L’effet Électron #1 : La drogue au pouvoir
















Dans le débat présidentiel qui s’amorce, les candidats sont (enfin) frappés d’une même épiphanie : notre système de retraite est à bout de souffle et il est temps d’en réformer le financement. L’ancien haut fonctionnaire Jean-Pascal Beaufret en a chiffré le déficit réel à 81 milliards d’euros par an, contributions de l’État comprises. Et la démographie censée le supporter est en berne. Même Marine Le Pen, pourtant rétive au libéralisme, s’y est mise, en plaidant désormais pour une capitalisation « volontaire », « pour ceux qui le peuvent ». La précision est savoureuse, car la France reste (heureusement) un pays libre où chacun peut (encore) placer son épargne comme il l’entend. Le mécanisme proposé existe déjà et a été renforcé en 2019, via la création du Plan d’épargne retraite (PER), ayant déjà séduit près de treize millions de souscripteurs et franchi les 150 milliards d’euros d’encours. Avec le ralliement du Rassemblement national, presque toutes les principales forces politiques – hormis certains partis de gauche, La France insoumise en tête – se disent désormais ouvertes à une dose de capitalisation. Le moment est idéal pour regarder de près ce mécanisme, et ce qu’il peut vraiment apporter.
À la différence du système par répartition régissant actuellement nos retraites, la capitalisation mise sur le temps pour générer ses ressources. Dans la répartition, les cotisations des actifs sont transférées chaque mois vers les retraités pour payer leurs pensions. Dans la capitalisation, elles sont investies, puis reviennent à l’actif sous forme de dividendes le jour où il cesse de travailler. L’économiste Patrick Artus avait illustré l’apport concret de la capitalisation sur le long terme. Selon ses calculs, un euro placé en 1982 valait deux euros quarante ans plus tard dans la répartition, quand il aurait pu en valoir vingt-deux dans la capitalisation. Une dose de capitalisation permet donc de générer des pensions plus généreuses ou d’amoindrir le poids des cotisations dans le salaire net.
Nul besoin de chercher bien loin des exemples de réussites. Les Pays-Bas ont adossé leur système à un puissant pilier de capitalisation, quasi universel. Le résultat est éloquent. Ils profitent d’un taux de remplacement (ratio de la pension par rapport au dernier salaire versé) parmi les plus élevés de l’OCDE, supérieur à 90 %, contre 60 % en moyenne en France. Une performance obtenue avec un poids des retraites dans le PIB deux fois inférieur au nôtre (7 % contre plus de 14 % chez nous) et qui permet à leurs fonds de pension de peser désormais une fois et demie la richesse de leur pays.
En France, il n’y a pas que les titulaires d’un PER qui profitent de la capitalisation. Depuis 2005, les fonctionnaires cotisent à un régime par capitalisation obligatoire, le RAFP, quand d’autres professions (les pharmaciens en tête, devant les agents de la Banque de France et les élus) disposent du leur, créé pour faire face à une démographie déclinante. Solides et bien provisionnés, ces régimes traversent les crises sans dommage. Ce qui fonctionne pour eux pourrait fonctionner pour tous.
La France a failli généraliser ce procédé à tous les salariés. En 1999, le gouvernement Jospin crée le Fonds de réserve pour les retraites, précisément pour amortir le choc du papy-boom à venir grâce à de l’épargne collective. Si l’intuition était bonne, la réalisation n’a pas suivi. Ce fonds n’a jamais vraiment capitalisé pour nos vieux jours. Dès 2010, les ressources qui l’alimentaient et les dividendes qu’il générait ont été redirigées vers la CADES pour éponger la dette sociale. Notre seule réserve de long terme a fini en tirelire pour boucher les trous du passé. Le rendez-vous était pris, mais nous l’avons manqué.
