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Reçu — 11 mars 2026 Les Électrons Libres

Devons-nous tolérer les accidents nucléaires ?

11 mars 2026 à 20:13

15 000 € le kW. Sept fois plus que lors du plan Messmer de 1974. À force d’empilement de normes, le coût de construction du nucléaire a explosé en Europe et aux États-Unis. Tant pis pour nos factures, pour l’industrie et pour le climat. Pour changer les choses, il faut changer d’état d’esprit : accepter le risque.

Le nucléaire est devenu beaucoup trop sûr. Les accidents le concernant constituent un problème financier, pas un problème sanitaire. Et cette confusion, entretenue depuis des décennies par une partie de la classe politique, particulièrement en Europe, s’avère mortelle.

Sa permanence est liée à ce que Jack Devanney, ancien professeur au MIT, également concepteur principal et architecte du réacteur ThorCon (à sels fondus MSR), appelle les « 2 mensonges » contradictoires du complexe nucléaire. Le premier : tout rejet significatif de matière radioactive serait une catastrophe inacceptable. Le second : la probabilité d’un tel rejet est si faible que nous pouvons supposer qu’il ne se produira pas.

Ces 2 mensonges forment un véritable piège. Le premier justifie des dépenses illimitées pour prévenir l’accident. Le second berce le public dans une fausse sécurité. Et quand un rejet survient – comme c’est inévitable avec des milliers de réacteurs sur des décennies – la confiance est anéantie pour une génération.

Nucléaire belge : balancier perpétuel entre idéologie et rationalité

J’approfondis

L’argent qui tue

Nous vivons dans un monde de ressources limitées. L’argent dépensé pour sauver une vie devrait être à peu près équivalent d’un domaine à l’autre. Sauver une année de vie par la vaccination ou les ceintures de sécurité coûte entre 100 et 1 000 dollars. Dans le nucléaire, à cause de réglementations trop précautionneuses, nous dépensons plus de 2,5 milliards de dollars pour sauver une seule année de vie.

C’est une allocation catastrophique de ressources. La preuve que l’on peut faire autrement existe : la France l’a démontré. Le plan Messmer a permis de construire 58 réacteurs à eau pressurisée en moins de 2 décennies, avec des durées de construction moyennes de 6 ans et un coût total estimé à 83 milliards d’euros (valeur 2010). Ce parc, standardisé et construit en série, fournit encore aujourd’hui près des 2 tiers de l’électricité française à un coût compétitif ! 

Aux États-Unis, les centrales bâties dans les années 1960, avant l’explosion réglementaire, produisaient de l’électricité à environ 3 centimes le kilowattheure en dollars constants – et elles fonctionnent toujours, plus de 50 ans plus tard, sans avoir blessé personne. À ces niveaux de coûts, le charbon aurait été balayé et une part énorme de  la pollution aux particules fines aurait été évitée, sans parler des gigatonnes de CO₂ jamais émises.

3 expériences grandeur nature

L’industrie nucléaire vit dans la terreur d’un rejet radioactif majeur. Pourtant, nous disposons de 3 « expériences » grandeur nature dont les résultats sont des plus rassurants, mais les conséquences très discutables.

Three Mile Island (28 mars 1979). À 4 h du matin, une panne des pompes d’alimentation en eau du circuit secondaire provoque l’arrêt automatique du réacteur n°2, mais une vanne de décharge coincée en position ouverte vide le circuit primaire de son eau de refroidissement sans que les opérateurs s’en rendent compte à cause d’une mauvaise indication en salle de contrôle. Cela entraîne une fusion partielle du cœur (environ 50 % du combustible fond), avec un dégagement de gaz radioactifs et la formation d’une bulle d’hydrogène, mais sans explosion.

Le scénario redouté s’est produit à cause d’une succession d’erreurs humaines. Pourtant, on ne déplore… aucun blessé. Quant à la dose moyenne de radiation reçue par la population, elle n’a pas dépassé 0,015 mSv, soit moins qu’un vol transatlantique.

