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Ville lumière, un bilan très obscur

10 milliards de dette. 11 % de commerces vacants. Une propreté, une sécurité et une attractivité qui posent question. Douze ans après la première élection d’Anne Hidalgo, Paris est-elle encore la plus belle ville du monde ?

Toile de fond iconique aux trames de films comme « Minuit à Paris », « Moulin Rouge », « Inception », « La La Land » et « Ratatouille », la Ville Lumière attire, fascine et fait rêver tout autour du globe. Ce n’est pas un hasard si 38 millions de personnes viennent la visiter chaque année. Alors, à quelques jours du scrutin municipal, tirer le bilan de l’édile sortante n’est pas chose aisée, car il s’agit d’analyser les effets de sa politique sur une ville qui dispose de sa propre force d’attractivité et d’un nom qui se chante dans toutes les langues.

Pourtant, c’est un exercice nécessaire, car Paris n’est pas une ville musée. Plus de 2 millions de personnes y résident et tout autant y travaillent tous les jours. Et leur quotidien ne se résume pas à visiter le Louvre, se prélasser en terrasse à Saint-Michel ou prendre un selfie devant la tour Eiffel. C’est là toute la difficulté d’administrer un symbole comme Paris : éviter que la carte postale des touristes ne devienne un cauchemar pour les résidents.

Élue pour la première fois il y a douze ans à la mairie de Paris après en avoir été la première adjointe, Anne Hidalgo a été réélue en 2020, ce qui a constitué une petite surprise à l’époque, tant l’insatisfaction d’une partie des habitants semblait être importante. D’autant plus qu’elle n’a jamais su gagner son propre arrondissement, le XVe, indéfiniment destiné à la droite.

Un héritage considérable, dilapidé avec méthode

Pour comprendre l’ampleur du gâchis, revenons douze ans en arrière, au moment où Bertrand Delanoë transmet les clés de la ville à Anne Hidalgo. Il lui a légué une ville dynamique, à la dette (bien que non négligeable) maîtrisée, et dont l’attractivité internationale demeurait sans égale. Paris était alors régulièrement classée parmi les trois premières métropoles mondiales dans les grands indices de compétitivité. Le réseau de transports en commun, dense et structurant, constituait l’épine dorsale d’une mobilité urbaine enviée. Le lancement du Vélib’ en 2007 avait fait de Paris la capitale mondiale du vélo en libre-service. L’autopartage avec Autolib’ fonctionnait plus ou moins. Les berges de Seine étaient encore accessibles aux voitures, permettant une circulation fluide sur les axes structurants.

Un héritage à faire fructifier. À l’image du mobilier urbain traditionnel et parfois centenaire mis au rebut, il a été au contraire méthodiquement détricoté par une idéologie faisant primer l’affichage politique sur le pragmatisme opérationnel. Dès les premières années du mandat, une orientation nette s’est dessinée : Paris serait un laboratoire de la transformation écologique et sociale, quitte à bousculer les équilibres en place faisant le sel de la ville. L’ambition n’est pas critiquable en soi. Ce qui l’est, c’est la manière dont elle a été conduite : sans concertation réelle ni évaluation rigoureuse des effets induits de manière ex ante, et surtout sans considération suffisante pour les finances de la collectivité.

Un endettement hors de contrôle

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Gouverner sans partage : le privilège des maires français ?

En France, 35 % des voix peuvent suffire pour gouverner une ville sans partage. Une anomalie en Europe, et une porte ouverte au clientélisme.

En France, les élections municipales sont souvent présentées comme le dernier refuge d’une démocratie de proximité. Le maire incarne la République à hauteur d’homme, l’élu accessible, voire « à portée de baffes », celui que l’on croise au marché ou à la sortie de l’école. Cette image est si solidement ancrée qu’on en oublie de se poser la question de la légitimité démocratique de son élection et du fonctionnement des communes.

