Vue normale

Face à la brutalité, la force de la liberté

22 janvier 2026 à 05:40

« Si les marchandises ne traversent pas les frontières, les soldats le feront » Jamais, dans l’histoire récente, cette prophétie de l’économiste libéral français Frédéric Bastiat n’a semblé si puissante. Pour contrer la violence trumpienne, l’Europe et ses alliés semblent avoir trouvé leur voie à Davos : renouer avec le libéralisme, l’État de droit et le libre-échange. Une recette qui a, par le passé, vaincu les totalitarismes et ouvert une période de prospérité sans pareil. Mais après des années à la dénigrer, en France notamment, est-ce encore possible ?

« Comment le système communiste a-t-il pu tenir ? Parce que pour éviter les ennuis, tout le monde faisait profil bas. Le pouvoir du système ne provient pas de sa véracité, mais de la volonté de chacun d’agir comme s’il était vrai. Et sa fragilité provient de la même source : dès qu’une seule personne cesse d’agir ainsi, l’illusion commence à s’effriter. » En citant Václav Havel, Mark Carney, Premier ministre canadien, a sonné la révolte. Et d’ajouter : « Quand les règles ne vous protègent plus, vous devez vous protéger vous-même ». L’hégémonie américaine n’est pas une fatalité, et la réponse n’est ni le déni ni le repli, mais une coopération ambitieuse entre puissances moyennes, fondée sur des valeurs communes de souveraineté, d’intégrité territoriale et de droits humains. Évidemment, ces valeurs pèsent peu sans puissance matérielle, mais elles peuvent en être le catalyseur. Et qui d’autre, mieux que l’Europe, peut relever ce défi, malgré ses faiblesses et ses hésitations à en démontrer sa capacité ?

Certes, le contexte inédit qu’elle affronte met à l’épreuve sa cohésion et sa souveraineté autant qu’il interroge sa capacité de leadership. Et ce, au moment où la politique commerciale agressive de Donald Trump accentue les frictions transatlantiques à un point jamais observé, avec sa volonté d’accaparer le Groenland et le pétrole vénézuélien. Une approche unilatérale qui traite les ressources comme des trophées géostratégiques. Ces positions, combinées à de nouvelles menaces tarifaires records, s’inscrivent dans un protectionnisme qui érode les fondements multilatéraux du commerce.

Une conjoncture à laquelle s’ajoute la guerre en Ukraine. Le soutien européen, continu, nécessaire, mais coûteux, s’accompagne d’une vulnérabilité énergétique et sécuritaire. Enfin, la situation en Iran — marquée par une répression violente, des tensions autour du nucléaire et des sanctions internationales — risque d’embraser davantage un Moyen-Orient déjà très affecté par le conflit à Gaza, et d’impacter les flux commerciaux comme de faire flamber les prix de l’énergie.

Au même moment, l’Europe ploie sous ses contradictions internes et sa constance à se tirer des balles réglementaires et juridiques dans le pied. Dans ce contexte délicat, l’accord commercial avec le Mercosur, qui devait ouvrir de nouveaux débouchés et sécuriser l’accès à des matières premières, afin de réduire notre dépendance, vient d’être remis en question par le Parlement européen et renvoyé vers la Cour de justice. Si cette action n’est pas suspensive, elle donne un coup d’arrêt aux projets entrepreneuriaux qui ont besoin de prévisibilité pour se concrétiser. Tant pis si, depuis 2021, le report de l’accord a déjà fait perdre à l’Europe 291 milliards d’euros.

Dans le même esprit, les normes environnementales et sociales très strictes, imposées sans politique de sécurisation ni d’exploitation de nos terres rares, exposent l’Europe à des risques de délocalisation et de perte de compétitivité face à des concurrents moins contraints, comme la Chine. L’Union a consciencieusement miné ce dont elle prétend se doter — la capacité d’agir et d’assumer une stratégie de puissance.

Certaines politiques nationales, en France notamment, aggravent cet état de fait. En témoigne le nouveau budget, qui risque bien plus de freiner les entreprises, et leur accès au capital, que de les libérer.

