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Reçu — 20 juin 2026 Les Électrons Libres

Super El Niño : la bombe climatique est amorcée

20 juin 2026 à 17:40

L’inquiétude monte. Alors que la planète bat des records de chaleur, les modèles météo annoncent un El Niño d’ampleur exceptionnelle. Mais de quoi parle-t-on vraiment ? Et faut-il s’attendre au pire ?

Sur les côtes du Pérou et de l'Équateur, les pêcheurs vivent depuis toujours au rythme d'une étonnante routine. Chaque année, les eaux d'ordinaire glaciales du Pacifique se réchauffent doucement sous l'effet d'un faible courant descendant vers le sud. Et comme ce phénomène saisonnier survient toujours aux alentours de Noël, les marins lui ont jadis offert un surnom de circonstance : « la corriente del Niño », en référence à l'Enfant Jésus.

Mais sous ses airs de cadeau de fin d'année, ce courant clément peut se transformer en véritable cauchemar. Certaines saisons, la température de l'eau grimpe dangereusement, privant l'océan des nutriments indispensables à la vie marine. Les poissons et les oiseaux désertent alors brutalement les côtes, condamnant des villages entiers à des mois de disette. C’est ainsi qu’au fil des décennies, la mémoire collective a fait basculer le sens de l'expression. Le nom poétique d'El Niño a perdu son innocence d'origine pour désigner exclusivement ces redoutables anomalies climatiques qui, aujourd'hui encore, viennent bousculer la météo mondiale.

Des bouleversements océaniques dont l’origine est parfaitement naturelle, mais dont les conséquences peuvent s’avérer catastrophiques, d'autant que le dérèglement climatique agit désormais comme un redoutable amplificateur. Même si ces événements refusent de se plier à un calendrier strict, nos modèles de prévision parviennent aujourd'hui à débusquer leur réveil plusieurs mois à l'avance. Et les signaux sont loin d’être rassurants : l'année 2026 sera bel et bien placée sous le signe d'El Niño, et l'épisode qui s'annonce promet d'être hors norme.

Des alizés à l’abondance

Pour appréhender la nature du bouleversement provoqué par El Niño, il s’agit d'abord de comprendre la mécanique qui régit le Pacifique en temps normal. Au large du Pérou et de l'Équateur, l'équilibre repose sur des vents infatigables appelés alizés. En soufflant sans relâche d'est en ouest, ils balayent la surface de l'océan et repoussent les eaux chaudes, ainsi que les nuages gorgés de pluie, très loin vers l'Indonésie et l'Australie.

Le déplacement constant de ces eaux de surface crée un vide le long des côtes sud-américaines. Pour le combler, des courants froids remontent directement des abysses. Connue sous le nom d'« upwelling », cette remontée d'eau profonde agit comme un formidable catalyseur biologique en amenant de précieux nutriments vers la surface, déclenchant une spectaculaire explosion de vie.

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Hexana, nouveau (super)phénix ?

19 mai 2025 à 16:03

Enterrée trop tôt, la filière des réacteurs à neutrons rapides renaît de ses cendres avec Hexana. En s’appuyant sur l’héritage du CEA, cette start-up française réinvente le nucléaire avec des SMR innovants, entre recyclage, souveraineté et vision d’avenir.

Il y a des histoires qu’on pensait terminées. Des rêves rangés dans les cartons, un peu jaunis, presque oubliés. La filière des réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium (RNR Sodium) faisait partie de celles-là. Après l’arrêt de Superphénix en 1997, puis l’abandon du projet ASTRID en 2019, le rideau semblait définitivement tiré sur cette ambition nucléaire française. Et pourtant… parfois, il suffit d’une étincelle. Celle-ci s’appelle Hexana.

La promesse des neutrons rapides : recycler les déchets nucléaires

Imaginez un feu qui se nourrit de ce que les autres considèrent comme perdu. C’est, en quelque sorte, ce que fait un réacteur à neutrons rapides. Là où les réacteurs classiques s’arrêtent, lui commence une seconde vie pour la matière nucléaire. Il transforme les rebuts en ressources, prolonge le cycle, et repousse les limites de l’énergie.

Contrairement aux réacteurs classiques, qui utilisent des neutrons « lents » pour fissionner l’uranium, les RNR utilisent, comme leur nom l’indique, des neutrons très rapides, ou plutôt « non ralentis ». Ces neutrons ont une capacité particulière intéressante : ils peuvent « casser » non seulement l’uranium classique, mais aussi d’autres éléments tels que du plutonium ou de l’uranium appauvri, des matériaux souvent considérés comme des déchets. Résultat : on peut recycler ce que d’autres jettent, et on produit plus d’énergie avec la même matière.

Avec ce type de réacteur, c’est un cercle vertueux qui s’envisage : le combustible usé des centrales actuelles pourrait devenir le carburant des futures centrales à neutrons rapides. Mieux encore, ces réacteurs peuvent réduire la durée de vie des déchets radioactifs les plus problématiques, ceux qui restent dangereux pendant des milliers d’années. En les « brûlant », on les transforme en déchets beaucoup plus faciles à gérer. En résumé : ils proposent une vision circulaire du nucléaire, où les déchets deviennent des ressources.

Pour fonctionner, ils ont besoin d’un fluide pour transporter la chaleur : ici, il s’agit de sodium liquide. Il chauffe très vite et très fort, ce qui permet de produire efficacement de l’électricité comme de la chaleur pour l’industrie. Il a toutefois un défaut : son caractère… explosif. En contact avec l’eau ou l’air, il peut s’enflammer ou réagir violemment. Cela exige donc des systèmes de confinement ultra-sécurisés, une véritable ingénierie de pointe, une maintenance délicate, et une surveillance constante.

Redonner vie à une filière que le monde nous enviait

Pendant des décennies, la France a été avant-gardiste, bénéficiant d’une avance sur le reste du monde en matière de réacteurs à neutrons rapides, qui faisait la fierté des équipes en charge. Des noms comme Rapsodie, Phénix et Superphénix résonnent encore dans la mémoire des ingénieurs et des chercheurs comme autant de promesses inachevées.

Hélas, malgré ce savoir-faire unique, cette filière a été peu à peu abandonnée principalement pour des raisons économiques et… idéologiques. À l’heure où l’atome devenait un sujet brûlant dans l’arène politique, les RNR se sont retrouvés pris en étau entre des exigences budgétaires de plus en plus strictes et une défiance croissante de l’opinion, alimentée par certains activistes. Démonisés, trop mal compris, ces réacteurs incarnaient un futur que le monde politique n’était plus prêt à attendre. La vision de long terme s’est effacée au profit d’une gestion plus immédiate, et jugée moins risquée (en apparence).

Le coup de grâce est venu en 2019 avec l’abandon du projet ASTRID, qui incarnait le renouveau, le RNR de nouvelle génération, celui qui allait régler les défis techniques de ses prédécesseurs. Mais le contexte énergétique et stratégique avait changé : les ressources en uranium restant abondantes, la priorité est allée aux EPR, et les arbitrages ont joué contre la recherche à long terme. La plupart y ont vu une décision catastrophique. Un crève-cœur. Certains ont même parlé de trahison, envers les générations futures.

Pourtant, les fondations posées au cours des décennies de recherche n’ont été ni vaines, ni perdues. Et aujourd’hui, des initiatives comme celle d’Hexana remettent la technologie sur le devant de la scène, avec une approche plus modulaire, flexible, et sans doute plus en phase avec les enjeux actuels. À partir des connaissances accumulées sur le projet ASTRID, et après des années de recherche, la startup propose une solution radicalement nouvelle.

Une vision neuve, portée par des pionniers du SMR

Le modèle d’Hexana n’est clairement pas celui des grandes cathédrales nucléaires du XXᵉ siècle, et il n’est pas question pour l’entreprise de « refaire Astrid », même si elle bénéficie des recherches initialement menées. C’est une approche qui se veut souple et évolutive. 

On parle ici de SMR (pour « Small Modular Reactors »), de petits réacteurs, contenant deux modules de 400 MWth chacun, produisant à la fois de l’électricité et de la chaleur industrielle à haute température (jusqu’à 500 °C), qui seraient implantés là où les besoins se font sentir, au plus près des réseaux en tension, des zones industrielles, ou dans les régions isolées.
Autre atout : avec sa plateforme énergétique modulaire et son approche hybride, Hexana veut combiner ses mini-réacteurs à neutrons rapides à un système de stockage thermique intelligent. « La chaleur sera stockée au sein de sels fondus, une technologie très spécifique empruntée au monde de l’énergie solaire à concentration, que nous sommes les seuls à développer en France, et à intégrer à un réacteur nucléaire », explique l’entreprise.

Pour faire battre le cœur de son réacteur, Hexana mise sur un carburant pas comme les autres : le MOX, un mélange savamment dosé de plutonium recyclé et d’uranium appauvri. Fabriqué à partir des combustibles usés d’EDF, ainsi que de coproduits générés lors de l’enrichissement de l’uranium, il permettrait de fermer le cycle du combustible nucléaire, et de renforcer au passage notre souveraineté énergétique.

Concernant la gestion du sodium liquide, l’entreprise s’appuie sur des décennies d’expertise « Made in France », et entend capitaliser sur les échecs et les réussites passés, en intégrant des technologies de pointe pour garantir la sûreté de ses installations. Systèmes intelligents, capteurs prédictifs : le problème demeure le même, mais l’approche pour le gérer change. Elle est plus précise, plus agile, plus moderne. « Nous faisons le choix de valoriser les acquis du passé et d’innover là où cela est nécessaire », rapporte l’équipe dirigeante.

Le printemps des start-up du nucléaire français

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Quels sont les objectifs de la jeune pousse ?

Le but du projet entrepreneurial : fournir une énergie constante, pilotable, décarbonée, mais également capable de s’adapter aux fluctuations industrielles ou aux pics de consommation. C’est la rencontre entre le nucléaire haute couture et les besoins concrets de notre époque. Une architecture dite de « 4ème génération » qui offre une réponse concrète à un défi énergétique majeur : moins de dépendance aux aléas météo, plus de souplesse sur le réseau, et une capacité inédite à répondre aux nouveaux usages industriels.

Début 2025, l’entreprise a levé 25 millions d’euros pour accélérer son développement. Une levée de fonds record dans le domaine, qui n’a rien d’anodine : elle incarne une confiance retrouvée dans cette technologie et dans ceux qui la portent aujourd’hui avec détermination. À ce stade, elle anticipe une mise sur le marché de son SMR aux alentours « de 2035 ».

Il y a dans cette aventure une forme de poésie. Un rêve d’ingénieur, bien sûr, mais aussi une foi sincère en la capacité de l’intelligence humaine à réparer ce qu’elle a abîmé, à améliorer ce qu’elle a inventé. Et qui sait ? Un jour peut-être, quand l’énergie d’un petit réacteur Hexana alimentera une usine ou un data center, on se souviendra qu’il a suffi d’une idée, d’une équipe… pour rallumer la flamme.

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Les Business Angels, ces super-héros méconnus de l’Économie

19 mai 2025 à 12:56

Les business angels sont-ils des flambeurs inconséquents, portés par l’amour du risque ? Des vampires de startups qui dépouillent leurs proies à la première réussite ? Ou des passionnés investis, qui apportent leur réseau, leurs compétences et leur expérience ?

