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Climatisation : comment l’idéologie a étouffé les Français

La climatisation n’est pas interdite, mais… Après 13 jours d’une canicule peut-être meurtrière, les responsables publics minimisent leur influence sur le sous-équipement des logements. Pourtant, son installation est sciemment entravée par un véritable Léviathan administratif.

Le 24 juin 2026 est devenu la journée la plus chaude jamais enregistrée en France. La température moyenne nationale a été de 29,9 °C sur 24 heures, avec 44,1 °C à Saumur et 72 départements en vigilance rouge simultanément. À Paris, le thermomètre n’est pas descendu sous 27 °C la nuit. Météo-France parle d’une sévérité « au moins équivalente à 2003 », l’année où 15 000 personnes étaient mortes de chaleur en France.

Avec le réchauffement climatique, ces épisodes vont se multiplier. Les Français doivent donc pouvoir refroidir leur logement. À court terme, la climatisation est la seule solution simple, rapide à déployer et relativement abordable. Mais la France a construit un paradoxe absurde : on laisse chacun acheter un climatiseur monobloc mobile, bruyant et peu performant, tandis que les systèmes qui refroidissent vraiment — split fixe ou PortaSplit — sont ceux que les normes, les procédures et les risques juridiques découragent le plus.

Construction, rénovation : ces règles qui limitent la clim

En 2024, à peine 12 % des logements collectifs neufs déclaraient un système de refroidissement, et 7 % des maisons individuelles. Pourtant, 9 sur 10 sont équipées d’une pompe à chaleur réversible. Comment en est-on arrivé à cette aberration ? La fonction froid existe bel et bien, mais elle est désactivée pour rester dans les clous de la réglementation environnementale 2020 (RE2020), monstre réglementaire de plus de 1 800 pages mis en œuvre par décret.

Au cœur du dispositif se trouve le Bbio, l’indicateur qui mesure les besoins bioclimatiques d’un bâtiment. Dès qu’un promoteur déclare une climatisation, le calcul change : le logiciel suppose que les fenêtres resteront fermées en permanence, même la nuit. Il efface donc une partie du rafraîchissement naturel, fait grimper artificiellement le besoin de froid, puis oblige le projet à compenser par plus d’isolation ou de protections solaires, entraînant des surcoûts rarement acceptés par les promoteurs et par leurs clients.

Mais ce n’est pas tout. La RE2020 porte aussi cette obsession française de l’économie d’électricité, fût-elle abondante et bas carbone. Pour mesurer les émissions du froid, elle valorise l’électricité à 64 gCO²/kWh, soit environ le triple du mix français moyen. La climatisation est pénalisée sur une base artificiellement gonflée. Un rapport remis au gouvernement en 2025 proposait deux corrections simples ; il est resté sans suite.

Le biais ne concerne pas seulement le neuf. Coercitif depuis 2025, le diagnostic de performance énergétique (DPE) a été conçu autour du confort d’hiver, poussant à isoler toujours plus, sans traiter sérieusement la question du refroidissement et en pénalisant tous les équipements électriques, pompes à chaleur réversibles comprises. 40 % des logements pourtant classés A ou B sont des « bouilloires thermiques ». La rénovation énergétique a produit un parc mieux protégé du froid, mais trop souvent incapable de protéger ses habitants de la canicule.

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Parcours du combattant administratif

Dans l’ancien collectif, dès qu’une climatisation implique une unité extérieure sur une façade ou une partie commune, il faut obtenir un vote à la majorité absolue de tous les copropriétaires, absents compris. La loi ne distingue pas clairement la nuisance réelle du refus de principe, alors qu’aujourd’hui une unité moderne fait le bruit d’un réfrigérateur.

Sans autorisation, les tribunaux peuvent ordonner la dépose aux frais du propriétaire, parfois des années après. En pleine canicule, un locataire a été sommé par son syndic de retirer son PortaSplit, pourtant mobile, sans percement de façade ni travaux sur les parties communes. Son logement, classé F/G sous les toits, ne descendait pas sous les 30 °C la nuit. Quand l’appareil est fixé, en revanche, les tribunaux tranchent sans pitié. La Cour de cassation a validé en 2004 le retrait d’un climatiseur au seul motif qu’il nuisait à l’esthétique de l’immeuble. La règle qui proscrit un étendage de linge est dévoyée pour interdire un dispositif qui peut sauver des vies.

Si les copropriétaires sont d’accord, ou si l’on habite un logement individuel, reste à passer l’obstacle de la mairie. Une unité visible depuis la rue impose une déclaration préalable de travaux, examinée par la commune au regard du plan local d’urbanisme (PLU). D’une ville à l’autre, le même appareil peut être autorisé, habillé, déplacé ou refusé. À Paris, par exemple, le PLU bioclimatique n’admet la climatisation individuelle qu’en dernier recours, après épuisement des solutions passives.

Dans les zones protégées, la démarche est encore plus incertaine, puisque l’Architecte des Bâtiments de France (ABF) peut bloquer une unité extérieure visible. Dans les cas les plus courants, son avis défavorable vaut refus automatique. Or, un tiers des logements de France métropolitaine se trouvent dans ces périmètres, et 44 % du parc locatif privé.

Même installée, la clim reste attaquable

Même avec l’accord de la copropriété, de la mairie et de l’ABF, un propriétaire n’est pas toujours au bout de ses peines, car l’installation reste contestable. Sur le fondement du trouble anormal de voisinage, un seul voisin peut, avec une expertise acoustique, faire condamner un propriétaire sans prouver de faute. Les tribunaux ordonnent alors travaux, dommages-intérêts, parfois la dépose aux frais du propriétaire. Le risque vise surtout les appareils mal posés, mais transforme parfois une installation conforme en bataille d’expertise sur plusieurs années.

Des locataires sans espoir

Pour les locataires, le droit de se protéger de la chaleur dépend d’abord du bailleur, qui peut refuser sans justification. Passer outre expose à une dépose à leurs frais, voire à la perte du dépôt de garantie.

Déjà peu incités par le parcours du combattant administratif, les propriétaires le sont encore moins dans les villes où les loyers sont encadrés : si les mensualités atteignent le plafond, ce qui est fréquent en zone tendue, ils ne peuvent compenser les sommes engagées par une augmentation.

Il y a pourtant encore plus mal lotis que les locataires du parc privé : les millions de Français en HLM. Toute transformation est interdite sans accord écrit de l’organisme gestionnaire et seul ce dernier peut déposer la déclaration en mairie. Or, l’Ancols, régulateur public du secteur, constate que les bailleurs sociaux appliquent « unanimement une politique de non-climatisation des logements », au nom de l’écologie et du coût pour les locataires.

Cette vision a été résumée dès le lendemain de la journée la plus chaude jamais enregistrée par David Belliard, président de la RIVP, gestionnaire de 68 000 logements sociaux parisiens. Sur BFMTV, il annonçait sans ambages son refus de climatiser son parc : un milliard d’euros sur dix ans pour rénover, mais pas un euro pour rafraîchir l’été.

Tout financer… sauf la clim

La France subventionne l’adaptation à la chaleur, mais presque jamais la climatisation. MaPrimeRénov’ exclut en geste isolé la pompe à chaleur air-air, pourtant l’équipement le plus accessible. Pour être aidé, il faut une rénovation d’ampleur, un gain de deux classes DPE, un audit et un accompagnateur agréé.

Le Fonds vert applique la même logique aux bâtiments publics : sa ligne « confort d’été » exclut la climatisation électrique, jugée « énergivore », et privilégie les solutions passives. Un maire peut financer des stores pour une école, pas un vrai refroidissement.

Ce refus dépasse les clivages. Le plan de 6,6 milliards d’euros de la Région Île-de-France pour ses 470 lycées vise explicitement un confort thermique « sans recours à la climatisation ». Tant pis si les canicules se succèdent.

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Sortir de l’impasse décroissante

Tous ces freins ne sont pas dus au hasard. Ils procèdent d’une même défiance envers le refroidissement actif, nourrie depuis des années par l’anti-nucléarisme et l’obsession de réduire la consommation électrique, même quand cette électricité est abondante et bas carbone. La décroissance s’est installée dans l’appareil d’État. En 2020, la Convention citoyenne pour le climat appelait déjà à « limiter le recours au chauffage et à la climatisation ». Depuis, la ligne n’a guère changé : le Haut Conseil pour le Climat et l’ONERC, l’observatoire national sur les effets du réchauffement climatique, qualifient la climatisation de « mal-adaptation », Santé publique France a longtemps hébergé une page intitulée « Pourquoi éviter la climatisation ? », et les politiques publiques financent encore l’ombre, les rideaux et les stores bien plus volontiers que le froid.

Il faut sortir de cette impasse mortifère. Reconnaître un droit à se protéger de la chaleur, y compris avec une unité extérieure. Un droit fondamental qu’aucun voisin de copropriété, aucun maire au nom du PLU ni aucun architecte des Bâtiments de France ne puisse arbitrairement bloquer. Ramener le facteur carbone du froid à la réalité du mix électrique français. Ouvrir MaPrimeRénov’ et le Fonds vert au rafraîchissement actif. Faciliter l’accord entre bailleurs et locataires. Et surtout cesser de traiter la climatisation comme un caprice de confort, alors qu’elle devient, canicule après canicule, une protection sanitaire élémentaire. La vie des plus fragiles en dépend.

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Fin de l’avion de combat franco-allemand : la France peut-elle voler seule ?

Clap de fin pour le projet d’avion franco-allemand dans le cadre du SCAF. Le Rafale, comme l’Eurofighter Typhoon, n’auront pas de successeur avant longtemps. L’aéronautique française va-t-elle reprendre son envol ou va-t-elle droit dans le mur ?

Les problèmes originels du SCAF

Le lancement du projet SCAF en 2017 était vicié dès l’origine, pour deux grandes raisons.

Tout d’abord, il s’agissait d’un mariage politique imposé à des industriels historiquement rivaux : le français Dassault et Airbus Defence and Space (basé à Munich). Il était convenu que Dassault soit maître d’œuvre pour la construction, et Airbus partenaire principal pour l’avion et chargé du cloud de combat et des effecteurs. Mais la question du leadership dans le programme s’est avérée impossible à résoudre.

Le principal argument de Dassault pour revendiquer sa préséance au sein du SCAF était sa compétence technique. Notre fleuron de l’aéronautique étant (avec ses sous-traitants français) le seul en Europe à pouvoir fabriquer un avion de combat en toute indépendance, en maîtrisant des savoir-faire non développés par nos voisins. Cet argument légitime sur le fond, tout comme la volonté de Dassault de protéger des technologies lorgnées par la partie allemande, a été perçu (parfois à raison) comme l’expression de l’arrogance française.

L’honnêteté impose de reconnaître que les Allemands ont pu être fondés à critiquer un manque d’esprit de compromis de la part de Dassault, et une volonté de s’imposer. Mais n’en déplaise à nos amis d’outre-Rhin, ils ont rapidement cédé au même péché, tout en prétendant défendre l’esprit de coopération face à l’intransigeance française. Une véritable campagne de dénigrement accusant (sans preuves) Dassault de vouloir s’arroger 80 % du programme avec le soutien du gouvernement français a ainsi été lancée dans la presse allemande, entre autres attaques. Ceci alors qu’Airbus avait la préséance sur l’essentiel des autres piliers du programme.

Ensuite, la volonté de rapprochement politique a primé sur les intérêts stratégiques. Le partenaire privilégié par la France pour développer un avion de combat était initialement le Royaume-Uni, en vertu à la fois d’accords de coopération entre les deux pays et de priorités stratégiques communes. Mais le Brexit a contribué à réorienter la France vers l’Allemagne, en cohérence avec la volonté française (beaucoup plus manifeste que du côté allemand) de faire progresser l’Europe de la défense à partir du couple franco-allemand. Tandis que la France s’éloignait du Royaume-Uni, ce dernier a riposté avec la création du Tempest, intégré par la suite au programme Global Combat Air Programme incluant le Japon et l’Italie. Pour nombre d’experts, industriels et militaires, Londres aurait pourtant été un partenaire bien plus pertinent.

SCAF : ce que Paris et Berlin peuvent encore sauver

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Le défi des nouvelles ambitions allemandes

Mais un troisième problème s’est ajouté, qui va bien au-delà du SCAF. Ce projet, tout comme le programme MGCS (Main Ground Combat System, articulé autour d’un char de combat de nouvelle génération), avait été lancé dans un contexte où l’Allemagne prenait beaucoup moins au sérieux les questions de défense, sur lesquelles la France gardait une forme de leadership. Les compromis devaient être facilités par l’équilibre au sein du couple franco-allemand, où l’avantage français sur le plan militaire contrebalançait en partie l’avantage démographique et économique germanique.

