Vue normale

Aux grands maux les bons remèdes

16 décembre 2025 à 06:10

L’humanité dispose-t-elle encore de moyens d’agir, ou a-t-elle déjà perdu la bataille de la biodiversité ? Et devra-t-elle renoncer au progrès pour espérer se sauver ?

D’un côté, le déni ou l’indifférence : la tentation confortable de détourner le regard, en espérant que le problème finira par se résoudre tout seul. De l’autre, la panique, qui mène soit à la résignation fataliste, soit à la remise en cause radicale de nos modes de vie… jusqu’à prôner une forme de régression joliment rebaptisée « décroissance ».

Mais entre ces deux extrêmes, une troisième voie existe : celle du pragmatisme. Chercher des solutions concrètes, efficaces et compatibles avec le fonctionnement moderne de nos sociétés. Cette approche, pourtant défendue par les grandes instances scientifiques comme l’IPBES, reste étonnamment absente du débat public.

La direction à suivre

Montréal, décembre 2022. Alors que la COP15 – la grande convention mondiale sur la diversité biologique – bat son plein, un accord historique est adopté à l’unanimité des 196 délégations présentes : le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal (CMBKM). Moins médiatisée que les COP sur le climat, cette conférence n’en affiche pas moins des ambitions considérables : « Stopper et inverser la perte de biodiversité d’ici 2030 ».

Le plan s’articule autour de 23 cibles d’action, regroupées en quatre grands axes :

  • maintenir, conserver et restaurer les milieux naturels ;
  • promouvoir une gestion durable des ressources (agriculture, pêche, forêts) ;
  • réduire les pressions liées à la pollution, aux espèces exotiques envahissantes et au changement climatique ;
  • et garantir les moyens de mise en œuvre, notamment financiers.

Malgré ces ambitions, le CMBKM n’a pas échappé aux critiques. En France, une partie de la gauche l’a jugé trop peu contraignant, trop flou, et surtout trop timide, notamment sur ses thèmes de prédilection 一 les mégabassines, les pesticides ou la promotion du bio 一 qui semblent eux-mêmes plus dictés par l’idéologie que par l’efficacité.

Il faut cependant bien admettre que le précédent plan, les Objectifs d’Aichi (2010-2020), s’était soldé par un échec. Alors, comment faire, cette fois, pour que les belles intentions se traduisent enfin en actions concrètes et en résultats ?

Préserver les habitats

On l’a vu : la première cause du déclin de la biodiversité, et de loin, c’est la destruction et l’artificialisation des milieux naturels. Préserver les habitats reste donc le levier numéro un pour enrayer la crise du vivant. C’est aussi l’un des piliers du CMBKM, qui fixe un objectif emblématique, le plan 30×30 : protéger au moins 30 % des terres et des océans d’ici 2030.

Un objectif ambitieux, puisqu’il double les engagements d’Aichi (17 % des terres et 10 % des zones marines protégées à l’horizon 2020), restés largement inachevés. Et cette fois, la qualité compte autant que la quantité. Les zones protégées doivent disposer de plans de gestion concrets, de financements suffisants et de personnels dédiés. Elles doivent aussi refléter la diversité des écosystèmes — forêts, prairies, zones humides, récifs coralliens — et ne pas se limiter à des espaces peu productifs ou isolés.

Autre exigence majeure : la connexion entre ces aires grâce à des corridors écologiques, pour permettre la circulation des espèces et limiter la fragmentation des habitats. Le cadre encourage également l’implication des peuples autochtones et des communautés locales, reconnues pour leur efficacité et leur connaissance fine des territoires, à travers les Aires protégées et de conservation autochtones (APCA).

Et la bonne nouvelle, c’est que cette stratégie fonctionne. Une méta-analyse internationale conclut que deux tiers des actions de conservation menées dans des aires protégées aboutissent à une amélioration notable de l’état des populations menacées. Une autre étude montre qu’étendre les zones protégées à 30 % permettrait de sauver plus de mille espèces tout en contribuant à atténuer le réchauffement climatique.

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Et la France, dans tout ça ? Permettons-nous un cocorico car chez nous, l’objectif 30×30 est déjà atteint, 33 % du territoire national étant couvert par une aire protégée. Cela représente très exactement 31 % des espaces terrestres (28 % en métropole, 45 % outre-mer) et 33 % des espaces maritimes (46 % en métropole, 32,5 % outre-mer). Entre zones Natura 2000, parcs naturels, réserves, sites du Conservatoire du littoral ou parcs marins, les dispositifs ne manquent pas.

Mais atteindre une cible ne signifie pas mission accomplie. Pour freiner durablement l’artificialisation, la France s’appuie sur le principe de Zéro Artificialisation Nette (ZAN), introduit en 2018 et inscrit dans la loi Climat et Résilience de 2021. L’objectif : mettre fin à la consommation illimitée d’espaces naturels, agricoles et forestiers. Toutefois, sa mise en œuvre révèle aussi des effets secondaires insuffisamment anticipés. En rigidifiant fortement l’accès au foncier, le ZAN tend à renchérir le coût du logement, à freiner certains projets de renouvellement urbain et à déplacer les pressions d’aménagement vers des territoires déjà fragiles.

La Trame verte et bleue, instaurée par la loi « Grenelle 1 » de 2009, elle, vise à reconnecter les milieux fragmentés. La Trame verte relie les habitats terrestres et humides (forêts, haies, prairies, zones humides), tandis que la Trame bleue rétablit les continuités aquatiques (cours d’eau, zones inondables, canaux). Passages à faune, aménagements de rivières, replantation de haies, intégration de la biodiversité dans l’urbanisme… autant de leviers concrets pour redonner de la cohérence au territoire et au vivant.

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Repenser l’agriculture

Préserver les milieux naturels suppose d’abord de limiter leur grignotage par l’agriculture, première responsable de la déforestation mondiale. Car non, les pesticides ne sont pas le problème central, malgré la place qu’ils occupent aujourd’hui dans le débat public. Le véritable enjeu, c’est surtout l’occupation des sols. Aujourd’hui, les terres agricoles couvrent un tiers des surfaces émergées de la planète, et elles continuent de s’étendre.

En France, pourtant, le débat environnemental tourne souvent en boucle autour d’un mot magique : le « bio ». Mais l’agriculture biologique, si elle présente quelques bénéfices locaux pour les sols, réduit les rendements, et donc augmente mécaniquement les surfaces nécessaires pour produire autant. En clair, plus de bio signifie souvent… plus de terres cultivées.

Pas étonnant, donc, que le CMBKM n’en parle pas, et que l’IPBES ne la mentionne qu’une seule fois dans son rapport pour décideurs : ses avantages globaux pour la biodiversité restent à démontrer.

L’enjeu central devient alors celui d’une intensification écologique : produire suffisamment, sur moins de surface, tout en réduisant les impacts environnementaux. Cela implique de combiner plusieurs leviers — restauration des sols, diversification des cultures, couverts végétaux, progrès génétiques, agriculture de précision.

L’agriculture de conservation des sols (ACS) illustre bien cette approche pragmatique : ni idéale, ni universelle, mais capable, dans certaines conditions, de concilier productivité, résilience agronomique et bénéfices écologiques.  Quant aux OGM, ils ont déjà montré la voie, avec une baisse moyenne de 37 % de l’usage des pesticides dans les cultures qui les ont adoptés. Les nouvelles techniques d’édition génétique (comme CRISPR-Cas9) ouvrent encore davantage de perspectives et pourraient, un jour, permettre de se passer d’une large part des traitements.

