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Les fermes urbaines à l’épreuve des chiffres

C’est la nouvelle lubie des municipalités écologistes. De Grenoble à Paris, en passant par Lyon, Nantes, ou Bordeaux, rares sont les grandes villes qui n’annoncent pas, à grand renfort de communication, le déploiement de fermes urbaines. Restauration du lien social, résilience des territoires urbains, autonomie alimentaire… Les promesses sont nombreuses. Mais résistent-elles à l’épreuve du réel ?

« Un projet qui mise sur le vivant pour cultiver l’avenir ». C’est en ces termes que le média grenoblois Place Gre’Net présente la ferme Mille Feuilles, quelques jours après son inauguration, le 6 novembre dernier. Une cérémonie très officielle, en présence de l’ensemble des élus locaux, visiblement enthousiastes à l’idée de dévoiler ce nouveau symbole de l’agriculture urbaine.

« L’idée était de ramener du travail agricole en ville […]. Nous voulions créer des emplois pour des personnes qui n’ont pas forcément d’expérience, mais qui ont envie de découvrir ce milieu », explique Isabelle Robles, directrice et fondatrice de Mille Pousses, l’association porteuse du projet.

Un projet qui doit aussi permettre de « faciliter l’accès aux populations les plus précaires, les plus modestes, à une alimentation de qualité, locale et surtout abordable », se félicite la maire d’Échirolles, Amandine Demore.

Éric Piolle, maire de Grenoble, se montre tout aussi emballé : « c’est le signe que l’activité agricole revient en ville, que la fonction nourricière du sol est là, présente sous nos yeux. C’est aussi un message pour notre rapport au vivant et notre rapport au foncier ».

Sur ce point, le maire n’a pas tort. Oui, ce projet en dit long sur son rapport au foncier, mais sans doute pas exactement dans le sens qu’il imagine. Car derrière ce concert de promesses et d’autosatisfaction, une question essentielle reste soigneusement évitée : à quel prix ?

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Car ce type de projet a un coût. Un coût élevé. Nous ne sommes pas ici face à une exploitation agricole comme les autres. Le foncier, en plein cœur urbain, n’a évidemment rien à voir avec celui d’un maraîcher s’installant à la campagne. À cela s’ajoute la très faible superficie de ces micro-fermes, qui accentue mécaniquement les effets de bord et les surcoûts, bien plus marqués que dans les exploitations de plus grande taille.

Les contraintes propres à l’aménagement urbain viennent encore alourdir la facture : remise en état des terrains, souvent d’anciennes friches industrielles ou des infrastructures désaffectées en reconversion (à Grenoble, un ancien stade de rugby). S’y ajoutent les études de sol, parfois rendues nécessaires par des pollutions résiduelles. Un enjeu particulièrement sensible à Grenoble, du fait du passé industriel de la ville, même si aucune communication officielle ne s’en est fait l’écho.

Ainsi, la toute nouvelle ferme urbaine grenobloise Mille Feuilles, d’une surface de 1,3 hectare, représente la bagatelle d’1,4 million d’euros d’investissement initial. Une somme intégralement financée par le contribuable : 638 000 euros par la Ville de Grenoble, 382 000 euros par l’Agence nationale de la rénovation urbaine, 218 000 euros par la Métropole de Grenoble, 125 000 euros par l’État et 12 000 euros par le Département de l’Isère.

Et ce n’est là que le début. Car une fois les rubans coupés, encore faut-il faire fonctionner l’ensemble. Pas de pesticides, peu de mécanisation : le modèle repose avant tout sur le travail humain. A Mille-Feuilles, cinq postes à temps plein sont prévus pour faire tourner la micro-ferme. Un chiffre qui peut paraître modeste au regard de la promesse de Mme Robles de « ramener du travail agricole en ville », mais qui représente en réalité une intensité de main-d’œuvre considérable rapportée à la surface exploitée. Environ douze fois plus que dans le maraîchage classique, où un agriculteur gère en moyenne près de 3 hectares de cultures.

Faute de données publiques détaillées, on peut raisonnablement estimer que ces emplois, supposément rémunérés au SMIC, représentent environ 110 000 euros de salaires annuels. À cela s’ajoutent les coûts d’entretien et de fonctionnement des infrastructures et des équipements, probablement de l’ordre de 40 000 euros supplémentaires par an. Au total, si l’on retient une durée de vie du projet de vingt ans, on arrive à un coût annuel d’environ 220 000 euros. Et si l’on suppose des rendements comparables à ceux d’un système de type « bio-intensif manuel », comme au Bec Hellouin, les légumes produits reviendraient in fine de six à vingt-quatre fois plus cher — selon les cultures — que ceux issus d’une exploitation maraîchère conventionnelle.

Sources pour les coûts de production en maraichage conventionnel :
https://www.la-cab.fr/wp-content/uploads/2020/10/touteslesfiches.pdf, https://rnm.franceagrimer.fr/prix?OIGNON, https://rnm.franceagrimer.fr/prix?RADIS, https://www.la-cab.fr/wp-content/uploads/2020/10/fichetk_pommedeterre.pdf

N’en déplaise à Mme Demore, il est ainsi difficile de qualifier un tel modèle de source d’alimentation « abordable ». Sauf à accepter un financement massif et pérenne par le contribuable, l’accès de ces productions aux « populations les plus précaires » relève davantage de l’affichage politique que de la réalité économique. D’autant qu’il est fort à parier que ce financement, au final, bénéficiera à une poignée de consommateurs urbains déjà privilégiés.

Le mirage de l’autonomie

Alors oui, c’est cher. Mais n’est-ce pas le prix à payer pour offrir aux villes davantage d’autonomie alimentaire ? L’argument est séduisant. Il résiste toutefois assez mal à l’épreuve des chiffres.

Car manger à sa faim, pour un être humain, demande beaucoup de place. Bien plus qu’on ne l’imagine. Ce que semble ignorer Éric Piolle (et, plus largement, une bonne partie de la population citadine), c’est qu’il faut en moyenne près d’un demi-hectare de surfaces agricoles pour nourrir un Français « moyen ». Soit environ un demi-stade de football par personne.

Cette surface s’explique en grande partie par la place occupée par l’élevage dans notre alimentation : près de 85 % des terres agricoles y sont consacrées. Les régimes végans s’en sortent donc nettement mieux, avec des besoins environ quatre fois inférieurs, de l’ordre de « seulement » 1 200 m² par personne.

