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Laissons la science éclairer, pas la peur gouverner

Depuis des mois, la question de la réintroduction de l’acétamipride affole le débat public. Elle est à nouveau soumise au vote des parlementaires. Et, une fois de plus, l’instrumentalisation militante prend le pas sur la raison et tourne le dos aux principes des Lumières.

Il est grand temps de revenir au temps des Lumières.

Non par nostalgie d’un âge d’or qui n’a jamais existé, ni par idéalisation naïve d’un progrès qui résoudrait tout, mais pour retrouver ce qui constituait l’exigence première de ceux qui décidèrent de lutter contre l’obscurantisme, les dogmes, les superstitions et l’arbitraire de l’autorité : soumettre nos croyances, nos intuitions et nos peurs à l’épreuve de la raison, des faits et de la contradiction.

Force est de constater qu’aujourd’hui, alors même que nous n’avons jamais disposé d’autant de connaissances ni d’outils pour comprendre le monde, le débat public emprunte trop souvent le chemin inverse. L’émotion y tient lieu de preuve, l’indignation de démonstration, la répétition d’un récit militant ou politicien de vérité établie. Un chiffre sorti de son contexte, une trace détectée, une association statistique ou un risque simplement imaginable suffisent parfois à imposer une conclusion et à réclamer une décision politique avec véhémence, voire violence.

Le doute, pourtant consubstantiel à la démarche scientifique, est alors soit présenté comme une faiblesse, soit détourné pour prétendre que toutes les opinions se valent. Or la science ne consiste ni à affirmer que l’on sait tout, ni à renoncer à distinguer le vrai du faux. Elle consiste à rechercher patiemment ce qui résiste à l’examen des faits, à mesurer l’incertitude et à accepter de corriger ses conclusions lorsque les preuves l’exigent.

Cette distinction est essentielle lorsqu’il s’agit d’éclairer les politiques publiques. La science ne décide pas à la place des citoyens ou des élus. Elle doit en revanche préciser ce que nous savons, ce que nous ignorons, la solidité des preuves, l’ampleur des effets et les conséquences prévisibles de nos choix. Les scientifiques doivent participer au débat de l’agora, mais les considérations politiques ne devraient jamais guider son prisme analytique en amenant à une présentation des résultats biaisée et incomplète. À défaut, la politique publique ne repose plus sur la connaissance, mais sur la peur, l’émotion ou l’idéologie et donc, in fine, sur de la désinformation.

L’épidémiologie des cancers diagnostiqués avant 50 ans en offre un premier exemple. Avec mon confrère le Pr Jacques Robert, nous avons été interpellés par la manière dont les chiffres du nombre de cancers dans le monde pouvaient être déformés dans certains articles grand public puis repris à des fins politiques ou militantes par certains peu scrupuleux à jouer avec les peurs. Ainsi le chiffre de 80 % d’augmentation du nombre de cas dans le monde en 30 ans chez les moins de 50 ans a été repris et amplifié, rapidement présenté comme un doublement et donc une « explosion », « une épidémie » voire un « tsunami » de cancers. Ce chiffre était juste et publié, mais en reprenant l’évolution du nombre d’habitants dans le monde, du vieillissement de la population, on obtenait en fait une augmentation de l’ordre de 30 % des cas par rapport au nombre de cas attendus. Plus complexe encore, cette augmentation ne pouvait pas s’étendre sans analyse complémentaire à la France compte tenu des disparités mondiales, notamment par exemple en termes de proportion des moins de 50 ans très disparate ou encore de facteurs de risque évitables (par exemple hépatite virale et cancers du foie) très dépendants des politiques vaccinales selon les pays étudiés.

Nous avons donc mené une étude originale que nous avons voulu réserver en exclusivité à la revue Science et Pseudo-Sciences de juillet 2026 afin d’en faire profiter très rapidement et largement le grand public, publication très complémentaire du dernier rapport de l’épidémiologie des cancers en France récemment publié par l’Institut national du cancer (INCa).

