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Iran : histoire d’un naufrage économique

Malgré le pétrole, c’est l’effondrement économique qui a rendu possible la fin de Khamenei. La faute au blocus ? Pas seulement. La faillite d’un système corrompu, mêlant racines marxistes, ultra-conservatisme religieux et haine de l’Occident.

Après 47 ans de règne sans partage, le régime des mollahs vacille sous les coups de l’offensive israélo-américaine déclenchée le week-end dernier. Une attaque qui a profité du contexte de manifestations violemment réprimées, ayant à leur fondement l’effondrement économique du pays. Pourtant, l’Iran possède d’immenses ressources naturelles, dont de nombreux gisements pétroliers. Objets de convoitises, ils sont à l’origine de la plupart des soubresauts historiques vécus par cette nation de culture plurimillénaire, peuplée de 87 millions d’habitants. Comment ce pays si richement doté a-t-il pu sombrer dans la pénurie et la répression ? Plongée dans les secousses de l’histoire, des prémices à la chute de la révolution islamique.

L’ère Mossadegh : le rêve nationaliste d’une économie souveraine

Mohammad Mossadegh accède au poste de Premier ministre en avril 1951, porté par un vent de réformes sociales et économiques. Son programme veut infléchir l’exploitation coloniale : l’Iran, riche en pétrole, voit ses ressources pillées par l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC, la future BP et presque un État dans l’État), qui ne reverse qu’une maigre part des bénéfices – environ 8 %, puis 16 % – au pays. Mossadegh, ardent défenseur de la souveraineté, lance une offensive décisive. En mars 1951, le Parlement (Majles) vote la nationalisation de l’industrie pétrolière. Il ordonne un audit des comptes de l’AIOC, expulse ses représentants étrangers et réoriente les royalties vers l’État iranien, transformant le pétrole en outil de développement national.

Mais Mossadegh, porté par son élan, ne s’arrête pas au pétrole. Ses réformes sociales visent à corriger les inégalités criantes d’une société encore féodale. Il libère les paysans du travail forcé sur les vastes domaines des grands propriétaires terriens, imposant des prestations sociales pour les ouvriers malades ou blessés. Une assurance chômage rudimentaire est introduite, marquant une première tentative de protection sociale. Ces mesures s’inscrivent dans une vision plus large visant à rejeter les concessions pétrolières étrangères, comme celle proposée par l’Union soviétique au nord du pays, et à promouvoir une économie diversifiée, moins dépendante des hydrocarbures.

Mais la riposte est féroce. La Grande-Bretagne impose un boycott mondial du pétrole iranien, gelant les exportations et faisant chuter les revenus de l’État. L’économie vacille et le chômage explose, provoquant une période d’instabilité politique. Mossadegh tente de résister en stimulant les exportations non pétrolières et en adoptant des politiques keynésiennes pour soutenir la croissance, comme l’émission de milliards de rials pour combler les déficits. L’agriculture, pilier de l’économie (80 % du PIB), bénéficie de bonnes récoltes, lui offrant un répit temporaire. Pourtant, ses efforts sont vains face à la pression internationale. En août 1953 est lancée l’opération Ajax, orchestrée par la CIA et le MI6 pour le renverser, réinstaller le Shah et revenir sur la nationalisation du pétrole.

La Révolution blanche : une modernisation autoritaire semant la révolte au profit des mollahs

Ressorti renforcé du coup de 1953 et de l’éviction de Mossadegh, Mohammad Reza Shah Pahlavi aspire à faire de l’Iran une puissance moderne, rivalisant avec l’Occident. En janvier 1963, il lance la « Révolution blanche », un programme ambitieux de réformes, soumis à un référendum approuvé à une majorité écrasante (bien que manipulé). Inspirée par les pressions de l’administration américaine cherchant à contrer l’influence communiste, cette révolution vise à briser le féodalisme et à propulser le pays vers l’industrialisation.

Au cœur de ce projet figure une réforme agraire radicale. Les grands propriétaires terriens – souvent liés au clergé chiite ou aux élites traditionnelles, ce qui aura de lourdes conséquences – sont contraints de céder leurs immenses domaines. Environ 2,5 millions de familles paysannes reçoivent des parcelles, tandis que les propriétaires spoliés reçoivent des actions d’usines d’État. Les forêts et pâturages sont nationalisés, les usines vendues au privé, un corps d’alphabétisation est déployé dans les villages pour éradiquer l’analphabétisme rural. Les femmes obtiennent le droit de vote, réduisant le pouvoir des tribus et avançant l’émancipation sociale. Le Shah veut créer une base rurale loyale, tout en affaiblissant l’aristocratie et le clergé.