Car dès que l’on compare la France à ses voisins, une étrangeté apparaît. Dans la plupart des pays européens, les élections municipales fonctionnent selon un principe assez banal : la proportionnelle. Les conseils municipaux reflètent, à peu près fidèlement, la diversité des votes exprimés. Le maire est ensuite élu directement (en Allemagne ou en Pologne, par exemple) ou désigné par cette assemblée pluraliste (en Scandinavie, en Espagne…). L’opposition existe, négocie, bloque parfois, oblige au compromis. La démocratie locale y ressemble à ce qu’on attend d’elle : imparfaite, conflictuelle, mais lisible.

Usine à baronnies ?

La France, elle, a choisi une autre voie. Dans les communes de plus de 1 000 habitants, la liste arrivée en tête obtient automatiquement la moitié des sièges au conseil municipal. Le reste est réparti proportionnellement entre toutes les listes ayant atteint le second tour. Une prime massive, conçue pour garantir la stabilité des exécutifs, qui produit un effet redoutable : 35 % des voix peuvent suffire pour gouverner sans partage pendant six ans. L’opposition est là, certes, mais souvent réduite à un rôle de figurant institutionnel. À noter qu’à partir de cette année, les petites communes n’y échapperont plus. Fini pour elles le scrutin majoritaire plurinominal qui offrait une certaine flexibilité, avec son panachage possible et ses candidatures individuelles, dans un contexte où se présentaient très souvent des listes uniques.

Seuls Paris, Lyon et Marseille conservent un scrutin spécifique, né de la loi PLM de 1982, révisée (et complexifiée) par celle du 21 mai 2025.

Paris-Lyon-Marseille, usines à gaz électorales ?

J’approfondis

Il n’y a que deux pays européens qui recourent à une prime majoritaire : l’Italie et la Grèce. Mais même là, l’idée est de garantir une majorité à une liste arrivée en tête avec un peu moins de 50 % des voix, pas d’obtenir une position hégémonique au conseil municipal. Ainsi, une liste qui arrive en tête avec 45 % des voix récupère 60 % des sièges en Italie ou en Grèce, contre environ 72,5 % en France.

Ceci n’est pas une anomalie technique, mais une préférence politique ancienne : en France, on préfère l’ordre, la continuité, l’efficacité supposée d’un exécutif fort. Mais en retour, nombre de communes se transforment en petites baronnies, où le pouvoir peut se conserver pendant des décennies au moyen de politiques clientélistes dont les victimes n’ont que l’exil comme alternative.

Baroque intercommunalité

Mais l’originalité française ne s’arrête pas au scrutin. Elle se prolonge (et s’aggrave) avec l’intercommunalité. Depuis trente ans, les communes ont transféré l’essentiel de leurs compétences stratégiques à des structures plus vastes : communautés de communes, d’agglomération, métropoles. Ce sont elles qui décident désormais des transports, du développement économique, de l’aménagement du territoire, parfois même de l’eau ou du logement.

Problème : ces structures ne sont pas élues directement. Leurs dirigeants ne font pas campagne. Leur programme n’est jamais soumis aux électeurs. À l’exception de la métropole lyonnaise, ils émergent soit d’un jeu de désignations entre élus municipaux, selon des règles aussi complexes qu’invisibles pour le citoyen, soit, depuis 2014, pour les plus grandes structures, via un fléchage sur les listes en lice dans chaque commune. On vote pour un conseil municipal, et on découvre plus tard qu’une grande partie du pouvoir s’exerce ailleurs, par des responsables qui n’ont pas défendu de projet spécifique au niveau intercommunal.

Ailleurs en Europe, la coopération entre communes existe, bien sûr. Mais elle reste généralement limitée, technique, ou au contraire repose sur des assemblées élues, comme les Landkreise en Allemagne. D’autres pays ont directement des communes de grande taille qui rendent ce niveau inutile. Ainsi, en Suède, il y a seulement 290 communes pour environ 10 millions d’habitants, contre environ 35 000 communes pour 70 millions chez nous. La France, elle, a inventé quelque chose de plus singulier : un niveau de gouvernance à part entière, doté de budgets considérables et de compétences décisives, sans véritables élections.

