Vue normale

EDITION SPECIALE : la ligne 14 de Saint-Denis à Orly

26 juin 2024 à 20:24

Jamais dans l’histoire du métro parisien n’avait été mise en service une nouvelle section aussi longue : 14 km, sans oublier les 1700 m supplémentaires au nord. Le précédent « record » remonte… au 19 juillet 1900. C’est dire.

 

Une ligne olympique

 

Ce 24 juin 2024, la ligne 14 a donc été prolongée au nord de la mairie de Saint-Ouen à Saint-Denis Pleyel, et au sud du quartier des Olympiades à l’aéroport d’Orly. Cependant, avec 30,2 km, elle ne détrône pas en longueur la ligne 2 à Lille, qui, avec ses 32 km, ne devra céder sa place qu’à la ligne 15 du Grand Paris Express, dont la première section atteindra 33 km.

 

Ces deux tronçons ont été menés à un rythme effréné, quitte à imposer d’importantes perturbations aux voyageurs pour procéder au raccordement et aux essais des nouvelles installations et du nouveau système de pilotage automatique : il y aura forcément un examen a posteriori à mener pour étudier des solutions moins pénalisantes, que les voyageurs des lignes 4 et 11 ont aussi subi pour des raisons similaires.

 

C’est aussi le véritable lancement du Grand Paris Express puisque la ligne 14, bien que restant sous maîtrise d’ouvrage et exploitation de la RATP, est intégrée à ce projet pharaonique. Seuls les deux terminus ont été confiés à la Société du Grand Paris.

 

Il faut aussi ajouter la mise en service d’un autre ouvrage hors norme : le Franchissement Urbain de Pleyel, dont la première partie piétonne relie la station de la ligne 14 à celle du RER D (Stade de France – Saint-Denis) en enjambant les 48 voies du faisceau ferroviaire.

 

Saint-Denis - 26 juin 2024 - La première partie du Franchissement Urbain Pleyel a été ouvert au public en même temps que le métro. La seconde phase, pour la circulation routière, est déjà en travaux. © transportparis

 

Il fallait bien cela, puisque c’est à peu près la seule grande nouveauté en matière de transports en commun qui a finalement réussi à être livrée avant les Jeux Olympiques. CDG Express et la ligne 15 devront attendre encore au moins une année supplémentaire.

 

Un projet majeur pour les franciliens

 

Il n’est cependant pas exagéré de considérer que l’enjeu majeur de la ligne 14 réside au sud, en créant un nouvel axe de grande capacité entre le RER B, la ligne 7 (jusqu’à Villejuif) et le RER C. La desserte de l’aéroport d’Orly constitue à n’en pas douter l’autre changement majeur à l’échelle de l’Ile-de-France, même si son accès sera, pour les utilisateurs occasionnels, assujettie à un tarif particulier et d’acquisition pas forcément facile puisque incompatible avec certains pass Navigo occasionnels. Cependant, l’accès direct à l’Institut Gustave Roussy (quand la station sera terminée) et l’amélioration de l’accès aux emplois du secteur Orly – Rungis sont des points non négligeables.

 

Au nord, c’est un peu différent et, après les Jeux Olympiques, la nouvelle station ne prendra réellement son envol qu’avec l’arrivée des lignes 15, 16 et 17. C’est quand même une alternative de taille au RER D pour l’accès à La Plaine-Saint-Denis, voire au Stade de France, quoique celui-ci se situe à environ 20 minutes à pied.

 

La prévision de trafic donne le vertige : un million de voyageurs par jour. C’est unique en Europe et il faut aller en Asie pour trouver des scores au moins équivalents. Cependant, même avec des trains de 120 m de long, le gabarit 2,40 m hérité du réseau historique (un choix lié aux origines à la stratégique d’acquisition du matériel roulant) ne sera pas avare en contraintes, notamment par la cohabitation avec les voyageurs à destination de l’aéroport et leurs bagages. Certes, l’intervalle de 85 secondes devrait assurer un flux continu avec plus de 39 000 places par heure et par sens à ce niveau de service, mais il est indéniable qu’avec la charge actuelle dans Paris, les atouts de ce prolongement vont mobiliser pleinement cette capacité.

 

Des stations ou des gares ?

 

L’autre changement – et de taille – de ce prolongement réside dans la conception des stations, d’une toute autre dimension que ce qu’on a pu connaître jusqu’à présent, même avec celles de l’extension pourtant récente à Saint-Ouen. Cette rupture se manifeste évidemment par une architecture fastueuse, résultat de la mobilisation de grands architectes. Il faudra quand même évaluer dans la durée l’entretien de ces constructions parfois audacieuses, certes très spacieuses, et son coût.

 

Cependant, au-delà des bâtiments d’accès, les carrossages métalliques et le béton à nu n’ont pas totalement disparu. Cependant, seules Saint-Denis Pleyel et Aéroport d’Orly se distinguent réellement des autres créations. Les aménagements ne sont pas totalement finis, comme c’est désormais l’habitude : cela concerne essentiellement des finitions et quelques habillages de murs, comme à Chevilly-Larue.

 

Saint-Denis - 26 juin 2024 - Par rapport à une entrée Guimard, le changement d'envergure est colossal. C'est grand, c'est neuf, c'est même plutôt bien dessiné. © transportparis

 

Saint-Denis Pleyel - 26 juin 2024 - Certes, le métro est très rapide, mais il faut descendre profondément pour l'atteindre depuis l'accès, ce qui vient logiquement minorer la performance : comptez environ 5 minutes entre l'entrée dans l'édifice et l'arrivée sur le quai. © transportparis

 

Saint-Denis Pleyel - 26 juin 2024 - Détail intéressant : on ne peut pas accéder directement au quai de départ. Une seconde ligne de portillons a été installée, laissant présager d'une tarification à la distance pour les lignes 15, 16 et 17, d'où la présence de la cloison vitrée au pied de l'escalier et le passage par un cheminement étroit au pied de la trémie. © transportparis

 

Kremlin-Bicêtre Hôpital - 24 juin 2024 - Les quais sont complètement fermés. L'ambiance dégagée est plus renfermée, comme dans un VAL, mais le niveau sonore est nettement réduit. © transportparis

 

Thiais - Orly - Pont de Rungis - 26 juin 2024 - Cette station est très généreusement dimensionnée, avec elle aussi une profonde trémie pour accéder aux quais. Si le projet de transformation de la gare Pont de Rungis pour l'arrêt de trains à grande vitesse intersecteurs était concrétisé, sa fréquentation pourrait sensiblement augmenter. © transportparis

 

Thiais - Orly - Pont de Rungis - 26 juin 2024 - Les aménagements sont parfois à peine finis. La décoration est assez sobre et intemporelle. Malgré la forte fréquence de passage des rames, les assises sont toujours aussi rares... © transportparis

 

Autre point concernant les stations : leur dénomination n’est pas précise. La ligne 14 connaît déjà un cas, avec la station « Saint-Ouen ». C’est flou. Il est vrai que, hormis dans Paris, le métro ne mentionne jamais les gares (exemple à La Défense). Il est peut-être temps d’innover et de rebaptiser cette station « Gare de Saint-Ouen ».

