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Logement : pour sortir de la crise, il faut dépenser moins

8 janvier 2026 à 06:11

43 milliards. La France dépense des fortunes pour le logement. Et pourtant, le marché locatif traverse une pénurie sans précédent, tandis que la construction atteint son plus bas niveau depuis la Seconde Guerre mondiale. Comment expliquer ce paradoxe apparent ? Et surtout, existe-t-il une autre voie ?

Le marché du logement français traverse une crise structurelle d’une ampleur inédite. Tous les voyants sont au rouge. L’offre locative s’évapore dans les métropoles, la concurrence pour un simple appartement devient délirante et les loyers s’envolent. Cette pénurie pousse à des extrémités sordides, certaines étudiantes en venant à troquer des « services sexuels » contre un toit. Face à ce mur, la construction est à l’arrêt. De l’Île-de-France au reste du pays, selon les statistiques nationales, les mises en chantier et les permis de construire dévissent brutalement.

Dans le même temps, les aides publiques directes au logement — APL, avantages fiscaux, subventions à la rénovation — représentent pas moins de 43,1 milliards d’euros. Soit quatre fois le budget de la justice !

La France dispose aussi du parc social le plus vaste d’Europe : 4,5 millions de logements HLM accueillent 11 millions de personnes. 70 % de la population est théoriquement éligible ! Mais 2,8 millions de ménages attendent un logement social, tandis que 400 000 foyers dépassent les plafonds de revenus et continuent d’en profiter.

Malgré cet interventionnisme massif — ou plutôt à cause de lui —, la production actuelle est deux fois inférieure à la demande. L’Union sociale pour l’habitat estime les besoins réels à 518 000 nouveaux logements par an. Quant au parc existant, il subit le choc normatif de plein fouet. Le ministère de la Transition écologique confirme lui-même que 567 000 logements locatifs privés pourraient sortir du marché, car classés G sur l’échelle du DPE.

Face à cette terrible pénurie, la réponse de l’État français est toujours la même : davantage de réglementation, davantage de subventions, davantage de contrôles. APL, encadrement des loyers, quotas de logements sociaux, normes environnementales… Pour quel résultat ? Les Français ne sont pas mieux logés malgré des dépenses publiques bien plus élevées que chez leurs voisins.

Le secteur est asphyxié par une tempête réglementaire. Côté coûts, la norme RE2020 et l’obligation de céder 30 % des programmes à perte (loi SRU) plombent l’équilibre financier. Côté délais, la bureaucratie impose une lenteur absurde. Il faut sept ans pour construire un immeuble en France, contre quatre en Allemagne. Enfin, la fiscalité confiscatoire (jusqu’à 60 % de taxes sur les loyers, explosion de la taxe foncière) et l’instabilité juridique (DPE, encadrement) achèvent de faire fuir les investisseurs.

Construire profite à tous, donc aux plus modestes

Face à la pénurie, une objection revient systématiquement : « construire des logements neufs, c’est construire des logements de luxe pour les riches. Ça ne résout pas le problème des plus modestes. » Cette intuition est contredite par l’ensemble de la littérature économique.

Un corpus de recherches publié dans les meilleures revues académiques démontre que la construction de logements neufs — même haut de gamme — bénéficie à tous les segments du marché via deux mécanismes complémentaires. D’abord, sur le court terme, les « chaînes de vacances » : les ménages aisés qui emménagent dans le neuf libèrent leur ancien logement, permettant à d’autres d’y accéder, qui eux-mêmes libèrent le leur, et ainsi de suite. Ensuite, sur le long terme, le « filtering » (filtrage) montre qu’à mesure qu’ils vieillissent, les logements descendent naturellement vers des segments moins chers. Mais ces deux mécanismes ne fonctionnent que si l’offre neuve est suffisante. Sinon, le processus s’inverse. Les riches achètent les vieux logements, chassant les pauvres (gentrification).