Après des années passées à contraindre et dénoncer la croissance, à se coucher devant chaque bombement de torse américain, comment brutalement changer de logiciel ? Nous sommes pourtant face à une occasion historique de prouver par l’exemple que la coopération est plus puissante que l’intimidation, et que l’isolement est un appauvrissement. Cette opportunité permettrait, aussi, de mettre à l’épreuve les discours populistes, en révélant leur difficulté à formuler des réponses crédibles aux rapports de force économiques réels — comme l’illustre l’incapacité de Jordan Bardella à proposer une stratégie opposable aux droits de douane de Donald Trump. Elle suppose enfin un effort collectif de lucidité, pour sortir d’une facilité ou l’indignation tient trop souvent lieu de projet.

Or, l’Union européenne dispose d’un arsenal d’instruments lui permettant d’affirmer son rôle de garante du droit international et d’un libre-échange fondé sur des règles équitables, transparentes et réciproques. Elle en donne un aperçu avec un projet visant à permettre la création d’une entreprise paneuropéenne entièrement en ligne, en 48 heures, en s’affranchissant des démarches propres à chaque État membre. Une telle initiative pourrait faciliter les levées de fonds transfrontalières et soutenir l’implantation puis la croissance des startups.

Parallèlement, l’Union progresse vers une autonomie stratégique, notamment pour les matières premières critiques, où les dépendances vis-à-vis de la Chine et, dans une moindre mesure, des États-Unis et de la Russie, sont dangereuses. La doctrine de sécurité économique, adoptée en 2023 et complétée fin 2025, fixe des objectifs concrets pour 2030. Extraire au moins 10 % des besoins sur le sol européen, transformer 40 % de ces matières au sein de l’UE, et recycler 25 % des volumes consommés. Plus de 160 propositions de projets ont déjà été soumises, couvrant l’extraction, la raffinerie et le recyclage. Cette stratégie d’« autonomie ouverte » ne relève pas de l’isolationnisme. Elle vise à affirmer la souveraineté européenne, à réduire les dépendances géopolitiques et à préserver un engagement multilatéral en faveur d’un commerce équilibré.

Contrairement à une idée reçue trop simpliste, l’Union européenne ne se contente pas de subir lors de la négociation des accords commerciaux. Clauses de sauvegarde et de réciprocité, « clauses miroirs » imposant aux partenaires des normes environnementales, sanitaires et sociales équivalentes à celles de l’UE : autant d’outils qui permettent à la Commission de suspendre ou de retirer des engagements en cas de manquement d’un pays tiers.

Ces accords incorporent aussi systématiquement des clauses sur les droits humains, la démocratie et l’État de droit, dont la violation peut elle aussi entraîner une suspension partielle ou totale des préférences commerciales. Par exemple, dans les relations avec l’Iran, elles conditionnent tout assouplissement des sanctions à des engagements vérifiables sur le nucléaire et les droits fondamentaux.

L’UE pousse également pour une réforme de l’Organisation mondiale du commerce afin de restaurer son organe d’appel. Face à la Chine, qualifiée de partenaire, concurrente et rivale systémique depuis 2019, une stratégie cohérente avec les États-Unis et le G7 vise à exercer une pression concertée sur ces pratiques déloyales.

Enfin, l’UE dispose d’un Instrument anti-coercition, adopté en 2023 et souvent qualifié de « bazooka commercial ». Il autorise la Commission à imposer des contre-mesures en cas de coercition par un pays tiers. L’Allemagne et la France viennent de plaider pour son activation. Cette approche transforme une potentielle vulnérabilité en une capacité de riposte unie, évitant les pièges du protectionnisme tout en défendant les intérêts européens.

En mobilisant ces instruments de manière cohérente, unie et déterminée, l’Europe peut consolider sa position sur la scène internationale. Non pas en se repliant sur elle-même, mais en imposant un cadre où l’État de droit et le libre-échange authentique l’emportent sur les logiques de puissance brute et les appétits unilatéraux. En agissant avec précision, en évitant les pièges de l’autoflagellation comme dans le dossier Mercosur, et en capitalisant sur ses atouts normatifs, l’Union peut transformer ces défis en opportunités pour réaffirmer son modèle. Celui d’une puissance qui défend des règles justes, protège ses intérêts économiques sans compromettre ses valeurs, et contribue à un ordre mondial stable, prévisible et mutuellement bénéfique.

