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Espagne : terre promise des nouveaux antisémites ?

On les célèbre comme les nouveaux héros pacifistes. La réalité est beaucoup plus sombre : l’Espagne bascule radicalement dans l’antisémitisme. En cause, la « convergence des luttes » entre partis au pouvoir et mouvances islamistes. Et une ingérence étrangère, celle des ayatollahs.

Profanation d’un cimetière juif il y a quelques semaines à Barcelone, tentative d’incendie d’un restaurant casher à Madrid, expulsion du musée d’art national Reina Sofía de trois touristes juives, manifestations contre l’équipe cycliste israélienne sur la « Vuelta », débarquement forcé de jeunes Juifs français à l’aéroport de Valence… Ce ne sont là que quelques exemples des violences que subissent les Juifs en Espagne, et qui ont été multipliées par cinq au cours des trois dernières années !

Des manifestations d’antisémitisme dont la fréquence s’est sensiblement accélérée depuis le 7 octobre 2023, au rythme de la banalisation d’une rhétorique largement véhiculée par les représentants des partis d’extrême gauche, dont la vice-présidente du gouvernement Yolanda Díaz (« La Palestine sera libre de la rivière à la mer »), la ministre de la Jeunesse Sira Rego, la secrétaire générale de Podemos Ione Belarra (comparant, sur X, les actions d’Israël à celles du nazisme), et par le propre président du gouvernement, le socialiste Pedro Sánchez, qui a été l’un des premiers à accuser son homologue israélien de « génocidaire ». Il vient d’ailleurs de rappeler son ambassadeur en Israël, une première pour un pays de l’UE, en réponse à l’interdiction d’entrée sur le territoire de l’État hébreu infligée à Díaz et Rego après leurs propos. Un simple chargé d’affaires sera désormais à la tête de la représentation diplomatique espagnole.

« Ces discours portent effectivement des éléments d’antisémitisme », confirme le sociologue Alejandro Baer. « Mais en réalité, ce sont des questions de politique intérieure qui sont ici en jeu. La question juive en soi, et Israël en particulier, n’est qu’un prétexte ; c’est une instrumentalisation, une manipulation de certains sentiments, qui peuvent être provoqués par les images de la souffrance à Gaza, les images des bombardements en Iran ou au Liban. Mais tout cela ne vise qu’à conforter une mobilisation à usage de politique interne ». Une dynamique dont Pedro Sánchez a grandement besoin : son parti est gangrené par la corruption et les affaires de harcèlement – particulièrement délétères pour un gouvernement qui s’était présenté en champion du féminisme –, sans majorité stable au Parlement, incapable de faire adopter un budget depuis trois ans.

La cause palestinienne, voile pudique des affaires

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Pour tenir politiquement, le leader socialiste a compris tout le crédit qu’il pouvait récupérer auprès de ses alliés de gauche en se posant (en paroles tout au moins) en principal opposant au « trumpisme ». « Son « non à la guerre » est bien sûr une position opportuniste », ajoute Alejandro Baer, « mais il marque aussi une insensibilité totale et un déni de ce que représentent l’Iran et ses mandataires par rapport à l’État d’Israël, ce qui nourrit et renforce le substrat de l’antisémitisme en Espagne ». D’autant que ce discours « infuse » largement au sein d’une société espagnole où 71 % des Espagnols qualifient l’action d’Israël à Gaza de génocide (contre 34 % en France, où les actes antisémites explosent également). Or, pour le sociologue, le lien entre cette rhétorique et la banalisation des actes de violence envers les Juifs ne fait aucun doute.

Les universités, pépinières de l’antisémitisme

Ce narratif ne surgit pas par hasard : il est soigneusement élaboré et cultivé au sein des universités espagnoles avant d’être repris dans les milieux intellectuels et médiatiques, explique le grand reporter et spécialiste de l’Iran Emmanuel Razavi, qui enquête depuis longtemps sur ces sujets : « Les chercheurs qu’on invite sur les plateaux de télévision, présentés comme experts du Moyen-Orient, participent ainsi de cette dialectique pro-palestinienne, soi-disant antisioniste, qui en réalité est un discours antisémite ».