Préserver les milieux aquatiques

Remodeler notre agriculture contribue à réduire la pollution de l’eau par les engrais et les pesticides. Mais cela ne suffira pas. Car d’autres sources majeures persistent : eaux usées, rejets industriels et déchets plastiques. Il faut donc aussi dépolluer, comme cela a été fait récemment pour la Seine, en déployant des dispositifs d’épuration adaptés.

Concernant le plastique, trois leviers principaux existent : réduire la production et la consommation, renforcer la collecte et le recyclage, et nettoyer les milieux naturels. Un traité international contre la pollution plastique est en négociation à l’ONU depuis 2022… mais n’a toujours pas abouti.

Mais la plus grande menace pour la biodiversité aquatique reste sa surexploitation. Un tiers des stocks évalués de poissons et de fruits de mer sont aujourd’hui pêchés au-delà de leur capacité de renouvellement. Le chalutage, utilisé pour un tiers des prises, aggrave le problème : il capture sans distinction, gaspille des tonnes de poissons rejetés à la mer, et racle les fonds marins, altérant les habitats benthiques.

Faut-il pour autant renoncer à la pêche ? Pas si simple. Car elle fournit des protéines animales avec une empreinte au sol nulle et un bilan carbone raisonnable, comparable, voire inférieur, à celui du poulet. Sans compter qu’elle fait vivre des millions de personnes. L’enjeu n’est donc pas de l’abandonner, mais de mieux la réguler : respecter les taux de renouvellement des stocks et restreindre les techniques les plus destructrices. C’est à ce prix qu’on peut concilier rendement et durabilité.

Enfin, l’aquaculture peut être une partie de la solution, à condition d’éviter l’écueil classique : nourrir les poissons d’élevage avec… des poissons sauvages. Ce qui, rassurons-nous, est de moins en moins le cas.

Économie et technologie : ennemis ou alliés ?

Oui, des solutions existent, et elles sont déjà sur la table. Et non, elles ne nécessitent pas de renoncer au progrès ni de bouleverser nos modes de vie. Le principal frein aujourd’hui n’est pas structurel, mais politique. Et surtout, économique. Car ces solutions ont un coût, et demandent des moyens à la hauteur des ambitions.

Faut-il alors « décroître » pour sauver la biodiversité ? Ce serait au contraire se tirer une balle dans le pied. Sans vitalité économique, impossible de financer la transition. Au contraire, une économie solide peut être un levier, à condition de bien orienter les politiques publiques : intégrer systématiquement l’impact environnemental dans tout nouveau projet, flécher les subventions vers les pratiques les plus efficaces plutôt que les plus idéologiques, et supprimer celles qui supportent les pratiques préjudiciables.

C’est d’ailleurs l’un des objectifs phares du CMBKM : « supprimer ou réformer les incitations nuisibles à la biodiversité », soit 500 milliards de dollars par an à rediriger d’ici 2030 vers des pratiques vertueuses. Mais encore faut-il savoir identifier ce qui est réellement nuisible. Car la technophobie ambiante conduit souvent à rejeter, par réflexe, tout recours à la technologie. Et pourtant, c’est probablement là que réside une bonne part des solutions.

Pour le diagnostic, d’abord. Les progrès en télédétection et en imagerie satellitaire permettent désormais de suivre en continu l’état des écosystèmes et d’évaluer les progrès, notamment dans le cadre de l’objectif « 30×30 ». Le séquençage génétique, quant à lui, ouvre de multiples perspectives, comme inventorier la biodiversité grâce à l’ADN environnemental, ou guider la préservation de la diversité génétique des populations via des transferts d’individus ciblés.

Pour la modélisation, ensuite. L’intelligence artificielle permettra prochainement d’interpréter les masses de données collectées et de simuler l’efficacité des politiques envisagées. Mais avant tout, la technologie est un outil d’action. Le génie génétique permet déjà de créer des plantes moins gourmandes en intrants grâce à la transgénèse et à l’édition génomique. Et à l’avenir, ces procédés pourraient aider à lutter contre certaines espèces envahissantes grâce au forçage génétique, une technique capable de propager un trait dans toute une population en quelques générations. Son potentiel est immense, même s’il soulève, à juste titre, d’importantes questions éthiques et écologiques.

Bref, la technologie n’est pas l’ennemie de la biodiversité. Elle en est peut-être même le meilleur espoir. Refuser ces leviers au nom d’une vision dogmatique du « retour à la nature », ce serait se priver d’une chance réelle de restaurer les écosystèmes. Voire de se tromper complètement de cible, au risque de contribuer à l’aggravation du problème. 

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Ces ours polaires changent à un niveau génétique pour survivre au réchauffement climatique

15 décembre 2025 à 14:43

Particulièrement concernés par le réchauffement climatique, les ours polaires en voie de disparition voient leur génome se modifier sous la pression du changement climatique, favorisant des traits génétiques adaptés à la hausse des températures.

Le silence des abeilles

14 décembre 2025 à 08:17

Une mort suspecte, un coupable idéal, un mobile évident. Tout commence comme dans un dossier d’instruction bien ficelé. La victime ? L’abeille domestique, icône universelle de la biodiversité, célébrée depuis l’Antiquité pour son miel et son rôle dans la pollinisation. L’accusé ? Les néonicotinoïdes. Sauf que… ce n’est pas si simple. Contre-enquête sur une affaire en apparence pliée d’avance.

Acte I : Scène de crime

Depuis les années 1980, l’état de santé d’Apis mellifera inquiète. Cette espèce domestique, star mondiale du miel, connaît en France des pertes hivernales élevées, variables selon les années et les régions. Lors de l’hiver 2023-2024, elles ont souvent atteint des niveaux de l’ordre de 30 %, selon la Plateforme d’épidémiosurveillance ESA. En mars dernier, des apiculteurs ont signalé dans plusieurs zones des mortalités allant de 20 à 80 % de leurs colonies, quand le seuil habituellement admis comme « normal » se situe entre 5 et 10 %. Le syndicat SNA décrit même « des ruches totalement vides avec des réserves de miel et de pollen intactes, ou des ruches dont ne restaient que la reine et une poignée d’abeilles survivantes ».

Acte II : Un coupable idéal

Pour l’opinion publique, une partie des milieux écologistes et la majorité des apiculteurs, l’affaire est entendue depuis longtemps : les responsables sont d’abord et avant tout les insecticides néonicotinoïdes (NNI).

« Un drame se déroule sous nos yeux, les criminels sont connus et pourtant… la police ne fait rien », lisait-on en 2016 dans Reporterre. « Rien qu’en France, 56 millions d’abeilles meurent chaque jour, empoisonnées par les pesticides, herbicides, insecticides et autres néonicotinoïdes — dont une cuillerée peut tuer un milliard d’abeilles », affirmait en 2021 le commentaire du documentaire Une terre sans abeilles ?, cité par Le Monde.

Ce récit s’est imposé partout, jusqu’aux débats autour de la loi Duplomb et de la réintroduction potentielle de l’acétamipride, molécule qualifiée de « tueuse d’abeilles ».

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Les vraies menaces contre le vivant

9 décembre 2025 à 05:52

La crise affectant la biodiversité est réelle, massive, et l’endiguer doit être une priorité. Mais encore faut-il bien identifier les raisons de ce déclin. Or, celles qui sont mises en avant sont souvent très loin d’être les plus délétères. Au risque d’aggraver le problème.

Arrêtez cette lecture et réfléchissez-y un instant : quel serait votre top 5 des causes de la crise de la biodiversité ? Vous l’avez ? Eh bien… vérifions cela. Avec, pourquoi pas, quelques surprises à la clé…

N°5 : Le réchauffement climatique (6%)

Vous l’imaginiez certainement plus haut, pourtant le réchauffement climatique n’arrive qu’en cinquième et dernière position. Un résultat en partie en trompe-l’œil, car pour beaucoup de chercheurs, il pourrait bientôt devenir la cause principale du déclin biologique si l’humanité ne parvient pas à freiner sa progression.