Fukushima (2011). Un rejet 100 000 fois plus important que TMI. Quinze ans plus tard, là encore, le bilan est sans appel. En 2021, le Comité scientifique des Nations unies sur les effets des rayonnements atomiques (UNSCEAR) n’a identifié aucun préjudice sanitaire lié aux radiations parmi la population. Sans évacuation, peu de membres du public, voire aucun, n’aurait reçu 2 mSv ou plus en une journée. Quant à la possibilité d’une augmentation des cancers liée à des débits de dose bien inférieurs à 20 mSv/jour, même lorsque ces débits ont été subis pendant des décennies, elle a été invalidée. Même les travailleurs de la centrale, dont certains ont passé des heures dans les salles de contrôle situées à quelques mètres des réacteurs percés et en fusion, n’ont pas présenté d’effets sanitaires détectables après plus de dix ans de suivi. Leurs analyses sanguines ne montrent aucune différence avec la population masculine japonaise en bonne santé.

Tchernobyl (1986) reste un cas à part dans l’histoire des accidents nucléaires. Il résulte avant tout d’un système soviétique défaillant à tous les niveaux : le réacteur RBMK présentait un coefficient de vide positif, un défaut de conception connu qui rendait l’installation instable à basse puissance. Il était par ailleurs dépourvu d’enceinte de confinement étanche, si bien que lorsque le toit a sauté, le cœur du réacteur s’est retrouvé à l’air libre. L’essai de sécurité qui a précipité la catastrophe a été réalisé en violation flagrante des procédures, par des opérateurs insuffisamment formés, dans un contexte où les alertes remontaient mal. Cet accident était évitable, et cette technologie spécifique est aujourd’hui interdite de construction. 

Le rejet radioactif de Tchernobyl fut de 9 à 140 fois plus important que celui de Fukushima. Sur les 134 personnes hospitalisées pour syndrome d’irradiation aiguë, 28 sont mortes dans les mois suivants dans d’horribles conditions, auxquelles s’ajoutent 2 décès lors de l’explosion elle-même.

Parmi les quelque 600 000 liquidateurs qui se sont relayés sur le site dans les années suivantes, les études épidémiologiques ont mis en évidence une augmentation modeste de certains cancers (notamment la leucémie chez les plus exposés) et de cataractes.

Cependant, le bilan sanitaire va au-delà de ces chiffres immédiats. L’effet le plus clairement documenté concerne les cancers de la thyroïde chez les enfants et adolescents exposés : selon les données compilées par l’UNSCEAR jusqu’en 2015-2018, près de 20 000 cas ont été enregistrés entre 1991 et 2015 chez les personnes âgées de moins de 18 ans en 1986 dans les zones touchées (Biélorussie, Ukraine et régions russes les plus contaminées), dont environ un quart (soit 4 800 à 5 000 cas) sont attribuables à l’exposition à l’iode-131. Bien que la mortalité liée à ces cancers reste faible – une quinzaine de décès confirmés dans les premières décennies, grâce à un dépistage précoce et à des traitements efficaces –, ces milliers de cas ont entraîné des opérations chirurgicales répétées, des traitements à vie, des hypothyroïdies iatrogènes et des souffrances physiques et psychologiques importantes pour de jeunes patients.

Concernant les décès à long terme, le consensus des organismes internationaux (UNSCEAR, OMS, AIEA, Forum Tchernobyl de 2005-2006) en projette environ 4 000 supplémentaires attendus sur la durée de vie des populations les plus exposées – liquidateurs de 1986-1987, évacués et résidents des zones les plus contaminées –, incluant les cas d’ARS, une quinzaine de décès par cancer de la thyroïde et environ 3 900 cancers ou leucémies radio-induits. Cette estimation reste conservatrice, limitée aux groupes les plus irradiés, et l’augmentation reste statistiquement difficile à distinguer du bruit de fond des cancers spontanés. Mais, encore une fois, évoquer les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl, c’est bien davantage éclairer l’incurie d’un système soviétique persuadé de sa toute puissance et de son infaillibilité, malgré l’incompétence flagrante des responsables de la centrale, que les dangers de l’atome.

