Vue normale

Réchauffement climatique, la faute au capitalisme ?

7 juillet 2026 à 20:33

Sous la canicule, il faut un coupable, et le capitalisme fait un accusé commode. C’est pourtant le meilleur allié du climat.

La faim dans le monde ? La faute du capitalisme. Les guerres ? Le capitalisme. La crise du logement ? Le capitalisme. La pandémie ? Le capitalisme. La pauvreté ? Le capitalisme. L’hôpital à bout de souffle, le réchauffement climatique ? Le capitalisme, le capitalisme vous dis-je ! On croirait entendre la Toinette du Malade imaginaire répondant « le poumon » à chaque symptôme qu’on lui décrit. Le diagnostic est tout aussi imaginaire, mais il a le mérite d’avoir le confort de la simplicité pour celui qui le formule.

Accuser le système, c’est absoudre tout le monde. De l’électeur qui se cabre contre la taxe carbone aux puissances qui carburent au charbon, nul n’est ainsi plus comptable de rien puisque le coupable est partout. Pour une frange de l’écologie politique, le réquisitoire cache d’ailleurs un autre agenda. Le climat sert de cheval de Troie au projet bien plus ancien d’en finir avec le marché, la propriété et le profit. Le carbone n’est que le prétexte d’une opération dont le collectivisme est le but. Vous voulez sincèrement sauver la planète ? Chiche. Instruisons le dossier, et regardons qui la salit, et qui la nettoie.

De quoi le capitalisme est-il le nom ?

Tout procès commence par la vérification de l’identité de l’accusé. Avant d’être une idéologie ou un complot, le capitalisme est une mécanique de coordination, la plus puissante jamais inventée. Des millions d’individus, propriétaires de leurs moyens et libres de leurs choix, échangent sur des marchés où les prix éclairent sur la rareté. C’était l’une des démonstrations les plus éclairantes de Friedrich Hayek : les prix sont des agrégateurs instantanés de milliers d’informations éparpillées dans la tête de chaque producteur et consommateur, que nul bureau central ne serait capable de compiler. Le prix d’une chose condense tout ce que le monde sait d’elle, ce qu’elle coûte à produire et ce qu’on consent à sacrifier pour l’obtenir. C’est le système nerveux de l’économie. Débranchez-le, et plus rien ne répond.

L’accusé a ses turpitudes, nul ne songe à les nier. Il engendre des excès et des externalités qui sont mesurables, notamment en matière environnementale. En brûlant du pétrole, chacun rejette dans l’atmosphère une facture qu’il ne paie pas. Mais la faute ne gît pas dans le marché en tant que tel, elle réside dans l’absence d’un prix réel donné à ces émissions néfastes pour le climat.

Le carbone ne doit pas être gratuit

Fixer des prix est la fonction même du marché. William Nordhaus a reçu le Nobel d’économie en 2018 pour avoir fait entrer le climat dans l’équation économique et établi que la voie la moins coûteuse pour le préserver passe par le prix du carbone plutôt que par l’interdit ou le rationnement. Christian Gollier, l’un de nos meilleurs économistes du climat, auteur de Le climat après la fin du mois, démontre qu’un signal-prix unique, universel et appliqué sans exception demeure le moyen le plus efficace d’atteindre sa cible. Son collègue toulousain Jean Tirole, Nobel en 2014, enfonce le clou. À quoi bon empiler normes et subventions quand un simple prix suffirait à réaliser la transition écologique ?

Si l’émission de carbone est taxée à sa source, tout le reste de la chaîne des comportements s’adapte. Le capital délaisse les activités sales au profit des solutions propres et le pollueur paye le juste prix de son empreinte. Soit très exactement l’inverse de ce que font nos gouvernements en cassant le signal-prix à chaque flambée de l’essence, à coups de ristournes et de boucliers. Savoureuse ironie que de voir ceux dépeints en zélotes du marché, passer leur temps à tenter de le bâillonner.

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Le grand découplage

La théorie n’est pas uniquement séduisante dans les manuels d’économie, elle s’observe de manière empirique. Depuis trente ans, les économies avancées réussissent ce que l’on jurait impossible, à savoir produire davantage de richesses en émettant moins de CO2. Et en matière de découplage, la France est particulièrement performante. Depuis 1990, son PIB a progressé de 65 %, pendant que ses émissions territoriales ont diminué d’un tiers, jusqu’à atteindre l’année dernière le point le plus bas jamais enregistré.

Et elle n’est pas la seule. L’étude publiée en décembre 2025 par l’Energy and Climate Intelligence Unit, passant au crible 113 pays et plus de 97 % du PIB mondial, montre que le découplage PIB-CO2 est devenu la norme et non l’exception. Depuis l’accord de Paris, 92 % de la richesse mondiale se crée dans des économies ayant décorrélé croissance et carbone, et près de la moitié dans des pays dont les émissions baissent en valeur absolue pendant que leur PIB monte.

Reste l’objection rituelle. N’aurions-nous pas simplement délocalisé notre pollution, en balayant nos fumées sous le tapis chinois ? L’usine part à Shenzhen, l’émission disparaît de nos registres, et nous voilà vertueux à peu de frais. Le soupçon fut longtemps fondé. Il ne l’est plus. Les auteurs de l’étude ECIU ont mesuré les émissions du côté de la consommation, en réintégrant chaque tonne de carbone importée avec les jouets, l’acier ou les smartphones fabriqués au bout du monde. Le verdict ne bouge pas, même en incluant les importations, la baisse est confirmée. Le découplage n’a rien d’un tour de passe-passe comptable, notre production de richesse est de plus en plus vertueuse.

Les pollueurs ne sont pas ceux que l’on croit

Vient alors la pièce du dossier qui embarrasse le plus l’accusation. Les plus gros pollueurs se trouvent parmi les économies les moins capitalistes. Rapportées au PIB, les émissions recensées par la base Edgar de la Commission européenne dressent un classement sans appel. Pour produire un million de dollars de richesses, le monde émet en moyenne 316 tonnes d’équivalent CO2 avec une hétérogénéité selon les pays. Quand la Chine en émet 491 et la Russie 458, l’Union européenne se situe à 134 tonnes et la France à 108. Le hasard n’y est pour rien. Les nations les plus sobres du monde développé sont des économies de marché, la France adossée à son nucléaire, le Royaume-Uni à son prix plancher du carbone. Les plus émettrices sont des économies administrées, gavées de charbon subventionné et sourdes aux signaux de prix.

