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Les limites planétaires : faut‑il vraiment paniquer ?

Jour du dépassement, limites planétaires, théorie du Donut… autant de concepts séduisants, qui finissent pourtant par brouiller les priorités et transformer la transition en catalogue d’interdits. Que disent‑ils vraiment — et, surtout, que ne disent‑ils pas ?

To do or to DONUT, telle est la question

J’approfondis
Un donut artistique garni d'un glaçage vert et de mousse, dont une part illuminée est soulevée par une main.

Cette semaine, l’actualité nous le rappelle avec le Jour du dépassement : l’humanité vit à crédit écologique, consommant en quelques mois ce que la Terre régénère en un an.

Pourtant, dans les cercles scientifiques et politiques, c’est un autre outil qui s’est imposé comme boussole ultime de la transition : le cadre des limites planétaires.

Mais attention à ne pas les confondre. Là où le Jour du dépassement mesure un flux annuel de ressources (empreinte vs biocapacité), les limites planétaires identifient neuf seuils biophysiques globaux (climat, biodiversité, cycles de l’azote, etc.) qu’il ne faudrait pas franchir sous peine d’instabilité majeure.

Jour du dépassement : l’art d’additionner des choux et des carottes

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Une équation visuelle sur un tableau vert combinant un chou et une carotte pour égaler de la fumée.

Présenté comme la référence absolue, ce concept comporte pourtant, lui aussi, de sérieuses limites.

La Terre est une grosse boule de roche qui ne va pas grossir de sitôt. Son rayon est fixe, et sa quantité d’atomes aussi. Voici des limites de la Terre clairement établies et indiscutables. Soit. Mais depuis 2009, un nouveau concept a envahi les médias : les « limites planétaires ». Popularisé par le chercheur suédois Johan Rockström, ce cadre nous dit qu’il y aurait neuf « lignes rouges » à ne pas dépasser pour que l’humanité reste en sécurité.

Ces limites concernent le climat, la biodiversité, les engrais (azote et phosphore), la déforestation, l’eau, les produits chimiques, l’acidification des océans, la couche d’ozone et les poussières dans l’air (aérosols).

Aujourd’hui, on nous annonce que sept de ces neuf limites sont franchies. Mais avant de crier à la fin du monde, il faut regarder ce que ces chiffres disent vraiment — et ce qu’ils ne disent pas.

Infographie circulaire présentant le concept des limites planétaires et l'état des dépassements écologiques.

Une accélération soudaine ?

Quand on lit les gros titres, on a l’impression que la Terre est sur le point d’exploser. Un peu comme une jauge de « points de vie » dans un jeu vidéo. On se dit : « Gaïa a perdu 7 cœurs sur 9, le Game Over est proche ! ». C’est faux. Franchir une limite de plus signifie simplement que nous nous éloignons toujours un peu plus de notre port d’attache pour naviguer dans des eaux toujours plus troubles. Contrairement à l’idée reçue d’un effondrement environnemental récent, la plupart de ces frontières ont été franchies il y a déjà longtemps.

L’industrie a bousculé la limite des produits chimiques dès les années 1850 en synthétisant les premiers colorants, tandis que l’effondrement de la biodiversité et la déforestation ont dépassé les seuils conseillés avant 1900. Le cycle de l’eau a suivi dès 1905, et le climat a franchi la barre arbitraire des 350 ppm de CO₂ aux alentours de 1990. En réalité, seule l’acidification des océans constitue un basculement récent, survenu quelque part entre 2015 et 2020. Il est d’ailleurs essentiel de préciser que ce franchissement récent de la septième limite ne correspond pas à un « point de bascule » physique : il n’y a pas d’emballement en cours, mais la confirmation statistique que nous nous écartons davantage encore de l’Holocène.

Un prisme réducteur face à la complexité des enjeux

Si le concept jouit aujourd’hui d’un succès médiatique incontestable, une analyse rigoureuse révèle des faiblesses structurelles.

Il faut d’abord souligner que ce cadre n’apporte en réalité aucune connaissance fondamentale nouvelle. Qu’il s’agisse du réchauffement climatique, de l’érosion de la couche d’ozone ou de l’effondrement de la biodiversité, ces phénomènes sont documentés et compris depuis des décennies. Les auteurs n’ont en fait pas réalisé de découverte majeure, mais ont plutôt produit un travail de synthèse, principalement sous forme d’un graphique, pensé pour sensibiliser le grand public mais dont la pédagogie se révèle bancale.