Ce système produit un double brouillage. D’un côté, des conseils municipaux hégémoniques sur le papier, souvent monocolores, qui écrasent la pluralité politique locale. De l’autre, des intercommunalités décisives, mais politiquement fantomatiques, quasi impossibles à sanctionner dans les urnes. Entre les deux, le citoyen oscille, sans jamais savoir clairement qui décide, ni à qui attribuer une politique réussie ou ratée.

C’est peut-être là que se situe le véritable coût démocratique du modèle français. Non pas dans une absence formelle d’élections, mais dans une dissociation croissante entre le vote et le pouvoir réel. La démocratie locale fonctionne encore, mais de manière oblique, indirecte, amortie. Elle protège la stabilité institutionnelle, au prix d’une responsabilité politique affaiblie.

Une remise en question des traditions démocratiques françaises pour s’éloigner du système majoritaire paraît nécessaire. Mais une telle évolution prendra du temps, et une première étape pourrait être d’appliquer une dose importante de proportionnelle au niveau municipal afin d’habituer le personnel politique aux pratiques de négociation et de coalition. Ensuite, des communes agrandies, ou des intercommunalités élues, ou fusionnées avec les départements, permettraient d’élargir le champ du débat démocratique à cette strate très présente dans notre quotidien.

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Portrait de ville : Nantes, la désenchantée

Longtemps, j’ai caracolé en tête des classements des villes où il fait bon vivre. « Tu es la plus belle, la plus verte et la plus attractive », me disaient labels et palmarès. Aujourd’hui, à me regarder de plus près dans le miroir des indicateurs publics, le reflet s’assombrit.

Je suis cette ville que le peuple gaulois des Namnètes fonda vers le Ier siècle avant notre ère. Cette ancienne cité industrielle meurtrie par la fermeture de ses chantiers navals, qui a su opérer une mue spectaculaire. Cette ville que tout le monde voulait habiter et qui compte aujourd’hui environ 330 000 personnes.

Me voilà, comme les autres communes françaises, devant passer le test des élections municipales (15 et 22 mars). Elles verront ma maire sortante, favorite du scrutin, la socialiste Johanna Rolland, briguer un troisième mandat, à la tête d’une liste d’union de la gauche, hors LFI. Elle sera confrontée à Foulques Chombart de Lauwe, candidat de la droite et du centre soutenu par LR, Horizons, Renaissance et Modem, mais aussi à l’insoumis William Aucant, à Jean-Claude Hulot pour le Rassemblement national, à Margot Medkour, se présentant sous les couleurs de Nantes populaire (extrême gauche), et au centriste Mounir Belhamiti.

Niveau indicateurs économiques, ma croissance reste flatteuse, affichant +1,1 % par an sur les 10 dernières années, quatre fois plus que la moyenne nationale. Chaque semaine, je vois arriver près de 80 nouveaux venus.

Ce dynamisme tient à la jeunesse que j’aimante (âge médian : 33 ans), à mon pôle universitaire et à un marché tertiaire attractif. Mais si j’attire, je ne retiens plus forcément. Une partie significative des familles et des seniors s’éloigne vers la seconde couronne métropolitaine ou les départements voisins, chassée par le coût du logement.

Très cher logement

Car ici comme ailleurs, le logement est devenu un nœud gordien. Mon parc social est saturé. Seules 19 % des demandes aboutissent, et à peine 12 % pour les ménages dont les revenus sont inférieurs à 500 euros par mois. Cette tension résulte d’un effet ciseau désormais bien établi : une baisse durable de la production de logements sociaux, conjuguée à une flambée des prix de l’immobilier ancien, qui ont progressé quatre fois plus vite que les revenus en vingt ans.

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Le bilan gris des verts à Strasbourg

En 2020, la nouvelle maire écologiste de Strasbourg héritait d’une des villes les plus vertes de France. Immédiatement, elle décrétait « l’état d’urgence climatique ». Six ans plus tard, quel est son bilan ?

