Vue normale

Le réenchantement du monde

30 juin 2026 à 22:03

La France invente le progrès, mais ne l’adopte qu’à reculons, lorsque la nécessité lui force la main. Anatomie d’un peuple qui a cessé de désirer pour se contenter de subir.

Quand les contemporains de Max Weber montaient dans les premiers tramways, ils n’en connaissaient pas les rouages. Ils n’en avaient pas besoin. Il leur suffisait d’en saisir les grands principes et de savoir qu’un ingénieur, lui, les maîtrisait, et qu’aucune force occulte ne gouvernait la course de ce tube d’acier. Dans Le Savant et le Politique, opus d’une actualité saisissante, le sociologue allemand nommait cela le « désenchantement du monde », à savoir la disparition des explications magiques ou religieuses de notre environnement au profit d’une vision rationnelle, scientifique et bureaucratique. Le surnaturel reflue, les sorciers cèdent la place aux ingénieurs, et on laisse émerger une société de connaissance, basée sur la confiance dans ceux qui la produisent, la maîtrisent et la transforment en confort.

Le tramway est emprunté parce qu’on le comprend et que l’on a foi dans ceux qui le conçoivent. Le progrès, chez Weber, avançait à la vitesse d’une confiance, et la modernité pour lui était une marche triomphale vers la rationalité où l’innovation s’imposait par sa seule évidence.

Le paradoxe français : être à la pointe de la technologie et lui tourner le dos

Un siècle plus tard, la France semble avoir tourné le dos à cette ère. Le tramway est redevenu suspect. Nous avons réenchanté le monde et nous y avons projeté nos peurs : l’OGM est un Frankenstein, le nucléaire un prophète de l’apocalypse, la chimie un empoisonneur et la climatisation un climaticide. Nous avons même hissé le principe de précaution au rang constitutionnel, insigne honneur fait à une hésitation ayant sacralisé le risque hypothétique et excommunié quiconque ose le calculer ou le défier.

Notre pays, pourtant terre de génies — de Pasteur à Emmanuelle Charpentier, des frères Lumière à Yann LeCun, en passant par les utopies de Jules Verne —, invente un futur qu’il n’adopte qu’à contrecœur. Nous excellons dans l’invention, la recherche et l’imagination. Nos laboratoires, nos écoles et nos romans ont façonné des révolutions scientifiques et culturelles. Pourtant, dès qu’il s’agit de passer à l’action, nous tergiversons, nous débattons et nous attendons.

Et puis un jour la crise arrive, et soudain ce qui était un tabou devient une évidence.

L’art d’accepter l’innovation après la catastrophe

Dans un monde réenchanté, on n’embrasse plus ce que l’on comprend, mais ce que l’on subit. Toute notre histoire technologique tient dans la phrase de Jean Monnet : « Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise. » La chaleur que nous subissons depuis quelques jours en est l’exemple parfait.

Nous avons longtemps raillé la climatisation comme un vice américain, un gadget énergivore et polluant. Tandis qu’à Singapour, l’ancien Premier ministre Lee Kuan Yew déclarait que « la climatisation est la clé du progrès, qui a changé la nature de la civilisation » et en avait équipé un maximum de bâtiments publics, les Français, au motif de leur climat tempéré, étaient fiers de s’en passer. Les bâtiments sont construits sans elle, et les entreprises hésitent à investir. Il a fallu les 15 000 morts de 2003 pour qu’on impose, du bout des lèvres, une pièce rafraîchie dans nos Ehpad. Et nous revoilà, en cette fin de printemps 2026, démunis face à l’une des pires canicules de notre histoire récente, entre des classes devenues saunas, des hôpitaux étouffants et des logements irrespirables. Résultat, la climatisation devient un enjeu de santé publique et les ventes bondissent depuis quelques années. Trop tard pour les personnes âgées qui meurent chaque été et les enfants qui n’ont pu étudier correctement dans ces étuves.

Nous avons été le peuple de l’atome, par contrainte. Nous avons bâti une cinquantaine de réacteurs en deux décennies pour sortir de la dépendance au pétrole révélée par le choc de 1973, grâce à l’action de Pierre Messmer. Pourtant, dès les années 1990, le débat public se radicalise autour des risques, de la gestion des déchets et de la peur d’un nouveau Tchernobyl. Le nucléaire est devenu clivant, presque honteux, en dépit du confort qu’il apporte. Pendant des décennies, les gouvernements successifs freinent son développement et programment sa réduction de moitié, sous la pression du parti écologiste et d’une partie de l’opinion dans le cadre de tortueuses et cyniques négociations politiques. Il aura fallu la guerre en Ukraine, l’explosion des prix de l’énergie qu’elle a provoquée et les menaces de coupure de courant pour nous (re)convertir à ce que nous avions mis des années à renier. Face aux pénuries, le nucléaire redevient une solution, le président de la République annonce la relance des EPR et les écologistes les plus modérés admettent que le tout-renouvelables n’est pas pour demain. Une épiphanie trop tardive, car les délais de construction s’allongent et les coûts explosent. Nous aurions pu anticiper. Nous avons subi.