Le casier de l’économie planifiée plaide dans le même sens. Le collectivisme n’a jamais protégé la nature, comme le rappellent tristement la mer d’Aral asséchée, Tchernobyl, le ciel empoisonné de Norilsk ou les campagnes d’extermination des moineaux dans la Chine maoïste. Le palmarès peu glorieux de l’économie planifiée devrait être réétudié par ses thuriféraires voulant abolir l’économie de marché.

La prospérité est la meilleure politique écologique

Les prêcheurs de la décroissance occultent une vérité pourtant simple : nul ne devient écologiste s’il a le ventre vide. C’est la base de ce que les économistes appellent la courbe de Kuznets environnementale. Ce n’est qu’à partir d’un certain seuil de richesse qu’une société se met à améliorer la qualité de l’air, sauvegarder la biodiversité et prendre soin de ses paysages, tout simplement parce qu’elle en a enfin les moyens. En deçà, elle a d’autres urgences, et le peuple qui compte ses fins de mois fera toujours passer la fin de la semaine avant la fin du monde.

Or c’est précisément ce seuil que le capitalisme a fait franchir à la planète. En 1990, près de quatre humains sur dix vivaient dans l’extrême pauvreté (en dessous de 2,15 $ par personne et par jour). C’est moins de un sur dix aujourd’hui (au nouveau seuil de 3 $), alors que la Terre compte près de trois milliards d’habitants de plus. L’ouverture des marchés a arrimé la Chine, l’Inde et l’Asie émergente au train de la prospérité mondiale, et pour la première fois depuis la révolution industrielle, les inégalités entre nations reculent au lieu de se creuser. Cette convergence des niveaux de vie, en plus d’être une grande victoire sociale, est également la condition silencieuse de la transition. Des populations entières, absorbées autrefois par la survie, ont désormais les moyens de se soucier de leur air et de leurs fleuves. Si le découplage est devenu la norme mondiale, c’est parce que la prospérité l’est devenue avant lui. Le capitalisme a sorti les Hommes de la misère, qui se sont mis alors à prendre soin de la planète.

La vertu climatique est donc un bien supérieur qui s’achète avec de la prospérité, jamais avec de la pénurie. Appauvrir les gens pour sauver le climat, c’est scier la branche sur laquelle se développe l’écologie.

Le pari Ehrlich-Simon

L’incitation est l’arme la plus puissante contre le carbone. Paul Romer, co-lauréat du Nobel la même année que Nordhaus, en a écrit la théorie. La croissance naît des idées, et les idées surgissent là où les incitations les appellent. Si les performances des technologies au service du climat s’améliorent, ce n’est pas parce qu’une autorité centrale l’a décrété, mais bien parce que des ingénieurs ont trouvé leur compte dans l’exploration de ces segments de recherche.

L’économiste Julian Simon avait mis cette confiance à l’épreuve de la façon la plus loyale qui soit, en y engageant son argent. En 1980, le biologiste Paul Ehrlich, auteur de La Bombe P, best-seller promettant famines et effondrement par surpopulation, incarnait la certitude de la pénurie. En désaccord avec cette affirmation, Simon lui proposa un pari. Ehrlich devait choisir cinq matières premières et une échéance. Si leurs prix montaient d’ici là – signe que la rareté gagnait – Simon devait payer 1 000 $. S’ils baissaient – signe que l’ingéniosité humaine avait déjoué la pénurie – Ehrlich réglerait la note. Le prophète choisit le cuivre, le chrome, le nickel, l’étain et le tungstène, à l’horizon de dix ans. En 1990, les cinq avaient baissé. Ehrlich posta son chèque sans un mot.

Quand une ressource se raréfie, son prix monte, et cette hausse déclenche aussitôt une réponse du marché, cherchant substituts, gisements nouveaux et économies de matière. La rareté appelle l’invention, à condition qu’un prix la signale. C’est très exactement ce que l’on demande aujourd’hui au prix du carbone. L’ingéniosité humaine, cette « ressource ultime » selon le mot de Simon, dame le pion à Malthus depuis deux siècles. Étrangler la prospérité, comme en rêvent les décroissants, reviendrait à débrancher la machine qui fabrique nos solutions.

Que faut-il donc pour gagner ? Un prix du carbone qui explicite la vérité des coûts, des profits capables de financer les milliers de milliards d’investissements dans la transition, des inventions qui rendent le propre moins coûteux que le polluant, des incitations qui fassent tirer des millions d’acteurs dans le même sens sans qu’aucun commissaire n’ait à le décréter. Ce cahier des charges correspond en tout point au fonctionnement du capitalisme. Aucune société appauvrie n’a jamais rien financé. Au terme du procès en pyromanie, l’accusé mérite la relaxe, mais sous conditions. Donnez-lui un prix, une règle et un cap, et c’est lui qui éteindra l’incendie.

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Le réenchantement du monde

30 juin 2026 à 22:03

La France invente le progrès, mais ne l’adopte qu’à reculons, lorsque la nécessité lui force la main. Anatomie d’un peuple qui a cessé de désirer pour se contenter de subir.

Quand les contemporains de Max Weber montaient dans les premiers tramways, ils n’en connaissaient pas les rouages. Ils n’en avaient pas besoin. Il leur suffisait d’en saisir les grands principes et de savoir qu’un ingénieur, lui, les maîtrisait, et qu’aucune force occulte ne gouvernait la course de ce tube d’acier. Dans Le Savant et le Politique, opus d’une actualité saisissante, le sociologue allemand nommait cela le « désenchantement du monde », à savoir la disparition des explications magiques ou religieuses de notre environnement au profit d’une vision rationnelle, scientifique et bureaucratique. Le surnaturel reflue, les sorciers cèdent la place aux ingénieurs, et on laisse émerger une société de connaissance, basée sur la confiance dans ceux qui la produisent, la maîtrisent et la transforment en confort.

