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Les gains de productivité de l’IA provoquent une augmentation des émissions de CO2

Techno pas solution
Les gains de productivité de l’IA provoquent une augmentation des émissions de CO2

En s’appuyant sur l’estimation des gains de productivité dans le secteur de l’énergie, une étude constate que l’IA sert aussi bien le sous-domaine de l’énergie fossile que celui du renouvelable. À défaut d’action politique, ce double aspect se traduit dans quasiment tous les scénarios par une augmentation nette des émissions de CO2 du secteur mondial de l’énergie.

Pour comprendre les effets de la course à l’intelligence artificielle générative sur l’environnement, on peut s’intéresser à son cycle de production – les ressources nécessaires à la fabrication des puces, des serveurs, des centres de données qui permettent l’entraînement des modèles – , son utilisation – combien coûte-t-il de soumettre une requête courte ? une longue ? une dédiée à produire du texte ? à produire de la vidéo ? combien coûte chacune de ces générations ? – ou encore à sa fin de vie – que se passe-t-il avec le matériel obsolète lorsqu’il est remplacé par les dernières technologies sur le marché ?

Une autre manière d’aborder le problème consiste à étudier ce que produisent les évolutions concrètes de cette technologies dans diverses industries. Le discours selon lequel les nouvelles technologies pourraient aider à lutter contre le changement climatique, après tout, est récurrent – ils ont même servi de base à la construction du Pacte vert européen, aujourd’hui en cours de détricotage. Mais s’il est une série d’impacts rarement étudiés, selon Will Alpine, Nathan Geldner, Holly Alpine et Maksym G. Chepeliev, ce sont les conséquences de ces technologies, plus précisément de l’IA générative, sur des industries polluantes.

Will et Holly Alpine sont deux anciens de Microsoft désormais spécialisés dans l’étude des impacts de l’IA sur l’énergie fossile et affiliés à l’ONG Enabled Emissions Campaign. Nathan Geldner est un chercheur indépendant, et Maksym Chepeliev, économiste à l’Université de Purdue, aux États-Unis. Dans Nature, les quatre ont publié début août un article intitulé « Les gains de productivité issus de l’IA produisent plus d’émissions de CO2 qu’ils n’en évitent dans le modèle mondial d’économie d’énergie ». Un résultat qu’ils obtiennent après avoir comparé les projections d’émissions évitées grâce au recours à l’IA dans la promotion des énergies vertes, à celles produites par son utilisation dans la production de charbon, de pétrole et de gaz.

Une IA comprise comme outil de productivité

Les IA ici étudiées désignent « des technologies généralistes de productivité dont l’usage se diffuse rapidement dans l’économie mondiale ». Dans le cas des énergies fossiles, elles sont employées par une industrie qui doit gérer la « contrainte conséquente » selon laquelle, « en l’absence de réinvestissement continus, la production de pétrole et de gaz baisserait approximativement de 8 % par an ».

Dès 2005, l’agence internationale de l’énergie (IEA) soulignait d’ailleurs que divers progrès technologiques avait permis à ce secteur, à plusieurs reprises, de repousser les prévisions de pics pétroliers en permettant d’accéder à des ressources dont l’exploitation était initialement considérées non rentable. En débloquant des poches de productivité sur toute la chaîne de valeur, en « abaissant certains coûts de production et en réduisant les risques opérationnels », l’IA s’inscrit parfaitement dans cette tendance.

Rapportée aux problématiques propres au champ du renouvelable, l’IA permet « d’accélérer les déploiements et d’optimiser la génération d’efficacité » via, entre autres cas d’usage, des prévisions, de la gestion de la maintenance et l’optimisation de la production énergétique. Elle permet aussi d’étendre la durée de vie des infrastructures installées et leur intégration au réseau électrique.

Pour réaliser ses observations, l’équipe à l’origine de l’étude a construit un modèle d’équilibre général calculable dédié à la quantification des émissions générées et celles évitées. Elle a analysé les premières constatations obtenues pour estimer si les mesures neutres en carbone (dont des améliorations du réseau, ou des gains obtenus côté demande d’énergie) ont atténué ou amplifié l’équilibre du côté de l’offre.