Premier carburant financier des startups, sans lequel elles resteraient au stade de l’idée, ils sont surtout ceux qui prennent et assument les risques, souvent considérables. 90 % des startups échouent, entraînant la perte totale de l’investissement leur étant dédié. Les 10 % restants nécessitent une énorme patience (entre 7 et 10 ans) pour générer un retour sur investissement, appelé l’exit. Ainsi, un business angel investit de l’argent qu’il est prêt à perdre intégralement. Bien qu’en ayant souvent les moyens…

Prenons un exemple concret pour éclairer notre affaire. Imaginons l’un de nos anges investissant 20 000 € dans une startup de foodtech – domaine des technologies et innovations appliquées au secteur alimentaire – valorisée à 300 000 € en 2018. Six ans après, en 2024, la société, en réussite, est rachetée pour 15 M€. La part du business angel, après la dilution du capital liée à l’arrivée de nouveaux financements, se porte à 1,2 %, soit 180 000 €. Son retour sur investissement atteint neuf fois sa mise initiale. Sauf que, notre ange, dans le même temps, a misé sur neuf autres startups. Généralement, huit d’entre elles sont des fiascos, la dernière, sans générer de pertes, n’offre aucune plus-value. Au final le risque est bien conséquent, nécessitant courage, flair, patience, sans produire de jackpot, comparé à l’ensemble des investissements.

Pourtant, exceptionnellement, après des masses d’échecs, le business angel peut avoir misé sur une startup devenant ce qu’on appelle une licorne, à savoir une entreprise dont la valorisation dépasse le milliard d’euros, lui offrant un exit pouvant atteindre 100 fois sa mise initiale. Cela a pu être le cas des heureux ayant investi, par exemple 50 000 €, dans la société Airbnb, fondée par deux designers californiens en 2008. Ceux-là ont vu leur mise se transformer en millions de dollars. Mais ce jeu, qui est tout sauf à somme nulle, est réservé aux amateurs d’adrénaline capables de mettre quelques billets sur la table de départ et détenteurs d’un réel sang-froid assez peu partagé.

Pourquoi ne pas emprunter à la banque comme tout le monde ?

Parce que les banques exercent leur magistère dans le monde de l’entreprise traditionnelle. Elles exigent des bilans, des garanties, des business plans détaillés. Une startup, par définition, est une coquille vide avec une idée. Les business angels, eux, jouent un autre jeu : ils risquent leur propre argent, pas celui des clients ou des actionnaires. Ils œuvrent sans filet, ni parachute.

La France à la traîne ?

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Mais pourquoi font-ils cela ?

Parce qu’ils ont le goût de l’aventure, mais aussi et surtout celui de l’innovation. Ils diffèrent en cela des simples spéculateurs, peu préoccupés par l’objet de leurs investissements. Ils savent sentir les idées révolutionnaires qui vont changer la société, qu’importe que l’on juge que cela soit en bien ou en mal. Ils sont derrière les succès d’entreprises comme Uber, Airbnb, BlaBlaCar, OpenAI. Ils misent sur des projets parfois pensés par deux geeks phosphorants dans leur garage qui, un an après dirigeront 50 salariés, puis 1500 cinq ans plus tard. Mais ils ne s’arrêtent jamais, parce que le mouvement est dans leur ADN. Inlassablement, ils réinvestissent leurs gains dans d’autres projets, participant à stimuler l’écosystème dans lequel ils évoluent. Sans eux, des licornes françaises comme Doctolib, Back Market, Deezer ou ManoMano seraient restées des présentations PowerPoint sur un ordinateur.

Des mythes à déconstruire

Les startups financées par nos business angels charrient aussi leur lot de mythes et de critiques dont certains méritent d’être débunkés. 

Non, les business angels ne spolient pas les fondateurs des startups auprès desquelles ils s’engagent. Loin de là.  Ils achètent des parts à un prix reflétant le risque qu’ils prennent. Ils ne se « gavent » pas non plus sans travailler. Ils offrent mentorat, introductions, et passent des heures à relire des pitchs gratuitement, en sachant qu’ils perdront le plus souvent leur argent. Un léger motif de stress, quand même… Pas davantage qu’ils ne sont des vautours. Un vautour est un charognard qui guette votre mort pour vous dépecer. Le business angel est tout le contraire. Il vous met sous perfusion pour que vous viviez dans l’espoir de vous voir connaître l’épanouissement.

* Cet article ne constitue pas un conseil ou une recommandation en matière d’investissement et ne saurait être considéré comme une sollicitation ou une offre de vente ou d’achat de tout instrument financier. Il est destiné à une information générale et ne prend pas en compte les objectifs, la situation financière ou les besoins spécifiques d’un investisseur. Nous vous recommandons de consulter un professionnel du secteur financier avant de prendre toute décision d’investissement.

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E133 : la peur bleue de la menthe à l’eau

19 juin 2026 à 20:09

Il y a le sirop de menthe et ceux qui mentent… Connaissez-vous le E133, ce colorant bleu qui lui donne sa couleur caractéristique ? Sur les réseaux sociaux, vidéos virales et titres alarmistes en ont fait en quelques jours la nouvelle bête noire de l’alimentation. Au bout du compte, une tempête dans un verre de menthe à l’eau. Et une énième panique qui en dit moins sur ce colorant que sur notre rapport irrationnel au risque alimentaire.

N’en déplaise aux influenceurs autoproclamés spécialistes en santé publique, qui agitent des bouteilles de sirop comme s’il s’agissait de fioles radioactives, le E133, ou Bleu Brillant FCF, n’est pas considéré comme présentant un risque sanitaire aux niveaux d’exposition observés dans la population européenne. En 2010, l’EFSA (European Food Safety Authority) a réévalué ce colorant et abaissé sa Dose Journalière Admissible (DJA) de 10 à 6 mg par kilogramme de poids corporel, sans identifier d’élément justifiant une restriction ultérieure. Pourtant, l’application Yuka, à l’origine de la polémique, le classe parmi les substances à fuir.

Yuka, le business de la peur

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D’où vient cette vague de panique ?

L’histoire du E133 dans le sirop de menthe n’est pourtant pas neuve. Ce colorant synthétique est utilisé depuis des décennies pour donner à la menthe à l’eau sa couleur caractéristique. Ce qui a changé, c’est le regard que nous portons sur lui.

Depuis des années, une mécanique bien rodée transforme chaque additif, chaque molécule ou chaque procédé industriel en potentiel scandale sanitaire. Et peu importe les avis rendus par les agences sanitaires. Les conclusions mesurées, parfois rassurantes, peinent à rivaliser avec la puissance émotionnelle des gros titres anxiogènes. Un rapport de plusieurs centaines de pages concluant à l’absence de risque significatif passera souvent inaperçu face à une alerte savamment mise en scène. À force d’être exposé à ce type de contenu, le public en vient à surestimer certains risques tout en négligeant d’autres dangers objectifs, pourtant bien mieux documentés. Le E133 n’est que le dernier épisode de cette histoire.

Trente ans de science réglementaire, balayés en un tweet

Ce que cette panique révèle surtout, c’est une méconnaissance profonde du travail réglementaire qui encadre notre alimentation.

En Europe, aucun additif alimentaire ne se retrouve dans votre assiette par hasard. Avant d’être autorisé, il est évalué par l’EFSA, l’Autorité européenne de sécurité des aliments, qui examine les données toxicologiques disponibles, fixe des niveaux d’exposition acceptables et publie ses conclusions. Le système n’est pas parfait, mais il évolue au rythme des connaissances scientifiques.

Le E133 a ainsi été réévalué en 2010. Ce n’est pas un blanc-seing accordé à l’industrie. C’est le fonctionnement normal d’une autorité scientifique indépendante qui fait son travail.

L’affaire dite de Southampton illustre d’ailleurs la manière dont ce système réagit lorsqu’un signal sérieux apparaît. En 2007, une étude publiée dans The Lancet suggère un lien entre plusieurs colorants alimentaires et certains troubles du comportement chez l’enfant. Les autorités examinent alors les données disponibles et la Commission européenne impose un étiquetage spécifique sur les produits concernés. Le E133 ne faisait pas partie de ces colorants.

La dose fait le poison, et Paracelse avait raison avant X

Il y a un principe fondamental en toxicologie que les vidéos alarmistes mentionnent rarement. C’est Paracelse, médecin suisse du XVIe siècle, qui l’a formulé avec une clarté restée intacte aujourd’hui : « Toute substance est un poison, aucune n’est sans poison ; seule la dose fait qu’une chose n’est pas un poison. »

L’ironie de toute cette affaire, c’est que les milliers de personnes qui s’inquiètent du E133 dans leur sirop de menthe passent à côté de l’information la plus importante qui figure pourtant en toutes lettres sur la même étiquette : la teneur en sucre.

La Dose Journalière Admissible du E133 est fixée à 6 mg par kilogramme de poids corporel, soit 120 mg par jour pour un enfant de six ans pesant 20 kg. En retenant une concentration de 60 mg / L dans le sirop pur, cohérente avec les niveaux d’usage rapportés à l’EFSA et la dilution recommandée de 1 volume de sirop pour 12 volumes d’eau, l’enfant pourrait boire tous les jours sans risque — c’est le sens même de la DJA — environ 26 litres de menthe à l’eau, soit 130 verres de 20 cl. Cela correspondrait à deux litres de sirop pur. À raison d’environ 71 g de sucre pour 100 ml de sirop, il aurait alors absorbé près de 1,4 kg de sucre. Une dose extravagante.

Attirer l’attention des parents sur le colorant au lieu du sucre, c’est noyer le poison.

Le sucre, ce danger ordinaire qu’on préfère oublier

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Et si on commandait la pluie ?

18 juin 2026 à 20:29

Aux États-Unis, le Grand Lac Salé a perdu 73 % de son eau en 40 ans. S’il s’assèche, 2,5 millions d’Américains respireront un nuage chargé d’arsenic. Pour lutter, l’Utah fait le pari de confier une partie de son avenir hydrologique à un faiseur de pluie de 25 ans : Augustus Doricko.

En quelques années, Doricko est devenu la cible privilégiée de tous les fantasmes paranoïaques. Sa société, Rainmaker, déploie une armée de drones pour ensemencer les nuages et faire tomber la neige. Une technologie vieille de 80 ans remise au goût du jour, mais que certains confondent encore avec les « chemtrails », cette théorie complotiste qui prend les traînées de condensation laissées par les avions pour des largages de poison.

El Segundo (Californie), à quelques centaines de mètres de l’océan Pacifique. Dans un entrepôt sans climatisation, des ingénieurs en t-shirt manipulent des bidons métalliques contenant une poudre jaune-vert : de l’iodure d’argent, le secret de fabrication des faiseurs de pluie modernes. Ils forment l’équipe de Rainmaker.

Le Grand Lac Salé : autopsie d’une catastrophe annoncée

Pour comprendre l’urgence qui anime Doricko, il faut se rendre à 1 200 kilomètres de là, dans le nord de l’Utah. Le Grand Lac Salé, plus vaste lac salé de l’hémisphère occidental, est en train de mourir. Depuis les années 1980, il a perdu 73 % de son eau et 60 % de sa superficie. En 2022, il atteignait son niveau le plus bas jamais enregistré : 6 mètres sous sa moyenne historique.

La cause principale n’est pas le changement climatique (qui représente environ 9 % du déficit), mais la surexploitation humaine. L’Utah détourne chaque année plus de 2,5 milliards de mètres cubes d’eau, dont 70 à 80 % pour l’agriculture — principalement la luzerne et le foin destinés au bétail. Le lac accuse un déficit annuel de 1,5 milliard de mètres cubes depuis 2020.

Mais le pire est peut-être à venir. Le lit du lac, exposé par le retrait des eaux, est une véritable bombe toxique. Pendant plus d’un siècle, les activités minières, agricoles et industrielles y ont déposé de l’arsenic, du mercure, du plomb, du cadmium et d’autres métaux lourds. Aujourd’hui, plus de 2 000 kilomètres carrés de sédiments sont à l’air libre, et chaque tempête de vent les transforme en nuages de poussière toxique qui balaient la région de Salt Lake City et ses 2,5 millions d’habitants.