Ses effets sur la biodiversité sont multiples. La plupart des espèces réagissent en migrant vers des latitudes ou des altitudes plus hautes, mais toutes n’en ont pas la possibilité. Les espèces peu mobiles, comme certaines plantes, sont particulièrement vulnérables. D’autres sont littéralement prises au piège dans leur milieu. C’est le cas de l’edelweiss, emblème des montagnes européennes, qui, ne pouvant plus migrer plus haut, est aujourd’hui menacé par le réchauffement du climat alpin.

Et même pour celles qui migrent, l’histoire n’est pas forcément heureuse. Ces déplacements bouleversent les chaînes alimentaires et provoquent des déséquilibres écologiques. Dans l’Arctique, par exemple, la migration vers le nord du cabillaud — un poisson prédateur — met à mal les espèces locales. En se nourrissant de juvéniles de morue polaire ou de lycodes arctiques, il exerce une pression nouvelle sur leurs populations tout en entrant en compétition avec d’autres prédateurs comme le flétan. Résultat : une perturbation en cascade de tout l’écosystème, jusqu’aux oiseaux marins et aux phoques.

Le réchauffement perturbe aussi le rythme du vivant. En modifiant la saisonnalité, il désynchronise les relations entre espèces. En Suisse romande, le gobemouche noir en fait les frais. Cet oiseau migrateur arrive chaque printemps pour nourrir ses petits avec des chenilles… mais celles-ci éclosent désormais plus tôt, à cause de la hausse des températures. Quand les oisillons naissent, le pic de nourriture est déjà passé. Ce décalage temporel, ou « mismatch », entraîne un effondrement du succès reproducteur et, à terme, menace la population.

Enfin, les océans subissent particulièrement les conséquences du réchauffement, notamment à travers les « canicules marines » — de véritables vagues de chaleur qui déciment des populations entières. Couplées à l’acidification des eaux, provoquée par l’excès de CO₂ absorbé, elles déclenchent le blanchiment massif des coraux, piliers de la biodiversité océanique. Plus de 40% des espèces coralliennes sont ainsi menacées d’extinction selon la liste rouge de l’UICN.

N°4 : La pollution (7%)

Vous la pensiez elle aussi certainement beaucoup plus haut. Son impact reste cependant très significatif.

Quand on parle de pollution, on pense d’abord à la pollution chimique des milieux naturels. Celle de l’air, notamment : l’ozone troposphérique, produit indirectement par les activités humaines (combustions, solvants, transports…), est toxique pour les végétaux. Il altère la photosynthèse, ralentit leur croissance et les rend plus vulnérables aux maladies ou à la sécheresse. Quant aux oxydes d’azote et de soufre, ils se transforment dans l’atmosphère en acides nitrique et sulfurique, donnant naissance aux fameuses pluies acides, capables d’altérer de nombreuses fonctions biologiques.

Retiens la nuit, retiens la vie

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Vient ensuite la pollution de l’eau, douce ou marine. L’agriculture en est souvent une source majeure : l’épandage d’engrais azotés et phosphatés entraîne un lessivage vers les rivières, puis vers la mer. Ce cocktail nourrit les proliférations d’algues vertes et de cyanobactéries, qui bloquent la lumière et épuisent l’oxygène en se décomposant. En conséquence, des zones mortes où la vie ne tient plus qu’à un fil. C’est le phénomène bien connu de l’eutrophisation.

Les pesticides, les métaux lourds, les médicaments ou autres molécules issues de l’industrie et des eaux usées aggravent encore la situation. Absorbées par les organismes aquatiques, ces substances intoxiquent les êtres vivants. Certaines molécules s’accumulent tout au long de la vie sans pouvoir être éliminées ; leur concentration augmente alors par bioamplification le long de la chaîne alimentaire, jusqu’à menacer les grands prédateurs. Côté hydrocarbures et plastiques, l’enjeu est double : des accidents spectaculaires (marées noires) et une pollution chronique par les macro- puis microplastiques qui blessent, étouffent ou contaminent la faune.

Les sols, eux, n’échappent pas à la contamination. L’usage de pesticides, d’engrais ou encore le travail mécanique du sol fragilisent les communautés souterraines : filaments mycéliens, bactéries, vers, insectes. À cela s’ajoutent les pollutions issues de décharges mal gérées, de rejets industriels ou miniers, qui empoisonnent lentement les sols vivants.

Enfin, des “pollutions sensorielles” — lumière et bruit — perturbent aussi les cycles biologiques : éclairages nocturnes désorientant insectes et oiseaux, bruit des transports ou activités maritimes nuisant à la communication, la chasse ou la reproduction. Les rejets d’eaux chaudes, plus localisés, modifient la température des cours d’eau et réduisent l’oxygène disponible.

N°3 : Les espèces et maladies envahissantes (13%)

Peut être pour vous la surprise de ce classement. Et pourtant, songez-y…

Avant l’arrivée de l’Homme, les écosystèmes évoluaient lentement, soumis aux forces naturelles : climat, dérive des continents, catastrophes ponctuelles… Chaque espèce occupait une niche écologique, c’est-à-dire un ensemble de conditions de vie, de ressources et d’interactions avec son environnement. Ces niches restaient globalement équilibrées : si une espèce prenait le dessus, ses prédateurs ou la limitation de ses ressources régulaient rapidement la situation. Sauf lors de grandes crises, les déséquilibres restaient lents, comme lors de migrations naturelles, ou très localisés, par exemple après une éruption volcanique. Les espèces avaient le temps de s’adapter, et un nouvel équilibre s’installait.

Puis est arrivé l’Homme. En colonisant la planète, il a brusquement chamboulé cet équilibre fragile. Les échanges de marchandises et de personnes entre continents ont déplacé des espèces beaucoup plus vite que ne l’aurait fait la nature. Résultat : certaines débarquent dans un nouvel environnement avec des avantages biologiques que les habitants locaux n’ont pas — reproduction rapide, grande tolérance écologique, agressivité… Parfois, elles n’ont pas de prédateurs. Parfois, leurs proies se laissent faire. Dans tous les cas, elles s’installent, se multiplient et prennent la place des espèces autochtones, souvent à leurs dépens.

Chat domestique : portrait d’un tueur en série

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Parmi les exemples les plus frappants : le rat noir, embarqué dans les cales des navires, qui a conquis toutes les îles du globe et dévoré œufs et poussins d’oiseaux nicheurs ; ou la jacinthe d’eau, originaire d’Amérique du Sud, qui a envahi de nombreux cours d’eau tropicaux et subtropicaux, formant des tapis denses qui étouffent la faune aquatique, bloquent la lumière et perturbent pêche et navigation.

Des exemples comme ceux-là, on en compte des milliers — plus exactement 3 500 — répartis aux quatre coins du monde. Et ces invasions concernent tous les groupes du vivant : animaux, plantes, mais aussi bactéries et champignons. Comme Xylella fastidiosa, une protéobactérie qui attaque oliviers, vignes et agrumes, devenue envahissante en Europe, ou encore Batrachochytrium dendrobatidis, un champignon responsable de la chytridiomycose et du déclin massif des amphibiens à l’échelle planétaire.

Bref, là où ces envahisseurs passent, l’équilibre fragile des écosystèmes est bouleversé, et la biodiversité locale en paie le prix. Mieux connaître les mécanismes de ces invasions, c’est donc déjà commencer à réfléchir à la manière de les prévenir.