Or, l’invasion de l’Ukraine a fait entrer l’Allemagne dans son Zeitenwende, son « changement d’ère ». Berlin assume désormais clairement une volonté de leadership militaire en Europe, qui passe par l’objectif affiché de bâtir les forces conventionnelles les plus puissantes du continent, mais aussi par l’ambition de dominer l’industrie de défense européenne. Il était convenu à l’origine que la France, du fait de son ascendant dans l’aéronautique, serait leader sur le SCAF, et l’Allemagne, seul pays européen à continuer de produire des chars de combat, leader sur le MGCS. Berlin a progressivement perturbé les équilibres au sein du MGCS et remis en cause ceux du SCAF.

Splendide isolement

Il ne faut pas se faire d’illusion : dans le reste de l’Europe et au-delà, l’échec du SCAF n’est généralement pas imputé, comme en France, à des positions irréconciliables, voire à un manque de coopérativité de l’Allemagne, mais à une intransigeance française. Là où le patron de Dassault, Éric Trappier, est applaudi dans son pays pour sa défense opiniâtre des intérêts français, il est souvent critique à l’étranger pour sa propension à aller jusqu’à insulter des partenaires comme la Belgique.

Vu de l’étranger, la France est souvent perçue comme ce pays qui parle tant « d’Europe de la défense », mais à condition qu’elle soit française. Pour Paris, l’UE serait un si beau projet si la France était toute seule ! Après tout, notre pays, qui avait proposé de construire une Communauté européenne de défense, a torpillé ce projet en 1954, pour des raisons certes légitimes. Si le Rafale aura été un miracle tant sur le plan technologique qu’à l’exportation, il est aussi le résultat du fait que la France n’a pas réussi à s’entendre pour un avion de combat européen comme l’ont fait les Britanniques, Allemands, Italiens et Espagnols à travers l’Eurofighter.

Le mur budgétaire en vue

La France a eu raison, en particulier depuis la présidence de Charles de Gaulle, de privilégier à tout prix son indépendance dans ses programmes d’armement. Le problème est qu’elle peut de moins en moins en assumer le coût.

La principale motivation du SCAF, bien sûr, était de répartir celui-ci entre alliés, et de ne pas se concurrencer à l’export. Or, en se basant sur les coûts prévisionnels du SCAF, la France devra consacrer autour de 100 milliards d’euros si elle veut développer seule le successeur du Rafale. Chaque avion, avec son écosystème, pourrait coûter autour de 250 millions d’euros. De quoi interdire tout espoir de renforcer le format des forces aériennes. Et rien ne dit que nous serons en capacité de rééditer le miracle à l’exportation du Rafale, ce qui rendrait la filière insoutenable économiquement.

Face au mur budgétaire qui se profile, la France devra renoncer à d’autres programmes. Faudra-t-il abandonner le prochain porte-avions, d’où devrait décoller le futur avion de combat français ? En cas d’échec (plausible) du MGCS, la France sera encore plus démunie pour relancer une filière nationale de chars d’assaut, elle qui a cessé la production du Leclerc dès 2008 faute de clients à l’export et n’en fabrique pas d’autre modèle. Elle devra se résoudre à se passer de chars, ou à acheter probablement… allemand. Et cette perspective se rapproche dangereusement : si nous ne voulons pas attendre 20 ans pour nous doter d’un nouveau char, il nous faut engager dès maintenant un programme d’engins intermédiaires, français ou en coopération.

De l’autre côté, l’Allemagne n’a certes pas nos compétences pour bâtir seule un avion de sixième génération, mais a davantage de moyens. Son budget de défense, désormais deux fois supérieur au nôtre (108 milliards dont 25 milliards de fonds spéciaux pour l’Allemagne, contre 57,1 pour la France), pourrait lui ouvrir des portes, y compris celles de programmes internationaux dans lesquels l’Hexagone n’aurait pas sa place. L’annonce, au lendemain de l’abandon du SCAF par Berlin, de la réunion d’une équipe d’industriels allemands pour bâtir l’avion de combat de demain en dit long sur ses ambitions industrielles.

La France, dont les principaux partenaires et clients de l’industrie de défense se trouvent surtout hors d’Europe, risque de ne plus avoir les moyens de son « splendide isolement ». Mais il lui reste d’autres cartes. À commencer par la possibilité d’un programme d’avion de combat commun avec la Suède. Sur les plans technique et industriel, la Suède est en Europe la seule nation avec la France à produire seule un avion de combat moderne, avec le Gripen de Saab. L’industrie de défense suédoise est l’une des plus complètes d’Europe, héritage du souci d’indépendance d’un pays longtemps resté neutre. Sur les plans politique et stratégique, Paris et Stockholm se sont notoirement rapprochés ces dernières années, la France s’étant réveillée face à la menace russe, et la Suède, elle-même dans l’œil de Moscou, appréciant l’ambition française d’autonomie stratégique européenne. Un mariage entre Dassault et Saab paraît aller de soi, mais les Français ne devraient pas crier victoire trop vite. L’Allemagne aussi voit dans la Suède un partenaire de substitution ; elle avait déjà annoncé des discussions avec le pays scandinave avant même de mettre fin au SCAF. Et n’en déplaise à certains en France, Dassault devra faire preuve d’esprit de compromis avec Saab, et ne pas chercher à s’imposer partout.

Avec la meilleure industrie aéronautique d’Europe, la France peut encore crier cocorico. Mais la mort du SCAF pourrait être plutôt son chant du cygne. Il est encore temps de se réveiller.

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La France, championne des cotisations, lanterne rouge de la croissance

Des aides aux entreprises, les exonérations de charges sur les bas salaires ? Le qualificatif révèle l’incohérence du monde politique, qui réclame du pouvoir d’achat, espère la réindustrialisation… mais taxe toujours plus le travail.

Seul pays d’Europe à n’avoir pas amorcé le début du commencement d’un redressement de ses comptes depuis le Covid, la France est obligée de tailler dans ses dépenses au fil de l’eau pour endiguer son déficit, sans jamais mesurer l’intérêt de ce qu’elle ampute. La dernière cible du gouvernement serait les allègements de cotisations, comptés comme une « dépense publique » alors qu’il s’agit d’une recette à laquelle l’État renonce, comme si chaque euro non collecté était un euro perdu pour la nation. Avant de décréter cette baisse des allègements (euphémisme technocratique pour désigner une hausse d’impôt), une question s’impose : à quoi servent-ils ?

La réponse est ambivalente et représentative du dilemme face duquel notre pays se trouve. Ces allègements sont incontournables pour faire entrer les moins qualifiés sur le marché du travail. Mais en même temps, ils figent les rémunérations à des niveaux très bas, entretenant la trappe à bas salaires dans laquelle est enclavée une grande partie des Français. Piégée par cette mécanique mise en place dans les années 1990, à une époque où la productivité alimentait la croissance naturelle des salaires, la France de 2026 se retrouve ainsi à devoir choisir entre leur suppression, qui accentuerait le taux de chômage, ou leur maintien, qui entretient la smicardisation.

Un choix impossible, que l’on doit à la décision d’asseoir le financement de notre protection sociale sur le travail — à un moment où les besoins étaient plus faibles qu’aujourd’hui — et à l’absence de revirement depuis, alors que la situation économique a évolué.

Dans un monde idéal, nous n’aurions jamais eu besoin de baisser artificiellement le coût du travail par leur biais, et l’économie française ne subirait pas leurs effets négatifs. Pour être efficace, le vrai débat ne doit pas porter sur la béquille mais sur la fracture initiale.

Un tremplin vers l’emploi, mais…

Un salarié produisant 10 € de richesses par heure ne sera pas embauché si le salaire minimum est de 12 €. Ces allègements ont donc pour but de ramener vers l’emploi ceux qui en sont exclus par une faible productivité. Cette architecture de baisse du coût du travail s’est bâtie entre le milieu des années 1990 et 2003 (Balladur, Juppé, Aubry et Fillon en ont été les artisans, ce dernier ayant concentré l’essentiel du dispositif sous 1,6 SMIC). Le chômage qui tutoyait alors les 11 % était la préoccupation centrale du débat public.

Ces mesures suivaient une logique de tremplin, aidant les entreprises à recruter un salarié à coût réduit, en attendant que des gains de productivité (bien plus vigoureux qu’aujourd’hui) fassent grimper mécaniquement sa rémunération au-dessus du niveau de rentabilité d’embauche. Et cela a fonctionné : entre 1997 et la crise de 2008, le taux de chômage a fondu de trois points pour atteindre 7,4 %.

La suppression aveugle de ces allègements, sans résoudre le problème de fond qu’ils sont censés régler, reviendrait à défaire cette réussite, au moment où la France vient de faire reculer son chômage structurel de 1,3 point depuis 2015. Le modèle Mésange de la direction du Trésor évalue à 12 500 les emplois détruits par milliard d’euros de hausse du coût du travail. Supprimer les 80 milliards d’allègements reviendrait donc à rayer d’un trait de plume près d’un million d’emplois et 100 milliards de PIB. Pas sûr que ce soit une bonne affaire sur le long terme.

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L’architecture d’aide s’est muée en piège

Si la photographie montre que ces allègements sont utiles, le film raconte une autre histoire. La politique des allègements reposait sur l’hypothèse que les gains de productivité poursuivraient le rythme de la fin des années 1990. Il n’en fut rien. Depuis 2000, cette productivité, qui constitue le principal moteur finançant les hausses de salaires, n’a progressé que de 20 % en France. Le SMIC, seul salaire dont le niveau est décrété politiquement, a grimpé de 37 % en euros constants sur la même période.

Or, quand le législateur impose des hausses de salaires supérieures à la productivité, toute la chaîne des rémunérations finit par payer : entre 2000 et 2026, toujours en euros constants, le salaire médian n’a augmenté que de 21 % et celui des cadres de 9 %. En l’absence de productivité, cette générosité non financée a alimenté la « smicardisation » latente et avec elle le sentiment d’un travail qui ne paie plus.

En concentrant les allègements sous 1,6 SMIC (un seuil correspondant aujourd’hui peu ou prou au salaire médian), les pouvoirs publics ont planté une borne qui comprime tous les salaires en dessous d’elle. C’est le diagnostic du rapport Bozio-Wasmer : efficaces pour l’emploi peu qualifié, les allègements concentrés ont creusé une « trappe à bas salaires » décourageant toute progression au-delà du seuil. Depuis janvier 2026, un dispositif unique nommé le RGDU a certes repoussé cette borne à 3 SMIC, mais il n’a fait qu’aplanir la pente sans toucher au problème de fond, à savoir le financement social adossé au seul travail.

Les auteurs ont prolongé leur réflexion dans une note pour le Conseil d’analyse économique (CAE), publiée le 16 juin, dans laquelle ils décrivent les effets insidieux de ces allègements sur la progression des salaires : pour augmenter de 100 € le revenu disponible d’un travailleur sous le salaire médian, l’employeur doit supporter un coût salarial supplémentaire compris entre 300 et 400 €. Il est impossible, dans ces conditions, d’espérer recréer une dynamique salariale forte revalorisant le travail à sa juste valeur.

À force de revaloriser le SMIC plus vite que la productivité, nos élus en ont fait l’un des plus élevés d’Europe. L’indice de Kaitz, mesurant le ratio SMIC / salaire médian, est de 62 % en France, trois points au-dessus de la moyenne européenne, dix de plus que l’Allemagne. Concrètement, depuis le 1er juin, un salarié au SMIC perçoit environ, prime d’activité comprise, 1 750 euros par mois, quand le salaire médian s’établlit autour de 2 200 euros. La rémunération de la moitié des salariés tient donc dans un corridor de 450 euros. Et l’horizon est bouché : au rythme de 1 % de hausse annuelle que permet notre productivité, un salarié au SMIC ne gagnera que 2 200 euros à la fin de sa carrière, soit un euro et demi de pouvoir d’achat supplémentaire par mois. Difficile d’aiguiser sa motivation professionnelle dans de telles conditions.

La cotisation devient un impôt pour les riches

Le piège a un second versant. Concentrés sur la moitié basse des salaires, ces allègements ont reporté la charge du financement social sur le travail qualifié. Pour verser 1 euro à un ingénieur, une entreprise française doit en débourser 2,23, contre 2,02 en Allemagne et 1,59 au Royaume-Uni. La France taxe faiblement le travail le moins productif et lourdement celui qui l’est le plus, fragilisant ceux qui paient pour tous les autres.