Par ailleurs, d’autres accidents industriels majeurs entraînent bien plus régulièrement des blessés et des morts. En France, le 21 septembre 2001, l’usine chimique AZF explose à Toulouse et fait 31 morts et 2 500 blessés, en plus de dévaster une bonne partie de la ville. Un drame aux conséquences humaines immédiates infiniment supérieur aux accidents ayant touché des installations nucléaires.

Le dogme au cœur du système

Alors pourquoi avons-nous si peur des radiations ? Sans doute à cause du modèle Linéaire Sans Seuil (LNT), qui considère le postulat envisageant que chaque dose de radiation, aussi infime soit-elle, provoque des dommages proportionnels à une dose massive. Suivre cette logique revient à affirmer que prendre une aspirine par jour pendant un an serait aussi mortel qu’avaler 365 aspirines d’un coup.

Le LNT ignore un fait biologique fondamental : nos cellules savent réparer les conséquences des radiations. La vie a évolué alors qu’elles étaient bien plus intense qu’aujourd’hui. La nature nous a dotés de systèmes de reconstruction de l’ADN remarquablement efficaces, développés à l’origine pour gérer les dommages métaboliques internes – qui abiment notre ADN à un rythme au moins 25 000 fois supérieur au taux de rayonnement naturel moyen.

Les Académies françaises des Sciences et de Médecine l’ont confirmé dans un rapport conjoint en 2005 : le dogme LNT est invalidé par la capacité de réparation cellulaire. Elles confirment l’absence d’effet cancérigène en dessous de 100 mSv reçus en dose flash. Le débit fait toute la différence : la biologie n’est pas une simple addition.

Ce que les Académies valident sur le plan des principes, les données empiriques le confirment également sur le terrain. Au Kerala, en Inde, la radioactivité naturelle atteint jusqu’à 60 mSv/an dans certaines zones. Une étude portant sur près de 70 000 personnes suivies pendant plus de 10 ans n’a montré aucune hausse de cancer. Le risque relatif du groupe le plus exposé était même légèrement inférieur à celui de ses voisins moins irradiés. L’étude, mise à jour en 2021 avec un échantillon élargi à près de 150 000 personnes confirme ces résultats avec des marges d’erreur considérablement réduites.

Les données réelles montrent qu’aucune hausse des cancers n’est détectable en dessous de 20 mSv/jour – soit 7 000 fois la limite légale de 1 mSv/an. 

Les évacuations qui tuent

C’est le LNT qui a motivé l’évacuation de 160 000 personnes à Fukushima alors que personne n’aurait reçu plus de 50 mSv la première année en restant sur place. Cette panique a tué plus de 50 personnes âgées en quelques jours. Au total, les décès liés à l’évacuation et à l’exil dépassent les 2 300 dans la seule préfecture de Fukushima. Zéro mort par radiation. Des milliers de morts par la peur.

Et les conséquences ne s’arrêtent pas là. Quand le Japon a fermé l’ensemble de ses réacteurs après l’accident, le prix de l’électricité a bondi d’environ 40 %. La consommation hivernale a chuté de 15 %, entraînant selon une étude de Neidell et al. environ 310 décès supplémentaires par an liés au froid. Au-delà de ces réglementations paranoïaques et de ces évacuations meurtrières, c’est l’explosion des coûts de construction et l’effondrement du nombre de nouvelles centrales qui constituent la conséquence la plus dévastatrice du LNT.

La peur du nucléaire a fait prospérer le charbon et tué des millions de personnes.

L’honnêteté de l’aviation

Nous acceptons des risques négligeables tous les jours. L’aviation commerciale est considérée à raison comme sûre, et pourtant des avions s’écrasent parfois. Quand cela arrive c’est tragique.