Une étude d’Evan Mast, publiée dans le Journal of Urban Economics, a suivi ces chaînes sur six cycles de déménagements dans les grandes métropoles américaines. Résultat : pour chaque immeuble neuf construit dans un quartier aisé, 40 % des déménagements finaux concernent des quartiers dont le revenu moyen est inférieur à la médiane.

Plus frappant encore : une étude suédoise ayant analysé l’ensemble des bâtiments et de leurs occupants entre 1990 et 2017 révèle la rapidité stupéfiante du mécanisme. Les chercheurs ont suivi chaque cycle de déménagements : le 0 désigne les ménages aisés qui emménagent dans le neuf, le 1 ceux qui s’installent dans les logements qu’ils viennent de libérer, le 2 ceux qui prennent la place des précédents, et ainsi de suite.

Résultat : dès le premier cycle — c’est-à-dire dès que les premiers occupants du neuf libèrent leur ancien logement —, les principaux bénéficiaires sont les ménages les plus modestes (quartile de revenus le plus bas). Aux cycles 3, 4 et 5, ceux qui déménagent gagnent moins de la moitié de ce que gagnent les riches du 0. En quelques mois, le déménagement des ménages aisés se diffuse à travers toute la distribution des revenus ! La conclusion des auteurs est sans appel : « Il n’est pas nécessaire de construire des logements directement abordables pour les ménages modestes ; ils bénéficieront de toute façon de l’effet de ruissellement. »

Austin, laboratoire de l’abondance de logements

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Quid de l’impact direct sur les loyers ? Dans les quartiers populaires américains, la construction d’immeubles neufs les a fait baisser de 5 à 7 % dans un rayon de 250 mètres par rapport aux logements plus éloignés.

Une étude récente menée à Helsinki entre 2021 et 2024 apporte une confirmation supplémentaire : dans un rayon de 200 mètres, la baisse est de 1,5 % après une nouvelle construction. Plus révélateur encore, les grands projets de plus de 60 logements produisent une réduction de 6 % sur les loyers environnants — et ce, même dans un contexte de marché atone marqué par un excès d’offre hérité de la pandémie.

Le constat le plus fascinant vient des États-Unis. Les villes qui ont laissé les promoteurs construire massivement des appartements de luxe ont vu les loyers chuter de manière généralisée. Le phénomène est tel qu’au dernier trimestre 2025, dans de nombreuses zones à forte offre, les logements anciens du marché libre sont désormais moins chers que ceux régulés et « abordables ». Dans le domaine libre, cela conduit à produire des loyers inférieurs à ceux du secteur aidé ! Des appartements privés accessibles à tous sont ainsi devenus plus économiques que des unités pour lesquelles il faut pourtant remplir des critères de revenus, être citoyen ou résident permanent, et bien souvent gagner à une loterie d’attribution.

Sortir de l’impasse de la rareté

La France s’épuise à financer une pénurie qu’elle organise elle-même par un excès de normes et de régulations. Le choix est désormais limpide : persister à bloquer la construction par pureté idéologique, ce qui condamne les plus précaires à des loyers prohibitifs, ou accepter de bâtir massivement.

Car le coût de l’inaction est un suicide social et économique. La pénurie agit comme une taxe privée sur la croissance qui brise l’ascenseur social. Elle piège les talents dans des bassins d’emploi sinistrés et empêche les entreprises de recruter. Aujourd’hui, un salarié qui quitterait une région en crise pour un meilleur poste à Paris ou Lyon verrait son niveau de vie baisser, son gain en termes de revenu étant immédiatement capté par la rente foncière.