Prenons un cadre payé 100 000 euros brut par an. Au titre de sa seule cotisation santé de 13 % (non plafonnée), il verse 13 000 euros à la branche maladie, quand la consommation moyenne de soins tourne autour de 3 000 euros par habitant. Il finance ainsi les soins de plus de quatre personnes à lui seul. La fable du salaire différé est ici caduque. Ce qu’il verse au-delà de ce qu’il recevra n’est pas une assurance socialisée, mais un impôt non contributif qui ne dit pas son nom. Et dans un monde où ces talents s’arrachent et se déplacent facilement, chasser nos « riches » du territoire revient à congédier les premiers sponsors de notre modèle social.

Le déséquilibre est aussi générationnel. Les retraités, qui concentrent la moitié de la consommation de soins, sont exemptés de cotisations maladie et bénéficient d’une CSG réduite. Le lien contributif, censé fonder la Sécurité sociale, est rompu à tous les étages.

Changer l’assiette : le vrai débat

Supprimer les allègements, c’est ôter la béquille et détruire un million d’emplois. Les conserver en l’état, c’est entretenir la trappe et surtaxer les talents. La France semble enfermée dans un dilemme : soit augmenter son taux de chômage, soit maintenir la smicardisation qui dévalorise le travail et démotive de nombreux salariés.

Pour en sortir, il faut remonter à la racine et inverser le choix, opéré au sortir de la Seconde Guerre mondiale, d’asseoir le financement de la quasi-totalité de notre protection sociale sur le seul travail. Les cotisations pèsent 17 % du PIB en France (record du continent) contre 0,8 % au Danemark. Ce que le travail finance chez nous, la TVA et l’impôt sur le revenu le portent là-bas, permettant aux Danois d’avoir un salaire net quasiment identique au salaire brut.

Pour imiter ce résultat, nous avons quelques leviers à notre disposition : la CSG, dont chaque point de hausse rapporte 16 milliards d’euros, et la TVA, dont chaque hausse d’un point en vaut 10. Aucun n’est indolore. Nos engagements européens plafonnant la TVA à 25 %, une hausse à ce niveau du taux normal rapporterait 50 milliards au mieux, soit autant qu’un alignement des taux réduits sur les 20 % actuels. Et elle frappe aveuglément les plus modestes comme les plus riches, avant de faire décrocher la consommation à moyen terme. La CSG, de son côté, mord sur tous les revenus et son augmentation renchérirait le coût du capital au moment où nous en avons le plus besoin.

Reste la piste de l’impôt sur le revenu, acquitté par seulement 46 % des ménages (et dont 10 % supportent 75 % des recettes totales). Il pourrait être élargi à tous les contribuables, même dans une proportion symbolique, pour réintéresser tous les citoyens à la gestion des finances publiques et recréer un pacte républicain où chacun participe à la marche du pays, même à un niveau modeste. C’est le levier le plus douloureux car le plus visible, mais c’est aussi une assiette large qui, si elle est supportée par tous, peut aider à alléger durablement le coût du travail.

Ne pas s’exonérer d’une baisse des dépenses

Ne nous y trompons pas : en l’absence d’une forte diminution des dépenses, la seule bascule d’assiette n’allègerait pas le fardeau fiscal, elle ne ferait que le déplacer. Tant que la dépense publique française restera la plus lourde des grandes économies développées, quelqu’un devra la financer. Pour que cette bascule se transforme en un vrai gain de pouvoir d’achat, il faudra dépasser la tuyauterie fiscale et s’attaquer à la dépense sociale, pensions et remboursements en tête. Or, les Français se cabrent à la moindre réforme des retraites comme à la plus modeste franchise médicale. Le chantier est autant fiscal que politique.

La France a gardé la fiscalité d’un pays riche, à la croissance vive et à la productivité conquérante, capable d’imposer lourdement ses talents parce qu’il savait les retenir. Ce pays a disparu, mais sa fiscalité lui a survécu. Elle pèse aujourd’hui sur une économie qui décroche et pénalise le travail qui tire encore la croissance. On ne taxe pas comme un champion quand on joue en division inférieure. Adaptons enfin notre fiscalité au terrain mondial et technologique où se joue désormais la partie.

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Le grand reniement fiscal qui menace les automobilistes « verts »

Subventionnée hier, taxée demain ? Championne de la transition et de la souveraineté, la voiture électrique commence à peser sur les recettes de l’État, qui prélevait 50 milliards d’euros sur sa cousine thermique. Va-t-il se résoudre à baisser ses dépenses, ou renier ses principes ?

La rupture électrique, une chance pour notre pays

La voiture électrique est encore soumise à d’importants procès sur son efficacité, régulièrement contredits dans les colonnes des Électrons Libres. L’autonomie serait mauvaise ? Hors petites citadines, la plupart des nouveaux véhicules du marché peuvent dépasser les 500 km. Les bornes seraient insuffisantes ? La France en compte 192 000, soit trois fois plus que de pompes à essence. La recharge serait trop longue ? Il faut moins de vingt minutes pour passer de 10 à 80 % sur les modèles récents, et toutes les aires d’autoroute sont désormais équipées en bornes rapides. Les émissions de carbone seraient importantes sur le cycle global du produit ? Une électrique vendue dans l’Union en 2025 émet 63 gCO₂e/km contre 235 pour une essence comparable, le surcoût de production étant rattrapé après dix-sept mille kilomètres.

L’effort de la critique doit plutôt se concentrer sur le véhicule thermique, notamment à l’aune de notre dépendance aux hydrocarbures, que la France ne maîtrise plus. Importateur de 99 % de sa consommation, notre pays est extrêmement sensible aux tensions géopolitiques, qui se paient immédiatement à la pompe. À l’inverse, notre mix électrique est décarboné, pilotable et excédentaire. Les Français ont compris l’équation, bien aidés par les pouvoirs publics qui les ont encouragés, à coups de bonus, de primes, de discours présidentiels et de zones à faibles émissions. Une promesse implicite leur a été faite pendant des années : Passez à l’électrique. Vous paierez plus cher à l’achat mais vous paierez moins en roulant.

Le thermique, un filon lucratif

C’est ici que l’histoire se complique. Le prospecteur fiscal a découvert sous la pompe à essence un gisement prodigieux qu’il exploite depuis cinquante ans. La fiscalité sur le pétrole représente le rêve absolu de tout ministre des Finances : une taxe à l’assiette large, frappant quasiment tous les ménages, simple à percevoir, assise sur un produit à la demande peu élastique (les automobilistes continuent de mettre de l’essence pour se déplacer, quel qu’en soit le tarif) et au consentement impossible à remettre en cause. Fort de cette sécurité, le percepteur a même poussé le zèle jusqu’à appliquer de la TVA sur la taxe, pour en extraire le maximum d’efficacité. Le carburant représente pour les finances publiques un gisement lucratif, régulier et facile à exploiter.

L’accise sur les produits pétroliers (ex-TICPE) rapporte 30 milliards d’euros par an, et la TVA prélevée sur les carburants environ 10 milliards. Si l’on ajoute la fiscalité directe des entreprises pétrolières (3 milliards), le malus CO2 et masse (1 milliard) et les autres taxes régionales et sur les flottes (4 milliards), le produit budgétaire des véhicules thermiques tutoie les 50 milliards d’euros par an.

Or ce juteux filon va s’épuiser par la volonté du mineur lui-même. L’État, pourtant d’une rigueur absolue lorsqu’il s’agit de conserver ses recettes, a organisé leur baisse en incitant les automobilistes à abandonner le diesel pour aller vers l’électrique. Et si l’on en croit le rapport « Pisani-Ferry Mahfouz » (2023), ce transfert augmenterait la dette publique de 13 points à l’horizon 2050 (soit l’équivalent de 390 milliards d’euros d’aujourd’hui).

Le paradoxe est cruel. Le percepteur, d’ordinaire si vorace, a organisé le tarissement de sa propre rente. Et maintenant il doit prouver sa capacité à vivre avec ce sevrage.

Maigrir, ou suivre la veine

L’État est face à un double choix lui imposant un test moral qui définira son rôle et sa crédibilité dans toutes les transitions à venir.

Premier choix : il encaisse la perte et la compense par une baisse des dépenses. Convaincu que la transition vaut un effort budgétaire, il réduit son périmètre, abandonne certaines missions, et finance sa promesse aux Français : faites l’effort de passer à l’électrique, l’État fera le sien.

Second choix : il compense la perte et encaisse une nouvelle source en plantant la pioche dans l’électrique. Techniquement, rien ne l’interdit. L’asymétrie est même un appât : 49 €/MWh sur les carburants contre 23 €/MWh sur l’électricité. Pour aligner les deux, il suffit de doubler la fiscalité électrique (qui a déjà augmenté ces trois dernières années). Un coup de pioche dans le projet de loi de finances et le tour est joué.

Rien n’est certain dans ce monde, hormis la mort et les impôts

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Cette voie est celle d’un mineur qui refuse de voir son gisement s’épuiser. Plutôt que de raboter sa propre dépense, il préfère se servir là où il avait juré de ne pas le faire. Plutôt que d’accepter que la transition ait un coût pour lui, il le fait porter par ceux qu’il a poussés à l’adopter. La main qui rabat est aussi celle qui frappera. C’est un reniement. Et l’automobiliste, qui n’est pas dupe, l’anticipe déjà et commence à nourrir sa colère future.

La promesse

Prenons un citoyen de 2028. Il a acheté sa voiture électrique fin 2024, avec un bonus. Il a investi dans une borne à domicile. Il pollue moins, car il a fait ce qu’on lui demandait. Puis un matin, il découvre que l’accise sur l’électricité a doublé. Combien de temps avant qu’il ne regrette la 308 diesel de son voisin ? Combien de temps avant que celui-ci, qui hésitait à franchir le pas, renonce définitivement ?

La science économique est traversée par un débat ancien sur la règle et la décision. Quand une organisation se fixe une règle définie dont elle ne déviera pas, elle perd en flexibilité mais gagne en crédibilité. Quand elle préfère baser son fonctionnement sur la décision, elle navigue à vue, s’adapte mieux, mais n’a que peu de crédibilité. C’est ce débat qui a présidé à l’indépendance des banques centrales pour garantir la stabilité de la monnaie. Une transition obéit à la même logique. Sans engagement ferme de long terme, il ne peut y avoir de bascule.

L’automobiliste qui hésite encore ne calcule pas seulement le prix d’achat de son véhicule. Il calcule ce que lui coûtera chaque kilomètre dans cinq, dix, quinze ans. Et il regarde l’État dans les yeux pour mesurer la solidité de la promesse. Si la parole vacille, l’élan s’arrête. La transition n’attend pas seulement des subventions et des bornes. Elle attend de l’État une parole claire, un engagement ferme sur la stabilité de la fiscalité sur l’électricité dans les prochaines décennies.

La décennie qui s’ouvre est un test moral. Pendant longtemps, écologie et fiscalité allaient dans le même sens, la seconde guidant les individus vers la première. La voiture électrique brise cette équivalence et place le percepteur devant un dilemme inédit. Préfère-t-il faire baisser ses recettes ou les émissions de CO2 ? Acceptera-t-il de faire passer l’écologie qu’il prétend défendre avant son propre fonctionnement ? Ou cédera-t-il à la facilité de piéger les automobilistes dans un nouveau filon fiscal, quitte à ruiner la crédibilité de la parole publique ?

La pioche est lancée. Nous verrons maintenant de quel côté elle retombe.

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Taxer le robot, c’est traire le consommateur

Et si l’on taxait les robots ? Alors que les caisses de l’État sont vides, l’idée refait surface. D’autant plus séduisante qu’avec l’arrivée de nouvelles machines, certains craignent pour leur emploi. Mais qui paierait vraiment l’addition ? 

Il est des idées qui reviennent dans le débat avec la régularité d’un coucou suisse et prétendent à chaque sortie être la solution miracle. La taxe sur les robots en fait partie. Après Mady Delvaux au Parlement de Strasbourg, Benoît Hamon lors de sa campagne présidentielle et même Bill Gates, c’est au tour de Michel-Édouard Leclerc de s’en faire le porte-parole (réjouissons-nous d’échapper encore à l’idée d’une taxe sur les tokens). La théorie est toujours la même : le travail humain ne suffisant plus à financer notre modèle social, il faudrait faire cotiser les machines, d’autant plus qu’elles risquent de remplacer nos emplois. L’argument a la chaleur d’une bonne intention. Mais comme le lait abandonné trop longtemps au soleil, l’idée a tourné et a pris ce goût de caillé fiscal que les contribuables méfiants reconnaissent au premier reniflement. Elle oublie surtout ce que tout enfant ayant grandi près d’une ferme connaît par cœur : l’impôt sur le lait n’a jamais été payé par la vache.

