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Après les livres générés par IA, les noms d’auteurs détournés pour promouvoir de l’AI slop

DoppelgIAnger
Après les livres générés par IA, les noms d’auteurs détournés pour promouvoir de l’AI slop

L’écrivain Julien Blanc-Gras a vu son nom utilisé pour promouvoir un livre qui n’est pas de lui. L’affaire illustre un phénomène plus large d’usurpations d’identité de personnalités publiques, qui prend un nouveau tour à l’ère de l’IA générative.

Il s’appelle Julien Blanc-Gras, il a écrit des livres comme Gringoland (Au diable Vauvert, 2005), In Utero (Au diable Vauvert, 2015) ou Bungalow (Stock, 2024), mais il n’a pas écrit Guide complet d’aventure : le manuel de survie du voyageur moderne. L’ouvrage, pourtant, était bien disponible à l’achat sur Amazon, pour la somme de 17,05 euros, jusqu’à récemment.

L’écrivain a pris la plume, dans Le Monde, pour raconter cette expérience. Outre produire une jolie chronique, il illustre bien le casse-tête dans lequel se retrouvent artistes, journalistes et autres personnalités présentes en ligne lorsque leur nom est réutilisé, sans consentement, pour donner une forme d’autorité à des contenus générés par intelligence artificielle (IA).

« Novlangue de camelot sous ayahuasca »

L’objet de l’inconfort a été mis en vente le 20 mars, compte 134 pages, et est décrit, dans sa présentation, comme une « méthode redoutable pour retrouver la liberté de voyager intelligemment, hors des sentiers battus », produite par « l’auteur baroudeur et écrivain Julien Blanc-Gras ». Ce dernier conteste. Et raconte la « sidération » qui l’a traversé, lorsqu’il a découvert ce produit sur la page Amazon qui liste ses ouvrages.

Comme lui, plusieurs autrices et auteurs anglophones ont eu au fil des années récentes le déplaisir de voir leur nom utilisé pour vendre des ouvrages qu’ils n’avaient pas produits. Vanessa Fox O’Loughlin a ainsi vu son nom de plume, Sam Blake, réutilisé pour produire les textes du personnage qu’elle qualifie de « Sam Fake ».

En 2023, Jane Friedman, elle, a dû se battre pour obtenir le retrait de cinq ouvrages proposés sur Amazon sous son nom. La plateforme d’e-commerce a commencé par lui déclarer que, dans la mesure où son nom n’était pas déposé comme une marque, donc pas protégé comme tel, elle ne supprimerait pas les produits en question. Après que l’autrice s’en est émue publiquement, cela dit, les ouvrages ont disparu de la page Amazon à son nom.

Le cas de Julien Blanc-Gras, lui, est le premier connu en français. « Dans un geste masochiste », l’auteur raconte avoir acheté le livre pour voir de quoi il retournait. Il décrit la couverture « hideuse », la quatrième de couverture « rédigée avec des bullet points », la mention « publié indépendamment », probable traduction littérale de la formule anglaise « published independently ».

Deux jours plus tard, il a reçu l’objet, dont l’immatriculation ISBN est « bidon ». Dans ses pages, des termes inexistants, comme l’ « inflatrooting ». Des thématiques relativement cohérentes avec l’œuvre de l’auteur, aussi (« immersion culturelle, goût de l’imprévu, souci environnemental »). Sauf qu’elles sont remâchées « dans une novlangue de camelot sous ayahuasca refourguant des investissements en cryptomonnaies sur Instagram ».

Guide complet d’aventure supposément écrit par Julien Blanc-Gras – archive.is

Julien Blanc-Gras est visiblement choqué et déçu de voir son art remixé par une machine, et son nom « estampillé influenceur marketing ». Sur la raison pour laquelle son identité est ainsi réutilisée, le rédacteur en chef adjoint du média l’ADN, David-Julien Rahmil, lui soumet l’hypothèse que des scammeurs aient repéré une « catégorie " niche ", les livres de voyages, en l’occurrence », puis un nom crédible – celui de Julien Blanc-Gras – pour faire remonter leur produit dans les systèmes de recommandations d’Amazon :

« Ça pourrait venir de la communauté des hustle bros, ces influenceurs business qui proposent de devenir riche en cinq minutes sur les réseaux. Ils lancent une arnaque qui rapporte peu, mais ils l’utilisent ensuite comme exemple pour vendre leur méthode. »

Éditeur « abasourdi et démuni »

Hustle bros ou pas, l’auteur usurpé voudrait bien que son nom cesse d’être accolé à du jus d’IA. Et là, les choses se corsent. Son éditeur se déclare « abasourdi et démuni ». Le service juridique de la maison d’édition se déclare incapable d’aider, dans la mesure où c’est le nom de Julien Blanc-Gras qui est visé, et non celui de la maison. Le Syndicat national des auteurs et des compositeurs (SNAC) recommande de son côté de faire des signalements à la répression des fraudes et à Pharos, ce à quoi l’écrivain ajoute un signalement à Amazon.