Mais dissipons ici un malentendu géographique. L’urgence n’est pas de densifier un Paris intra-muros déjà à la limite du possible, avec 20 000 habitants au km². Le véritable gisement foncier dort juste de l’autre côté du périphérique. En première et deuxième couronne, des communes entières, pourtant parfaitement connectées — et bientôt irriguées par le Grand Paris Express —, affichent encore des densités de village. C’est là, autour de gares RER souvent bordées de simples pavillons, que se joue la bataille. Il est aberrant d’avoir investi des milliards dans des transports lourds pour desservir des zones qui refusent d’accueillir de nouveaux habitants.

Préfère-t-on vraiment la satisfaction morale consistant à refuser de voir « les riches » obtenir de beaux appartements, quitte à condamner les classes populaires à la précarité locative ? Le paradoxe est d’autant plus absurde que la construction fait mécaniquement baisser les prix — autrement dit, elle nuit aux intérêts des propriétaires actuels, ceux-là mêmes qui bloquent les projets par peur de voir la valeur de leur patrimoine diminuer.

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La solution n’est ni de gauche ni de droite. Elle est surtout universaliste au sens propre du terme, permettant d’offrir une abondance de nouveaux logements profitant à toutes les classes sociales. Imaginez une France où les jeunes actifs n’auraient plus à choisir entre un deux-pièces hors de prix et une colocation étouffante. Où les familles pourraient s’agrandir sans fuir à 50 kilomètres de leur lieu de travail. Où les entreprises trouveraient à proximité de leur activité les employés dont elles ont besoin. Où les budgets des ménages, soulagés de centaines d’euros de loyer chaque mois, se reporteraient sur la consommation, l’épargne, les loisirs. Encourager la construction ne coûte rien au contribuable. Bien au contraire, cela génère des recettes fiscales, crée des emplois, dynamise l’économie locale et libère du pouvoir d’achat pour des millions de ménages.

La question n’est pas de savoir si la France peut se permettre de créer plus de logements dans les grandes villes, mais de savoir combien de temps elle peut encore accepter de payer le prix faramineux de la rareté.

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Protéger votre enfant contre 5 cancers et plus ? C’est possible.

28 novembre 2025 à 21:31

Deux grandes méta-analyses confirment l’efficacité impressionnante des vaccins contre les papillomavirus (HPV). Ça tombe bien, la campagne pour appeler nos collégiens à recevoir gratuitement la petite piqûre vient de commencer.

La lettre de l’Éducation nationale est désormais dans toutes les boîtes. Elle invite chaque élève de collège à se faire vacciner contre les HPV. Et, contrairement aux idées reçues, les garçons doivent également être concernés, le virus étant loin de provoquer le seul cancer de l’utérus. Il est également responsable de nombreuses infections et traitements parfois lourds et mutilants, pouvant toucher les deux sexes.

Les HPV, des virus très banals… mais à l’origine de cancers

Les papillomavirus humains se transmettent lors des contacts intimes. On estime que 80 % des femmes et des hommes seront touchés au moins une fois dans leur vie. La plupart des infections disparaissent spontanément, mais certains types de HPV sont à « haut risque ». À force d’irriter les cellules, ils peuvent provoquer des lésions précancéreuses puis des cancers, parfois vingt ou trente ans plus tard.
En France, ils sont responsables d’environ 6 400 de ces maladies chaque année. Du col de l’utérus bien sûr, mais aussi de l’anus, de la vulve, du pénis, de l’oropharynx (gorge, amygdales). Les hommes ne sont donc pas épargnés. Les HPV causent aussi des lésions précancéreuses au niveau du col de l’utérus (plus de 30 000 par an), qui obligent à pratiquer examens et actes médicaux, en plus d’être des sources d’inquiétude chez les patientes. Ils sont aussi à l’origine de plus de 100 000 verrues ano-génitales, tous sexes confondus, tous les ans.

Deux études éloquentes

Deux très grandes « études-synthèse », appelées méta-analyses, publiées fin 2025 par la Collaboration Cochrane, menées par la même équipe, témoignent de l’efficacité et de la pertinence du vaccin. Une méta-analyse ne reflète pas un unique travail, mais compile et étudie les résultats de dizaines d’essais. Cela donne une vision beaucoup plus solide de l’efficience et de la sécurité d’un vaccin.