Que le financement de notre protection sociale soit un défi majeur n’est nullement en débat. La population active plafonne, la productivité stagne, le vieillissement démographique pèse sur les comptes sociaux et les recettes peinent à suivre l’accroissement mécanique des dépenses. Le désaccord porte sur la réponse qui prétend remplacer la cotisation des actifs par celle des machines.

C’est là où le débat français vire au tragi-comique. Nos étables industrielles sont désespérément vides. La dernière recension de la Fédération internationale de robotique montre que l’industrie française dispose d’un cheptel national famélique. Les Sud-Coréens comptent 1 220 robots pour 10 000 ouvriers, les Allemands 449, les Japonais 446, les Américains 307, les Italiens 247. La France, seulement 195. Taxer en 2026 ce que nous n’avons pas reviendrait à condamner un pan essentiel de l’industrie de demain avant même son émergence.

Les économistes aiment parler du concept d’incidence fiscale où celui qui paie réellement un impôt n’est presque jamais celui ciblé par le percepteur. Depuis Adam Smith, nous savons que « l’impôt est payé, en fin de compte, par le dernier acheteur ou consommateur ». Lorsque l’État taxe la production laitière, ce n’est pas l’animal qui s’appauvrit, mais le producteur qui rogne ses marges, le client qui paie son litre plus cher ou l’ouvrier agricole qui voit sa prime fondre. La vache, elle, continue de brouter tranquillement, jusqu’au jour où, devenue trop coûteuse, on l’envoie chez le boucher. Le robot obéira aux mêmes lois de la gravité fiscale. Soit la taxe renchérit le coût du capital et désincite l’actionnaire à investir en France. Soit elle ampute le salaire de l’ouvrier du poste voisin. Soit elle pousse le consommateur à acheter le même produit à Stuttgart ou à Pékin.

Rappelons ensuite que le robot n’est pas l’ennemi de l’emploi : les pays les plus robotisés sont aussi ceux ayant le moins de chômage. La Corée du Sud a un taux de chômage de 2,4 %, le Japon 2,5 %, l’Allemagne navigue autour de 6 %. La France, elle, vient de franchir les 8 %, son plus haut niveau depuis 2021. La recherche académique confirme cette intuition. L’étude de Wolfgang Dauth et de ses coauteurs, portant sur deux décennies de données industrielles allemandes, montre que chaque robot installé supprime en moyenne deux emplois manufacturiers, qui sont intégralement compensés par des créations dans les services. Mieux, les ouvriers déjà en place lors de l’arrivée du robot voient leur probabilité d’être conservés augmenter, parce que leur entreprise, devenue plus productive, gagne des marchés et embauche en aval. Sur les données françaises, Philippe Aghion, Céline Antonin, Simon Bunel et Xavier Jaravel ont obtenu un résultat convergent : entre 1994 et 2015, l’automatisation dans l’industrie manufacturière française a accru l’emploi au niveau de l’entreprise, y compris pour les ouvriers peu qualifiés. Les auteurs concluent par ailleurs qu’une taxe unilatérale sur les robots serait contre-productive dans une économie ouverte, car en pénalisant nos automatisations, nous favorisons celles de nos concurrents et perdrions à la fois les emplois et les recettes que nous prétendons protéger.

Le robot n’est pas non plus l’ennemi du niveau de vie. Selon les dernières projections du FMI, le PIB par habitant suisse culmine à 116 000 dollars, l’américain à 94 000, l’allemand à 65 000, le français à 53 000, le sud-coréen à 36 000. La France est aujourd’hui distancée de plus de 20 % par l’Allemagne, et l’écart se creuse chaque année. La Corée du Sud, enregistrant il y a quarante ans un PIB par habitant huit fois inférieur au nôtre, en a déjà comblé les deux tiers, en empruntant précisément le chemin que nous refusons de prendre, celui de l’industrialisation massive, de la robotisation intensive et de l’investissement dans le capital productif. À ce rythme de convergence, l’écart sera résorbé d’ici à 2040. Nous nous étonnerons alors d’être dépassés par un pays que nous regardions avec condescendance dans les années 80. Encore une preuve empirique qu’investir dans son avenir reste le meilleur moyen pour une nation de s’enrichir.

La robotique a une autre vertu : elle soulage les corps meurtris. C’est sa grande différence avec l’intelligence artificielle, qui concurrence les tâches cognitives. Le robot, plus humble, reprend les gestes qui usent les vertèbres et calcinent les nerfs. Le port de charge dans la chaleur des ateliers, la soudure en atmosphère viciée ou la posture en torsion qui broie les hanches à quarante-cinq ans sont autant d’épreuves que l’on peut s’épargner. Faut-il vraiment pleurer la disparition de ces tâches-là ? Faut-il taxer la machine qui enlève tant de souffrance à l’ouvrier ? La transition pour les salariés concernés reste évidemment à conduire, mais ce qui disparaît mérite de disparaître. La pénibilité industrielle n’est pas un patrimoine à conserver à toute force, mais un fardeau dont la mécanique permet enfin de soulager les hommes.

Taxer les robots ? Le recul sud-coréen

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Une taxe sur les robots installerait de surcroît une distorsion fiscale majeure. Là où la logique commanderait d’attirer un maximum d’investissements, elle renchérirait au contraire le coût du capital dans un pays qui en manque cruellement et fausserait l’arbitrage à l’instant même où il faudrait l’orienter vers la machine. Or le capital a des ailes et choisit ses pâturages selon leur verdure, et ira investir en Bavière, en Lombardie ou dans la vallée d’Ulsan, là où le climat fiscal lui sera plus clément. La France a déjà tenté à plusieurs reprises la taxe sur des objets mobiles (qui, par définition, peuvent aller où ils le souhaitent), que ce soit sur les yachts il y a deux ans ou sur les petits colis il y a six mois. Dans les deux cas, le rendement a été dérisoire. La taxe sur les bateaux de luxe a rapporté 60 000 € contre 10 millions espérés, celle sur les petits colis quatorze fois moins que budgétisé. Et à chaque fois, c’est toute l’industrie qui vivait de cette activité qui s’est éteinte. La vache à lait ne tend jamais ses pis au percepteur : elle change de pré.

Il y a, enfin, une dernière dimension à cette proposition, plus stratégique qu’économique. L’industrie est, de tous les secteurs, le plus intense en capital, bien davantage que la grande distribution, qui repose pour l’essentiel sur la main-d’œuvre, l’immobilier et la rotation des stocks. Quand le représentant d’un secteur peu capitalistique appelle à taxer le capital industriel, il s’offre une démonstration de vertu à bon compte et s’assure, accessoirement, que les capitaux qui irriguaient l’usine d’à côté se replieront vers des secteurs domestiques moins exposés à la pénalité. Dans l’étable française, il est toujours plus aisé d’exiger qu’on traie la vache du voisin que de présenter la sienne au seau.

Notre débat public réagit encore comme si nous étions l’une des premières puissances industrielles mondiales. Un débat sur la taxe robot serait pertinent si nous disposions d’une base conséquente en cette matière. Or la France a un lourd déficit à combler à ce sujet, et tout projet de cette nature ne fera que diminuer l’attractivité d’un pays qui a, plus que tout autre, besoin de capitaux étrangers pour se robotiser.

L’hostilité fiscale pour le capital l’incite à prendre la fuite. Or, sans lui, les robots ne s’installent pas, la productivité s’étiole, les recettes fiscales s’assèchent et poussent l’État à chercher fébrilement de nouvelles assiettes à imposer. Et l’on en revient ainsi à proposer de taxer ce qui n’existe pas, alimentant la boucle de la désindustrialisation.

La taxe sur les robots n’est pas une réponse à l’appauvrissement français mais son accélérateur. Par cette idée, la France devient ce pays qui, ayant épuisé toutes ses assiettes fiscales, en vient à taxer ses propres manques. Il est encore temps, pourtant, d’agrandir l’étable, de choisir de faire de la crème plutôt que de taxer le lait. Le jour où la France cessera de confondre l’animal et la traite, le rendement et la rente, l’outil productif et le bouc émissaire, peut-être recommencera-t-elle à entendre, dans le silence de ses anciennes usines, le mugissement familier d’un cheptel qui prospère.

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La France suffoque, ses hôpitaux distribuent des pastèques

Des hôpitaux qui suffoquent à plus de 35 °C, des EHPAD et des écoles transformés en véritables fournaises… Aujourd’hui, la France paye le prix de décennies de phobie de la climatisation. Et ce prix se compte en vies humaines.

Ce lundi 25 mai 2026, la France a vécu le jour de mai le plus chaud de toute son histoire. La température moyenne nationale a atteint 24,4 °C, pulvérisant un record qui tenait depuis le 29 mai 1944. Huit départements de l’Ouest sont passés en vigilance orange canicule, une première aussi tôt dans l’année : le dispositif d’alerte n’avait jamais été déclenché avant le mois de juin. Cette chaleur a déjà tué : sept décès sont officiellement liés à cet épisode au matin de ce jour. Les températures doivent encore grimper jusqu’en fin de semaine. Il existe pourtant une technologie vieille de 70 ans, fiable, accessible, déjà présente dans 90 % des foyers américains et japonais, qui aurait pu éviter une grande partie de ces drames. En France, moins d’un logement sur quatre en est équipé, et dans les hôpitaux, les écoles et les maisons de retraite, c’est l’exception plutôt que la règle.

Avec de telles températures, que se passe-t-il dans ces lieux où vivent les Français les plus fragiles ? La réponse n’est pas digne d’un pays qui a déjà enterré 15 000 personnes lors de la canicule de 2003.

À l’hôpital, on soigne à 35 °C

Commençons par le lieu censé être le dernier refuge des plus vulnérables. Ce mardi 26 mai, aux urgences de l’hôpital de Rennes, Katou Blaise, aide-soignante, décrit l’afflux de personnes âgées déshydratées et l’absence de ventilateurs : « Ce n’est pas adapté du tout, ni pour les patients ni pour nous. »

À Lyon, un syndicat a alerté l’été dernier sur des chambres atteignant 33 °C et plus à l’hôpital Édouard-Herriot. Sans surprise, des médicaments ont été dégradés par la chaleur dans des salles de soins sans climatisation. À l’hôpital d’Agen, un titre de Sud Ouest résume une décennie d’inaction : « On attend des rideaux depuis 2016 ».

À l’hôpital Henry-Gabrielle, près de Lyon, huit climatiseurs portatifs se partageaient 15 chambres de patients immunodéprimés : chaque jour, les soignants choisissaient qui aurait droit au froid. Un patient a dénoncé cette « chaise musicale avec la clim ». « Après, on fera un décompte des morts, en se disant qu’on a déconné. »

Le sommet de l’absurde a probablement été atteint à l’hôpital psychiatrique Marchant de Toulouse, où la direction trouva sa parade à l’absence de climatisation pour 400 patients : distribuer des pastèques, à raison de deux pour 20 patients. La directrice adjointe l’assumait avec un fatalisme désarmant : « Il fait chaud à Toulouse, donc il n’y a pas de raison qu’il ne fasse pas chaud à l’hôpital Marchant. » Des patients psychiatriques, dont certains ne ressentent même plus la chaleur, dans des chambres à 36 °C, et une tranche de pastèque pour seule réponse institutionnelle.

Canicule : l’hôpital en surchauffe !

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Dans les EHPAD, nos aînés laissés dans des étuves

Les maisons de retraite devaient être le grand chantier de l’après-2003. Vingt-trois ans plus tard, elles restent des fournaises. 91,4 % des établissements pour personnes âgées n’ont pas de chambres climatisées. Durant l’été 2022, 60,7 % des EHPAD ont été thermiquement inconfortables d’après une enquête du Sénat et de la Cour des comptes. Cette enquête établit qu’après une vague de chaleur de plus de sept jours, la surmortalité des résidents pendant l’épisode est multipliée par quatre et demi, passant de 4 % à 18 %.