Le malentendu le plus persistant concerne la nature même de ces limites. Contrairement à une idée reçue, elles ne constituent en rien des lois de la physique immuables, à l’image du point d’ébullition de l’eau à 100 °C. Ces seuils sont en réalité des conventions établies par des chercheurs à partir d’un postulat simple : l’humanité ayant prospéré durant les 10 000 dernières années de l’Holocène, il conviendrait de ne rien changer pour demeurer dans cette zone de confort. Bien que cette position de prudence soit raisonnable, sorte de principe de précaution planétaire, elle ne peut être assimilée à une démonstration scientifique rigoureuse qui prouverait notre incapacité à prospérer au‑delà de ces frontières.

Cet arbitraire se manifeste par le lien flou entre les « points de bascule » écologiques et les seuils chiffrés du rapport. Fixer la limite à 350 ppm de CO₂ plutôt qu’à 412 relève d’un choix arbitraire et non d’une frontière physique démontrée. En privilégiant des chiffres ronds pour établir une marge de sécurité, les auteurs figent ainsi une simple évaluation prudente, mais celle‑ci est souvent comprise comme une vérité absolue.

Par ailleurs, le concept souffre d’une confusion regrettable entre des échelles locales et globales. Si le climat est effectivement un enjeu global où une tonne de CO₂ émise à Paris possède le même impact qu’à Tokyo, la majorité des autres limites sont purement locales. Un stress hydrique en Californie n’assoiffe pas les habitants de Sainte‑Soline, et l’effondrement des stocks de cabillaud dans l’Atlantique, aussi tragique qu’il soit, n’impacte aucunement la survie du rhinocéros noir au Botswana. En amalgamant ces crises disparates dans un panier planétaire unique, on finit par masquer la spécificité des territoires et des solutions.

L’absence de hiérarchisation constitue une autre faiblesse de l’approche. En mettant toutes les limites sur un même pied d’égalité, on s’empêche de prioriser. Or toutes les menaces n’ont pas la même importance pour l’avenir de l’humanité. L’existence même d’organismes spécialisés comme le GIEC pour le climat ou l’IPBES pour la biodiversité est là pour le rappeler.

De plus, les indicateurs retenus s’avèrent souvent simplistes : tenter de résumer l’infinie richesse de la biodiversité mondiale à seulement deux variables chiffrées (le taux d’extinction des espèces et l’indice d’intégrité de la biodiversité) est un exercice extrêmement réducteur qui ne rend pas justice à la complexité des écosystèmes.

Ce cadre conceptuel n’ajoute donc aucune couche de compréhension aux problèmes que nous devons résoudre, voire ajoute de la confusion. Plus grave encore, il ne propose aucun levier d’action et pourrait même pousser à ne rien faire.

Le piège du Jenga : quand tout devient paralysant

Le concept des limites planétaires repose sur une interconnexion très forte entre les limites : une déforestation massive en Amazonie pourrait perturber le cycle de l’eau jusqu’au Tibet, écrivent les auteurs. Si certains liens sont indiscutables — comme l’augmentation du CO₂ qui acidifie les océans —, d’autres interactions demeurent plus complexes à formaliser. Or cette vision systémique risque de générer un « effet Jenga », où la peur de déplacer une seule bûchette paralyse toute action de peur de faire s’écrouler l’édifice.

Ce biais de la « solution parfaite » se manifeste nettement dans le débat sur la voiture électrique : bien que l’extraction du lithium impacte localement la forêt, la biodiversité et l’eau, refuser cette transition au nom de la préservation absolue de chaque limite revient à favoriser le statu quo climatique. En refusant de hiérarchiser les urgences, on transforme la complexité en puissant moteur de l’inaction. Plutôt qu’une prison de verre, ce cadre devrait être un outil d’arbitrage acceptant certains compromis localisés pour préserver l’équilibre global du système Terre.

Des scientifiques aux politiciens : qui décide ?