En apparence, les résultats sont impressionnants. Les revenus pétroliers des années 1970, dopés par le choc de 1973, financent une industrialisation fulgurante. Les usines, barrages, routes et universités poussent comme des champignons. Une classe moyenne urbaine émerge, permettant à l’économie de croître à un rythme effréné et de faire exploser le PIB par habitant. L’agriculture, qui employait 90 % de la main-d’œuvre, bénéficie initialement de la redistribution, réduisant le fossé entre ruraux et urbains.

Mais la Révolution blanche sème les graines de sa propre destruction. Les nouveaux propriétaires, souvent dotés de parcelles trop petites (moins de six hectares pour 73 % d’entre eux), manquent de crédit, d’outils ou de machines pour cultiver efficacement, ce que l’administration du Shah n’avait pas anticipé. Sans soutien technique des technocrates du régime, ils se retrouvent démunis, forcés de vendre ou d’abandonner leurs terres. L’exode rural explose. Des millions de paysans fuient vers Téhéran et les villes, voyant fleurir les bidonvilles. Les grands propriétaires spoliés, le clergé dépossédé et les bazaaris (marchands traditionnels de la petite bourgeoisie), étouffés par la corruption et la répression de la SAVAK (police politique), nourrissent une rancœur viscérale. L’ayatollah Khomeini, exilé dès 1964, et lui-même grand propriétaire dessaisi de ses terres, dénonce ces réformes comme une trahison de l’islam et une occidentalisation forcée, déclenchant une insurrection le 5 juin 1963, violemment réprimée.

Les inégalités s’aggravent et la croissance bénéficie seulement à une élite urbaine, tandis que la dépendance au pétrole rend l’économie vulnérable aux fluctuations mondiales. En 1978-1979, les manifestations embrasent le pays. Les « Vendredis noirs » sur la place Jaleh de Téhéran font des milliers de morts. Mais ils n’empêchent pas les cortèges de grossir malgré la répression. Le Shah fuit le 16 janvier 1979 et Khomeini rentre triomphalement le 1er février depuis la France. La monarchie millénaire s’effondre sur les ruines d’une modernisation qui a aliéné ses propres bases, précipitant la révolution islamique.

La République islamique naissante : de l’idéal populiste à l’économie de guerre

La République islamique, proclamée en avril 1979, naît des cendres de la monarchie, fusionnant pouvoir spirituel et temporel sous la velayat-e faqih (gouvernance du jurisconsulte). Khomeini, guide suprême, réoriente l’économie comme un moyen d’obéissance à Dieu. La Constitution de 1979 proclame une justice sociale islamique, fondée sur l’égalité, la charia et le rejet de l’exploitation capitaliste et de la dépendance occidentale. Influencée par des idées populistes de gauche impulsées par les communistes ayant soutenu la révolution avant d’être exterminés par le nouveau régime, elle rejette les stratégies du Shah. L’économie se prétend un outil pour corriger les injustices, souhaitant effacer le fossé entre villes et campagnes, et se fonde sur la nationalisation massive des banques et des industries.

Khomeini, peu intéressé par les méandres de l’économie, laisse émerger un mélange baroque où se rencontrent influence marxiste et conservatisme clérical, défendant particulièrement la propriété privée. Les bonyads (fondations caritatives) absorbent les biens des élites déchues, devenant des empires opaques contrôlant jusqu’à 30 % de l’économie. La guerre Iran-Irak (1980-1988), déclenchée par Saddam Hussein, et les sanctions américaines (gel de 12 milliards de dollars d’avoirs après la prise d’otages en novembre 1979) étranglent le pays. Les revenus pétroliers chutent de plus de 70 % en 1981, forçant un rationnement sévère et un contrôle étatique accru. Khomeini prône l’autarcie (khod-kafa’i), exaltant le sacrifice pour la révolution, tandis que les Pasdaran (Gardiens de la Révolution), créés en 1979, deviennent une armée idéologique parallèle, mais surtout économique, contrôlant ports, routes et frontières.