Nous avons mené la chasse aux passoires thermiques comme une croisade, jusqu’à ce que l’offre locative se tarisse et que l’on s’aperçoive que l’on ne peut retirer des centaines de milliers de logements du marché sans dommage. Le DPE a été allégé en urgence pour atténuer la crise du logement. Trop tard pour des millions de Français qui ont subi une inflation locative sans profiter d’une rénovation énergétique efficace.

Nous voyions le télétravail comme une menace pour la productivité et une atteinte à l’équilibre vie pro/vie perso. Il aura fallu un double confinement pour y convertir un quart des actifs et en faire une pratique normalisée de notre vie professionnelle. Trop tard pour les années perdues à subir des trajets épuisants.

Nous avons ignoré le poids des cotisations sociales jusqu’au jour où — voulant augmenter le pouvoir d’achat des salariés pour lutter contre l’inflation et endiguer les pénuries de recrutements — nous avons buté sur leur importance qui engloutit la moitié de la rémunération du travail. L’immense majorité de la classe politique se dote d’une offre programmatique pour les baisser dès 2027. Trop tard pour des générations de travailleurs dont le pouvoir d’achat s’est érodé année après année.

Les OGM et les vaccins, les prochains sur la liste ?

Parmi les nombreuses technologies encore honnies dans le débat public (comme le véhicule autonome, les phytosanitaires et, dans une moindre mesure, l’intelligence artificielle), deux sont particulièrement taboues malgré leur immense potentiel : l’édition génomique, héritière raffinée des OGM, nous offrant des cultures résistantes à la sécheresse et sevrées de pesticides ; et le vaccin, envers lequel les Français comptent parmi les peuples les plus défiants de la planète. Nous avons à moitié vécu la leçon avec le Covid, une pandémie jugulée en un temps record par une technologie à ARN messager que tant de Français ont reçue à contrecœur. Faudra-t-il une famine ou une nouvelle pandémie pour que nous acceptions enfin leur utilité ? Devrons-nous toujours payer en morts le prix d’une hésitation que la raison avait déjà levée ?

Le rôle du politique

Rien n’y oblige, si nos élus consentaient à tenir leur fonction. Réduits au commentaire, ils critiquent leurs prédécesseurs et leurs oppositions, déplorent des effets qu’ils n’ont pas su prévoir, s’indignent de carences qu’ils ont laissé prospérer, s’inventent des volontés qu’ils n’ont pourtant jamais exprimées.

Weber prônait pourtant une distinction établie des rôles : au savant de désenchanter le monde, d’établir ce qu’une technologie permet et ce qu’elle coûte ; au politique de trancher et d’agir. De l’homme d’État, il exigeait « la passion, le sentiment de responsabilité et le coup d’œil », ce don de voir venir et de répondre des conséquences avant qu’elles ne frappent.

Nous n’attendons pas de l’élu qu’il déplore le naufrage, mais qu’il l’évite. Non pas qu’il commente la technologie, mais qu’il en porte les usages bénéfiques. Non pas qu’il subisse le présent, mais qu’il se propose de tracer un avenir. La place du politique n’est pas dans le commentaire, mais dans la projection.

Lever le blocage technophobe

D’où vient ce blocage ? D’un recul de l’habitus scientifique et d’un rapport faussé à la modernité. La France aime le progrès en idée, elle qui a fait les Lumières, et le redoute en pratique, par crainte de la perte de contrôle, de l’inégalité, de la déshumanisation. C’est le pays du « oui, mais » : le nucléaire, c’est bien… mais c’est dangereux. Les OGM, c’est utile… mais c’est pas naturel. La climatisation, c’est pratique… mais ça consomme. Nous tenons le débat pour une vertu et l’action pour une faute, et nous délibérons jusqu’à ce que la crise tranche à notre place.

Le travers est ancien. Nous avons donné au monde le métier à tisser de Jacquard et laissé l’Angleterre en faire une révolution. Voilà notre signature, pionniers à l’atelier et timorés à l’usine. Le talent de l’amont, la peur de l’aval.