Mais nous ne clouons pas les avions au sol et nous ne rendons pas le billet inabordable pour vendre un risque zéro. L’industrie aéronautique est honnête sur le risque. Elle va jusqu’à installer des boîtes noires (enregistreur de vol et enregistreur de conversations) dans chaque appareil, conçues pour survivre à un crash qui tue tout le monde à bord – reconnaissant ouvertement que de tels événements se produiront.

Le nucléaire doit adopter cette même honnêteté. L’objectif ne doit pas être d’empêcher tout rejet radioactif, mais d’avoir la capacité de gérer les conséquences d’un rejet éventuel par une régulation appropriée.

Si un accident survient, l’opérateur doit indemniser automatiquement et immédiatement les riverains exposés. Un confinement doit être réalisé s’il s’avère nécessaire, mais l’évacuation de zones où les doses de radiation sont infimes ne peut se justifier. Et rappelons que les pires rejets de centrales construites depuis les années 1960 ne tuent personne.

L’urgence morale

Les chiffres donnent le vertige. Les centrales américaines des années 1960 coûtaient moins de 1000 €/kW en euros constants 2025. Le plan Messmer a livré le parc français à environ 2 200 €/kW. L’EPR de Flamanville, après 17 ans de chantier, atteint près de 15 000 €/kW. Les futurs EPR2, présentés comme un retour à la raison, sont estimés à 7 800 €/kW, et même 10 800 €/kW par la cour des comptes – 5 fois le coût raisonnable. Pendant ce temps, la sûreté française exige une probabilité de fusion du cœur de 10⁻⁷ par an et par réacteur, soit un accident tous les 10 millions d’années par réacteur. Tant que chaque pico sievert évité est censé « sauver des vies » au nom du modèle linéaire sans seuil, cette spirale n’a aucune raison de s’arrêter. 

En revenant à la science et en libérant le nucléaire de ses entraves réglementaires, ses coûts peuvent s’effondrer et rendre le charbon obsolète, tout en éradiquant la pollution aux particules fines, permettant de sauver de très nombreuses vies chaque année et de faire chuter les émissions de CO₂.

Il y a 15 ans, le tsunami du Tōhoku a tué près de 20 000 personnes en quelques heures. La centrale nucléaire de Fukushima, elle, n’en a tué aucune par radiation. Pourtant c’est le nucléaire qui a été condamné. Il est temps de rétablir la vérité – et de mesurer le coût monstrueux de ce mensonge.

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Fukushima : 15 ans d’hystérie pour 15 ans d’erreurs

10 mars 2026 à 23:41

Le monde médiatique et politique l’a appelé « catastrophe de Fukushima ». Pourtant, il y a 15 ans, c’est bien le séisme du Tōhoku qui a ravagé le Japon. Une confusion aux conséquences écologiques et sanitaires bien plus graves que l’accident de la centrale lui-même.

11 mars 2011, 5 h 46. Un séisme de magnitude 9,1, l’un des plus puissants jamais enregistrés, se déclenche à 130 km au large du Japon. Depuis des décennies, le pays construit ses infrastructures pour résister aux tremblements de terre, très courants sur la ceinture de feu du Pacifique. Mais il ne peut rien face au tsunami et à ses vagues monstrueuses. Dans la région de Miyako, le mur d’eau atteint près de 40 m, l’équivalent d’un immeuble d’une douzaine d’étages.

Tout au long de la côte, les accidents industriels s’enchaînent. Près de 25 millions de tonnes de débris sont générées. 300 ports de pêche, principaux pourvoyeurs de ressources alimentaires du pays, sont endommagés. 125 000 bâtiments sont entièrement détruits. Rayés de la carte. Des centrales électriques fossiles, des ports charbonniers et des usines d’électronique stratégiques sont anéantis, perturbant l’ensemble de la logistique mondiale.

Surtout, le bilan humain est particulièrement lourd : 16 000 personnes ont péri dans la catastrophe.