N°2 : La surexploitation des espèces (24%)

La surexploitation des espèces et des ressources naturelles se hisse au second rang des causes de perte de biodiversité — bien loin devant la pollution ou le réchauffement climatique.

L’être humain a toujours prélevé dans la nature de quoi vivre : chasser, pêcher, cueillir. Mais les lances ont laissé place aux fusils, les filets artisanaux aux chaluts géants, et la planète compte désormais plus de huit milliards d’habitants. Ce qui n’était autrefois qu’une pression ponctuelle sur les écosystèmes est devenu, à l’échelle mondiale, une véritable hécatombe. Les prélèvements dépassent souvent la capacité de renouvellement des populations : on parle alors de surexploitation.

Celle-ci touche d’abord les vertébrés terrestres, chassés pour leur peau, leur ivoire, le commerce d’animaux de compagnie ou, parfois, simplement par pur loisir. Certaines espèces ont même failli disparaître à cause de croyances absurdes : la corne de rhinocéros, censée être aphrodisiaque, ou les os, griffes et pénis de tigre, jadis vantés comme remèdes contre l’arthrite ou l’impuissance.

Les plantes et les champignons ne sont pas épargnés : cueillette intensive et exploitation forestière menacent plusieurs espèces emblématiques. Le cèdre de l’Atlas, par exemple, subit des abattages clandestins pour son bois parfumé.

Mais c’est surtout dans les océans que la surexploitation atteint des proportions dramatiques. Chaluts de fond, filets démesurés ou dispositifs de concentration de poissons : les techniques de pêche industrielle, souvent peu sélectives, tuent bien plus qu’elles ne capturent, laissant derrière elles des écosystèmes épuisés et silencieux. Et quand les poissons disparaissent, ce sont aussi les oiseaux marins, les mammifères et les communautés humaines côtières qui s’effondrent à leur tour.

N°1 : Les changements dans l’utilisation des terres et de la mer (50%)

Numéro un et de très loin, la destruction des milieux naturels et les changements dans leur utilisation.

Car du haut de nos 8,2 milliards d’habitants, l’espèce humaine prend de la place. Beaucoup de place. Pour assurer survie et confort, il faut bien construire, circuler, produire, se nourrir… bref, aménager. En conséquence, entre 2 et 3 % de la surface terrestre émergée sont aujourd’hui couverts de bâtiments, de routes et d’infrastructures en tous genres. Cela peut sembler dérisoire, mais ces quelques pourcents pèsent lourd dans la balance du vivant.

Les zones côtières, d’abord, sont en première ligne : urbanisation, ports, digues, extraction de sable ou de granulats détruisent des écosystèmes parmi les plus riches et les plus utiles de la planète. À l’intérieur des terres, les infrastructures linéaires — routes, voies ferrées, canaux — peuvent aussi occasionner des dégâts majeurs en fragmentant les habitats.

Or, un animal a besoin d’un territoire, de ressources et de mobilité. Une quatre-voies entre une forêt et un étang peut suffire à rompre cet équilibre, coupant certaines populations de leur point d’eau. Chez les espèces à faible densité d’individus, comme beaucoup de grands mammifères, cette fragmentation isole les individus, limite les échanges génétiques et favorise la consanguinité — un lent poison pour la résilience des populations.
Plus le maillage d’obstacles se resserre, plus les populations se retrouvent à l’étroit, jusqu’à disparaître purement et simplement.

Mais les plus gros impacts proviennent sans doute de l’agriculture. Les terres cultivées et pâturées recouvrent près d’un tiers des surfaces émergées, et presque la moitié des terres habitables.

Cette expansion s’est faite au détriment des écosystèmes naturels, grignotant inexorablement les habitats d’innombrables espèces. Depuis la préhistoire, on estime ainsi que 46 % des surfaces forestières ont été perdues, et avec elles les êtres vivants qui s’y trouvaient.

Il faut toutefois nuancer, car environ deux tiers des terres agricoles sont constitués de prairies, souvent riches en biodiversité végétale et souterraine. Le dernier tiers, en revanche, correspond aux terres cultivées, fréquemment labourées, fertilisées et traitées, donc appauvries en êtres vivants. Et la disparition progressive des haies a aggravé la situation : en supprimant ces corridors écologiques, on a isolé les poches de nature restantes, piégeant la faune dans un puzzle d’habitats morcelés.

Différentes causes, différentes perceptions

Au fond, le déclin du vivant ne s’explique pas par une seule cause, mais par une mosaïque d’impacts. Tous n’ont pas la même ampleur… ni la même visibilité. Et c’est bien là le problème : ce qui frappe l’opinion n’est pas toujours ce qui affecte le plus les écosystèmes.

Certaines menaces deviennent de véritables totems médiatiques. Les pesticides, en particulier, cristallisent les peurs, les slogans et les débats politiques, jusqu’à occulter d’autres pressions tout aussi préoccupantes. Et cette focalisation sélective façonne notre vision du monde. En 2018, une enquête européenne révélait ainsi que la pollution était perçue – à tort – comme la première cause de perte de biodiversité, loin devant la destruction des milieux ou la surexploitation.

Une perception biaisée, héritée du bruit médiatique, qui brouille parfois la hiérarchie réelle des priorités écologiques. Car comprendre les véritables causes du déclin du vivant, c’est déjà faire un pas vers les solutions. Nous verrons au chapitre suivant qu’il existe des leviers simples, souvent peu coûteux, pour inverser les tendances locales, à condition de cibler les bonnes causes. 

Car sans bon diagnostic, pas de remède efficace.

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Extinction ou rébellion : état des lieux d’un monde vivant

2 décembre 2025 à 05:58

« Effondrement », « extinction de masse », « déclin »…
Dès qu’il est question de biodiversité, ces mots reviennent en boucle. À force, on en viendrait presque à croire que la fin du monde vivant est pour demain. Mais faut-il vraiment céder au fatalisme, ou existe-t-il encore une place pour l’optimisme – et surtout, pour l’action ?

Contrairement à ce que pensaient les naturalistes avant Darwin, la biodiversité n’a jamais été figée. Elle évolue, s’adapte, se réinvente depuis plus de 3,5 milliards d’années. L’histoire du vivant, que les archives fossiles racontent patiemment, est celle d’un renouvellement permanent. Tandis que des espèces apparaissent, d’autres s’éteignent.

Mais le rythme de ces extinctions n’a pas toujours été homogène. À plusieurs reprises, la Terre a connu de véritables cataclysmes biologiques. Cinq grandes crises ont marqué son histoire, chacune effaçant une part colossale de la vie existante. La plus célèbre ? La crise du Crétacé-Tertiaire, il y a 66 millions d’années, qui a vu disparaître les dinosaures et près des trois quarts des espèces. La plus sévère ? Celle du Permien-Trias, où plus de 90 % des êtres vivants ont été rayés de la carte.

Mais alors que ces extinctions nous semblent appartenir à un passé lointain, la réalité du présent pourrait bien nous rattraper. Car aujourd’hui, les scientifiques tirent la sonnette d’alarme. Sous la pression cumulée de nos activités, le rythme des disparitions s’emballe. Une question brûlante se pose alors : sommes-nous en train de traverser, par notre faute, la sixième extinction de masse ?