 

Le terminus Saint-Denis Pleyel n’est pas en correspondance avec la ligne 13, sinon par un cheminement en voirie.

 

Au sud, les stations L’Haÿ-les-Roses, Chevilly-Larue et Thiais-Orly ne localisent pas précisément leur emplacement :

  • la première est assez à l’écart de la ville, et quasiment en limite de Chevilly-Larue ;
  • la deuxième est au droit de la station Porte de Thiais de la ligne T7 ;
  • la troisième est à proximité de la gare du RER C du Pont de Rungis.

 

Chevilly-Larue - Porte de Thiais - 26 juin 2024 - Le métro au fond, avec à gauche du bâtiment la station du tramway T7. Au premier plan, le site propre du TVM, également emprunté par les lignes 183, 192, 319 et 396 et les arrêts aux aménagements minimalistes : les abris ne sont pas achevés et les voyageurs n'ont pour seule information qu'un potelet provisoire. Image d'un réseau à - au moins - deux vitesses ? © transportparis

 

Chevilly-Larue - 26 juin 2024 - La mise en service de la ligne 14 n'a pas attendue l'achèvement des travaux : illustration ici avec l'habillage à terminer à l'entrée de cette station. © transportparis

 

La ligne 14 en exploitation

 

Les trains relient les deux terminus en 40 minutes soit 40,5 km/h de moyenne. On a pu noter quelques coups de freins ponctuels, en pleine ligne, au droit de certains appareils de voie. Seule la section Olympiades – Maison Blanche est parcourue à moindre allure, car l’interstation est courte et en courbe plus prononcée.

 

En ligne, le comportement des MP14 peut être étonnant : les attaques de courbes peuvent être assez brutales, plus que sur la section préexistante et le roulement est plus irrégulier encore. C’est curieux (et le constat a été fait sur plusieurs rames). Le roulement sur pneumatiques parvient réellement à ses limites, car on a l’impression qu’il est un frein à la vitesse sur ce parcours. La comparaison avec la première section de la ligne 15, à roulement fer et apte à 110 km/h, devrait la confirmer.

 

Difficile d’aller plus loin après 3 jours d’exploitation. Tout au plus peut-on noter que la fréquentation au sud d’Olympiades est pour l’instant assez modeste, comme le prolongement à Saint-Ouen fin 2020. L’affluence peut être irrégulière, surtout au départ d’Orly, en fonction des horaires d’arrivée des vols. Sans compter un premier pépin technique significatif…

 

C’est après les Jeux Olympiques qu’un premier bilan pourra être effectué sur cette première étape du Grand Paris Express pour les franciliens.

EDITION SPECIALE : la ligne 11 à Rosny Bois-Perrier

8 juin 2024 à 16:49

Un quart de siècle pour un prolongement de seulement 5,5 km : il en aura fallu de la ténacité pour résister à toutes les pressions et autres coups de rabot budgétaires, sans oublier le grand coup d’épaule du Grand Paris Express, pour maintenir cette opération, venant desservir un territoire urbanisé de longue date, mais dont les développements avaient rendu les autobus totalement insuffisants.

 

Ce 13 juin 2024 est une date importante pour les transports en commun de l'est parisien, qui n'avait pas connu d'évolution de pareille ampleur depuis 1999, lors de la création du RER E.

 

Le projet ne date pas d'hier : l'intention a été affichée voici près de 100 ans et sa concrétisation a été amorcée voici près de 25 ans. Il y aurait donc une nouvelle fois beaucoup à dire sur la gouvernance des transports franciliens.

 

Les Lilas, Romainville, Montreuil et Rosny-sous-Bois vont donc profiter du prolongement de la ligne 11, qui a également été modernisée avec le déploiement d'Octys (dans sa version basique) et des MP14, qui ont fini par éliminer les  MP59, dont les dernières prestations avaient été annoncées en juin 2023... et qui n'auront finalement eu lieu qu'au soir du 12 juin 2024, la veille du prolongement.

 

Paris - Station Châtelet - 8 juin 2024 - Jusqu'au dernier jour, le MP59 n'aura donc pas laissé le champ totalement libre au MP14... et il se murmure que c'est une décision préfectorale qui ne l'a pas autorisé à circuler en service commerciale jusqu'à Rosny... © transportparis

 

La mise en service est intervenue alors que l'aménagement des stations n'est pas terminé. Ce n'est pas une nouveauté : les finitions prendront probablement encore plusieurs mois sur les murs notamment. Du côté de la signalétique, il y a encore du travail. Exemple à la station République où le prolongement à Rosny n'apparait qu'à l'entrée des derniers couloirs d'accès aux quais. Idem sur les plans du réseau, où règne d'ailleurs une certaine confusion : peu sont réellement à jour, et ce n'est pas fini puisque la ligne 14 sera prolongée dans 11 jours.

 

La décoration recourt - sans surprise - au carrelage avec frise verte. Le terminus de Rosny Bois-Perrier marie la faïence blanche et un carrossage orange aux émergences des couloirs d'entrée et de sortie. La station La Dhuys semble donc la plus travaillée. Il faut aussi remarquer la profondeur de la station Romainville Carnot, dotée d'une batterie d'ascenseurs depuis le bâtiment, lui aussi en cours de finition, situé au niveau de la voirie, et jusqu'à la mezzanine.

 

Les Lilas Serge Gainsbourg - 13 juin 2024 - Les nouvelles stations ont parfois des quais relativement étroits compte tenu des modalités d'insertion dans l'environnement urbain. Ce volume restreint est peut-être un facteur expliquant le niveau sonore élevé quand les trains en entrent et en sortent. © transportparis

 

Romainville Carnot - 13 juin 2024 - Décoration on ne peut plus minimaliste sur les quais de cette station établie à grande profondeur, où pour l'instant on ne compte que 2 plaques de station par quai. Quant aux places assises, elles sont également en nombre très réduit. Même si l'intervalle minimal peut descendre jusqu'à 1 minute 45, c'est une attention au voyageur qui fait défaut. © transportparis

 

Romainville Carnot - 13 juin 2024 - La batterie d'ascenseurs facilite la liaison vers les quais du fait de la profondeur de la station qui sera prochainement bordé par celle du T1. © transportparis

 

Montreuil Hôpital - 13 juin 2024 - L'étroitesse des quais est aussi une caractéristique de cette station dont on note les carrossages noirs pour matérialiser les émergences des liaisons verticales. Pour le contraste, c'est réussi, mais c'est un peu austère... © transportparis

 

Montreuil - Boulevard de la Boissière - 13 juin 2024 - La liaison entre l'édicule d'accès à la station et l'entrée de l'hôpital est pour l'instant... en chantier. © transportparis