« Nous fixons le canon d’une arme chargée : la plus grande crise de santé publique que notre État ait jamais connue », alertent 300 professionnels de santé dans une lettre aux autorités de l’Utah. Le 21 mai dernier, le gouverneur Cox a déclaré l’état d’urgence pour sécheresse à l’échelle de tout l’Utah, l’hiver le plus chaud depuis 1874 n’ayant pratiquement pas rechargé le lac.

Les mesures d’arsenic sur le lit asséché du lac dépassent de dix fois les recommandations de l’EPA (Environmental Protection Agency) pour une exposition régulière.

La révolution des drones et de l’IA de Rainmaker

Pour mesurer ce qu’ils produisent, Rainmaker a déployé un arsenal de radars et de stations météo autour du bassin de la Bear River, dont les données alimentent Prophet, un système d’IA qui prédit en temps réel quels nuages sont ensemençables et isole la neige artificielle de celle qui serait tombée de toute façon.

Leur drone Elijah vole jusqu’à 5 000 mètres en conditions de givrage, pour 50 dollars de l’heure contre des milliers pour un avion piloté. Surtout, Rainmaker a obtenu de la FAA (Federal Aviation Administration) une dérogation unique aux États-Unis : le droit de voler dans les nuages, de nuit, en conditions de givrage et sans visibilité directe.

Rainmaker n’est pas seul sur ce marché, estimé à 430 millions de dollars en 2025 et dominé depuis 60 ans par des acteurs traditionnels comme Weather Modification Inc. Ces derniers utilisent des avions plutôt que des drones et n’ont jamais réussi à prouver précisément ce qu’ils produisent.

L’ensemencement des nuages, une technologie née d’un accident

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Dans l’Utah, le plus grand projet d’ensemencement de l’histoire américaine

Rainmaker est devenu le fer de lance d’un projet colossal qui consiste à augmenter les chutes de neige dans le bassin de la Bear River, principal affluent du Grand Lac Salé. Le projet s’inscrit dans une mobilisation historique. En septembre 2025, le gouverneur Cox a signé la « Great Salt Lake 2034 Charter » qui vise à restaurer le lac d’ici les Jeux olympiques d’hiver que l’Utah accueillera cette année-là. De plus, deux coalitions philanthropiques ont mis 200 millions de dollars sur la table. Partenaire majeur de l’opération, Rainmaker a gagné sa légitimité, et la pression qui va avec.

L’investissement public est conséquent. En cinq ans, l’Utah a multiplié son budget annuel d’ensemencement par 20, portant sa contribution annuelle à Rainmaker à 7,5 millions de dollars. L’Idaho a apporté un million de dollars supplémentaire ; l’Oregon, le Colorado et la Californie ont signé à leur tour. Des équipes de l’université d’État de l’Utah, de l’université de l’Utah et de l’université Brigham Young supervisent les opérations de Rainmaker et évaluent indépendamment les résultats.

Le 27 avril dernier, l’entreprise a annoncé avoir validé 82 signatures radar non ambiguës. Il s’agit de cas où ses drones ont directement déclenché des précipitations, pour un total de 540 millions de litres d’eau douce produits en Utah et en Oregon, soit une première mondiale pour un opérateur commercial. Joel Ferry, directeur des ressources naturelles de l’État, explique que « ce type de validation est critique ». « Si on peut le prouver scientifiquement, c’est tout l’enjeu. » Rainmaker précise que ce chiffre ne représente probablement qu’une fraction de sa production totale de la saison.

Quand la science affronte le conspirationnisme

Hélas, l’obstacle inattendu du complotisme se dresse sur la route de Rainmaker. Une fraction croissante de la population américaine est convaincue que les traînées blanches laissées par les avions dans le ciel ne sont pas de simples contrails (condensation de la vapeur d’eau des réacteurs), mais des chemtrails, c’est-à-dire des produits chimiques qui seraient délibérément répandus par le gouvernement pour contrôler la météo, empoisonner la population ou manipuler les esprits.

En juillet 2025, les agences américaines EPA et NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) ont dû publier une page entière pour expliquer que les « chemtrails » n’existent pas.

Doricko et son équipe font les frais de ces théories délirantes, mais très largement partagées, puisqu’au moins 30 % des Américains y croient au moins partiellement. En juillet 2025, des inondations meurtrières au Texas (plus de 130 morts) sont attribuées par une foule en ligne à Rainmaker, qui avait ensemencé des nuages 240 kilomètres plus loin, deux jours plus tôt.

Le général Michael Flynn, ancien conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, exige des explications à ses 2,2 millions d’abonnés sur X. La représentante d’extrême droite Marjorie Taylor Greene annonce un projet de loi pour interdire la modification de la météo. « Les gens en ont assez des produits chimiques qui manipulent notre météo », écrit-elle, accompagnant son message d’une photo de Doricko.

Rainmaker réplique que ses opérations ne peuvent produire qu’une fraction de centimètre de pluie, pas les 50 cm qui se sont abattus sur certaines zones du Texas. Mais le mal est fait. Jonathan Jennings, météorologue responsable du programme d’ensemencement de l’Utah, a reçu des menaces de mort après avoir publié un simple article éducatif sur la technique.

Les limites de l’ensemencement de nuages

Aussi prometteuse soit cette technologie, l’ensemencement à lui seul ne sauvera pas le lac. À +15 % de précipitations, les apports actuels restent une goutte d’eau face au déficit annuel de 1,5 milliard de mètres cubes. Les chercheurs de l’université Brigham Young estiment qu’il faudrait réduire de 30 à 50 % la consommation d’eau dans le bassin versant (principalement l’irrigation agricole) pour ramener le lac à des niveaux sains d’ici 2050.

Jake Dreyfous, directeur de l’association Grow the Flow, résume la situation : « L’ensemencement est un élément dans notre boîte à outils. Mais la vraie solution, c’est de consommer moins d’eau. » Un message utile, mais politiquement délicat dans un État où l’agriculture représente une part importante de l’économie et de l’identité culturelle.

Pourtant, réduire la consommation ne signifie pas nécessairement en faire de même des rendements. Israël l’a prouvé depuis 50 ans avec le goutte-à-goutte, une invention aujourd’hui déployée dans 110 pays. La production agricole par litre d’eau a été multipliée par sept en 40 ans, sans augmenter la consommation.

Quant à l’Utah, où 80 % de l’eau part en irrigation agricole, il n’en est qu’à ses débuts. Les cultures génétiquement modifiées pour être économes en eau ouvrent une deuxième voie. Entre les drones de Doricko qui font pleuvoir, le goutte-à-goutte qui en gaspille moins et les semences de demain encore plus sobres, la sécheresse ressemble de moins en moins à une fatalité.

Dessaler la mer pour irriguer le désert

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Reçu — 17 juin 2026 Les Électrons Libres

La France, championne des cotisations, lanterne rouge de la croissance

17 juin 2026 à 20:25

Des aides aux entreprises, les exonérations de charges sur les bas salaires ? Le qualificatif révèle l’incohérence du monde politique, qui réclame du pouvoir d’achat, espère la réindustrialisation… mais taxe toujours plus le travail.

Seul pays d’Europe à n’avoir pas amorcé le début du commencement d’un redressement de ses comptes depuis le Covid, la France est obligée de tailler dans ses dépenses au fil de l’eau pour endiguer son déficit, sans jamais mesurer l’intérêt de ce qu’elle ampute. La dernière cible du gouvernement serait les allègements de cotisations, comptés comme une « dépense publique » alors qu’il s’agit d’une recette à laquelle l’État renonce, comme si chaque euro non collecté était un euro perdu pour la nation. Avant de décréter cette baisse des allègements (euphémisme technocratique pour désigner une hausse d’impôt), une question s’impose : à quoi servent-ils ?

La réponse est ambivalente et représentative du dilemme face duquel notre pays se trouve. Ces allègements sont incontournables pour faire entrer les moins qualifiés sur le marché du travail. Mais en même temps, ils figent les rémunérations à des niveaux très bas, entretenant la trappe à bas salaires dans laquelle est enclavée une grande partie des Français. Piégée par cette mécanique mise en place dans les années 1990, à une époque où la productivité alimentait la croissance naturelle des salaires, la France de 2026 se retrouve ainsi à devoir choisir entre leur suppression, qui accentuerait le taux de chômage, ou leur maintien, qui entretient la smicardisation.

Un choix impossible, que l’on doit à la décision d’asseoir le financement de notre protection sociale sur le travail — à un moment où les besoins étaient plus faibles qu’aujourd’hui — et à l’absence de revirement depuis, alors que la situation économique a évolué.

Dans un monde idéal, nous n’aurions jamais eu besoin de baisser artificiellement le coût du travail par leur biais, et l’économie française ne subirait pas leurs effets négatifs. Pour être efficace, le vrai débat ne doit pas porter sur la béquille mais sur la fracture initiale.

Un tremplin vers l’emploi, mais…

Un salarié produisant 10 € de richesses par heure ne sera pas embauché si le salaire minimum est de 12 €. Ces allègements ont donc pour but de ramener vers l’emploi ceux qui en sont exclus par une faible productivité. Cette architecture de baisse du coût du travail s’est bâtie entre le milieu des années 1990 et 2003 (Balladur, Juppé, Aubry et Fillon en ont été les artisans, ce dernier ayant concentré l’essentiel du dispositif sous 1,6 SMIC). Le chômage qui tutoyait alors les 11 % était la préoccupation centrale du débat public.

Ces mesures suivaient une logique de tremplin, aidant les entreprises à recruter un salarié à coût réduit, en attendant que des gains de productivité (bien plus vigoureux qu’aujourd’hui) fassent grimper mécaniquement sa rémunération au-dessus du niveau de rentabilité d’embauche. Et cela a fonctionné : entre 1997 et la crise de 2008, le taux de chômage a fondu de trois points pour atteindre 7,4 %.

La suppression aveugle de ces allègements, sans résoudre le problème de fond qu’ils sont censés régler, reviendrait à défaire cette réussite, au moment où la France vient de faire reculer son chômage structurel de 1,3 point depuis 2015. Le modèle Mésange de la direction du Trésor évalue à 12 500 les emplois détruits par milliard d’euros de hausse du coût du travail. Supprimer les 80 milliards d’allègements reviendrait donc à rayer d’un trait de plume près d’un million d’emplois et 100 milliards de PIB. Pas sûr que ce soit une bonne affaire sur le long terme.

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L’architecture d’aide s’est muée en piège

Si la photographie montre que ces allègements sont utiles, le film raconte une autre histoire. La politique des allègements reposait sur l’hypothèse que les gains de productivité poursuivraient le rythme de la fin des années 1990. Il n’en fut rien. Depuis 2000, cette productivité, qui constitue le principal moteur finançant les hausses de salaires, n’a progressé que de 20 % en France. Le SMIC, seul salaire dont le niveau est décrété politiquement, a grimpé de 37 % en euros constants sur la même période.

Or, quand le législateur impose des hausses de salaires supérieures à la productivité, toute la chaîne des rémunérations finit par payer : entre 2000 et 2026, toujours en euros constants, le salaire médian n’a augmenté que de 21 % et celui des cadres de 9 %. En l’absence de productivité, cette générosité non financée a alimenté la « smicardisation » latente et avec elle le sentiment d’un travail qui ne paie plus.

En concentrant les allègements sous 1,6 SMIC (un seuil correspondant aujourd’hui peu ou prou au salaire médian), les pouvoirs publics ont planté une borne qui comprime tous les salaires en dessous d’elle. C’est le diagnostic du rapport Bozio-Wasmer : efficaces pour l’emploi peu qualifié, les allègements concentrés ont creusé une « trappe à bas salaires » décourageant toute progression au-delà du seuil. Depuis janvier 2026, un dispositif unique nommé le RGDU a certes repoussé cette borne à 3 SMIC, mais il n’a fait qu’aplanir la pente sans toucher au problème de fond, à savoir le financement social adossé au seul travail.