La première d’entre elles rassemble 60 études et plus de 150 000 personnes, vaccinées ou non, suivies jusqu’à 10–11 ans. Chez les jeunes femmes, le vaccin réduit nettement les lésions précancéreuses importantes du col de l’utérus et diminue le nombre de gestes invasifs (conisations, destructions de lésions). Concernant les verrues génitales, la baisse est très nette également. Sur cette importante cohorte, on ne relève pas davantage d’effets indésirables graves chez les vaccinés que chez les non-vaccinés. Les problèmes observés sont surtout des douleurs et rougeurs transitoires au point d’injection, comme avec les autres piqûres de ce type.

La deuxième revue (données de « vraie vie ») regarde ce qui se passe dans les pays ayant mis en place la vaccination à grande échelle. Elle compile 225 études et plus de 130 millions de personnes grâce aux registres de cancers et aux bases de données nationales. Les résultats sont impressionnants. Dans les pays où les filles sont bien vaccinées avant 16 ans, le risque de cancer du col diminue d’environ 60 %, et même jusqu’à 80 % chez celles qui ont reçu leur injection très tôt. Les lésions précancéreuses sévères reculent fortement, et les verrues génitales baissent de façon marquée dans toute la population, y compris chez les garçons, ce qui confirme l’intérêt de vacciner les deux sexes.

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Ces revues sont donc vraiment complémentaires. La première montre, dans le cadre très contrôlé des essais, que le vaccin est efficace et sûr pour les dizaines de milliers de volontaires qui y ont participé. La seconde confirme, lors d’un déploiement à grande échelle, le résultat espéré, à savoir des milliers de lésions précancéreuses, de traitements invasifs et de cancers évités. Totalement probant, alors que rares sont les vaccins observés avec autant de données concordantes, à la fois dans des essais randomisés et en vie réelle.

La campagne en 5ᵉ : un rattrapage indispensable pour la France

En France, la vaccination HPV est recommandée dès 11 ans, pour les deux sexes. Mais, longtemps, la couverture est restée très insuffisante. En 2022, seulement 41,5 % des filles et 8,5 % des garçons avaient reçu au moins une dose. D’où l’effort inédit envisagé depuis la rentrée 2023, induisant une vaccination gratuite au collège pour tous les élèves de 5ᵉ, avec l’accord des parents.

Le bilan provisoire est encourageant. Entre septembre 2023 et juin 2024, la couverture par « au moins une dose » a bondi pour atteindre 62 % chez les filles et 48 % pour les garçons. La couverture avec « deux doses » – soit un schéma complet – est de 38 % pour les premières et de 30 % pour les seconds. Une progression spectaculaire justifiant la poursuite de cette stratégie… mais encore loin de l’objectif des 80 % fixé dans le plan décennal de lutte contre les cancers.

Des inégalités territoriales préoccupantes

Derrière les moyennes nationales se cachent de fortes disparités territoriales. Certaines régions approchent ou dépassent les 60 % de jeunes filles vaccinées à 15 ans, d’autres restent nettement en dessous de 50 %, en particulier pour les garçons. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, par exemple, 47 % des filles de 15 ans ont initié la vaccination HPV, contre seulement 19 % des garçons, malgré une forte progression en un an.

Les enquêtes menées auprès des parents montrent que les refus ne sont pas marginaux. Autour de 25 à 30 % d’entre eux déclarent s’opposer à cette vaccination ou la juger proposée « trop tôt ». Résultat : les adolescents des territoires les moins informés ou les plus défavorisés restent davantage exposés à des cancers pourtant évitables.

Il faut donc apporter trois réponses aux parents rétifs, particulièrement à ceux doutant de l’utilité du vaccin pour les garçons.