La France n’a pas un problème de génie, mais de désir. Et le désir, ça se travaille, ça s’attise, ça s’entretient. Nous inventons plus que nous n’osons employer. Nous préparons l’avenir dans nos laboratoires et nos romans, et nous l’enterrons dans nos lois. Il serait temps de l’en sortir. Faisons confiance à la science. Cessons de rougir du confort que nos inventions nous offrent, comme s’il fallait l’expier. Apprenons à anticiper plutôt qu’à réparer. Les Français n’attendent rien d’autre de ceux qui les gouvernent que de tracer un cap plutôt que de le subir. Ce sera l’un des grands enjeux de 2027.

Un peuple qui n’avance que sous la contrainte ne choisit jamais. Il subit, il s’incline, il regrette. Mais rien ne nous y condamne. Réapprenons à désenchanter le monde avant que la nécessité ne s’en charge, et à embrasser le progrès au lieu de l’attendre acculés. Le tramway de Weber est à l’arrêt. Montons-y par désir, non par peur.

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Climatisation : ces 12 idées reçues qui empêchent la France de s’adapter

23 juin 2026 à 17:53

À chaque canicule, le rituel est bien rodé. La France suffoque. Les écoles ferment. Les hôpitaux calfeutrent leurs fenêtres avec des couvertures de survie. Les médias conseillent de dormir dans des draps mouillés. Et l’État dégaine un numéro vert pour nous rappeler de boire. C’est alors qu’invariablement arrive quelqu’un pour expliquer que la climatisation ne serait pas la solution.

Répétés jusqu’à plus soif, les arguments culpabilisants, les freins administratifs et les idées reçues ont fini par imprégner profondément les esprits. Aujourd’hui, une majorité de Français reste persuadée que se priver de climatisation est un acte citoyen, 78 % considérant encore qu’elle n’est pas respectueuse de l’environnement. Conséquence : on continue, au nom de la sobriété énergétique, à construire des hôpitaux neufs partiellement climatisés comme à Nantes. Un pari de moins en moins justifiable, à mesure que les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes, plus longues et plus intenses.

L’exception culturelle française

C’est en 2024 que cette singularité française a éclaté aux yeux du monde. Tout à son ambition d’organiser les Jeux olympiques « les plus écologiques de l’histoire », Paris avait choisi de bannir la climatisation du village olympique, misant sur l’architecture bioclimatique pour garantir le confort des athlètes. L’expérience a tourné court. Les sportifs de haut niveau, dont la performance dépend du sommeil et de la récupération, ont refusé de servir de cobayes. Dès les premiers signes de forte chaleur, les délégations étrangères ont commandé en urgence des milliers de climatiseurs portatifs.

Deux ans plus tard, la réalité rattrape Paris, contrainte d’acheter dans l’improvisation 1 200 climatiseurs mobiles — moins de deux par école. Une démonstration par l’absurde des conséquences du bannissement moral de la clim : elle revient en urgence sous la forme de milliers d’engins mobiles, inefficaces et énergivores. L’exact opposé du but recherché.

Aux racines de cette diabolisation bien française de la climatisation, trois mythes qui ont la vie dure : le péché écologique, la solution parfaite et la chaleur supportable.

Le mythe du péché écologique

Idée reçue #1 : La climatisation est incompatible avec la lutte contre le réchauffement climatique

Cette critique repose sur une vision dépassée. En France, la plupart des climatiseurs sont des pompes à chaleur air / air réversibles, restituant 3 à 5 kWh de fraîcheur (ou de chaleur) pour 1 kWh consommé. Grâce à notre électricité largement décarbonée, la climatisation ne pèse que 0,8 % des émissions nationales de gaz à effet de serre. Ce bilan, essentiellement lié aux fuites de fluides frigorigènes, est d’ailleurs amené à s’améliorer avec les nouvelles réglementations (cf. point suivant). À l’inverse, le chauffage hivernal émet 15 fois plus et reste le premier point noir du bâtiment. La pompe à chaleur réversible est en réalité un formidable atout écologique : en remplacement d’une chaudière fossile dans une maison normalement isolée, elle permet d’obtenir le même confort l’hiver plus la fraîcheur l’été, tout en réduisant les émissions de CO₂ de 95 %.