 

Rosny-sous-Bois - Montreuil La Dhuys - 13 juin 2024 - Station intéressante par le volume dégagé et la passerelle vitrée. L'extrémité des quais de plusieurs stations adopte un carrelage anthracite. Les finitions ne sont pas encore achevées. © transportparis

 

Le prolongement se distingue aussi par sa section aérienne, avec la station Coteaux Beauclair, à la structure métallique plutôt réussie, entre l'émergence du tunnel à la sortie de Montreuil et la station souterraine de Bois-Perrier, dont le bâtiment se situe entre les voies ferrées et le parking du centre commercial Rosny 2 et l'échangeur autoroutier A3-A86. En revanche, il n'y a pas d'accès direct au RER E : il faut sortir de la station de métro pour rejoindre le passage souterrain vers une gare qui a grand besoin d'être rénovée. La ligne 15 du Grand Paris Express sera situé de l'autre côté des voies ferrées, imposant une transformation du site compte tenu de ces nouvelles correspondances.

 

Noisy-le-Sec - Rosny-sous-Bois Coteaux Beauclair - 13 juin 2024 - Le viaduc rattrape la différence d'altitude entre l'émergence du tunnel et le terminus de Bois-Perrier, en passant au-dessus de l'échangeur A3-A86. La station dessert le centre commercial Domus et un quartier récemment construit. © transportparis

 

Rosny-sous-Bois Bois-Perrier - 13 juin 2024 - Le terminus de la ligne 11 dispose d'un bâtiment assez spacieux au pied des voies ferrées, mais les correspondances avec le RER E sont plus que minimalistes. © transportparis

 

Rosny Bois-Perrier - 13 juin 2024 - Les arcades en béton cassent habilement l'allure du cadre dans lequel est établie la station. Le terminus a droit à une touche de couleur selon des modalités déjà vues sur certaines rénovations de station du RER A. © transportparis

 

Du côté de l'exploitation, les trains circulent entre 60 et 70 km/h sur la section nouvelle, rendant le trajet rapide. Seule l'interstation Coteaux Beauclair - Bois-Perrier est parcourue à moindre allure, à 50 km/h. La ligne 11 a été modernisée et exploitée sous Octys niveau 1 (avec maintien de la signalisation latérale), autorisant un intervalle minimal de 105 secondes. Même si les stations ne font que 75 m, les trains entrent à vitesse élevée en station (60 km/h), provoquant un niveau sonore élevé pour les voyageurs à quai, et révélant l'absence de prise en compte du confort sonore dans l'aménagement des stations.

 

La ligne 11 ainsi prolongée va rapidement changer le quotidien de l'est parisien. Dans ce secteur, le prochain rendez-vous, c'est l'extension du tram T1 de Noisy-le-Sec jusqu'au Val de Fontenay.

Une richesse mondiale sans précédent qui reste inégalement répartie – Décryptage #1b

Une richesse mondiale sans précédent qui reste inégalement répartie – Décryptage #1b

Chère lectrice, cher lecteur,

Cet article est le second article de ma série dans lequel je vous emmène dans une exploration de données économiques et démographiques de long terme.

Dans le premier article (Décryptage #1a), je m’étais intéressé aux données mondiales.

L’humanité n’a jamais été aussi riche ni aussi nombreuse – Décryptage #1a
Découvrez les fascinants phénomènes exponentiels qui ont transformé l’humanité lors des trois derniers siècles
Une richesse mondiale sans précédent qui reste inégalement répartie – Décryptage #1bOlivier Simard-CasanovaOlivier Simard-Casanova
Une richesse mondiale sans précédent qui reste inégalement répartie – Décryptage #1b

Parmi les multiples phénomènes mis en évidence dans le Décryptage #1a, j’aimerais m’attarder sur deux phénomènes en particulier.

Le premier phénomène sur lequel je veux m’attarder est l’augmentation continue du PIB par habitant mondial depuis le 19ᵉ siècle.

Une richesse mondiale sans précédent qui reste inégalement répartie – Décryptage #1b
Figure 1 – Moyenne mondiale du PIB par habitant de 1700 à 2022, en dollars internationaux dans les prix de 2011. Ajusté pour l’inflation. Lignes verticales : ruptures structurelles détectées par BEAST. Plus la ligne est épaisse, plus grande est la probabilité qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture. Données : Bolt et van Zanden - Maddison Project Database 2023 (2024) ; Maddison Database 2010, avec retraitement majeur par Our World in Data. 

En utilisant l’estimateur statistique BEAST, représenté sur la Figure 1 par les lignes verticales, j’identifie deux ruptures structurelles : une première rupture dans les années 1950, et une seconde au début des années 2000. Une rupture structurelle correspond à un changement du rythme d’évolution d’un indicateur statistique dans le temps. Dans la Figure 1, ces deux ruptures structurelles correspondent à des accélérations : l’augmentation du PIB par habitant mondial a accéléré dans les années 1950, puis a encore accéléré au début des années 2000.

Le second phénomène sur lequel je veux m’attarder est que la croissance du PIB par habitant mondial n’a pas été uniforme ni dans l’espace, ni dans le temps. Le PIB par habitant diffère, parfois substantiellement, d’une grande région du monde à l’autre, à la fois par son niveau et par son évolution historique.

Une richesse mondiale sans précédent qui reste inégalement répartie – Décryptage #1b
Figure 2 – PIB par habitant de 1820 à 2022 dans les régions du monde, en dollars internationaux dans les prix de 2011. Ajusté pour l’inflation et pour les différences de coût de la vie entre pays. Données : Bolt et van Zanden - Maddison Project Database 2023 (2024) ; Maddison Database 2010, avec retraitement majeur par Our World in Data.

Toutes les régions du monde ont vu leur PIB par habitant augmenter, mais d’importantes disparités subsistent.

Dans l’article d’aujourd’hui, je vous propose d’explorer l’évolution du PIB par habitant des grandes régions du monde de la Figure 2.

📂
• Décryptage #1a : données mondiales
• Décryptage #1b : les grandes régions du monde
• Décryptage #1c : quelques pays, dont la France et les États-Unis
• Décryptage #1d : la vie avant l’émergence du capitalisme

Un point méthodologique

Dans la série d’articles, j’utilise l’estimateur BEAST pour détecter les ruptures structurelles. Une rupture structurelle correspond à une accélération ou à un ralentissement de l’évolution d’une série statistique dans le temps. L’article ne porte pas sur BEAST, mais comme j’utilise beaucoup BEAST, il me semble utile de faire un point méthodologique à son sujet.

Vous verrez dans l’article que BEAST n’est pas toujours précis. Il parvient à détecter de nombreuses ruptures structurelles, mais pas toutes. Il a aussi parfois tendance à les détecter, mais avec une imprécision dans l’année. Faut-il en conclure que BEAST ne permet pas de détecter de manière fiable les ruptures structurelles ? Pas nécessairement.