Les auteurs ont prolongé leur réflexion dans une note pour le Conseil d’analyse économique (CAE), publiée le 16 juin, dans laquelle ils décrivent les effets insidieux de ces allègements sur la progression des salaires : pour augmenter de 100 € le revenu disponible d’un travailleur sous le salaire médian, l’employeur doit supporter un coût salarial supplémentaire compris entre 300 et 400 €. Il est impossible, dans ces conditions, d’espérer recréer une dynamique salariale forte revalorisant le travail à sa juste valeur.

À force de revaloriser le SMIC plus vite que la productivité, nos élus en ont fait l’un des plus élevés d’Europe. L’indice de Kaitz, mesurant le ratio SMIC / salaire médian, est de 62 % en France, trois points au-dessus de la moyenne européenne, dix de plus que l’Allemagne. Concrètement, depuis le 1er juin, un salarié au SMIC perçoit environ, prime d’activité comprise, 1 750 euros par mois, quand le salaire médian s’établlit autour de 2 200 euros. La rémunération de la moitié des salariés tient donc dans un corridor de 450 euros. Et l’horizon est bouché : au rythme de 1 % de hausse annuelle que permet notre productivité, un salarié au SMIC ne gagnera que 2 200 euros à la fin de sa carrière, soit un euro et demi de pouvoir d’achat supplémentaire par mois. Difficile d’aiguiser sa motivation professionnelle dans de telles conditions.

La cotisation devient un impôt pour les riches

Le piège a un second versant. Concentrés sur la moitié basse des salaires, ces allègements ont reporté la charge du financement social sur le travail qualifié. Pour verser 1 euro à un ingénieur, une entreprise française doit en débourser 2,23, contre 2,02 en Allemagne et 1,59 au Royaume-Uni. La France taxe faiblement le travail le moins productif et lourdement celui qui l’est le plus, fragilisant ceux qui paient pour tous les autres.

Prenons un cadre payé 100 000 euros brut par an. Au titre de sa seule cotisation santé de 13 % (non plafonnée), il verse 13 000 euros à la branche maladie, quand la consommation moyenne de soins tourne autour de 3 000 euros par habitant. Il finance ainsi les soins de plus de quatre personnes à lui seul. La fable du salaire différé est ici caduque. Ce qu’il verse au-delà de ce qu’il recevra n’est pas une assurance socialisée, mais un impôt non contributif qui ne dit pas son nom. Et dans un monde où ces talents s’arrachent et se déplacent facilement, chasser nos « riches » du territoire revient à congédier les premiers sponsors de notre modèle social.

Le déséquilibre est aussi générationnel. Les retraités, qui concentrent la moitié de la consommation de soins, sont exemptés de cotisations maladie et bénéficient d’une CSG réduite. Le lien contributif, censé fonder la Sécurité sociale, est rompu à tous les étages.

Changer l’assiette : le vrai débat

Supprimer les allègements, c’est ôter la béquille et détruire un million d’emplois. Les conserver en l’état, c’est entretenir la trappe et surtaxer les talents. La France semble enfermée dans un dilemme : soit augmenter son taux de chômage, soit maintenir la smicardisation qui dévalorise le travail et démotive de nombreux salariés.

Pour en sortir, il faut remonter à la racine et inverser le choix, opéré au sortir de la Seconde Guerre mondiale, d’asseoir le financement de la quasi-totalité de notre protection sociale sur le seul travail. Les cotisations pèsent 17 % du PIB en France (record du continent) contre 0,8 % au Danemark. Ce que le travail finance chez nous, la TVA et l’impôt sur le revenu le portent là-bas, permettant aux Danois d’avoir un salaire net quasiment identique au salaire brut.

Pour imiter ce résultat, nous avons quelques leviers à notre disposition : la CSG, dont chaque point de hausse rapporte 16 milliards d’euros, et la TVA, dont chaque hausse d’un point en vaut 10. Aucun n’est indolore. Nos engagements européens plafonnant la TVA à 25 %, une hausse à ce niveau du taux normal rapporterait 50 milliards au mieux, soit autant qu’un alignement des taux réduits sur les 20 % actuels. Et elle frappe aveuglément les plus modestes comme les plus riches, avant de faire décrocher la consommation à moyen terme. La CSG, de son côté, mord sur tous les revenus et son augmentation renchérirait le coût du capital au moment où nous en avons le plus besoin.

Reste la piste de l’impôt sur le revenu, acquitté par seulement 46 % des ménages (et dont 10 % supportent 75 % des recettes totales). Il pourrait être élargi à tous les contribuables, même dans une proportion symbolique, pour réintéresser tous les citoyens à la gestion des finances publiques et recréer un pacte républicain où chacun participe à la marche du pays, même à un niveau modeste. C’est le levier le plus douloureux car le plus visible, mais c’est aussi une assiette large qui, si elle est supportée par tous, peut aider à alléger durablement le coût du travail.

Ne pas s’exonérer d’une baisse des dépenses

Ne nous y trompons pas : en l’absence d’une forte diminution des dépenses, la seule bascule d’assiette n’allègerait pas le fardeau fiscal, elle ne ferait que le déplacer. Tant que la dépense publique française restera la plus lourde des grandes économies développées, quelqu’un devra la financer. Pour que cette bascule se transforme en un vrai gain de pouvoir d’achat, il faudra dépasser la tuyauterie fiscale et s’attaquer à la dépense sociale, pensions et remboursements en tête. Or, les Français se cabrent à la moindre réforme des retraites comme à la plus modeste franchise médicale. Le chantier est autant fiscal que politique.

La France a gardé la fiscalité d’un pays riche, à la croissance vive et à la productivité conquérante, capable d’imposer lourdement ses talents parce qu’il savait les retenir. Ce pays a disparu, mais sa fiscalité lui a survécu. Elle pèse aujourd’hui sur une économie qui décroche et pénalise le travail qui tire encore la croissance. On ne taxe pas comme un champion quand on joue en division inférieure. Adaptons enfin notre fiscalité au terrain mondial et technologique où se joue désormais la partie.

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Reçu — 16 juin 2026 Les Électrons Libres

Les obligations : prêt, taux d’intérêt et duration

16 juin 2026 à 16:46

Les obligations représentent environ 40 % des titres cotés en bourse et la majorité des fonds euros. Pourtant, en 2022, les obligations et les fonds euros ont surpris beaucoup de monde par leurs mauvaises performances. Pourquoi ? Explications avec notre couple témoin, Sonia et Adam.

Adam a acheté ses premiers ETF (Exchange-Traded Funds) actions après l’article précédent. Satisfait, il a voulu aller plus loin et son banquier lui a proposé un « fonds obligataire diversifié ». Adam a dit oui sans vraiment comprendre ce qu’il achetait. Sonia, elle, a reçu son relevé d’assurance-vie pour 2022 : son fonds euros, celui qu’elle pensait « sans risque », avait rapporté à peine 1,5 %. Elle voulait savoir pourquoi.

Ces deux questions ont la même réponse. Il faut comprendre ce qu’est une obligation, pourquoi son prix change quand les taux d’intérêt bougent, et pourquoi certaines obligations sont plus sensibles que d’autres.

1. Une obligation, c’est un prêt à un émetteur

Quand l’État français veut financer ses dépenses sans augmenter immédiatement les impôts, il emprunte. Il le fait en émettant des obligations, des titres de dette qu’il vend aux investisseurs sur les marchés financiers. Les entreprises font de même. Une obligation assimilable du Trésor (OAT) est ainsi le mécanisme par lequel vous devenez, sans le savoir, créancier de l’État français chaque fois que votre assureur investit votre épargne en fonds euros.

Le fonctionnement est simple. L’émetteur, État ou entreprise, emprunte une somme : le nominal. Il s’engage à verser des intérêts réguliers : les coupons, exprimés en pourcentage du nominal, généralement une fois par an. Et il rembourse le nominal à une date fixée à l’avance : l’échéance. Tout est connu à l’avance, sauf une chose : la capacité de l’émetteur à honorer ses engagements. Si l’émetteur ne peut plus payer, on parle de défaut.

Ce qui distingue une obligation d’un prêt bancaire ordinaire, c’est sa négociabilité. Elle s’achète et se vend sur les marchés financiers, à un prix qui fluctue chaque jour. C’est précisément là que naissent les surprises.

👤 Sonia, prêteuse à l’État sur 10 ans

Sonia prête 1 000 € à l’État français via une OAT à 3 % sur 10 ans. Chaque année, elle perçoit 30 €. Dans 10 ans, l’État lui rembourse 1 000 €. Elle connaît à l’avance tous ses flux de trésorerie. Le risque de défaut de la France est considéré comme faible : elle est notée AA− par S&P depuis janvier 2026. Son risque principal n’est pas, pour le moment, le défaut. Il est ailleurs.

2. Quand les taux montent, le prix baisse

C’est la règle la plus contre-intuitive de l’investissement obligataire. Quand les taux du marché montent, le prix des obligations déjà émises baisse. Quand les taux baissent, leur prix monte. Cette relation est mécanique, inévitable, et vaut pour toutes les obligations à taux fixe.

Prenons un exemple pour expliquer ce mécanisme. Sonia détient une OAT à 10 ans qui verse 30 € par an (coupon de 3 % sur 1 000 €). Les taux du marché montent d’un point, à 4 %. Une nouvelle OAT de 1 000 € rapporte désormais 40 € par an. L’ancienne obligation de Sonia n’est plus aussi attractive : son prix de marché doit baisser jusqu’à ce que l’acheteur obtienne un rendement équivalent. La relation est symétrique à la baisse : si les taux tombent d’un point, l’obligation de Sonia à 3 % devient plus attractive et son prix monte au-dessus de 1 000 €.

Sonia ne perd rien si elle conserve son obligation jusqu’à l’échéance : elle recevra ses 30 € par an et ses 1 000 € au terme. Si elle doit revendre avant l’échéance en revanche, la moins-value est bien réelle.

Deux obligations, même rendement : pourquoi les prix divergent Quand les taux du marché passent de 3 % à 4 % (+1 point), une OAT 10 ans à coupon 3 % voit son prix de marché baisser à environ 919 €. Le détenteur qui attend l’échéance récupère ses 1 000 € intacts.

👤 Adam découvre la performance 2022 de son fonds

Adam avait souscrit un fonds obligataire « prudent » en 2021, à une époque où les taux européens étaient proches de zéro. En consultant son relevé début 2023, il découvre −11 % sur l’année. Il appelle son banquier, convaincu d’une erreur. Il n’y en avait pas. La BCE avait relevé ses taux directeurs de 0 à 2,5 % en 2022 pour contenir l’inflation. Les obligations à taux bas détenues dans le fonds avaient mécaniquement chuté. Ce n’est pas un scandale, c’est de la mécanique.

⚠ 2022 : le choc obligataire

En 2022, les banques centrales ont relevé leurs taux directeurs à une vitesse sans précédent depuis les années 1980. Le Bloomberg Global Aggregate Bond Index a perdu plus de 16 %, sa pire performance depuis sa création. Les fonds obligataires européens diversifiés ont perdu entre 10 et 15 %. Des épargnants qui croyaient leurs placements « sans risque » ont découvert que les obligations pouvaient baisser significativement (Bloomberg L.P., 2022).