Appliquons maintenant ces ordres de grandeur à la toute nouvelle ferme urbaine grenobloise. Avec ses 1,3 hectare, Mille Feuilles pourrait théoriquement assurer l’autonomie alimentaire… de trois personnes « moyennes ». Ou, dans le meilleur des cas, d’une petite dizaine de végans. En clair, à peine de quoi nourrir les cinq personnes chargées de cultiver le site. Nous sommes ici typiquement dans le cas d’une agriculture vivrière : un système capable de faire vivre celles et ceux qui y travaillent… et guère plus. En aucun cas, ce type de projet ne peut prétendre amorcer ne serait-ce qu’un début d’autonomie alimentaire pour une ville comme Grenoble et ses 160 000 habitants.

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Reste une question à élucider : pourquoi cette obsession de l’autonomie alimentaire ? Le territoire français fonctionne aujourd’hui selon une organisation éprouvée, avec des villes concentrant populations et activités économiques, et des campagnes davantage tournées vers la production agricole. Les unes dépendent des autres, et réciproquement. En quoi est-ce un problème ?

Cette quête d’autonomie, particulièrement marquée chez certains maires situés à gauche de l’échiquier politique, semble davantage nourrie par une angoisse de l’effondrement sociétal que par une analyse rationnelle des flux alimentaires. La porosité entre écologie politique et discours collapsologiques alimente sans doute cette crainte très urbaine d’être, un jour, « abandonné » par les campagnes.

Mais même dans ce scénario noir, ce ne sont pas quelques radis cultivés à la ferme Mille Feuilles qui sauveraient les citadins. Dès lors, une fois les chiffres posés, une question demeure : à quoi bon entretenir cette illusion ?

L’intérêt est ailleurs

On l’aura compris : l’intérêt de ce type de projets n’est pas réellement de restaurer la prétendue « fonction nourricière » des sols urbains, n’en déplaise à M. Piolle. Faut-il pour autant considérer qu’ils n’apportent rien ? Les bénéfices existent, mais ils se situent ailleurs.

D’abord, un espace végétalisé au cœur d’une agglomération, c’est a priori une bonne nouvelle. Dans un contexte de réchauffement climatique, où les populations urbaines sont de plus en plus exposées aux canicules, les fermes urbaines peuvent contribuer à limiter l’effet d’îlot de chaleur, grâce au pouvoir rafraîchissant des plantes. À condition, bien sûr, d’être correctement irriguées : sans eau, en pleine vague de chaleur, les cultures ne tardent pas à griller, et un couvert végétal desséché ne rafraîchit pas grand-chose.

Même dans ce cas favorable, la ferme urbaine reste toutefois moins efficace qu’un parc arboré. Les arbres offrent une surface foliaire bien supérieure à celle des cultures légumières, et les serres, quant à elles, sont plutôt connues pour emmagasiner la chaleur que pour rafraîchir l’atmosphère. Dès lors, une question simple s’impose : pourquoi ne pas investir directement dans des parcs, moins coûteux à l’installation comme à l’entretien, et nettement plus efficaces pour améliorer le confort thermique urbain ?

Les fermes urbaines peuvent également remplir une fonction sociale. Si leur potentiel de création d’emplois demeure limité, elles peuvent servir de supports pédagogiques, notamment à destination des écoles voisines. Enfants — et adultes, pourquoi pas — peuvent ainsi découvrir comment poussent les aliments et prendre conscience des contraintes associées à leur production. L’intention est louable. Le risque, en revanche, est de diffuser une vision très partielle, voire biaisée, du monde agricole. Les dimensions et les pratiques de ces micro-fermes sont en effet très éloignées des réalités de l’agriculture professionnelle.

Il est donc probable que ces projets servent avant tout de vecteurs de messages à forte charge idéologique, en particulier auprès de la jeunesse : défiance vis-à-vis de l’agriculture conventionnelle et des grandes exploitations, et, comme souvent, mise en avant des dangers supposés des pesticides, en omettant soigneusement les gains qu’ils ont permis en matière de rendements, de sécurité alimentaire et de conditions de travail.

C’est sans doute là que réside l’intérêt principal de ces fermes urbaines. Non pas pour la population dans son ensemble, mais pour les responsables politiques qui les subventionnent… avec notre argent. À défaut de constituer un levier crédible d’autonomie alimentaire, elles deviennent des outils de communication et des armes politiques, permettant de diffuser une certaine vision de l’écologie, même lorsqu’elle s’éloigne sensiblement des réalités agronomiques et économiques. Tout en offrant aux municipalités l’occasion de se parer d’une image « verte » et vertueuse.

Si le « rapport au foncier » des municipalités engagées dans ces projets était réellement aligné sur les préoccupations des populations socialement défavorisées, l’investissement irait sans doute en priorité vers le logement. Dans un contexte de forte pression immobilière, notamment sur le neuf, peut-on réellement se permettre de consacrer des hectares de terrain et des millions d’euros à des fermes urbaines qui ne profiteront, in fine, qu’à une minorité de citadins privilégiés, et ce au nom d’une écologie idéologique largement déconnectée des réalités ?

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Les agriculteurs doivent-ils avoir peur du Mercosur ?

Vin, sucre, bœuf, fromage… Quel impact va avoir l’accord UE-Mercosur ? Si certaines filières redoutent une distorsion de concurrence, d’autres anticipent des opportunités historiques.

La concurrence du bœuf argentin et brésilien inquiète particulièrement les éleveurs français. Pourtant, le contingent autorisé reste marginal : il représente 1,5 % de la consommation européenne, soit l’équivalent d’un steak par an et par habitant. L’impact potentiel est néanmoins plus concentré, car les pays du Mercosur exportent surtout des morceaux nobles.

Même logique pour la volaille : le quota ne représente que 1,4 % de la consommation européenne totale, mais son effet pourrait être plus marqué sur certains segments. Si les pays du Mercosur n’exportaient que des filets, la pièce la plus demandée et la plus rémunératrice, cela pourrait correspondre à 18 % du marché.

Pour la filière porcine, l’accord représente au contraire une réelle opportunité, notamment grâce à la charcuterie européenne. Le montant des exportations européennes devrait doubler en 10 ans !

La filière betteravière française, déjà très fragilisée par l’interdiction de tous les néonicotinoïdes — autorisés de l’autre côté de l’Atlantique — est elle aussi inquiète. Les quotas demeurent néanmoins limités : 1,2 % de la consommation européenne de sucre et 10 % de celle d’éthanol.

Pour le maïs, les critiques tiennent avant tout à la distorsion de concurrence, les pays du Mercosur ayant accès aux semences OGM. Les droits de douane étant déjà très faibles et les quotas limités, l’accord ne modifie que marginalement la situation.