Posons un ordre de grandeur. Pour verser 350 euros de plus chaque mois à 18 millions de retraités (chiffre projeté en 2045), il faudrait disposer d’un fonds d’environ 1 500 milliards d’euros qui, placé à 5 % net (soit légèrement moins que la performance annuelle moyenne des bourses mondiales depuis 1900), dégagerait 75 milliards de revenus par an. On peut l’amorcer en transférant les réserves déjà constituées – environ deux cents milliards entre l’Agirc-Arrco, le reliquat du Fonds de réserve et les encours du PER –, puis l’alimenter de 25 à 30 milliards par an, correspondant à 10 % des cotisations retraites versées actuellement par les salariés (qui imposera donc en parallèle une baisse des pensions du même montant). À 5 %, la mécanique des intérêts composés permet d’atteindre la cible en vingt ans. La transition a un coût, qui pèsera d’abord sur les pensions d’aujourd’hui (les salariés ne pourront être mis à contribution dans le cadre d’un double versement, leur pouvoir d’achat étant déjà bien amputé par les cotisations actuelles). Mais c’est le prix pour cesser de cotiser à perte et offrir aux suivants une retraite digne de ce nom.
À l’inverse de la répartition qui ne produit aucun capital, la capitalisation constitue un trésor de guerre patient, investi sur des décennies. Or la France en manque cruellement. Faute de fonds de pension nationaux, la moitié du capital du CAC 40 est aujourd’hui aux mains d’investisseurs étrangers, selon la Banque de France. Nos fleurons sont financés par les fonds de pension néerlandais, canadiens ou américains, qui empochent les dividendes que nous ne savons pas capter. Un fonds collectif à la française inverserait la donne. Il orienterait l’épargne des Français vers les entreprises françaises, les start-up et les infrastructures, et garderait chez nous les fruits de cette croissance. Le PER montre déjà la voie, avec plus de 80 % de ses actifs placés en France et en Europe. Il suffirait de changer d’échelle.
C’est sur cette modalité que tout se joue. La capitalisation volontaire, chacun la pratique déjà s’il en a les moyens, à coups de plan d’épargne retraite, d’assurance-vie ou d’achats immobiliers. Mais qui peut réellement épargner ?
Prenons un salarié payé 1 600 euros net par mois. Chaque mois, environ 565 euros quittent son salaire brut pour financer la retraite par répartition, quand l’INSEE évalue sa capacité d’épargne personnelle à 80 euros. Il épargne donc sept fois moins que ce qu’il cotise. Et pour récupérer les quelque 290 000 euros qu’il aura versés sur sa carrière, il lui faudrait vivre jusqu’à quatre-vingt-neuf ans. Dans le cadre d’une capitalisation financée par 10 % de ses cotisations, il récupérerait 103 000 € à la retraite (31 000 € de versements et 72 000 € d’intérêts). En plaçant à 3 %, il pourrait se verser un complément de revenu de 300 € par mois sans toucher au capital qu’il pourra léguer à ses enfants.
Seule une capitalisation à la fois obligatoire et collective renverse la table. Obligatoire, elle embarque tout le monde et élargit l’assiette des cotisants. Collective, elle mutualise les risques, comprime les frais de gestion et profite d’abord aux plus modestes. C’est la seule forme permettant à tous les salariés les plus précaires de toucher, eux aussi, un dividende le jour de leur retraite.
Choisir la capitalisation collective et obligatoire, c’est faire œuvre de justice sociale, en relevant les petites pensions au lieu de réserver l’épargne aux plus aisés. C’est aussi cesser de voir nos fleurons passer sous pavillon étranger en dirigeant l’épargne des Français vers leurs propres entreprises. Non, la capitalisation n’est pas l’ennemie de notre modèle social. Elle pourrait même en devenir l’alliée la plus solide.
L’article Prolétaires de tous les pays, capitalisez ! est apparu en premier sur Les Électrons Libres.
Hydrologue spécialiste de la gestion de la ressource en eau, Éric Servat a passé plusieurs décennies à l'étudier sur le terrain, en particulier en Afrique, avant de diriger des institutions de recherche de premier plan. Directeur honoraire du Centre international UNESCO sur l'eau, qu'il a créé en 2020, directeur de recherche à l'IRD et professeur associé à l'université de Montpellier, il observe aujourd'hui avec inquiétude la tournure prise par le débat français.
Au point de prendre la plume. Dans Le Grand Défi de l'eau, publié il y a quelques mois, il s'attaque aux idées reçues, aux postures militantes et aux solutions toutes faites qui, selon lui, ont progressivement contaminé la gestion d'une ressource pourtant trop vitale pour devenir un champ de bataille idéologique.