Des universités dont les amphithéâtres sont largement ouverts à des mouvements tels que Samidoun, interdit et considéré comme une entité terroriste en Allemagne, aux États-Unis, en Israël et au Canada. L’organisation, qui a soutenu la « Flottille de la liberté », revendique son attachement au Front populaire de libération de la Palestine. Le mouvement palestinien révolutionnaire Masar Badil impose également sa doctrine antisémite sur les campus espagnols pour y promouvoir la lutte armée et la destruction d’Israël, et revendique ses liens avec les organisations terroristes. De fait, observe Alejandro Baer, « il est pratiquement impossible d’organiser un événement universitaire en Espagne avec une position modérée, comme il est impossible d’inviter un professeur israélien, quelle que soit sa ligne politique, à moins qu’il ne soit ouvertement antisioniste à l’instar d’Ilan Pappé, par exemple ».

Pedro Sánchez dans le « train de Lénine »

C’est d’ailleurs sur les campus espagnols qu’est née la formation politique d’extrême gauche Podemos en 2014, profitant justement de financements iraniens, notamment pour la diffusion des émissions de propagande de son leader Pablo Iglesias (vice-président du gouvernement espagnol en 2020 et 2021) sur HispanTV. Une collaboration conforme à ce que le fondateur de Podemos justifiait alors selon « la théorie du train de Lénine » (convoyé par les Allemands en 1917 pour déstabiliser la Russie) : « Les Iraniens s’intéressent à la diffusion d’un discours de gauche en Amérique latine et en Espagne parce que cela affecte leurs adversaires… et nous en profitons ! Pour moi, celui qui fait de la politique doit assumer et surmonter ses contradictions (…) : les femmes qui travaillent sur HispanTV doivent être voilées. Est-ce que cela me plaît ? Non. Est-ce une raison suffisante pour refuser de travailler pour cette chaîne ? Non ! Car je pense que ce que nous faisons est plus efficace ».

En Espagne, le train de Lénine passe par Téhéran

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Aujourd’hui, le président du gouvernement espagnol adopte à son tour cette stratégie du train de Lénine. À moins qu’il ne la subisse, rétorque Emmanuel Razavi : « Pedro Sánchez a peur ! Il a peur du terrorisme iranien sur le sol espagnol, car cette menace est aujourd’hui extrêmement élevée. Il veut faire en sorte d’éviter des bombes dans des centres commerciaux, dans des stations de métro, parce que c’est le mode opératoire des réseaux qui organisent ces attentats sous le commandement de la force Al-Qods des Gardiens de la révolution, l’unité d’élite en charge des opérations extérieures iraniennes ». Un attentat comme celui qui a été commandité par Téhéran contre l’ancien vice-président du Parlement européen, Alejo Vidal-Quadras, le 9 novembre 2023, en plein cœur de Madrid. Ce dernier, qui a miraculeusement survécu à un coup de feu au visage, était alors considéré comme l’ennemi numéro un du régime des mollahs en Espagne, en raison de son soutien à l’opposition en exil. Depuis lors, selon des sources policières nationales, des dizaines de cellules terroristes ont été démantelées dans le royaume ibérique.

Des listes de Juifs

C’est sur cette peur que prospère l’antisémitisme en Espagne, ainsi que sur l’instrumentalisation de la cause palestinienne, commune à l’extrême gauche et à ses alliés objectifs islamistes. « Ce qu’il faut comprendre, c’est que la cause palestinienne constitue la matrice de la lutte anti-impérialiste globale et offre les infrastructures, armes, réseaux et même la légitimité révolutionnaire », ajoute Emmanuel Razavi. Dans son dernier livre, le grand reporter cite Michel Fayad, qui rapporte les propos de l’ayatollah Khomeini lors de la visite du leader palestinien Yasser Arafat à Téhéran, le 17 février 1979 : « Il n’y a pas de cause palestinienne, c’est une cause islamique ».

L’explosion de l’antisémitisme en Espagne prouve à quel point cet entrisme a réussi. C’est également la preuve de la dangerosité d’une convergence des luttes « révolutionnaires » islamistes, anticolonialistes et anti-impérialistes. Surtout, note Alejandro Baer, dans un pays où « il n’existe pas de culture de la mémoire de l’Holocauste, et où la communauté juive ne représente qu’une très petite partie de la population [entre 40 000 et 50 000 personnes, ndlr], ce qui signifie qu’elle n’a pas la masse critique, ni l’activité ou la force que peuvent avoir d’autres communautés pour répondre aux agressions antisémites ».