Un dernier point crucial : les auteurs de cette étude sont des scientifiques, pas des élus. Pourtant, leur conclusion dépasse le strict cadre de l’observation. La toute dernière phrase de leur article stipule en effet que : « Les données disponibles à ce jour suggèrent que, tant que ces seuils ne sont pas franchis, l’humanité garde la liberté de poursuivre son développement social et économique à long terme. »

Cette affirmation, non étayée, contient un glissement dangereux : elle suggère en creux que le franchissement des seuils impose l’arrêt du développement économique. Or, transformer des statistiques en « ordres » indiscutables est une dérive. Si les chercheurs ont pour mission d’alerter sur les risques, ils n’ont pas la légitimité pour fixer les règles du jeu mondial. Le choix de nos modes de vie doit rester politique et démocratique, d’autant que c’est souvent le progrès économique qui permet de financer les innovations techniques indispensables à la transition.

Conclusion : miser sur les solutions « sexy »

Le concept des limites planétaires a le mérite d’exister et de nous alerter sur l’ampleur des crises environnementales en cours. Mais il peut aussi s’avérer confus et angoissant. Gardons ces indicateurs dans un coin de notre esprit, et concentrons‑nous plutôt sur la route devant nous.

Aujourd’hui, deux leviers majeurs permettent de répondre à l’essentiel du défi. D’un côté, la décarbonation — en abandonnant le pétrole, le gaz, le charbon et éventuellement la biomasse — agit de front sur le réchauffement et donc l’acidification des océans, la déforestation et donc la biodiversité, mais aussi les émissions d’aérosols. De l’autre, une transition vers une alimentation plus végétale permet de réduire les surfaces cultivées et donc de limiter la déforestation, voire de reforester, et donc de préserver la biodiversité et les ressources en eau, mais aussi de stabiliser les cycles de l’azote et du phosphore. En activant ces deux leviers, nous pourrions régler environ 95 % du réchauffement climatique et 75 % de l’érosion de la biodiversité.

Au lieu de subir l’effet « Jenga » d’une menace complexe qui paralyse, il est plus efficace de proposer des solutions claires et attractives. Des technologies comme la voiture électrique, plus agréable à conduire, ou les pompes à chaleur réversibles qui permettent de faire des économies, décarboner l’hiver et se rafraîchir l’été, montrent que nous pouvons rester dans une zone de sécurité tout en améliorant notre confort et notre économie. L’être humain s’adapte toujours davantage par le désir d’améliorer son existence que sous la contrainte ou par l’interdit.

Infographie illustrant les neuf limites planétaires et les deux leviers d'action que sont l'énergie et l'alimentation.
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Laissons la science éclairer, pas la peur gouverner

Depuis des mois, la question de la réintroduction de l’acétamipride affole le débat public. Elle est à nouveau soumise au vote des parlementaires. Et, une fois de plus, l’instrumentalisation militante prend le pas sur la raison et tourne le dos aux principes des Lumières.

Il est grand temps de revenir au temps des Lumières.

Non par nostalgie d’un âge d’or qui n’a jamais existé, ni par idéalisation naïve d’un progrès qui résoudrait tout, mais pour retrouver ce qui constituait l’exigence première de ceux qui décidèrent de lutter contre l’obscurantisme, les dogmes, les superstitions et l’arbitraire de l’autorité : soumettre nos croyances, nos intuitions et nos peurs à l’épreuve de la raison, des faits et de la contradiction.

Force est de constater qu’aujourd’hui, alors même que nous n’avons jamais disposé d’autant de connaissances ni d’outils pour comprendre le monde, le débat public emprunte trop souvent le chemin inverse. L’émotion y tient lieu de preuve, l’indignation de démonstration, la répétition d’un récit militant ou politicien de vérité établie. Un chiffre sorti de son contexte, une trace détectée, une association statistique ou un risque simplement imaginable suffisent parfois à imposer une conclusion et à réclamer une décision politique avec véhémence, voire violence.

Le doute, pourtant consubstantiel à la démarche scientifique, est alors soit présenté comme une faiblesse, soit détourné pour prétendre que toutes les opinions se valent. Or la science ne consiste ni à affirmer que l’on sait tout, ni à renoncer à distinguer le vrai du faux. Elle consiste à rechercher patiemment ce qui résiste à l’examen des faits, à mesurer l’incertitude et à accepter de corriger ses conclusions lorsque les preuves l’exigent.