Iran : des otages au blocus

J’approfondis

Les années passant, l’idéologie pure s’effrite face aux réalités. L’économie suit le chemin des États rentiers grâce aux hydrocarbures, ce qui permet au régime de se montrer sensible à la situation des plus pauvres et d’améliorer les systèmes de santé et éducatif, néanmoins sous l’égide d’un islam radical. Pourtant, les rivalités entre conservateurs religieux et réformistes (qui n’en ont que le nom), et les politiques court-termistes, creusent les inégalités. Mais pas autant que le blocus imposé depuis la crise des otages américains de 1979-1980 (voir encart), qui renforce l’isolement du pays et le conduit à développer une très large économie parallèle.

Le blocus, eldorado des narcos

Face à ce blocus persistant imposé par les Occidentaux, l’Amérique en tête, l’Iran s’invente une survie clandestine. Sous Khamenei, successeur de Khomeini depuis 1989, la « résistance économique » devient un slogan, mais surtout une politique, en réalité un mélange incohérent de populisme et de pragmatisme. Les Pasdaran et les bonyads dominent. Ils en viennent à contrôler 60 à 70 % d’une économie opaque et corrompue, mettant la main sur les secteurs de l’énergie, des télécoms et de la construction. Une flotte fantôme transporte le pétrole vers l’Asie sous faux pavillons, générant des milliards malgré les embargos.

Le narcotrafic émerge comme pilier invisible de ce corpus dès les années 1980. L’opium afghan transite par le Baloutchistan vers les ports du Golfe comme Bandar Abbas, tandis que les Pasdaran sécurisent les routes, finançant armes et milices. Le Hezbollah, proxy chiite créé en 1982 au Liban, orchestre la contrebande, le trafic d’armes et de drogue en développant des réseaux en Amérique latine avec le Venezuela, le Nicaragua et les cartels mexicains, tout en créant des institutions financières dédiées à cet usage, comme la Lebanese Canadian Bank.

En Syrie, sous le régime de Bachar el-Assad, le Captagon – une amphétamine de synthèse – s’est transformé en véritable « or blanc », tant pour donner du courage aux djihadistes que pour alimenter les soirées des pays du Golfe. Des laboratoires clandestins, installés notamment à Alep et dans la vallée de la Bekaa, le produisent en quantités industrielles. Il génère environ 5 milliards de dollars par an, des revenus qui financent directement le régime syrien et les proxies iraniens. Parallèlement, l’Iran a noué une alliance anti-américaine solide avec Hugo Chávez, puis Nicolás Maduro, au Venezuela. Ce partenariat permet de faire transiter de la cocaïne sud-américaine, de l’or extrait illégalement et des cryptomonnaies, autant de moyens utilisés pour contourner les sanctions internationales et alimenter les caisses du régime des mollahs et de ses réseaux régionaux. Des sommes qui, face aux menaces d’attaques israélo-américaines concrétisées le week-end dernier, n’ont eu de cesse de transiter vers l’Amérique du Sud ces derniers mois pour sécuriser les avoirs des pilleurs du régime des mollahs. Pendant ce temps, la population, outre le fait de subir une répression impitoyable, se retrouve totalement démunie, ce qui va provoquer les violentes émeutes de décembre 2025, qui marqueront le point de départ des événements actuels.

Chape de plomb sur le quotidien

Les tensions accumulées en Iran explosent donc en fin d’année dernière, lorsque les marchands du Grand Bazar de Téhéran, épicentre historique du commerce et de la contestation, ferment leurs échoppes en signe de protestation contre l’effondrement vertigineux du rial – passé de 700 000 à plus de 1,4 million pour un dollar en un an –, une inflation galopante avoisinant les 40 % et une hausse des prix alimentaires de plus de 70 %, rendant inaccessibles les produits de base comme le riz, la viande ou le pain. Cette étincelle économique, nourrie par des années de sanctions réimposées par l’ONU en septembre 2025, suite à l’échec des négociations sur le programme nucléaire – un fiasco diplomatique qui a isolé davantage Téhéran et privé le pays de toute perspective de soulagement –, a rapidement embrasé le pays, transformant des griefs quotidiens en un soulèvement national contre la corruption endémique, la mauvaise gestion des ressources et un régime perçu comme indifférent à la souffrance populaire. Au quotidien, les Iraniens affrontent une réalité asphyxiante : des blackouts électriques récurrents, dus à un sous-investissement chronique dans les infrastructures et exacerbés par la guerre de juin 2025 avec Israël, qui a endommagé des centrales ; des pénuries d’eau chroniques, amplifiées par une sécheresse persistante liée au changement climatique et à une agriculture intensive mal gérée, forçant des villes comme Mashhad ou Tabriz à rationner l’eau et poussant des familles à dépendre de bouteilles hors de prix ; des files d’attente interminables pour du gaz naturel en hiver, tandis que les coupures d’électricité en été paralysent l’industrie et rendent infernal le quotidien des ménages, aggravant le chômage des jeunes à plus de 20 % et plongeant des millions d’Iraniens dans une très grande précarité alimentaire. La répression est féroce, causant des dizaines de milliers de morts et d’innombrables arrestations, creusant un fossé irréparable entre le peuple et le pouvoir. Un corpus dont les conclusions se manifestent actuellement avec la volonté israélo-américaine d’en finir avec le régime, le Guide suprême Ali Khamenei ayant déjà été éliminé.