Les fruits et légumes européens pourraient, de leur côté, bénéficier de nouveaux débouchés, en particulier pour les pommes et les poires.

Pour les produits laitiers, l’accord constitue une véritable opportunité. Avec la reconnaissance des IGP et la suppression des droits de douane, les fromages européens pourraient représenter près d’un tiers de la consommation haut de gamme du Mercosur. 

Même dynamique pour les spiritueux. Les vins sont actuellement taxés à 27 %, le champagne à 35 %. Dans ces conditions, difficile de rivaliser avec les vins argentins et chiliens, et les bouteilles haut de gamme, notamment françaises, restent largement inaccessibles. La valeur des exportations européennes pourrait augmenter de 50 %.

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DNC : la détresse agricole, vache à lait des complotistes

Entre expression du profond malaise du monde agricole, récupération politique et délires complotistes alimentés par les réseaux sociaux, la crise de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) est devenue un cas d’école de tous les travers de l’époque.

La dermatose nodulaire contagieuse est une maladie virale hautement contagieuse qui affecte exclusivement les bovins. Causée par un poxvirus apparenté à une variole bovine, elle se manifeste par des nodules cutanés douloureux, une fièvre élevée, une baisse d’état général et, dans certains cas, la mort, celle-ci pouvant toucher entre 5 % et 10 % des bêtes affectées, avec une morbidité capable d’atteindre les 40 %. Elle a logiquement d’importantes conséquences économiques, provoquant une chute violente de la production laitière et une impossibilité de valoriser le cuir des animaux. Elle est également assez sournoise du fait de sa longue période d’incubation, de 15 à 28 jours. Cette affection n’est pas une zoonose : elle ne se transmet pas à l’humain, ni par contact direct ni par consommation de viande ou de lait.

Hélas, il n’existe aucun traitement curatif, contrairement à ce que certaines fake news prétendent, ce sur quoi nous reviendrons. La transmission repose principalement sur des déplacement d’animaux et des insectes tels que les moustiques, le stomoxe ou les taons (et non les mouches communes, contrairement à certaines idées diffusées). Si ces deux derniers ne se déplacent que très rarement sur de longues distances, surtout par temps froid, les moustiques, favorisée par un climat doux et humide, sont les grands suspects pour la dissémination entre les fermes.

En France, le premier foyer a été détecté le 29 juin 2025 en Savoie. À ce jour, 113 foyers ont été confirmés dans onze départements, avec des cas récents dans l’Aude, marquant une extension. Plus de 3 000 bovins ont été euthanasiés sur un cheptel national de 16 à 17 millions de têtes. Outre les pertes économiques, les conséquences sont multiples, notamment psychologiques pour des éleveurs déjà en difficulté et inquiets, qu’importe qu’ils aient raison ou tort quant aux conséquences de traités, comme le Mercosur, ou des importations venant d’Europe de l’Est sur leur activité. Et comme l’a expliqué sur X notre contributeur, le Dr Jérôme Barrière : « Si cela suscite autant de mobilisation chez les éleveurs, c’est qu’avec l’abattage d’un troupeau entier, des années de sélection génétique sont anéanties. Et, parmi ces animaux, il peut aussi exister des races rares ou des lignées précieuses qui pourraient disparaître. Sans parler de l’impact humain : le traumatisme psychologique est réel. » Car oui, pour les agriculteurs, voir leurs animaux, avec lesquels ils entretiennent une relation quasi fusionnelle, être euthanasiés est bien plus qu’un crève-cœur. Or, même si un vaccin existe, l’abattage après contamination et les restrictions de mouvement sont les seules réponses pouvant être apportées. Et elles laissent toujours des traces indélébiles dans la psyché des éleveurs.

Une stratégie contestée et pourtant… indispensable

La stratégie française, alignée sur les règlements européens, combine abattage systématique des unités épidémiologiques infectées, zonage strict et vaccination obligatoire autour des foyers. Ce qui a permis une contention initiale efficace dans les régions alpines, la Savoie étant désormais sauvée de ce fléau. Elle se double d’indemnisations à 100 %, d’avances rapidement dispensées et d’un soutien psychologique. Non sans quelques rigidités qui alimentent la grogne, comme en ont témoigné les blocages d’autoroutes et les manifestations de ces derniers jours, ayant conduit à des affrontements violents avec des forces de l’ordre parfois dépassées et à des réactions brutales. Des syndicats comme la Coordination rurale et la Confédération paysanne dénoncent des abattages excessifs, y compris sur des troupeaux vaccinés (dus à une incubation préexistante), et plaident, à tort, pour celui des seuls animaux en apparence malades, ce qui pourrait être trompeur. Face à une mobilisation exacerbée par des motifs souvent plus politiques que scientifiques, le gouvernement tente de s’ouvrir au dialogue, étend les zones de vaccination et envisage des ajustements, tout en maintenant que l’abattage reste indispensable pour éviter une propagation endémique.

Ailleurs, l’herbe n’est pas plus verte

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Que dit la science ?

La question a été largement traitée sur X par un vétérinaire tenant le compte Dr Toudou, vu plus de deux millions de fois et relayé par nombre de ses confrères. Il a fait le point, non sans exaspération, sur le chaos informationnel des réseaux sociaux à ce propos, avant de structurer son intervention en décrivant la nature de la maladie et d’en détailler les symptômes avec une précision clinique, tout en rappelant que le vrai fléau réside dans les retombées économiques. Il a ensuite balayé les illusions thérapeutiques qui circulent en ligne, rappelant l’impossibilité de guérison et l’inefficacité de remèdes tels que l’ivermectine ou la fleur de Bach. Pour illustrer l’urgence, il a comparé la situation au Covid-19, mais en « 100 fois pire », en raison de trois obstacles majeurs. D’abord, la transmission vectorielle : le virus ne se propage pas simplement par contact, mais via des insectes, rendant les quarantaines illusoires. Ensuite, le temps d’incubation prolongé permet au virus de se disséminer discrètement avant l’apparition des symptômes. Enfin, la morbidité variable entretient un redoutable flou statistique. Face à ce tableau, le vétérinaire expose les solutions, associant deux mesures complémentaires correspondant aux préconisations de l’État : l’abattage total des troupeaux infectés et la vaccination ciblée. À l’échelle du pays, une vaccination généralisée est prématurée, car elle épuiserait les doses et les ressources humaines et bloquerait les exportations indispensables à la survie du secteur. Un plaidoyer pour la raison face à la panique, soulignant que ces mesures, bien que déchirantes, sont le fruit d’études et de spécialistes, non d’un caprice administratif. Des propos indispensables tant cette crise attise les saillies complotistes et la récupération politique.