À l’EHPAD La Louisiane dans le Puy-de-Dôme, pendant l’été 2024, la température a grimpé jusqu’à 29 °C dans les chambres de cet établissement pourtant entièrement rénové en 2014. Une aide-soignante y réclame que « la climatisation partout » figure enfin au cahier des charges des rénovations. La sous-préfète, elle, explique sereinement que « regrouper les résidents dans une même salle contribue au lien social ». On cuit, mais le lien social est sauf.

Le reste est à l’avenant. Le Plan bleu, protocole officiel anticanicule, recommande toujours « la pose de draps régulièrement humidifiés aux fenêtres ». En Dordogne, un EHPAD a remplacé la gymnastique par « l’Aqualud » : bains de pieds, bagarres au pistolet à eau, et un jeu consistant à remplir un verre avec une éponge. À Rouen, la climatisation de la salle à manger d’un EHPAD public est restée en panne un mois entier en pleine canicule de juillet 2025, avec deux ventilateurs qui brassaient l’air chaud du réfectoire.

À l’école, la canicule n’attend plus les vacances

L’argument selon lequel les enfants n’ont pas besoin d’être refroidis grâce aux vacances en juillet et en août s’est effondré le 26 mai quand il a fait 35 à 37 °C dans certaines régions, alors que la température idéale pour apprendre se situe autour de 22 °C. Les canicules s’invitent désormais dès le mois de mai, et les climatologues nous promettent qu’elles s’étireront bientôt jusqu’en octobre.

L’été 2025 avait déjà donné l’avertissement : plus de 1 900 écoles étaient fermées le 1ᵉʳ juillet. Dans une classe parisienne, avec deux ventilateurs pour 25 élèves et 40 °C annoncés, une enseignante résumait la situation de cette terrible formule : « Nous, on n’est bons qu’à crever sur place. »

La réponse officielle est indigne et invariable depuis 2003 : des brumisateurs, des casquettes et des courants d’air. Il y a deux jours, le ministre de l’Éducation nationale a encouragé à aérer et s’hydrater. Des enseignants en sont réduits à acheter des ventilateurs sur leur propre salaire. Fermer les écoles n’est pas une solution non plus, puisque la plupart des parents n’ont aucun mode de garde. Les enfants des familles aisées ont la chance de rentrer dans des logements climatisés.

Canicule de 2003 : la promesse évaporée…

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Climatisons les écoles, les hôpitaux et les EHPAD

L’entêtement climatophobe dépasse les hôpitaux, les écoles et les maisons de retraite. La gare de Nantes, rénovée et rouverte en 2020 pour 37,5 millions d’euros, a été conçue « bioclimatique », donc sans climatisation. L’été dernier, la verrière a dépassé 40 °C et la SNCF a dû fermer la mezzanine en urgence. Faute de climatisation, d’énormes ventilateurs ont été installés en cette fin mai 2026. Brasser de l’air chaud n’a pourtant jamais produit de fraîcheur.

Personne, en France, n’a jamais proposé de rationner le chauffage. On n’a jamais suggéré non plus qu’une seule salle chauffée suffisait dans un hôpital en janvier, ni distribué des tisanes chaudes en guise de plan grand froid. Le froid a toujours été pris au sérieux. La chaleur, qui tue tout autant, reste traitée comme un désagrément estival. Cette asymétrie ne repose sur rien de rationnel et doit cesser.

La solution est connue, disponible, et même élégante. La pompe à chaleur réversible est un seul et même appareil qui rafraîchit l’été et chauffe l’hiver — exactement ce dont une école, un EHPAD ou un hôpital ont besoin toute l’année. Son coût est de 2 000 à 5 000 € pour traiter une salle de classe, 2 000 à 6 000 € pour une chambre d’EHPAD. C’est une fraction du prix d’une rénovation thermique lourde, et installable en quelques mois plutôt qu’en 15 ans. La France dispose en outre de l’électricité la plus décarbonée d’Europe pour la faire tourner, avec des capacités non utilisées en été.

Refuser ces équipements est une faute. À l’échelle mondiale, l’accès à la climatisation a évité, selon une estimation publiée dans The Lancet, 195 000 décès liés à la chaleur chez les plus de 65 ans en une seule année. Ce n’est rien d’autre qu’un outil de santé publique, au même titre que le chauffage. Climatiser l’ensemble du parc hospitalier, des EHPAD et des écoles représente plusieurs milliards d’euros, soit l’équivalent de quelques semaines de dépenses de l’Assurance maladie, pour des équipements qui durent 20 ans.

Ce 26 mai, la déviation nationale atteignait +7,54 °C (quasi-identique au pire jour d’août 2003) et l’été n’a toujours pas commencé. La France peut continuer à distribuer des pastèques, des brumisateurs et des draps humides, ou décider de protéger enfin ses enfants, ses malades et ses aînés. Il reste encore le temps d’agir avant la prochaine canicule qui, désormais, peut frapper dès le mois de mai.

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L’université française, une noyade volontaire

83 % des universités françaises sont en déficit. Chaque année, celui-ci se creuse inexorablement, porté par l’explosion des cotisations retraites. Et chaque année, leurs dirigeants militent pour le maintien du système qui les asservit.

Voici une histoire absurde. Des Conseils d’Administration universitaires votent chaque année des motions contre la réforme des retraites. Et chaque année, ils regardent, impuissants, leurs budgets de recherche et d’enseignement se faire dévorer un peu plus. Personne ne fait le lien. Personne n’en parle.

Ce paradoxe est le symptôme d’un système qui a réussi quelque chose de rare : se donner les apparences de l’autonomie tout en conservant toutes les structures de l’irresponsabilité.

Le piège invisible : le CAS Pensions

Quand une université emploie un fonctionnaire, elle paye non seulement son salaire, mais verse aussi à l’État une contribution pour sa future retraite. C’est le Compte d’Affectation Spéciale Pensions, dit CAS Pensions. Jusque-là, rien d’anormal. Le problème vient du taux de cotisation employeur appliqué. Dans le secteur privé, il tourne autour de 16 %. Mais à l’université, il atteint des niveaux démentiels, étant passé de 74,28 % en 2020-2024, à 78,28 % en 2025, puis 82,6 % en 2026, augmentant de 4 points à chaque fois. Pire, avec la loi LRU de 2007 (Libertés et Responsabilités des Universités), l’État a transféré la gestion de la masse salariale aux établissements. Un acte de responsabilisation apparent, mais rendu inefficient, puisque Paris a gardé la main sur ce taux de cotisation (appelé aussi surcotisations) qu’il ajuste chaque année pour équilibrer le régime national des retraites.

Le résultat est mécanique : les charges d’une université augmentent de plusieurs millions d’euros par an, sans qu’elle ait recruté une seule personne supplémentaire, alors que la dotation de l’État stagne. Résultat : trop d’universités françaises terminent régulièrement leur exercice en déficit, malgré des dotations d’État historiquement élevées (plus de 15 milliards d’euros au total). Les chiffres donnent même le vertige. En 2022, sur 70 établissements, 21 perdaient de l’argent. L’année suivante, ils étaient près d’une trentaine dans ce cas. Avant la grande bascule de 2024, en ayant vu 58, soit 83 % d’entre eux, connaître le déficit.

Pourtant, le CAS Pensions n’explique pas à lui seul la situation, car c’est l’ensemble de la loi LRU qui peut être incriminée. Mais il représente l’éléphant dans la pièce que personne ne veut voir.

L’autonomie sans la responsabilité

La loi LRU voulait créer des établissements agiles, capables de gérer leur budget, de recruter les meilleurs profils et de nouer des partenariats avec le monde économique. Valérie Pécresse, alors ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, pensait greffer un modèle anglo-saxon sur l’université française.

Elle a gagné la bataille législative. Elle a perdu la bataille culturelle.

Car le transfert de gestion a eu lieu sans transfert de culture managériale. Le président d’université reste élu par son Conseil d’Administration composé d’enseignants-chercheurs, de personnels administratifs et d’étudiants. Pour obtenir son siège, il négocie des postes, des décharges, des avantages avec les listes syndicales. Une fois élu, il ne peut pas vraiment sanctionner ses électeurs. Et s’il termine son mandat en déficit, il ne risque rien : pas d’inéligibilité, pas d’administrateur provisoire, pas de faillite technique. Le déficit devient même un argument pour réclamer des rallonges à l’État. In fine, cette architecture s’oppose à toute forme de responsabilité.

Le nœud du problème : deux libertés confondues

Au cœur du blocage, il y a une confusion majeure entre liberté intellectuelle et immunité managériale. La liberté académique, initiée au XIIIe siècle, confortée à la Révolution et sans cesse renforcée, est une conquête démocratique réelle. Elle protège les chercheurs de l’arbitraire politique (et religieux). Grâce à elle, un professeur peut critiquer une politique publique ou mener des recherches impopulaires sans craindre d’être licencié. C’est le socle de la pensée critique et il mérite d’être défendu.

Mais lors de la mise en place de la loi LRU, un compromis ambigu s’est installé. Face aux tensions universitaires de l’époque et sous la pression conjointe d’une partie des présidences d’université, des syndicats et des courants idéologiques les plus militants, la réforme n’a jamais osé clarifier la frontière entre indépendance scientifique et responsabilité de gestion.

Beaucoup de présidents d’université ont alors défendu une autonomie accrue… sans accepter, en parallèle, les mécanismes de redevabilité lui étant réellement associés. On a transféré des budgets, des responsabilités RH et des pouvoirs, tout en laissant subsister une culture où l’évaluation, la transparence ou la mesure des résultats pouvaient être perçues comme des menaces idéologiques.

Peu à peu, certaines franges militantes du monde académique ont exploité cette confusion pour étendre la notion de « liberté académique » bien au-delà de sa vocation initiale. La protection de la liberté de recherche s’est parfois transformée en protection contre toute contradiction, toute exigence de performance ou encore toute remise en cause des équilibres internes.

La liberté de penser, de rechercher et d’enseigner a mué en celle de déterminer la manière dont on dépense l’argent public. La dissociation de l’indépendance intellectuelle et de la responsabilité administrative est le grand chantier que la LRU n’a pas osé ouvrir.

Le coût réel

Le coût n’est pas que budgétaire, il est aussi pédagogique. Quand les excédents des IUT — ces pôles qui fonctionnent, affichent d’excellents taux d’insertion et entretiennent des liens réels avec le monde économique — sont absorbés par les déficits des facultés en crise, c’est la réussite qui subventionne l’inertie. Quand des universités sont paralysées plusieurs semaines par an par des grèves contre des réformes nationales (comme celle des retraites), ce sont les étudiants qui paient la facture.

La massification a fait progresser les effectifs de 15 % en quinze ans. Elle n’a pas été absorbée par une modernisation des structures, mais par une extension de la bureaucratie administrative. Les mots « service public » deviennent une incantation qui justifie l’absence de toute culture du résultat, voyant s’installer une confusion entre les moyens alloués et la qualité du service rendu.

Une piste sérieuse

Envisager aujourd’hui une réforme cohérente consisterait à dissoudre le lien entre gouvernance académique et gouvernance financière. Elle se fonderait sur un Conseil de surveillance à majorité extérieure (représentants de l’État, des régions, du monde économique, nommés et non élus) chargé de définir la stratégie et de valider le budget. Le pilotage de l’établissement lui-même incomberait à un Directoire de gestionnaires professionnels, recrutés sur contrat et responsables devant l’organisme déjà mentionné. Enfin, un Conseil académique conserverait la pleine souveraineté sur les contenus pédagogiques et la recherche, sans toucher ni au budget ni aux ressources humaines. La liberté intellectuelle serait ainsi préservée, voire renforcée, mais elle ne serait plus un bouclier contre la transparence comptable.

En réalité, cette architecture existe déjà partiellement dans les établissements publics expérimentaux (EPE), fondés sur des regroupements d’universités créés par l’ordonnance du 12 septembre 2018. Mais elle attend une véritable volonté politique pour être généralisée.

Cette logique ne sort pas de nulle part. En 2021, la Cour des comptes elle-même pointait, dans une note prospective sur les universités à l’horizon 2030, un régime électif qui « confie à des enseignants-chercheurs des charges de gestion complexes sans qu’ils soient en rien préparés aux responsabilités qu’ils exercent », des conseils d’administration où les débats stratégiques sont « réduits à la portion congrue », et une subvention d’État « presque entièrement consacrée à la masse salariale », ne laissant aux établissements aucune marge réelle d’investissement. La Cour allait même jusqu’à qualifier d’« aberration » l’incapacité de toute université française à connaître le coût réel d’une de ses formations. Cinq ans plus tard, rien n’a changé… si ce n’est que 83 % des établissements sont désormais dans le rouge.