Le tramway est emprunté parce qu’on le comprend et que l’on a foi dans ceux qui le conçoivent. Le progrès, chez Weber, avançait à la vitesse d’une confiance, et la modernité pour lui était une marche triomphale vers la rationalité où l’innovation s’imposait par sa seule évidence.

Le paradoxe français : être à la pointe de la technologie et lui tourner le dos

Un siècle plus tard, la France semble avoir tourné le dos à cette ère. Le tramway est redevenu suspect. Nous avons réenchanté le monde et nous y avons projeté nos peurs : l’OGM est un Frankenstein, le nucléaire un prophète de l’apocalypse, la chimie un empoisonneur et la climatisation un climaticide. Nous avons même hissé le principe de précaution au rang constitutionnel, insigne honneur fait à une hésitation ayant sacralisé le risque hypothétique et excommunié quiconque ose le calculer ou le défier.

Notre pays, pourtant terre de génies — de Pasteur à Emmanuelle Charpentier, des frères Lumière à Yann LeCun, en passant par les utopies de Jules Verne —, invente un futur qu’il n’adopte qu’à contrecœur. Nous excellons dans l’invention, la recherche et l’imagination. Nos laboratoires, nos écoles et nos romans ont façonné des révolutions scientifiques et culturelles. Pourtant, dès qu’il s’agit de passer à l’action, nous tergiversons, nous débattons et nous attendons.

Et puis un jour la crise arrive, et soudain ce qui était un tabou devient une évidence.

L’art d’accepter l’innovation après la catastrophe

Dans un monde réenchanté, on n’embrasse plus ce que l’on comprend, mais ce que l’on subit. Toute notre histoire technologique tient dans la phrase de Jean Monnet : « Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise. » La chaleur que nous subissons depuis quelques jours en est l’exemple parfait.

Nous avons longtemps raillé la climatisation comme un vice américain, un gadget énergivore et polluant. Tandis qu’à Singapour, l’ancien Premier ministre Lee Kuan Yew déclarait que « la climatisation est la clé du progrès, qui a changé la nature de la civilisation » et en avait équipé un maximum de bâtiments publics, les Français, au motif de leur climat tempéré, étaient fiers de s’en passer. Les bâtiments sont construits sans elle, et les entreprises hésitent à investir. Il a fallu les 15 000 morts de 2003 pour qu’on impose, du bout des lèvres, une pièce rafraîchie dans nos Ehpad. Et nous revoilà, en cette fin de printemps 2026, démunis face à l’une des pires canicules de notre histoire récente, entre des classes devenues saunas, des hôpitaux étouffants et des logements irrespirables. Résultat, la climatisation devient un enjeu de santé publique et les ventes bondissent depuis quelques années. Trop tard pour les personnes âgées qui meurent chaque été et les enfants qui n’ont pu étudier correctement dans ces étuves.

Nous avons été le peuple de l’atome, par contrainte. Nous avons bâti une cinquantaine de réacteurs en deux décennies pour sortir de la dépendance au pétrole révélée par le choc de 1973, grâce à l’action de Pierre Messmer. Pourtant, dès les années 1990, le débat public se radicalise autour des risques, de la gestion des déchets et de la peur d’un nouveau Tchernobyl. Le nucléaire est devenu clivant, presque honteux, en dépit du confort qu’il apporte. Pendant des décennies, les gouvernements successifs freinent son développement et programment sa réduction de moitié, sous la pression du parti écologiste et d’une partie de l’opinion dans le cadre de tortueuses et cyniques négociations politiques. Il aura fallu la guerre en Ukraine, l’explosion des prix de l’énergie qu’elle a provoquée et les menaces de coupure de courant pour nous (re)convertir à ce que nous avions mis des années à renier. Face aux pénuries, le nucléaire redevient une solution, le président de la République annonce la relance des EPR et les écologistes les plus modérés admettent que le tout-renouvelables n’est pas pour demain. Une épiphanie trop tardive, car les délais de construction s’allongent et les coûts explosent. Nous aurions pu anticiper. Nous avons subi.

Nous avons mené la chasse aux passoires thermiques comme une croisade, jusqu’à ce que l’offre locative se tarisse et que l’on s’aperçoive que l’on ne peut retirer des centaines de milliers de logements du marché sans dommage. Le DPE a été allégé en urgence pour atténuer la crise du logement. Trop tard pour des millions de Français qui ont subi une inflation locative sans profiter d’une rénovation énergétique efficace.

Nous voyions le télétravail comme une menace pour la productivité et une atteinte à l’équilibre vie pro/vie perso. Il aura fallu un double confinement pour y convertir un quart des actifs et en faire une pratique normalisée de notre vie professionnelle. Trop tard pour les années perdues à subir des trajets épuisants.

Nous avons ignoré le poids des cotisations sociales jusqu’au jour où — voulant augmenter le pouvoir d’achat des salariés pour lutter contre l’inflation et endiguer les pénuries de recrutements — nous avons buté sur leur importance qui engloutit la moitié de la rémunération du travail. L’immense majorité de la classe politique se dote d’une offre programmatique pour les baisser dès 2027. Trop tard pour des générations de travailleurs dont le pouvoir d’achat s’est érodé année après année.

Les OGM et les vaccins, les prochains sur la liste ?

Parmi les nombreuses technologies encore honnies dans le débat public (comme le véhicule autonome, les phytosanitaires et, dans une moindre mesure, l’intelligence artificielle), deux sont particulièrement taboues malgré leur immense potentiel : l’édition génomique, héritière raffinée des OGM, nous offrant des cultures résistantes à la sécheresse et sevrées de pesticides ; et le vaccin, envers lequel les Français comptent parmi les peuples les plus défiants de la planète. Nous avons à moitié vécu la leçon avec le Covid, une pandémie jugulée en un temps record par une technologie à ARN messager que tant de Français ont reçue à contrecœur. Faudra-t-il une famine ou une nouvelle pandémie pour que nous acceptions enfin leur utilité ? Devrons-nous toujours payer en morts le prix d’une hésitation que la raison avait déjà levée ?

Le rôle du politique

Rien n’y oblige, si nos élus consentaient à tenir leur fonction. Réduits au commentaire, ils critiquent leurs prédécesseurs et leurs oppositions, déplorent des effets qu’ils n’ont pas su prévoir, s’indignent de carences qu’ils ont laissé prospérer, s’inventent des volontés qu’ils n’ont pourtant jamais exprimées.