Environ 430 000 cancers sont diagnostiqués chaque année en France et près de 90 % surviennent toujours après 50 ans. Les cancers diagnostiqués entre 20 et 49 ans représentent approximativement 40 000 cas par an, soit moins d’un cancer sur dix, et leur poids dans l’ensemble du fardeau du cancer n’a que peu changé, voire a diminué en 30 ans : ils représentaient 15 % de l’ensemble des cancers en 1990 contre 9,3 % en 2023. Conséquence directe du fait que le nombre des plus de 50 ans a augmenté de 75 % en France depuis 1990, passant de 16 à 28 millions d’habitants. Loin de « l’épidémie » annoncée par certains, le cancer demeure, avant tout, une maladie liée à l’âge et au hasard au gré de mutations clés survenant au cours de la vie.

Notre analyse a permis malgré tout de mettre en évidence une réalité encore non rapportée : les évolutions de l’incidence des cancers chez les moins de 50 ans diffèrent radicalement selon le sexe. Entre 1990 et 2023, le nombre annuel de cancers chez les hommes de 20 à 49 ans est resté globalement stable, passant d’environ 13 500 à 13 200 cas. Chez les femmes, il est passé d’environ 16 700 à 25 300 cas, soit une augmentation de plus de 50 %, cohérente avec les taux d’incidence standardisés passés de 103 cas pour 100 000 habitants en 1990 à 106 en 2023 chez l’homme, et de 127 pour 100 000 en 1990 à 198 en 2023 chez la femme.

La dynamique observée avant 50 ans est donc essentiellement féminine. Elle est portée pour une large part par quelques localisations, notamment le cancer du sein, qui représente à lui seul près de la moitié des cancers féminins avant 50 ans, mais aussi par l’évolution du cancer du côlon (environ 7 % de la hausse) ou du poumon (environ 6 % de la hausse) chez les femmes et par certains diagnostics plus précoces. Chez l’homme, il y a eu des hausses (cancers du côlon également), mais aussi des baisses (cancers du poumon, grâce à la baisse du tabagisme chez les jeunes dans les années 90) qui globalement ont équilibré les comptes.

Cette réalité complexe ne plaide donc pas pour l’existence d’une cause unique et cachée, d’un « facteur X » qui résoudrait tout. Elle évoque plutôt l’addition de phénomènes déjà en partie identifiables : effets de cohorte liés au tabagisme féminin, évolutions hormonales et reproductives, recul de l’âge de la première grossesse, réduction du nombre d’enfants, augmentation du surpoids, modifications des modes de vie, amélioration de l’imagerie et diagnostics réalisés plus précocement.

Il reste indispensable de poursuivre la recherche et de surveiller cette population. Il faut identifier les sous-groupes dans lesquels l’incidence augmente réellement, comprendre les causes évitables et adapter les stratégies de prévention. Mais cibler les adultes jeunes ne nécessite pas d’inventer une épidémie générale ni un facteur environnemental unique. L’inquiétude peut être légitime sans que l’exagération le soit.

Le débat sur les pesticides obéit souvent aux mêmes mécanismes.

Nos moyens analytiques permettent aujourd’hui de détecter des quantités extraordinairement faibles de substances : quelques nanogrammes dans l’eau de pluie, des traces dans le liquide céphalorachidien d’enfants, dans le sperme, le miel ou une pâte à tartiner. Ces résultats sont ensuite présentés comme la démonstration d’une contamination générale et d’un danger sanitaire imminent.

Mais détecter n’est pas démontrer une toxicité. Et identifier le danger potentiel d’une molécule ne suffit pas à quantifier le risque réel. Tout dépend de la dose, de la durée, de la voie d’exposition et des concentrations susceptibles d’atteindre un organe. Présenter une concentration en nanogrammes sans la comparer à la dose journalière admissible, aux niveaux d’exposition habituels, aux doses sans effet observé ou aux doses toxiques utilisées chez l’animal revient à retirer au chiffre toute signification sanitaire.