Peur sur la vie

Pour mesurer l’état réel de la biodiversité mondiale, le mieux est de s’en remettre à la source la plus fiable : le rapport de l’IPBES, qui évalue les pressions exercées sur les écosystèmes et les espèces. Cet organisme intergouvernemental, souvent surnommé le « GIEC de la biodiversité », synthétise des milliers d’études scientifiques sur le vivant. Et son dernier rapport livre un constat implacable. Les formidables progrès réalisés en matière de développement humain ces cinquante dernières années se sont accompagnés d’une perte massive de biodiversité et d’une dégradation accélérée des écosystèmes naturels. En clair, l’humanité a prospéré… mais au prix d’un affaiblissement de la nature qui la soutient.

Pire encore, l’IPBES prévoit la poursuite de cette tendance. La fragmentation et la disparition des habitats rendent les milieux naturels trop petits pour accueillir toutes les espèces qui y vivent. Cela ne provoque pas toujours d’extinction immédiate, mais crée ce que les scientifiques appellent une « dette d’extinction » : une perte différée, qui se réglera lentement, sur plusieurs siècles, jusqu’à ce qu’un nouvel équilibre soit atteint.

Les chiffres de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) montrent une tendance analogue. Près d’un tiers des espèces évaluées sont aujourd’hui menacées, même si la situation varie fortement selon les groupes. Ce sont les oiseaux et les insectes qui s’en sortent le mieux, avec environ 15 % d’espèces en danger. En revanche, chez les coraux et les cycadales, c’est une véritable hécatombe : la moitié des premiers et les trois quarts des secondes courent un risque d’extinction.

Certes, nous sommes encore loin des taux observés lors des grandes crises biologiques du passé. Mais le facteur inédit, c’est la vitesse. Les extinctions massives se déroulaient autrefois sur des dizaines de milliers d’années. Aujourd’hui, le déclin se joue à l’échelle du temps humain. L’essentiel des pertes est survenu depuis la révolution industrielle, en à peine un siècle et demi.

Nous avons déjà évoqué au chapitre précédent un autre chiffre inquiétant, celui du Living Planet Index. Même si cet indicateur souffre, on l’a vu, de biais importants, il indique une baisse moyenne de 73 % en cinquante ans au sein des 35 000 populations animales suivies. Bref, les chiffres ne sont pas bons. Pas bons du tout.

Mais faut-il pour autant céder au désespoir ? Non, car derrière ces moyennes alarmantes se cachent des réalités contrastées, et même, ici et là, de vraies bonnes nouvelles.

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Alerte sur les insectes

–75 % de biomasse d’insectes en seulement 27 ans. Le chiffre, tiré d’une étude allemande publiée en 2017, a fait l’effet d’une bombe. Du Guardian au Monde, des ONG aux tribunes alarmistes, tout le monde y a vu le signe d’un effondrement biologique imminent. Certains annonçaient déjà qu’« à ce rythme, il n’y aura plus d’insectes en 2050 ». Vraiment ?

Huit ans plus tard, les mêmes chercheurs publient une mise à jour. Et là, surprise : la courbe remonte. Légèrement, certes, mais assez pour questionner le récit d’un déclin inéluctable. Une équipe indépendante s’est penchée sur ce rebond inattendu et a découvert qu’il coïncidait… avec une série d’années à météo favorable. Leur conclusion est que la biomasse d’insectes varie fortement selon les conditions climatiques, notamment les températures, les précipitations et les anomalies saisonnières.

Autrement dit, une partie du déclin initial pourrait s’expliquer, elle aussi, par les conditions météorologiques particulières des années 1990 et 2000. D’autant que les données provenaient d’un réseau limité de réserves naturelles, concentrées en Allemagne de l’Ouest, dont plus de la moitié n’ont été échantillonnées qu’une seule fois, et ne permettant pas une généralisation à l’ensemble des insectes européens. De quoi relativiser le scénario d’un effondrement linéaire. La réalité semble plus complexe, plus fluctuante… et donc, peut-être, moins désespérée qu’on l’a dit.

Et ce n’est pas tout. Lorsqu’on s’intéresse non plus à la biomasse, mais à l’abondance des espèces, d’autres travaux récents dressent un tableau bien plus nuancé. Une étude britannique publiée en août 2025 ne constate aucun déclin global depuis 1990, mais plutôt, pour les populations suivies (papillons, libellules, syrphes,…), une restructuration des communautés d’insectes. Certaines espèces spécialistes déclinent, remplacées par des espèces plus généralistes, mieux adaptées à des milieux modifiés. Là encore, le principal moteur reste la météo.

Dans le même temps, une autre étude portant sur les insectes aquatiques européens rapporte même une hausse de l’abondance et de la richesse spécifique, de l’ordre d’une dizaine de pourcents.

Soyons clairs : ces études « à contre-courant » — étrangement passées sous silence dans les médias — ne suffisent pas, à elles seules, à invalider la thèse d’un déclin des insectes que d’autres travaux documentent solidement. Mais elles rappellent une vérité souvent oubliée : la biodiversité est un système d’une complexité vertigineuse, et son étude produit inévitablement des signaux contradictoires. Autrement dit, tirer des conclusions définitives à partir d’une seule étude, aussi spectaculaire soit-elle, n’est jamais une bonne idée.

Coccinelle asiatique : l’ogre venu d’Asie

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Vertébrés terrestres : le début du comeback ?

Si l’on en croit le Living Planet Index, les vertébrés terrestres semblent en première ligne de la crise de la biodiversité. Mais ces chiffres, trop globaux pour être vraiment parlants, pourraient bien masquer une réalité nettement plus nuancée.

C’est du moins ce que montre une étude de 2020. En réexaminant les données brutes utilisées dans le LPI, les chercheurs ont découvert que le déclin mondial des populations de vertébrés est en réalité porté par une infime minorité de populations en chute libre : moins de 3 % d’entre elles. Si on les met de côté, la tendance globale devient même… positive.

Les auteurs plaident donc pour une approche plus fine, centrée sur ces « clusters » de déclin extrême, afin d’identifier les zones ou les groupes d’espèces réellement en danger, et concentrer les efforts de conservation là où ils sont vraiment nécessaires.

Et cette étude, plutôt rassurante, ne fait pas cavalier seul. D’autres travaux récents vont dans le même sens. Une analyse publiée dans Nature Communications, portant sur près de 10 000 séries chronologiques d’abondance (1970–2014) issues de plus de 2 000 espèces de vertébrés, montre ainsi une hausse nette des populations d’oiseaux, de reptiles et de mammifères. Seuls les amphibiens affichent un recul notable.

Même constat du côté du rapport Wildlife Comeback in Europe, qui documente le retour spectaculaire de nombreuses espèces emblématiques : l’Oie cravant, le Gypaète barbu, l’Aigle royal, le Loup gris, le Lynx, l’Ours brun… et surtout le Castor d’Europe, dont la population a explosé de plus de 16 000 % depuis 1960 !

Ces signaux positifs ne nient évidemment pas les déclins bien réels observés ailleurs. Mais ils montrent qu’avec des politiques cohérentes et une volonté de long terme, les trajectoires peuvent s’inverser. Après tout, si l’on a su sauver le castor, pourquoi pas le reste ?

Tragédie en sol majeur

La vie des sols, essentielle au fonctionnement des écosystèmes et à la fertilité des terres agricoles, est elle aussi mise à mal par les activités humaines, en particulier par les pratiques agricoles qui couvrent plus d’un tiers des terres émergées. Les études convergent : intensification, labour profond, usage massif de pesticides… tout cela contribue à un appauvrissement progressif de la vie du sol. À cela s’ajoute la déforestation, qui transforme des sols forestiers naturellement riches en milieux agricoles beaucoup moins peuplés.

Mais là encore, le tableau n’est pas uniformément sombre.