3. La duration, c’est votre temps de patience

La relation taux / prix ne s’applique pas de la même façon à une obligation qui expire dans 3 mois et à une obligation à 30 ans. Il existe un outil pour quantifier cette différence : la duration. C’est la durée moyenne pondérée à laquelle vous récupérez votre mise, en tenant compte de la valeur temporelle de l’argent, c’est-à-dire du fait qu’un euro reçu aujourd’hui a plus de valeur qu’un euro reçu dans dix ans.

Le prix des obligations prend en compte la différence de gain futur entre un produit émis aujourd’hui et un produit déjà existant. Avec un coupon fixe de 30 € et un remboursement de 1 000 € dans 10 ans, le prix d’équilibre s’établit à environ 919 €, soit une baisse de 8 %. Ce chiffre n’est pas un hasard : il correspond à ce que prédit la duration, qui est d’environ 8 pour une OAT 10 ans à coupon de marché.

La règle de la duration : coupons et capital comme poids Une OAT 5 ans à coupon de 6 % : les coupons annuels (petits poids) et le remboursement du nominal (poids dominant) déterminent le point d’équilibre à 4,47 ans. La duration est inférieure à la maturité dès qu’il y a des coupons.

La règle opérationnelle à retenir est la suivante : une hausse de taux de 1 point entraîne une baisse de prix approximativement égale à la duration. Un fonds obligataire affichant une duration de 8 perd environ 8 % si les taux montent d’un point. Il en gagne environ 8 % si les taux baissent d’un point.

La duration d’un portefeuille est la moyenne pondérée des durations de chaque obligation qu’il contient. C’est pourquoi les sociétés de gestion publient toujours la duration de leurs fonds dans leurs rapports mensuels : c’est le premier chiffre à lire avant d’investir.

Baromètre de duration : sensibilité selon l’échéance Plus l’échéance est longue, plus la duration est élevée et plus l’obligation est sensible aux variations de taux. Les investisseurs exigent en contrepartie un rendement plus élevé pour compenser ce risque supplémentaire.

4. Deux risques à ne pas confondre : taux et crédit

La duration mesure le risque de taux : la sensibilité du prix à une variation des taux d’intérêt du marché. Mais il existe un second risque, indépendant : le risque de crédit, c’est-à-dire la probabilité que l’émetteur ne rembourse pas.

On appelle spread de crédit la prime de rendement exigée par les marchés au-dessus du taux sans risque pour compenser ce danger. Si le taux d’une OAT 10 ans est de 3 % et qu’une obligation d’entreprise de même maturité offre 4,5 %, le spread est de 150 points de base (1 point de base correspond à 0,01 %). En période de stress, les investisseurs fuient vers les obligations d’État — c’est la « fuite vers la qualité » — et exigent une prime encore plus élevée pour les obligations d’entreprises, ce qui fait mécaniquement baisser le prix des obligations déjà sur le marché.

Les deux risques peuvent se cumuler. En 2008, la hausse des taux et l’explosion des spreads de crédit ont frappé simultanément les obligations d’entreprises à haut rendement, entraînant des pertes proches de celles subies par les actionnaires.

👤 Adam, tenté par le rendement à 7 %

Le conseiller d’Adam lui propose un fonds obligataire affichant 7 % de rendement annualisé. Adam est séduit. Mais en lisant le Document d’informations clés (DIC), il découvre que le fonds investit à 70 % en obligations high yield, c’est-à-dire émises par des entreprises dont la notation est inférieure à BBB−. Le rendement élevé ne tombe pas du ciel : il rémunère un risque de défaut bien réel. Un rendement attrayant est toujours le signe d’un risque sous-jacent.

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5. Choisir son fonds obligataire en pratique

Mis à part pour les fonds euros, les salariés sont les Français les plus souvent confrontés aux fonds obligataires à travers leurs plans d’épargne entreprise (PEE). Comme pour les actions, la diversification est capitale : investir dans un fonds obligataire permet de répartir le risque sur de nombreux émetteurs, là où détenir les obligations d’un seul acteur serait aussi imprudent que de miser sur une seule action.

Face à un fonds obligataire, trois réflexes permettent d’évaluer le risque réel avant d’investir :

  • Le premier est de lire la duration affichée dans le rapport mensuel ou le Document d’informations clés. Un fonds avec une duration de 8 n’est pas adapté à un besoin d’argent à un horizon de 2 ans : une hausse de taux d’un point efface près de quatre ans de rendement. En règle générale, la duration du fonds ne devrait pas dépasser l’horizon de placement.
  • Le deuxième est de lire la répartition par note de crédit. La différence entre un fonds majoritairement en investment grade (de AAA à BBB−) et un fonds high yield ne se voit pas dans le nom du produit, mais dans les données publiées par la société de gestion dans ses rapports mensuels.
  • Le troisième est d’adapter ces deux paramètres au projet concret. Pour Sonia, la poche de sécurité disponible dans 3 ans appelle un fonds monétaire (duration proche de 0). Sa poche retraite à 25 ans tolère davantage de duration, et donc de risque de taux intermédiaire. Pour Adam, dont l’horizon est de 30 ans et la tolérance au risque élevée, un risque de crédit modéré peut se faire valoir, à condition de ne pas avoir besoin de revendre au mauvais moment.

La majorité des Français font de la prose sans le savoir : les fonds euros d’assurance-vie sont majoritairement composés d’obligations, conservées souvent jusqu’à leur terme, avec un mécanisme de réserves qui lisse les performances dans le temps. Sur le long terme, leurs rendements restent modestes, ce qui tient à leur faible niveau de risque.

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On distingue généralement quatre grandes familles selon la duration : les fonds monétaires (duration inférieure à 1), les fonds à court terme (duration de 1 à 3), les fonds intermédiaires (duration de 3 à 5), les fonds classiques (duration de 5 à 8) et les fonds longs (duration supérieure à 10). Chaque famille correspond à des profils de risque et à des horizons distincts.

Il existe par ailleurs des obligations indexées sur l’inflation, les OATi en France. Leur coupon réel de base est historiquement faible et elles restent exposées à la hausse des taux réels : en 2022, elles ont perdu autant que les obligations classiques. Leur intérêt est réel mais leur usage reste marginal dans un portefeuille de particuliers.

Les obligations jouent aussi un rôle crucial dans la gestion de la volatilité globale d’un portefeuille. En période de crise boursière, les investisseurs se réfugient souvent vers les obligations d’État, ce qui fait monter leur prix au moment même où les actions chutent. Cette corrélation généralement faible, voire négative, est le fondement de l’allocation dite 60/40 : 60 % en actions pour le moteur de croissance, 40 % en obligations pour amortir les chocs. C’est précisément cette mécanique, et ses limites, que l’article suivant explorera.

Les fonds monétaires occupent une place à part dans ce paysage : utiles pour gérer les rentrées et sorties d’argent, les transitions d’allocation ou la décapitalisation progressive, ils méritent d’être connus pour ce qu’ils sont réellement.

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En résumé

  • Une obligation = un prêt à un émetteur. Elle verse des coupons réguliers et rembourse le nominal à l’échéance. Le risque de défaut est réel, mais très irrégulier selon la qualité de l’émetteur.
  • La relation taux / prix est inverse. Quand les taux montent, le prix des obligations existantes baisse. Conserver les titres jusqu’à l’échéance annule ce risque de marché intermédiaire.
  • La duration mesure la sensibilité aux taux. Une duration de 8 signifie qu’une hausse de taux d’un point fait baisser le prix d’environ 8 %. Les obligations longues réagissent beaucoup plus que les courtes.
  • Risque de taux et risque de crédit sont distincts. Un fonds high yield à duration courte peut perdre massivement si les spreads s’élargissent. Il faut analyser les deux indicateurs de concert.
  • Adapter la duration à l’horizon. Ne sélectionnez pas un fonds à duration élevée si l’argent est nécessaire à court terme.
  • Les OATi (obligations indexées sur l’inflation) existent mais offrent un coupon réel de base faible et restent sensibles aux taux réels. Elles ne suppriment pas le risque de duration.
  • Obligations et actions se complètent dans un portefeuille. Leur corrélation souvent négative justifie la logique de l’allocation 60/40, qui fera l’objet de l’article suivant.

La prochaine étape :

Article nᵒ 2c, L’allocation d’actifs : combiner actions et obligations. Vous connaissez maintenant les deux grandes classes d’actifs, leurs moteurs de rendement et leurs risques propres. L’article 2c explore comment les combiner intelligemment dans un portefeuille : quel dosage adopter selon l’horizon et la tolérance au risque, et comment le cycle économique influence ce choix.

Adam et Sonia sont des personnages fictifs. Cet article ne constitue pas un conseil en investissement personnalisé

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Reçu — 15 juin 2026 Les Électrons Libres

Claude : stupeur et tremblements en Europe

15 juin 2026 à 18:57

La désactivation par les États-Unis de Fable 5 et de Mythos, les derniers modèles d’Anthropic, a provoqué un électrochoc. Elle a surtout éclairé la dépendance de l’Europe aux IA américaines, tout en lui offrant une opportunité d’affirmer sa souveraineté, portée par la France.

Dans un laboratoire de recherche européen, une équipe s’apprête à présenter une innovation médicale majeure. Les simulations finales, les optimisations de molécules et les validations croisées ont été conduites avec un nouveau modèle d’IA ultra-performant. La veille du dépôt, celui-ci est brutalement coupé par décision américaine. Des mois de données et de calculs deviennent soudainement inaccessibles, obligeant l’équipe à tout reprendre avec des outils moins efficients, au risque de voir un concurrent américain ou chinois déposer un brevet proche quelques semaines plus tard.

Cet exemple fictif (et certes caricatural) peut aussi s’appliquer au domaine militaire et à bien d’autres. Ainsi, nous pouvons envisager le cas d’une armée engagée dans une opération décisive. Au dernier moment, ses drones autonomes et ses systèmes de commandement tactique, alimentés par un modèle américain de pointe, perdent brusquement leurs capacités de reconnaissance et de prise de décision. Cloués au sol ou rendus imprécis, ils exposent les troupes au danger. Ces scénarios sont désormais possibles et plusieurs développeurs, y compris dans des domaines sensibles, en ont fait le récit ces derniers jours. Ils ont commencé à se matérialiser dans la nuit du 12 au 13 juin, lorsque Anthropic a dû désactiver mondialement ses modèles Fable 5 et Mythos 5 sur ordre du gouvernement américain.

À ce moment précis, des millions d’utilisateurs à travers le monde ont découvert avec stupeur que les modèles les plus avancés d’Anthropic, la société créatrice du LLM Claude, leur étaient soudainement retirés. Fable 5, lancé seulement trois jours plus tôt pour le grand public, et Mythos 5, sa déclinaison mais plus puissante orientée vers des usages sensibles en cybersécurité — qui n’était ouverte qu’à un cercle très restreint de sociétés éditrices de logiciels critiques —, ont été désactivés pour l’ensemble des clients. Anthropic a publié un communiqué expliquant avoir reçu une directive d’exportation du département du Commerce américain, sous l’autorité du secrétaire Howard Lutnick. Cette mesure, motivée par des préoccupations de sécurité nationale liées à un jailbreak (une faille de sécurité permettant de contourner les garde-fous de l’IA) signalé par les chercheurs du concurrent Amazon (qui sont parvenus à casser les limitations de Fable), imposait de suspendre l’accès aux modèles pour tout ressortissant étranger, y compris ceux travaillant au sein même d’Anthropic. Incapable de mettre en place un filtrage fiable par nationalité en temps réel, l’entreprise a préféré couper l’accès mondial à ses nouveaux modèles. Les plus anciens de la famille Claude demeurent en revanche accessibles, mais le choc provoqué par cette suspension brutale d’un système déjà largement déployé reste inédit.

