario, sans que le nucléaire entre en jeu.
C’est le piège du « tout ou rien ». S’il arrivait aux limites de ses capacités conventionnelles dans un conflit majeur, l’Hexagone se résoudrait-il à ne plus pouvoir se battre que de manière extrêmement limitée, ou se poserait-il la question d’un avertissement nucléaire ? On peut légitimement douter que nous soyons prêts à risquer la vitrification de Paris pour protéger Varsovie ou Tallinn. La seule manière de sortir de ce dilemme consiste donc à renforcer nos forces conventionnelles pour être capable de durer dans un conflit majeur.
Or ce n’est pas encore la direction choisie par les dirigeants français : faute de marges de manœuvre budgétaires, voire industrielles, ceux-ci n’ont pas encore engagé une massification des armées françaises, à la différence de l’Allemagne ou de la Pologne, qui enchaînent les commandes de blindés, canons ou encore systèmes de défense aériens. Si la France souhaite retrouver un leadership militaire en Europe à travers l’extension de son parapluie nucléaire, elle court un sévère risque de déclassement en ne revoyant pas le format de ses forces conventionnelles.
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