Idée reçue #2 : le principal problème de la clim, ce sont les gaz frigorigènes qui ont un pouvoir de réchauffement des milliers de fois plus puissant que le CO2

Certains fluides frigorigènes ont un Potentiel de Réchauffement Global (PRG) très important comparé au CO₂. Mais ce problème est en cours de résolution réglementaire et technologique. Les anciens fluides comme le R410A (PRG de 2088) ont déjà cédé la place au R32 (PRG de 675). Avec la réglementation européenne F-Gas, l’industrie va basculer d’ici 2027-2030 vers des fluides comme le propane R290, dont le PRG n’est que de 3. Le véritable enjeu n’est plus la technologie, mais la maintenance par des professionnels et le recyclage des anciens appareils pour éviter le rejet de fluides dans la nature.

Idée reçue #3 : L’air chaud rejeté par les clims contribue au réchauffement de la planète

Une climatisation ne crée quasiment pas de chaleur supplémentaire. Elle se contente de déplacer les calories de l’intérieur du logement vers l’extérieur, n’y ajoutant que la très faible énergie thermique dissipée par son moteur. Qu’un bâtiment rejette ses calories par réflexion solaire, par ventilation nocturne ou par climatisation, celles-ci finissent de toute façon à l’extérieur. Il n’y a donc pas plus de raison d’accuser sa clim de réchauffer la planète que ses fenêtres ou son isolation thermique.

Idée reçue #4 : La climatisation crée des îlots de chaleur urbaine

Les climatiseurs ne créent pas l’îlot de chaleur, qui naît de la minéralisation des sols (bitume, béton), du manque de végétation et d’une densité du bâti qui bloque la circulation de l’air. En rejetant la chaleur dans la rue, les climatiseurs peuvent aggraver le phénomène la nuit (+0,5 °C à +2 °C selon les métropoles). Dans un scénario extrême à Paris (neuf jours de canicule type 2003 avec 100 % des logements climatisés à 23 °C), la hausse nocturne pourrait atteindre +3,6 °C. Un chiffre global qui, selon l’auteur de l’étude, pourrait masquer de très fortes hétérogénéités locales, la chaleur pouvant s’accumuler dans les rues étroites ou les cours d’immeubles closes. Mais ce n’est pas une fatalité : la végétalisation, les toits réfléchissants et la centralisation des rejets en toiture ou vers des réseaux de froid collectifs peuvent fortement réduire cet effet.

Idée reçue #5 : La climatisation est un luxe de riche

Si le taux d’équipement est aujourd’hui inégal, la fraîcheur est d’abord un enjeu de santé publique. Les canicules frappent en priorité les plus vulnérables : les personnes âgées, les malades chroniques et les habitants prisonniers de bouilloires thermiques. Comme l’automobile, le réfrigérateur ou le lave-linge en leur temps, toutes les grandes innovations ont commencé par être l’apanage des plus aisés avant de devenir des outils d’émancipation du quotidien. En s’équipant les premiers, ils contribuent à faire baisser les coûts de production pour tous, un moyen très concret de faire “contribuer les riches”. Le progrès, c’est la démocratisation de l’accès au froid, pas l’égalité par la privation généralisée.

Il y a un siècle, la France diabolisait le chauffage

J’approfondis

Le mythe de la solution parfaite (Tout sauf la clim)

Idée reçue #6 : la climatisation est une maladaptation

La climatisation est l’exact inverse d’une maladaptation : ses effets secondaires se gèrent ; son absence, elle, tue. La lecture du troisième Plan national d’adaptation au changement climatique est révélatrice de l’immense angle mort de l’administration française. Sur près de 400 pages, le mot « climatisation » n’apparaît que onze fois : huit concernent les transports, une le confort des animaux de ferme, et l’usage domestique n’est évoqué qu’à trois reprises, de manière négative. Dans un guide au titre évocateur, modifié depuis, Vivre avec la chaleur — Pourquoi éviter la climatisation ?, Santé Publique France prodiguait même ce conseil, finalement retiré : « Si vos moyens financiers le permettent, louez pendant quelques jours un logement mieux isolé de la chaleur. » Une indigence coupable pour un pays confronté à des canicules de plus en plus sévères.

Idée reçue #7 : Une maison bien isolée n’a pas besoin de climatisation

L’isolation et la climatisation sont complémentaires, pas concurrentes. L’isolation est passive (elle retarde l’entrée de la chaleur), la climatisation est active (elle extrait les calories accumulées). Lors d’une canicule prolongée, le bâti finit par saturer et l’isolation emprisonne la chaleur, transformant le logement en four. Les normes françaises de confort d’été (comme la RE 2020) reposent d’ailleurs sur des hypothèses déconnectées du réel, supposant par exemple, à l’heure du télétravail, qu’un logement est inoccupé durant les heures les plus chaudes de la journée. Isolation parfaite ou non, la clim devient désormais indispensable. D’autant que les chantiers de rénovation thermique globale étant lourds et coûteux, conditionner le droit au frais à une isolation parfaite revient de facto à condamner une majorité de Français à souffrir encore pendant plusieurs décennies.