L’imprécision de certaines détections est très vraisemblablement liée aux données que j’utilise. D’une part, elles sont irrégulières : il y a essentiellement une observation tous les cinq ans, la série ne devenant annuelle qu’à partir de 2015. D’autre part, des pas de temps de cinq ans sont fondamentalement imprécis.

Avec des données irrégulières et imprécises, BEAST, comme n’importe quel autre indicateur statistique, fournira des résultats imprécis.

Dans le prochain article de la série (Décryptage #1c), j’utiliserai des données annuelles. Vous verrez que la performance de BEAST s’améliorera significativement.

Si l’estimateur BEAST vous intéresse, j’ai prévu de publier un article technique pour expliquer en quoi il consiste, et comment l’utiliser avec R. Ne manquez pas l’article en vous abonnant à ma newsletter en veillant à bien activer la section « Statistiques et données ».

Si vous êtes déjà abonné·e à ma newsletter, vous pouvez activer la réception des articles de la section « Statistiques et données » dans votre compte :

La première vague : l’Occident

Ces précisions méthodologiques faites, je vous propose de commencer par la région du monde qui, la première, a connu une importante croissance de son PIB par habitant : l’Occident.

Je vais me contenter d’explorer les données pour l’Europe de l’Ouest. Les données à ma disposition ne contiennent pas de données régionales pour l’Amérique du Nord. Dans le prochain article (Décryptage #1c), j’explorerai l’évolution du PIB par habitant dans certains pays, dont les États-Unis.

La Figure 3 montre le PIB par habitant en Europe de l’Ouest de 1820 à 2022.

Une richesse mondiale sans précédent qui reste inégalement répartie – Décryptage #1b
Figure 3 – PIB par habitant de 1820 à 2022 en Europe de l’Ouest. En dollars internationaux dans les prix de 2011. Ajusté pour l’inflation et pour les différences dans le cout de la vie entre les pays. Lignes verticales : plus la ligne est forte, plus la vraisemblance qu’il y ait une rupture structurelle à cette date est grande. Détection des ruptures structurelles : voir https://o.simardcasanova.net/structural-breaks/ pour un point méthodologique. Données : Bolt et van Zanden - Maddison Project Database 2023 (2024) ; Maddison Database 2010, avec retraitement majeur par Our World in Data.

BEAST détecte nettement une rupture structurelle en 1960. À cette période, les données ont un pas de temps de cinq ans. La date de la rupture structurelle détectée par BEAST est imprécise. Pour autant, on voit bien sur le graphique que l’augmentation du PIB par habitant accélère à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Historiquement, cette rupture structurelle coïncide avec la reconstruction d’une Europe dévastée par la guerre.

À l’œil nu, on voit cependant qu’il y a probablement eu des ruptures structurelles plus modestes bien avant la Seconde Guerre mondiale. C’est d’autant plus probable qu’il est solidement établi que la Révolution Industrielle a commencé en Europe lors du 19e siècle. Probablement parce que les données sont trop irrégulières et trop parcellaires, BEAST ne parvient pas à détecter les ruptures structurelles de moindre intensité. Par ailleurs, la forte augmentation post-Seconde Guerre Mondiale « écrase » l’échelle des ordonnées, ce qui rend les ruptures structurelles de moindre ampleur probablement plus difficiles à détecter (mon futur article de la section « Statistiques et données » qui portera spécifiquement sur BEAST permettra de comprendre en quoi). Comme les données du prochain article seront des données annuelles, BEAST parviendra à détecter davantage de ruptures structurelles.

La deuxième vague : le Sud global

Je vous propose maintenant de nous intéresser à l’évolution du PIB par habitant dans trois régions du Sud global : l’Amérique latine, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (MOAN) et l’Asie de l’Est.

Commençons par l’Amérique latine, avec la Figure 4.

Une richesse mondiale sans précédent qui reste inégalement répartie – Décryptage #1b
Figure 4 – PIB par habitant de 1820 à 2022 en Amérique latine. En dollars internationaux dans les prix de 2011. Ajusté pour l’inflation et pour les différences dans le cout de la vie entre les pays. Lignes verticales : plus la ligne est forte, plus la vraisemblance qu’il y ait une rupture structurelle à cette date est grande. Détection des ruptures structurelles : voir https://o.simardcasanova.net/structural-breaks/ pour un point méthodologique. Données : Bolt et van Zanden - Maddison Project Database 2023 (2024) ; Maddison Database 2010, avec retraitement majeur par Our World in Data.

Comme pour l’Europe de l’Ouest, BEAST détecte une rupture structurelle dans les années 1950. Il en détecte une seconde, quoiqu'avec moins de vraisemblance, au début des années 2000. Même si l’Amérique du Sud a été épargnée par la Seconde Guerre mondiale, et qu’il n’y a donc pas besoin de reconstruire le continent, le PIB par habitant a cependant augmenté d’environ 3 750 $ par an en 1950 à quasiment 9 000 $ par an en 1980.

La Figure 4 fait apparaître une cassure au début des années 1980. Le PIB par habitant de la région a soudainement baissé pour ensuite repartir à la hausse dans les années 1990. Je ne suis pas suffisamment connaisseur de l’histoire économique de l’Amérique du Sud pour identifier le (ou les) pays à l’origine de cette cassure. L’Argentine a bien connu une crise lors des années 2000, mais elle a lieu vingt ans après la cassure. Et j'ignore si l’Argentine a suffisamment de poids pour autant influencer sur la moyenne des pays d’Amérique du Sud.

Pourquoi est-ce que BEAST ne semble pas détecter la cassure des années 1980 ? Il y a sans doute deux raisons. La première est que les données ont des pas importants : une observation tous les cinq ans. La seconde est que la pente de la courbe avant la rupture et après la rupture semble relativement identique. Or, pour simplifier, BEAST détecte les ruptures structurelles en comparant la pente de la série temporelle pour différents sous-intervalles temporels.

Continuons avec le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, avec la Figure 5.

Une richesse mondiale sans précédent qui reste inégalement répartie – Décryptage #1b
Figure 5 – PIB par habitant de 1820 à 2022 dans le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. En dollars internationaux dans les prix de 2011. Ajusté pour l’inflation et pour les différences dans le cout de la vie entre les pays. Lignes verticales : plus la ligne est forte, plus la vraisemblance qu’il y ait une rupture structurelle à cette date est grande. Détection des ruptures structurelles : voir https://o.simardcasanova.net/structural-breaks/ pour un point méthodologique. Données : Bolt et van Zanden - Maddison Project Database 2023 (2024) ; Maddison Database 2010, avec retraitement majeur par Our World in Data.

BEAST détecte une possible rupture structurelle à la fin des années 1960, et une seconde avec beaucoup plus de vraisemblance en 2005. Je n’affirme pas qu’il s’agisse de l’explication. Cependant, il me semble au moins possible que la rupture des années 1960 puisse être liée à la décolonisation. La rupture de 2005 correspond à la rupture similaire visible dans la Figure 4 pour l’Amérique du Sud.