D’abord, selon l’Évaluation des ressources forestières mondiales (2025), la déforestation mondiale ralentit. Ensuite, une part importante du déclin observé concerne surtout la dégradation des prairies, reconnues comme parmi les écosystèmes les plus riches en biodiversité du sol. Or, paradoxalement, ces prairies sont pour beaucoup d’origine humaine. Issues de l’élevage et du pastoralisme, elles ont, depuis des millénaires, contribué à accroître localement la biodiversité des sols. Des gains qui tendent aujourd’hui à s’éroder progressivement, mais qui rappellent que l’activité humaine n’est pas toujours synonyme de perte.

Enfin, certaines terres agricoles montrent des signes de renouveau biologique, grâce à des pratiques désormais bien documentées : couverts végétaux, réduction du travail du sol, agroforesterie, rotation des cultures… Autant d’approches qui prouvent qu’il est possible d’allier production et régénération du vivant. Des pistes concrètes, et surtout des raisons d’espérer.

Grand bleu, grands problèmes

Imaginez un monde sans poissons… Scénario improbable ? Pourtant, il a été sérieusement envisagé dans certains médias. À l’origine, une étude de 2006 qui prévoyait un effondrement total des stocks de poissons de pêche — et non de la biodiversité totale — d’ici le milieu du XXIème siècle.
Exactement la même mécanique que pour les insectes. Un article dramatique attire l’attention, et tout le monde s’en empare, souvent sans recouper les données avec d’autres travaux bien plus nuancés.

Alors rassurons-nous : il y aura encore des poissons en 2048. Quant aux stocks exploitables, l’apocalypse annoncée par cette étude semble aujourd’hui bien improbable. D’abord, parce que l’étude elle-même a été critiquée et nuancée par une partie de la communauté scientifique entre 2007 et 2011. Ensuite, plusieurs travaux récents montrent que la gestion durable peut inverser localement la tendance, avec des populations de poissons qui se rétablissent là où des pratiques responsables ont été mises en place. D’autant que les pratiques de pêche tendent à se stabiliser, voire à régresser, en faveur du développement de l’aquaculture.

D’ailleurs, même Boris Worm, auteur principal de l’étude controversée, a co-signé en 2009 un article soulignant que certaines régions avaient déjà inversé la tendance grâce à ces mesures. Le scénario “tendance inchangée”  initial n’est donc ni une fatalité ni une prophétie, mais juste… un avertissement au conditionnel.

Cela ne signifie pas pour autant que tout va bien dans nos océans. L’inquiétude pour les écosystèmes marins reste réelle et légitime, en particulier parce que de nombreux habitats dépendent d’espèces clés parfois en déclin : barrières de corail, herbiers marins, mangroves, forêts de kelp… Dans ces systèmes, la disparition d’un acteur central peut provoquer un effondrement en cascade. Les environnements récifaux en sont l’exemple le plus emblématique ; les coraux, symbiotes bâtisseurs de refuges pour les poissons, sont parmi les organismes les plus menacés.

Mais là encore, il y a des raisons d’espérer. Des programmes de restauration d’habitats récifaux sont expérimentés dans plusieurs régions du monde, et certains montrent des résultats encourageants. Preuve qu’avec de la volonté et des solutions adaptées, des jours meilleurs sont possibles.

Les leçons des succès

Océans, sols, vertébrés, insectes… quelles que soient les catégories étudiées, le constat reste le même : derrière les grands chiffres alarmants qui tournent en boucle dans l’espace médiatique, se cachent aussi des réussites, souvent passées sous silence.

Certes, les indicateurs globaux ont leur utilité, ils rappellent l’ampleur de la crise et nourrissent une nécessaire prise de conscience. Mais à force de ne regarder que le verre à moitié vide, on oublie que des voies existent pour enrayer le déclin, et que certaines fonctionnent déjà.

Car les exemples positifs ne tombent pas du ciel, mais découlent presque toujours de politiques de conservation ciblées, appuyées sur la science et sur la gestion durable. Autrement dit, quand on s’en donne les moyens, la nature répond. Ces réussites locales, qu’on devrait davantage mettre en avant, ne nient pas la gravité du problème. Mais elles montrent que l’action paie.

Encore faut-il savoir où et comment agir : identifier les groupes réellement menacés, comprendre les facteurs précis du déclin, et concentrer les efforts là où ils comptent le plus. C’est cette lucidité-là, plus que les slogans anxiogènes, qui permet de vraiment changer la donne.

L’article Extinction ou rébellion : état des lieux d’un monde vivant est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Compter le vivant : une mission (presque) impossible

25 novembre 2025 à 06:34

« Les populations de vertébrés sauvages ont décliné de 73 % en cinquante ans », titrait Le Monde en octobre 2024. Un chiffre alarmant, repris en boucle par de nombreux médias. Mais d’où vient-il ? Que signifie-t-il vraiment ? Et surtout : est-ce si simple de compter le vivant ?

Recenser les pandas géants n’est déjà pas une sinécure. Ces animaux emblématiques sont pourtant gros, lents et confinés à une zone géographique bien délimitée des montagnes du centre de la Chine. Lors du dernier recensement, les autorités ont estimé leur population à 1 864 individus à l’état sauvage. Un chiffre précis… en apparence. Depuis, certains pandas sont nés, d’autres sont morts, et quelques-uns échappent toujours aux radars. Alors imaginez compter toutes les formes de vie sur Terre, du virus microscopique au séquoia géant. L’exercice devient vertigineux.

On l’a vu, dans un seul gramme de sol, on peut trouver jusqu’à un milliard de bactéries, réparties en plusieurs millions d’espèces. Compter la biodiversité n’a donc rien d’une simple opération de dénombrement : c’est un défi scientifique, technologique et quasi philosophique. C’est vouloir réaliser un puzzle dont on n’a qu’une toute petite partie des pièces.

Les multiples façons de compter la vie

Les scientifiques disposent d’un arsenal impressionnant de méthodes pour tenter d’y voir clair dans le foisonnement du vivant. Certaines reposent sur le bon vieux travail de terrain : observer, capturer, noter.
Les inventaires exhaustifs restent possibles pour quelques espèces emblématiques, comme le panda, d’autres grands mammifères ou encore certains arbres d’une parcelle forestière. Mais la plupart du temps, on doit se contenter d’échantillons représentatifs. On compte ce qu’il y a dans un carré de terrain (un quadrat) ou le long d’une ligne (un transect), puis on extrapole.

Pour les animaux particulièrement mobiles, on utilise la méthode « capture-marquage-recapture ». On attrape quelques individus, on les marque, puis on observe la proportion d’individus marqués lors d’une seconde capture. Une formule statistique permet alors d’estimer la population totale. Outre la mobilité, d’autres facteurs rendent ces approches de terrain compliquées : la taille (microbe ou baleine), le milieu (montagne, canopée, abysses, sol, air, désert, etc.), le mode de vie (diurne ou nocturne), la discrétion ou encore la taille de la population.

Coraux : le thermomètre du vivant marin

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Heureusement, de nouvelles technologies viennent en renfort. Grâce à l’ADN environnemental, on peut aujourd’hui identifier les espèces présentes dans un lac en analysant simplement un échantillon d’eau. Des méthodes encore en développement sont même basées sur l’ADN retrouvé dans l’air ambiant. Chaque être vivant laisse en effet derrière lui une trace génétique, et le séquençage permet de dresser un inventaire invisible. Le barcoding génétique, lui, fonctionne comme un code-barres moléculaire : une courte séquence d’ADN suffit pour reconnaître une espèce. Quant aux drones et satellites, ils repèrent la déforestation ou les troupeaux d’éléphants. La bioacoustique, enfin, alliée à l’IA, analyse les sons de la nature pour identifier près de 15 000 espèces — oiseaux, amphibiens, mammifères, insectes — y compris sous l’eau comme sur les récifs coralliens.