Les chercheurs ont ensuite « cherché à déterminer si les gains de productivité générés par l’IA entraînaient un dépassement des émissions induites par rapport aux émissions évitées dans un système énergétique reposant principalement sur les énergies fossiles, et s’ils augmentaient l’intensité carbone de la croissance économique. Nous avons ensuite évalué si l’équilibre du modèle renforçait ou supplantait les systèmes existants à forte intensité carbone, en nous appuyant sur les critères » définis plus tôt.

Sur ces bases, ils ont testé différents scénarios : des chocs de productivité qui s’étendraient uniformément à travers tous les secteurs énergétiques, des gains sensibles uniquement côté énergies fossiles ou côté énergies renouvelables, etc.

Une productivité bidirectionnelle : vers le renouvelable et le fossile

La hausse des émissions carbone dues au déploiement de l’IA était déjà pressentie : en 2024, dans the Atlantic, la journaliste spécialiste de l’IA Karen Hao publiait par exemple une longue enquête sur « l’hypocrisie » de Microsoft. Alors que d’une main, l’entreprise promettait (encore) d’œuvrer à la réduction de ses impacts environnementaux, de l’autre, elle équipait les plus grands groupes de l’industrie des énergies fossiles. En leur permettant d’optimiser leurs modes de production, elle annulait plus ou mois directement ses propres efforts en matière de limitation des pollutions environnementales

Mais le travail des auteurs et autrices de l’étude vient donner un aperçu plus systématique du phénomène. Au total, ces derniers ont comparé 64 scénarios pour évaluer l’IA comme un « amplificateur de productivité bidirectionnelle », c’est-à-dire autant dans le sens de l’augmentation que de la réduction des émissions de CO2. Et constate que si tout le secteur de l’énergie gagne en productivité grâce à l’IA, alors les émissions globales annuelles de CO2 entraîneront une augmentation de 1,2 à 4,8 % des émissions totales émises par le secteur en 2024.

Modélisation des émissions imputables à l’application de technologies d’IA dans l’industrie fossile. / Nature

Ils constatent que les « émissions facilitées dépassent les émissions évitées chaque fois que les gains pour l’industrie fossile sont supérieurs à zéro ». Autrement dit, la seule manière de rendre l’IA utile dans la lutte contre les émissions de CO2 consisterait à la mettre uniquement au service des industries renouvelables, sans la fournir aux industries fossiles. Cette dernière n’a d’ailleurs pas caché son enthousiasme devant la vague en cours : l’IEA calcule qu’elle pourrait augmenter de 5 % les réserves de pétrole et de gaz exploitable, et baisser les coûts des projets offshore de 10 % en moyenne.

L’étude souligne par ailleurs que les deux secteurs ne jouent pas à parts égales. Au contraire, « parvenir à une réduction nette des émissions nécessite des gains de productivité dans les énergies renouvelables 4 à 5 fois supérieurs à ceux obtenus dans les énergies fossiles ». Elle constate par ailleurs que les gains de productivité indépendants du type de carburant n’inversent pas cette tendance, et que la tarification du carbone, si elle réduit l’écart, ne suffit pas non plus à l’inverser.

Considérer les impacts climatiques directs et indirects de l’IA de manière conjointe

D’après l’étude, ces résultats remettent en question le cadrage prédominant selon lequel « l’impact climatique net de l’IA réside dans le rapport entre l’énergie qu’elle consomme et les émissions qu’elle contribue à éviter ». À elles seules, ces nouvelles technologies ne suffisent pas à obtenir de réelles réductions des émissions de CO2.

En cela, elles rejoignent des tendances constatées par le passé : même des technologies spécifiques au domaine énergétique permettant d’étendre le recours à des énergies renouvelables n’ont pas suffit à enrayer la cadence : au contraire, elles ont plutôt conduit à une augmentation continue de la consommation énergétique et des pollutions afférentes.