Les Électrons Libres : Vous décrivez votre livre comme « un plaidoyer pour la raison, l'espoir et l'action ». Que voulez-vous dire par là ?
Éric Servat : J'en avais assez d'entendre n'importe qui dire n'importe quoi. Dans les pays où j'ai vécu, notamment en Afrique, j'ai approché de près la problématique de la ressource en eau. J'ai vu des gens en grande difficulté par manque d'eau ou parce qu'elle était de mauvaise qualité. C'est pourquoi j'aimerais qu'on retrouve un peu de sérénité sur cette question en France, où tous les sujets sont devenus clivants et polémiques, générant de l'hystérie et de la violence, de façon presque indécente au regard de la situation des pays sahéliens par exemple. Pour l'eau comme pour d'autres sujets nous avons, en France, une capacité d'analyse, de décision et d'action que beaucoup nous envient.
Les débordements du printemps 2023 autour des « mégabassines » à Sainte-Soline m'ont choqué. C'est en partie la raison de ce livre : répondre à des discours souvent purement militants, donner au grand public des clés de compréhension et souligner les progrès accomplis ces dernières décennies en matière de gestion de la ressource. Certes, en tant que scientifique, il est compliqué de se positionner car le débat est fréquemment préempté par des visées de politique politicienne. Des gens qui n'y connaissent rien martèlent des affirmations erronées parce que leur projet politique sous-jacent est de renverser le « système » et de mettre en place un autre modèle de société. L'eau ne doit pas être otage de ces luttes politiques. Elle mérite mieux que ça.
Un discours rationnel est-il encore audible ?
Difficilement, car une partie de la communauté scientifique est elle-même partie prenante. On l'a vu lors des débats sur la loi Duplomb : les faits et les données ne sont pas pris en compte. Il faut revenir aux fondamentaux. Nos sociétés se sont construites depuis la nuit des temps autour de l'eau, dont on oublie trop souvent aujourd'hui les dimensions économique, sociale et culturelle.
Comment le changement climatique affecte-t-il le cycle de l'eau ?
Le cycle hydrologique (précipitations, ruissellement, infiltration, évaporation) est modifié par le réchauffement : davantage d'évaporation, davantage de transpiration par les plantes. Résultat, une partie de l'eau remonte plus vite et plus fort vers l'atmosphère et les sols se dessèchent plus rapidement, notamment en surface. Autrement dit, le cycle de l'eau s'accélère et l'atmosphère stocke davantage de vapeur d'eau supplémentaire : 7 % de plus pour une hausse de température de 1 degré.
On observe déjà les conséquences de cette situation. Dans l'arc méditerranéen, que je connais bien puisque je vis à Montpellier, les classiques épisodes dits « cévenols » surviennent dans une atmosphère bien plus chargée en vapeur d'eau, entraînant des pluies potentiellement plus intenses, des crues violentes et un ruissellement accru puisque l'eau s'infiltre mal dans le sol imperméabilisé par la sécheresse. La quantité totale d'eau précipitée ne change pas beaucoup mais l'irrégularité des pluies s'accroît. Au final, une grande partie de cette eau est « perdue » pour la recharge des aquifères.
D'une autre manière, les Pyrénées-Orientales subissent aussi ce changement : de 2022 à 2024, on y a observé une sécheresse d'une intensité telle que certains paysages et certaines contraintes d'usage de l'eau ont temporairement évoqué ceux de régions semi-désertiques, ce qui a fortement impacté l'économie locale (agriculture et tourisme).
Vous jugez sévèrement les politiques publiques menées depuis des années dans ce domaine. Pourquoi ?
Excessivement complexe, le mille-feuilles administratif doit être revisité en profondeur. Certes, les grandes agences de bassins (dédiées aux principaux fleuves comme le Rhône, la Loire ou la Seine) sont à conserver, leurs Comités de Bassin étant de vrais lieux de discussion et de décision entre tous les types d'acteurs de l'eau. Mais en matière d'exploitation de la ressource en eau, c'est l'échelle du bassin versant qui est pertinente. Or, les compétences sont aujourd'hui éparpillées entre les communes, communautés de communes, départements et régions, auxquelles s'ajoutent celles des agences locales de l'eau, des schémas directeurs d'aménagement et de gestion des eaux (SDAGE), des schémas d'aménagement et de gestion des eaux (SAGE), des PTGE, des CLE, etc. Il faut simplifier le système et s'appuyer sur les contraintes locales.