D’abord rappeler que le sexe masculin n’est pas épargné par les cancers liés aux HPV, ceux-ci pouvant toucher l’anus, le pénis ou la gorge. Ces pathologies sont certes moins fréquentes que le cancer du col, mais en augmentation et souvent diagnostiquées tard.

Ensuite, parce qu’un garçon vacciné protège aussi ses futurs partenaires. En vaccinant les garçons et les filles, on fait baisser la circulation du virus dans toute la population. C’est le même principe que pour la rougeole ou la coqueluche. Plus la couverture est élevée, moins le virus trouve de personnes à infecter.
Enfin, parce que c’est au moment d’aborder le collège que le vaccin est le plus utile. Le but n’est pas de parler sexualité à 11 ans, mais de vacciner avant les premiers contacts intimes, quand l’organisme réagit le mieux. Une fois le virus attrapé, le vaccin protège beaucoup moins, voire plus du tout, contre ce type précis de HPV.

À noter qu’un refus de vaccination au collège n’est pas rédhibitoire. Elle reste possible chez le médecin ou en centre dédié et se voit généralement remboursée.

Un levier majeur de prévention

La vaccination HPV n’est pas « un petit vaccin en plus ». C’est un levier majeur de prévention des cancers chez les femmes et les hommes, avec un niveau de preuve aujourd’hui très solide et un recul de plus de quinze ans dans plusieurs pays.

Accepter de faire vacciner son enfant de 11 ans, c’est lui offrir, comme à ses futurs partenaires, quelques risques de cancers en moins à 40, 50 ou 60 ans. Un geste simple aujourd’hui, pour une protection valable durant des décennies.

Aucun lien ou conflit d’intérêts n’est à rapporter avec cet article.

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Pourquoi les géants de la tech valent autant — et comment s’en inspirer ?

22 novembre 2025 à 17:13

1 000 milliards de dollars promis à Elon Musk. Des entreprises qui valent plus de 1 500 milliards de dollars. Le capitalisme est-il devenu fou ? Il y a peut-être une autre explication : les lois de l’économie ont changé.

Nous sommes confrontés depuis quelques années à des annonces d’investissements et de rémunérations au sein de la tech qui ont de quoi donner le tournis. Le vote à plus de 75 % de l’Assemblée générale de Tesla d’une hypothétique rémunération d’Elon Musk à hauteur de 1 000 milliards de dollars a, à son tour, créé un émoi compréhensible, tant le montant est difficilement représentatif. Mais face à des faits inédits, plutôt que de faire part de son effarement, voire de son dégoût, comme l’ont fait certains médias et politiques, il est plus utile d’appliquer la sagesse de Spinoza : « ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre ».

L'émergence du capitalisme cognitif

Les entreprises de la tech sont quasi omniprésentes dans les débats économiques. Responsables de la majorité de la croissance américaine au premier semestre, elles occupent 9 des 10 places du classement des plus grandes valorisations mondiales (où seule Saudi Arabian Oil est la représentante du vieux monde), dépassant toutes les 1 500 milliards de dollars de valorisation. Une emprise sur l’économie mondiale d’autant plus flagrante lorsque l’on compare les valorisations d’entreprises technologiques avec leurs concurrents sectoriels.

La rapidité de l’émergence du capitalisme cognitif nous force à modifier notre vision de ce monde. Pour celui qui aborde encore les lunettes du capitalisme industriel, il peut être difficilement concevable qu’un commerçant sans aucune présence physique puisse valoir trois fois plus que son concurrent ayant pignon sur rue ; qu’un constructeur automobile japonais vendant dix fois plus de véhicules que son jeune concurrent américain ait une valorisation six fois moindre ; ou encore qu’une marque américaine de smartphones vendant autant de modèles que son concurrent coréen soit valorisée neuf fois plus.

En 2025, la création de valeur ne dépend plus exclusivement du chiffre d’affaires ou du bénéfice.