Évolution de la consommation énergétique mondiale depuis un siècle. Le recours croissant aux énergies renouvelables vient s’ajouter aux autres types d’énergie plutôt que de les remplacer. C’est l’effet rebond. / Our World in Data, août 2026

Au terme de leur article, les autrices et auteurs recommandent d’ailleurs aux systèmes de gouvernance de « reconnaître les émissions comme une catégorie spécifique pertinente sur le plan politique » et, en conséquence, de limiter les gains de productivité que l’IA pourrait fournir au domaine de l’énergie fossile. Ils appellent aussi à considérer conjointement les impacts directs (dus à la gestion de son infrastructure) et indirects (dus à son adoption) de l’intelligence artificielle, afin de mieux les gérer.

Plutôt que d’être considérés comme nécessairement bénéfiques pour les émissions globales de CO2, les technologies d’IA et les gains de productivité affiliés devraient être évalués dans leur entièreté, pour être mieux appréhendés. « L’IA ne décarbone ou n’intensifie pas les émission de manière inhérente », note l’étude. Les gains de productivité de l’IA générative « renforcent les structures économiques et institutionnelles du système dans lesquels ils opèrent », mais il n’en reste pas moins que cette technologie opère dans « un système énergétique qui reste structurellement ancré aux énergies fossiles. »

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Les gains de productivité de l’IA provoquent une augmentation des émissions de CO2

Techno pas solution
Les gains de productivité de l’IA provoquent une augmentation des émissions de CO2

En s’appuyant sur l’estimation des gains de productivité dans le secteur de l’énergie, une étude constate que l’IA sert aussi bien le sous-domaine de l’énergie fossile que celui du renouvelable. À défaut d’action politique, ce double aspect se traduit dans quasiment tous les scénarios par une augmentation nette des émissions de CO2 du secteur mondial de l’énergie.

Pour comprendre les effets de la course à l’intelligence artificielle générative sur l’environnement, on peut s’intéresser à son cycle de production – les ressources nécessaires à la fabrication des puces, des serveurs, des centres de données qui permettent l’entraînement des modèles – , son utilisation – combien coûte-t-il de soumettre une requête courte ? une longue ? une dédiée à produire du texte ? à produire de la vidéo ? combien coûte chacune de ces générations ? – ou encore à sa fin de vie – que se passe-t-il avec le matériel obsolète lorsqu’il est remplacé par les dernières technologies sur le marché ?

Une autre manière d’aborder le problème consiste à étudier ce que produisent les évolutions concrètes de cette technologies dans diverses industries. Le discours selon lequel les nouvelles technologies pourraient aider à lutter contre le changement climatique, après tout, est récurrent – ils ont même servi de base à la construction du Pacte vert européen, aujourd’hui en cours de détricotage. Mais s’il est une série d’impacts rarement étudiés, selon Will Alpine, Nathan Geldner, Holly Alpine et Maksym G. Chepeliev, ce sont les conséquences de ces technologies, plus précisément de l’IA générative, sur des industries polluantes.

Will et Holly Alpine sont deux anciens de Microsoft désormais spécialisés dans l’étude des impacts de l’IA sur l’énergie fossile et affiliés à l’ONG Enabled Emissions Campaign. Nathan Geldner est un chercheur indépendant, et Maksym Chepeliev, économiste à l’Université de Purdue, aux États-Unis. Dans Nature, les quatre ont publié début août un article intitulé « Les gains de productivité issus de l’IA produisent plus d’émissions de CO2 qu’ils n’en évitent dans le modèle mondial d’économie d’énergie ». Un résultat qu’ils obtiennent après avoir comparé les projections d’émissions évitées grâce au recours à l’IA dans la promotion des énergies vertes, à celles produites par son utilisation dans la production de charbon, de pétrole et de gaz.

Une IA comprise comme outil de productivité

Les IA ici étudiées désignent « des technologies généralistes de productivité dont l’usage se diffuse rapidement dans l’économie mondiale ». Dans le cas des énergies fossiles, elles sont employées par une industrie qui doit gérer la « contrainte conséquente » selon laquelle, « en l’absence de réinvestissement continus, la production de pétrole et de gaz baisserait approximativement de 8 % par an ».

Dès 2005, l’agence internationale de l’énergie (IEA) soulignait d’ailleurs que divers progrès technologiques avait permis à ce secteur, à plusieurs reprises, de repousser les prévisions de pics pétroliers en permettant d’accéder à des ressources dont l’exploitation était initialement considérées non rentable. En débloquant des poches de productivité sur toute la chaîne de valeur, en « abaissant certains coûts de production et en réduisant les risques opérationnels », l’IA s’inscrit parfaitement dans cette tendance.

