Grenoble : huit arrestations en lien avec le narcotrafic

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Quand les contemporains de Max Weber montaient dans les premiers tramways, ils n’en connaissaient pas les rouages. Ils n’en avaient pas besoin. Il leur suffisait d’en saisir les grands principes et de savoir qu’un ingénieur, lui, les maîtrisait, et qu’aucune force occulte ne gouvernait la course de ce tube d’acier. Dans Le Savant et le Politique, opus d’une actualité saisissante, le sociologue allemand nommait cela le « désenchantement du monde », à savoir la disparition des explications magiques ou religieuses de notre environnement au profit d’une vision rationnelle, scientifique et bureaucratique. Le surnaturel reflue, les sorciers cèdent la place aux ingénieurs, et on laisse émerger une société de connaissance, basée sur la confiance dans ceux qui la produisent, la maîtrisent et la transforment en confort.
Le tramway est emprunté parce qu’on le comprend et que l’on a foi dans ceux qui le conçoivent. Le progrès, chez Weber, avançait à la vitesse d’une confiance, et la modernité pour lui était une marche triomphale vers la rationalité où l’innovation s’imposait par sa seule évidence.
Un siècle plus tard, la France semble avoir tourné le dos à cette ère. Le tramway est redevenu suspect. Nous avons réenchanté le monde et nous y avons projeté nos peurs : l’OGM est un Frankenstein, le nucléaire un prophète de l’apocalypse, la chimie un empoisonneur et la climatisation un climaticide. Nous avons même hissé le principe de précaution au rang constitutionnel, insigne honneur fait à une hésitation ayant sacralisé le risque hypothétique et excommunié quiconque ose le calculer ou le défier.
Notre pays, pourtant terre de génies — de Pasteur à Emmanuelle Charpentier, des frères Lumière à Yann LeCun, en passant par les utopies de Jules Verne —, invente un futur qu’il n’adopte qu’à contrecœur. Nous excellons dans l’invention, la recherche et l’imagination. Nos laboratoires, nos écoles et nos romans ont façonné des révolutions scientifiques et culturelles. Pourtant, dès qu’il s’agit de passer à l’action, nous tergiversons, nous débattons et nous attendons.
Et puis un jour la crise arrive, et soudain ce qui était un tabou devient une évidence.
Dans un monde réenchanté, on n’embrasse plus ce que l’on comprend, mais ce que l’on subit. Toute notre histoire technologique tient dans la phrase de Jean Monnet : « Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise. » La chaleur que nous subissons depuis quelques jours en est l’exemple parfait.
Nous avons longtemps raillé la climatisation comme un vice américain, un gadget énergivore et polluant. Tandis qu’à Singapour, l’ancien Premier ministre Lee Kuan Yew déclarait que « la climatisation est la clé du progrès, qui a changé la nature de la civilisation » et en avait équipé un maximum de bâtiments publics, les Français, au motif de leur climat tempéré, étaient fiers de s’en passer. Les bâtiments sont construits sans elle, et les entreprises hésitent à investir. Il a fallu les 15 000 morts de 2003 pour qu’on impose, du bout des lèvres, une pièce rafraîchie dans nos Ehpad. Et nous revoilà, en cette fin de printemps 2026, démunis face à l’une des pires canicules de notre histoire récente, entre des classes devenues saunas, des hôpitaux étouffants et des logements irrespirables. Résultat, la climatisation devient un enjeu de santé publique et les ventes bondissent depuis quelques années. Trop tard pour les personnes âgées qui meurent chaque été et les enfants qui n’ont pu étudier correctement dans ces étuves.
Nous avons été le peuple de l’atome, par contrainte. Nous avons bâti une cinquantaine de réacteurs en deux décennies pour sortir de la dépendance au pétrole révélée par le choc de 1973, grâce à l’action de Pierre Messmer. Pourtant, dès les années 1990, le débat public se radicalise autour des risques, de la gestion des déchets et de la peur d’un nouveau Tchernobyl. Le nucléaire est devenu clivant, presque honteux, en dépit du confort qu’il apporte. Pendant des décennies, les gouvernements successifs freinent son développement et programment sa réduction de moitié, sous la pression du parti écologiste et d’une partie de l’opinion dans le cadre de tortueuses et cyniques négociations politiques. Il aura fallu la guerre en Ukraine, l’explosion des prix de l’énergie qu’elle a provoquée et les menaces de coupure de courant pour nous (re)convertir à ce que nous avions mis des années à renier. Face aux pénuries, le nucléaire redevient une solution, le président de la République annonce la relance des EPR et les écologistes les plus modérés admettent que le tout-renouvelables n’est pas pour demain. Une épiphanie trop tardive, car les délais de construction s’allongent et les coûts explosent. Nous aurions pu anticiper. Nous avons subi.