L’université française ne manque pas de moyens, mais d’une architecture qui renforce le principe de responsabilité tout en maintenant la liberté intellectuelle.

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Réarmement français : il faut choisir !

L’avenir de l’armée française se joue aujourd’hui. Alors que, des drones à l’espace, la guerre change à une vitesse brutale, peut-elle continuer à être bonne partout ? Rien n’est moins sûr…

Enfin, le réarmement français accélère. Il s’inscrit dans la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030, qui planifie les moyens humains, matériels et budgétaires des armées pour les années à venir, et dont l’actualisation est votée aujourd’hui au Parlement. Elle vise à ajouter 36 milliards d’euros à l’actuel effort de défense, qui devait déjà en totaliser plus de 400 milliards sur la période 2024-2030. Le budget des armées doit ainsi être porté à 76,3 milliards d’euros en 2030, soit 9 milliards supplémentaires par rapport aux prévisions.

Il s’agit d’un effort d’autant plus considérable dans le contexte budgétaire catastrophique que connaît la France. Mais correspond-il véritablement à nos besoins ?

Une consolidation du modèle d’armée français

Au-delà des additions de chiffres et de sigles peu évocateurs pour le grand public, l’actualisation de la LPM marque un nouveau chapitre pour la politique de défense française. Les attentats islamistes de 2015 avaient permis de mettre fin, dans les années suivantes, à un quart de siècle de désarmement qui a failli conduire nos forces à un décrochage sans retour. La précédente LPM a ainsi été une loi de « réparation » qui, à une époque où la perspective d’un conflit majeur semblait improbable, ne visait pas une véritable montée en puissance de notre armée. Mais le choc de l’invasion de l’Ukraine de 2022 a conduit l’année suivante à l’adoption de l’actuelle LPM. Malgré son ambition, celle-ci aura été rattrapée par l’accroissement des menaces et les incertitudes quant à la protection américaine, poussant l’Élysée à accélérer le calendrier du réarmement.

Les 36 milliards d’euros supplémentaires (d’ici 2030) financeront en priorité le renforcement des stocks de munitions (avec une enveloppe de 8,5 milliards). L’industrie sera mise à contribution pour accélérer massivement la production de bombes et de missiles de divers types, à des cadences qui étaient jugées « irréalisables » il y a seulement quelques années, lorsqu’il s’agissait surtout de trouver des excuses au manque de volonté. Alors qu’on souligne souvent à quel point la France ne pourrait pas tenir longtemps en cas de conflit majeur, il s’agit d’être enfin capable de durer.

Cette loi de programmation militaire vise aussi à moderniser ce qui est à la fois une caractéristique et une obsession française : le « modèle d’armée complet ». Il s’agit de maîtriser l’ensemble du spectre de la conflictualité, ou plus sobrement, tous les types de capacités dans tous les domaines. Et ce — autre caractéristique française — de manière souveraine. Des investissements supplémentaires seront par exemple consacrés à l’espace, incontournable pour le renseignement, le commandement et les communications, au cyber, ou encore aux grands fonds marins pour protéger notamment les infrastructures critiques.

Le comportement des États-Unis sur la scène internationale, qui prouve à l’Europe le bien-fondé de notre volonté d’autonomie stratégique face à notre encombrant allié, montre la nécessité de réduire encore notre dépendance envers Washington. À cet égard, la LPM vise notamment à développer des capacités antimissiles pour lesquelles la France restait à la remorque de l’Amérique. Quant à la dissuasion nucléaire, elle doit absorber à elle seule plus de 15 % des dépenses : un effort d’autant plus indispensable à l’heure où la France pourrait étendre son parapluie nucléaire à ses voisins européens.

Un problème de taille

Le réarmement prévu doit donc permettre à la fois de développer de nouvelles capacités et de gagner en « épaisseur », c’est-à-dire en capacité à durer, avec le renforcement des stocks de munitions. Mais il ne permettra pas de regagner de la masse. Or, là se situe la grande faiblesse du réarmement français, comparé aux autres pays européens : la préservation de notre modèle d’armée avec des moyens qui restent limités se fait au détriment de la masse des forces.

En dehors de quelques acquisitions, comme le passage de 109 canons CAESAR d’ici 2030 à 120, les nouveaux investissements annoncés ne visent pas à augmenter le format des forces, c’est-à-dire la taille des effectifs et des parcs d’armement. Il n’est ainsi toujours pas prévu d’acquérir davantage d’avions de combat, de chars ou de frégates. Pour des raisons budgétaires bien compréhensibles, une éventuelle hausse du format des forces est renvoyée à l’après-2030. Or, c’est à cet horizon que, selon les armées, nous pourrions affronter un conflit majeur. Ce qui rend le calendrier des décisions prises assez problématique.

Trop peu, trop tard ?

Certes, l’une des principales avancées de cette nouvelle LPM tient dans sa volonté d’augmenter considérablement les moyens en matière de drones comme de lutte antidrones. Qu’il s’agisse des priorités d’acquisition ou du changement culturel dans l’industrie de défense, la France semble prendre conscience de son retard. Mais notre adaptation à la guerre des drones reste à des années-lumière des besoins réels et du changement de nature des conflits. Là où l’Ukraine devrait produire cette année 7 millions d’appareils (et la Russie plusieurs millions), nous n’en sortirons que quelques milliers de nos usines, alors même que les guerres en Ukraine et au Proche-Orient soulignent toute la vulnérabilité des armées contemporaines. Or, les moyens prévus pour la défense antidrones ne permettront pas de réellement protéger ni nos infrastructures ni nos armées au front.

Même avec des moyens supplémentaires, cette nouvelle LPM repousse aussi des programmes incontournables pour la viabilité de notre outil de défense. C’est le cas concernant les chars d’assaut, dont la guerre d’Ukraine montre qu’ils sont tout sauf obsolètes. Malheureusement, notre pays n’en produit plus depuis 2008 et ne prévoit toujours pas d’en acquérir de nouveaux avant l’horizon 2040, dans le cadre du programme franco-allemand MGCS. Or la France devra probablement renforcer son maigre (et vieillissant) parc de 200 chars Leclerc bien avant cette date : faute d’envisager maintenant une solution souveraine, elle pourrait être contrainte de se fournir à l’étranger. Nous disposons de solutions de génération intermédiaire, comme l’EMBT (Enhanced Main Battle Tank, franco-allemand) dont la production pourrait démarrer en quelques années. Mais il reste la question des perspectives à l’export pour qu’un tel projet soit viable, et ne rien faire est la meilleure garantie de voir tous les marchés potentiels être captés par la concurrence.

Le futur char franco-allemand menace-t-il l’armée française ?

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Des choix qui ne peuvent plus être repoussés

C’est, au fond, la principale faiblesse du réarmement français : la France continue de repousser des choix pourtant inévitables.

Entre les priorités de son modèle d’armée, d’abord. Comme nous l’avons déjà vu, notre pays entretient ou développe des capacités dans tous les domaines, mais dans des proportions réduites. Ce qui ne le prépare pas à un conflit majeur où il lui faudra déployer beaucoup plus de forces sur une longue durée. La Pologne, par exemple, centre l’essentiel de ses efforts autour du réarmement terrestre face à la Russie : elle disposera d’ici 2035 de huit fois plus de chars modernes que la France, dix fois plus de canons, ou encore quarante fois plus de systèmes de frappe en profondeur. Une voie que ne peut évidemment pas suivre la France, puissance nucléaire dont les territoires, intérêts et engagements sont répartis sur toute la planète, et sans menace directe à ses frontières.

À défaut de pouvoir se concentrer sur la seule menace russe, comme tant de nos voisins, nous devons cependant choisir entre les priorités stratégiques : la projection de puissance sur d’autres continents et océans, ou la défense de l’Europe ? L’Allemagne notamment se concentre sur la deuxième option. La France, comme le Royaume-Uni, peut jouer la complémentarité en misant sur ses capacités d’intervention. Elle risque cependant d’être reléguée au second plan de la défense du continent, et d’être sous-dotée pour un conflit à l’Est, si elle conserve une armée de Terre aussi réduite.

Viennent en conséquence les choix quant au degré d’ambition de la nation. Acter un déclassement relatif, notamment face à une Allemagne dont le budget de défense pourrait être durablement deux fois plus élevé que le nôtre ? Ou se donner les moyens d’être véritablement un leader européen ? Accepter de co-développer avec d’autres pays des programmes d’armement de plus en plus coûteux, voire renoncer à certains d’entre eux ? Ou payer le prix d’une complète indépendance ?

Au fond, si la loi de programmation militaire consolide le modèle militaire français, elle ne pallie pas ses failles. Alors que l’enjeu fondamental consisterait à le repenser face au risque de déclassement par rapport à nos alliés, voire d’un décrochage en cas de conflit majeur. À méditer…

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Low-Tech : le mirage écolo-bricolo

Un four solaire maison, un vélo-cargo flambant neuf appuyé à une cabane abritant des toilettes sèches, de bons moments en famille consacrés à la réparation des objets du quotidien… Séduisante sur le papier, que vaut vraiment la low-tech ?

Dans le paysage intellectuel de la transition écologique, la « Low-Tech » jouit d’une aura de sainteté. Née d’une inquiétude légitime face à l’ampleur des crises environnementales, cette mouvance se présente volontiers comme le bras armé technique de la décroissance. Portée par des figures comme l’ingénieur Philippe Bihouix (L’Âge des Low-tech) ou les expérimentations médiatisées du Low-tech Lab, elle promet une rédemption par la simplicité. En s’appuyant sur le triptyque « Utile, Accessible, Durable », elle s’inscrit dans la droite lignée de la « technologie intermédiaire » d’E. F. Schumacher (Small is Beautiful, 1973) et de la « convivialité » d’Ivan Illich (La Convivialité, 1973). L’idée est séduisante : se libérer de l’aliénation high-tech pour retrouver une autonomie artisanale et résiliente.

Pourtant, si l’intention est louable, force est de constater que la low-tech n’a toujours pas fait la démonstration de son efficacité concrète pour résoudre les crises systémiques qu’elle dénonce. Ce malentendu originel tient souvent à une confusion entre la sobriété de l’usage et une forme de nostalgie technique qui, sous couvert de vertu, ignore les lois élémentaires de la physique, de l’économie et de la sociologie.

L’arbitraire moral comme boussole

Ce flou conceptuel commence dès la définition même des besoins. Contrairement à l’éco-conception, qui s’appuie sur des Analyses de Cycle de Vie (ACV) normées (ISO 14006) et des données quantifiables, la low-tech repose sur une appréciation éminemment subjective de l’utilité. C’est ici que s’invite ce qu’on pourrait appeler l’arbitraire moral. On décrète, avec une assurance parfois doctorale, qu’un écran 4K est un caprice de la modernité, tandis qu’un vélo-cargo serait l’alpha et l’oméga du transport vertueux.

Cette hiérarchisation des besoins fait fi de la diversité des conditions humaines. Pour une personne âgée isolée en EHPAD, le téléviseur n’est pas un gadget aliénant, mais un lien cognitif et social vital, bien plus « utile » qu’un vélo-cargo dont elle n’aura jamais l’usage. En voulant régenter chaque gramme de cuivre au nom d’une éthique de la rareté, la low-tech risque de transformer la sobriété en un ascétisme autoritaire qui frappera d’abord les plus fragiles, et plus largement tous ceux dont les goûts et les besoins diffèrent de la norme imposée — par qui au fait ?

Le mythe de « l’ancien »

Dès lors que l’on substitue le jugement moral à l’analyse technique, on finit par sacrifier l’efficience sur l’autel de la simplicité. L’un des piliers du mouvement est en effet la réparabilité par la rusticité. Matthew B. Crawford, dans son Éloge du carburateur (2016), livre de chevet de Philippe Bihouix, vante la satisfaction métaphysique de comprendre et de réparer son moteur. C’est une philosophie de vie respectable, mais un désastre environnemental.

Le carburateur est simple, certes, mais il est thermodynamiquement médiocre. L’injection électronique, cette « boîte noire » tant décriée, n’est pas née d’une volonté de complexifier pour le seul plaisir sadique de quelques ingénieurs cupides : elle est la réponse indispensable aux normes sanitaires et environnementales modernes. Elle a, avec d’autres innovations techniques, permis en un demi-siècle de réduire d’un facteur 10 à 100 les émissions de polluants locaux (CO, NOx, particules fines) et de diviser par deux la consommation, grâce à un ajustement à la micro-seconde du mélange air-carburant.