Vous n'êtes guère plus indulgent pour le Plan Eau, lancé en 2023.
Ce plan n'a rien d'innovant, ni dans ses constats – les mêmes qu'il y a dix ans – ni dans ses recommandations. S'il s'agit juste de prôner la sobriété (mot valise et culpabilisant car évoquant une addiction, auquel je préfère « économies d'eau » ou « optimisation des usages de l'eau ») et l'amélioration de la qualité de l'eau, on n'a pas besoin de grand Plan Eau ! Sauf peut-être dans un État aussi jacobin que le nôtre, dans lequel on a toujours besoin d'un signal « venu d'en haut » …
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Des mesures « cataclysmiques ». C’est en ces termes que nos confrères de Reporterre ont qualifié la loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles récemment adoptée par le Parlement. Sur le devant de la scène : le retour de l’acétamipride, évidemment. Érigé à tort en péril sanitaire majeur, l’insecticide a vampirisé le débat public. Il faut dire que, dans l’arène médiatique, la peur reste l’un des moteurs les plus efficaces pour mobiliser l’opinion.
Pourtant, dans l’ombre de cette controverse, d’autres mesures ont également suscité une vive opposition. Parmi elles figure l’assouplissement des règles encadrant la création de réserves d’eau agricoles et, dans son sillage, l’évolution des procédures de compensation écologique liées à la destruction de zones humides.
Pour les associations environnementales et une partie de l’écologie politique, il s’agit d’un recul majeur. France Nature Environnement dénonce ainsi un « démantèlement de la protection des zones humides, ouvrant la voie à la disparition de près de la moitié d’entre elles ». Certains commentateurs vont même jusqu’à affirmer que ces dispositions seraient contraires au droit européen.
Mais ces accusations résistent-elles vraiment à l’examen des faits ? Pour répondre à cette question, il faut remonter à plus d’une décennie en arrière. Car avant de débattre de leur protection, encore faut-il comprendre comment les zones humides ont été définies… et pourquoi cette définition fait encore débat aujourd’hui.
Revenons donc aux fondamentaux : qu’est-ce qu’une zone humide ?
C’est avant tout un espace de transition. Un trait d’union naturel entre la terre et l’eau. Selon le rapport publié par l’Observatoire national de la biodiversité (ONB) en février 2025, ces milieux recouvrent une extraordinaire diversité de paysages : marais, tourbières, lagunes, estuaires, prairies inondables ou encore forêts alluviales. Leur point commun ? Une présence d’eau permanente ou simplement saisonnière, qui façonne des écosystèmes parmi les plus riches de la planète.
Leur rôle écologique est tout aussi remarquable. Véritables « éponges » naturelles, les zones humides absorbent les pluies intenses, limitent les inondations et restituent progressivement l’eau lors des périodes de sécheresse. Elles filtrent naturellement les polluants, stockent d’importantes quantités de carbone et abritent une biodiversité exceptionnelle. En France, 100 % des amphibiens, près de la moitié des oiseaux et 30 % des plantes remarquables en dépendent.
Face à leur disparition, la France a progressivement renforcé leur protection. Mais contrairement à une idée largement répandue, les zones humides ne sont pas des sanctuaires intouchables. L’agriculture, les aménagements ou d’autres activités humaines peuvent toujours s’y développer. En revanche, lorsqu’un projet — comme la construction d’une réserve d’eau agricole — entraîne la destruction d’une zone humide, son maître d’ouvrage doit compenser cette perte. En pratique, chaque hectare détruit doit être associé à la restauration, la création ou la préservation d’une surface plus importante ailleurs, généralement comprise entre 1,5 et 2 hectares selon les cas. Une obligation dont le coût financier et la complexité administrative constituent un puissant frein pour les aménageurs.
Sur le principe, le compromis paraît équilibré. Mais pour exiger une telle compensation, encore faut-il savoir où commence… et où s’arrête une zone humide. Comment enfermer un milieu vivant, dont les contours évoluent au rythme des saisons, dans une définition juridique figée ? C’est précisément en cherchant à tracer cette frontière que la machine s’est grippée.