Ainsi, une étude pilote suisse a été largement mobilisée lors des mobilisations anti-loi Duplomb pour affirmer que l’acétamipride « baignait dans le cerveau des enfants ». Elle portait pourtant sur seulement quatorze enfants âgés de 3 à 18 ans, tous hospitalisés pour une leucémie ou un lymphome, sans groupe témoin composé d’enfants en bonne santé. Le principal composé retrouvé n’était pas l’acétamipride lui-même, mais son métabolite, la N-desméthyl-acétamipride, détectée dans 93 % des échantillons de liquide céphalorachidien. La concentration médiane mesurée était de 0,0123 nanogramme par millilitre, soit environ une molécule de ce métabolite pour 1 000 milliards de molécules d’eau. Rapportée à la totalité du liquide céphalorachidien d’un enfant, elle correspondrait à seulement un à deux nanogrammes de substance, sous réserve que cette concentration soit homogène dans tout le compartiment.

Pour restituer l’ordre de grandeur, des études ont mesuré dans le liquide céphalorachidien des concentrations de nicotine comprises entre 6 et 215 nanogrammes par millilitre, soit environ 500 à 17 500 fois davantage. Pour la cotinine, principal métabolite de la nicotine, les concentrations rapportées atteignent 3,5 à 30,4 nanogrammes par millilitre chez des personnes non-fumeuses exposées au tabagisme passif, soit environ 300 à 2 500 fois la concentration médiane de N-desméthyl-acétamipride observée dans cette petite étude. Chez les fumeurs, elles peuvent être plusieurs milliers, voire plusieurs dizaines de milliers de fois supérieures.

Cette confusion entre présence, danger et risque permet toutes les instrumentalisations. Le cancer, parce qu’il effraie et touche presque toutes les familles, devient alors un outil rhétorique extrêmement puissant. Il suffit d’associer le nom d’une molécule au mot « cancer » pour donner à une hypothèse fragile l’apparence d’une urgence sanitaire.

C’est dans ce contexte que certains souhaitent étendre ou constitutionnaliser un principe de précaution sanitaire toujours plus large. L’intention peut sembler louable et raisonnable. Pourtant, un principe de précaution privé d’analyse des ordres de grandeur, du niveau de preuve, des bénéfices attendus et des conséquences alternatives devient rapidement l’inverse de la rationalité des Lumières.

Il ne s’agit plus alors de précaution, mais d’un principe de peur.

Une innovation, une technologie, une molécule ou une politique pourraient être rejetées dès lors qu’un risque hypothétique ne peut être totalement exclu. Or le risque zéro n’existe pas. Refuser une décision comporte également des risques : pertes agricoles, augmentation des importations, recours à d’autres substances parfois moins évaluées, renoncement technologique, aggravation des inégalités ou détournement de ressources publiques au détriment de risques beaucoup plus importants.

Le principe de précaution ne doit pas devenir un principe d’inaction. Il ne doit pas davantage servir d’instrument juridique permettant à celui qui suscite le plus de peur d’imposer ses croyances à l’ensemble de la collectivité. Un tel système serait non seulement scientifiquement irrationnel, mais démocratiquement dangereux.

Une démocratie éclairée doit donc réapprendre à hiérarchiser les risques. Cela ne signifie pas nier les risques faibles, mais les replacer à leur juste niveau. Cela signifie distinguer une hypothèse d’une preuve, une association d’une causalité, une trace d’une dose toxique, un danger théorique d’un risque réel.

Revenir aux Lumières, c’est accepter que la réalité résiste parfois à nos préférences politiques. C’est reconnaître que la science est révisable sans être relative, incertaine sans être impuissante. C’est demander aux chercheurs d’exposer leurs incertitudes, aux journalistes de restituer les ordres de grandeur et aux responsables politiques de ne pas transformer chaque signal en arme émotionnelle.

La démocratie ne demande pas à la science de gouverner. Elle lui demande d’éclairer.

Encore faut-il accepter la lumière à tous les étages, y compris lorsqu’elle dérange nos croyances.

Par Benjamin Sire

Une réintroduction de l’acétamipride ? Pas vraiment…

Nous y revoilà ! Après avoir été retoquée par le Conseil constitutionnel dans le cadre de son examen de la loi Duplomb, l’été dernier, la réintroduction de l’acétamipride a été votée par les députés, hier soir, avant de passer devant le Sénat aujourd’hui.