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COP 30 : Et si la transition énergétique était déjà en marche ?

20 novembre 2025 à 05:33

Les COP s’enchaînent presque aussi vite que les records de températures. Désespérant ? La lassitude et le défaitisme ambiants dissimulent pourtant de vrais progrès : en dix ans, l’innovation a déjà réduit de 40 % nos futures émissions de CO₂.

La COP 30 se déroule à Belém, en Amazonie, près de dix ans après les accords de Paris. Pour beaucoup, ces sommets climatiques ne sont que des exercices de communication, sans impact réel sur la trajectoire d’une humanité toujours plus dépendante des énergies fossiles. Les émissions mondiales de CO₂ n’ont jamais été aussi élevées, et les records de chaleur s’enchaînent. Pourtant, derrière ce constat alarmant, des signes tangibles d’espoir émergent. Non pas parce que la situation est bonne, mais parce qu’elle aurait pu être bien pire. Et surtout parce que les mécanismes de la transition énergétique, souvent invisibles, sont déjà à l’œuvre.

Les accords de Paris ou le paradoxe du progrès invisible

Le principal obstacle à l’optimisme est un biais cognitif : nous n’avons pas de « planète B » témoin. Il est impossible de voir ce qui se serait passé si nous n’avions rien fait. Le verre à moitié vide – la hausse continue des émissions – occulte le verre à moitié plein : la catastrophe que nous avons évitée. Pourtant, des chercheurs de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) ont tenté de modéliser ce scénario. Leur conclusion : grâce aux politiques climatiques mises en place depuis 2015, les émissions mondiales de CO₂ sont 40 % inférieures à ce qu’elles auraient été sans ces efforts. Loin d’être un échec, les accords de Paris ont enclenché un ralentissement spectaculaire de la catastrophe annoncée, prouvant que l’action collective, les technologies vertes et l’innovation ont un impact massif.

Non, les énergies ne s’empilent pas (ou la fin d’un mythe)

Mais si les technologies vertes explosent, pourquoi les émissions globales ne baissent-elles pas ? C’est la thèse de « l’empilement », défendue notamment par l’historien Jean-Baptiste Fressoz : les nouvelles énergies (solaire, éolien) ne remplaceraient pas les anciennes (charbon, pétrole), elles ne feraient que s’y ajouter pour satisfaire un appétit énergétique insatiable.

Cette théorie est séduisante mais fausse, car elle ignore la dynamique du développement humain. Les pays très pauvres utilisent majoritairement des énergies « renouvelables » : bois issu de la déforestation, résidus agricoles, bouses de vache séchées. Ces sources sont désastreuses pour les écosystèmes locaux et la santé (pollution de l’air intérieur). Pour ces populations, passer aux énergies fossiles (gaz, charbon) n’est pas un problème : c’est une solution, un accélérateur massif de niveau de vie, de santé et d’éducation.

C’est là qu’intervient la fameuse « courbe de Kuznets » environnementale : les pays en développement consomment logiquement de plus en plus d’énergies fossiles, faisant monter les émissions globales. Mais seulement jusqu’à un certain point. Les pays riches, après avoir atteint un pic d’émissions, voient celles-ci diminuer, même en tenant compte des délocalisations, à mesure que leur prospérité leur permet d’investir dans des technologies plus propres.

Or, jusqu’à présent, environ 80 % de la population mondiale se situait à gauche de la courbe de Kuznets : l’augmentation de leur niveau de vie se traduisait par une hausse des émissions compensant largement la baisse chez les 20 % à droite de la courbe. D’où la hausse mondiale des émissions.