Les angles morts du suivi de la biodiversité

Mais même armés des meilleurs outils, les scientifiques avancent à tâtons. Le suivi de la biodiversité souffre de biais profonds.

Le premier est un biais taxonomique. On mesure surtout ce qu’on connaît. Les mammifères, les oiseaux ou les poissons, visibles et charismatiques, sont abondamment suivis. Mais le reste du vivant — insectes, champignons, micro-organismes du sol — demeure largement dans l’ombre. Or, ces êtres invisibles constituent l’essentiel de la biodiversité et assurent le fonctionnement même des écosystèmes.

Un monde sous nos pieds

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Ensuite s’ajoute un biais géographique. Les données se concentrent dans les régions où se trouvent les chercheurs, en Europe et en Amérique du Nord. À l’inverse, les véritables « hotspots » de biodiversité — forêts tropicales, récifs coralliens, zones humides d’Asie du Sud — sont souvent sous-échantillonnés, faute de moyens, d’accès ou de stabilité politique.

Le dernier biais est économique et médiatique. Surveiller un éléphant rapporte plus d’attention (et de financements) que d’étudier une colonie de fourmis. À l’arrivée, notre vision du vivant reste partielle, déséquilibrée, voire franchement déformée.

Prendre le pouls du vivant : un casse-tête ?

Mesurer la biodiversité, c’est vouloir résumer un monde infiniment complexe en quelques chiffres. Mais que mesure-t-on, au juste ? Le nombre d’espèces ? Leur abondance ? Leur répartition ? Tout cela à la fois ?

La difficulté tient aussi au fait qu’une large part du vivant nous échappe encore. On estime que seules 20 % des espèces ont été décrites, et personne ne sait combien il en reste à découvrir. À cela s’ajoute une évidence que l’on oublie souvent : les extinctions font partie de l’histoire naturelle. Environ 99 % des espèces ayant jamais vécu sur Terre ont disparu bien avant que l’humanité ne songe à compter quoi que ce soit.

Comparer les dynamiques entre groupes d’espèces relève donc du casse-tête. Une hausse des populations de loups en Europe compense-t-elle la disparition des orangs-outans en Indonésie ? Et si les mammifères se portent mieux, cela suffit-il à relativiser le déclin des amphibiens ?

Le Living Planet Index : une compréhension en voie d’extinction

Pour tenter de synthétiser un monde foisonnant, le Living Planet Index (LPI), piloté par le WWF et la Zoological Society of London, combine les données de près de 35 000 populations animales. C’est de là que provient notre fameux chiffre choc de –73 % depuis 1970. Le résultat est spectaculaire, mais il est souvent mal interprété. Il ne signifie pas que 73 % des vertébrés sauvages ont disparu, contrairement à ce que l’on lit régulièrement. Il signifie que, parmi les 35 000 populations suivies, la baisse moyenne — calculée sans tenir compte de leur taille respective — a été de 73 %. Une nuance essentielle.

Une étude a montré que la méthode de calcul du LPI est beaucoup plus sensible aux baisses qu’aux hausses. Cette asymétrie donne un poids disproportionné à un petit nombre de populations en déclin très prononcé, ce qui tire la tendance globale vers le bas. Quant au biais géographique déjà évoqué, il fait que l’indice reflète surtout les régions du monde où les données sont abondantes, pas nécessairement celles où la biodiversité est la plus riche. Dit autrement : on mesure ce que l’on sait compter, pas forcément ce qui compte le plus.

La communauté scientifique elle-même appelle désormais à manier le LPI avec prudence. Ce n’est pas le thermomètre de la biodiversité mondiale, mais un outil utile parmi d’autres, avec ses forces, ses angles morts et ses limites.

La Liste rouge de l’UICN

Créée en 1964, la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) est aujourd’hui la référence mondiale pour évaluer le risque d’extinction des espèces. Elle recense plus de 170 000 espèces évaluées et les classe dans neuf catégories, de « Préoccupation mineure » à « Éteinte », selon un protocole standardisé reposant sur cinq critères officiels (A à E) : ampleur du déclin, taille de la population, aire de répartition, fragmentation de l’habitat et probabilité d’extinction modélisée. Ce cadre homogène, validé par des experts internationaux, est utilisé par les chercheurs, les ONG et les gouvernements pour dresser un aperçu global de l’état du vivant et orienter les priorités de conservation.

La Liste rouge reflète les connaissances disponibles, qui restent très inégales selon les groupes taxonomiques, et souffre des mêmes biais que les autres indicateurs. Sa catégorisation est aussi volontairement prudente. Une species peut entrer rapidement dans une catégorie menacée dès qu’un seuil de déclin est franchi, mais en sortir exige des preuves robustes d’amélioration durable, mesurées sur dix ans ou trois générations. À cela s’ajoute un effet d’attention : les espèces en progression sont souvent moins suivies que celles en difficulté, ce qui peut retarder la validation de leur amélioration.

La mesure de la vie, entre science et humilité

Compter la biodiversité, ce n’est pas seulement accumuler des données : c’est tenter de comprendre les équilibres du vivant et d’en suivre les transformations. Les biais sont réels, les incertitudes nombreuses, mais ces travaux restent indispensables pour éclairer les décisions publiques, orienter la conservation et éviter que l’action écologique ne s’engage sur de fausses pistes.

En matière de biodiversité, les chiffres sont des balises, pas des certitudes. Ils exigent de la méthode, de la prudence et une véritable humilité devant la complexité du vivant.

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« Comme une scène de crime » : comment l’ADN environnemental révèle les secrets cachés de nos montagnes

23 novembre 2025 à 10:01

Dans les Alpes françaises, quelques poignées de terre suffisent aux scientifiques pour cartographier la vie grâce à l’ADN environnemental. Une technologie centrale dans le cadre de Dynabiod, un programme de recherche de grande ampleur confié au CNRS pour surveiller et prédire l’état de la biodiversité, et plus particulièrement des plantes et des invertébrés, dont le démarrage est prévu en mars 2026.

L’illusion du paradis perdu

18 novembre 2025 à 05:47

On confond souvent la préservation des inestimables services écosystémiques rendus par la biodiversité avec la sanctuarisation de la nature. On en vient à starifier le panda en négligeant le travail obscur de milliards de bactéries. Derrière ces constats se cache une interrogation plus profonde. Pourquoi protège-t-on la nature, et de quoi ?

La biodiversité n’est pas la nature, elle en est la mesure, la traduction scientifique et comptable. Mais dans le débat public, les deux se confondent. Définir, classer, mesurer : voilà pour la science. Comprendre pourquoi nous protégeons le vivant relève d’un autre registre, celui de la philosophie, qui conceptualise autant qu’elle questionne et tente de rendre consciente notre part de subjectivité. Ce chapitre quitte le terrain du microscope pour celui du miroir. Alors, que cherchons-nous vraiment dans la nature, et qu’y trouvons-nous ?

La nature, notre dernier mythe ?

La nature. Du latin natura, qui signifie à la fois “l’action de faire naître”, “l’état naturel d’une chose” et “l’ordre des choses”. Un mot qui désigne tout ensemble ce qui advient et ce qui est. Cette polysémie, on la retrouve dans notre relation à la nature. Chez Rousseau (Jean-Jacques), elle est pure et bonne ; chez Darwin, elle lutte et s’adapte ; chez Rousseau (Sandrine), elle souffre et réclame justice. Elle cristallise tour à tour notre nostalgie d’un paradis perdu et notre peur du monde que nous fabriquons. Elle est à la fois refuge et menace. Le mouvement romantique a célébré sa beauté sublime, à la fois apaisante et terrifiante. Aujourd’hui encore, cette ambivalence nous poursuit. Nous la divinisons tout en redoutant ses colères.