Mais le texte adopté diffère largement du précédent et s’inscrit dans le projet de loi d’urgence agricole qui était l’objet global du scrutin. Il reprend les compromis nés de la commission mixte paritaire qui s’est réunie le 16 juillet.

Ce que la commission mixte paritaire a changé

Censuré le 7 août 2025, l’article 2 de la loi Duplomb ouvrait une large dérogation en faveur de la réintroduction du néonicotinoïde interdit en 2018. Un décret pouvait, à titre exceptionnel et pour faire face à une menace grave compromettant la production agricole, autoriser son emploi dès lors qu’aucune alternative satisfaisante n’existait et qu’un plan de recherche était engagé. Aucune filière n’était nommée, aucune durée n’était fixée, aucun mode d’application n’était exclu. Un conseil de surveillance rendait un avis au terme de trois ans, puis chaque année, sur le maintien des conditions.

C’est précisément sur ces trois aspects que le Conseil constitutionnel a fondé sa censure. Il relève que la dérogation vaut pour toutes les filières agricoles sans que le législateur ait identifié celles où pèse une menace particulière, qu’elle n’est accordée pour aucune période déterminée, et qu’elle couvre tous les types de traitement, y compris la pulvérisation, qui présente des risques plus élevés de dispersion. Pour se justifier, le Conseil a notamment brandi l’article 1er de la Charte de l’environnement.

La version issue de la commission mixte paritaire du 16 juillet 2026, inscrite à l’article 2 quater du projet de loi d’urgence agricole, répond à ces trois griefs. La filière est nommée : l’acétamipride ne pourra être employé que pour les noisettes, pour une durée de trois ans. La dérogation n’est plus délivrée par décret sur avis d’un conseil de surveillance créé pour l’occasion, mais par le ministère de l’Agriculture après avis de l’Anses, saisie au cas par cas. Le flupyradifurone, l’autre substance visée, est réservé à l’enrobage des semences de betterave et à la pulvérisation sur les pommes et les cerises.

Le compromis a été adopté par huit voix contre quatre, celles de la gauche, et deux abstentions du camp présidentiel. Ses promoteurs y voient une architecture désormais constitutionnelle, même si elle reste contestée.

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Acétamipride : la peur doit-elle faire la loi ?

L’acétamipride ? Un pesticide que toute l’Europe autorise, sauf la France, où son interdiction fragilise plusieurs filières agricoles. Pourtant, certains brandissent de terribles menaces sanitaires, études à l’appui. Mais concluent-elles vraiment ce qu’on leur fait dire ?

Imaginez que pour soigner un simple début de rhume, votre médecin vous interdise le paracétamol sous prétexte qu’une surdose peut détruire le foie, et vous ordonne à la place de prendre dix bains glacés par jour en priant pour que le soleil brille. C’est absurde. Pourtant, c’est exactement ce type de médecine médiévale que certains tentent d’imposer à notre agriculture. Une tribune en ligne, qui s’oppose avec fracas au retour de l’acétamipride et de la flupyradifurone dans nos champs sous couvert d’une urgence agricole, agite le chiffon rouge de l’apocalypse écologique quelques jours avant la rediscussion au Sénat de leur réintroduction encadrée. Mais lorsque l’on gratte le vernis de cette pétition alarmiste pour analyser ses sources, l’échafaudage s’effondre. Derrière les grands mots se cache une manipulation scientifique qui menace directement notre souveraineté alimentaire, sans pour autant sauver un seul brin d’herbe. Et tout ceci est d’autant plus inquiétant que des sociétés savantes, des chercheurs et des médecins en sont signataires. Aveuglement collectif ou véritables lanceurs d’alerte ?

Le mirage des alternatives magiques

L’argument phare de cette tribune tient en une promesse séduisante, celle selon laquelle nous n’aurions pas besoin de ces molécules car il existerait une panoplie d’alternatives prêtes à l’emploi, totalement inoffensives et d’une efficacité redoutable. C’est une belle histoire, mais elle ne résiste pas à l’épreuve des faits.