Cette décision s’inscrit dans un contexte de tensions de plus en plus vives entre l’administration Trump et Anthropic. La société a d’ailleurs exprimé dans son communiqué une certaine frustration, qualifiant le jailbreak de relativement étroit et affirmant travailler à une résolution rapide, tout en se pliant à la loi américaine.

L’entreprise a auparavant montré des réticences face à certains contrats militaires et a longtemps mis en avant les risques globaux de l’IA pour plaider en faveur d’une régulation stricte. Elle se retrouve aujourd’hui confrontée aux conséquences de sa propre rhétorique de sécurité. Les États-Unis traitent désormais les modèles les plus performants comme des technologies stratégiques, comparables aux semi-conducteurs ou à l’armement nucléaire.

En France et plus largement en Europe, les réactions politiques ont fusé dans un mélange d’indignation, d’hypocrisie et d’incompréhension technique. Mais toutes, et c’est une première, semblent avoir saisi l’importance de l’affaire et découvert les conséquences de la vassalisation numérique de l’Europe. Des enjeux stratégiques que la plupart avaient jusque-là négligés, ne s’inquiétant que des régulations tatillonnes du continent et de son sous-investissement chronique.

L’affaire Anthropic a d’ailleurs été l’occasion d’une amusante parenthèse. Une rumeur virale a prétendu ces derniers jours que Mistral AI s’apprêtait à dévoiler un modèle surpuissant baptisé « Le Chaton Fat » ou « Le Gros Chaton », prétendument supérieur à Mythos 5. Il s’agit en réalité d’une vaste blague nourrie de fausses captures d’écran et de benchmarks inventés, à laquelle le PDG Arthur Mensch a lui-même répondu avec humour en confirmant ironiquement : « It’s actually le gros chaton ».

L’opportunité historique pour Mistral AI et l’Europe

Plus sérieusement, cet épisode pourrait pourtant se révéler comme offrant une opportunité historique pour l’Europe et pour des acteurs comme Mistral AI. En privant brutalement les entreprises, les laboratoires de recherche et les institutions publiques européennes d’un des modèles américains les plus performants, les États-Unis créent de facto un marché captif et peuvent donner des idées au Vieux Continent. Les données sensibles, les secteurs industriels stratégiques, les administrations et les projets de défense ne pourront plus dépendre d’outils dont l’accès repose sur le bon vouloir de Washington. Cette rupture renforce considérablement l’argument en faveur d’une IA souveraine, développée sur le sol européen et non soumise au Cloud Act, ni à l’extraterritorialité du droit américain.

Mistral AI peut ainsi espérer entrer dans une nouvelle dimension. Sa valorisation, encore modeste (bientôt autour de 20 milliards tout de même) au regard de celle atteinte par les leaders américains, pourrait vite augmenter si elle s’accompagne d’une mobilisation massive des pouvoirs publics et des investisseurs privés. Le rapatriement potentiel de talents européens travaillant dans les grands laboratoires américains, frustrés par les actuelles restrictions et par la perspective d’un accès limité aux modèles de l’Oncle Sam, constitue une aubaine supplémentaire pour densifier les équipes continentales et accélérer les progrès techniques.

Pour transformer cette opportunité, il ne suffira cependant pas de déclarations d’intention. Des investissements massifs et rapides s’imposent dans le calcul intensif, l’énergie et la recherche fondamentale. La France et l’Europe disposent ici d’atouts réels, à commencer par notre parc nucléaire capable d’alimenter des data centers, accusés d’être énergivores, de manière stable et décarbonée, sans dépendre des aléas des énergies intermittentes. Des partenariat publics-privés ambitieux, une accélération des programmes tels que France 2030, une simplification, voire un pacte de non-agression réglementaire, une fiscalité attractive pour les capitaux privés et une stratégie européenne cohérente deviennent indispensables. Sans cela, l’écart technologique risque de durer, si ce n’est de s’accroître. Les États-Unis pourraient alors inonder le marché européen de versions légèrement inférieures, juste assez performantes pour maintenir la dépendance tout en décourageant l’émergence de champions autonomes.

La position chinoise et les risques pour l’Europe

La Chine observe cette situation avec un intérêt gourmand. Peu entravée par les débats éthiques, elle peut accélérer son développement et proposer aux Européens frustrés des alternatives à bas coût et des modèles, parfois de la génération précédente, gratuits. Malheureusement pour Mistral, ces modèles chinois gratuits sont les meilleurs du marché, loin devant les siens. Cet épisode renforce sa position dans la formation des blocs technologiques et illustre les risques d’une Europe qui se tire régulièrement des balles dans le pied. L’AI Act, qui entrera pleinement en vigueur en décembre 2027, avec ses exigences bureaucratiques et son obsession régulatrice, contraste violemment avec la logique protectionniste américaine et la volontariste approche étatiste chinoise. En voulant encadrer, avant même d’avoir construit une industrie cohérente et au niveau de la concurrence, le continent freine ses propres innovateurs et risque de perdre une bataille peu alimentée par la notion de scrupule, ce qui pourrait conduire des entreprises comme Mistral à s’expatrier dans des contrées plus clémentes.

Perspectives géopolitiques

Au fond, cette affaire révèle le grand basculement géopolitique en cours dans le domaine de l’IA. Nous entrons dans une ère où la supériorité en cette matière déterminera non seulement la puissance économique, mais aussi les équilibres militaires et l’influence mondiale pour les décennies à venir. L’IA devient la sève des souverainetés et des enjeux de civilisation, exigeant une mobilisation industrielle, la sécurisation des secrets technologiques et une vision à long terme. Derrière le show des gesticulations trumpistes, les États-Unis l’ont compris en imposant leurs contrôles d’exportation. La Chine l’a intégré depuis longtemps dans sa stratégie d’État. L’Europe doit maintenant trancher entre une souveraineté réelle, coûteuse mais vitale, et une dépendance fainéante, s’appuyant sur le confort de sa prétendue supériorité morale, qui la reléguerait au rang de simple suiveur technologique.

L’IA, bien commun de l’humanité ?

Au-delà des blocs qui se durcissent, une autre voie, plus ambitieuse, mérite d’être explorée et ne serait pas éloignée des discours des fondateurs d’Anthropic : celle qui consisterait à considérer les modèles d’IA les plus avancés comme un bien commun de l’humanité, dont aucun État ne pourrait restreindre l’accès ou l’usage à des fins purement nationales, sur le modèle inverse du Cloud Act. Une convention internationale dédiée pourrait théoriquement protéger les pays intermédiaires contre une fracture technologique définitive qui les condamnerait à une éternelle dépendance. Cette perspective reste cependant, dans le contexte géopolitique actuel, largement utopique. Ni les États-Unis, qui traitent déjà l’IA comme un pilier stratégique, ni la Chine, engagée dans une course de puissance, n’accepteront de brider leur souveraineté technologique au nom d’un bien commun. L’Europe aurait beau porter cette philosophie, elle risquerait d’apparaître une fois de plus comme naïve face à des rivaux qui raisonnent en termes de rapport de forces. Reste qu’elle mérite d’être gardée comme horizon de réflexion, ne serait-ce que pour rappeler que la fragmentation totale du monde en blocs technologiques n’est pas une fatalité, même si elle reste l’idée la plus dominante aujourd’hui.

Indépendamment de ce vœu humaniste, transformer le choc provoqué par la suspension de Fable 5 en avantage pour l’Europe est possible. Mais cela suppose une profonde lucidité, une ambition collective et une réelle cohérence politique. Il faudra investir massivement dans les infrastructures et les talents, simplifier les règles qui brident inutilement l’innovation comme la cohésion européenne, miser pleinement sur les atouts énergétiques du continent et l’amener à construire une véritable stratégie industrielle commune, ce qui n’est pas son fort jusqu’à présent. Sinon, les discours sur la souveraineté resteront des mots creux dépourvus d’horizon. L’histoire jugera et les prochains mois seront décisifs.

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Reçu — 14 juin 2026 Les Électrons Libres

Électroscope #31 : un microscope révolutionnaire, des armes anti cancer et une percée dans le quantique

14 juin 2026 à 19:04

Découvrir de nouveaux médicaments, détruire les cancers réfractaires, dépister le cancer colorectal, corriger le quantique et inverser le vieillissement… C’est parti pour l’Électroscope #31 !

Voir l’invisible : des lasers pour découvrir des médicaments

Et si le secret pour vaincre les maladies incurables exigeait d’enfermer la puissance de 100 millions de soleils à l’intérieur d’un microscope ?

Depuis des décennies, la biologie structurale se heurte à un mur : pour étudier la forme de nos protéines humaines à l’échelle de l’atome avec l’aide d’un microscope électronique, il est nécessaire d’utiliser des électrons. Or, ces molécules biologiques sont si légères qu’elles n’interagissent presque pas avec ces faisceaux d’énergie, ce qui les rend presque invisibles. Jusqu’à présent, pour créer du contraste et rendre l’image visible, les scientifiques devaient « flouter » volontairement l’image, perdant ainsi de précieux détails…

Mais une véritable prouesse d’ingénierie optique baptisée « xLPP », développée conjointement par l’université de Californie à Berkeley et le laboratoire de recherche Biohub, vient d’apporter une solution. Le concept, autrefois jugé techniquement impossible, consiste à croiser deux faisceaux lasers d’une intensité colossale (soit entre 350 et 400 gigawatts par centimètre carré, ce qui est équivalent à près de 100 millions de fois le rayonnement du Soleil sur un cm² de sa surface) à l’intérieur même du microscope, sans aucun support matériel.

Ce croisement crée un champ de force qui déphase les électrons juste assez pour générer un contraste d’image parfait, sans détruire la résolution ni générer de reflets parasites. Le résultat est époustouflant : les chercheurs peuvent désormais observer avec une netteté sans précédent des protéines minuscules, directement à l’intérieur de cellules intactes !

Cette capacité à cartographier notre machinerie cellulaire dans son état naturel fournit des données d’entraînement d’une richesse sans précédent pour l’intelligence artificielle. En nourrissant les algorithmes avec ces images, les scientifiques vont pouvoir identifier de nouvelles « serrures » sur les protéines malades et concevoir des médicaments sur mesure pour des pathologies à ce stade incurables.

« Quand on peut observer les interactions entre protéines dans leur contexte, la biologie commence à prendre vie », illustre un responsable de Biohub.

Un « ciseau génétique » pour détruire les cancers réfractaires

Et si les cellules cancéreuses portaient en elles les germes de leur propre destruction, n’attendant qu’un simple signal pour s’autodétruire ? C’est la solution que propose une nouvelle application des ciseaux moléculaires CRISPR !

Historiquement, l’oncologie bloque sur les cancers dits « réfractaires » (qui ne répondent pas aux traitements), notamment ceux causés par la mutation du gène p53 (impliqué dans de nombreux cas humains). Quand ce gène protecteur mute, il perd sa forme, empêchant tout médicament classique de s’y accrocher pour le réparer.

Face à cette impasse, une équipe de chercheurs a eu l’idée de pirater le système de défense d’une bactérie : l’enzyme CRISPR-Cas12a2. Contrairement au célèbre Cas9 qui découpe l’ADN pour le modifier, Cas12a2 pratique la « politique de la terre brûlée ». Dans la nature, lorsqu’elle détecte un virus, elle s’active et déchiquette frénétiquement tout l’ADN environnant, provoquant le suicide de la cellule pour stopper l’infection.

Les scientifiques ont reprogrammé cette enzyme afin qu’elle s’attaque uniquement aux tumeurs humaines. Introduite dans la cellule malade, elle est conçue pour ne réagir qu’en présence de la signature génétique exacte du cancer (comme la mutation de p53). Dès qu’elle la repère, elle fragmente intégralement l’ADN de la cellule tumorale…

Cette méthode est remarquable par la précision de son ciblage. Une seule différence dans le code génétique suffit pour que l’enzyme épargne totalement les cellules saines. Capable de détruire les cellules cancéreuses les plus tenaces, celles devenues résistantes aux chimiothérapies, cette technologie transforme l’anomalie du cancer en une arme mortelle retournée contre lui-même.