L’accession de Jeanne Barseghian à la mairie de Strasbourg, première écologiste à occuper cette fonction, a créé la surprise générale. Issue de la vague verte ayant déferlé sur le pays au sortir du premier confinement, elle avait profité, à l’instar de ses coreligionnaires, d’une faible participation électorale à une époque rythmée par le port du masque et le remplissage d’auto-attestations. Elle n’avait eu besoin d’engranger que 21 592 voix sur les 143 638 inscrits (soit 15 % des suffrages totaux) pour se faire élire avec 41 %. Fort heureusement, l’élection de mars 2026 devrait (sauf très mauvaise surprise de dernière minute) se tenir dans des conditions normales. L’édile sortante ne pouvant plus compter sur l’effet de surprise ou les contraintes sanitaires pour espérer conserver son siège, elle devra utiliser son bilan pour persuader une majorité de Strasbourgeois. Et malheureusement pour elle, celui-ci est plus que contrasté.

Un héritage en or massif

Rappelons en premier lieu, à sa décharge, qu’elle fut élue dans une période complexe, réduisant les capacités budgétaires et s’inscrivant dans un environnement global plutôt morose.

Rappelons également qu’elle a hérité d’une ville très bien gérée et jouissant d’une forte attractivité, fruit de l’excellent travail des trois derniers maires. Elle bénéficiait donc, à l’inverse de certains de ses collègues, d’une situation budgétaire, écologique et sociale plus qu’enviable.

Il est également nécessaire de garder à l’esprit qu’un mandat s’inscrit dans une dynamique de long terme. Cela évite de s’attribuer les mérites d’autrui, comme Jeanne Barseghian avait pu le faire en affirmant avoir fait baisser la pollution de 40 % en 3 ans. Dommage qu’elle n’ait pas fait la promotion du moteur de cette réussite, à savoir un réseau de transports urbains dense, décarboné et basé sur l’intermodalité, dont le développement a commencé en 1998 sous le mandat de Catherine Trautmann (qui se représente elle aussi sous l’étiquette du Parti socialiste lors de ce scrutin) et qui a été prolongé par Fabienne Keller (Horizons) et Roland Ries (Parti socialiste). Les Strasbourgeois jouissent ainsi d’un réseau solide de tramways, composé de sept lignes reliant une centaine de stations, et venant de bénéficier, à la fin 2025, d’une extension vers l’ouest (notamment vers la magnifique commune d’Eckbolsheim), un projet prévu de longue date. Strasbourg avait ainsi réduit intelligemment la place de la voiture dans son centre, en construisant pendant vingt ans des parkings-relais entourant la ville, permettant de déposer son véhicule et de se déplacer de manière illimitée sur le réseau pour seulement 4,2 € par jour. La volonté affichée de la maire sortante de créer des ZFE au sein de la ville était donc vaine, tout ayant déjà été entrepris pendant deux décennies pour réduire au maximum ces émissions.

La ville était depuis longtemps tournée vers l’usage du vélo — au point d’être considérée comme la capitale française du deux-roues — grâce à une politique pragmatique menée dans la durée, sans dogmatisme, à la différence d’autres grandes villes. Elle bénéficiait aussi d’un réseau de chauffage urbain performant et peu carboné, développé par les équipes précédentes. Dans ce contexte, la proclamation de « l’état d’urgence climatique » lors de l’intronisation de Jeanne Barseghian apparaît en décalage, tant avec la situation existante qu’avec les résultats obtenus par la suite.

Car sur le plan écologique, le bilan de la majorité sortante ne repose principalement que sur trois actions : la création du Ring vélo autour de la Grande Île (lancé en 2022 et achevé en décembre 2025), la rénovation énergétique de bâtiments municipaux, et le Plan Canopée, qui a permis la plantation de plus de 5 500 arbres et la végétalisation de 100 000 m².