Une étude de référence menée par l’INRA et l’ANSES montre que la réalité du terrain est infiniment plus complexe. Les chercheurs y révèlent que pour remplacer à court terme ces substances de manière immédiate, quatre-vingt-neuf pour cent des solutions viables sont en réalité d’autres insecticides chimiques, principalement de la famille des pyréthrinoïdes. Or, les scientifiques écrivent noir sur blanc « En revanche, il n’a pas été possible d’identifier des substances ou familles de substances chimiques qui présenteraient de façon globale un profil de risque moins défavorable que les néonicotinoïdes. » Ils possèdent leur propre toxicité, notamment pour les milieux aquatiques, et favorisent l’apparition rapide de résistances chez les ravageurs.

Quant aux méthodes non chimiques, comme les prédateurs naturels ou les micro-organismes, elles ne garantissent pas à elles seules de maintenir les rendements comparés aux autres pays européens par exemple qui eux autorisent tous l’usage encadré de l’acétamipride par exemple. Très dépendantes des caprices de la météo, elles laissent les agriculteurs désarmés en cas d’attaque massive. Vouloir interdire les traitements ciblés sans solution robuste revient simplement à condamner nos récoltes au hasard climatique.

La science dévoyée et le mirage des doses infinitésimales

Pour frapper les esprits et faire frémir le consommateur et le législateur, la tribune n’hésite pas à brandir des risques majeurs pour la santé humaine, s’appuyant sur des études de biomonitoring qui montreraient une imprégnation généralisée de la population. Ce que les auteurs de la tribune évitent bien de préciser, c’est l’origine géographique, le contexte et surtout les doses réelles mises en évidence dans ces données.

La grande majorité des études scientifiques alarmistes sur lesquelles se base la tribune et qui sont consultables sur le site proviennent d’Asie, notamment de Chine ou du Japon. Or, transposer ces données à la France constitue une erreur méthodologique majeure sans étude de reproduction. En Asie, des molécules ultra-persistantes de première génération comme l’imidaclopride ou le dinotéfurane sont toujours pulvérisées massivement sur des cultures de base comme le riz ou le thé, avec des normes de résidus bien plus permissives qu’en Europe.

Chez nous, ces substances sont interdites depuis longtemps. Le débat français concerne l’acétamipride et la flupyradifurone, des molécules qui se dégradent rapidement et présentent un profil toxicologique sans commune mesure. De fait, les analyses d’exposition réelle montrent que l’apport journalier moyen estimé pour ces néonicotinoïdes est dérisoire, s’étendant de 0,53 à 3,66 μg/jour. Même l’apport le plus élevé mesuré toutes molécules confondues, qui atteint à peine 64,5 μg/jour pour le dinotéfurane1. Pour l’acétamipride, c’est 0,38 mg/j (0,005 mg/kg/j)., représente moins de 1 % de l’apport journalier admissible fixé par les autorités européennes. Nous sommes donc à des années-lumière des seuils de danger sanitaire, avec des expositions réelles bien trop faibles pour provoquer le moindre impact biologique ou clinique sur la santé humaine.

Nous rapportons ici plusieurs exemples d’approximations, d’omissions ou de glissements rhétoriques constatés après vérification des sources partagées.

Tout d’abord, il est question de la présence d’acétamipride dans l’eau de pluie. La référence existe bien : elle rapporte, au Japon, une détection dans 82 % des échantillons analysés, avec une concentration moyenne de 0,36 ng/L. Mais ce chiffre, présenté sans ordre de grandeur, produit artificiellement de la peur. 0,36 ng/L, cela signifie 0,00036 microgramme par litre, ou encore 0,00000036 milligramme par litre. À cette concentration, il faudrait boire environ 2,8 millions de litres d’eau de pluie pour atteindre 1 milligramme d’acétamipride, l’équivalent de ce que délivre en nicotine… une cigarette. Autrement dit, l’équivalent d’une piscine olympique. Et même en imaginant, de manière totalement irréaliste, qu’une personne boive chaque jour 2 litres de cette eau de pluie japonaise, elle n’absorberait que 0,72 nanogramme par jour2. Il lui faudrait alors environ 3 800 ans pour atteindre 1 milligramme.