À Kesennuma, le tsunami emporte 22 des 23 bacs du dépôt pétrolier portuaire, déversant 12 800 m³ d’hydrocarbures dans la baie. L’huile flottant en surface s’enflamme et crée d’immenses nappes de feu sur la mer. L’incendie se propage aux bâtiments d’évacuation. Une trentaine de personnes périssent. À Kamaishi, la fonderie de fer et les usines de ciment et de contreplaqué sont immédiatement inondées. Une boue contaminée aux métaux lourds envahit le port, impactant durablement les communautés de pêche locales. À Ishinomaki, de l’acide chlorhydrique, du chrome, des PCB et des produits agrochimiques se déversent dans les rizières côtières. Le séisme entraîne la rupture du barrage d’irrigation de Fujinuma, qui emporte 5 maisons et tue 8 personnes. Les réservoirs de GPL de la raffinerie Cosmo Oil d’Ichihara explosent. L’incendie est visible depuis Tokyo et brûle pendant 10 jours. Des images souvent confondues, dans les médias, avec celles de Fukushima…

Car une seule installation industrielle concentre toute l’attention : la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Construite par General Electric au cours des années 70, elle est équipée de 6 réacteurs à eau bouillante de 460 à 1 100 mégawatts, et exploitée par Tokyo Electric Power Company (Tepco).

La centrale réagit initialement comme prévu : la détection des secousses sismiques entraîne l’arrêt des réacteurs en fonctionnement, et les groupes électrogènes de secours démarrent. L’installation reste alors partiellement alimentée par le réseau électrique local.

Mais lorsque le tsunami frappe, il détruit simultanément les diesels de secours, les batteries du système de contrôle-commande et les connexions au réseau. La centrale se retrouve en perte totale d’alimentation électrique, interne comme externe — l’un des scénarios les plus critiques pour une installation nucléaire.

Privé de systèmes de refroidissement efficaces, le cœur des réacteurs 1, 2 et 3 évacue de plus en plus mal sa puissance résiduelle. La température du combustible grimpe, provoquant la fusion des cœurs et la production d’hydrogène qui s’accumule dans plusieurs zones du site. Face à la montée en pression des enceintes de confinement, les opérateurs procèdent à des rejets contrôlés de gaz radioactifs.

© IAEA Imagebank – 04780015, CC BY-SA 2.0

Dans le même temps, la piscine de combustible usé du réacteur 4 suscite de fortes inquiétudes. Les équipes sur place, avec l’aide des pompiers, injectent alors de l’eau de mer pour tenter de rétablir un refroidissement suffisant. Cette opération génère d’importants volumes d’eau hautement contaminée, stockés sur le site.

L’hydrogène produit par la réaction entre le zirconium des gaines de combustible et l’eau finit par former une atmosphère inflammable, qui entraîne l’explosion des bâtiments des réacteurs 1, 3 et 4 et provoque des rejets radioactifs incontrôlés.

La bonne conception des réacteurs limite toutefois l’ampleur des conséquences sanitaires. Malgré la fusion de trois cœurs, les rejets radioactifs restent inférieurs à ceux provoqués par l’explosion du réacteur 4 de la centrale de Tchernobyl. L’exposition du public demeure faible. Neuf ans plus tard, après une vague de dépistage sans précédent, les conclusions de l’UNSCEAR sont sans appel : « Aucune augmentation des taux d’incidence du cancer ou d’autres maladies qui pourrait être attribuée à l’exposition aux radiations n’a été documentée. »

Seul un travailleur du site, décédé d’un cancer, a vu la nature radiologique de sa maladie reconnue, à l’issue d’une procédure judiciaire. C’est, aujourd’hui encore, le seul mort répertorié en lien avec la centrale de Fukushima.

Il y a pourtant eu d’autres victimes, liées à l’évacuation précipitée des habitants de la zone. Organisé dans l’urgence et la confusion, ce déplacement brutal de populations fragiles a provoqué plus de 1 800 décès. Bien sûr, il est facile de s’interroger a posteriori. Mais la peur de l’atome a-t-elle conduit à des mesures disproportionnées ? Le risque supplémentaire de cancer était en effet très faible, dans une population dont l’âge moyen atteignait 66 ans.