Rapportée aux problématiques propres au champ du renouvelable, l’IA permet « d’accélérer les déploiements et d’optimiser la génération d’efficacité » via, entre autres cas d’usage, des prévisions, de la gestion de la maintenance et l’optimisation de la production énergétique. Elle permet aussi d’étendre la durée de vie des infrastructures installées et leur intégration au réseau électrique.

Pour réaliser ses observations, l’équipe à l’origine de l’étude a construit un modèle d’équilibre général calculable dédié à la quantification des émissions générées et celles évitées. Elle a analysé les premières constatations obtenues pour estimer si les mesures neutres en carbone (dont des améliorations du réseau, ou des gains obtenus côté demande d’énergie) ont atténué ou amplifié l’équilibre du côté de l’offre.

Les chercheurs ont ensuite « cherché à déterminer si les gains de productivité générés par l’IA entraînaient un dépassement des émissions induites par rapport aux émissions évitées dans un système énergétique reposant principalement sur les énergies fossiles, et s’ils augmentaient l’intensité carbone de la croissance économique. Nous avons ensuite évalué si l’équilibre du modèle renforçait ou supplantait les systèmes existants à forte intensité carbone, en nous appuyant sur les critères » définis plus tôt.

Sur ces bases, ils ont testé différents scénarios : des chocs de productivité qui s’étendraient uniformément à travers tous les secteurs énergétiques, des gains sensibles uniquement côté énergies fossiles ou côté énergies renouvelables, etc.

Une productivité bidirectionnelle : vers le renouvelable et le fossile

La hausse des émissions carbone dues au déploiement de l’IA était déjà pressentie : en 2024, dans the Atlantic, la journaliste spécialiste de l’IA Karen Hao publiait par exemple une longue enquête sur « l’hypocrisie » de Microsoft. Alors que d’une main, l’entreprise promettait (encore) d’œuvrer à la réduction de ses impacts environnementaux, de l’autre, elle équipait les plus grands groupes de l’industrie des énergies fossiles. En leur permettant d’optimiser leurs modes de production, elle annulait plus ou mois directement ses propres efforts en matière de limitation des pollutions environnementales

Mais le travail des auteurs et autrices de l’étude vient donner un aperçu plus systématique du phénomène. Au total, ces derniers ont comparé 64 scénarios pour évaluer l’IA comme un « amplificateur de productivité bidirectionnelle », c’est-à-dire autant dans le sens de l’augmentation que de la réduction des émissions de CO2. Et constate que si tout le secteur de l’énergie gagne en productivité grâce à l’IA, alors les émissions globales annuelles de CO2 entraîneront une augmentation de 1,2 à 4,8 % des émissions totales émises par le secteur en 2024.

Modélisation des émissions imputables à l’application de technologies d’IA dans l’industrie fossile. / Nature

Ils constatent que les « émissions facilitées dépassent les émissions évitées chaque fois que les gains pour l’industrie fossile sont supérieurs à zéro ». Autrement dit, la seule manière de rendre l’IA utile dans la lutte contre les émissions de CO2 consisterait à la mettre uniquement au service des industries renouvelables, sans la fournir aux industries fossiles. Cette dernière n’a d’ailleurs pas caché son enthousiasme devant la vague en cours : l’IEA calcule qu’elle pourrait augmenter de 5 % les réserves de pétrole et de gaz exploitable, et baisser les coûts des projets offshore de 10 % en moyenne.

L’étude souligne par ailleurs que les deux secteurs ne jouent pas à parts égales. Au contraire, « parvenir à une réduction nette des émissions nécessite des gains de productivité dans les énergies renouvelables 4 à 5 fois supérieurs à ceux obtenus dans les énergies fossiles ». Elle constate par ailleurs que les gains de productivité indépendants du type de carburant n’inversent pas cette tendance, et que la tarification du carbone, si elle réduit l’écart, ne suffit pas non plus à l’inverser.