Côté droit, l’avocat spécialiste du droit d’auteur Benjamin Demange constate que l’usurpation d’identité n’est « pas évidente » : difficile de démontrer devant un juge que le recours au nom de l’artiste « trouble [sa] tranquillité », comme le veut le code pénal. L’escroquerie serait éventuellement plaidable, mais le montant est si faible que la plainte peinerait à être traitée en priorité. Le droit de la propriété intellectuelle (qui refuse les atteintes au droit à la paternité) et celui de la consommation (qui permettrait d’avancer la pratique commerciale trompeuse) pourraient fournir plus de recours, à condition d’identifier les auteurs de l’arnaque. Or, pour cela, il faudrait qu’Amazon consente à partager les informations nécessaires.

C’est devant la relative impasse que Benjamin Demange explique avoir choisi une autre solution : « activer le quatrième pouvoir en racontant cette histoire dans Le Monde ». De fait, partager le phénomène permet de souligner à nouveau la foule de problématiques que le déploiement de l’IA générative crée pour les artistes et autres créateurs de contenu.

Il y a, pour commencer, tout ce qui touche à l’entraînement des modèles par le recours, sans permission, à des œuvres soumises au droit d’auteur : pour pouvoir produire un fac-similé, quand bien même de niveau très médiocre, du travail de Julien Blanc-Gras, il a fallu qu’un modèle ait absorbé tout ou partie de son œuvre en amont.

Il y a, ensuite, cet enjeu émergent des usurpations d’identité. D’ores et déjà visible chez les auteurs, il concerne aussi toutes sortes de personnalités présentes en ligne. L’affaire Grammarly, qui fournissait jusqu’au 11 mars 2025 un outil nommé « révisions expertes », l’a bien illustré. Le correcteur orthographique suggérait en effet de reprendre les textes des internautes « à la manière de » personnalités réelles.

À force de tests, nous avions notamment repéré les noms des autrices françaises Annie Ernaux, Delphine de Vigan et Marie Darrieussecq, des chercheuses Geneviève Pruvost et Valérie Masson-Delmotte, et de la journaliste Florence Aubenas. Aucune de celles que nous avons réussi à joindre n’avait donné son consentement à voir son nom cité, ou son expertise imitée par de la génération par IA.

Dans ce cas-là, c’est l’action collective, aux États-Unis, de multiples personnalités visées qui avait permis la suppression de la fonctionnalité incriminée.

Le débat sur la manière de lutter contre les usurpations d’identité facilitées par IA générative, lui, reste ouvert. Outre le problème de la protection de son nom et de son œuvre, il pose aussi celui de la protection des consommateurs : dans un autre genre, on se rappelle des arnaques diffusées en ligne en capitalisant sur l’image de Brad Pitt, d’Élise Lucet ou de Jamel Debbouze.

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Après les livres générés par IA, les noms d’auteurs détournés pour promouvoir de l’AI slop

DoppelgIAnger
Après les livres générés par IA, les noms d’auteurs détournés pour promouvoir de l’AI slop

L’écrivain Julien Blanc-Gras a vu son nom utilisé pour promouvoir un livre qui n’est pas de lui. L’affaire illustre un phénomène plus large d’usurpations d’identité de personnalités publiques, qui prend un nouveau tour à l’ère de l’IA générative.

Il s’appelle Julien Blanc-Gras, il a écrit des livres comme Gringoland (Au diable Vauvert, 2005), In Utero (Au diable Vauvert, 2015) ou Bungalow (Stock, 2024), mais il n’a pas écrit Guide complet d’aventure : le manuel de survie du voyageur moderne. L’ouvrage, pourtant, était bien disponible à l’achat sur Amazon, pour la somme de 17,05 euros, jusqu’à récemment.

L’écrivain a pris la plume, dans Le Monde, pour raconter cette expérience. Outre produire une jolie chronique, il illustre bien le casse-tête dans lequel se retrouvent artistes, journalistes et autres personnalités présentes en ligne lorsque leur nom est réutilisé, sans consentement, pour donner une forme d’autorité à des contenus générés par intelligence artificielle (IA).