Weber prônait pourtant une distinction établie des rôles : au savant de désenchanter le monde, d’établir ce qu’une technologie permet et ce qu’elle coûte ; au politique de trancher et d’agir. De l’homme d’État, il exigeait « la passion, le sentiment de responsabilité et le coup d’œil », ce don de voir venir et de répondre des conséquences avant qu’elles ne frappent.

Nous n’attendons pas de l’élu qu’il déplore le naufrage, mais qu’il l’évite. Non pas qu’il commente la technologie, mais qu’il en porte les usages bénéfiques. Non pas qu’il subisse le présent, mais qu’il se propose de tracer un avenir. La place du politique n’est pas dans le commentaire, mais dans la projection.

Lever le blocage technophobe

D’où vient ce blocage ? D’un recul de l’habitus scientifique et d’un rapport faussé à la modernité. La France aime le progrès en idée, elle qui a fait les Lumières, et le redoute en pratique, par crainte de la perte de contrôle, de l’inégalité, de la déshumanisation. C’est le pays du « oui, mais » : le nucléaire, c’est bien… mais c’est dangereux. Les OGM, c’est utile… mais c’est pas naturel. La climatisation, c’est pratique… mais ça consomme. Nous tenons le débat pour une vertu et l’action pour une faute, et nous délibérons jusqu’à ce que la crise tranche à notre place.

Le travers est ancien. Nous avons donné au monde le métier à tisser de Jacquard et laissé l’Angleterre en faire une révolution. Voilà notre signature, pionniers à l’atelier et timorés à l’usine. Le talent de l’amont, la peur de l’aval.

La France n’a pas un problème de génie, mais de désir. Et le désir, ça se travaille, ça s’attise, ça s’entretient. Nous inventons plus que nous n’osons employer. Nous préparons l’avenir dans nos laboratoires et nos romans, et nous l’enterrons dans nos lois. Il serait temps de l’en sortir. Faisons confiance à la science. Cessons de rougir du confort que nos inventions nous offrent, comme s’il fallait l’expier. Apprenons à anticiper plutôt qu’à réparer. Les Français n’attendent rien d’autre de ceux qui les gouvernent que de tracer un cap plutôt que de le subir. Ce sera l’un des grands enjeux de 2027.

Un peuple qui n’avance que sous la contrainte ne choisit jamais. Il subit, il s’incline, il regrette. Mais rien ne nous y condamne. Réapprenons à désenchanter le monde avant que la nécessité ne s’en charge, et à embrasser le progrès au lieu de l’attendre acculés. Le tramway de Weber est à l’arrêt. Montons-y par désir, non par peur.

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La France, championne des cotisations, lanterne rouge de la croissance

17 juin 2026 à 20:25

Des aides aux entreprises, les exonérations de charges sur les bas salaires ? Le qualificatif révèle l’incohérence du monde politique, qui réclame du pouvoir d’achat, espère la réindustrialisation… mais taxe toujours plus le travail.

Seul pays d’Europe à n’avoir pas amorcé le début du commencement d’un redressement de ses comptes depuis le Covid, la France est obligée de tailler dans ses dépenses au fil de l’eau pour endiguer son déficit, sans jamais mesurer l’intérêt de ce qu’elle ampute. La dernière cible du gouvernement serait les allègements de cotisations, comptés comme une « dépense publique » alors qu’il s’agit d’une recette à laquelle l’État renonce, comme si chaque euro non collecté était un euro perdu pour la nation. Avant de décréter cette baisse des allègements (euphémisme technocratique pour désigner une hausse d’impôt), une question s’impose : à quoi servent-ils ?

La réponse est ambivalente et représentative du dilemme face duquel notre pays se trouve. Ces allègements sont incontournables pour faire entrer les moins qualifiés sur le marché du travail. Mais en même temps, ils figent les rémunérations à des niveaux très bas, entretenant la trappe à bas salaires dans laquelle est enclavée une grande partie des Français. Piégée par cette mécanique mise en place dans les années 1990, à une époque où la productivité alimentait la croissance naturelle des salaires, la France de 2026 se retrouve ainsi à devoir choisir entre leur suppression, qui accentuerait le taux de chômage, ou leur maintien, qui entretient la smicardisation.

Un choix impossible, que l’on doit à la décision d’asseoir le financement de notre protection sociale sur le travail — à un moment où les besoins étaient plus faibles qu’aujourd’hui — et à l’absence de revirement depuis, alors que la situation économique a évolué.

Dans un monde idéal, nous n’aurions jamais eu besoin de baisser artificiellement le coût du travail par leur biais, et l’économie française ne subirait pas leurs effets négatifs. Pour être efficace, le vrai débat ne doit pas porter sur la béquille mais sur la fracture initiale.

Un tremplin vers l’emploi, mais…

Un salarié produisant 10 € de richesses par heure ne sera pas embauché si le salaire minimum est de 12 €. Ces allègements ont donc pour but de ramener vers l’emploi ceux qui en sont exclus par une faible productivité. Cette architecture de baisse du coût du travail s’est bâtie entre le milieu des années 1990 et 2003 (Balladur, Juppé, Aubry et Fillon en ont été les artisans, ce dernier ayant concentré l’essentiel du dispositif sous 1,6 SMIC). Le chômage qui tutoyait alors les 11 % était la préoccupation centrale du débat public.

Ces mesures suivaient une logique de tremplin, aidant les entreprises à recruter un salarié à coût réduit, en attendant que des gains de productivité (bien plus vigoureux qu’aujourd’hui) fassent grimper mécaniquement sa rémunération au-dessus du niveau de rentabilité d’embauche. Et cela a fonctionné : entre 1997 et la crise de 2008, le taux de chômage a fondu de trois points pour atteindre 7,4 %.

La suppression aveugle de ces allègements, sans résoudre le problème de fond qu’ils sont censés régler, reviendrait à défaire cette réussite, au moment où la France vient de faire reculer son chômage structurel de 1,3 point depuis 2015. Le modèle Mésange de la direction du Trésor évalue à 12 500 les emplois détruits par milliard d’euros de hausse du coût du travail. Supprimer les 80 milliards d’allègements reviendrait donc à rayer d’un trait de plume près d’un million d’emplois et 100 milliards de PIB. Pas sûr que ce soit une bonne affaire sur le long terme.