Le grand basculement est imminent

La bonne nouvelle, c’est que des masses démographiques colossales s’apprêtent à franchir ce point d’inflexion. L’exemple le plus frappant est la Chine. Longtemps « usine du monde » alimentée au charbon, le pays opère un virage spectaculaire. Les voitures électriques y représentent désormais 50 % des parts de marché, et le pays installe plus de panneaux solaires et d’éoliennes que le reste du monde réuni, dépassant largement ses nouvelles constructions de centrales à charbon. Parce que des géants comme la Chine et bientôt l’Inde atteignent ce point d’inflexion, le plafonnement des émissions mondiales n’est plus une hypothèse lointaine : il est imminent. La deuxième bonne nouvelle est que beaucoup de pays pauvres vont pouvoir, grâce à la baisse spectaculaire des prix des technologies vertes, sauter des étapes fossiles de développement, c’est-à-dire adopter directement les voitures électriques et les renouvelables sans passer par les voitures thermiques et les centrales à charbon.

Pourquoi Trump ne peut pas tuer la transition

Reste l’argument politique. Un climatosceptique comme Donald Trump à la Maison-Blanche ne risque-t-il pas de tout anéantir ? Pour le comprendre, regardons le Texas. Cet État nous apprend deux choses cruciales.

D’abord, que le fait d’être victime d’événements climatiques extrêmes (comme le blizzard dévastateur de 2021) n’empêche pas de voter massivement pour des candidats niant le problème. Plus globalement, lorsqu’il s’agit de voter ou de payer, l’écologie reste rarement la priorité numéro un du citoyen. La décroissance, si elle vend beaucoup de papier, rapporte peu de bulletins.

Ensuite, et c’est la leçon la plus importante : l’indifférence à l’environnement n’empêche pas d’être un champion de la transition. Le Texas, républicain et pétrolier, est l’État qui installe le plus de panneaux solaires aux États-Unis, devant la Californie démocrate. Pourquoi ? Non pas par idéologie, mais parce que c’est rentable. Trump, pas plus qu’un autre, ne peut lutter contre des forces économiques et technologiques devenues inarrêtables. Le marché et l’innovation sont plus puissants que la politique.

Quand la presse internationale confond scénario et prédiction

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La feuille de route est déjà écrite

Le problème du réchauffement climatique, s’il est complexe, n’a rien de magique. Il peut être résumé à un problème d’ingénierie : il est causé par nos émissions de CO₂. Ces émissions résultent de la combustion des énergies fossiles (gaz naturel, pétrole, charbon). Cette combustion alimente des milliards de machines (voitures, chaudières, usines). Ces machines sont largement inefficaces et ont une durée de vie limitée.

La solution est donc simple dans son principe : accélérer le remplacement de ces machines thermiques par des machines électriques plus efficaces. La plupart de ces machines vertes (voitures électriques, pompes à chaleur, éoliennes, panneaux photovoltaïques) sont déjà disponibles, matures et compétitives. Pour accélérer la bascule, il faut les rendre encore moins chères (via l’industrialisation et des mécanismes de type taxe carbone) et innover pour mettre sur le marché les quelques technologies qui nous manquent (acier vert, ciment décarboné, etc.).

Le mur de la transition énergétique est moins haut qu’on ne le croit

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L’optimisme comme moteur de l’action

Le pessimisme qui entoure la COP 30, s’il est compréhensible, est un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. Il repose surtout sur une lecture statique d’un monde en pleine mutation. La véritable histoire de cette décennie n’est pas celle de notre inaction, mais celle d’un basculement technologique et économique d’une rapidité sans précédent. La transition énergétique n’est pas un vœu pieux : c’est un processus industriel et économique déjà enclenché, largement indépendant des soubresauts politiques. Comme le montrent l’exemple du Texas ou de la Chine, le progrès n’attend pas qu’on lui donne la permission. La question n’est donc plus de savoir si nous allons réussir à décarboner, mais à quelle vitesse nous allons y parvenir. Et dans l’éventualité où nous irions trop lentement, nous pourrons toujours mobiliser certaines techniques de géo-ingénierie pour éviter les effets les plus délétères du réchauffement climatique. Mais cela fera l’objet d’un prochain épisode.

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