Ce plaidoyer pour la simplicité s’appuie souvent sur un biais de nostalgie tenace qui idéalise le passé pour mieux condamner le présent. Qui n’a pas entendu l’éloge de la 2CV de grand-père, réparable avec un bout de fil de fer ? Si la 2CV était accessible, elle exigeait un entretien permanent, rouillait de peur et affichait le bilan sécuritaire d’un cercueil sur roulettes.

De même pour la machine à laver « increvable » de nos aïeux : si elle semblait durer 30 ans, c’est qu’elle ne servait qu’une fois par semaine. Aujourd’hui, une famille moyenne sollicite son équipement cinq fois plus souvent. À usage équivalent, la machine moderne — bien que plus complexe — affiche une fiabilité supérieure tout en consommant jusqu’à trois fois moins d’eau et d’électricité. Elle offre aussi de meilleures performances de lavage malgré des lessives globalement moins agressives et donc moins polluantes qu’autrefois. La longévité d’autrefois n’était pas le fruit d’une ingénierie supérieure, mais d’une sous-utilisation structurelle.

Le mythe de l’obsolescence programmée

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L’industrie, championne méprisée de l’optimisation

Si la simplicité d’usage est une illusion environnementale, la simplicité de fabrication l’est tout autant. On imagine souvent l’industrie comme un monstre gaspilleur par opposition à l’artisanat économe. C’est méconnaître la réalité de l’ingénierie. L’industrialisation, dans un marché concurrentiel, est, par nécessité, la science de l’optimisation extrême. Un ingénieur utilise le calcul de structure pour ne jamais surdimensionner une pièce, là où le bâtisseur low-tech, faute d’outils de mesure, gaspille de la matière par « sécurité ».

L’un des avatars les plus populaires de cette méconnaissance est le culte du « fait-maison », qui se révèle être un non-sens d’un point de vue énergétique. La cuisson du pain chez soi, par exemple, entraîne une perte essentielle de chaleur pour une seule baguette dans un four domestique, alors que le four d’un boulanger, mieux isolé et maintenu à température, produit des milliers d’unités avec une dépense électrique par kilo de 20 à 50 fois inférieure.

De même, les yaourts domestiques, chauffés par de simples résistances électriques, sont loin du rendement bien supérieur des pompes à chaleur industrielles utilisées en usine. Là encore, le fait maison présente une consommation d’électricité de l’ordre de 3 à 5 fois supérieure par unité à celle du yaourt industriel.

L’industrie ne se limite pas à la mutualisation de l’énergie, elle pratique aussi le nesting (optimisation de découpe) pour minimiser les chutes de matière, qu’il s’agisse de chutes générales ou de chutes de tôle, là où le bricolage local génère un résidu massif. En réalité, une usine de précision produit des objets dont les tolérances au micron minimisent les frottements et maximisent les rendements. Sacrifier cette précision et cette optimisation revient à accepter un gaspillage énergétique et matériel structurel au nom d’un folklore de l’autonomie.

Le vélo : un faux ami de la basse technologie

Nulle part ce malentendu entre « simplicité apparente » et « excellence industrielle » n’est plus visible que dans l’étendard favori de la mouvance : le vélo. C’est pourtant un contresens historique savoureux. La bicyclette moderne est le pur produit de la haute industrie du XIXe siècle. Elle a nécessité l’invention de l’acier tubulaire de précision, de la vulcanisation complexe du caoutchouc et des roulements à billes de précision micrométrique.

Sans cette infrastructure industrielle lourde et centralisée, un vélo pèserait 40 kg et perdrait 30 % de son rendement par friction. Le vélo est une réussite éclatante de l’industrie de pointe, pas du bricolage de récupération.

Le coût social du puritanisme et l’effet rebond

Cette idéalisation de l’outil « simple » ne se heurte pas qu’à la physique ; elle bute aussi sur un mur social. La low-tech est, par nature, une technologie pour « valides » qui ont du temps libre. Elle exige l’effort physique, la rusticité et de nombreuses connaissances. Pour une personne handicapée, la haute technologie (domotique, fauteuils électriques, prothèses bioniques pilotées par des interfaces neuronales) est la condition de son autonomie. Il en va de même pour la haine de la publicité, accusée de créer des besoins « artificiels ». Outre le mépris du libre arbitre qu’elle suppose, cette critique ignore que la publicité, certes imparfaite, permet de fluidifier le marché et de faire connaître les nouvelles solutions vertes et innovantes.

Ce puritanisme, qui voit d’un mauvais œil l’assistance électrique des vélos sous prétexte qu’elle contient du lithium, est le meilleur allié du statu quo : à force de refuser une dose de technologie nécessaire, on laisse les gens dans leurs voitures de 1,5 tonne. De même, la low-tech génère son propre effet rebond : un four solaire qui ne fonctionne qu’en été à midi ne remplace jamais une cuisinière, il s’y ajoute. La tiny house finit souvent par augmenter l’empreinte matérielle globale sous couvert de minimalisme, en devenant une résidence secondaire au fond du jardin, louée sur Airbnb.

Le plastique, ce paria pourtant indispensable

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Conclusion : L’innovation introuvable

En fin de compte, malgré plus de 20 ans de discours enthousiastes, la contribution majeure de la low-tech à l’histoire des techniques reste essentiellement cosmétique ou philosophique. Le mouvement excelle dans le « système D », mais se heurte à une contradiction physique insurmontable : son inefficience intrinsèque et son refus de la standardisation lui interdisent d’offrir des solutions réellement massifiables. Alors qu’on rénove péniblement 100 000 logements par an à l’aide de techniques et matériaux conventionnels, imaginer en rénover 500 000 à l’aide de paille et de terre crue relève de la pensée magique.

Contrairement aux leviers de démultiplication portés par la « croissance verte », la low-tech, restant confinée à une échelle artisanale et à un public d’initiés militants, n’a pas encore fait la démonstration de sa capacité à répondre rapidement et massivement aux besoins d’une population mondiale en croissance. Plutôt que de prôner une forme de régression romantique, ne devrions-nous pas défendre une « Haute Technologie Verte » ? Il s’agit tout simplement de miser sur les technologies qui permettent réellement de décarboner à l’échelle — comme celles mises en avant dans les rapports du GIEC : véhicules électriques, pompes à chaleur, énergies renouvelables, nucléaire ou carburants de synthèse. La transition mérite mieux que du folklore et du bricolage.

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Quand les normes tuent l’innovation – de la Flandre moyenâgeuse à l’Europe d’aujourd’hui

Au XIVe siècle, la Flandre était la Silicon Valley du textile mondial. Elle a tout perdu, non pas à cause d'une guerre ni d'une catastrophe naturelle, mais sous le poids des normes. Une leçon pour l’Europe d’aujourd’hui.

Il est six heures et une minute du matin à Armentières, en Flandre française. Un foulon, un ouvrier qui travaille la laine pour en consolider les fibres, vient d'être arrêté. Son crime est d'avoir possédé deux pièces de drap non traité chez lui après cette heure fatidique. La réglementation corporative l'interdit. Procès, amende, casier. Deux de ses collègues subiront le même sort le jour même.

Nous sommes en octobre 1562. La Flandre est encore, sur le papier, la première puissance textile d'Europe. Mais dans les faits, elle est déjà morte. Ses meilleurs artisans ont fui. Ses marchés lui échappent. Et pendant que ses juges condamnent des tisserands pour des draps trop étroits, l'Angleterre exporte les siens dans toute l'Europe, y compris à Anvers, sous le nez des Flamands.

Ce que racontent ces anciennes condamnations dépasse largement l'histoire médiévale. C'est le récit d'une économie qui s'est suicidée par excès de normes. Et c'est, trait pour trait, le scénario que l'Union européenne est en train de rejouer avec ses industries d'avenir.

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Pourquoi l’agriculture française se meurt ?

Un million de vaches laitières en moins depuis 2000. 1,1 million d’hectares de céréales rayés de la carte. Alors qu’une nouvelle loi d’urgence est attaquée de toutes parts à l’Assemblée, l’agriculture française sombre. Autopsie d’un naufrage qui menace notre souveraineté alimentaire.

Il fut un temps, pas si lointain, où la France régnait sans partage sur les terres agricoles européennes. En l’an 2000, elle affichait fièrement 8 % des parts de marché mondial et trônait au 2e rang des exportateurs. Jusqu’en 2015, elle dégageait encore un insolent excédent commercial de plus de 9 milliards d’euros. La France nourrissait le monde. Mais aujourd’hui, le champion est à terre, devenu le maillon faible de l’Europe.

Le contraste avec nos voisins est cruel. Entre 2019 et 2024, pendant que le solde français fondait de 49 %, celui de l’Italie bondissait de 66 % et celui de l’Espagne de 34 %. Et en 2025, c’est le choc : pour la première fois depuis 1978, la balance commerciale agricole française a plongé dans le rouge, avec un déficit de 515 millions d’euros… Tandis que l’Espagne affiche un excédent de 17,6 milliards d’euros.

Au-delà du solde commercial, c’est la valeur même de la production agricole française qui progresse moins vite que celle de ses voisins. Jadis leader européen incontesté, la France est aujourd’hui sur le point de se faire dépasser.

(Source : https://www.senat.fr/rap/r25-317/r25-317_mono.html)

Dans la filière élevage, l’hémorragie est totale, avec un million de vaches laitières en moins depuis 2000 (-26 %). La France est le seul grand pays laitier d’Europe dont la production recule depuis 2014. 47 % du beurre consommé par les Français est désormais importé.

Dans les champs, alors qu’on pensait nos grandes cultures céréalières à l’abri, la filière est en pleine déroute. Depuis 2014, 1,1 million d’hectares de céréales ont été rayés de la carte (-11 %), tandis que les exportations de blé tendre ont été divisées par deux.

Côté volaille, la demande augmente, mais ce sont les importations qui raflent la mise : elles représentent désormais 44 % de la consommation intérieure, tandis que des pénuries d’œufs affectent les rayons de nos commerces depuis plusieurs mois.

Face à cette chute libre, un nouveau projet de « loi d’urgence » est en cours d’examen par l’Assemblée. Un texte censé libérer enfin les agriculteurs, mais qui est — à l’instar de la loi Duplomb en 2025 — attaqué de toutes parts. Pendant que le gouvernement et la droite tentent de le faire passer au forceps, la gauche et les écologistes dénoncent un recul démocratique inacceptable et un blanc-seing accordé à l’agro-industrie.

Une bataille politique acharnée qui illustre le grand écartèlement français : comment sauver notre souveraineté alimentaire en plein naufrage économique, sans renier nos ambitions environnementales ?

Des normes en pagaille

Pour le sénateur Laurent Duplomb, auteur d’un rapport remarqué sur l’état du secteur agricole, le mal est d’abord administratif. Selon ses mots, l’agriculture française « avance avec des boulets aux pieds depuis de trop nombreuses années ». Des boulets qui portent un nom : la surtransposition. Cette habitude très française qui consiste à prendre une directive européenne déjà exigeante… et à y ajouter une couche supplémentaire de contraintes nationales, transformant le quotidien des agriculteurs en véritable parcours du combattant.

Alors qu’en Europe, un éleveur peut construire un poulailler jusqu’à 85 000 poulets sans lourdes formalités, en France, le seuil tombe à 40 000. Même logique pour les élevages laitiers : au-delà de 400 vaches, une autorisation environnementale complexe devient obligatoire, au point qu’aucun gros projet n’a vu le jour depuis cinq ans. Face au risque juridique et aux recours possibles, de nombreux agriculteurs préfèrent renoncer ou limiter volontairement la taille de leurs exploitations. Un problème qui concerne aussi d’autres infrastructures, comme les dispositifs de stockage de l’eau ou les méthaniseurs.

Du côté des phytosanitaires, la réglementation française interdit certains pesticides pourtant encore autorisés au niveau européen. Le cas le plus emblématique reste l’interdiction brutale des néonicotinoïdes qui, décidée sans étude d’impact approfondie, a laissé certaines filières sans solution technique viable.

Mais au-delà de cet exemple spectaculaire, c’est l’ensemble des pratiques agricoles du quotidien qui se retrouve sous contrainte. Là où un agriculteur allemand ou roumain applique les recommandations européennes standard, son homologue français doit slalomer entre des Zones de Non-Traitement (ZNT) particulièrement strictes autour des cours d’eau, des écoles ou des habitations. Certains mélanges de produits, autorisés ailleurs, lui sont interdits, l’obligeant à multiplier les passages de tracteur. Et pour protéger les abeilles, des contraintes horaires l’obligent parfois à travailler… en pleine nuit.