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L’architecture d’aide s’est muée en piège

Si la photographie montre que ces allègements sont utiles, le film raconte une autre histoire. La politique des allègements reposait sur l’hypothèse que les gains de productivité poursuivraient le rythme de la fin des années 1990. Il n’en fut rien. Depuis 2000, cette productivité, qui constitue le principal moteur finançant les hausses de salaires, n’a progressé que de 20 % en France. Le SMIC, seul salaire dont le niveau est décrété politiquement, a grimpé de 37 % en euros constants sur la même période.

Or, quand le législateur impose des hausses de salaires supérieures à la productivité, toute la chaîne des rémunérations finit par payer : entre 2000 et 2026, toujours en euros constants, le salaire médian n’a augmenté que de 21 % et celui des cadres de 9 %. En l’absence de productivité, cette générosité non financée a alimenté la « smicardisation » latente et avec elle le sentiment d’un travail qui ne paie plus.

En concentrant les allègements sous 1,6 SMIC (un seuil correspondant aujourd’hui peu ou prou au salaire médian), les pouvoirs publics ont planté une borne qui comprime tous les salaires en dessous d’elle. C’est le diagnostic du rapport Bozio-Wasmer : efficaces pour l’emploi peu qualifié, les allègements concentrés ont creusé une « trappe à bas salaires » décourageant toute progression au-delà du seuil. Depuis janvier 2026, un dispositif unique nommé le RGDU a certes repoussé cette borne à 3 SMIC, mais il n’a fait qu’aplanir la pente sans toucher au problème de fond, à savoir le financement social adossé au seul travail.

Les auteurs ont prolongé leur réflexion dans une note pour le Conseil d’analyse économique (CAE), publiée le 16 juin, dans laquelle ils décrivent les effets insidieux de ces allègements sur la progression des salaires : pour augmenter de 100 € le revenu disponible d’un travailleur sous le salaire médian, l’employeur doit supporter un coût salarial supplémentaire compris entre 300 et 400 €. Il est impossible, dans ces conditions, d’espérer recréer une dynamique salariale forte revalorisant le travail à sa juste valeur.

À force de revaloriser le SMIC plus vite que la productivité, nos élus en ont fait l’un des plus élevés d’Europe. L’indice de Kaitz, mesurant le ratio SMIC / salaire médian, est de 62 % en France, trois points au-dessus de la moyenne européenne, dix de plus que l’Allemagne. Concrètement, depuis le 1er juin, un salarié au SMIC perçoit environ, prime d’activité comprise, 1 750 euros par mois, quand le salaire médian s’établlit autour de 2 200 euros. La rémunération de la moitié des salariés tient donc dans un corridor de 450 euros. Et l’horizon est bouché : au rythme de 1 % de hausse annuelle que permet notre productivité, un salarié au SMIC ne gagnera que 2 200 euros à la fin de sa carrière, soit un euro et demi de pouvoir d’achat supplémentaire par mois. Difficile d’aiguiser sa motivation professionnelle dans de telles conditions.

La cotisation devient un impôt pour les riches

Le piège a un second versant. Concentrés sur la moitié basse des salaires, ces allègements ont reporté la charge du financement social sur le travail qualifié. Pour verser 1 euro à un ingénieur, une entreprise française doit en débourser 2,23, contre 2,02 en Allemagne et 1,59 au Royaume-Uni. La France taxe faiblement le travail le moins productif et lourdement celui qui l’est le plus, fragilisant ceux qui paient pour tous les autres.

Prenons un cadre payé 100 000 euros brut par an. Au titre de sa seule cotisation santé de 13 % (non plafonnée), il verse 13 000 euros à la branche maladie, quand la consommation moyenne de soins tourne autour de 3 000 euros par habitant. Il finance ainsi les soins de plus de quatre personnes à lui seul. La fable du salaire différé est ici caduque. Ce qu’il verse au-delà de ce qu’il recevra n’est pas une assurance socialisée, mais un impôt non contributif qui ne dit pas son nom. Et dans un monde où ces talents s’arrachent et se déplacent facilement, chasser nos « riches » du territoire revient à congédier les premiers sponsors de notre modèle social.

Le déséquilibre est aussi générationnel. Les retraités, qui concentrent la moitié de la consommation de soins, sont exemptés de cotisations maladie et bénéficient d’une CSG réduite. Le lien contributif, censé fonder la Sécurité sociale, est rompu à tous les étages.

Changer l’assiette : le vrai débat

Supprimer les allègements, c’est ôter la béquille et détruire un million d’emplois. Les conserver en l’état, c’est entretenir la trappe et surtaxer les talents. La France semble enfermée dans un dilemme : soit augmenter son taux de chômage, soit maintenir la smicardisation qui dévalorise le travail et démotive de nombreux salariés.

Pour en sortir, il faut remonter à la racine et inverser le choix, opéré au sortir de la Seconde Guerre mondiale, d’asseoir le financement de la quasi-totalité de notre protection sociale sur le seul travail. Les cotisations pèsent 17 % du PIB en France (record du continent) contre 0,8 % au Danemark. Ce que le travail finance chez nous, la TVA et l’impôt sur le revenu le portent là-bas, permettant aux Danois d’avoir un salaire net quasiment identique au salaire brut.

Pour imiter ce résultat, nous avons quelques leviers à notre disposition : la CSG, dont chaque point de hausse rapporte 16 milliards d’euros, et la TVA, dont chaque hausse d’un point en vaut 10. Aucun n’est indolore. Nos engagements européens plafonnant la TVA à 25 %, une hausse à ce niveau du taux normal rapporterait 50 milliards au mieux, soit autant qu’un alignement des taux réduits sur les 20 % actuels. Et elle frappe aveuglément les plus modestes comme les plus riches, avant de faire décrocher la consommation à moyen terme. La CSG, de son côté, mord sur tous les revenus et son augmentation renchérirait le coût du capital au moment où nous en avons le plus besoin.