La DNC ? « Nous sachons ! »

La DNC agit comme un aimant irrésistible pour les mouvances complotistes et antivax, offrant un narratif qui s’inscrit dans l’actuelle défiance envers les institutions sanitaires et l’État, entretenue par les réseaux sociaux, les intérêts politiques et les ingérences étrangères. Ce que le spécialiste de ces questions, David Colon, a analysé, ayant établi qu’au « moins 16 sites de médias fictifs francophones du réseau Storm-1516 affilié au Kremlin cherchent depuis jeudi dernier à amplifier en ligne le mouvement des agriculteurs ». Les abattages systématiques sont dépeints non comme une nécessité épidémiologique, mais comme une punition arbitraire contre les ruraux, un « génocide bovin » orchestré pour des motifs occultes. La vaccination, pourtant complémentaire et désormais élargie à près d’un million de doses en Occitanie et en Nouvelle-Aquitaine, est elle-même diabolisée, étant présentée comme un « poison expérimental » ou un « cheval de Troie » des laboratoires pharmaceutiques. L’État, accusé d’autoritarisme pur, devient le complice d’une Union européenne vue comme un marionnettiste distant, imposant des protocoles uniformes au mépris des réalités locales.

Ce cocktail émotionnel se fait l’écho des controverses nées durant la pandémie de Covid, où les mêmes acteurs – antivax, souverainistes et ultradroitiers, souvent pro-Kremlin – avaient prospéré sur des théories de « grand reset » ou de « vaccins tueurs ». La crise agricole cumulée (Mercosur, FCO, hausse des coûts) et la défiance post-Gilets jaunes transforment une maladie en symbole d’une « guerre contre les paysans ». Comme l’a analysé Emmanuelle Ducros dans L’Opinion, les réseaux sociaux se muent en « torrents d’émotions et de fake news », où des images chocs – charges policières devant une ferme ariégeoise le 9 décembre, euthanasies filmées en direct – « galvanisent tout ce que la France compte d’antisystèmes », parasitant le débat rationnel et amplifiant une colère légitime en furie populiste.

Ces visuels viraux, souvent décontextualisés ou manipulés (comme une photo générée par IA relayée par des comptes complotistes pour illustrer de prétendus « abattages secrets »), transforment une mesure sanitaire en scandale moral, pour maximiser les vues.

Comme le rappelle le Dr Jérôme Barrière, les mêmes comptes qui, en 2020-2022, propageaient des rumeurs sur les « puces 5G » dans les vaccins humains se reconvertissent aujourd’hui en « défenseurs des vaches ». Sans compter les théories dénonçant un virus « fabriqué en labo » pour justifier le Frexit (cherchez le rapport…). Sur X, l’analyse des contenus viraux confirme cette dérive. Selon des observations partagées par des fact-checkers, comme Raphaël Grably, sur les vingt-sept tweets les plus partagés (plus de 2 000 retweets chacun), vingt-deux émanent de comptes affiliés à l’ultra-droite, aux mouvances antivax, pro-Kremlin ou complotistes, transformant une crise sanitaire agricole en champ de bataille informationnel.

Cette attractivité s’explique aussi par la porosité des sphères. Certains Gilets jaunes ruraux, déjà échaudés par les ZAD et la taxe carbone, se croisent avec des antivax urbains, créant un front hybride où la science est reléguée au rang de « narratif élitiste ». Des opportunistes politiques, inexistants en dehors des réseaux, comme Nicolas Dupont-Aignan ou Florian Philippot, en tirent profit en titrant « DNC : L’AVEU ! », accusant l’UE de vouloir « réduire massivement notre cheptel » via des abattages « imposés ».

De même, des rumeurs comme celle des « 70 vétérinaires radiés pour refus d’abattage », démentie le 15 décembre par le préfet de l’Ariège, se propagent comme une traînée de poudre, accusant un « État totalitaire » de museler les « lanceurs d’alerte ».

Au-delà des fake news, cette attraction révèle une stratégie plus large, également alimentée par le RN et LFI, exploitant la vulnérabilité rurale pour élargir l’audience complotiste en liant la DNC à un « agenda vert » imaginaire ou à des théories globalistes (Bill Gates et les « steaks artificiels »).

Ces convergences, amplifiées par des bots et des groupes Telegram, menacent non seulement l’éradication de la maladie, mais aussi la cohésion sociale.

Récupération politique : les municipales en ligne de mire

L’extrême droite, Rassemblement national en tête, joue un rôle central dans cette instrumentalisation, en dénonçant un « scandale vaccinal » et une gestion « inhumaine » des abattages pour consolider son ancrage dans les campagnes. Après avoir obtenu des scores records lors des européennes de 2024, le RN multiplie les déclarations incendiaires pour capter le vote des éleveurs désemparés. Certains de ses députés, comme Laurent Jacobelli ou Sébastien Chenu, ont relayé des images d’abattages, accusant l’État de « sacrifier l’agriculture française sur l’autel de Bruxelles », dans une rhétorique anti-UE qui fait écho à leur programme. Cette stratégie vise non seulement à déstabiliser le gouvernement, mais aussi à préparer le terrain pour les municipales de mars 2026, où le RN espère conquérir des mairies rurales en Occitanie et dans les Alpes, régions touchées par la DNC. Reconquête, de son côté, amplifie ce narratif en liant la crise à un « complot mondialiste » contre la souveraineté alimentaire, relayant des théories conspirationnistes sur les vaccins bovins pour mobiliser un électorat ultraconservateur.

De l’autre côté de l’échiquier, La France insoumise illustre la jonction entre les extrêmes en qualifiant la politique d’abattage de « mortifère » et d’« écocide sanitaire », dans une ligne qui s’inscrit dans son combat pour une agriculture paysanne et écologique, sans que l’on comprenne bien le rapport entre les deux. Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l’Assemblée, a ainsi interpellé la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, lors d’une séance de questions au gouvernement, exigeant une « suspension immédiate des abattages » et une « vaccination massive et gratuite » pour tous les troupeaux, accusant le pouvoir d’une « gestion libérale qui privilégie les exportations au bien-être animal et humain ». LFI tente ainsi de concurrencer le RN sur son terrain. À l’approche des municipales, les insoumis visent des alliances locales avec des listes citoyennes ou écologistes dans des communes agricoles touchées par la DNC.