Après 47 ans d’obscurantisme et de brutalité, les Iraniens subissent une nouvelle épreuve, les bombes risquant de transformer une précarité endémique en désastre où faillites et famines peuvent se succéder. En attendant une nouvelle ère ?

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Instrumentalisation du cancer : l’ère des « phobistes »

L’epidémie de désinformation sur le cancer se propage. Tant pis si notre espérance de vie n’a jamais été aussi grande, si on soigne mieux que jamais et si les pesticides sont innocents. Pour combattre la modernité, les marchands de peur ont fait du cancer leur totem.

À force d’instrumentalisation, particulièrement en France, le cancer n’est plus seulement une dramatique épreuve intime et médicale. Il devient une variable d’ajustement des agendas militants, politiques et médiatiques, qui en rendent responsables les pratiques d’une agriculture déjà exsangue et au bord de l’explosion. Un débat ravivé à la faveur des municipales et de la reprise des discussions qui se tiennent actuellement à l’Assemblée autour de l’annonce d’une nouvelle mouture de la loi Duplomb et d’une seconde pétition en contestant la possibilité, la première ayant recueilli plus de 2 millions de signatures. Mais aussi de l’exploitation malhonnête du chiffre de l’évolution du nombre de patients atteints par ces pathologies entre 1990 et 2023, qui a doublé pour des raisons d’une infinie logique, que nous étudierons plus loin. Un phénomène dangereux qui fragilise un secteur économique vital et certaines de ses filières, et détourne l’attention des facteurs à considérer prioritairement pour faire reculer la maladie. De quoi avoir fait réagir plusieurs cancérologues, scientifiques et spécialistes de l’agriculture, qui, notamment à l’initiative de notre contributeur, le Dr Jérôme Barrière, ont publié une tribune en forme de signal d’alarme dans Le Point, le 8 février dernier.

La réalité de l’explosion des cancers

Certes, les chiffres sont éloquents : le nombre de nouveaux cas de cancers en France métropolitaine est passé de 216 130 en 1990 à 433 136 en 2023, soit un doublement en trois décennies. Cette hausse, souvent qualifiée d’”explosion” dans les discours militants, n’est pourtant pas liée aux pesticides ou à l’agriculture intensive. Trois facteurs démographiques et médicaux l’expliquent principalement.

Premièrement, le vieillissement de la population. L’espérance de vie a progressé de manière spectaculaire : chez les hommes, de 72,7 ans en 1990 à 80,3 ans en 2025 ; chez les femmes, de 81,0 ans à 85,9 ans. Parallèlement, le nombre de personnes âgées de plus de 65 ans a quasiment doublé depuis 1990, passant d’environ 8 millions à près de 15 millions. Soit de 14 % de nos concitoyens à 22 %, en tenant compte de l’évolution démographique. Or, le cancer est avant tout une maladie liée à l’âge. Plus on vit longtemps, plus les cellules accumulent des mutations, multipliant les risques. Ce facteur explique à lui seul 48 % de l’augmentation des cas chez les hommes et 27 % chez les femmes entre 1990 et 2023.

Deuxièmement, la croissance démographique amplifie ce phénomène. La population française est passée de 58 millions d’habitants en 1990 à environ 68 millions en 2023 (69,1 millions selon le dernier recensement), soit une hausse de 10 millions. Cette augmentation élève logiquement le volume absolu de diagnostics, indépendamment des taux d’incidence par habitant. Combinés, ces deux éléments – vieillissement et croissance démographique – justifient 78 % de l’évolution chez les hommes et 57 % chez les femmes.