« Dans ce contexte, nul ne sait jusqu’où peuvent aller les dérives antisémites », s’inquiète David Benatar, président de la fédération des jeunes Juifs d’Espagne, accusant la mise en ligne récente d’une carte, sur la plateforme GoGoCarto, où étaient identifiées les entreprises et institutions de Barcelone « liées à Israël » : une liste de plus de 150 établissements étiquetés comme participant à « l’économie sioniste », dont des boutiques, des écoles juives, des restaurants casher, des agences immobilières, des cabinets d’avocats juifs, avec les noms exposés comme des cibles… « Pour rendre visible et dénoncer l’impact de leurs investissements sur notre territoire », expliquaient les promoteurs anonymes de cette page baptisée « Barcelonaz » (le lien est désormais inactif après dénonciation). Une « carte de la haine antisémite », se désole David Benatar.

Et l’on ne peut s’empêcher de s’interroger : qu’est-ce qui vient après le fichage et la publication haineuse d’une liste de Juifs ?

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Gouverner sans partage : le privilège des maires français ?

En France, 35 % des voix peuvent suffire pour gouverner une ville sans partage. Une anomalie en Europe, et une porte ouverte au clientélisme.

En France, les élections municipales sont souvent présentées comme le dernier refuge d’une démocratie de proximité. Le maire incarne la République à hauteur d’homme, l’élu accessible, voire « à portée de baffes », celui que l’on croise au marché ou à la sortie de l’école. Cette image est si solidement ancrée qu’on en oublie de se poser la question de la légitimité démocratique de son élection et du fonctionnement des communes.

Car dès que l’on compare la France à ses voisins, une étrangeté apparaît. Dans la plupart des pays européens, les élections municipales fonctionnent selon un principe assez banal : la proportionnelle. Les conseils municipaux reflètent, à peu près fidèlement, la diversité des votes exprimés. Le maire est ensuite élu directement (en Allemagne ou en Pologne, par exemple) ou désigné par cette assemblée pluraliste (en Scandinavie, en Espagne…). L’opposition existe, négocie, bloque parfois, oblige au compromis. La démocratie locale y ressemble à ce qu’on attend d’elle : imparfaite, conflictuelle, mais lisible.

Usine à baronnies ?

La France, elle, a choisi une autre voie. Dans les communes de plus de 1 000 habitants, la liste arrivée en tête obtient automatiquement la moitié des sièges au conseil municipal. Le reste est réparti proportionnellement entre toutes les listes ayant atteint le second tour. Une prime massive, conçue pour garantir la stabilité des exécutifs, qui produit un effet redoutable : 35 % des voix peuvent suffire pour gouverner sans partage pendant six ans. L’opposition est là, certes, mais souvent réduite à un rôle de figurant institutionnel. À noter qu’à partir de cette année, les petites communes n’y échapperont plus. Fini pour elles le scrutin majoritaire plurinominal qui offrait une certaine flexibilité, avec son panachage possible et ses candidatures individuelles, dans un contexte où se présentaient très souvent des listes uniques.

Seuls Paris, Lyon et Marseille conservent un scrutin spécifique, né de la loi PLM de 1982, révisée (et complexifiée) par celle du 21 mai 2025.

Paris-Lyon-Marseille, usines à gaz électorales ?

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Il n’y a que deux pays européens qui recourent à une prime majoritaire : l’Italie et la Grèce. Mais même là, l’idée est de garantir une majorité à une liste arrivée en tête avec un peu moins de 50 % des voix, pas d’obtenir une position hégémonique au conseil municipal. Ainsi, une liste qui arrive en tête avec 45 % des voix récupère 60 % des sièges en Italie ou en Grèce, contre environ 72,5 % en France.

Ceci n’est pas une anomalie technique, mais une préférence politique ancienne : en France, on préfère l’ordre, la continuité, l’efficacité supposée d’un exécutif fort. Mais en retour, nombre de communes se transforment en petites baronnies, où le pouvoir peut se conserver pendant des décennies au moyen de politiques clientélistes dont les victimes n’ont que l’exil comme alternative.

Baroque intercommunalité

Mais l’originalité française ne s’arrête pas au scrutin. Elle se prolonge (et s’aggrave) avec l’intercommunalité. Depuis trente ans, les communes ont transféré l’essentiel de leurs compétences stratégiques à des structures plus vastes : communautés de communes, d’agglomération, métropoles. Ce sont elles qui décident désormais des transports, du développement économique, de l’aménagement du territoire, parfois même de l’eau ou du logement.