Idée reçue #8 : Végétaliser les villes permet de se passer de climatisation

C’est l’ADEME qui le dit : un arbre mature équivaut à cinq climatiseurs fonctionnant 20 heures par jour. Le calcul physique est juste, mais la conclusion politique est trompeuse. Paris compte près de 200 000 arbres. Si cette équivalence était valable, cela reviendrait à dire que la capitale dispose déjà de l’équivalent d’un million de climatiseurs. Un arbre dissipe l’énergie en milieu ouvert par évapotranspiration, ce qui ne baisse la température de l’air que de 0,8 °C en moyenne et dans un périmètre limité. Surtout, en période de canicule extrême, le stress hydrique bloque la transpiration des arbres qui cessent alors de rafraîchir. La réalité est impitoyable : végétaliser Paris à hauteur de 10 % exigerait 12,2 millions de m³ d’eau par jour de canicule, soit cinq fois la consommation en eau potable de toute la région parisienne, ou la quasi-totalité du débit journalier de la Seine en 2100.

Idée reçue #9 : La climatisation va faire exploser le réseau électrique

C’est un classique de la rhétorique anxiogène, le même que pour les datacenters. Le véritable défi du réseau français reste l’hiver, où les pointes de chauffage exigent jusqu’à 50 GW de puissance supplémentaire. Les pics de climatisation estivaux ne représentent que 15 à 21 GW à l’horizon 2050, une situation qui, selon RTE, « ne fait pas apparaître de contraintes d’approvisionnement spécifiques aux vagues de chaleur ». De plus, la climatisation bénéficie d’une complémentarité unique : la demande de froid culmine précisément au moment où les panneaux photovoltaïques produisent le plus d’électricité solaire, constituant un élément stabilisateur majeur pour le système.

Idée reçue #10 : La solution, c’est la géothermie

Invoquée comme la nouvelle solution miracle par les discours politiques, la géothermie est séduisante car elle renvoie les calories dans le sol sans réchauffer la rue. Mais elle se heurte à un mur économique et structurel. Le chantier du siège de l’ADEME à Angers (3 kilomètres de forage pour plusieurs centaines de milliers d’euros) démontre que si cette solution est adaptée au tertiaire neuf, elle est inapplicable à grande échelle aux millions de logements existants, copropriétés dégradées ou écoles. En zone dense, où le sous-sol est déjà saturé par les réseaux de transports, de télécoms et d’énergie, les réseaux de froid urbains collectifs sont bien plus réalistes.

Le mythe de la chaleur supportable

Idée reçue #11 : Les pays chauds vivent très bien sans clim et les ventilateurs suffisent (variante : les brumisateurs, les bouteilles d’eau glacée, les draps humides aux fenêtres, les volets, etc)

À chaque canicule, le débat français se transforme en concours Lépine du système D (bouteille d’eau glacée devant un ventilo, vitres peintes au blanc de Meudon, draps mouillés). D’autres regrettent que Paris ne soit pas une médina ou un village troglodyte et proposent d’installer partout des tours persanes. Sauf qu’un climatiseur ne fait pas que refroidir : il déshumidifie l’air, ce qui est capital pour le confort physiologique. Un ventilateur ne refroidit ni ne déshumidifie rien ; il accélère simplement l’évaporation de la sueur et devient dangereux au-dessus de 35 °C. Les architectures en pisé, elles, ne fonctionnent que si les nuits restent fraîches. Enfin, l’argument de la sobriété des pays chauds repose sur une vision condescendante et obsolète : dès qu’ils en ont les moyens, ils s’équipent massivement. Débattre sérieusement de suspendre des draps mouillés plutôt que d’installer des pompes à chaleur performantes confine à l’absurde pour la septième puissance économique mondiale.