Considérer les impacts climatiques directs et indirects de l’IA de manière conjointe

D’après l’étude, ces résultats remettent en question le cadrage prédominant selon lequel « l’impact climatique net de l’IA réside dans le rapport entre l’énergie qu’elle consomme et les émissions qu’elle contribue à éviter ». À elles seules, ces nouvelles technologies ne suffisent pas à obtenir de réelles réductions des émissions de CO2.

En cela, elles rejoignent des tendances constatées par le passé : même des technologies spécifiques au domaine énergétique permettant d’étendre le recours à des énergies renouvelables n’ont pas suffit à enrayer la cadence : au contraire, elles ont plutôt conduit à une augmentation continue de la consommation énergétique et des pollutions afférentes.

Évolution de la consommation énergétique mondiale depuis un siècle. Le recours croissant aux énergies renouvelables vient s’ajouter aux autres types d’énergie plutôt que de les remplacer. C’est l’effet rebond. / Our World in Data, août 2026

Au terme de leur article, les autrices et auteurs recommandent d’ailleurs aux systèmes de gouvernance de « reconnaître les émissions comme une catégorie spécifique pertinente sur le plan politique » et, en conséquence, de limiter les gains de productivité que l’IA pourrait fournir au domaine de l’énergie fossile. Ils appellent aussi à considérer conjointement les impacts directs (dus à la gestion de son infrastructure) et indirects (dus à son adoption) de l’intelligence artificielle, afin de mieux les gérer.

Plutôt que d’être considérés comme nécessairement bénéfiques pour les émissions globales de CO2, les technologies d’IA et les gains de productivité affiliés devraient être évalués dans leur entièreté, pour être mieux appréhendés. « L’IA ne décarbone ou n’intensifie pas les émission de manière inhérente », note l’étude. Les gains de productivité de l’IA générative « renforcent les structures économiques et institutionnelles du système dans lesquels ils opèrent », mais il n’en reste pas moins que cette technologie opère dans « un système énergétique qui reste structurellement ancré aux énergies fossiles. »

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Jules, wikimédien de l’année : « au lycée, j’avais trouvé ma vocation pour être utile »

MégaJ(o)ules
Jules, wikimédien de l’année : « au lycée, j’avais trouvé ma vocation pour être utile »

Depuis ses 17 ans, Jules* est l’un des 147 administrateurs de Wikipédia (en français). 15 ans plus tard, il en est aussi l’un des 20 contributeurs les plus prolifiques en France et vient d’être désigné « wikimédien de l’année » à l’international. Il a également bloqué de nombreux « vandales » (dont l’adresse IP du ministère de l’Intérieur) et « faux nez » (dont une cellule d’infiltrés d’Éric Zemmour). Auteur d’articles de qualité sur le changement et la désinformation climatique, il nettoie aussi Wikipédia des sites d’info générés par IA et cherche un « taf semi-alimentaire » afin de pouvoir continuer à y contribuer, bénévolement. Portrait.

À l’occasion de ses 25 ans, Wikimédia organisait fin juillet sa conférence mondiale annuelle Wikimania 2026 à la Cité des sciences et de l’industrie de Paris. Intitulée « Liberté, Équité, Fiabilité », elle a notamment mis l’accent sur « la vérifiabilité, la factualité et la neutralité des contenus […] à une époque où la fiabilité scientifique et la crédibilité du travail journalistique sont de plus en plus attaquées ». Wikimédia France y a d’ailleurs présenté un livre blanc, « Vers une société des communs numériques », auquel nous avons consacré un précédent article.

Comme chaque année depuis 2011, le fondateur de Wikipédia Jimmy Wales y a aussi récompensé le « wikimédien de l’année ». Cette mention honorifique (elle est primée par une peluche de Bébé Globe, la mascotte du 25e anniversaire de Wikipédia) a cette année été décernée par des bénévoles de toute la planète à un Français : Jules Xénard. Sur l’encyclopédie, celui-ci est connu sous le pseudonyme de Jules*.