Un modèle à bout de souffle

La petite ferme familiale en polyculture-élevage. Voilà l’idéal fantasmé de ce que devrait être une exploitation agricole pour beaucoup. Une image érigée en modèle de vertu, qui a largement inspiré la réglementation française, portée par des attentes sociétales et environnementales fortes.

Pendant que des pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas, la Pologne ou la Roumanie assumaient la transition vers des exploitations de taille industrielle, la France, elle, est restée attachée à des structures plus modestes.

Un modèle économique encouragé par les normes que nous évoquions… mais aussi renforcé par d’autres spécificités très françaises. Les droits de succession, par exemple, qui sapent la capacité financière nécessaire à l’acquisition de nouvelles terres, ou l’hyperréglementation du foncier, conçue à l’origine pour protéger les petits exploitants face à la spéculation, mais qui complique fortement l’agrandissement des exploitations.

À ces contraintes réglementaires s’ajoute une défiance plus diffuse, venue de la population elle-même. Paradoxalement, alors que les citoyens réclament du lait ou de la viande produits sur le territoire national, ce sont souvent les mêmes qui s’opposent à la construction ou à l’agrandissement d’exploitations près de chez eux. Associations et riverains contestent régulièrement les permis de construire des exploitations jugées « trop grandes », souvent qualifiées de « fermes-usines ». C’est ainsi que les recours juridiques se multiplient et freinent, voire bloquent, toute dynamique d’agrandissement.

Or, qui dit petites exploitations dit aussi davantage d’effets de bord. À quantité de travail équivalente, les volumes produits restent plus faibles, et les revenus suivent la même pente.

Face à cette impasse économique, les pouvoirs publics ont longtemps misé sur la montée en gamme… une orientation qui montre aujourd’hui ses limites.

Un contexte délicat

Et comme si cela ne suffisait pas, le contexte international est venu ajouter une couche supplémentaire de problèmes, aggravant encore les tensions déjà à l’œuvre dans les campagnes françaises.

Des difficultés qui sont d’abord venues de l’Est. En s’imposant comme le premier exportateur mondial et en inondant la planète de son blé à bas coût, la Russie a fait s’effondrer les cours et évincé les céréaliers français de leurs débouchés historiques au Maghreb.

Blé russe, poulet polonais : la France agricole perd la guerre

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Dans le même temps, les charges explosent. Après le séisme de la guerre en Ukraine, l’embrasement du Moyen-Orient fait de nouveau flamber les prix de l’énergie, entraînant celui des engrais et du carburant. Pris au piège d’un « effet ciseau » dévastateur entre ces coûts exorbitants et des cours agricoles qui stagnent, de nombreux exploitants ne s’y retrouvent plus.

(Source : https://www.web-agri.fr/marches-agricoles/engrais)

À ce cocktail explosif s’ajoute l’arrivée d’une nouvelle contrainte venue de Bruxelles : le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). En voulant taxer l’impact environnemental des produits importés, l’Europe va mécaniquement maintenir le prix des engrais à des niveaux records, infligeant un nouveau surcoût à des trésoreries déjà exsangues.

Des signes inquiétants

Avril 2026. Dans une quasi-indifférence médiatique, la filière maïs tire la sonnette d’alarme. Les premières estimations sont préoccupantes. Selon l’institut technique Arvalis, les surfaces de maïs grain pourraient reculer de 10 à 15 % cette année au niveau national.

Face aux difficultés qui s’accumulent, le choix devient radical : plutôt que de produire à perte, de nombreux agriculteurs se résignent à la jachère. Les trésoreries épuisées ne permettent plus d’avancer les frais colossaux exigés par ces cultures. Très gourmand en engrais et en gaz pour le séchage des grains, le maïs est d’ailleurs particulièrement exposé. Entre des cours incertains et une ressource en eau fragilisée, le calcul est vite fait : terrifiés par le risque financier, beaucoup renoncent tout simplement à semer.

Plus au nord, l’angoisse gagne la filière betteravière. Privés de néonicotinoïdes, les producteurs se sentent désarmés face à la prolifération des pucerons, qui s’annonce particulièrement importante cette année. Comble de l’absurde, l’État a autorisé en urgence le spirotétramate, un insecticide pourtant banni par l’Europe pour sa toxicité environnementale. Un pis-aller, alors que la profession réclamait le retour de l’acétamipride, plus efficace et toujours légal chez nos voisins européens.

Relever la tête

Pourtant, la France conserve de solides atouts. Son secteur viticole et sa filière laitière jouissent d’une réputation d’excellence mondiale, et l’Hexagone dispose de terres parmi les plus fertiles d’Europe. Reste à libérer ce potentiel en regardant lucidement ce qui fonctionne ailleurs : soumis aux mêmes marchés, nos voisins prouvent que d’autres trajectoires sont possibles.

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Pour y parvenir, un cap politique clair est indispensable. Il faut lever les tabous qui freinent l’agrandissement des fermes, seule issue pour réaliser des économies d’échelle. Sur le plan économique, l’urgence est de mieux former les agriculteurs à la gestion d’entreprise, afin de maîtriser les coûts et d’éviter les pièges d’une surmécanisation souvent encouragée par une fiscalité inadaptée. Dans le même temps, les aides publiques doivent être réorientées vers l’investissement productif.

Mais le nœud du problème reste réglementaire. Mettre fin à la surtransposition des normes est une priorité pour faciliter les projets. Cela ne signifie pas ignorer les enjeux enjeux environnementaux, mais arbitrer avec finesse, en privilégiant l’efficacité réelle plutôt que les interdictions de principe.

Un exercice délicat, dans une société de plus en plus polarisée, où les questions agricoles sont devenues hautement politiques. Car au fond, le principal verrou est sociétal. Il est urgent que les Français prennent pleinement conscience du trésor que représente leur agriculture. Un pilier de notre souveraineté, de notre économie et de notre rayonnement à l’international.

Mais à regarder le triste sort du projet de loi d’urgence à l’Assemblée, le fossé avec le terrain donne le vertige. Là où le secteur réclame un électrochoc structurel, le texte n’offrait que de timides rustines administratives, elles-mêmes méticuleusement déchirées en commission sur l’autel des postures idéologiques. Pendant que Paris s’écharpe pour savoir s’il faut organiser une réunion publique ou une permanence en mairie pour creuser une retenue d’eau, l’Espagne et l’Europe de l’Est conquièrent nos marchés. Il serait temps de cesser de tirer sur l’ambulance, avant qu’il ne reste définitivement plus rien à sauver.

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Être malade mental en France : la double peine

« Sur une échelle de 0 à 10, à combien évaluez-vous votre douleur ? » Dans le cas de la santé mentale, cette question n’est jamais posée. Un oubli révélateur : alors que l’accueil des patients en détresse constitue un enjeu majeur, la psychiatrie demeure le parent pauvre de notre système de santé. Il faut y remédier. Urgemment.

En France, la hiérarchie des souffrances est une réalité silencieuse mais réelle. Quand on se voit diagnostiquer une pathologie somatique lourde, tout un protocole et une équipe médicale complète se mettent en branle, aidés de moyens techniques à la pointe de la technologie qui sont mobilisés pour, dans un premier temps, diagnostiquer, puis traiter la souffrance et enfin soigner ou du moins traiter les symptômes. Le trouble mental condamne, lui, trop souvent à l’errance.

Une faillite éthique et structurelle

Si la dépression sévère est biologiquement comparable, dans l’intensité des symptômes, à une fin de vie cancéreuse, et la schizophrénie à une tétraplégie (score DALY), tant le handicap est réel et invalidant, le traitement réservé aux malades mentaux témoigne d’une faillite éthique et structurelle. L’antalgie s’est énormément développée grâce aux percées de la recherche médicale. Quand on est pris en charge aux urgences pour une douleur quelconque, la première chose que demande l’infirmière d’accueil et d’orientation (IAO) est le degré de douleur de la personne (entre 0 et 10). Cette question n’est jamais posée aux malades mentaux. Pourtant, les études l’ont montré, la douleur psychique active les mêmes canaux de la douleur dans le cerveau ; elle peut être encore plus invalidante et se transférer sur des douleurs somatiques réelles : tachycardie, difficultés à respirer, palpitations, frissons, courbatures, maux de tête, etc.

Ces symptômes sont si prégnants que beaucoup de patients finissent aux urgences croyant faire un AVC. Évalués pour ces symptômes, ces patients repartent souvent chez eux sans avoir vu une infirmière psy ou un psychiatre, alors que la douleur est toujours là, bien que les analyses biologiques reviennent négatives.

La loterie des urgences

Quand les malades sont orientés vers le service psychiatrique des urgences, c’est souvent la première fois qu’ils peuvent être écoutés, évalués et se voir proposer un traitement adapté à leur pathologie. Faute de place dans les CMP, faute d’accès à un médecin généraliste (lesquels sont souvent peu formés à la psychiatrie), les urgences sauvent la vie d’un grand nombre de malades, marquent le début du traitement et pavent la voie vers un suivi rapproché et une amélioration de leurs conditions de vie. Toutefois, c’est aussi le lieu d’une grande injustice, d’une double peine. Faute de place dans les hôpitaux psychiatriques, ou suite à un mauvais diagnostic, car réalisé par des internes moins bien formés que les psychiatres (qui n’assurent plus de gardes passé 18 h et le week-end) et en sous-effectif, des patients en grande souffrance repartent chez eux dépités, ayant un sentiment d’abandon et surtout toujours à risque : de décompensation psychotique, d’auto-agressivité, de suicide. En laissant le malade repartir chez lui, on transforme également ses proches (s’il en a) en soignants malgré eux, plongés dans une hypervigilance épuisante qui peut être le terreau de violences intrafamiliales.

Que faire alors ?

Aux urgences tout d’abord, il faut sortir du tri « vital vs non-vital ». Le problème des urgences classiques est qu’on y traite l’immédiat (le sang, le cœur). Celui qui ne saigne pas n’est pas prioritaire. En intégrant des analyses de douleur systématiques basées sur des outils validés comme l’échelle de détresse psychologique, on remet sur un pied d’égalité malades somatiques et malades psy. Il faudrait également qu’un infirmier psychiatrique puisse intervenir au besoin avec l’IAO pour déterminer l’urgence mentale afin d’établir un protocole de soins au plus vite. Enfin, les couloirs et salles d’attente des hôpitaux, glauques, éclairés aux néons et bruyants, ne sont pas propices à un retour au calme. Avoir des box dédiés, apaisants, permettrait d’atténuer la détresse psychologique.

Au niveau des CMP, la transformation passe par une sortie du modèle de « guichet administratif » saturé pour devenir de véritables centres de soins intensifs ambulatoires. Cela implique de créer des accès directs sans rendez-vous et de déployer des équipes mobiles capables d’aller vers le patient lorsqu’il est trop prostré pour se déplacer. Il s’agit de mettre en place un suivi de proximité, un “case management” où un référent unique coordonne le parcours de soins pour éviter les ruptures catastrophiques qui surviennent trop souvent entre deux rendez-vous éloignés de plusieurs mois.

Un changement culturel à opérer

Enfin, chez le médecin traitant, qui reste le premier rempart (80 % des prescriptions d’antidépresseurs et d’anxiolytiques sont faites par les médecins généralistes), il faut systématiser l’utilisation de questionnaires d’évaluation de la vulnérabilité psychologique au même titre que la prise de tension. La création de “hotlines” directes entre généralistes et psychiatres permettrait également aux médecins de premier recours de ne plus porter seuls, en quinze minutes de consultation, le poids de prescriptions lourdes. Il s’agit de passer d’une médecine de l’urgence chimique à une médecine de l’accompagnement humain.

En somme, c’est de la parité des soins dont il est question ici. Pour qu’elle devienne réalité, le changement doit être culturel avant d’être budgétaire. Il faut certes aligner les remboursements, mais surtout accepter, une fois pour toutes, que le cerveau est un organe biologique dont les défaillances sont aussi concrètes qu’une insuffisance rénale. Mieux vaut être atteint d’un cancer que d’une dépression majeure en France ? Sur le plan du soutien logistique et de la reconnaissance sociale, la réponse penche cruellement vers l’affirmative.

Tant que la santé mentale sera traitée comme une variable d’ajustement budgétaire et non comme une urgence vitale, nous continuerons de produire du handicap là où la science et l’organisation nous permettraient de produire du rétablissement.

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