De manière semblable à l’Amérique du Sud, la région connaît un plateau lors des années 1980. Je ne suis pas suffisamment familier de l’histoire de la région pour identifier une possible explication à ce plateau.

Pour finir, l’Asie de l’Est. Tous les pays d’Asie de l’Est ne font pas partie du Sud global ; le Japon et la Corée du Sud n’en font pas partie. L’Asie de l’Est est un mélange de pays développés et de pays en développement.

Une richesse mondiale sans précédent qui reste inégalement répartie – Décryptage #1b
Figure 6 – PIB par habitant de 1820 à 2022 en Asie de l’Est. En dollars internationaux dans les prix de 2011. Ajusté pour l’inflation et pour les différences dans le cout de la vie entre les pays. Lignes verticales : plus la ligne est forte, plus la vraisemblance qu’il y ait une rupture structurelle à cette date est grande. Détection des ruptures structurelles : voir https://o.simardcasanova.net/structural-breaks/ pour un point méthodologique. Données : Bolt et van Zanden - Maddison Project Database 2023 (2024) ; Maddison Database 2010, avec retraitement majeur par Our World in Data.

BEAST détecte deux ruptures structurelles : une première dans les années 1960, une seconde dans les années 2000. Je ne suis pas sûr d’avoir en tête la liste exacte des pays qui composent cette région. Je suis cependant tenté de lire dans la première rupture structurelle la reconstruction du Japon après la Seconde Guerre mondiale, dans un mouvement semblable à celui de l’Europe de l’Ouest. La seconde rupture structurelle est probablement causée par l’important développement économique de la Chine à partir des années 2000.

Je note que l’Asie de l’Est est, pour l’instant, la seule région dans laquelle le PIB par habitant n’a pas baissé lors de la crise sanitaire de la COVID-19. Est-ce l’effet d’une crise sanitaire mieux gérée par les pays de la région, des pays qui avaient déjà acquis de l’expérience avec l’épidémie de SRAS en 2003 ?

Les autres vagues

Pour finir, j’aimerais m’intéresser à trois régions un peu à part des précédentes. Il s’agit des deux régions les plus pauvres, l’Asie du Sud et Sud-Est et l’Afrique sub-saharienne, et de l’Europe de l’Est.

Je vous propose de commencer par l’Asie du Sud et du Sud-Est, avec la Figure 7.

Une richesse mondiale sans précédent qui reste inégalement répartie – Décryptage #1b
Figure 7 – PIB par habitant de 1820 à 2022 en Asie du Sud et du Sud-Est. En dollars internationaux dans les prix de 2011. Ajusté pour l’inflation et pour les différences dans le cout de la vie entre les pays. Lignes verticales : plus la ligne est forte, plus la vraisemblance qu’il y ait une rupture structurelle à cette date est grande. Détection des ruptures structurelles : voir https://o.simardcasanova.net/structural-breaks/ pour un point méthodologique. Données : Bolt et van Zanden - Maddison Project Database 2023 (2024) ; Maddison Database 2010, avec retraitement majeur par Our World in Data.

Comme la plupart des régions étudiées jusqu’ici, BEAST détecte que l’Asie du Sud et du Sud-Est connaît une accélération de la croissance de son PIB par habitant dans les années 1990. La différence avec les autres régions tient à l’échelle des ordonnées : là où la Figure 4, la Figure 5 et la Figure 6 ont une échelle qui s’arrête de 15 000 à 20 000 dollars par an, la Figure 7 s’arrête à un peu moins de 9 000 dollars par an.

L’Asie du Sud et Sud-Est se développe, mais est encore loin d’atteindre le PIB par habitant d’autres régions du monde. Ce que l’on peut voir dans la Figure 2.

Continuons avec la Figure 8 et l’Afrique sub-saharienne. L’axe des ordonnées montre qu’il s’agit de la région ayant le PIB par habitant le plus bas parmi toutes les régions étudiées jusqu’ici.

Une richesse mondiale sans précédent qui reste inégalement répartie – Décryptage #1b
Figure 8 – PIB par habitant de 1820 à 2022 en Afrique Sub-saharienne. En dollars internationaux dans les prix de 2011. Ajusté pour l’inflation et pour les différences dans le cout de la vie entre les pays. Lignes verticales : plus la ligne est forte, plus la vraisemblance qu’il y ait une rupture structurelle à cette date est grande. Détection des ruptures structurelles : voir https://o.simardcasanova.net/structural-breaks/ pour un point méthodologique. Données : Bolt et van Zanden - Maddison Project Database 2023 (2024) ; Maddison Database 2010, avec retraitement majeur par Our World in Data.

BEAST détecte une possible rupture dans les années 1960. Je spécule, mais elle pourrait correspondre à la décolonisation d’un certain nombre de pays de la région, enfin libérés de l’emprise des pays colonialistes européens.

C’est surtout dans les années 2000 que BEAST détecte avec une forte vraisemblance une rupture structurelle. Elle est d’ailleurs visible à l’œil nu sur le graphique : le PIB par habitant connaît une importance augmentation. Comme pour l’Asie du Sud et du Sud-Est, le PIB par habitant reste toutefois à un niveau faible : l’échelle des ordonnées s’arrête à un peu plus de 3 500 $ par an.

Pour finir, je veux m’intéresser à l’Europe de l’Est dans la Figure 9. La région se distingue de toutes les autres, car elle a connu un évènement historique singulier au début des années 1990 : la chute du communisme. La chute du communisme a profondément transformé l’organisation politique, sociale et culturelle des pays concernés. Le système économique a, lui aussi, été profondément transformé.

Une richesse mondiale sans précédent qui reste inégalement répartie – Décryptage #1b
Figure 9 – PIB par habitant de 1820 à 2022 en Europe de l’Est. En dollars internationaux dans les prix de 2011. Ajusté pour l’inflation et pour les différences dans le cout de la vie entre les pays. Lignes verticales : plus la ligne est forte, plus la vraisemblance qu’il y ait une rupture structurelle à cette date est grande. Détection des ruptures structurelles : voir https://o.simardcasanova.net/structural-breaks/ pour un point méthodologique. Données : Bolt et van Zanden - Maddison Project Database 2023 (2024) ; Maddison Database 2010, avec retraitement majeur par Our World in Data.

BEAST détecte deux ruptures structurelles. Une première dans les années 1960. Il s’agit possiblement du même phénomène de reconstruction qu’a connu l’Europe de l’Ouest à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. La seconde rupture structurelle est datée par BEAST en 2005 et correspond, au moins en partie, au rebond ayant fait suite à la chute du communisme.