Reste la piste de l’impôt sur le revenu, acquitté par seulement 46 % des ménages (et dont 10 % supportent 75 % des recettes totales). Il pourrait être élargi à tous les contribuables, même dans une proportion symbolique, pour réintéresser tous les citoyens à la gestion des finances publiques et recréer un pacte républicain où chacun participe à la marche du pays, même à un niveau modeste. C’est le levier le plus douloureux car le plus visible, mais c’est aussi une assiette large qui, si elle est supportée par tous, peut aider à alléger durablement le coût du travail.

Ne pas s’exonérer d’une baisse des dépenses

Ne nous y trompons pas : en l’absence d’une forte diminution des dépenses, la seule bascule d’assiette n’allègerait pas le fardeau fiscal, elle ne ferait que le déplacer. Tant que la dépense publique française restera la plus lourde des grandes économies développées, quelqu’un devra la financer. Pour que cette bascule se transforme en un vrai gain de pouvoir d’achat, il faudra dépasser la tuyauterie fiscale et s’attaquer à la dépense sociale, pensions et remboursements en tête. Or, les Français se cabrent à la moindre réforme des retraites comme à la plus modeste franchise médicale. Le chantier est autant fiscal que politique.

La France a gardé la fiscalité d’un pays riche, à la croissance vive et à la productivité conquérante, capable d’imposer lourdement ses talents parce qu’il savait les retenir. Ce pays a disparu, mais sa fiscalité lui a survécu. Elle pèse aujourd’hui sur une économie qui décroche et pénalise le travail qui tire encore la croissance. On ne taxe pas comme un champion quand on joue en division inférieure. Adaptons enfin notre fiscalité au terrain mondial et technologique où se joue désormais la partie.

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Le grand reniement fiscal qui menace les automobilistes « verts »

4 juin 2026 à 04:34

Subventionnée hier, taxée demain ? Championne de la transition et de la souveraineté, la voiture électrique commence à peser sur les recettes de l’État, qui prélevait 50 milliards d’euros sur sa cousine thermique. Va-t-il se résoudre à baisser ses dépenses, ou renier ses principes ?

La rupture électrique, une chance pour notre pays

La voiture électrique est encore soumise à d’importants procès sur son efficacité, régulièrement contredits dans les colonnes des Électrons Libres. L’autonomie serait mauvaise ? Hors petites citadines, la plupart des nouveaux véhicules du marché peuvent dépasser les 500 km. Les bornes seraient insuffisantes ? La France en compte 192 000, soit trois fois plus que de pompes à essence. La recharge serait trop longue ? Il faut moins de vingt minutes pour passer de 10 à 80 % sur les modèles récents, et toutes les aires d’autoroute sont désormais équipées en bornes rapides. Les émissions de carbone seraient importantes sur le cycle global du produit ? Une électrique vendue dans l’Union en 2025 émet 63 gCO₂e/km contre 235 pour une essence comparable, le surcoût de production étant rattrapé après dix-sept mille kilomètres.

L’effort de la critique doit plutôt se concentrer sur le véhicule thermique, notamment à l’aune de notre dépendance aux hydrocarbures, que la France ne maîtrise plus. Importateur de 99 % de sa consommation, notre pays est extrêmement sensible aux tensions géopolitiques, qui se paient immédiatement à la pompe. À l’inverse, notre mix électrique est décarboné, pilotable et excédentaire. Les Français ont compris l’équation, bien aidés par les pouvoirs publics qui les ont encouragés, à coups de bonus, de primes, de discours présidentiels et de zones à faibles émissions. Une promesse implicite leur a été faite pendant des années : Passez à l’électrique. Vous paierez plus cher à l’achat mais vous paierez moins en roulant.

Le thermique, un filon lucratif

C’est ici que l’histoire se complique. Le prospecteur fiscal a découvert sous la pompe à essence un gisement prodigieux qu’il exploite depuis cinquante ans. La fiscalité sur le pétrole représente le rêve absolu de tout ministre des Finances : une taxe à l’assiette large, frappant quasiment tous les ménages, simple à percevoir, assise sur un produit à la demande peu élastique (les automobilistes continuent de mettre de l’essence pour se déplacer, quel qu’en soit le tarif) et au consentement impossible à remettre en cause. Fort de cette sécurité, le percepteur a même poussé le zèle jusqu’à appliquer de la TVA sur la taxe, pour en extraire le maximum d’efficacité. Le carburant représente pour les finances publiques un gisement lucratif, régulier et facile à exploiter.

L’accise sur les produits pétroliers (ex-TICPE) rapporte 30 milliards d’euros par an, et la TVA prélevée sur les carburants environ 10 milliards. Si l’on ajoute la fiscalité directe des entreprises pétrolières (3 milliards), le malus CO2 et masse (1 milliard) et les autres taxes régionales et sur les flottes (4 milliards), le produit budgétaire des véhicules thermiques tutoie les 50 milliards d’euros par an.

Or ce juteux filon va s’épuiser par la volonté du mineur lui-même. L’État, pourtant d’une rigueur absolue lorsqu’il s’agit de conserver ses recettes, a organisé leur baisse en incitant les automobilistes à abandonner le diesel pour aller vers l’électrique. Et si l’on en croit le rapport « Pisani-Ferry Mahfouz » (2023), ce transfert augmenterait la dette publique de 13 points à l’horizon 2050 (soit l’équivalent de 390 milliards d’euros d’aujourd’hui).

Le paradoxe est cruel. Le percepteur, d’ordinaire si vorace, a organisé le tarissement de sa propre rente. Et maintenant il doit prouver sa capacité à vivre avec ce sevrage.

Maigrir, ou suivre la veine

L’État est face à un double choix lui imposant un test moral qui définira son rôle et sa crédibilité dans toutes les transitions à venir.

Premier choix : il encaisse la perte et la compense par une baisse des dépenses. Convaincu que la transition vaut un effort budgétaire, il réduit son périmètre, abandonne certaines missions, et finance sa promesse aux Français : faites l’effort de passer à l’électrique, l’État fera le sien.

Second choix : il compense la perte et encaisse une nouvelle source en plantant la pioche dans l’électrique. Techniquement, rien ne l’interdit. L’asymétrie est même un appât : 49 €/MWh sur les carburants contre 23 €/MWh sur l’électricité. Pour aligner les deux, il suffit de doubler la fiscalité électrique (qui a déjà augmenté ces trois dernières années). Un coup de pioche dans le projet de loi de finances et le tour est joué.