Idée reçue #12 : On peut très bien supporter d’avoir chaud

Cette injonction morale à endurer la souffrance thermique nie la réalité biologique et médicale. Selon l’Universal Thermal Climate Index, le stress thermique commence dès 26 °C, devient « fort » à 32 °C et « très fort » à 38 °C, alors qu’à l’inverse, face au froid, il ne débute qu’en dessous de 9 °C. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), le stress thermique détruira l’équivalent de 80 millions d’emplois à temps plein dès 2030 par pure perte de productivité, tout en faisant grimper en flèche les accidents du travail. Une étude de Harvard note une baisse de 13 % des capacités cognitives durant une canicule, tandis que plusieurs travaux associent la hausse des températures à une augmentation des comportements agressifs. Maintenir les intérieurs au frais est donc le socle du progrès social et de la santé publique. En atteste l’exemple de Singapour, qui combine chaleur et humidité suffocantes toute l’année. Selon son père fondateur, Lee Kuan Yew : « La climatisation est la clé du progrès. Elle a changé la nature de la civilisation. »

Pour en finir avec l’hypocrisie française

La France entretient une véritable névrose vis-à-vis de la climatisation. Nous acceptons que nos serveurs informatiques, nos centres commerciaux, nos studios de télévision et nos centres de décision soient climatisés en permanence, mais nous refusons que nos salles de classe, nos Ehpad, nos hôpitaux ou nos chambres à coucher le soient. Les critiques les plus virulentes contre le froid domestique sont d’ailleurs presque toujours formulées bien au frais, depuis des bureaux ministériels ou des plateaux de médias parfaitement régulés.

Cette asymétrie n’est plus tenable. Sauf à vivre dans une grotte ou dans une abbaye du XIIIᵉ siècle, la chaleur finit toujours par rentrer lorsque les températures extérieures restent élevées plusieurs jours d’affilée. L’isolation passive ne fait que retarder l’échéance ; pire, elle finit par emprisonner la chaleur et transformer l’habitation en thermos.

Face à des canicules appelées à devenir plus fréquentes, plus longues et plus intenses, disposer d’un outil capable d’extraire activement la chaleur des logements n’est plus un luxe. C’est un droit élémentaire : celui de ne pas mourir de chaud chez soi.

Pour un Plan Messm’air : Adapter la France aux canicules

En 1974, le Plan Messmer sécurisait la France face au choc pétrolier et au froid par l’atome. En 2026, un Plan Messm’air doit garantir notre sécurité face au chaud par le refroidissement. L’objectif n’est pas de subventionner à fonds perdus, mais de lever les verrous administratifs pour laisser les Français s’adapter. Une stratégie de bon sens en quatre piliers.

  • Choc de simplification : Libérons l’installation des équipements. Il faut revoir les normes qui la pénalisent, à commencer par la RE 2020, et mettre fin aux blocages abusifs des copropriétés et à l’arbitraire des autorisations d’urbanisme, y compris dans les périmètres protégés par les Architectes des Bâtiments de France.
  • Réalisme économique : Sortons du piège de MaPrimeRénov’, qui complexifie les démarches et dope artificiellement les devis. La pompe à chaleur réversible n’a pas besoin de perfusion publique : elle s’autofinance grâce aux économies massives de chauffage générées l’hiver. L’État doit simplement faciliter des prêts simplifiés, fléchés vers des équipements assemblés en Europe.
  • Urgence sanitaire : Protégeons les plus vulnérables. Le marché équipera naturellement le logement privé ; l’argent public, lui, doit se concentrer là où la chaleur tue. La climatisation doit devenir un équipement de sécurité obligatoire dans les écoles, les crèches, les Ehpad et les hôpitaux.
  • Souveraineté industrielle : Évitons le piège qui a détruit le photovoltaïque européen au profit de la Chine. La France doit préserver ses centres de R&D et ses usines en prenant une longueur d’avance sur les fluides à très faible PRG, comme le propane R290, et lancer un plan d’urgence de formation pour les frigoristes.

Le prix de l’idéologie

La balance bénéfice-risque de la climatisation est aujourd’hui extraordinairement favorable en France. Ses externalités négatives sont limitées et des réponses techniques matures existent pour les réduire.

La climatisation n’est ni une solution unique, ni une baguette magique. Elle est d’autant plus pertinente quand elle vient en complément de solutions passives comme l’architecture bioclimatique, les protections solaires ou encore la végétalisation urbaine. Mais en matière de coût, de rapidité de déploiement et d’efficacité immédiate, aucune autre technologie ne peut protéger aussi vite les populations. Nous l’accepterons, comme nous avons accepté le chauffage central, l’eau courante ou les vaccins — tous contestés, en leur temps, par les mêmes combats d’arrière-garde.

La question n’est plus de savoir s’il faut déployer la climatisation pour adapter le pays à la nouvelle donne climatique : la réalité biologique s’en chargera. La question est de savoir combien de temps nous mettrons encore à admettre l’évidence. Et combien de vies, d’accidents, d’échecs scolaires et de souffrances évitables auront été le prix de notre retard.