La chute du communisme est visible sur le graphique : le PIB par habitant diminue sensiblement au cours des années 1990. Cependant, de nombreux pays anciennement communistes ont connu une croissance économique importante dès les années 2000, conduisant à un rattrapage, puis à un large dépassement, de la récession causée par la chute du communisme. Certains pays d’Europe de l’Est comme la Pologne ont rattrapé le PIB par habitant des pays d’Europe de l’Ouest. D’autres, comme la Russie, stagnent. Il subsiste une forte hétérogénéité parmi les anciens pays communistes.

Conclusion

La Figure 1 montre que le PIB par habitant mondial a connu deux ruptures structurelles : une première après la Seconde Guerre mondiale, une seconde au début des années 2000. En entrant dans le détail de chaque grande région du monde, on s'aperçoit que la plupart d’entre elles ont connu des ruptures structurelles à ces deux périodes. Mais pas toutes.

L’accélération de la croissance du PIB par habitant au tournant des années 2000 dans virtuellement le monde entier coïncide avec le développement de la mondialisation actuelle. La mondialisation consiste en la généralisation du commerce libre entre les pays. Or, on sait depuis deux siècles que le commerce entre deux pays fait augmenter la croissance économique dans les deux pays, un résultat largement validé empiriquement depuis. Il me semble probable que la rupture des années 2000 soit causée par la mondialisation, même si j’envisage d’explorer la littérature scientifique à ce sujet. Si une telle exploration vous intéresse, faites-m'en part dans les commentaires de l’article.

Malgré la tendance à la hausse du PIB par habitant partout dans le monde, des écarts importants subsistent, comme le montre les échelles souvent différentes des ordonnées des différentes figures.

Outre l’interprétation économique, il y a également une leçon méthodologique à tirer. La Figure 1 est une moyenne mondiale. Une moyenne agrège l’information des différentes observations qu’elle résume. Cette agrégation « noie » les évolutions spécifiques aux différentes régions du monde en une valeur unique. Et les évolutions des grandes régions du monde étant elles-mêmes des moyennes, elles masquent les évolutions des pays qui les composent.

Agréger des données est commode, car au lieu de superposer de multiples courbes régionales ou nationales, on peut se contenter d’une courbe unique qui « résume » l’évolution des régions et des pays. Toutefois, cette courbe unique fait perdre de l’information. Par exemple, il est impossible de détecter la chute du communisme, alors que c’est un phénomène qui a eu un impact considérable en Europe de l’Est.

Bien sûr, je ne dis pas qu’il ne faut pas agréger les données pour les résumer. L’agrégation de données est utile. Je dis plutôt que l’agrégation n’est pas sans limites, ni aspects négatifs. Comme tout traitement statistique, agréger des données implique de faire des arbitrages. On gagne sur certaines dimensions, on perd sur d’autres dimensions. Et en fonction de ce que l’on souhaite étudier, un même arbitrage pourra prendre des formes différentes. Il faut simplement avoir conscience de ce que l’on perd, et de ce que l’on gagne.

Dans le prochain article de cette série, le Décryptage #1c, j’explorerai le PIB par habitant de plusieurs pays, dont la France et les États-Unis. Parce que les données sont généralement annuelles, et que les séries s’étendent souvent sur plusieurs siècles, je pourrai explorer de manière encore plus fine les évolutions historiques et les ruptures structurelles. On perdra cependant en généralité, puisque l’histoire économique d’un pays ne renseigne pas nécessairement sur l’histoire économique des autres pays. Là aussi, il existe un arbitrage.

Pour ne pas manquer le prochain article, vous pouvez vous abonner à ma newsletter.

Si cet article vous a plu, n’hésitez pas à le partager aux personnes de votre entourage qui pourraient être intéressées. C’est grâce au bouche-à-oreille que je peux faire connaître mon travail. Merci !

À bientôt pour le prochain article,
Olivier

Ce qui différencie modération et censure - Note #1

Ce qui différencie modération et censure - Note #1

De nombreuses personnes utilisent le mot « censure » pour décrire les décisions de modération prises par les plateformes de réseaux sociaux. Mais les deux mots peuvent-ils vraiment être utilisés de manière interchangeable ? Probablement pas.

L’humanité n’a jamais été aussi riche ni aussi nombreuse – Décryptage #1a

L’humanité n’a jamais été aussi riche ni aussi nombreuse – Décryptage #1a

Chère lectrice, cher lecteur,

Saviez-vous qu’au moment où vous lisez cet article, l’humanité n’a jamais été aussi riche ? Qu’il n’y a jamais eu autant d’humains vivant en même temps sur Terre ? Que l’humain moyen n’a jamais autant produit de richesses ? 

Encore plus étonnant, si vous lisez cet article demain, après-demain, ou encore le jour d’après, ces trois phrases seront encore vraies.

L’humanité connaît aujourd’hui un niveau de richesse sans précédent, et nous n’avons jamais été aussi nombreuses et nombreux à vivre en même temps sur la planète.

Pour rendre compte de ce phénomène spectaculaire, je vous propose une exploration de données économiques et démographiques de longue période dans une série de quatre articles de décryptage.

📂
• Décryptage #1a : données mondiales
• Décryptage #1b : les grandes régions du monde
• Décryptage #1c : quelques pays, dont la France et les États-Unis
• Décryptage #1d : la vie avant l’émergence du capitalisme

L’humanité n’a jamais été aussi riche

Comme le montre la Figure 1, le PIB (Produit Intérieur Brut) mondial a connu une croissance exponentielle lors des deux derniers siècles. Le PIB est une mesure (imparfaite, comme toutes les mesures) de la richesse produite pendant une période donnée dans une zone géographique donnée.

L’humanité n’a jamais été aussi riche ni aussi nombreuse – Décryptage #1a
Figure 1 – PIB mondial de 1 à 2022, en trillions de dollars internationaux dans les prix de 2011. Ajusté pour l’inflation. Données : Bolt et van Zanden - Maddison Project Database 2023 (2024) ; Maddison Database 2010, avec retraitement majeur par Our World in Data.

Comme le montrera le reste de l’article, le PIB n’est pas la seule série statistique qui a connu une croissance exponentielle lors des deux derniers siècles.

En zoomant sur les trois derniers siècles, la Figure 2 montre que la première phase de la croissance a commencé au 19ᵉ siècle, avec la première Révolution Industrielle et l’émergence du capitalisme.

L’humanité n’a jamais été aussi riche ni aussi nombreuse – Décryptage #1a
Figure 2 – PIB mondial de 1700 à 2022, en trillions de dollars internationaux dans les prix de 2011. Ajusté pour l’inflation. Lignes verticales : ruptures structurelles détectées par BEAST. Plus la ligne est épaisse, plus grande est la probabilité qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture. Données : Bolt et van Zanden - Maddison Project Database 2023 (2024) ; Maddison Database 2010, avec retraitement majeur par Our World in Data.

Cependant, c’est après la Seconde Guerre mondiale que la phase explosive de la croissance exponentielle a commencé. Nous sommes aujourd’hui toujours dans cette phase explosive.