Enfin, les syndicats agricoles jouent un rôle idéologique essentiel dans cette récupération, en servant de courroie de transmission entre la base paysanne et les partis politiques. La FNSEA, syndicat majoritaire, défend une ligne modérée, soutenant les abattages comme un « mal nécessaire » pour préserver les exportations et le statut indemne de la France, tout en réclamant davantage d’indemnisations et de vaccins – une position qui l’expose aux accusations de « collaboration » avec le gouvernement. À l’opposé, la Coordination rurale, ancrée à droite, voire à l’extrême droite, et entretenant des liens avec le RN, mène une contestation virulente contre les « abattages barbares » et l’UE, appelant à des blocages radicaux pour « sauver nos vaches et notre indépendance ». Lui emboîtant le pas, la Confédération paysanne, d’inspiration altermondialiste et proche de LFI, critique une « politique industrielle mortifère » qui privilégie les gros élevages au détriment des petits, plaidant pour une vaccination généralisée et des traitements alternatifs. Ces deux syndicats, prétendument aux antipodes idéologiquement, ont formé une coalition temporaire, comme l’illustre leur appel commun à des mobilisations. Cette convergence cynique, rare dans l’histoire syndicale agricole, souligne comment la DNC devient un catalyseur de défiance, au risque de fragiliser davantage une filière déjà exsangue.

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Ni Bio, ni conventionnel : l’ACS, la troisième voie agricole ?

Imaginez une agriculture qui soigne ses sols, nourrit la biodiversité, stocke du carbone et réduit l’usage d’engrais… tout en maintenant des rendements solides et une rentabilité réelle. Utopie verte ? Non. Cette méthode existe déjà, et s’est imposée comme modèle dominant dans certaines régions du monde : l’agriculture de conservation des sols (ACS).

Une terre sans soulèvements

Le Dust Bowl. C’est ainsi que les habitants des grandes plaines nord-américaines ont baptisé cette succession de nuages de poussière colossaux qui, dans les années 1930, se sont abattus sur la campagne, ensevelissant les fermes, étouffant les pâturages, tuant le bétail et rendant l’air irrespirable. En pleine Grande Dépression, près de 300 000 agriculteurs ruinés ont dû tout quitter et migrer vers la Californie, dans la misère la plus totale.

C’est au cœur de ce drame humain et écologique qu’est née l’agriculture de conservation des sols, l’« ACS ». Pas dans les bureaux d’un institut de recherche, mais entre les mains de centaines d’agriculteurs, animés par une nécessité vitale, celle de sauver leur terre.

Ces « conneries » qui ont enrichi les sols de Jacky Berland

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Le principe de l’ACS est simple : protéger le sol grâce à trois leviers essentiels. Garder autant que possible le sol couvert, grâce à des cultures intermédiaires qui protègent et enrichissent la terre. Favoriser la diversité culturale dans le temps, en allongeant les rotations. Et surtout, ne plus remuer la terre grâce au semis direct, qui permet d’implanter la graine sans perturber la structure du sol.

Terres de promesses

Chacun de ces piliers offre des bénéfices agro-écologiques spécifiques. Couvrir les sols enrichit la terre en matière organique, réduit les besoins en engrais pour la culture suivante, limite l’eutrophisation (prolifération d’algues due à un excès d’azote) et réduit les fuites d’azote. Les couverts participent aussi au stockage de carbone dans le sol.

Les rotations culturales brisent les cycles des ravageurs, des maladies et des adventices (les mauvaises herbes), diminuant ainsi le besoin en produits phytosanitaires.

Le non-labour, enfin, préserve la vie du sol — vers de terre, microfaune, champignons — améliorant ainsi la capacité des plantes à accéder aux nutriments. Il limite également l’érosion en maintenant la structure naturelle du sol.

Mais c’est l’effet combiné des trois qui crée la vraie dynamique : plus de matière organique, moins d’adventices, un sol plus résilient à la sécheresse. Un effet qui n’a de sens que si les rendements suivent. Faute de quoi le gain local serait effacé par l’augmentation des surfaces nécessaire pour compenser la baisse de production.

Et c’est précisément ce qui distingue l’ACS du bio. Contrairement au second (–25 % en moyenne), il n’entraîne qu’une baisse de rendement marginale, autour de 5 % selon la plus vaste méta-analyse disponible. C’est ce qui explique son succès dans plusieurs régions du monde. En Amérique du Nord, elle couvre un tiers des terres cultivées. En Amérique du Sud, plus des deux tiers. Et chez les champions, en Australie et en Nouvelle-Zélande, près des trois quarts.

Ces régions n’ont pas adopté l’ACS par idéologie, mais parce qu’elle offre un réel intérêt économique. Dans les grandes plaines sèches des Etats-Unis, d’Australie ou d’Argentine, elle améliore la rétention d’eau et stabilise les rendements. Sous les climats tropicaux, elle limite une érosion hydrique devenue critique dans les années 1970.

Portée par ces pionniers, l’agriculture de conservation n’a cessé de s’étendre, jusqu’à couvrir aujourd’hui environ 15 % des surfaces cultivées dans le monde.

L’ACS en France : retour sur Terre

En France, pourtant, l’ACS reste marginale, éclipsée par la domination culturelle du bio. Mais grâce à quelques agriculteurs pionniers et au travail de l’APAD (Association pour la Promotion d’une Agriculture Durable), le ministère de l’Agriculture commence à s’y intéresser sérieusement. Un rapport récent du CGAAER (le Conseil Général de l’Alimentation, de l’Agriculture et des Espaces Ruraux) en dresse même un tableau particulièrement prometteur. Peut-être même un peu trop.

« N’est-il pas temps de s’y mettre ? », questionne le rapport, renvoyant la responsabilité aux seuls agriculteurs. Car « le frein principal au développement de l’ACS [serait] d’ordre culturel » : goût historique pour les champs « propres », regard des voisins, prestige du labour… Oui, ces éléments existent sans doute. Mais ils sont loin de suffire à expliquer les difficultés observées sur le terrain. Car la mise en œuvre de chaque pilier de l’ACS implique des défis techniques très concrets.

Mettre en place un couvert ? Excellente idée… sauf quand il ne lève pas, un risque fréquent en cas de sécheresse estivale. Semences perdues, carburant gaspillé, travail pour rien, se traduisent par une perte sèche pour l’agriculteur.

Allonger les rotations ? En théorie, tout le monde est pour. En pratique, il faut des cultures rémunératrices. Or les filières françaises restent limitées, et les légumineuses peinent à rivaliser avec un soja importé nettement moins cher depuis l’Amérique, malgré les dizaines de millions injectés dans le « plan protéines » de 2020.