Cette distinction est essentielle lorsqu’il s’agit d’éclairer les politiques publiques. La science ne décide pas à la place des citoyens ou des élus. Elle doit en revanche préciser ce que nous savons, ce que nous ignorons, la solidité des preuves, l’ampleur des effets et les conséquences prévisibles de nos choix. Les scientifiques doivent participer au débat de l’agora, mais les considérations politiques ne devraient jamais guider son prisme analytique en amenant à une présentation des résultats biaisée et incomplète. À défaut, la politique publique ne repose plus sur la connaissance, mais sur la peur, l’émotion ou l’idéologie et donc, in fine, sur de la désinformation.

L’épidémiologie des cancers diagnostiqués avant 50 ans en offre un premier exemple. Avec mon confrère le Pr Jacques Robert, nous avons été interpellés par la manière dont les chiffres du nombre de cancers dans le monde pouvaient être déformés dans certains articles grand public puis repris à des fins politiques ou militantes par certains peu scrupuleux à jouer avec les peurs. Ainsi le chiffre de 80 % d’augmentation du nombre de cas dans le monde en 30 ans chez les moins de 50 ans a été repris et amplifié, rapidement présenté comme un doublement et donc une « explosion », « une épidémie » voire un « tsunami » de cancers. Ce chiffre était juste et publié, mais en reprenant l’évolution du nombre d’habitants dans le monde, du vieillissement de la population, on obtenait en fait une augmentation de l’ordre de 30 % des cas par rapport au nombre de cas attendus. Plus complexe encore, cette augmentation ne pouvait pas s’étendre sans analyse complémentaire à la France compte tenu des disparités mondiales, notamment par exemple en termes de proportion des moins de 50 ans très disparate ou encore de facteurs de risque évitables (par exemple hépatite virale et cancers du foie) très dépendants des politiques vaccinales selon les pays étudiés.

Nous avons donc mené une étude originale que nous avons voulu réserver en exclusivité à la revue Science et Pseudo-Sciences de juillet 2026 afin d’en faire profiter très rapidement et largement le grand public, publication très complémentaire du dernier rapport de l’épidémiologie des cancers en France récemment publié par l’Institut national du cancer (INCa).

Environ 430 000 cancers sont diagnostiqués chaque année en France et près de 90 % surviennent toujours après 50 ans. Les cancers diagnostiqués entre 20 et 49 ans représentent approximativement 40 000 cas par an, soit moins d’un cancer sur dix, et leur poids dans l’ensemble du fardeau du cancer n’a que peu changé, voire a diminué en 30 ans : ils représentaient 15 % de l’ensemble des cancers en 1990 contre 9,3 % en 2023. Conséquence directe du fait que le nombre des plus de 50 ans a augmenté de 75 % en France depuis 1990, passant de 16 à 28 millions d’habitants. Loin de « l’épidémie » annoncée par certains, le cancer demeure, avant tout, une maladie liée à l’âge et au hasard au gré de mutations clés survenant au cours de la vie.

Notre analyse a permis malgré tout de mettre en évidence une réalité encore non rapportée : les évolutions de l’incidence des cancers chez les moins de 50 ans diffèrent radicalement selon le sexe. Entre 1990 et 2023, le nombre annuel de cancers chez les hommes de 20 à 49 ans est resté globalement stable, passant d’environ 13 500 à 13 200 cas. Chez les femmes, il est passé d’environ 16 700 à 25 300 cas, soit une augmentation de plus de 50 %, cohérente avec les taux d’incidence standardisés passés de 103 cas pour 100 000 habitants en 1990 à 106 en 2023 chez l’homme, et de 127 pour 100 000 en 1990 à 198 en 2023 chez la femme.

La dynamique observée avant 50 ans est donc essentiellement féminine. Elle est portée pour une large part par quelques localisations, notamment le cancer du sein, qui représente à lui seul près de la moitié des cancers féminins avant 50 ans, mais aussi par l’évolution du cancer du côlon (environ 7 % de la hausse) ou du poumon (environ 6 % de la hausse) chez les femmes et par certains diagnostics plus précoces. Chez l’homme, il y a eu des hausses (cancers du côlon également), mais aussi des baisses (cancers du poumon, grâce à la baisse du tabagisme chez les jeunes dans les années 90) qui globalement ont équilibré les comptes.