Nous avons mené la chasse aux passoires thermiques comme une croisade, jusqu’à ce que l’offre locative se tarisse et que l’on s’aperçoive que l’on ne peut retirer des centaines de milliers de logements du marché sans dommage. Le DPE a été allégé en urgence pour atténuer la crise du logement. Trop tard pour des millions de Français qui ont subi une inflation locative sans profiter d’une rénovation énergétique efficace.
Nous voyions le télétravail comme une menace pour la productivité et une atteinte à l’équilibre vie pro/vie perso. Il aura fallu un double confinement pour y convertir un quart des actifs et en faire une pratique normalisée de notre vie professionnelle. Trop tard pour les années perdues à subir des trajets épuisants.
Nous avons ignoré le poids des cotisations sociales jusqu’au jour où — voulant augmenter le pouvoir d’achat des salariés pour lutter contre l’inflation et endiguer les pénuries de recrutements — nous avons buté sur leur importance qui engloutit la moitié de la rémunération du travail. L’immense majorité de la classe politique se dote d’une offre programmatique pour les baisser dès 2027. Trop tard pour des générations de travailleurs dont le pouvoir d’achat s’est érodé année après année.
Parmi les nombreuses technologies encore honnies dans le débat public (comme le véhicule autonome, les phytosanitaires et, dans une moindre mesure, l’intelligence artificielle), deux sont particulièrement taboues malgré leur immense potentiel : l’édition génomique, héritière raffinée des OGM, nous offrant des cultures résistantes à la sécheresse et sevrées de pesticides ; et le vaccin, envers lequel les Français comptent parmi les peuples les plus défiants de la planète. Nous avons à moitié vécu la leçon avec le Covid, une pandémie jugulée en un temps record par une technologie à ARN messager que tant de Français ont reçue à contrecœur. Faudra-t-il une famine ou une nouvelle pandémie pour que nous acceptions enfin leur utilité ? Devrons-nous toujours payer en morts le prix d’une hésitation que la raison avait déjà levée ?
Rien n’y oblige, si nos élus consentaient à tenir leur fonction. Réduits au commentaire, ils critiquent leurs prédécesseurs et leurs oppositions, déplorent des effets qu’ils n’ont pas su prévoir, s’indignent de carences qu’ils ont laissé prospérer, s’inventent des volontés qu’ils n’ont pourtant jamais exprimées.
Weber prônait pourtant une distinction établie des rôles : au savant de désenchanter le monde, d’établir ce qu’une technologie permet et ce qu’elle coûte ; au politique de trancher et d’agir. De l’homme d’État, il exigeait « la passion, le sentiment de responsabilité et le coup d’œil », ce don de voir venir et de répondre des conséquences avant qu’elles ne frappent.
Nous n’attendons pas de l’élu qu’il déplore le naufrage, mais qu’il l’évite. Non pas qu’il commente la technologie, mais qu’il en porte les usages bénéfiques. Non pas qu’il subisse le présent, mais qu’il se propose de tracer un avenir. La place du politique n’est pas dans le commentaire, mais dans la projection.
D’où vient ce blocage ? D’un recul de l’habitus scientifique et d’un rapport faussé à la modernité. La France aime le progrès en idée, elle qui a fait les Lumières, et le redoute en pratique, par crainte de la perte de contrôle, de l’inégalité, de la déshumanisation. C’est le pays du « oui, mais » : le nucléaire, c’est bien… mais c’est dangereux. Les OGM, c’est utile… mais c’est pas naturel. La climatisation, c’est pratique… mais ça consomme. Nous tenons le débat pour une vertu et l’action pour une faute, et nous délibérons jusqu’à ce que la crise tranche à notre place.