Quant au non-labour, c’est le principal défi : tassement tant que la vie du sol n’a pas repris, rongeurs plus présents, et surtout forte pression d’adventices. Pour les maîtriser, le glyphosate reste aujourd’hui l’outil le plus fiable, faute d’alternatives réellement opérationnelles. Mais son usage est politiquement et socialement contesté, et certaines résistances, comme chez le ray-grass, créent déjà des impasses techniques. Une interdiction brutale condamnerait de fait le non-labour pour une large part des exploitations.

Toutes ces difficultés se traduisent par une baisse moyenne d’environ 20 % dans les réseaux expérimentaux (Syppre, DEPHY). Un chiffre difficilement soutenable, malgré des charges parfois réduites. Ajoutez à cela une absence totale de valorisation commerciale — à la différence du bio — et une phase de transition longue (5 à 7 ans), où l’agriculteur prend des risques financiers réels, sans filet.

Garder les pieds sur Terre

Alors, l’ACS serait-elle, en France, une impasse ? Pas forcément. Car contrairement au bio, où la baisse de rendement est structurelle, l’ACS peut maintenir des performances élevées. Mais elle n’est pas universelle. Certaines zones intensives (Beauce, Brie, Picardie) semblent moins adaptées, alors que les intermédiaires calcaires ou sujettes à l’érosion montrent de très bons résultats.

Plusieurs exploitations suivies sur le long terme affichent d’ailleurs des bilans encourageants : rentabilité supérieure, charges en baisse, rendements stables, voire en hausse à Tréfleur (+8,5 % en blé, +20 % en maïs).

Pour accélérer son développement, plusieurs actions s’imposent. D’abord, un accompagnement technique renforcé, notamment entre agriculteurs, car l’ACS ne s’applique pas par “recette”, mais par ajustement fin. Ensuite, davantage de recherches, via un observatoire national dédié. Puis, un soutien financier temporaire, pour absorber la phase de transition. Et surtout, éviter d’en faire un dogme. Un travail mécanique ponctuel n’a rien d’une hérésie. Tout est affaire de bon sens agronomique.

L’ACS n’est pas un système parfait et universel. La généraliser serait illusoire. Mais progresser dans cette voie pourrait apporter une contribution majeure à l’agroécologie.

TCS : Le bon sens agro-économique

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Paradoxalement, elle ne peut pas compter sur le soutien de l’écologie politique, focalisée sur le bio, incompatible avec l’ACS pour la gestion des adventices, et qui la voit comme une rivale. Certaines oppositions trop rigides risquent même de la freiner plutôt que de l’aider.

Supprimer l’irrigation ? On réduit encore les options de rotation. Interdire le glyphosate ? On enlève l’outil central du non-labour. Bannir les OGM ? On limite les gains de rendement dans certaines cultures stratégiques. Favoriser systématiquement les petites fermes ? On affaiblit la capacité d’investissement nécessaire aux transitions.

L’ACS n’est pas une utopie verte. C’est une voie d’avenir concrète, pragmatique et perfectible, qui mérite clairement qu’on lui donne sa chance. Et les moyens de son ambition écologique.

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Ils savent jouer aux échecs mais échouent à attraper à une tomate : la grande faiblesse des robots

La robotique est de plus en plus mobilisée pour l'agriculture à grande échelle, mais certaines tâches restent difficiles à automatiser, notamment celles qui impliquent de ramasser des tomates. Les problèmes mécaniques et algorithmiques s'accumulent, jusqu'à demander des prouesses avant d'arriver à un résultat convenable.

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Les super-pouvoirs des NGT enfin validés par l’UE

On dit que les NGT, (Nouvelles Techniques Génomiques) vont révolutionner l’agriculture. Encore fallait-il qu’elles obtiennent le feu vert de l’Union européenne pour exprimer leur potentiel sur le continent. C’est plus ou moins chose faite depuis le 4 décembre. Les négociateurs du Parlement européen ont conclu un accord assouplissant les règles actuelles les encadrant, pour favoriser le développement de plantes plus résistantes au changement climatique et moins dépendantes des engrais. Retour sur les super-pouvoirs des NGT.

Le principe des OGM classiques ? Transférer un gène d’un organisme vers un autre, d’où leur nom, « transgéniques ». Par exemple, le maïs BT a reçu d’une bactérie naturellement présente dans le sol la capacité de produire son propre insecticide.

Les NGT, eux, utilisent la technique qui valut à Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna le prix Nobel de chimie, les « ciseaux moléculaires » CRISPR-Cas9, qui permettent de modifier précisément la génétique d’une plante sans introduire de gènes extérieurs. Ce sont donc bien des Organismes Génétiquement Modifiés, dans le sens où l’homme est intervenu, mais pas transgéniques. Ils pourraient apparaître spontanément dans la nature, avec une probabilité plus ou moins importante, par mutation ou par croisements successifs.

Emmanuelle Charpentier, « Électron Libre »

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Pour comparer aux anciennes techniques de sélection, imaginons 3 dés. Il y a deux façons d’obtenir un triple 6 : les lancer et laisser faire le hasard, ou les poser directement sur la bonne face. On gagne beaucoup de temps, mais il faut que ce soit autorisé par les règles du jeu.

Car les fruits et les légumes que nous consommons ont tous été lentement modifiés génétiquement. Ils sont à des années-lumières de leur état d’origine naturel. Chaque grain de maïs, par exemple, était piégé à l’intérieur d’une coque non comestible aussi résistante qu’une coquille de noix et les épis étaient beaucoup plus petits. Aujourd’hui, les grains sont nus et restent longtemps sur l’épi. Dans la nature, ces caractéristiques les rendraient plus vulnérables aux oiseaux qui se nourrissent des graines. Pour notre alimentation, c’est au contraire une avancée majeure.

Les choux actuels, brocoli, kale, vert ou de Bruxelles sont tous issus d’une même plante, sur laquelle il n’y avait pas grand-chose à manger. On pourrait lister tous les légumes présents dans notre assiette : aucun n’existerait sous cette forme sans des siècles d’intervention humaine.

Pour créer un NGT, il faut avoir étudié précisément les caractéristiques d’une plante et identifier le gène intéressant. On peut alors aller plus loin et plus vite que la sélection classique, et de manière très précise. Pour agir sur 3 points essentiels : diminuer les besoins d’engrais et de pesticides, améliorer la qualité de notre alimentation et adapter les cultures au changement climatique.

Les premières applications existent et sont déjà commercialisées à travers le monde. Elles se concentrent sur la qualité nutritionnelle des aliments, comme une tomate enrichie en antioxydants ou un soja au profil d’huile plus favorable. Les possibilités semblent infinies. Des plantes que l’homme a cessé de cultiver pourraient même réapparaître sur nos étals.