Cette réalité complexe ne plaide donc pas pour l’existence d’une cause unique et cachée, d’un « facteur X » qui résoudrait tout. Elle évoque plutôt l’addition de phénomènes déjà en partie identifiables : effets de cohorte liés au tabagisme féminin, évolutions hormonales et reproductives, recul de l’âge de la première grossesse, réduction du nombre d’enfants, augmentation du surpoids, modifications des modes de vie, amélioration de l’imagerie et diagnostics réalisés plus précocement.

Il reste indispensable de poursuivre la recherche et de surveiller cette population. Il faut identifier les sous-groupes dans lesquels l’incidence augmente réellement, comprendre les causes évitables et adapter les stratégies de prévention. Mais cibler les adultes jeunes ne nécessite pas d’inventer une épidémie générale ni un facteur environnemental unique. L’inquiétude peut être légitime sans que l’exagération le soit.

Le débat sur les pesticides obéit souvent aux mêmes mécanismes.

Nos moyens analytiques permettent aujourd’hui de détecter des quantités extraordinairement faibles de substances : quelques nanogrammes dans l’eau de pluie, des traces dans le liquide céphalorachidien d’enfants, dans le sperme, le miel ou une pâte à tartiner. Ces résultats sont ensuite présentés comme la démonstration d’une contamination générale et d’un danger sanitaire imminent.

Mais détecter n’est pas démontrer une toxicité. Et identifier le danger potentiel d’une molécule ne suffit pas à quantifier le risque réel. Tout dépend de la dose, de la durée, de la voie d’exposition et des concentrations susceptibles d’atteindre un organe. Présenter une concentration en nanogrammes sans la comparer à la dose journalière admissible, aux niveaux d’exposition habituels, aux doses sans effet observé ou aux doses toxiques utilisées chez l’animal revient à retirer au chiffre toute signification sanitaire.

Ainsi, une étude pilote suisse a été largement mobilisée lors des mobilisations anti-loi Duplomb pour affirmer que l’acétamipride « baignait dans le cerveau des enfants ». Elle portait pourtant sur seulement quatorze enfants âgés de 3 à 18 ans, tous hospitalisés pour une leucémie ou un lymphome, sans groupe témoin composé d’enfants en bonne santé. Le principal composé retrouvé n’était pas l’acétamipride lui-même, mais son métabolite, la N-desméthyl-acétamipride, détectée dans 93 % des échantillons de liquide céphalorachidien. La concentration médiane mesurée était de 0,0123 nanogramme par millilitre, soit environ une molécule de ce métabolite pour 1 000 milliards de molécules d’eau. Rapportée à la totalité du liquide céphalorachidien d’un enfant, elle correspondrait à seulement un à deux nanogrammes de substance, sous réserve que cette concentration soit homogène dans tout le compartiment.

Pour restituer l’ordre de grandeur, des études ont mesuré dans le liquide céphalorachidien des concentrations de nicotine comprises entre 6 et 215 nanogrammes par millilitre, soit environ 500 à 17 500 fois davantage. Pour la cotinine, principal métabolite de la nicotine, les concentrations rapportées atteignent 3,5 à 30,4 nanogrammes par millilitre chez des personnes non-fumeuses exposées au tabagisme passif, soit environ 300 à 2 500 fois la concentration médiane de N-desméthyl-acétamipride observée dans cette petite étude. Chez les fumeurs, elles peuvent être plusieurs milliers, voire plusieurs dizaines de milliers de fois supérieures.

Cette confusion entre présence, danger et risque permet toutes les instrumentalisations. Le cancer, parce qu’il effraie et touche presque toutes les familles, devient alors un outil rhétorique extrêmement puissant. Il suffit d’associer le nom d’une molécule au mot « cancer » pour donner à une hypothèse fragile l’apparence d’une urgence sanitaire.

C’est dans ce contexte que certains souhaitent étendre ou constitutionnaliser un principe de précaution sanitaire toujours plus large. L’intention peut sembler louable et raisonnable. Pourtant, un principe de précaution privé d’analyse des ordres de grandeur, du niveau de preuve, des bénéfices attendus et des conséquences alternatives devient rapidement l’inverse de la rationalité des Lumières.

Il ne s’agit plus alors de précaution, mais d’un principe de peur.