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L’heure du réveil de l’Europe ?

12 décembre 2025 à 17:35

Aujourd’hui, nous voulions vous soumettre quelques réflexions sur le contexte européen et un frémissement positif que nous ressentons. Il va pourtant à contre-courant de la tonalité des échanges qui président aux débats hexagonaux, où la pesanteur administrative, l’angoisse climatique, les tensions géopolitiques et les rêves décroissants semblent obérer l’avenir, tout en alimentant les populismes et le défaitisme.

Comme vous l’avez constaté, depuis trois semaines, nous vous proposons une série intitulée L’Europe au banc d’essai, où la France se voit confrontée à sept pays voisins, Royaume-Uni compris. Les trois premiers épisodes concernent la retraite, la sécurité sociale et l’assurance chômage. D’autres suivront en début d’année. Il ressort de ces analyses que, y compris sur ses points forts présumés, illustrés par son fameux modèle social, notre pays, à l’insoutenable générosité, sclérosé par sa dette et sa dépense publique, ignore des systèmes et solutions assurant le succès de certains de nos voisins. Mais les choses sont peut-être en train de connaître ici – et ailleurs – un léger infléchissement, grâce au réveil de nombre d’acteurs d’importance, troublés par la dureté du contexte international, la crise environnementale et la nécessaire participation à l’incroyable révolution technologique à laquelle nous assistons dans le sillage du développement de l’IA. L’idée que seules plus de croissance, plus de liberté d’entreprendre et une Europe affirmant enfin sa puissance sont à même d’enclencher une dynamique vertueuse, éloignant les ombres du monde, progresse. Elle semble même gagner la France. L’appel lancé par Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne, va dans ce sens. Dans un discours prononcé le 1er décembre à l’École polytechnique de Milan, il exhorte les Vingt-Sept à abandonner leur rôle de spectateur passif face aux défis du temps et à devenir des acteurs décisifs dans un monde de géo-économie. Il reprend les recommandations de son rapport publié l’an dernier, plaidant pour des dettes communes afin de financer des investissements massifs dans les technologies critiques, telles que les semi-conducteurs, de booster notre productivité et d’adapter nos politiques commerciales au contexte, affirmant que « nous pouvons changer la trajectoire de notre continent ».

De manière complémentaire, l’appel du think tank Europa Nov a, sous forme de tribune collective publiée dans Le Monde, fin novembre, renforce ce momentum en fédérant une centaine de personnalités issues de la société civile, du monde économique et politique, dont d’anciens commissaires européens. Intitulée « La puissance de l’UE est devenue une question de survie pour répondre aux tragédies géopolitiques et climatiques », cette initiative lance la Déclaration de Strasbourg et l’Europa Power Initiative, visant à réinventer l’Europe comme une puissance géopolitique, technologique et culturelle assumée, face à une mondialisation qui expose ses faiblesses institutionnelles et à des enjeux comme le sort de l’Ukraine négocié sans elle. Ce double appel dessine un horizon d’unité et d’ambition, où la croissance n’est plus un objectif isolé mais un levier de souveraineté collective.

Ce sursaut trouve un écho concret dans le domaine énergétique, comme le souligne le dernier Bilan prévisionnel 2025-2035 de RTE, publié en début de semaine, qui positionne la France en atout majeur pour l’électrification de l’économie. Grâce à une production d’électricité bas carbone abondante (nucléaire et renouvelables), le pays bénéficie d’une surcapacité transitoire favorable à l’augmentation des usages électriques, transférant ainsi les consommations des énergies fossiles vers l’électricité décarbonée. Cela permet de réduire de près de moitié les importations d’hydrocarbures, d’améliorer la balance commerciale et la souveraineté. Ce rapport aligne ainsi l’innovation énergétique sur la croissance verte, renforçant le courant vertueux esquissé par Draghi et Europa Nova. Et cela tombe bien, puisque nous vous proposons ce matin un long article sur le rapport de RTE, dont les préconisations pourraient redonner à la France un rôle moteur dans le développement d’une nouvelle puissance continentale et inspirer nos voisins.

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