« Novlangue de camelot sous ayahuasca »

L’objet de l’inconfort a été mis en vente le 20 mars, compte 134 pages, et est décrit, dans sa présentation, comme une « méthode redoutable pour retrouver la liberté de voyager intelligemment, hors des sentiers battus », produite par « l’auteur baroudeur et écrivain Julien Blanc-Gras ». Ce dernier conteste. Et raconte la « sidération » qui l’a traversé, lorsqu’il a découvert ce produit sur la page Amazon qui liste ses ouvrages.

Comme lui, plusieurs autrices et auteurs anglophones ont eu au fil des années récentes le déplaisir de voir leur nom utilisé pour vendre des ouvrages qu’ils n’avaient pas produits. Vanessa Fox O’Loughlin a ainsi vu son nom de plume, Sam Blake, réutilisé pour produire les textes du personnage qu’elle qualifie de « Sam Fake ».

En 2023, Jane Friedman, elle, a dû se battre pour obtenir le retrait de cinq ouvrages proposés sur Amazon sous son nom. La plateforme d’e-commerce a commencé par lui déclarer que, dans la mesure où son nom n’était pas déposé comme une marque, donc pas protégé comme tel, elle ne supprimerait pas les produits en question. Après que l’autrice s’en est émue publiquement, cela dit, les ouvrages ont disparu de la page Amazon à son nom.

Le cas de Julien Blanc-Gras, lui, est le premier connu en français. « Dans un geste masochiste », l’auteur raconte avoir acheté le livre pour voir de quoi il retournait. Il décrit la couverture « hideuse », la quatrième de couverture « rédigée avec des bullet points », la mention « publié indépendamment », probable traduction littérale de la formule anglaise « published independently ».

Deux jours plus tard, il a reçu l’objet, dont l’immatriculation ISBN est « bidon ». Dans ses pages, des termes inexistants, comme l’ « inflatrooting ». Des thématiques relativement cohérentes avec l’œuvre de l’auteur, aussi (« immersion culturelle, goût de l’imprévu, souci environnemental »). Sauf qu’elles sont remâchées « dans une novlangue de camelot sous ayahuasca refourguant des investissements en cryptomonnaies sur Instagram ».

Guide complet d’aventure supposément écrit par Julien Blanc-Gras – archive.is

Julien Blanc-Gras est visiblement choqué et déçu de voir son art remixé par une machine, et son nom « estampillé influenceur marketing ». Sur la raison pour laquelle son identité est ainsi réutilisée, le rédacteur en chef adjoint du média l’ADN, David-Julien Rahmil, lui soumet l’hypothèse que des scammeurs aient repéré une « catégorie " niche ", les livres de voyages, en l’occurrence », puis un nom crédible – celui de Julien Blanc-Gras – pour faire remonter leur produit dans les systèmes de recommandations d’Amazon :

« Ça pourrait venir de la communauté des hustle bros, ces influenceurs business qui proposent de devenir riche en cinq minutes sur les réseaux. Ils lancent une arnaque qui rapporte peu, mais ils l’utilisent ensuite comme exemple pour vendre leur méthode. »

Éditeur « abasourdi et démuni »

Hustle bros ou pas, l’auteur usurpé voudrait bien que son nom cesse d’être accolé à du jus d’IA. Et là, les choses se corsent. Son éditeur se déclare « abasourdi et démuni ». Le service juridique de la maison d’édition se déclare incapable d’aider, dans la mesure où c’est le nom de Julien Blanc-Gras qui est visé, et non celui de la maison. Le Syndicat national des auteurs et des compositeurs (SNAC) recommande de son côté de faire des signalements à la répression des fraudes et à Pharos, ce à quoi l’écrivain ajoute un signalement à Amazon.

Côté droit, l’avocat spécialiste du droit d’auteur Benjamin Demange constate que l’usurpation d’identité n’est « pas évidente » : difficile de démontrer devant un juge que le recours au nom de l’artiste « trouble [sa] tranquillité », comme le veut le code pénal. L’escroquerie serait éventuellement plaidable, mais le montant est si faible que la plainte peinerait à être traitée en priorité. Le droit de la propriété intellectuelle (qui refuse les atteintes au droit à la paternité) et celui de la consommation (qui permettrait d’avancer la pratique commerciale trompeuse) pourraient fournir plus de recours, à condition d’identifier les auteurs de l’arnaque. Or, pour cela, il faudrait qu’Amazon consente à partager les informations nécessaires.

C’est devant la relative impasse que Benjamin Demange explique avoir choisi une autre solution : « activer le quatrième pouvoir en racontant cette histoire dans Le Monde ». De fait, partager le phénomène permet de souligner à nouveau la foule de problématiques que le déploiement de l’IA générative crée pour les artistes et autres créateurs de contenu.