Troisièmement, l’amélioration des dépistages, impulsée par des politiques publiques volontaristes depuis les années 1990, détecte davantage de tumeurs et, ce qui est encourageant, à des stades précoces rendant la guérison plus probable. Des programmes nationaux pour le sein, le colorectal ou le col de l’utérus ont multiplié les diagnostics, y compris pour des cas qui auraient pu passer inaperçus autrefois. Contrairement aux affirmations alarmistes, la France n’établit aucun record mondial ; l’incidence du cancer reste stable ou en baisse pour plusieurs localisations, comme pour le poumon chez les hommes, grâce à la baisse du tabagisme actif. Avec une incidence de 339 cas constatés pour 100 000 habitants, rien qu’en Europe, notre pays est moins touché que le Danemark, l’Irlande, la Norvège, la Belgique ou les Pays-Bas, dont les taux oscillent entre 350 et 400, même s’il faut rester prudent quand on compare les pays entre eux, les registres étant différents dans leur mode de recueil.

Par ailleurs, cette hausse des cas s’accompagne d’avancées médicales remarquables, boostées ces dernières années par les apports d’une intelligence artificielle qui ne fait que commencer à révéler ses promesses. Les taux de survie à cinq ans ont bondi : pour le cancer de la prostate, autour de 93 % aujourd’hui ; pour celui du sein, 89 % ; pour le colorectal, 65 % ; et pour le poumon, 22 %. Ces progrès contrastent avec les narratifs catastrophistes qui occultent les victoires de la médecine et alimentent une peur irrationnelle, détournant des efforts vers des causes secondaires.

Les causes réelles des cancers : prioriser les facteurs modifiables

Les origines du cancer sont multiformes, mais les données épidémiologiques identifient clairement les principaux coupables, loin des accusations récurrentes contre les produits phytosanitaires. Parmi les facteurs modifiables, le tabac domine largement, responsable de 20 % des nouveaux cas en France (29 % chez les hommes, 9,3 % chez les femmes). Il provoque non seulement des cancers du poumon, mais aussi des voies aérodigestives supérieures, du pancréas, de la vessie et bien d’autres. L’alcool suit, à l’origine de 8 % des cas (8,5 % chez les hommes, 7,5 % chez les femmes), touchant l’œsophage, le foie, le sein, le colorectal et, là encore, le pancréas, dont le cancer est le plus redoutable. Le surpoids et l’obésité contribuent chacun à 5,4 % des diagnostics, favorisant des tumeurs hormonodépendantes comme celles du sein ou de l’endomètre, tandis qu’une alimentation déséquilibrée – pauvre en fruits, légumes et fibres, riche en viandes transformées – ajoute 5,4 % supplémentaires. La sédentarité, avec 0,9 %, complète ce tableau des modes de vie délétères.

D’autres causes incluent les infections (comme le papillomavirus ou les hépatites, évitables par la vaccination et représentant 3 à 5 % des cas) et les expositions professionnelles (3 à 5 %, surtout liées à des substances comme l’amiante ou les solvants). En comparaison, les produits phytosanitaires utilisés en agriculture sont soupçonnés dans la survenue d’environ 0,1 % des cancers, touchant principalement les professionnels exposés (de mieux en mieux protégés désormais car informés), et de manière marginale, selon les études du Centre international de recherche sur le cancer et de Santé publique France. Par ailleurs, comme la plupart de nos voisins européens, mais avec une rigueur parfois supérieure, nous n’utilisons plus de pesticides classés CMR catégorie 1, les plus dangereux (cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction avérés ou présumés, selon le règlement CLP européen).

S’obstiner alors sur ces facteurs extrêmement mineurs de survenue des cancers, au point d’être inquantifiables, comme le font certains discours, détourne des priorités essentielles et perpétue une illusion de contrôle sur des risques exagérés.