La comparaison avec la nicotine d’une cigarette ne vise évidemment pas à dire que les deux substances seraient toxicologiquement identiques. Elle sert simplement à rappeler une évidence trop souvent oubliée dans ces tribunes militantes : détecter n’est pas exposer dangereusement. La toxicologie ne commence pas avec la présence d’une molécule, mais avec la dose, la voie d’exposition, la durée, le métabolisme et le seuil à partir duquel un effet biologique devient plausible.

Ici, l’effet rhétorique est classique : on transforme une trace analytique infinitésimale en signal sanitaire inquiétant. C’est le sophisme de la détection : faire croire qu’une molécule retrouvée grâce à des instruments capables de mesurer des fractions de milliardièmes de gramme correspond déjà à un danger pour la population.

De même, lorsqu’ils cherchent à faire peur en évoquant la présence de pesticides dans le liquide céphalo-rachidien des enfants, l’effet rhétorique repose davantage sur l’image que sur l’analyse du risque. La référence citée existe bien. Il s’agit d’une étude suisse pilote portant sur 14 enfants âgés de 3 à 18 ans, tous hospitalisés pour leucémie ou lymphome, chez lesquels des ponctions lombaires étaient réalisées dans le cadre de leur prise en charge. Les auteurs y retrouvent des métabolites de néonicotinoïdes dans le liquide céphalo-rachidien, notamment la N-desméthyl-acétamipride, principal métabolite de l’acétamipride, détectée dans 93 % des échantillons, à une concentration médiane de 0,0123 ng/mL. Mais que représente ce chiffre ? 0,0123 ng/mL, c’est 12,3 picogrammes par millilitre, ou 12,3 nanogrammes par litre. En retenant, par commodité, un volume total de LCR de l’ordre de 125 à 150 mL, cela correspondrait à environ 1,5 à 1,8 nanogramme dans l’ensemble du liquide céphalo-rachidien. Autrement dit, une quantité infinitésimale, rendue visible par la puissance des méthodes analytiques modernes. La comparaison avec la nicotine est là encore éclairante. Dans l’étude de Malkawi et al., la cotinine, métabolite de la nicotine, était mesurée dans le LCR des fumeurs à des concentrations de 27,3 à 457,1 ng/mL, soit environ 2 200 à 37 000 fois plus que la concentration médiane de desméthyl-acétamipride rapportée dans l’étude suisse. La nicotine elle-même y était mesurée entre 6,0 et 215,1 ng/mL, soit environ 500 à 17 500 fois plus. Même chez certains sujets passivement exposés au tabac, y compris des nouveau-nés de mères fumeuses, les concentrations de cotinine dans le LCR étaient supérieures de plusieurs ordres de grandeur.

La vraie question n’est donc pas : « a-t-on détecté quelque chose ? », mais : « à quelle dose, chez qui, dans quel contexte, avec quelle relation dose-effet, et avec quelle conséquence clinique démontrée ? » Or les auteurs de l’étude suisse sont eux-mêmes prudents. Ils précisent que leur population était restreinte, hautement sélectionnée, et non représentative d’une population pédiatrique générale. Ils soulignent aussi qu’aucun groupe témoin d’enfants sains n’a été inclus, ce qui empêche de savoir si ces expositions étaient spécifiques aux enfants atteints de leucémie ou de lymphome. Il est donc scientifiquement malhonnête de laisser entendre que cette étude démontrerait que « les enfants » auraient massivement des pesticides dans le cerveau, ou que ces traces expliqueraient leurs maladies. Elle montre une capacité de détection de métabolites à l’état de traces dans une population très particulière. Elle ne démontre ni un risque sanitaire aux doses mesurées, ni une causalité avec les cancers pédiatriques, ni une exposition représentative de l’ensemble des enfants. Enfin, le débat est d’autant plus biaisé que les sources d’exposition ne sont presque jamais discutées. Les néonicotinoïdes ne viennent pas seulement des champs. Certains usages domestiques ou vétérinaires, notamment les traitements antiparasitaires des animaux de compagnie contenant de l’imidaclopride, peuvent contribuer à des expositions domestiques. Faire porter tout le soupçon sur l’agriculture, sans examiner ces sources résidentielles, revient à construire un récit militant plutôt qu’une analyse toxicologique sérieuse.