Problème : ces structures ne sont pas élues directement. Leurs dirigeants ne font pas campagne. Leur programme n’est jamais soumis aux électeurs. À l’exception de la métropole lyonnaise, ils émergent soit d’un jeu de désignations entre élus municipaux, selon des règles aussi complexes qu’invisibles pour le citoyen, soit, depuis 2014, pour les plus grandes structures, via un fléchage sur les listes en lice dans chaque commune. On vote pour un conseil municipal, et on découvre plus tard qu’une grande partie du pouvoir s’exerce ailleurs, par des responsables qui n’ont pas défendu de projet spécifique au niveau intercommunal.

Ailleurs en Europe, la coopération entre communes existe, bien sûr. Mais elle reste généralement limitée, technique, ou au contraire repose sur des assemblées élues, comme les Landkreise en Allemagne. D’autres pays ont directement des communes de grande taille qui rendent ce niveau inutile. Ainsi, en Suède, il y a seulement 290 communes pour environ 10 millions d’habitants, contre environ 35 000 communes pour 70 millions chez nous. La France, elle, a inventé quelque chose de plus singulier : un niveau de gouvernance à part entière, doté de budgets considérables et de compétences décisives, sans véritables élections.

Ce système produit un double brouillage. D’un côté, des conseils municipaux hégémoniques sur le papier, souvent monocolores, qui écrasent la pluralité politique locale. De l’autre, des intercommunalités décisives, mais politiquement fantomatiques, quasi impossibles à sanctionner dans les urnes. Entre les deux, le citoyen oscille, sans jamais savoir clairement qui décide, ni à qui attribuer une politique réussie ou ratée.

C’est peut-être là que se situe le véritable coût démocratique du modèle français. Non pas dans une absence formelle d’élections, mais dans une dissociation croissante entre le vote et le pouvoir réel. La démocratie locale fonctionne encore, mais de manière oblique, indirecte, amortie. Elle protège la stabilité institutionnelle, au prix d’une responsabilité politique affaiblie.

Une remise en question des traditions démocratiques françaises pour s’éloigner du système majoritaire paraît nécessaire. Mais une telle évolution prendra du temps, et une première étape pourrait être d’appliquer une dose importante de proportionnelle au niveau municipal afin d’habituer le personnel politique aux pratiques de négociation et de coalition. Ensuite, des communes agrandies, ou des intercommunalités élues, ou fusionnées avec les départements, permettraient d’élargir le champ du débat démocratique à cette strate très présente dans notre quotidien.

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L’art délicat de la démocratie par les bombardements

Une intervention militaire étrangère peut-elle apporter la démocratie ? L’expérience semble montrer que ce n’est pas le cas. Pourtant, il existe quelques exceptions. L’Iran peut-il être l’une d’entre elles ?

Renverser les mollahs à Téhéran

Ce n’est peut-être pas, hélas, l’objectif prioritaire de la Maison-Blanche, qui a massé des forces militaires sans équivalent depuis plus de vingt ans et lancé à Téhéran un ultimatum expirant début mars, dont les termes sont clairs : signez un accord acceptable sur le nucléaire, les missiles balistiques et la fin des ingérences régionales, sinon…

Sinon, Washington déclenchera des raids aériens massifs détruisant non seulement les sites nucléaires et balistiques des mollahs, mais aussi (peut-être) son appareil de répression. Ce qui ouvrirait la voie à une nouvelle révolte pouvant emporter, cette fois, la République islamique. Comme un effet collatéral heureux d’une intervention ayant d’autres motivations. Un scénario plausible au risque toutefois de l’inconnu, même si est grand l’enthousiasme à l’idée de voir tomber un régime sanguinaire qui déstabilise le Proche-Orient. Car, au sein de l’opposition, monarchistes, républicains laïcs et ex-marxistes-léninistes se détestent cordialement, même s’ils tentent de se rapprocher depuis peu après plusieurs échecs. Ce qui pose la question : une intervention militaire extérieure peut-elle imposer la démocratie en général, et en Iran en particulier ?

Les raisons des fiascos

« Non, la démocratie n’arrive pas dans les valises des chars et les soutes des bombardiers d’un pays étranger », est la réponse, quasi instinctive, de la plupart des politiques et analystes. Ce qui peut se comprendre. Si la démocratie pouvait se décréter par la volonté des canons de puissances étrangères, la tentation serait grande de multiplier de telles interventions dangereuses entachées d’un paternalisme néocolonial.