Une catastrophe écologique et industrielle mondiale

Le séisme en déclenche un autre, politique celui-là, d’une ampleur planétaire : le nucléaire en tant que source d’énergie est alors contesté dans la plupart des pays, alors qu’il commençait à regagner en popularité les années précédentes.

En Allemagne notamment, sous la pression du public, est décidé le plus grand changement de stratégie énergétique du siècle : l’Energiewende, son programme de transition énergétique, ordonne la fermeture au plus tôt de la totalité des centrales locales et l’abandon définitif de cette source d’énergie, en parallèle d’une augmentation des capacités de production en charbon, gaz (importé) et renouvelables, solaires et éoliennes.

D’autres pays subissent de plein fouet les conséquences du tsunami japonais, alors même qu’ils avaient déjà tourné le dos à l’atome. C’est notamment le cas de l’Italie et de la Lituanie. En 1987, après un premier référendum consécutif au désastre de Tchernobyl, Rome ordonne l’arrêt immédiat du nucléaire. Mais un second vote est prévu en juin 2011, sous le gouvernement de Silvio Berlusconi, pour proposer aux Italiens de revenir sur leur choix et de se doter de réacteurs EPR de conception franco-allemande. Un résultat sans appel, trois mois après la catastrophe de Fukushima : le non l’emporte avec 94 % des suffrages et le pays reste dépendant du gaz et importateur d’électricité nucléaire française.

Quant à la Lituanie, elle est alors alimentée par les derniers modèles de réacteurs RBMK soviétiques, d’une puissance bien supérieure à ceux de Tchernobyl, qui lui fournissent 70 % de son électricité. Mais, dans le cadre de l’entrée du pays dans l’Union européenne en 2004, Bruxelles demande la fermeture de la centrale du fait de lacunes structurelles incontestables en matière de sûreté nucléaire. Ce que le peuple refuse après avoir été consulté par un référendum finalement invalidé du fait d’une participation trop faible. La dernière tranche est déconnectée le 31 décembre 2009. En 2012, un autre référendum doit décider de la construction d’un nouveau réacteur de conception japonaise à la place. Il aboutit naturellement à un échec. Depuis, les Lituaniens sont alimentés par des importations d’électricité russe et suédoise, par des centrales gazières construites en urgence et par une maigre production d’énergie renouvelable.

En Chine, les nouveaux chantiers nucléaires sont gelés pendant plusieurs mois après le tsunami, le temps d’effectuer un audit commandé par l’État sur la sûreté du parc local. Le pays instrumentalise aussi la peur des radiations pour stigmatiser la pêche japonaise. Les rejets de tritium du site de Fukushima, mesurés à 22 térabecquerels par an, sont dénoncés comme une pollution inacceptable. Sauf qu’un réacteur à eau légère standard rejette sans risque 10 térabecquerels de tritium par an, alors que la centrale de Fukushima en possède 6. Elle rejette donc moins de tritium qu’avant l’accident…

En France, pays le plus nucléarisé du monde, le retour d’expérience du drame japonais se traduit par une multiplication de projets dits « post-Fukushima ». Ces exigences supplémentaires complexifient l’exploitation des réacteurs dans la durée et accroissent durablement les coûts d’investissement, désormais estimés à 49 milliards d’euros.

Le nucléaire devient également une variable d’ajustement des négociations politiques lors de la campagne présidentielle de 2012 : le Parti socialiste conclut alors un accord avec Europe Écologie Les Verts, prévoyant un abandon progressif de l’atome en échange de leur soutien. La puissance maximale du parc est plafonnée à 63,2 GW, avec l’objectif de ramener la part du nucléaire à 50 % du mix électrique et de fermer 14 réacteurs d’ici 2025.

Cette orientation, d’abord reportée à 2035, est finalement abandonnée par le Parlement, à l’exception de la fermeture de la centrale de Fessenheim, en Alsace (2 × 900 MW), décidée en anticipant la mise en service de l’EPR de Flamanville (1 650 MW).