Des discours dangereux et opportunistes

Or, il s’agit d’un réel danger. Ces narratifs relèvent le plus souvent de médias considérant la peur comme étant plus lucrative que la science, et de militants et politiciens opportunistes et irresponsables suivant un agenda électoral clientéliste. Les premiers, outre de désinformer, laissent certains argumentaires fallacieux et antiscientifiques être déroulés sans jamais que leur soit portée la contradiction, témoignant soit de l’ignorance des journalistes, soit de leur complaisance coupable. Une offensive « phobiste » coordonnée et ravageuse. On pense notamment aux mots scandaleux de Rima Hassan à l’encontre du sénateur Duplomb, sans aucun lien de causalité entre son propos et sa loi : « Ma propre mère est décédée d’un cancer à 3 mois de sa retraite. Comme 2 millions de Français j’emmerde Duplomb qui roule pour l’agro-industrie au détriment de la santé publique. » Une saillie ensuite soutenue sans scrupule par Jean-Luc Mélenchon, faisant par ailleurs référence à la militante Fleur Breteau qui a lancé à la figure des parlementaires ayant voté le texte : « vous êtes des alliés du cancer, et on le fera savoir ! ». Fleur Breteau ? Parlons-en. Styliste, fondatrice d’une chaîne de sex-shops et militante de Greenpeace, elle n’a jamais travaillé dans l’agriculture. Atteinte d’un cancer du sein sans aucun lien avec les pesticides, elle est un exemple emblématique de cette dérive de la politisation du cancer que son malheur ne justifie pas. Une dérive qui s’appuie sur les théories critiques de la modernité, comme celle du prêtre et philosophe austro-américain Ivan Illich, vue comme une machine folle qui, par sa course à la productivité, aliènerait les individus, détruirait leur autonomie, tout en générant une rareté artificielle et une destruction environnementale. Ironie du sort, Illich est mort en 2002, victime d’un cancer qu’il… a refusé de faire soigner pour se conformer à ses théories. Cette critique radicale reste très influente aujourd’hui chez de nombreux militants antipesticides, qui y puisent une dénonciation des logiques industrielles agrochimiques.

La science contre l’émotion et l’instrumentalisation

Outre de passer à côté des véritables enjeux, ces discours alimentent un populisme antiscience qui stigmatise une profession en crise, avec des suicides en hausse parmi les agriculteurs, et poussent à des lois hâtives sans évaluer leurs impacts. Cette polarisation, typique de l’époque, érode le débat démocratique, remplaçant l’analyse factuelle par une indignation sélective qui freine les solutions équilibrées pour la santé et l’environnement. Ainsi, acceptons désormais qu’une pétition signée par 3 % des Français fasse office de référendum et rende caduque toute nouvelle proposition de loi reprenant pourtant scrupuleusement l’avis du Conseil constitutionnel rendu durant l’été 2025.

En remplaçant la science par l’indignation, elle fragilise des secteurs essentiels comme l’agriculture qui poursuit inéluctablement son déclin et occulte les batailles cruciales contre le tabac, l’alcool ou l’obésité, qui pourraient prévenir des dizaines de milliers de cas annuels en visant par exemple une génération sans tabac ou encore une meilleure couverture vaccinale contre les papillomavirus encore insuffisante et inégale sur le territoire. Il est impératif de remettre la raison au centre du débat et de prioriser les facteurs évitables pour booster des taux de survie dont la hausse constante reste remarquable.

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Électroscope #13 : le 1er médicament IA, une voie pour rajeunir et des startups françaises

Concevoir un médicament grâce à l’IA, recycler le plastique en le transformant en gaz, nous mettre sur la voie de l’éternel rajeunissement (rien que ça), rendre l’espace accessible au plus grand nombre, faire voler des drones en pleine tempête… C’est parti pour Électroscope 13.

Premier médicament entièrement conçu par une IA !

C’est une bascule historique dans la médecine mondiale : pour la première fois, un médicament conçu par une IA entre en phase 3. Une prouesse technologique. Mais pas seulement. C’est surtout la promesse de médicaments conçus bien plus rapidement, avec un coût de développement drastiquement réduit.

Le médicament en question s’appelle le rentosertib (d’Insilico Medicine). Il est pensé pour traiter une maladie progressive et mortelle : la fibrose pulmonaire idiopathique (FPI).

La phase 3 est l’étape la plus large et la plus décisive, celle qui induit les études les plus précises chez l’humain, fondées sur de très larges panels de patients.

La procédure classique prend 10 à 15 ans et coûte des milliards, avec plus de 90 % d’échecs. Ici, grâce à la plateforme Pharma.AI d’Insilico, la définition du médicament et l’accomplissement de la phase 1 ont demandé moins de 30 mois. Les résultats de la phase 2, publiés dans Nature Medicine en 2025, ont montré une bonne tolérance et un signal d’efficacité prometteur chez des patients atteints de FPI.