En outre, les précédents historiques montrent bien plus d’échecs que de succès, faute de tenir compte de la complexité des dissensions politiques, ethniques et religieuses locales. Ne pas oublier non plus l’effet de ralliement autour du drapeau pouvant désigner l’étranger comme un « ennemi commun ». Même accueillies en sauveurs, les armées étrangères sont rapidement considérées pour ce qu’elles sont : des forces d’occupation. Qui devront partir pour laisser un peuple chercher seul de nouveaux équilibres institutionnels et partisans. Et précisément, après des décennies de dictature sanglante, ledit peuple manque de figures expérimentées, sauf dans les prisons, les cimetières ou en exil. Mais aussi, et surtout, de fondements institutionnels capables de piloter une marche pacifique vers le multipartisme, la liberté d’expression et de la presse.

Quelques contre-exemples

Mais ce dogme mérite d’être questionné. Il existe quelques contre-exemples historiques, à commencer par la première installation de la démocratie dans un grand pays européen, l’Angleterre à l’issue de la Glorieuse Révolution de 1688 ; le renversement du roi Jacques II par le corps expéditionnaire d’un prince batave (et son gendre), Guillaume d’Orange. L’instauration de la monarchie parlementaire y a ouvert la voie à deux siècles de stabilité et d’État de droit ; plus aucune révolution, situation insurrectionnelle, ou guerre civile, n’ont émergé depuis, alors que l’histoire de ce pays en était truffée à l’époque.

Plus récemment, en revanche, la plupart des tentatives ont échoué. Même si viennent à l’esprit quelques transitions réussies après la chute du nazisme en Allemagne, de Mussolini en Italie et de l’impérialisme japonais, en 1945. Des cas toutefois exceptionnels, avec des régimes hyper-criminels de guerre capitulant sans conditions et des pays intégralement occupés. Rien à voir avec ce qui pourrait s’envisager aujourd’hui, où le cahier des charges implicite défini par l’opinion publique occidentale est : peu de morts civils dans le camp d’en face, pratiquement aucun parmi nos militaires et une transition ordonnée. Quitte à oublier ce que disait Mark Twain : « Ceux qui veulent la démocratie sans un peu de désordre sont comme des paysans qui voudraient la pluie pour leurs récoltes mais sans les orages »…

Trois échecs majeurs et une illusion

La stratégie de « regime change » a ainsi connu trois échecs majeurs : en Afghanistan, les talibans renversés en 2001 sont revenus inéluctablement vingt ans plus tard, sans devenir « inclusifs », comme l’espérait avec une infinie naïveté, ou un cynisme consommé, Jean-Yves Le Drian, alors ministre des Affaires étrangères. Les États-Unis avaient mal évalué les complexités des inimitiés entre ethnies dans ce « cimetière des empires ». Leur action pouvait être résumée par la formule du sénateur Charlie Wilson, l’instigateur de l’aide américaine aux adversaires afghans des Soviétiques après leur invasion en 1979 : « On a tout bien fait au début et ensuite on a merdé, comme d’habitude ».

En Irak, après le renversement de Saddam Hussein, Washington a notamment sous-estimé – et surtout méconnu – les antagonismes entre chiites, sunnites et kurdes, conduisant à des arrangements et des rivalités dignes d’un mobile de Calder. Aussi, croire pouvoir tenir un pays de 27 millions d’habitants avec 130 000 soldats était particulièrement naïf. Quant à limoger les officiers sunnites de l’armée pour cause d’adhésion au parti Baas, et mettre ainsi au chômage 20 000 hommes formés à tuer pour qu’ils rejoignent Daech, ce n’était pas l’idée du siècle.

Enfin, après l’élimination de Kadhafi par les armées française et britannique durant le Printemps arabe, la démocratie n’a pas pu prendre racine dans un pays ravagé par 42 ans de terreur et de surveillance, surtout sur fond de pillage des arsenaux du régime.

Et si, il y a quelques semaines, certains ont rêvé que la capture du président vénézuélien, Nicolás Maduro, ouvrirait la voie à la démocratie, il ne faut pas se faire trop d’illusions. Le régime a sauvé sa peau en sacrifiant son numéro un lors d’un raid où il est invraisemblable que ses 32 gardes du corps cubains aient été neutralisés en quelques minutes par un commando américain héliporté et rentrant indemne. Or, leur élimination par une unité aux ordres de la vice-présidente Delcy Rodríguez paraît bien plus probable, signant une collusion avec l’Amérique dont le rétablissement de la démocratie n’était visiblement pas la priorité. Preuve en est la nouvelle tendance des deux pays à s’entendre comme larrons en foire, par la grâce de négociations encore inabouties sur les questions pétrolières.