Fukushima : quel impact réel sur l’environnement ?

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Un tsunami de CO₂

In fine, le tsunami de 2011 et ses exploitations politiques ont entraîné un ralentissement mondial du développement du nucléaire. En remplaçant largement une source d’électricité bas carbone par des combustibles fossiles, ces décisions ont surtout généré un surplus inimaginable d’émissions de CO₂.

En France, la fermeture des deux réacteurs de Fessenheim illustre ce paradoxe. Si le pays n’a pas relancé le charbon, l’arrêt de la centrale a conduit à accroître la production gazière et à réduire les exportations d’électricité décarbonée vers l’Allemagne et l’Italie, poussant ces voisins à recourir davantage aux centrales à gaz et à charbon. La SFEN estime le surplus annuel entre 6 et 10 millions de tonnes de CO₂. À l’époque, Fessenheim produisait à elle seule plus d’électricité bas carbone que l’ensemble du parc solaire national.

En Chine, le moratoire imposé juste après l’accident a retardé de plusieurs années la mise en service d’une capacité estimée à 22 GW. En suivant les estimations du Columbia Center on Global Energy Policy, les émissions additionnelles sur la période 2011–2024 pourraient largement atteindre plusieurs centaines de millions de tonnes.

Le recul a été encore plus marqué au Japon, où l’arrêt quasi total du parc a nécessité un recours accru aux importations de gaz et de charbon. Avec l’Allemagne, ils auraient émis 640 millions de tonnes de dioxyde de carbone supplémentaires entre 2011 et 2017. D’autres pays, comme les États-Unis ou le Vietnam, ont abandonné ou reporté des projets. Au total, ces émissions inutiles ont dépassé les 2,5 gigatonnes de CO₂ entre 2011 et 2024 — l’équivalent de huit années totales de la France, tous secteurs confondus.

Ce paradoxe climatique est d’autant plus frappant que ce ralentissement est survenu alors que l’urgence de la réduction des gaz à effet de serre devenait incontestable.

L’aube d’une renaissance

Depuis, le Japon a profondément réévalué sa politique énergétique. Après une refonte de sa stratégie de sûreté nucléaire et de longues enquêtes techniques, les réacteurs ont redémarré progressivement, un par un (15 sur 33 construits). Le pays envisage désormais la construction de nouvelles centrales. En 2022, Mitsubishi Heavy Industries a présenté le réacteur SRZ-1200, un modèle de génération 3+ de 1 200 MWe, intégrant pleinement le retour d’expérience de Fukushima — signe que la catastrophe a été analysée et intégrée par les autorités japonaises.

L’immaturité occidentale se fait quant à elle encore sentir : pour preuve, la bataille ardue pour faire reconnaître le nucléaire comme énergie verte auprès de la Commission européenne, en pleine crise gazière internationale. Il semble pourtant que nous soyons à la veille d’un changement de paradigme. En témoignent les propos de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, prononcés hier lors de l’ouverture du Nuclear Energy Summit, à Boulogne-Billancourt. Elle a rappelé qu’en « 1990, un tiers de l’électricité européenne provenait du nucléaire ; aujourd’hui, ce n’est plus que proche de 15 % ». Avant d’ajouter : « Cette réduction […] a été un choix. Je crois que c’était une erreur stratégique pour l’Europe de tourner le dos à une source d’énergie fiable, abordable et à faible émission. » Un aveu bien tardif…

Cependant, les exigences techniques de sûreté mises en place après Fukushima continuent de peser sur les performances du parc nucléaire français, actuel comme futur, ainsi que sur celles du parc européen. Les nouveaux projets sont onéreux, longs et complexes à construire, et peu compétitifs. Après quinze années d’hystérie, il reste à espérer que la raison l’emporte sur le dogmatisme et l’instrumentalisation des peurs. Pour que le nucléaire puisse redevenir une énergie d’avenir et un levier majeur de la décarbonation.

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