Le processus n’est pas seulement plus rapide ou moins cher. Il prouve surtout que l’IA peut créer des molécules validées cliniquement chez l’humain. Or, jusqu’ici, elle optimisait surtout des composés existants. Si la phase 3 n’est pas encore lancée, les discussions réglementaires avancent, avec un démarrage prévu prochainement. Une réussite ouvrirait la voie à une approbation vers 2030, faisant du rentosertib le premier médicament « né de l’IA » sur le marché. Une perspective fascinante qui devrait rapidement se renouveler pour d’autres molécules…

Du plastique transformé en… gaz !

Recycler les plastiques est une chose. Les transformer en gaz circulaires, permettant la fabrication de nouveaux matériaux, en est une autre. C’est la technologie que Monomeris Chemicals, une start-up française fondée en 2019 dans le Pas-de-Calais, a développée et brevetée.

Les déchets plastiques, même non triés et mélangés (y compris les objets justifiant un tri complexe et refusés par les filières classiques), sont broyés puis immergés dans un bain de liquides ioniques chauffés. Cela provoque une décomposition sélective et instantanée des polymères en monomères légers et intermédiaires chimiques, comme l’éthylène, le propylène ou d’autres gaz et composés valorisables. Ces « gaz circulaires », ou monomères décarbonés, peuvent ensuite être réinjectés directement dans l’industrie pétrochimique pour produire de nouveaux plastiques ou d’autres matériaux, en circuit fermé et sans extraction supplémentaire de pétrole fossile. Ce qui rend cette innovation particulièrement prometteuse, c’est sa capacité à traiter 100 % des plastiques sans tri préalable, sans eau, avec un faible impact environnemental (pas d’émissions massives de CO₂ comparées à l’incinération) et dans des installations compactes et modulaires. Et notamment des machines en conteneurs « plug & play », installables directement près des sites de déchets. Une unité standard peut traiter jusqu’à 6 000 à 10 000 tonnes par an, selon les configurations.

Validée sur un démonstrateur industriel (lancé et inauguré en 2025 à Avelin, près de Lille), la technologie a permis une levée de fonds de 3,23 millions d’euros fin 2025 pour en accélérer l’industrialisation et la commercialisation. Monomeris Chemicals commercialise déjà ses unités en France et en Europe. Elle vise désormais un déploiement rapide pour capter les volumes massifs de plastiques non recyclés mécaniquement, sachant qu’environ 25 % des plastiques sont recyclés en France actuellement, et ambitionne de réduire l’enfouissement et l’incinération tout en produisant des matières premières décarbonées.

En route vers le rajeunissement !

Ce que propose Life Biosciences, une biotech américaine basée à Boston, ne consiste pas seulement à stopper le vieillissement des cellules. Mais à les faire… rajeunir ! Ce qui ouvre des perspectives à peine imaginables.

Elle vient d’obtenir l’autorisation de la FDA pour lancer les premiers essais cliniques humains de son traitement expérimental ER-100.

Il s’agit d’une thérapie génique qui permet aux cellules de remonter le temps en remettant à l’heure leur horloge biologique interne. On injecte dans l’œil un virus inoffensif qui transporte trois gènes spéciaux appelés OSK. Ces gènes agissent comme des interrupteurs pour effacer certaines traces du vieillissement accumulées sur l’ADN, sans modifier ce dernier. Les cellules abîmées retrouvent alors un état plus jeune et redeviennent capables de fonctionner normalement.

Pour le moment, le traitement cible deux maladies graves des yeux liées à l’âge : le glaucome à angle ouvert, qui endommage progressivement le nerf optique et peut conduire à la cécité, et la neuropathie optique ischémique antérieure non artéritique, une sorte de mini-AVC de l’œil qui provoque une perte de vision soudaine.

Chez les souris et les singes, cette méthode a déjà permis de restaurer la vision perdue en réparant les cellules du nerf optique. C’est la première fois qu’une approche de ce type, capable de rajeunir les cellules, passe à l’essai sur des humains, la phase 1 devant bientôt commencer. Elle va concerner une petite dizaine de patients atteints de ces maladies. Le traitement est injecté dans un seul œil pour contrôler sa tolérance et l’apparition d’un début d’amélioration de la vision.