Rien n’est certain dans ce monde, hormis la mort et les impôts

J’approfondis

Cette voie est celle d’un mineur qui refuse de voir son gisement s’épuiser. Plutôt que de raboter sa propre dépense, il préfère se servir là où il avait juré de ne pas le faire. Plutôt que d’accepter que la transition ait un coût pour lui, il le fait porter par ceux qu’il a poussés à l’adopter. La main qui rabat est aussi celle qui frappera. C’est un reniement. Et l’automobiliste, qui n’est pas dupe, l’anticipe déjà et commence à nourrir sa colère future.

La promesse

Prenons un citoyen de 2028. Il a acheté sa voiture électrique fin 2024, avec un bonus. Il a investi dans une borne à domicile. Il pollue moins, car il a fait ce qu’on lui demandait. Puis un matin, il découvre que l’accise sur l’électricité a doublé. Combien de temps avant qu’il ne regrette la 308 diesel de son voisin ? Combien de temps avant que celui-ci, qui hésitait à franchir le pas, renonce définitivement ?

La science économique est traversée par un débat ancien sur la règle et la décision. Quand une organisation se fixe une règle définie dont elle ne déviera pas, elle perd en flexibilité mais gagne en crédibilité. Quand elle préfère baser son fonctionnement sur la décision, elle navigue à vue, s’adapte mieux, mais n’a que peu de crédibilité. C’est ce débat qui a présidé à l’indépendance des banques centrales pour garantir la stabilité de la monnaie. Une transition obéit à la même logique. Sans engagement ferme de long terme, il ne peut y avoir de bascule.

L’automobiliste qui hésite encore ne calcule pas seulement le prix d’achat de son véhicule. Il calcule ce que lui coûtera chaque kilomètre dans cinq, dix, quinze ans. Et il regarde l’État dans les yeux pour mesurer la solidité de la promesse. Si la parole vacille, l’élan s’arrête. La transition n’attend pas seulement des subventions et des bornes. Elle attend de l’État une parole claire, un engagement ferme sur la stabilité de la fiscalité sur l’électricité dans les prochaines décennies.

La décennie qui s’ouvre est un test moral. Pendant longtemps, écologie et fiscalité allaient dans le même sens, la seconde guidant les individus vers la première. La voiture électrique brise cette équivalence et place le percepteur devant un dilemme inédit. Préfère-t-il faire baisser ses recettes ou les émissions de CO2 ? Acceptera-t-il de faire passer l’écologie qu’il prétend défendre avant son propre fonctionnement ? Ou cédera-t-il à la facilité de piéger les automobilistes dans un nouveau filon fiscal, quitte à ruiner la crédibilité de la parole publique ?

La pioche est lancée. Nous verrons maintenant de quel côté elle retombe.

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Taxer le robot, c’est traire le consommateur

29 mai 2026 à 04:45

Et si l’on taxait les robots ? Alors que les caisses de l’État sont vides, l’idée refait surface. D’autant plus séduisante qu’avec l’arrivée de nouvelles machines, certains craignent pour leur emploi. Mais qui paierait vraiment l’addition ? 

Il est des idées qui reviennent dans le débat avec la régularité d’un coucou suisse et prétendent à chaque sortie être la solution miracle. La taxe sur les robots en fait partie. Après Mady Delvaux au Parlement de Strasbourg, Benoît Hamon lors de sa campagne présidentielle et même Bill Gates, c’est au tour de Michel-Édouard Leclerc de s’en faire le porte-parole (réjouissons-nous d’échapper encore à l’idée d’une taxe sur les tokens). La théorie est toujours la même : le travail humain ne suffisant plus à financer notre modèle social, il faudrait faire cotiser les machines, d’autant plus qu’elles risquent de remplacer nos emplois. L’argument a la chaleur d’une bonne intention. Mais comme le lait abandonné trop longtemps au soleil, l’idée a tourné et a pris ce goût de caillé fiscal que les contribuables méfiants reconnaissent au premier reniflement. Elle oublie surtout ce que tout enfant ayant grandi près d’une ferme connaît par cœur : l’impôt sur le lait n’a jamais été payé par la vache.

Que le financement de notre protection sociale soit un défi majeur n’est nullement en débat. La population active plafonne, la productivité stagne, le vieillissement démographique pèse sur les comptes sociaux et les recettes peinent à suivre l’accroissement mécanique des dépenses. Le désaccord porte sur la réponse qui prétend remplacer la cotisation des actifs par celle des machines.

C’est là où le débat français vire au tragi-comique. Nos étables industrielles sont désespérément vides. La dernière recension de la Fédération internationale de robotique montre que l’industrie française dispose d’un cheptel national famélique. Les Sud-Coréens comptent 1 220 robots pour 10 000 ouvriers, les Allemands 449, les Japonais 446, les Américains 307, les Italiens 247. La France, seulement 195. Taxer en 2026 ce que nous n’avons pas reviendrait à condamner un pan essentiel de l’industrie de demain avant même son émergence.

Les économistes aiment parler du concept d’incidence fiscale où celui qui paie réellement un impôt n’est presque jamais celui ciblé par le percepteur. Depuis Adam Smith, nous savons que « l’impôt est payé, en fin de compte, par le dernier acheteur ou consommateur ». Lorsque l’État taxe la production laitière, ce n’est pas l’animal qui s’appauvrit, mais le producteur qui rogne ses marges, le client qui paie son litre plus cher ou l’ouvrier agricole qui voit sa prime fondre. La vache, elle, continue de brouter tranquillement, jusqu’au jour où, devenue trop coûteuse, on l’envoie chez le boucher. Le robot obéira aux mêmes lois de la gravité fiscale. Soit la taxe renchérit le coût du capital et désincite l’actionnaire à investir en France. Soit elle ampute le salaire de l’ouvrier du poste voisin. Soit elle pousse le consommateur à acheter le même produit à Stuttgart ou à Pékin.