La première tentative de définition commune remonte au 2 février 1971. Ce jour-là, dans la ville iranienne de Ramsar, la communauté internationale signe un traité historique consacré à la protection des zones humides. Son article premier en propose une définition fondatrice : il s’agit « d’étendues de marais, de fagnes, de tourbières ou d’eaux […] permanentes ou temporaires, où l’eau est stagnante ou courante ».
Le message est simple, presque intuitif : une zone humide est avant tout un milieu où l’eau est suffisamment présente pour façonner durablement l’écosystème.
Cette approche fait rapidement consensus. Aux États-Unis, l’Agence de protection de l’environnement (EPA) considère qu’une zone humide doit être inondée suffisamment longtemps pour permettre le développement d’une végétation caractéristique. L’Union européenne retient la même logique : l’eau doit constituer le principal facteur qui contrôle la composition de la végétation. Partout, le principe est donc le même : une zone humide résulte de la combinaison de deux critères indissociables, un sol durablement humide ET une flore adaptée. L’un ne va pas sans l’autre.
Lorsque la France adopte sa loi sur l’eau en 1992, elle s’appuie logiquement sur ce socle international. Le Code de l’environnement évoque d’abord des terrains « habituellement inondés ou gorgés d’eau », puis la présence d’une végétation hygrophile, c’est-à-dire adaptée aux milieux humides. Mais entre ces deux critères, le législateur glisse un simple… point-virgule.
Un détail de ponctuation ? En droit, rien n’est jamais anodin. Ce point-virgule signifiait-il « ET », comme le laissait entendre le consensus international, ou pouvait-il se lire comme un « OU » ? Une ambiguïté qui allait bientôt tout faire basculer.
En apparence, la logique voudrait qu’un sol gorgé d’eau abrite nécessairement une flore aquatique. Les deux critères — la nature du sol (pédologie) et la présence de plantes spécifiques (botanique) — semblent indissociables. Pourtant, la réalité est tout autre.
Pour valider le critère pédologique, les experts traquent les traces d’oxydoréduction : des taches rouille ou grises laissées par le fer dans un sol longtemps saturé en eau. Or, ces marques géologiques sont particulièrement persistantes. Un terrain drainé et cultivé depuis des siècles peut conserver cette véritable « mémoire » de l’eau dans son sol, alors même que toute végétation humide a disparu depuis longtemps.
C’est sur ce décalage que la bataille juridique s’est engagée. Exploitant l’ambiguïté de la loi de 1992, où les deux critères étaient séparés par un simple point-virgule, des associations contestent des projets d’aménagement implantés sur des terrains parfaitement secs en surface, mais présentant ces fameuses traces en sous-sol. Face aux litiges, le Conseil d’État tranche en février 2017 : le point-virgule signifie « et ». Les critères sont donc cumulatifs.
Chez les écologistes, qui craignent un déclassement massif, la décision provoque une vive inquiétude. Mais le calendrier va alors offrir une opportunité inattendue, car au même moment, le Premier ministre Édouard Philippe confie aux parlementaires Frédérique Tuffnell et Jérôme Bignon une mission sur l’avenir des zones humides. Déjà acquis à la préservation de ces milieux, ils prêtent une oreille attentive aux ONG et intègrent leur revendication dans le rapport : il faut remplacer l’exigeant critère cumulatif par un simple « ou ».
En 2019, cette proposition trouve alors son chemin jusqu’au Parlement. Un amendement est intégré à la loi créant l’Office français de la biodiversité. Adoptée sans véritable débat public, cette modification, qui semblait n’être qu’un simple ajustement de rédaction, allait pourtant bouleverser en profondeur la définition juridique des zones humides.
Les conséquences de cet amendement trouvent leur origine dans l’histoire de nos paysages. Pendant des siècles, la France a drainé une grande partie de ses marais, un mouvement encore accéléré après les années 1950 par le développement agricole moderne. Mais si l’eau a disparu, le sol, lui, en conserve souvent les traces : une pédologie caractéristique, qui peut désormais suffire à requalifier des parcelles cultivées en zones humides.
L’ampleur du phénomène est considérable. Les cartographies les plus récentes estiment que 29,5 % du territoire métropolitain répond désormais à cette définition, contre seulement 0,4 % si l’on applique à la France le référentiel de l’enquête européenne LUCAS. Un écart qui illustre combien la définition française est devenue atypique.