Jimmy Wales et Jules Xenard, entourés des quatre autres personnes honorées à Wikimania 2026 – CC Mateusz Kopeć

Wikimedia précise que Jules* « consacre une grande partie de son temps à annuler les actes de vandalisme, à améliorer les nouvelles contributions, à aider les nouveaux contributeurs, à lutter contre les modifications rémunérées non déclarées et à répondre aux demandes d’aide de la communauté », mais pas seulement :

« En tant qu’auteur, Jules* se consacre principalement au thème du changement climatique. Il aborde chaque article dans le plus pur esprit wikimédien, en rassemblant des sources fiables et en vérifiant les faits. La rédaction d’un seul article peut lui prendre plusieurs mois. Il est particulièrement fier de ses articles consacrés au sixième rapport d’évaluation du GIEC ou au rapport Charney [une publication scientifique américaine qui annonçait en 1979 un réchauffement climatique résultant de l’émission de gaz à effet de serre par l’usage humain des combustibles fossiles, NDLR]. »

Lors de la cérémonie, rediffusée sur YouTube, des messages partagés par d’autres wikimédiens soulignaient qu’ « il accomplit depuis des années un travail incroyable et de grande envergure, notamment sur le front de la lutte contre la désinformation », et qu’ « il a joué un rôle moteur dans la lutte contre la désinformation sur le changement climatique sur la plateforme, en veillant à ce que le contenu reste strictement conforme au consensus scientifique ».

C’est la deuxième fois qu’un Français est désigné Wikimédien de l’année. En 2013, Rémi Mathis, alors président de l’association Wikimédia France, avait en effet été récompensé pour son rôle dans la controverse de la création de l’article « Station hertzienne militaire de Pierre-sur-Haute », que la direction centrale du Renseignement intérieur (DCRI, devenue DGSI) avait alors cherché à censurer.

Ayant déjà eu l’occasion de mentionner Jules dans plusieurs articles (il est le contributeur de Wikipédia le plus cité sur Next), nous avons jugé opportun de revenir sur son parcours, tout autant improbable qu’impressionnant.

Il entre dans le Top 125 des contributeurs l’année de son bac

Toutes encyclopédies confondues, Wikipédia lui dénombre désormais plus de 500 000 éditions, dont 376 000 contributions en français depuis la création de son compte le 14 septembre 2010, alors qu’il n’avait que 16 ans. Sa toute première contribution, ce jour-là, consista à rétorquer à l’intention d’un certain Antoine1989 « Pas d’opinions personnelles, SVP. Merci. ». Cinq mois plus tôt, ce dernier avait en effet rajouté « VIVE LE MARÉCHAL! » à l’article consacré à Philippe Pétain. Un vandalisme bas de gamme qui fut d’ailleurs effacé 3 minutes plus tard seulement.

Sur son journal de bord, Jules* indique avoir effectué sa 10 000ᵉ contribution en mars 2011, soit six mois seulement après la création de son compte, mois où il figura aussi en 795ᵉ position du « Top 1000 » des wikipédiens (en français) par nombre d’éditions (il y figure aujourd’hui à la 20ᵉ position).

Le 15 septembre 2011, un an et un jour après son inscription, il totalise déjà plus de 27 000 contributions. Alors qu’il n’a que 17 ans, il est élu au statut d’administrateur de l’encyclopédie. Dans sa lettre de candidature, il explique à l’époque avoir besoin des outils d’administrateur « principalement pour la lutte contre le vandalisme, et, plus généralement, pour conserver le niveau actuel de l’encyclopédie ».

En juin 2012, il s’accordait un « wiki-break 3 semaines en raison de révision du bac, puis du bac lui-même », après avoir dépassé le cap des 50 000 contributions (soit près de 25 000 l’année de son bac !), le plaçant au 117e rang du « Top 1000 ». Suivirent deux années d’études de journalisme qui, bien que « très prenantes et fatigantes », ne l’empêchèrent pas de franchir le cap des 100 000 contributions, au point de figurer en 35ᵉ position du « Top 1000 » en janvier 2014.