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À quand un entrepreneur au Panthéon ?

22 juin 2026 à 18:52

C’est une anomalie mondiale qui en dit beaucoup. Alors que Marc Bloch entre ce jour au Panthéon, nous constatons et déplorons l’absence totale d’entrepreneurs et bâtisseurs dans les temples mémoriels du monde entier.

Le Panthéon, temple républicain de la mémoire nationale, honore des hommes et des femmes politiques, des militaires, des savants, des écrivains, des résistants. Il n’honore pas, en revanche, les entrepreneurs, ces bâtisseurs qui, par leurs innovations, leurs industries et leurs visions, ont façonné la France moderne et contribué à son rayonnement mondial.

Le 9 octobre 2025, c’était Robert Badinter (1928–2024), avocat et homme politique, qui entrait au Panthéon. Ce 23 juin 2026, c’est au tour du grand Marc Bloch (1886–1944), historien et résistant, de voir la patrie lui être reconnaissante. À ce jour, aucun entrepreneur n’a jamais été admis ni même proposé à cette reconnaissance de la nation.

Quels obstacles pour panthéoniser un entrepreneur ?

Du point de vue du droit, le Panthéon n’est pas une institution dont l’accès serait régi par un règlement ou des critères légaux formalisés. Depuis la loi du 4 avril 1791 qui transformait l’église Sainte-Geneviève en « Panthéon des grands hommes », puis les décisions révolutionnaires et impériales qui ont suivi, le choix des personnalités inhumées ou célébrées relève de la décision souveraine du chef de l’État. Aujourd’hui encore, c’est le Président de la République qui, seul ou après consultation informelle d’historiens et de conseillers, prononce la panthéonisation. Aucune loi, aucun décret d’application, aucune charte du Centre des monuments nationaux ne définit de catégories admissibles ou exclues. Il n’y a pas de « jury d’admission », pas de critères objectifs écrits, pas de condition de nationalité stricte (ainsi Joséphine Baker, née aux États-Unis, y repose).

L’obstacle réside donc dans l’interprétation politique et historiographique de la maxime gravée sur le fronton : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante ». Au fil des deux siècles, les présidents successifs ont opéré une sélection implicite fondée sur une hiérarchie des mérites : le service de l’État (hommes politiques), le sacrifice militaire ou résistant, la création intellectuelle et artistique, l’invention scientifique. L’entrepreneur, lui, a été rangé dans la sphère du privé, de l’intérêt personnel et du commerce, perçus comme étrangers à l’idéal républicain du service public. Cette doxa n’a jamais été inscrite dans un texte, mais elle s’est imposée comme une convention.

Des « panthéons » ailleurs

En Allemagne, la Walhalla, érigée en Bavière sur l’initiative du roi Louis Ier, fonctionne comme un temple germanique de la gloire. Ses bustes honorent des personnalités de langue germanique — écrivains, souverains, scientifiques, compositeurs et militaires — mais y règne une conception essentiellement culturelle et politique de l’excellence ; l’industriel ou le chef d’entreprise n’y a pas sa place.

Au Royaume-Uni, la mémoire nationale s’incarne dans une institution religieuse : l’abbaye de Westminster. Outre les sépultures royales, le Poets’ Corner et les chapelles rassemblent écrivains, musiciens, hommes d’État et savants (Newton, Darwin). L’anglicanisme britannique a sanctifié le génie politique, militaire et scientifique ; l’entrepreneur, lui, n’y est guère représenté.

Les États-Unis n’ont pas de panthéon unique, mais le National Statuary Hall au Capitole, où chaque État offre deux statues de ses grandes figures, en constitue l’approximation la plus proche. On y trouve une palette plus large que dans le Panthéon français — militants des droits civiques, éducateurs, scientifiques, parfois inventeurs — mais les chefs d’entreprise y demeurent exceptionnels. Notons toutefois que le désormais oublié Hall of Fame for Great Americans, créé à New York à la fin du XIXe siècle, avait, lui, intégré dès l’origine des figures techniques et industrielles comme Thomas Edison ou Eli Whitney, ce qui en fait une rare exception occidentale.

Plus proche de nous, le Panteão Nacional portugais (Lisbonne), le Panthéon des Hommes Illustres espagnol (Madrid) ou encore la Rotonde des Personnes Illustres au Mexique reproduisent le schéma français : elles consacrent des présidents, des résistants, des écrivains et des intellectuels, sans jamais élever au rang de héros national un bâtisseur d’entreprise.