« Non seulement cette approche nous permet de cibler les cancers que nous connaissons comme étant jusqu’ici considérés comme incurables, mais nous pouvons aussi l’adapter facilement et rapidement aux nouvelles mutations », explique Jennifer Doudna, co-auteure de l’article et prix Nobel de chimie pour ses travaux sur CRISPR-Cas9.

La prise de sang qui anticipe le cancer colorectal

Et si une simple prise de sang permettait d’enrayer le deuxième cancer le plus meurtrier de France avant même qu’il ne s’installe ?

Le cancer colorectal cause plus de 17 000 décès par an dans notre pays. La clé de son « succès » (et de notre malheur) est son développement silencieux : lorsqu’il provoque des symptômes, il est souvent déjà à un stade métastatique trop avancé. Bien qu’un dépistage précoce (test dans les selles) garantisse à 90 % la guérison, la réticence psychologique des patients est trop forte : le taux de dépistage chez les plus de 50 ans n’est que de… 28 %.

Pour contourner ce blocage, un consortium de chercheurs montpelliérains et niçois (incluant l’IRCM, l’IGF et l’IRCAN) a déployé le projet COLNET. Plutôt que de rechercher des traces de sang dans les selles ou de l’ADN de tumeur dans le sang, cette équipe a eu l’idée de traquer des signaux moléculaires bien plus subtils : les réactions du corps humain face à l’apparition des tout premiers polypes précancéreux.

Les scientifiques français ont découvert que le danger d’une tumeur réside autant dans la cellule malade que dans son environnement (le stroma). En effet, le cancer « corrompt » les tissus sains environnants pour se créer des autoroutes d’invasion et ainsi développer une résistance aux traitements. Le test COLNET détecte cette perturbation (via des micro-ARN et cytokines) bien avant que les tissus ne soient irrémédiablement altérés. « Dès le stade où on a un polype, ce marqueur apparaît déjà », souligne la chercheuse Julie Pannequin.

En identifiant avec précision les patients à risque chez les plus de 50 ans asymptomatiques, ce test sanguin est conçu pour orienter uniquement les cas nécessaires vers une coloscopie préventive. Avec cette découverte, l’objectif n’est plus de déclarer la guerre au cancer colorectal, mais de l’étouffer dans l’œuf grâce à un simple bilan de routine.

Ordinateurs quantiques : le coup de maître de Pasqal

Et si l’ordinateur du futur devenait enfin capable de corriger ses propres erreurs en plein calcul ? La deeptech Pasqal enregistre de nouveaux succès en la matière.

Depuis des années, l’informatique quantique promet de résoudre des problèmes hors de portée des supercalculateurs actuels. Mais elle se heurte à son talon d’Achille : les fameux « qubits », ses unités de calcul, sont très fragiles. La moindre perturbation thermique ou magnétique (le « bruit ») fausse les résultats. Pour que le quantique devienne utile au monde industriel, il faut inventer une machine tolérante aux fautes.

C’est un pas vers cet exploit que l’entreprise française Pasqal a annoncé en mai 2026. Utilisant des atomes neutres de rubidium manipulés dans le vide par de puissants lasers, leurs chercheurs ont créé des « qubits logiques ». Le principe ? Au lieu de se fier à un seul atome fragile, l’information est répartie de manière intriquée sur un réseau de plusieurs atomes, grâce à un bouclier mathématique appelé « code de détection ».

Et pour la première fois au monde, cette architecture n’a pas été utilisée pour de simples tests de laboratoire, mais pour une preuve de concept à l’échelle industrielle : la résolution de 1 000 équations différentielles complexes. Ces mathématiques sont vitales pour simuler l’aérodynamique des avions ou optimiser les flux financiers, entre autres…

En filtrant ses propres erreurs de contrôle, la puce logique de Pasqal a divisé le taux d’erreur par 10 sur les équations non linéaires par rapport aux qubits classiques. « Ce travail démontre que les qubits logiques ne sont pas seulement préférables en théorie : ils sont déjà plus performants sur une tâche de calcul réelle », explique Loïc Henriet, directeur technique de Pasqal. Cette démonstration confirme que l’architecture des qubits logiques ouvre la voie à une informatique quantique applicable aux défis industriels !

Une thérapie génique pour inverser la vieillesse (oculaire)

Et si la cécité liée à l’âge n’était plus une fatalité inéluctable, mais une simple horloge biologique que l’on pouvait « inverser » avec une nouvelle thérapie ?

Jusqu’à présent, une règle simple mais stricte régnait en neurobiologie : chez un adulte, un nerf optique endommagé ne repousse jamais. Ainsi, des maladies dégénératives comme le glaucome mènent inexorablement à la mort des cellules rétiniennes, les traitements actuels ne pouvant, au mieux, que ralentir l’échéance chez les patients atteints.

Mais l’entreprise Life Biosciences entend bien bouleverser cette fatalité avec une thérapie pionnière nommée ER-100, basée sur la « théorie de l’information du vieillissement ». Selon cette théorie, le vieillissement n’altère pas l’ADN lui-même, mais la façon dont la cellule le lit (l’épigénétique). Pour sauver les neurones visuels, ER-100 injecte dans l’œil un cocktail partiel de gènes dits « facteurs de Yamanaka ». Ces gènes seraient capables de « nettoyer » les marques du vieillissement et de ramener la cellule à un état métabolique juvénile, lui redonnant alors sa capacité de régénération…

Un défi de taille subsistait encore sur le plan technique : comment rajeunir les cellules sans déclencher de multiplication anarchique (et donc des cancers) ? La solution réside dans un interrupteur de sécurité intégré au traitement. Une fois injectée, la thérapie reste dormante. Le rajeunissement n’est activé que lorsque le patient prend un antibiotique spécifique par voie orale pendant 56 jours. Dès l’arrêt des pilules, le processus s’éteint en toute sécurité.

Actuellement en essai clinique de phase 1 validé par la FDA (un premier patient vient de recevoir sa première dose), cette technologie pourrait non seulement restaurer la vision perdue en raison de la dégénérescence du nerf optique, mais aussi prouver que la dégénérescence cellulaire liée à l’âge est une condition réversible.

« Nos recherches suggèrent que le vieillissement est principalement dû à la perte d’informations épigénétiques, et non à des dommages irréversibles. Cette étude clinique représente la première occasion de vérifier si la restauration de ces informations peut atténuer les maladies humaines », selon David Sinclair, co-fondateur de l’entreprise. Un chercheur dont les théories avant-gardistes divisent ses pairs et restent désormais suspendues aux résultats de ces premiers essais sur l’homme.

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Reçu — 13 juin 2026 Les Électrons Libres

Lycées français : le « racket » des frais de scolarité

13 juin 2026 à 19:47

Les frais de scolarité explosent dans les établissements gérés par l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger depuis une réforme de 2009. Problème : il s’agit d’un impôt déguisé, donc illégal, puisque non approuvé par le Parlement. Un scandale d’État à 4,5 milliards ?

C’est un bruit de colère qui s’est d’abord fait entendre à Rabat, avant de s’étendre vers deux autres grandes villes du Maroc, Casablanca et Fès. Une grogne qui résonne avec la même intensité en Espagne, en Italie, au Vietnam, en Belgique ou en Grande-Bretagne, et qui menace l’ensemble des pays où est présente l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE). Car ce mécontentement est celui des parents d’enfants scolarisés dans les 612 établissements scolaires gérés par l’AEFE dans le monde ; des établissements publics sous tutelle du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE). En cause : une explosion des frais de scolarité depuis la réforme adoptée en conseil d’administration le 18 décembre dernier. À la veille des fêtes, l’AEFE a glissé dans la hotte du père Noël un cadeau empoisonné pour ces parents d’élèves, qui devront assumer une hausse sensible s’ils veulent maintenir leurs enfants dans l’enseignement français. À titre d’exemple, les familles des élèves du Lycée français de Barcelone (LFB) devront faire face à une augmentation moyenne de 9,5 % des frais de scolarité à la rentrée 2026, soit entre 800 et 1 000 euros supplémentaires par enfant et par an ! Au Maroc, outre l’augmentation de ces frais, une taxe d’inscription annuelle est instaurée. Soit un coût total qui peut dépasser les 110 000 dirhams par élève et par an (environ 10 000 €), à multiplier par les 50 000 élèves des écoles et lycées français du royaume chérifien...

Une colère et une frustration qui ont poussé les associations de parents d’élèves de plusieurs lycées français à saisir le tribunal administratif de Montreuil (Seine-Saint-Denis) depuis Bruxelles, Lisbonne, Rabat, Tanger et Londres. Des recours relayés par la presse marocaine et qui incluent, comme le confirme une source judiciaire, la contestation d’un « impôt déguisé sous prétexte de frais de scolarité ou d’augmentation des coûts d’énergie ou de maintenance ». Car la véritable raison de ces hausses généralisées sur l’ensemble du réseau de l’AEFE concerne le transfert de la charge des pensions civiles des personnels expatriés directement vers les familles, à hauteur de 35 % dès la rentrée 2026 (puis de 50 % en 2027), entraînant une inflation mécanique des coûts sans contrepartie pédagogique. Et la réforme en cours entérine en réalité cette pratique douteuse, et possiblement illégale, mise en œuvre depuis 2009.

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Reçu — 11 juin 2026 Les Électrons Libres

Manger bio protège-t-il du cancer ?

11 juin 2026 à 19:12

Depuis des mois, les pesticides de synthèse sont montrés du doigt. Certains les accusent même de contribuer au développement de certains cancers. Si c’est le cas, manger bio devrait réduire ce risque. De nouvelles données mettent cette hypothèse à l’épreuve.

L’impact du bio sur la santé est un sujet qui revient régulièrement sur le devant de l’actualité et qui, à ce jour, n’a pas trouvé de réponse nette et précise. On ne sait donc toujours pas si certains signaux observés reflètent un effet propre du bio, lié à une moindre exposition aux résidus de pesticides par exemple, ou s’ils traduisent plus simplement le profil global des personnes qui en consomment : alimentation plus équilibrée, modes de vie plus favorables, meilleur suivi médical et niveau socio-économique souvent plus élevé. D’autant que les aliments conventionnels mis sur le marché sont, dans leur très grande majorité, conformes aux limites réglementaires de résidus, ce qui les fait considérer comme sans danger attendu aux niveaux d’exposition habituels. Pour explorer notamment un potentiel rôle protecteur contre le cancer, la France dispose d’un outil précieux : la cohorte NutriNet-Santé. Lancée en 2009, elle suit dans le temps des volontaires adultes recrutés dans la population générale. Ceux-ci renseignent régulièrement, via des questionnaires en ligne, leur alimentation, leur mode de vie, leurs caractéristiques sociales, leur état de santé et les maladies éventuellement survenues. Cette richesse de données permet d’étudier les liens entre comportements alimentaires et santé.

En 2018, une première publication issue de cette cohorte avait interpellé. Près de 70 000 participants avaient été suivis pendant un peu plus de quatre ans, avec une forte majorité de femmes, environ 78 %, et un âge moyen d’environ 44 ans. Au total, 1 340 cancers avaient été diagnostiqués. Les auteurs rapportaient une association statistique entre une consommation plus fréquente d’aliments bio et une incidence plus faible de cancers : 1,6 % chez les plus gros consommateurs de bio, contre 2,2 % chez les non-consommateurs, soit une réduction relative de l’ordre de 25 %, avec en plus un signal très favorable sur les lymphomes même si l’effectif était très limité (un peu plus de 50 cas diagnostiqués). Ce résultat avait été largement commenté, parfois comme s’il s’agissait déjà d’une démonstration causale, l’écueil classique amenant certains à confirmer leur croyance sur le sujet et à crier victoire. Or il s’agissait d’une association observationnelle, intéressante mais nécessitant une confirmation. Mais un signal pour la première fois était rapporté.