La véritable révolution induite par cette découverte va bien au-delà de la médecine ophtalmique. Elle ouvre une brèche spectaculaire en faveur de traitements pouvant permettre à l’homme de rajeunir. Pour le moment néanmoins, la FDA reste prudente, ne considérant pas le vieillissement comme une « maladie ». Mais si la technique fonctionne sans danger pour les yeux, cela pourrait ouvrir la voie à d’autres applications et prouver qu’on peut vraiment inverser certains effets du temps sur les cellules.

Il s’agit donc bien d’une étape historique dans la recherche sur le vieillissement. Pour la première fois, on va tester directement chez l’humain l’idée que les cellules âgées peuvent être remises à zéro pour retrouver leur jeunesse fonctionnelle. Les premiers résultats de sécurité arriveront dans les prochains mois ou années. À suivre de très près !

L’espace pour tous ?

Rendre l’accès à l’espace beaucoup plus simple et moins cher, surtout pour des vols courts allant de 30 à 150 km d’altitude (ce qu’on appelle l’espace proche ou suborbital), telle est l’ambition de la start-up française Opus Aerospace.

Ses travaux visent des applications civiles, comme des expériences scientifiques, des tests de technologies, ou même militaires, pour des essais rapides. La société développe de petites fusées-sondes avec des moteurs fabriqués grâce à l’impression 3D. Cela permet de créer des pièces complexes rapidement, avec des budgets raisonnables et moins de pièces assemblées. Un peu comme si l’on imprimait une pièce de Lego ultra-précise en métal, au lieu d’en utiliser un grand nombre devant être vissées ou rivetées.

Leur premier engin s’appelle Mésange : une fusée de 4,7 mètres de haut, propulsée par un mélange propre (HTP et propane). Elle est partiellement réutilisable et conçue pour tester des technologies innovantes, comme un bouclier thermique également imprimé en 3D.

Son premier lancement est prévu depuis le Centre spatial guyanais, à Kourou, sur un pas de tir dédié aux fusées-sondes. Initialement annoncé pour 2025, il est désormais prévu en 2026. Ce sera le tout premier vol d’Opus Aerospace et potentiellement le premier d’une start-up New Space depuis la Guyane.

À terme, Opus veut surtout démocratiser les vols spatiaux. Au lieu d’attendre des années et de payer des fortunes pour envoyer une expérience ou un capteur en altitude, on pourrait le faire rapidement et à bas coût, avec des méthodes plus écologiques que celles actuellement employées. Une initiative soutenue par le CNES, France 2030 et des investisseurs privés.

Le drone qui ne craint pas la tempête !

Si les drones sont au centre du jeu de l’innovation, il leur reste encore à résoudre certains problèmes liés aux conditions atmosphériques rencontrées lorsqu’ils sont en vol. Mais là aussi, les choses avancent à une vitesse folle. Nous l’avons vu la semaine dernière avec le premier drone pompier insensible à la chaleur. Voilà maintenant venir celui qui résiste aux vents les plus violents : le Tidav T-H3. Développé par la start-up toulousaine éponyme, il s’agit d’un appareil léger (environ 25 kg), de 2 mètres d’envergure, capable d’encaisser des rafales de 100 km/h.

La plupart des drones classiques tremblent, dérivent ou ne décollent même pas quand le vent dépasse 40 à 50 km/h. Celui de Tidav reste stable et garde une position neutre, comme s’il était posé au sol, grâce à une conception innovante brevetée. Il possède une forme d’avion hybride, des moteurs puissants et une autonomie pouvant lui faire parcourir jusqu’à 100 kilomètres. Capable d’emporter jusqu’à 3 kilos de charge (caméras, capteurs, etc.), il décolle et atterrit verticalement et profite du vent pour se stabiliser.

Il ouvre la voie à l’accomplissement de missions, pour le moment totalement inaccessibles à ses concurrents, comme inspecter des éoliennes en pleine mer, surveiller des pipelines, des lignes électriques ou des zones industrielles par mauvais temps. Au lieu d’attendre une fenêtre météo calme ou d’envoyer des hélicoptères chers et polluants, on peut le déployer en un clin d’œil, même lorsqu’une tempête raisonnable survient.

En janvier 2026, Tidav a décroché 4,5 millions d’euros du programme France 2030 pour accélérer le développement et la commercialisation de son drone, particulièrement pour le marché des éoliennes offshore. Des tests ont déjà montré des performances exceptionnelles et une rare résistance à l’eau salée et à la corrosion. Une nouvelle preuve de l’agilité et du foisonnement actuel d’idées apporté par les start-up françaises.

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