Diminuer les pesticides

Pour les cultures les plus courantes, comme le blé, les chercheurs s’efforcent d’améliorer ou de préserver les rendements tout en réduisant l’usage d’engrais et de pesticides. Cet enjeu est crucial : avec une population mondiale croissante, augmenter la productivité par hectare est essentiel pour éviter d’empiéter sur les terres préservées pour la nature. Actuellement, la déforestation est responsable de 50 % de la perte de biodiversité, bien plus que le réchauffement climatique (6 %).

Source : Living Planet Report

Des chercheurs ont ainsi trouvé un moyen de réduire la quantité d’engrais azotés nécessaires à la culture des céréales. D’autres sont sur la bonne voie pour remplacer les pesticides. Des céréales résistantes à un virus de type « Jaunisse », transmis par les insectes, ont notamment été développées. Jusqu’en 2018, les néonicotinoïdes étaient un moyen de lutte efficace. Depuis leur interdiction, les agriculteurs doivent appliquer plusieurs insecticides. Obtenir des variétés tolérantes aux virus serait un moyen efficace de limiter leur utilisation.

D’autres NGT permettent de se passer de fongicides, ces pesticides qui empêchent le développement de champignons. Comme le blé immunisé contre l’oïdium, qui a été approuvé le 5 mai 2024 par les autorités chinoises.

Quel bilan pour les OGM ?

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Améliorer notre alimentation

Les NGT peuvent aussi nous aider à mieux nous nourrir, pour un meilleur prix, en alliant rendement et qualité nutritionnelle. Une farine blanche contenant 3 fois plus de fibres, autant qu’une farine complète, a été développée aux États-Unis. Le manque de fibres dans notre alimentation est vu comme une des causes de cancer liées à notre mode de vie. En Angleterre, des essais portent sur des blés moins riches en Acrylamide, un composant qui s’avère cancérigène en cas de surcuisson. 

S’adapter au changement climatique

Un des principaux axes de développement est évidemment l’adaptation des cultures au réchauffement climatique. Éviter les pénuries ou les trop grandes augmentations de prix en cas de mauvaises récoltes est un des enjeux majeurs des prochaines décennies. Des plants de blé aux racines plus longues ont par exemple été conçus pour être plus résistants à la sécheresse. De nouvelles conditions qui amènent parfois les agriculteurs à privilégier des variétés moins productives, plus chères et consommatrices de terres. L’édition génomique permet de concilier les deux. Et de se protéger des aléas.

En Europe, un assouplissement en trompe l’œil ?

En Europe, historiquement rétive aux OGM, le Parlement Européen avait déjà voté pour assouplir les règles sur les plantes créées avec les Nouvelles Techniques Génomiques. Malheureusement, les discussions ont été interminables et soumises à nombre d’amendements ayant réduit la portée de ces progrès. Avec l’accord conclu le 4 décembre les choses avancent, même si le champ d’expression des NGT et les modalités de leur déploiement restent encore limités. 

Particulièrement poussé par la présidence danoise de l’UE, cet accord vise à encore étendre les possibilités d’usage des NGT, en distinguant deux catégories. Les NGT de catégorie 1, issues de mutations sans ajout d’ADN étranger, seront traitées comme des variétés conventionnelles, tandis que les autres, de catégorie 2, resteront soumises à des autorisations plus strictes, excluant, hélas, les résistances aux herbicides ou la production d’insecticides. Les débats ont aussi porté sur la traçabilité, limitée à l’étiquetage des semences mais non des produits alimentaires finaux. Ils se sont également positionnés sur la question des brevets, non interdits, mais sous surveillance accrue pour éviter une concentration aux mains de multinationales au détriment des petits agriculteurs.

Les modifications génétiques autorisées pour les plantes de catégorie 1 sont néanmoins limitées à moins de vingt sur le génome. Au-delà de ce seuil, elles relèvent de la catégorie 2, soumise à des autorisations plus rigoureuses. Miracle de la technocratie, ces critères étant relativement dépourvus de sens. Même s’ils sont censés restreindre les nouvelles licences à une simple reproduction des mutations naturelles ou similaires, sans introduction d’ADN étranger, tout en excluant les résistances aux herbicides ou la production d’insecticides pour des raisons de durabilité.

Par ailleurs, les NGT ne pourront toujours pas être utilisées en agriculture biologique. C’est d’autant plus surprenant que l’agriculture bio utilise depuis longtemps des variétés modifiées par… des radiations ou des produits chimiques. Comme les variétés modernes d’orge de printemps, de tournesols ou de pamplemousse rose.

Et en France ?

Une fois validé par le Parlement européen et le Conseil de l’Union, l’accord provisoire sur les NGT n’exige pas obligatoirement un vote spécifique à l’Assemblée nationale pour son intégration au droit français. Cet acte relève de la procédure législative ordinaire de l’UE (codécision), qui produit un règlement directement applicable dans tous les États membres sans transposition nationale requise. Notre droit s’aligne automatiquement dès l’entrée en vigueur du règlement, prévu après validation formelle en 2026. Cependant, nos deux chambres disposent d’un rôle de contrôle a priori. Une résolution de la commission mixte parlementaire (Assemblée et Sénat) peut être adoptée pour évaluer le texte et inviter le gouvernement à voter contre au Conseil, mais cela reste consultatif et n’a pas d’effet contraignant. Aucune loi de ratification n’est nécessaire, contrairement aux accords mixtes comme le CETA. Des débats pourraient émerger lors de l’examen du projet de loi de finances ou via des questions au gouvernement, mais sans vote dédié à l’adoption du règlement NGT. Une chance…

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OGM : 30 ans d’aveuglement européen

C’est l’un des plus grands écarts entre science et opinion. Neuf scientifiques sur dix jugent les OGM sûrs, contre seulement un tiers des Français. Pourtant, depuis trente ans, ils sont à l’origine de progrès majeurs. Prêts à remettre en cause vos a priori ?

L’homme modifie la nature depuis qu’il cultive. Bien avant les laboratoires modernes, il sélectionnait les plantes, croisait les variétés, domestiquait le vivant pour ses besoins. La carotte orange, la banane sans pépins, le maïs résistant aux maladies, ces aliments du quotidien portent l’empreinte de siècles de sélection artificielle. Ces manipulations restaient cependant limitées par les barrières biologiques naturelles. On hybridait des blés entre eux, jamais avec un tournesol ou une bactérie.