À mesure que les anciennes religions s’effacent, la nature tend à prendre leur place. Elle a ses prêtres, ses dogmes, ses rituels, ses péchés — polluer, consommer, croître. Ses apôtres parlent d’équilibre, de pureté, de “réparation du monde” — vocabulaire qui relève moins de la science que de la rédemption. Cette sacralisation du vivant révèle sans doute un besoin collectif de transcendance. Après avoir désenchanté le monde, nous l’avons re-sacralisé sous la forme du climat, du vivant ou de Gaïa.

Clément Rosset, philosophe du réel, rappelait pourtant dans L’Anti-nature que “l’idée de nature n’exprime jamais que les goûts et les préférences de celui qui l’invoque”. Elle ne décrit pas le réel, elle le juge. Elle devient un écran qui nous en éloigne. Dit autrement : si la nature devient un culte, peut-on encore la penser lucidement ?

Pourquoi protège-t-on ?

Protéger suppose un choix. Ce que l’on estime digne de l’être, et ce que l’on accepte de laisser disparaître. Mais sur quoi se fonde ce choix ? Sur l’émotion, sur la beauté, sur l’utilité ou sur le droit ? La frontière est floue. La loi tente d’en fixer les contours, mais elle reflète souvent les préférences morales et culturelles d’une époque plus que des critères écologiques. Nous sauvons les espèces qui nous touchent — le panda, la baleine, l’abeille — mais pas la vipère, le moustique ou le virus. Entre utilité et compassion, entre beauté et empathie, nous dessinons une hiérarchie sentimentale du vivant.

Peter Singer, figure de l’éthique animale, proposait d’étendre notre considération morale à tout être capable de souffrir. Sa vision est radicale. La valeur d’un être ne tiendrait plus à son intelligence ou à sa beauté, mais à sa sensibilité. Mais jusqu’où aller ? Devons-nous plaindre la punaise de lit ou le parasite ? Et que devient la responsabilité humaine si toute intervention devient suspecte ? Le risque est de confondre le respect du vivant avec une culpabilité universelle.

Entre l’utilitarisme, qui, selon Bentham, vise le plus grand bonheur du plus grand nombre, et la morale selon laquelle chaque être vivant compterait également, où tracer la limite ?

La nature faite homme ?

Avant de se rêver protecteur du vivant, l’homme a dû l’affronter. La nature n’était pas un havre, mais un champ de forces hostiles — le froid, la faim, les prédateurs, la maladie. Pendant des millénaires, survivre signifiait résister à la nature, la détourner, la dompter. C’est en la combattant que nous avons appris à la connaître, et c’est en la transformant que nous sommes devenus ce que nous sommes. Le feu, l’agriculture, l’abri, l’outil, la médecine furent autant de réponses à une hostilité primitive. Ce que nous appelons aujourd’hui “domination” fut d’abord une condition de survie.

Le moustique, un mal nécessaire ?

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Mais cette conquête a inversé la relation. À force de se protéger de la nature, l’homme a fini par se croire extérieur à elle. « L’humain, écrivait Merleau-Ponty, est un être pour qui tout est fabriqué et culturel. » Mais s’il est à la fois nature et culture, peut-on vraiment opposer l’homme au monde qu’il transforme ? Nos villes, nos machines, nos champs, nos usines ne sont-ils pas eux aussi des écosystèmes ? Si l’homme fait partie de la nature, ses créations — même artificielles — ne devraient-elles pas être vues comme des prolongements du vivant, au même titre que la toile de l’araignée ou le barrage du castor ?

Créer, transformer, inventer : ce sont peut-être aussi des fonctions vitales de l’humanité, non des fautes contre la nature, mais l’expression de sa propre vitalité. L’homme modifie la nature parce que c’est sa manière d’en faire partie — non de s’en extraire. Tout comme le castor et les fourmis. Mais plus nous “travaillons” sur le vivant, plus nous contrarions — ou stimulons — sa résistance. Comme le rappelait le médecin Xavier Bichat, « la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ».

L’agriculture, la sélection, la génétique, la déforestation, la reforestation : tout acte humain est une expérience sur un organisme planétaire dont nous faisons partie.

Les droits de la nature ?

Depuis quelques années, certains fleuves ou forêts se voient reconnaître une “personnalité juridique”. Derrière ces gestes symboliques se cache un besoin de réenchanter le lien entre droit et nature. Mais la nature lit-elle nos constitutions ? En attribuant des droits à la Terre, ne reconnaissons-nous pas, au fond, qu’elle n’en a que parce que nous lui en conférons ? Et, ce faisant, ne réduisons-nous pas la portée même de ce que nous prétendons sanctuariser ?

Lettre ouverte au panda

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La nature n’a pas de morale. Elle crée, détruit, recommence. C’est nous qui y projetons la nôtre. Spinoza l’avait déjà vu : une même chose peut être bonne, mauvaise ou indifférente selon le point de vue. Un feu détruit une forêt et nourrit le sol ; un barrage inonde un marais et crée un lac plein d’oiseaux. Peut-on dire où se situe le bien absolu ? L’éthique écologique doit peut-être accepter cette relativité : toute action a des effets contraires, toute protection a un coût.

Hannah Arendt rappelait que l’être humain est hanté par deux angoisses : l’imprévisibilité et l’irréversibilité. Or la biodiversité cristallise les deux. Nous ne savons pas toujours où mènent nos interventions, et nous ne pouvons revenir en arrière. Agir malgré l’incertitude, n’est-ce pas là, finalement, le vrai défi ?

L’adieu au jardin d’Éden

Nous rêvons souvent d’une nature originelle, intacte, antérieure à l’homme. Mais cette nature-là n’a jamais existé. La vie n’a cessé de se transformer, de conquérir, d’exclure ; les extinctions massives l’ont toujours façonnée. Ce que nous appelons “crise de la biodiversité” n’est pas la fin du vivant, mais la mise en crise de notre propre rapport à lui.

Le “péché” écologique consiste peut-être à vouloir transformer nos croyances collectives — autrement dit notre culture — en lois. Certaines de ces croyances reposent sans doute sur des intuitions justes. Il faut cependant qu’elles passent par le tamis de la science avant de devenir des normes.

La nature était là bien avant nous, et elle sera encore là après nous. Elle n’a pas besoin de notre secours pour survivre, mais nous avons besoin d’elle pour vivre. Sauver la nature, en réalité, c’est préserver les conditions de notre propre existence : les sols, l’eau, l’air, les équilibres et toute la machinerie complexe dont nous dépendons. Protéger le vivant n’est donc pas un geste de charité, mais une forme d’instinct de conservation — une lucidité plutôt qu’une générosité. C’est considérer la nature comme un sujet avec lequel il nous faut coopérer, pour la vie et la durabilité de l’espèce. Des espèces.

Entre le mythe du jardin d’Éden et la fuite en avant, il existe une voie plus raisonnée, plus raisonnable : celle d’une humanité consciente de sa puissance, mais aussi de ses limites. Ni démiurge, ni créature, ni pénitent, ni prédateur. Non pas maître du monde, mais son hôte ingénieux et lucide.

Cet article doit beaucoup aux apports philosophiques et à la relecture attentive de Lucille Garric, fondatrice de Tous Philosophes.

Grande série biodiversité, à retrouver tous les mardis sur lel.media !

Épisode précédent : L’usine invisible qui fait tourner le monde

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