Sur le terrain, les conséquences sont bien réelles. Lorsqu’un agriculteur souhaite créer une réserve d’eau — particulièrement dans le quart sud-ouest, ancienne terre de marais —, il découvre souvent que son champ est une zone humide « cachée ». Le couperet tombe : il doit compenser la surface détruite en restaurant ou recréant 1,5 à 2 fois cette superficie ailleurs. Une contrainte considérable, d’autant que la compensation constitue le talon d’Achille des projets, souvent ciblé lors des recours juridiques des opposants.
Comment en est-on arrivé là ? Parce que la réforme de 2019 a été adoptée par amendement, donc sans étude d’impact préalable. Il faudra attendre une récente note sénatoriale alertant sur l’extension des zones humides pour que le législateur profite de la loi d’urgence agricole pour revenir sur le sujet.
Pour sortir de cette impasse, la nouvelle loi introduit une dose de pragmatisme : le principe de proportionnalité. Désormais, un aménagement s’implantant sur une zone humide ayant totalement perdu ses fonctions naturelles (les fameuses zones « fantômes ») pourra être dispensé de compensation. Le texte prévoit bien sûr des garde-fous. Ce sera au porteur de projet de prouver, études à l’appui, l’absence absolue de fonctionnalité du milieu. Mais sur le terrain, face à la pression, ces garanties suffiront-elles à éviter les dérives ?
La question se pose d’autant plus que l’obstacle juridique est immense. En droit de l’environnement, le sacro-saint principe de « non-régression » interdit d’affaiblir une protection acquise. Avec cet assouplissement, le texte s’expose directement à la censure du Conseil constitutionnel ou du Conseil d’État, tout en attirant sur la France les foudres de l’Union européenne.
L’ironie de l’histoire est mordante. En 2019, un simple changement de ponctuation, poussé par les ONG écologistes dans l’indifférence parlementaire totale, a classé un tiers du pays sous une étiquette inadaptée. En voulant sanctuariser jusqu’aux vestiges de marais disparus, le système s’est piégé lui-même, rendant tout retour à la normale presque irréalisable. Face à cette usine à gaz bureaucratique, une question s’impose : plutôt que de s’écharper sur la compensation de champs asséchés, ne ferait-on pas mieux de concentrer nos moyens pour protéger les vraies zones humides qui, elles, respirent encore ?
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Alors que le Dr Anthony Fauci, ancien directeur de l'Institut national américain des allergies et des maladies infectieuses (NIAID) et figure centrale de la réponse sanitaire au Covid-19 aux États-Unis, vient d'être auditionné par le Sénat, la question des origines du SARS-CoV-2 revient au centre du débat. Ses accusateurs lui reprochent d'avoir menti sur le financement américain de recherches menées à Wuhan, d'avoir joué sur la définition du gain de fonction, terme qui désigne au sens large des expériences visant à faire acquérir à un organisme (tel qu'un virus) une propriété nouvelle, par exemple une meilleure capacité d'un virus à infecter des cellules ou à se multiplier, et d'avoir trop rapidement écarté publiquement l'hypothèse d'un accident de laboratoire. Fauci a invoqué à plusieurs reprises le cinquième amendement, qui permet de ne pas témoigner contre soi-même lorsque ses réponses pourraient conduire à une mise en cause pénale. De quoi alimenter les soupçons autour d'une pandémie qui aurait causé plus de 20 millions de morts et coûté jusqu'à 16 000 milliards de dollars à l'économie mondiale. Mais l'enquête sur l'origine du virus de la Covid n'est évidemment pas la motivation première de ceux qui mènent le procès politique de Fauci. Devenu une figure honnie et presque un totem pour une partie du mouvement MAGA, il est aujourd'hui au cœur d'une véritable chasse aux sorcières qui déchaîne les passions et nous éloigne nécessairement de la neutralité indispensable à toute démarche scientifique.
C'est précisément l'intérêt du texte publié en février 2026 dans Nature par 23 des 27 membres originels du SAGO, le Groupe consultatif scientifique sur les origines des nouveaux agents pathogènes créé par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Après trois ans et demi de travaux, ils avaient remis en juin 2025 un rapport de 78 pages au directeur général de l'OMS.
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