Le paradoxe écologique du purisme

En croyant protéger la nature par une interdiction dogmatique, les signataires de cette tribune provoquent ce que les scientifiques appellent un transfert de risques. C’est le pire des paradoxes, où l’idéologie produit l’effet inverse de celui recherché.

Puisque les alternatives autorisées actuellement sont moins puissantes et beaucoup moins persistantes que les traitements ciblés — au point que les pucerons verts (Myzus persicae) ont déjà développé de fortes résistances génétiques face aux traitements de substitution classiques à base de pyréthrinoïdes (comme le Karaté K ou le Mavrik Jet), les rendant inefficaces — les agriculteurs n’ont d’autre choix, pour sauver leurs cultures de betteraves ou de fruits, que de multiplier les passages de tracteurs pour pulvériser d’autres produits chimiques. Le résultat opérationnel est désastreux avec une consommation de carburant en hausse, des sols tassés par le poids des machines et un impact global sur la biodiversité locale bien plus lourd qu’un traitement unique et maîtrisé.

C’est tout le problème de cette tribune : elle ne raisonne pas en balance bénéfices-risques, mais en dramaturgie de la peur pour arriver à ses fins, en arrivant au passage à convaincre d’autres scientifiques qui confondent alors croyance et pertinence scientifique. Elle cite des études hors contexte, mélange des molécules différentes comme si tous les néonicotinoïdes avaient le même profil toxicologique, transpose à la France des données issues de pays aux usages agricoles et aux réglementations très différentes, confond détection analytique et exposition dangereuse, danger théorique et risque réel, corrélation et causalité, la pire des erreurs. Elle mobilise des études précliniques chez l’animal comme si elles suffisaient à prédire un effet clinique chez l’humain aux doses environnementales mesurées. Elle agite la présence de traces dans l’eau de pluie, les urines ou le liquide céphalo-rachidien sans jamais discuter sérieusement des ordres de grandeur, des seuils toxicologiques, des voies d’exposition, ni des sources possibles non agricoles, notamment domestiques ou vétérinaires.

L’écologie de papier se transforme ici en une impasse agronomique et environnementale bien réelle.

Acétamipride : anatomie d’une machine d’influence

J’approfondis

Face à la binarité stérile des débats, il convient de défendre une vision pragmatique. La solution ne réside ni dans le tout-chimique d’autrefois, ni dans le grand saut dans le vide proposé par les pétitionnaires. L’avenir appartient à une écologie de précision, scientifique et technologique, et non dogmatique et populiste.

Plutôt que d’interdire par posture et d’importer ensuite des produits traités depuis les pays voisins, voire l’autre bout du monde, nous devons faire confiance à la science et au progrès. Cela passe par le développement de l’application ciblée, le recours à la sélection variétale et aux NGT pour rendre les plantes nativement résistantes aux pucerons, et l’utilisation de technologies de pointe pour ne traiter que là où c’est strictement nécessaire, à la dose minimale utile. C’est en stimulant l’innovation et en libérant l’ingéniosité de nos chercheurs et de nos agriculteurs que nous bâtirons une agriculture durable, résiliente et capable de nourrir la population en toute sécurité.

1    Pour un adulte de 77 kg (poids moyen en France), la Dose Journalière Admissible (DJA) s’élève à 15,4 mg/j (0,2 mg/kg/j) pour le dinotéfurane, interdit en agriculture européenne
2    Pour un adulte de 77 kg (poids moyen en France), la Dose Journalière Admissible (DJA) s’élève à 15,4 mg/j (0,2 mg/kg/j) pour le dinotéfurane, interdit en agriculture européenne

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