À quelle date ont eu lieu les accélérations ? On appelle ces accélérations des ruptures structurelles.

Plutôt que de répondre à la question à l’œil nu, j’ai préféré utiliser une méthode statistique pour détecter les ruptures structurelles : l’estimateur bayésien BEAST. Des détails à son sujet sont disponibles dans un appendice technique (en anglais) en fin d’article. En appliquant BEAST sur les données de la Figure 2 (à partir de 1820 inclus, avec un intervalle de 5 ans pour l’estimation des données manquantes, voir l’appendice technique en fin d’article pour les détails), je détecte trois possibles ruptures structurelles :

  • 1875, avec une probabilité de 1.8 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture
  • 1955, avec une probabilité de 64.4 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture
  • 1995, avec une probabilité de 79.5 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture

1955 correspond à la reconstruction de l’après-guerre en Europe. 1995 correspond à l’accélération du développement économique d’une partie de l’Asie.

La quantité de richesses produites chaque année par l’humanité est vertigineuse. En 1820, le PIB mondial était d’environ 1.2 trillion de dollars, soit 1.200 milliards de dollars. En 2022, il est de 130 trillions. En deux siècles, le PIB mondial a augmenté d’un facteur de quasiment 110. Ces chiffres sont tellement gigantesques qu’ils sont difficiles à se représenter.

L’humanité n’a jamais été aussi nombreuse

Alors que l’humanité n’a jamais produit autant de richesse, il n’y a en parallèle jamais eu autant d’humains vivant en même temps sur la planète.

Comme pour le PIB, la Figure 3 montre que la population a, elle aussi, connue une croissance exponentielle lors des deux derniers siècles.

L’humanité n’a jamais été aussi riche ni aussi nombreuse – Décryptage #1a
Figure 3 – Population mondiale entre -10.000 et 2021, en milliards de personnes. Données : Gapminder - Population v7 (2022) et autres sources, avec retraitement majeur par Our World in Data.

En zoomant sur les trois derniers siècles, la Figure 4 montre que la population augmente de manière continue et linéaire à partir du 18ᵉ siècle. Comme pour le PIB, c’est à l’issue de la Seconde Guerre mondiale que l’augmentation de la population s’accélère.

L’humanité n’a jamais été aussi riche ni aussi nombreuse – Décryptage #1a
Figure 4 – Population mondiale de 1700 à 2021, en milliards de personnes. Lignes verticales : ruptures structurelles détectées par BEAST. Plus la ligne est épaisse, plus grande est la probabilité qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture. Données : Gapminder - Population v7 (2022) et autres sources, avec retraitement majeur par Our World in Data.

BEAST (à partir de 1700 inclus, avec un intervalle d’un an pour l’estimation des données manquantes, voir l’appendice technique en fin d’article pour les détails) détecte de multiples ruptures structurelles. Les principales sont les suivantes :

  • 1821, avec une probabilité de 27.5 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture
  • 1881, avec une probabilité de 44.2 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture
  • 1922, avec une probabilité de 46.3 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture
  • 1951, avec une probabilité de 96.6 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture
  • 1970, avec une probabilité de 89.3 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture

Une possible interprétation des trois premières ruptures est le début de la transition démographique dans différents pays d’Europe. 1951 est visible à l’œil nu sur le graphique, et correspond à l’extension de la transition démographique au reste du monde.

En 1820, la population mondiale était d’environ 1.2 milliard de personnes. En 2021, elle était de quasiment 8 milliards de personnes. En deux siècles, la population mondiale a augmenté d’un facteur de 6.5.

Cependant, la population mondiale connaîtra un pic dans les prochaines décennies, avant de décroître. Comme le montre la Figure 5, le taux de croissance de la population a commencé à décroître dès les années 1960.

L’humanité n’a jamais été aussi riche ni aussi nombreuse – Décryptage #1a
Figure 5 – Taux de croissance annuel de la population mondiale de 1950 à 2021. Courbe grise en pointillés : ajustement avec une régression locale, intervalle de confiance de 95 %. Lignes verticales : ruptures structurelles détectées par BEAST. Plus la ligne est épaisse, plus grande est la probabilité qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture. Données : ONU, World Population Prospects (2022), retraitement par Our World in Data.

Mathématiquement, la dérivée seconde de la courbe est devenue négative. C’est comme si la baignoire continuait à se remplir (la population continue d'augmenter), mais que le débit du flux d’eau entrant était progressivement en train de se réduire (l’augmentation en pourcentage est de plus en plus petite).

BEAST détecte les ruptures structurelles suivantes :

  • 1958, avec une probabilité de 99.7 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture
  • 1962, avec une probabilité de 99.99 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture
  • 1968, avec une probabilité de 2 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture
  • 1975, avec une probabilité de 81.1 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture
  • 1991, avec une probabilité de 90.6 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture
  • 1999, avec une probabilité de 40 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture
  • 2015, avec une probabilité de 62 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture

Lorsque le taux de croissance atteindra 0 %, la population cessera d’augmenter. Lorsque le taux de croissance deviendra négatif, la population commencera à diminuer. C’est déjà le cas dans un certain nombre de pays riches, comme le Japon.

Selon les prévisions, la population mondiale pourrait commencer à décroître d'ici à la fin du siècle. Pour en savoir plus, vous pouvez lire cet article de Max Roser et Hannah Richie (en anglais).

Two centuries of rapid global population growth will come to an end
Global population has increased rapidly over the past century. This period of rapid growth is temporary: the world is entering a new equilibrium and rapid population growth is coming to an end.
L’humanité n’a jamais été aussi riche ni aussi nombreuse – Décryptage #1aOur World in DataBy: Max Roser and Hannah Ritchie
L’humanité n’a jamais été aussi riche ni aussi nombreuse – Décryptage #1a

L’humain moyen n’a jamais produit autant de richesses

Dans la mesure où la population a connu une croissance exponentielle, il est raisonnable de se dire que le PIB ait, lui aussi, connu une croissance exponentielle. Si, chaque année, chaque humain produit 1.000 euros de richesse, et qu’en deux siècles, le nombre d’humains a été multiplié par 6.5, la richesse totale aura (logiquement) augmenté d’un facteur équivalent à celui de la population — soit 6.5.

Pour autant, on a vu que le facteur de croissance de la population et du PIB sont différents. La population a augmenté d’un facteur de 6.5, alors que le PIB a augmenté d’un facteur de quasiment 110. Le PIB a augmenté quasiment 17 fois plus que la population. 

Pour contrôler, c’est-à-dire pour neutraliser, l’effet de la croissance démographique sur la richesse, on utilise le PIB par habitant. Le PIB par habitant consiste à diviser le PIB par la population.

Comme le montre la Figure 6, le PIB par habitant a, lui aussi, connu une croissance exponentielle. C’est ce qui me permet d’écrire que l’humain moyen n’a jamais produit autant de richesses.