Tout a changé dans les années 1980 avec la découverte du code génétique. Les gènes sont devenus des séquences manipulables, comme des phrases dans une langue universelle. La transgénèse permet d’insérer précisément l’un de ceux provenant d’une espèce dans une autre. Par exemple, une bactérie pour protéger une aubergine des insectes, un tournesol pour rendre le blé tolérant à la sécheresse, ou la jonquille pour enrichir le riz en vitamine A et combattre la malnutrition infantile. Cette technique accélère une évolution naturelle exigeant des millénaires pour produire un croisement. Elle n’est pas employée sans de multiples précautions et contrôles. Chaque OGM subit en moyenne treize ans d’évaluations rigoureuses avant autorisation, loin des caricatures de « plantes Frankenstein » mises sur le marché sans recul.

Pourtant, l’Europe reste rétive, tout en important paradoxalement des tonnes de produits génétiquement modifiés pour nourrir son bétail, en interdisant à ses agriculteurs d’en cultiver.

Un symptôme des ravages du pouvoir d’une opinion qui aime se faire peur et s’attarde sur des images alarmistes. L’étude de Gilles-Éric Séralini, publiée en 2012 dans Food and Chemical Toxicology, illustre parfaitement ce phénomène, en plus d’avoir fait beaucoup de mal. Montée en épingle par les médias, elle montrait des rats développant des tumeurs après avoir consommé du maïs OGM NK603 et du Roundup. Les photos choc ont fait le tour du monde, alimentant les peurs. Mais la méthodologie était défaillante : échantillon trop petit, souches de rats prédisposées aux cancers, absence de contrôle statistique adéquat. La revue l’a rétractée en 2013. Séralini l’a republiée ailleurs sans corrections majeures, et des centaines d’analyses ultérieures ont invalidé ses conclusions, menées par deux cent quatre-vingts institutions.

Aucune d’entre elles n’a détecté le moindre risque sanitaire spécifique aux OGM. Pas d’allergies épidémiques, pas de différences chez les consommateurs. Un soja potentiellement allergène identifié dans les années 1990 n’a même pas quitté les laboratoires.

La « contamination » génétique effraie aussi, mais sans fondements solides. En vingt ans, moins de quatre cents incidents mineurs, souvent dus à des erreurs de tri ou de semences, ont été observés. Invalidant un fantasme à la vie dure : avec des centaines de millions d’hectares cultivés, aucune « superplante » invasive n’a émergé. Les gènes introduits se diluent naturellement s’ils ne confèrent pas d’avantage sélectif. Quant à l’idée que manger un OGM altère notre ADN, elle relève du mythe. L’estomac digère les gènes comme n’importe quelle molécule ; il ne les intègre pas. Sinon, nous serions tous des hybrides de poulet et de pain. Quant au mythe des semences stériles qui a alimenté les médias, si elles ont bien existé, elles n’ont jamais dépassé le stade des brevets. Un moratoire international les interdit depuis 2000. Aucune semence OGM commercialisée aujourd’hui n’est stérile.

Les bénéfices, eux, sont concrets. Les OGM ont réduit l’usage mondial de pesticides de 37 %, préservé les sols, stabilisé les rendements. Entre 1996 et 2018, ils ont généré 186 milliards de dollars de revenus supplémentaires et évité 27 milliards de kilos d’émissions de CO₂. Au Bangladesh, l’aubergine Bt, introduite en 2014, a divisé par dix les pulvérisations contre le foreur du fruit (une chenille qui creuse de petits tunnels dans les plantes pour s’en nourrir). Les paysans, autrefois empoisonnés par des applications quotidiennes d’intrants à mains nues, récoltent plus sainement. En Inde, leurs bénéfices ont augmenté de 1 200 roupies par hectare et par an. À l’opposé de la fake news colportée par Vandana Shiva, qui décrivait des cultivateurs poussés au suicide par le prix des semences. En Argentine, le blé HB4, tolérant à la sécheresse grâce à un gène de tournesol, sauve les cultures dans les plaines arides – une innovation portée par l’entreprise française Florimond Desprez, exportée pendant que l’Europe hésite. Aux États-Unis, la pomme de terre Innate réduit le gaspillage en noircissant moins. En Afrique, le maïs TELA résiste à la légionnaire d’automne, sécurisant l’alimentation de millions de gens. Les exemples de ce type sont légion.

Quand les OGM sauvent des vies et des cultures

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Cet ensemble ne relève pas de la promesse, mais bien des faits. Entre 1996 et 2018, les cultures biotechnologiques ont généré 186 milliards de dollars de revenus supplémentaires et évité 27 milliards de kilos de CO₂.

Pendant ce temps, l’Europe, elle, cultive la prudence avec excès. Nous consommons déjà des variétés issues de mutagenèse chimique ou par irradiation, créées dans les années 1950 avec des milliers de mutations aléatoires non caractérisées, y compris en bio. Pourtant, la Cour de justice européenne freine désormais le progrès. En 2018, elle a classé les éditions génétiques comme CRISPR au même rang que les OGM transgéniques. Or cette révolution, inventée en Europe par la Française Emmanuelle Charpentier et l’Américaine Jennifer Doudna, permet, grâce à des « ciseaux moléculaires » ultra-précis, de corriger une lettre fautive dans l’ADN d’une plante, justement sans y ajouter de gène étranger. La technique profite aujourd’hui à l’Australie, au Brésil, au Japon ou au Royaume-Uni, mais pas à l’Europe, même si des discussions sont en cours.

La Commission a pourtant investi 200 millions d’euros entre 2001 et 2010 pour évaluer ces technologies ; cinq cents groupes d’experts ont conclu unanimement à l’absence de risques supérieurs aux méthodes conventionnelles. Mais les politiques ont ignoré ces rapports, ce qui n’est pas sans conséquences sur notre souveraineté alimentaire. Nos laboratoires innovent, mais nos règles repoussent les chercheurs. Paradoxe : le Pacte vert de l’UE vise à réduire l’usage des pesticides de moitié d’ici 2030, mais refuse les outils pour y parvenir. Nous importons du soja OGM brésilien pour nos élevages tout en interdisant sa culture locale. Ce n’est plus de la précaution, c’est de l’hypocrisie.

Les OGM sont le domaine agricole le plus scruté au monde. Ils diminuent les intrants chimiques, aident les paysans vulnérables, atténuent le changement climatique. Ignorer ces réalités au profit de la peur mène à la pénurie. Il est temps de choisir la raison : cultiver chez nous ce que nous importons, ou continuer à jouer les vertueux en délocalisant nos problèmes.

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