Les Verts ont mis les finances dans le rouge

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À Paris, en 2026, Haussmann serait éconduit

Une offre locative divisée par quatre en seulement trois ans. Pour les classes moyennes et populaires, la capitale est désormais inaccessible. En figeant le présent, la sur-réglementation a rendu tout projet de transformation impossible… au seul bénéfice de quelques privilégiés.

À Paris, l’offre de logement locatif s’est effondrée de 74 % entre 2021 et 2024, créant une catastrophe sans précédent : un studio parisien reçoit désormais en moyenne 832 demandes de location. La France a mis en chantier seulement 272 000 logements en 2025, record historiquement bas, tandis que les mises en chantier ont chuté de 59 500 à 40 800 entre 2022 et 2025 en Île-de-France. L’encadrement des loyers, les interdictions liées au DPE et, désormais, le Plan Local d’Urbanisme Bioclimatique, voté en novembre 2024, forment une tenaille réglementaire qui achève de paralyser le marché. Le plus stupéfiant reste l’ivresse bureaucratique qui accompagne ce désastre : alors que les mises en chantier s’effondrent à des records historiquement bas, les édiles se félicitent bruyamment de la « vertu » de leurs décrets.

Cette cécité n’est d’ailleurs plus une exclusivité parisienne, elle devient une pathologie des métropoles françaises. De Montpellier, où Michaël Delafosse s’obstine dans l’encadrement des loyers, à Nantes, où les élus se gargarisent de nouveaux règlements restrictifs, une même idéologie malthusienne semble avoir saisi les mairies. Sous les atours d’une certaine vision de l’écologie, la Ville de Paris a signé l’arrêt de mort de l’offre immobilière privée. Ce PLU érige un corset normatif qui, sous prétexte de mixité sociale et de résilience climatique, organise méthodiquement la rareté et l’exclusion.

Soviétisation ou passéisme : les errements des politiques du logement

J’approfondis

L’asphyxie par les quotas de logements sociaux

Le péché originel de ce PLU réside dans son mépris des mécanismes de l’offre. Pour faire chuter les prix dans une métropole en tension extrême, la solution est connue : construire massivement, haut et dense. Or le règlement actuel envisage une toute autre stratégie. Dès qu’une opération dépasse 500 m², elle doit désormais sacrifier entre 30 et 50 % de sa surface au logement social. Pour un investisseur, la rentabilité s’évapore instantanément.

Le plus redoutable reste le « pastillage » : plus de 800 adresses sont désormais ciblées par la Ville, qui peut y exiger jusqu’à 100 % de logement social. C’est une forme de nationalisation larvée : certains immeubles ont vu leur valeur chuter de 80 % du jour au lendemain. Le propriétaire perd la maîtrise de son bien, prisonnier d’une Mairie dont la dette explose et qui ne pourra jamais racheter ces biens au prix du marché.

L’urbanisme du vide

Le PLU bioclimatique ne bannit pas la densité par un décret brutal : il la rend techniquement toxique et économiquement suicidaire. Son arme la plus efficace est un acronyme administratif, le SELC (Espace Libre de Construction). Sous prétexte de laisser respirer le sol, la Mairie impose des quotas de vide qui explosent dès qu’une opération devient d’envergure.

Dès que l’on travaille sur une parcelle de plus de 3 500 m², le règlement exige de réserver entre 55 % et 60 % de la surface au vide. C’est un plafond mécanique qui transforme les gisements de logements en « gisements de sol nu ». Le paradoxe est tragique : Paris possède d’immenses emprises publiques — les grands hôpitaux (Pitié-Salpêtrière, Lariboisière), les campus de Jussieu, les casernes ou les faisceaux ferroviaires de la SNCF — qui sont les seuls lieux où l’on pourrait construire vite et fort sans léser le voisinage. Pour les hôpitaux, précisons l’enjeu : il ne s’agit pas ici de raser ces institutions mais d’en optimiser l’espace, d’en exploiter les délaissés fonciers et d’y densifier le bâti là où la place le permet. En soumettant ces sites stratégiques à la logique du « grand terrain = grand parc obligatoire », la Ville verrouille ses derniers réservoirs de croissance.