Une innovation, une technologie, une molécule ou une politique pourraient être rejetées dès lors qu’un risque hypothétique ne peut être totalement exclu. Or le risque zéro n’existe pas. Refuser une décision comporte également des risques : pertes agricoles, augmentation des importations, recours à d’autres substances parfois moins évaluées, renoncement technologique, aggravation des inégalités ou détournement de ressources publiques au détriment de risques beaucoup plus importants.

Le principe de précaution ne doit pas devenir un principe d’inaction. Il ne doit pas davantage servir d’instrument juridique permettant à celui qui suscite le plus de peur d’imposer ses croyances à l’ensemble de la collectivité. Un tel système serait non seulement scientifiquement irrationnel, mais démocratiquement dangereux.

Une démocratie éclairée doit donc réapprendre à hiérarchiser les risques. Cela ne signifie pas nier les risques faibles, mais les replacer à leur juste niveau. Cela signifie distinguer une hypothèse d’une preuve, une association d’une causalité, une trace d’une dose toxique, un danger théorique d’un risque réel.

Revenir aux Lumières, c’est accepter que la réalité résiste parfois à nos préférences politiques. C’est reconnaître que la science est révisable sans être relative, incertaine sans être impuissante. C’est demander aux chercheurs d’exposer leurs incertitudes, aux journalistes de restituer les ordres de grandeur et aux responsables politiques de ne pas transformer chaque signal en arme émotionnelle.

La démocratie ne demande pas à la science de gouverner. Elle lui demande d’éclairer.

Encore faut-il accepter la lumière à tous les étages, y compris lorsqu’elle dérange nos croyances.

Portrait 3D d'un homme souriant portant des lunettes de soleil et un casque audio.

Par Benjamin Sire

Une réintroduction de l’acétamipride ? Pas vraiment…

Nous y revoilà ! Après avoir été retoquée par le Conseil constitutionnel dans le cadre de son examen de la loi Duplomb, l’été dernier, la réintroduction de l’acétamipride a été votée par les députés, hier soir, avant de passer devant le Sénat aujourd’hui.

Mais le texte adopté diffère largement du précédent et s’inscrit dans le projet de loi d’urgence agricole qui était l’objet global du scrutin. Il reprend les compromis nés de la commission mixte paritaire qui s’est réunie le 16 juillet.

Ce que la commission mixte paritaire a changé

Censuré le 7 août 2025, l’article 2 de la loi Duplomb ouvrait une large dérogation en faveur de la réintroduction du néonicotinoïde interdit en 2018. Un décret pouvait, à titre exceptionnel et pour faire face à une menace grave compromettant la production agricole, autoriser son emploi dès lors qu’aucune alternative satisfaisante n’existait et qu’un plan de recherche était engagé. Aucune filière n’était nommée, aucune durée n’était fixée, aucun mode d’application n’était exclu. Un conseil de surveillance rendait un avis au terme de trois ans, puis chaque année, sur le maintien des conditions.

C’est précisément sur ces trois aspects que le Conseil constitutionnel a fondé sa censure. Il relève que la dérogation vaut pour toutes les filières agricoles sans que le législateur ait identifié celles où pèse une menace particulière, qu’elle n’est accordée pour aucune période déterminée, et qu’elle couvre tous les types de traitement, y compris la pulvérisation, qui présente des risques plus élevés de dispersion. Pour se justifier, le Conseil a notamment brandi l’article 1er de la Charte de l’environnement.

La version issue de la commission mixte paritaire du 16 juillet 2026, inscrite à l’article 2 quater du projet de loi d’urgence agricole, répond à ces trois griefs. La filière est nommée : l’acétamipride ne pourra être employé que pour les noisettes, pour une durée de trois ans. La dérogation n’est plus délivrée par décret sur avis d’un conseil de surveillance créé pour l’occasion, mais par le ministère de l’Agriculture après avis de l’Anses, saisie au cas par cas. Le flupyradifurone, l’autre substance visée, est réservé à l’enrobage des semences de betterave et à la pulvérisation sur les pommes et les cerises.

Le compromis a été adopté par huit voix contre quatre, celles de la gauche, et deux abstentions du camp présidentiel. Ses promoteurs y voient une architecture désormais constitutionnelle, même si elle reste contestée.

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