Les leçons de l’Argentine et de la Serbie

Mais le pire n’est pas toujours sûr. On peut lister l’intervention américaine à Grenade en 1983 contre une dictature marxiste-léniniste, appuyée par quelques pays des Caraïbes, ayant vu la Première ministre de la Dominique, Eugenia Charles, saluer Ronald Reagan en ces termes cavaliers et laudateurs : « Mister President, you have big balls ! ».

Il en est de même du renversement du président gambien, Yahya Jammeh, ayant refusé de reconnaître une défaite électorale en Gambie en 2016 et éjecté de son poste par la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest), menée par le Sénégal. On citera surtout l’Argentine, où la junte militaire totalement discréditée par l’humiliation nationale de la défaite face au Royaume-Uni durant la guerre des Malouines en juin 1982, a jeté l’éponge l’année suivante. Et la Serbie, en octobre 2000, où une révolte populaire majoritairement pacifique a emporté le régime délégitimé de Slobodan Milošević – affaibli par la perte du Kosovo suite à l’intervention de l’OTAN en 1999 –, ne faisant que 2 morts et 65 blessés, après des années de guerres fratricides et meurtrières.

Le point commun à ces opérations réussies ? Tout d’abord, pas de troupes étrangères sur le sol national et des pertes civiles faibles (aucune en Argentine). Les interventions militaires ont discrédité les régimes, mais ce sont les peuples qui ont achevé le travail. Deuxièmement, une situation économique, sociale et des libertés publiques très dégradées, accompagnées d’une inflation galopante, de pénuries critiques, d’une corruption endémique et d’un isolement international ayant rendu le régime très impopulaire. Troisièmement, une société civile relativement robuste, avec des syndicats, des ONG, des mouvements d’opposition tolérés, comme celui des mères de la place de Mai à Buenos Aires, ou Otpor (financé par Washington) à Belgrade, et des institutions étatiques fonctionnelles et pas entièrement peuplées de partisans du régime.

Une expérience préalable de la démocratie constitue aussi un plus, voire un must. Il faut admettre que la plupart des expériences réussies d’établissement de la démocratie par une intervention militaire extérieure ont plutôt été un… rétablissement ! L’Allemagne de 1945 avait connu une expérience d’État de droit robuste au XIXe siècle, quoique sous un régime autoritaire, ainsi qu’une période démocratique, bien que brève, avec la République de Weimar, malgré ses faiblesses originelles. Idem pour le Japon avec la période libérale Taisho entre 1913 et 1926. Grenade et la Zambie entrent aussi dans ce cas de figure. Quant à l’Argentine, elle avait vécu la majorité du temps sous le régime du multipartisme et des élections libres lors du siècle ayant précédé la junte militaire en 1976. La démocratie prend généralement du temps pour s’installer solidement. Rappelons que concernant la France, par exemple, il a fallu huit décennies et une ribambelle de révolutions, de coups d’État et de guerres perdues pour y parvenir.

Cinquième critère : des forces de répression qui n’étaient plus prêtes à « tirer dans le tas », comme résignées et conscientes de l’échec politique du régime qu’elles servaient. Les manifestants serbes ont ainsi pris d’assaut au bulldozer le siège de la télévision publique, puis le Parlement le 5 octobre 2000 sous l’œil placide de la police… voire en profitant de la complicité d’une partie du régime. La plupart des révolutions ont une composante discrète de coup d’État. Et la junte du général Galtieri à Buenos Aires a passé la main sans combattre.

L’Iran cocherait-il ces cases en cas de raids aériens américains ? Les points 1 et 2 certainement, un peu le point 3, considérant l’existence d’une société civile plus robuste qu’on ne pourrait le penser après 47 ans de théocratie, comme le montre le courage des étudiants ayant repris ces derniers jours leurs manifestations. L’Iran ne coche pas vraiment le point 4, malgré des ébauches de tentatives de démocratie jadis, mais sa jeunesse en grande partie éduquée et occidentalisée permet d’espérer. En revanche, pour le point 5, les Gardiens de la révolution et consorts semblent déterminés à ne rien lâcher…

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