Pour mesurer l’ampleur du désastre, il faut oser une uchronie. Si le baron Haussmann se présentait aujourd’hui à l’Hôtel de Ville avec ses plans sous le bras, il serait éconduit comme un vulgaire « bétonneur ». L’ADN de Paris, cet îlot périmétral dense aux cours intérieures optimisées qui occupe traditionnellement les deux tiers du sol, est désormais illégal.

En exigeant de laisser la moitié de chaque terrain vide, en élévation comme en sous-sol, ce règlement brise net la morphologie de la « ville-bloc » pour lui substituer un urbanisme de la fragmentation. Si ces règles avaient régi le XIXe siècle : près d’un îlot parisien sur deux n’aurait jamais obtenu son permis de construire. Et l’offre de logements aurait été amputée d’un tiers sur les emprises massives qui font la grandeur de la capitale.

Paris ne serait pas cette métropole vibrante que le monde nous envie, mais une collection de bâtiments isolés émergeant de zones de « pleine terre » imposées. En sanctuarisant le vide au nom d’un idéal contemplatif, la Mairie administre la rareté. Si ces règles avaient existé en 1850, Haussmann n’aurait été qu’un paysagiste de banlieue, et Paris, un grand village étouffé sous ses propres jardinets.

Le sabotage par la complexité

Chaque mètre carré devient un véritable casse-tête d’ingénieur. Végétaliser les toits ? L’obligation impose un tel poids de terre qu’il faut renforcer toute la structure du bâtiment, pour un coût prohibitif. Planter des arbres ? Les distances imposées par rapport aux façades se transforment en interdictions de construire déguisées.

Additionnées, ces exigences techniques, paysagères et morphologiques créent une barrière à l’entrée froide et simple : la petite et moyenne propriété n’a ni la surface financière ni la capacité juridique pour absorber ce degré d’incertitude, d’itérations et d’aléas. Seuls les opérateurs capables de porter des années d’études, de négociations et de surcoûts — et donc de sortir du produit très haut de gamme — survivent.

On n’est plus dans l’urbanisme mais dans un cahier des charges punitif. L’écologie réglementaire produit ce paradoxe cruel : on optimise des opérations qui ne verront jamais le jour.

L’écologie à l’envers

L’ironie est mordante : ce plan trahit les principes mêmes de l’écologie rationnelle. Le levier le plus puissant de la décarbonation est la densité. Un Parisien qui marche ou prend le métro pollue bien moins qu’une famille exilée en deuxième couronne, dépendante de la voiture. Le mécanisme des « espaces à libérer » (EAL) est, à cet égard, éloquent : il condamne toute extension sur des emprises existantes, actant leur démolition future pour « verdir » le sol.

Pour le climat et la prospérité, vive la densité urbaine !

J’approfondis


En verrouillant les emprises publiques, les dents creuses et en empêchant les surélévations, la Mairie encourage mécaniquement la bétonisation des terres agricoles à 50 kilomètres de là. Sous un vernis de chlorophylle, c’est un égoïsme municipal antisocial qui s’exerce.

En administrant ainsi la rareté, la Mairie fracture Paris en 2 mondes : d’un côté, les bénéficiaires d’un logement social captif ; de l’autre, les détenteurs de fortunes capables de s’offrir le très rare résiduel privé.

Un véritable plan bioclimatique libéral embrasserait une tout autre philosophie : il simplifierait drastiquement les 271 pages de ce règlement, libérerait le potentiel des immenses emprises publiques et substituerait aux quotas confiscatoires des incitations à bâtir dense afin de faire baisser naturellement les prix. Pour restaurer le pouvoir d’achat immobilier et soigner le climat, le remède est connu : il faut des grues, de la densité et de la liberté. Sans un revirement radical, Paris ne sera bientôt plus qu’un décor végétalisé pour une ville qui a cessé de battre, un musée de la bonne conscience pétrifié dans son malthusianisme vert.

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