Le travers est ancien. Nous avons donné au monde le métier à tisser de Jacquard et laissé l’Angleterre en faire une révolution. Voilà notre signature, pionniers à l’atelier et timorés à l’usine. Le talent de l’amont, la peur de l’aval.
La France n’a pas un problème de génie, mais de désir. Et le désir, ça se travaille, ça s’attise, ça s’entretient. Nous inventons plus que nous n’osons employer. Nous préparons l’avenir dans nos laboratoires et nos romans, et nous l’enterrons dans nos lois. Il serait temps de l’en sortir. Faisons confiance à la science. Cessons de rougir du confort que nos inventions nous offrent, comme s’il fallait l’expier. Apprenons à anticiper plutôt qu’à réparer. Les Français n’attendent rien d’autre de ceux qui les gouvernent que de tracer un cap plutôt que de le subir. Ce sera l’un des grands enjeux de 2027.
Un peuple qui n’avance que sous la contrainte ne choisit jamais. Il subit, il s’incline, il regrette. Mais rien ne nous y condamne. Réapprenons à désenchanter le monde avant que la nécessité ne s’en charge, et à embrasser le progrès au lieu de l’attendre acculés. Le tramway de Weber est à l’arrêt. Montons-y par désir, non par peur.
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Le Panthéon, temple républicain de la mémoire nationale, honore des hommes et des femmes politiques, des militaires, des savants, des écrivains, des résistants. Il n’honore pas, en revanche, les entrepreneurs, ces bâtisseurs qui, par leurs innovations, leurs industries et leurs visions, ont façonné la France moderne et contribué à son rayonnement mondial.
Le 9 octobre 2025, c’était Robert Badinter (1928–2024), avocat et homme politique, qui entrait au Panthéon. Ce 23 juin 2026, c’est au tour du grand Marc Bloch (1886–1944), historien et résistant, de voir la patrie lui être reconnaissante. À ce jour, aucun entrepreneur n’a jamais été admis ni même proposé à cette reconnaissance de la nation.
Du point de vue du droit, le Panthéon n’est pas une institution dont l’accès serait régi par un règlement ou des critères légaux formalisés. Depuis la loi du 4 avril 1791 qui transformait l’église Sainte-Geneviève en « Panthéon des grands hommes », puis les décisions révolutionnaires et impériales qui ont suivi, le choix des personnalités inhumées ou célébrées relève de la décision souveraine du chef de l’État. Aujourd’hui encore, c’est le Président de la République qui, seul ou après consultation informelle d’historiens et de conseillers, prononce la panthéonisation. Aucune loi, aucun décret d’application, aucune charte du Centre des monuments nationaux ne définit de catégories admissibles ou exclues. Il n’y a pas de « jury d’admission », pas de critères objectifs écrits, pas de condition de nationalité stricte (ainsi Joséphine Baker, née aux États-Unis, y repose).
L’obstacle réside donc dans l’interprétation politique et historiographique de la maxime gravée sur le fronton : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante ». Au fil des deux siècles, les présidents successifs ont opéré une sélection implicite fondée sur une hiérarchie des mérites : le service de l’État (hommes politiques), le sacrifice militaire ou résistant, la création intellectuelle et artistique, l’invention scientifique. L’entrepreneur, lui, a été rangé dans la sphère du privé, de l’intérêt personnel et du commerce, perçus comme étrangers à l’idéal républicain du service public. Cette doxa n’a jamais été inscrite dans un texte, mais elle s’est imposée comme une convention.
En Allemagne, la Walhalla, érigée en Bavière sur l’initiative du roi Louis Ier, fonctionne comme un temple germanique de la gloire. Ses bustes honorent des personnalités de langue germanique — écrivains, souverains, scientifiques, compositeurs et militaires — mais y règne une conception essentiellement culturelle et politique de l’excellence ; l’industriel ou le chef d’entreprise n’y a pas sa place.
Au Royaume-Uni, la mémoire nationale s’incarne dans une institution religieuse : l’abbaye de Westminster. Outre les sépultures royales, le Poets’ Corner et les chapelles rassemblent écrivains, musiciens, hommes d’État et savants (Newton, Darwin). L’anglicanisme britannique a sanctifié le génie politique, militaire et scientifique ; l’entrepreneur, lui, n’y est guère représenté.