« Au lycée, j’avais trouvé ma vocation : wikipédien », expliquait Jules* en 2024 dans une interview pour RAW, la wikilettre d’information de l’encyclopédie :

« Je ne voyais pas pourquoi j’aurais dû choisir un métier alors que j’avais trouvé ma manière d’être utile à la société. Mais la réalité est ce qu’elle est, pas de revenu universel qui permettrait à chacun de participer à sa manière à la société sous des formes qui actuellement ne sont pas rémunérées. Un diplôme de journaliste en poche, j’ai vu en l’association Wikimédia France une manière de pouvoir vivre de ma passion (et donc y consacrer encore plus de temps ^^). »

Licencié pour avoir refusé de censurer des contributeurs de Wikipédia

De mai 2015 à mars 2016, âgé de 20 ans, il entamait un service civique de huit mois suivi d’un CDD de deux mois et demi à Wikimédia France, chargé d’animer le projet WikiMOOC, un cours en ligne gratuit pour apprendre à contribuer à Wikipédia, d’effectuer des formations auprès d’enseignants et d’étudiants, et d’animer un wikiconcours lycéen.

En décembre 2015, il bloquait l’adresse IP du ministère de l’Intérieur en écriture pendant un an pour « passage en force alors que vos modifications ne sont pas consensuelles », invitant les utilisateurs du ministère à « vous familiariser quelque peu avec les usages de Wikipédia » :

« Après lecture de l’historique […] des blocages déjà opérés sur cette IP, j’en conclus qu’entre vandalismes et attitude non-collaborative (passages en force, pistage des contributions d’autrui et foutage de gueule en prime), cette IP pose plus de problème qu’elle n’apporte de chose positive à Wikipédia. »

Parmi les vandalismes, l’insertion de « sale batar » dans un article, ou encore celle d’une blague graveleuse dans la devise d’une commune, relevait à l’époque Le Monde. Bon prince, Jules* indiquait cela dit qu’il « reste possible aux personnes travaillant au ministère de l’Intérieur avec cette IP de contribuer en créant un compte ».

En avril 2016, il rendait publique sur Wikipédia une enquête consacrée à des contributions rémunérées de Wikipédiens expérimentés pour le compte de clients de Racosch, une entreprise de relations publiques suisse, qui fut reprise dans la foulée par L’œil du 20 heures de France Télévisions.

En septembre, Jules* était de nouveau recruté par l’association Wikimédia France, afin de coordonner la sensibilisation du grand public aux projets Wikimédia, de servir de point de contact et de faciliter le dialogue entre l’association et la communauté wikipédienne (« en plus de mes activités bénévoles sur Wikipédia », précisait-il dans le message annonçant son recrutement).

En octobre, il lançait Bot de pluie, un robot recourant à des expressions régulières puis à un script rédigé en Python pour effectuer des corrections orthographiques et typographiques de manière automatisée. Près de 10 ans plus tard, il figure en 8ᵉ position des bots ayant effectué le plus de modifications, avec près de 1,2 million de contributions.

En juillet 2017, Jules* était mis à pied puis licencié pour « faute grave » par la directrice de l’association et son adjoint (qui était aussi son mari), pour avoir refusé de censurer trois courriels adressés par des adhérents sur la liste de discussion interne de l’association, puis d’avoir également refusé de censurer plusieurs contributions à sa wikilettre d’information. Des refus qu’il justifia au motif que ces demandes de censure lui semblaient « contraires aux intérêts de l’association et […] à l’encontre de mon éthique ».

En 2017, Jules annonce son licenciement pour faute grave » sur Twitter – archive.org

L’association traversait alors une crise profonde, après que dix salariés et stagiaires aient été reconduits, résuma Thierry Noisette sur le nouvelobs.com. Ses sources déploraient « des pratiques de harcèlement ou d’autoritarisme, de la part de la directrice », incitant la moitié du conseil d’administration à démissionner.

Jules* n’a pas cessé, pour autant, de continuer à contribuer bénévolement pour Wikipédia. Au mois d’août de la même année, un mois seulement après son licenciement, il lançait avec d’autres le compte Twitter @wikipedia_fr, afin de « mieux faire connaître le fonctionnement auprès du grand public et [de] mettre en valeur les contenus de l’encyclopédie ».

À compter d’avril 2018 et durant toute une année, il apprend cela dit à conduire des trains, activité qui deviendra son nouveau métier alimentaire. En septembre 2019, il n’en est pas moins élu au statut de « bureaucrate », sorte de « super-administrateur » nommé par la communauté pour assurer la gestion de certains statuts de contributeurs de Wikipédia.

Débusquer les « faux-nez » qui instrumentalisent l’encyclopédie


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