Rappelons ensuite que le robot n’est pas l’ennemi de l’emploi : les pays les plus robotisés sont aussi ceux ayant le moins de chômage. La Corée du Sud a un taux de chômage de 2,4 %, le Japon 2,5 %, l’Allemagne navigue autour de 6 %. La France, elle, vient de franchir les 8 %, son plus haut niveau depuis 2021. La recherche académique confirme cette intuition. L’étude de Wolfgang Dauth et de ses coauteurs, portant sur deux décennies de données industrielles allemandes, montre que chaque robot installé supprime en moyenne deux emplois manufacturiers, qui sont intégralement compensés par des créations dans les services. Mieux, les ouvriers déjà en place lors de l’arrivée du robot voient leur probabilité d’être conservés augmenter, parce que leur entreprise, devenue plus productive, gagne des marchés et embauche en aval. Sur les données françaises, Philippe Aghion, Céline Antonin, Simon Bunel et Xavier Jaravel ont obtenu un résultat convergent : entre 1994 et 2015, l’automatisation dans l’industrie manufacturière française a accru l’emploi au niveau de l’entreprise, y compris pour les ouvriers peu qualifiés. Les auteurs concluent par ailleurs qu’une taxe unilatérale sur les robots serait contre-productive dans une économie ouverte, car en pénalisant nos automatisations, nous favorisons celles de nos concurrents et perdrions à la fois les emplois et les recettes que nous prétendons protéger.

Le robot n’est pas non plus l’ennemi du niveau de vie. Selon les dernières projections du FMI, le PIB par habitant suisse culmine à 116 000 dollars, l’américain à 94 000, l’allemand à 65 000, le français à 53 000, le sud-coréen à 36 000. La France est aujourd’hui distancée de plus de 20 % par l’Allemagne, et l’écart se creuse chaque année. La Corée du Sud, enregistrant il y a quarante ans un PIB par habitant huit fois inférieur au nôtre, en a déjà comblé les deux tiers, en empruntant précisément le chemin que nous refusons de prendre, celui de l’industrialisation massive, de la robotisation intensive et de l’investissement dans le capital productif. À ce rythme de convergence, l’écart sera résorbé d’ici à 2040. Nous nous étonnerons alors d’être dépassés par un pays que nous regardions avec condescendance dans les années 80. Encore une preuve empirique qu’investir dans son avenir reste le meilleur moyen pour une nation de s’enrichir.

La robotique a une autre vertu : elle soulage les corps meurtris. C’est sa grande différence avec l’intelligence artificielle, qui concurrence les tâches cognitives. Le robot, plus humble, reprend les gestes qui usent les vertèbres et calcinent les nerfs. Le port de charge dans la chaleur des ateliers, la soudure en atmosphère viciée ou la posture en torsion qui broie les hanches à quarante-cinq ans sont autant d’épreuves que l’on peut s’épargner. Faut-il vraiment pleurer la disparition de ces tâches-là ? Faut-il taxer la machine qui enlève tant de souffrance à l’ouvrier ? La transition pour les salariés concernés reste évidemment à conduire, mais ce qui disparaît mérite de disparaître. La pénibilité industrielle n’est pas un patrimoine à conserver à toute force, mais un fardeau dont la mécanique permet enfin de soulager les hommes.

Taxer les robots ? Le recul sud-coréen

J’approfondis

Une taxe sur les robots installerait de surcroît une distorsion fiscale majeure. Là où la logique commanderait d’attirer un maximum d’investissements, elle renchérirait au contraire le coût du capital dans un pays qui en manque cruellement et fausserait l’arbitrage à l’instant même où il faudrait l’orienter vers la machine. Or le capital a des ailes et choisit ses pâturages selon leur verdure, et ira investir en Bavière, en Lombardie ou dans la vallée d’Ulsan, là où le climat fiscal lui sera plus clément. La France a déjà tenté à plusieurs reprises la taxe sur des objets mobiles (qui, par définition, peuvent aller où ils le souhaitent), que ce soit sur les yachts il y a deux ans ou sur les petits colis il y a six mois. Dans les deux cas, le rendement a été dérisoire. La taxe sur les bateaux de luxe a rapporté 60 000 € contre 10 millions espérés, celle sur les petits colis quatorze fois moins que budgétisé. Et à chaque fois, c’est toute l’industrie qui vivait de cette activité qui s’est éteinte. La vache à lait ne tend jamais ses pis au percepteur : elle change de pré.

Il y a, enfin, une dernière dimension à cette proposition, plus stratégique qu’économique. L’industrie est, de tous les secteurs, le plus intense en capital, bien davantage que la grande distribution, qui repose pour l’essentiel sur la main-d’œuvre, l’immobilier et la rotation des stocks. Quand le représentant d’un secteur peu capitalistique appelle à taxer le capital industriel, il s’offre une démonstration de vertu à bon compte et s’assure, accessoirement, que les capitaux qui irriguaient l’usine d’à côté se replieront vers des secteurs domestiques moins exposés à la pénalité. Dans l’étable française, il est toujours plus aisé d’exiger qu’on traie la vache du voisin que de présenter la sienne au seau.

Notre débat public réagit encore comme si nous étions l’une des premières puissances industrielles mondiales. Un débat sur la taxe robot serait pertinent si nous disposions d’une base conséquente en cette matière. Or la France a un lourd déficit à combler à ce sujet, et tout projet de cette nature ne fera que diminuer l’attractivité d’un pays qui a, plus que tout autre, besoin de capitaux étrangers pour se robotiser.

L’hostilité fiscale pour le capital l’incite à prendre la fuite. Or, sans lui, les robots ne s’installent pas, la productivité s’étiole, les recettes fiscales s’assèchent et poussent l’État à chercher fébrilement de nouvelles assiettes à imposer. Et l’on en revient ainsi à proposer de taxer ce qui n’existe pas, alimentant la boucle de la désindustrialisation.

La taxe sur les robots n’est pas une réponse à l’appauvrissement français mais son accélérateur. Par cette idée, la France devient ce pays qui, ayant épuisé toutes ses assiettes fiscales, en vient à taxer ses propres manques. Il est encore temps, pourtant, d’agrandir l’étable, de choisir de faire de la crème plutôt que de taxer le lait. Le jour où la France cessera de confondre l’animal et la traite, le rendement et la rente, l’outil productif et le bouc émissaire, peut-être recommencera-t-elle à entendre, dans le silence de ses anciennes usines, le mugissement familier d’un cheptel qui prospère.

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