Les États-Unis n’ont pas de panthéon unique, mais le National Statuary Hall au Capitole, où chaque État offre deux statues de ses grandes figures, en constitue l’approximation la plus proche. On y trouve une palette plus large que dans le Panthéon français — militants des droits civiques, éducateurs, scientifiques, parfois inventeurs — mais les chefs d’entreprise y demeurent exceptionnels. Notons toutefois que le désormais oublié Hall of Fame for Great Americans, créé à New York à la fin du XIXe siècle, avait, lui, intégré dès l’origine des figures techniques et industrielles comme Thomas Edison ou Eli Whitney, ce qui en fait une rare exception occidentale.
Plus proche de nous, le Panteão Nacional portugais (Lisbonne), le Panthéon des Hommes Illustres espagnol (Madrid) ou encore la Rotonde des Personnes Illustres au Mexique reproduisent le schéma français : elles consacrent des présidents, des résistants, des écrivains et des intellectuels, sans jamais élever au rang de héros national un bâtisseur d’entreprise.
De ce tour d’horizon ressort une constance frappante : qu’ils soient monarchiques, religieux ou républicains, les panthéons modernes honorent avant tout le souverain, le soldat, le penseur, le poète et, plus rarement, l’inventeur. La République française n’est donc pas seule à réserver ses plus hautes marques de reconnaissance publique aux vertus politiques, militaires et littéraires. Cette convergence transnationale révèle que la mémoire collective occidentale a longtemps considéré la création de richesses et l’audace industrielle comme des vertus privées, indignes du monument public.

Or, l’entrepreneur incarne des valeurs profondément républicaines : le mérite, la persévérance, le progrès, l’émancipation collective et le rayonnement universel. Constituer une « promotion entrepreneuriale » au Panthéon, rassemblant des figures issues de différents secteurs — infrastructures, mode, industrie, aéronautique, consommation, luxe, pharmacie — et de différentes époques, permettrait d’honorer la continuité d’un génie français de l’entreprise.
Nul chef de l’État n’a encore fait entrer au Panthéon de tels bâtisseurs. Pourtant, entreprendre est aussi honorable que représenter, diriger, combattre, résister, écrire, inventer, soigner ou plaider.
Cette reconnaissance donnerait aux entrepreneurs leur place légitime, rétablirait une mémoire collective au profit des générations futures, où l’économie et l’innovation compteraient autant que la politique, la guerre et les arts, et rappellerait que les œuvres de ces entrepreneurs parlent au monde entier.
Si la France panthéonisait des bâtisseurs, elle ne comblerait pas seulement une lacune nationale, elle deviendrait pionnière dans un monde où les grands pays ont tous un Panthéon qui les exclut.
Plusieurs candidats méritent certainement d’avoir leur place dans notre récit national. Alors osons enfin « panthéoniser » des figures qui sauront redonner de l’optimisme et de l’audace aux Français. De l’artisan du XIXe siècle à l’industriel du XXe, du luxe aux infrastructures, voici dix noms qui disent la diversité et la pérennité de cet engagement :
Bien sûr, ces parcours ne sont pas tous sans ombres ; mais ceux des militaires et des hommes politiques déjà distingués le sont-ils davantage ? L’entrée au Panthéon n’est pas une canonisation papale, elle ne sacralise pas des saints.
Le moment est peut-être venu. Panthéoniser les grands entrepreneurs, c’est affirmer que la République se construit aussi par le travail, l’innovation et l’audace industrielle. C’est reconnaître que derrière chaque objet du quotidien, chaque symbole national, il y a des femmes et des hommes qui ont osé entreprendre. C’est ne pas oublier qu’aux yeux du monde et des Français, le Panthéon parle autant de ses hôtes que de la société qui les choisit.
Quatre-vingt-quatre personnalités sont panthéonisées en comptant Marc Bloch. Les fonctions de femme/homme politique et de militaire concernent 67 % d’entre elles (une personne peut endosser plusieurs fonctions). À ce jour, aucun entrepreneur n’y a été admis.
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