De ce tour d’horizon ressort une constance frappante : qu’ils soient monarchiques, religieux ou républicains, les panthéons modernes honorent avant tout le souverain, le soldat, le penseur, le poète et, plus rarement, l’inventeur. La République française n’est donc pas seule à réserver ses plus hautes marques de reconnaissance publique aux vertus politiques, militaires et littéraires. Cette convergence transnationale révèle que la mémoire collective occidentale a longtemps considéré la création de richesses et l’audace industrielle comme des vertus privées, indignes du monument public.

Aux grands entrepreneurs, la patrie reconnaissante

Or, l’entrepreneur incarne des valeurs profondément républicaines : le mérite, la persévérance, le progrès, l’émancipation collective et le rayonnement universel. Constituer une « promotion entrepreneuriale » au Panthéon, rassemblant des figures issues de différents secteurs — infrastructures, mode, industrie, aéronautique, consommation, luxe, pharmacie — et de différentes époques, permettrait d’honorer la continuité d’un génie français de l’entreprise.

Nul chef de l’État n’a encore fait entrer au Panthéon de tels bâtisseurs. Pourtant, entreprendre est aussi honorable que représenter, diriger, combattre, résister, écrire, inventer, soigner ou plaider.

Cette reconnaissance donnerait aux entrepreneurs leur place légitime, rétablirait une mémoire collective au profit des générations futures, où l’économie et l’innovation compteraient autant que la politique, la guerre et les arts, et rappellerait que les œuvres de ces entrepreneurs parlent au monde entier.

Si la France panthéonisait des bâtisseurs, elle ne comblerait pas seulement une lacune nationale, elle deviendrait pionnière dans un monde où les grands pays ont tous un Panthéon qui les exclut.

Osons enfin « panthéoniser » des entrepreneurs

Plusieurs candidats méritent certainement d’avoir leur place dans notre récit national. Alors osons enfin « panthéoniser » des figures qui sauront redonner de l’optimisme et de l’audace aux Français. De l’artisan du XIXe siècle à l’industriel du XXe, du luxe aux infrastructures, voici dix noms qui disent la diversité et la pérennité de cet engagement :

  • Émile et Isaac Pereire (1800–1875, 1806–1880) — Banquiers et industriels, architectes de la révolution ferroviaire et de l’urbanisme haussmannien. Ils incarnent la modernité économique du XIXe siècle.
  • Joseph-Auguste Pavin de Lafarge (1806–1876) — Inventeur du ciment moderne, dont l’entreprise bâtira les grandes infrastructures de la France et du monde.
  • Louis Vuitton (1821–1892) — Artisan devenu entrepreneur, fondateur d’une maison devenue emblème du luxe et du savoir-faire français.
  • Gustave Eiffel (1832–1923) — Ingénieur et industriel, bâtisseur de la tour Eiffel, architecte de la statue de la Liberté, symbole mondial de la France républicaine.
  • Jeanne Lanvin (1867–1946) — Créatrice et chef d’entreprise, fondatrice d’une maison de couture encore active, pionnière de l’entrepreneuriat féminin.
  • André Citroën (1878–1935) — Industriel visionnaire de l’automobile, pionnier du marketing et de la production de masse à la française.
  • Marcel Dassault (1892–1986) — Industriel de l’aviation, figure de l’indépendance nationale et du génie aéronautique français.
  • Marcel Bich (1914–1994) — Cofondateur de Bic, inventeur d’objets universels, stylo, rasoir, briquet, adoptés par des milliards de personnes dans le monde.

Bien sûr, ces parcours ne sont pas tous sans ombres ; mais ceux des militaires et des hommes politiques déjà distingués le sont-ils davantage ? L’entrée au Panthéon n’est pas une canonisation papale, elle ne sacralise pas des saints.

Le moment est peut-être venu. Panthéoniser les grands entrepreneurs, c’est affirmer que la République se construit aussi par le travail, l’innovation et l’audace industrielle. C’est reconnaître que derrière chaque objet du quotidien, chaque symbole national, il y a des femmes et des hommes qui ont osé entreprendre. C’est ne pas oublier qu’aux yeux du monde et des Français, le Panthéon parle autant de ses hôtes que de la société qui les choisit.

Quatre-vingt-quatre personnalités sont panthéonisées en comptant Marc Bloch. Les fonctions de femme/homme politique et de militaire concernent 67 % d’entre elles (une personne peut endosser plusieurs fonctions). À ce jour, aucun entrepreneur n’y a été admis.

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