Il y a, pour commencer, tout ce qui touche à l’entraînement des modèles par le recours, sans permission, à des œuvres soumises au droit d’auteur : pour pouvoir produire un fac-similé, quand bien même de niveau très médiocre, du travail de Julien Blanc-Gras, il a fallu qu’un modèle ait absorbé tout ou partie de son œuvre en amont.

Il y a, ensuite, cet enjeu émergent des usurpations d’identité. D’ores et déjà visible chez les auteurs, il concerne aussi toutes sortes de personnalités présentes en ligne. L’affaire Grammarly, qui fournissait jusqu’au 11 mars 2025 un outil nommé « révisions expertes », l’a bien illustré. Le correcteur orthographique suggérait en effet de reprendre les textes des internautes « à la manière de » personnalités réelles.

À force de tests, nous avions notamment repéré les noms des autrices françaises Annie Ernaux, Delphine de Vigan et Marie Darrieussecq, des chercheuses Geneviève Pruvost et Valérie Masson-Delmotte, et de la journaliste Florence Aubenas. Aucune de celles que nous avons réussi à joindre n’avait donné son consentement à voir son nom cité, ou son expertise imitée par de la génération par IA.

Dans ce cas-là, c’est l’action collective, aux États-Unis, de multiples personnalités visées qui avait permis la suppression de la fonctionnalité incriminée.

Le débat sur la manière de lutter contre les usurpations d’identité facilitées par IA générative, lui, reste ouvert. Outre le problème de la protection de son nom et de son œuvre, il pose aussi celui de la protection des consommateurs : dans un autre genre, on se rappelle des arnaques diffusées en ligne en capitalisant sur l’image de Brad Pitt, d’Élise Lucet ou de Jamel Debbouze.

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☕️ Quand internet rend le tricot cool 



Il y a des milliers de communautés, en ligne, mais connaissez-vous celle du tricot ? Alimentée par des échanges de patrons, des influenceuses qui dépassent les deux millions d’abonnés sur Instagram, des sites communautaires comme Ravelry ou le temple des créations artisanales Etsy, la pratique s’est tissée une nouvelle jeunesse. 

Célébrée lors de la journée mondiale du tricot en public, le 13 juin, l’activité tient aussi bien du rituel que de la recherche de pratiques favorisant la déconnexion, relève l’ADN.

Illustration : Flock

Avant même les débats sur les addictions aux réseaux sociaux, des tricoteuses comme la Néerlandaise Loes Veenstra s’y sont adonnées pour lutter contre l’envie de fumer. Désormais, la pratique est recommandée pour lutter contre toutes sortes d’envies néfastes pour la santé, des troubles alimentaires jusqu’au doomscrolling. 

Outre avoir permis d’alimenter les liens de la communauté au-delà des frontières, le numérique est aussi source d’inspiration : certaines, comme l’artiste et chercheuse Hayley Mortin, tricotent ainsi des motifs inspirés des CAPTCHA. 

Mais le tricot n’est pas épargné par les maux de notre temps : patrons générés par IA, podcast présenté par des voix générées par IA… Dans la laine comme dans de nombreuses autres activités, l’AI slop vient compliquer la navigation. 

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☕️ Quand internet rend le tricot cool 



Il y a des milliers de communautés, en ligne, mais connaissez-vous celle du tricot ? Alimentée par des échanges de patrons, des influenceuses qui dépassent les deux millions d’abonnés sur Instagram, des sites communautaires comme Ravelry ou le temple des créations artisanales Etsy, la pratique s’est tissée une nouvelle jeunesse. 

Célébrée lors de la journée mondiale du tricot en public, le 13 juin, l’activité tient aussi bien du rituel que de la recherche de pratiques favorisant la déconnexion, relève l’ADN.

Illustration : Flock

Avant même les débats sur les addictions aux réseaux sociaux, des tricoteuses comme la Néerlandaise Loes Veenstra s’y sont adonnées pour lutter contre l’envie de fumer. Désormais, la pratique est recommandée pour lutter contre toutes sortes d’envies néfastes pour la santé, des troubles alimentaires jusqu’au doomscrolling. 

Outre avoir permis d’alimenter les liens de la communauté au-delà des frontières, le numérique est aussi source d’inspiration : certaines, comme l’artiste et chercheuse Hayley Mortin, tricotent ainsi des motifs inspirés des CAPTCHA. 

Mais le tricot n’est pas épargné par les maux de notre temps : patrons générés par IA, podcast présenté par des voix générées par IA… Dans la laine comme dans de nombreuses autres activités, l’AI slop vient compliquer la navigation. 

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