L’humanité n’a jamais été aussi riche ni aussi nombreuse – Décryptage #1a
Figure 6 – Moyenne mondiale du PIB par habitant de 1 à 2022, en dollars internationaux dans les prix de 2011. Ajusté pour l’inflation. Données : Bolt et van Zanden - Maddison Project Database 2023 (2024) ; Maddison Database 2010, avec retraitement majeur par Our World in Data.

En zoomant sur les trois derniers siècles, la Figure 7 montre qu’il y a eu deux grandes phases. Une première phase d’augmentation lente, à partir du 19ᵉ siècle. Il s’agit de la première Révolution Industrielle et de l’émergence du capitalisme. Une seconde phase d’augmentation rapide, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.

L’humanité n’a jamais été aussi riche ni aussi nombreuse – Décryptage #1a
Figure 7 – Moyenne mondiale du PIB par habitant de 1700 à 2022, en dollars internationaux dans les prix de 2011. Ajusté pour l’inflation. Lignes verticales : ruptures structurelles détectées par BEAST. Plus la ligne est épaisse, plus grande est la probabilité qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture. Données : Bolt et van Zanden - Maddison Project Database 2023 (2024) ; Maddison Database 2010, avec retraitement majeur par Our World in Data.

BEAST (à partir de 1820 inclus, avec un intervalle de 5 ans pour l’estimation des données manquantes, voir l’appendice technique en fin d’article pour les détails) détecte les ruptures structurelles suivantes :

  • 1880, avec une probabilité de 1.9 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture
  • 1960, avec une probabilité de 76.1 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture
  • 2005, avec une probabilité de 75.2 % qu’il s’agisse d’une « vraie » rupture

Le PIB par habitant montre des ruptures semblables à celles du PIB. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe se reconstruit. Au tournant des années 2000, ce sont de nombreux pays asiatiques qui voient leur PIB fortement augmenter.

Le PIB par habitant est passé d’environ 1.100 $ par an en 1820 à environ 16.500 $ par an en 2022. En deux siècles, la quantité moyenne de richesse produite par un humain a augmenté d’un facteur d’environ 16, un facteur semblable au facteur de quasiment 17 que je mentionnais plus haut. Pour le dire autrement, en deux siècles, la richesse produite par chaque humain vivant sur la planète a été multipliée par 16.

Si l’augmentation du PIB avait été uniquement due à la croissance de la population, le facteur de croissance du PIB par habitant aurait dû n’être que de 1.

À quoi est due cette « sur-augmentation » d’un facteur 16 du PIB par habitant ? C’est à cette question qu’essaie de répondre la branche de la science économique qui étudie la croissance économique de long terme. La théorie aujourd’hui dominante, la théorie de la croissance endogène, montre que la croissance économique de long terme est d’abord due à l’innovation. En grande partie grâce à l’innovation, technologique mais pas seulement, les humains d’aujourd’hui sont capables de produire en moyenne 16 fois plus de richesse aujourd’hui que les humains d’il y a deux siècles.

Une richesse qui reste inégalement répartie

Dire que l’humanité connaît aujourd’hui un niveau de richesse sans précédent n’implique pas que cette richesse soit répartie de manière uniforme sur la planète. La Figure 8 le montre : historiquement, ce sont d’abord les pays occidentaux qui ont connu une augmentation de leur richesse, mesurée ici avec le PIB par habitant.

L’humanité n’a jamais été aussi riche ni aussi nombreuse – Décryptage #1a
Figure 8 – PIB par habitant de 1820 à 2022 dans les régions du monde, en dollars internationaux dans les prix de 2011. Ajusté pour l’inflation et pour les différences de coût de la vie entre pays. Données : Bolt et van Zanden - Maddison Project Database 2023 (2024) ; Maddison Database 2010, avec retraitement majeur par Our World in Data.

On voit cependant que depuis les années 1990, le PIB par habitant augmente dans toutes les régions du monde.

La croissance économique n’est pas un jeu à somme nulle : l’augmentation du PIB par habitant dans le pays A n’implique pas une diminution du PIB par habitant dans le pays B. A et B peuvent voir leur PIB par habitant croître simultanément. Comme le montre la Figure 8, c’est ce qui arrive depuis plusieurs décennies. Néanmoins, malgré l’augmentation quasiment généralisée du PIB par habitant dans les grandes régions du monde, l’écart entre les pays occidentaux et les autres pays reste important. 

À noter que les moyennes de la Figure 8 ne disent rien des inégalités à l’intérieur des pays. Il y a des inégalités entre les pays, et il y a des inégalités à l’intérieur des pays. Elles peuvent chacune avoir des dynamiques différentes.

Conclusion

Les données montrent qu’il n’y a jamais eu autant d’humains sur la planète, et qu’ils n’ont jamais été aussi riches.

Une telle richesse est corrélée à de nombreuses avancées sociales, telles que l’accès à l’éducation, l’accès à la santé, l’augmentation de l’espérance de vie, la fin du travail des enfants, l’accès à des systèmes de retraite, l’accès aux loisirs, et ainsi de suite. Cette richesse est également corrélée à de nombreuses crises environnementales, comme le réchauffement climatique, l’artificialisation des sols ou la réduction de la biodiversité.

Les deux derniers siècles ont été une profonde rupture pour l’humanité. Par toutes ces transformations, l’expérience individuelle de l’existence a profondément changé. Notre quotidien est sans comparaison avec le quotidien de nos ancêtres d’il y a seulement deux siècles. Je ne suis pas certain que l’on s’en rende souvent compte.

Dans les prochains articles de la série, j’explorerai l’évolution du PIB par habitant dans les grandes régions du monde (Décryptage #1b), dans quelques pays, dont la France et les États-Unis (Décryptage #1c), et j’explorerai à quoi ressemblait la vie avant l’émergence du capitalisme (Décryptage #1d).

Pour ne pas manquer les prochains articles, abonnez-vous à ma newsletter.

Aviez-vous en tête l’existence de ces nombreux phénomènes exponentiels ? Saviez-vous qu’une part substantielle des évolutions ont eu lieu après la Seconde Guerre mondiale ? Saviez-vous que la croissance de la population avait commencé à ralentir depuis plusieurs décennies ? Saviez-vous que l’humain moyen avait vu sa richesse augmenter d’un facteur 16 depuis des deux derniers siècles ? Saviez-vous que toutes les régions du monde voient leur richesse par habitant augmenter, mais que des écarts importants persistent ?

Vous pouvez répondre à ces questions dans les commentaires de cet article, ou en répondant par e-mail si vous avez reçu l’article par e-mail.

Si vous avez trouvé l’article intéressant, n’hésitez pas à le partager autour de vous. Le bouche-à-oreille joue un rôle déterminant pour faire connaître mon travail.

À bientôt pour le prochain article de la série,
Olivier

❌