Une nouvelle analyse de NutriNet-Santé relance aujourd’hui la question, mais avec un angle plus précis que l’étude de 2018. Il ne s’agit plus d’évaluer la consommation globale d’aliments bio, mais l’effet statistique du remplacement de fruits et légumes conventionnels par des fruits et légumes bio, à quantité totale consommée équivalente. La nouvelle analyse repose, elle, sur un questionnaire alimentaire détaillé rempli en 2014, permettant de distinguer les quantités de fruits et légumes bio et conventionnels. Seuls les participants disposant de ces données et d’un suivi exploitable ont donc été inclus, soit 31 179 personnes. Un effectif donc plus restreint que celui mobilisé dans la précédente étude. Après 7,3 ans de suivi en moyenne, 1 718 cancers ont été diagnostiqués (période de suivi plus longue donc plus de cancers diagnostiqués), dont 284 cancers du sein post-ménopausiques.

Le résultat principal est une association entre la substitution quotidienne de 100 grammes de fruits et légumes conventionnels par leurs équivalents bio et une baisse de 10 % du risque de cancer du sein post-ménopausique. En revanche, le signal est beaucoup plus faible pour l’ensemble des cancers, avec une réduction relative d’environ 2 % à la limite de la significativité, et il n’est pas clairement retrouvé lorsque l’exposition est analysée par quintiles (cinq groupes d’analyse selon la quantité consommée). Les résultats de 2018 ne sont donc que partiellement confirmés. Le signal est retrouvé uniquement dans le cancer du sein post-ménopausique (ce qui n’était pas le cas précédemment), mais pas pour une protection générale contre le cancer, avec une perte nette de l’effet protecteur mesuré (2 % contre 25 %). Quant aux lymphomes, qui constituaient un des résultats marquants de la première étude, ils ne peuvent pas vraiment être comparés ici, faute d’un nombre suffisant de cas analysables séparément.

La question centrale devient alors la suivante : ce signal statistique peut-il être interprété comme un effet biologique réel, ou correspond-il à une association liée au hasard, aux biais de mesure ou au profil particulier des consommateurs de bio ?

Pour passer d’une corrélation à une hypothèse causale solide, plusieurs conditions doivent être discutées. Il faut d’abord que le résultat soit reproductible dans d’autres populations. Or, sur ce point, les données restent hétérogènes. La grande étude britannique Million Women Study, menée chez plus de 623 000 femmes et totalisant 53 769 cancers, n’a pas retrouvé de réduction du risque global de cancer chez les consommatrices régulières de bio. Elle observait même une légère augmentation de 9 % du risque de cancer du sein, tout en retrouvant une baisse du risque de lymphome non hodgkinien. L’étude danoise Diet, Cancer and Health, autre cohorte importante, aboutissait elle aussi à des résultats contrastés : 41 928 participants suivis pendant une médiane de 15 ans, 9 675 cancers diagnostiqués, aucune association avec le risque global de cancer, un signal favorable pour le cancer de l’estomac, mais un risque plus élevé de 45 % de lymphome non hodgkinien chez les consommateurs de bio. Ces divergences ne disqualifient pas NutriNet-Santé, mais elles ne permettent pas de confirmer ce qui vient d’être publié.

Il faut ensuite examiner la validation interne de l’étude, c’est-à-dire sa capacité à limiter les biais. Les auteurs ont ajusté leurs modèles sur de nombreux facteurs : âge, sexe, niveau d’éducation, profession, revenu, statut marital, apport énergétique, alcool, activité physique, tabac, indice de masse corporelle, taille, antécédents familiaux, qualité globale de l’alimentation et consommation totale de fruits et légumes. Pour le cancer du sein post-ménopausique, ils ajoutent notamment l’âge des premières règles, le nombre d’enfants et l’utilisation d’un traitement hormonal de la ménopause. C’est un effort méthodologique réel. Mais l’ajustement statistique ne supprime pas tout risque de confusion résiduelle.

Un facteur de confusion mérite une attention particulière : l’allaitement. Il ne semble pas intégré dans le modèle d’ajustement, alors qu’il s’agit d’un facteur protecteur reconnu depuis longtemps du cancer du sein. Or les comportements associés au bio ne sont pas isolés. Dans la cohorte française ELFE, l’usage d’aliments bio lors de la diversification alimentaire de l’enfant était associé à une durée plus longue d’allaitement, ainsi qu’à un profil social et comportemental plus favorable. Cette donnée ne prouve pas que les femmes de NutriNet consommatrices de bio aient davantage allaité, mais elle rend plausible l’existence d’une confusion résiduelle. Si les plus fortes consommatrices de bio ont aussi allaité plus souvent ou plus longtemps, une partie du signal observé sur le cancer du sein post-ménopausique pourrait être liée à ce facteur non mesuré plutôt qu’à un effet propre du mode de production biologique.

Le dépistage est un autre point délicat. En France, le dépistage organisé concerne les femmes de 50 à 74 ans, avec mammographie tous les deux ans, mais la participation reste variable selon les territoires et les profils sociaux. Un meilleur recours au dépistage peut modifier l’incidence observée, en détectant davantage de cancers, notamment précoces. Ce biais n’explique pas simplement un lien avec le risque chez les consommatrices de bio, mais il rappelle que l’incidence mesurée dépend aussi de la probabilité d’être diagnostiquée, qui n’est pas rapportée.

Enfin, il faut tenir compte de la multiplicité des analyses. Lorsqu’on examine plusieurs localisations de cancer, plusieurs modèles statistiques et plusieurs façons de classer l’exposition, la probabilité de faire émerger un résultat significatif par hasard augmente. Le fait que le signal principal porte sur 284 cancers du sein post-ménopausiques, et non sur l’ensemble des 1 718 cancers, impose donc de rester prudent. Ce n’est pas un résultat négligeable, mais ce n’est pas non plus une preuve généralisable à la population générale que le bio protège du cancer.

Enfin, on peut noter une forme d’asymétrie dans le traitement interprétatif des résultats. Lorsqu’un signal va dans le sens attendu, il est volontiers présenté comme biologiquement plausible, robuste ou cohérent avec l’hypothèse des pesticides et fera alors très vite l’objet d’articles de presse. Lorsqu’il ne va pas dans ce sens, il est plus facilement décrit comme étonnant, insuffisamment puissant ou nécessitant des investigations complémentaires. L’absence d’effet protecteur sur le cancer colorectal en est un bon exemple et aurait « surpris » les auteurs de l’étude NutriNet d’après Le Monde. De même, les signaux parfois défavorables rapportés dans d’autres cohortes pour certains cancers sont rarement mis au même niveau de discussion que les résultats favorables.

Or une démarche scientifique impose une symétrie d’exigence. Si une association positive ne suffit pas à démontrer une causalité, une absence d’association ou une association défavorable ne peut pas être écartée d’emblée comme un simple bruit statistique. Dans les deux cas, il faut examiner la puissance de l’étude, la cohérence biologique, les biais possibles, la multiplicité des analyses et la reproductibilité externe. C’est précisément cette prudence qui permet d’éviter le « cherry picking », c’est-à-dire la sélection des seuls résultats qui confortent l’hypothèse initiale… et alimentent notre biais de confirmation.

Au fond, cette nouvelle étude ne dit pas que le bio est inutile, ni qu’il serait protecteur contre le cancer de façon générale. Elle ajoute un signal concernant le cancer du sein post-ménopausique, mais ce signal reste limité à un sous-groupe, repose sur un effectif relativement modeste de cas, et demande à être confirmé dans d’autres populations avec une meilleure mesure de l’exposition réelle aux pesticides et des facteurs de confusion, notamment reproductifs et sociaux.

La conclusion la plus raisonnable reste donc prudente. On peut évidemment manger bio, par choix personnel, environnemental ou pour réduire son exposition à certains résidus. Mais en matière de prévention du cancer, rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que le bio protège de manière démontrée la population générale. Les recommandations les plus solides restent les mêmes : une alimentation équilibrée et diversifiée, riche en fruits et légumes, qu’ils soient bio ou conventionnels, la limitation de l’alcool, l’arrêt du tabac, l’activité physique, le contrôle du poids et la participation aux dépistages recommandés. Et ce, dès l’enfance.

Les aliments conventionnels disponibles sur le marché sont par ailleurs très surveillés et respectent très majoritairement les limites réglementaires de résidus. Les présenter comme dangereux par principe serait aussi excessif que présenter le bio comme une assurance anticancer.

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Reçu — 10 juin 2026 Les Électrons Libres

Demain, l’IA pourra-t-elle éviter des affaires Lyhanna ?

10 juin 2026 à 19:07

Retards, indifférence, manque de coordination, difficultés à prioriser… L’affaire Lyhanna a jeté une lumière crue sur les failles béantes de notre système judiciaire. Un manque d’efficacité délétère que l’IA comble déjà, notamment dans un petit pays…

Un drame et des dysfonctionnements

Le 29 mai, Lyhanna, une collégienne de onze ans, disparaît à Fleurance, dans le Gers. Son corps est retrouvé peu après dans un silo agricole. Le principal suspect, Jérôme Barella, fait pourtant l’objet de plusieurs signalements et plaintes antérieures pour des violences ou agressions sexuelles sur mineure. Certaines de ces procédures ont abouti à des classements sans suite, dont l’une, en 2022, tandis qu’une autre enquête était encore en cours en 2025. Malgré ces alertes répétées, aucune mesure effective n’a été prise pour neutraliser le danger que représente Barella. Cette tragédie a révélé de sérieux dysfonctionnements de la justice et des services d’enquête. Notamment des retards dans le traitement des plaintes, un manque de coordination entre les services concernés et une incapacité manifeste à prioriser et à suivre les dossiers les plus sensibles.

Reproches et instrumentalisation

Les critiques formulées à l’encontre du système judiciaire français ont été nombreuses. On lui a reproché une lenteur qui transforme trop souvent les enquêtes en procédures interminables, une tendance excessive au classement sans suite dans des affaires graves impliquant des mineurs, ainsi qu’une surcharge qui empêche les services d’enquête de relier efficacement les antécédents d’un individu. Ces reproches ne sont pas inédits, mais l’émotion suscitée par la mort de Lyhanna leur a conféré une acuité particulière et a placé la justice au cœur du débat public. Et ce, alors que s’amorce la campagne pour l’élection présidentielle de 2027, dont les sujets sécuritaires seront sans doute, encore une fois, l’un des enjeux, mais avec une plus forte présence que d’ordinaire, au regard de la radicalisation des luttes politiques.

Raison pour laquelle cette affaire donne lieu à une polarisation manichéenne. La droite y voit la confirmation d’un laxisme systémique et idéologique de la justice, alors que la plupart des dysfonctionnements dans l’affaire Lyhanna concernent l’enquête, donc la gendarmerie et le Parquet. À l’inverse, une partie de la gauche invoque presque exclusivement le manque de moyens de l’institution pour expliquer les failles du suivi du prévenu, sans véritablement questionner les problèmes d’organisation et de priorisation des affaires. Une opposition binaire et délétère conduisant à simplifier une réalité complexe et empêchant une analyse sereine des réformes nécessaires.

Les faiblesses de la justice française

Au-delà des polémiques, la justice française souffre de manques réels et profonds. Selon les données de la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (CEPEJ), les délais de procédure y figurent parmi les plus élevés d’Europe. En matière civile et commerciale, la durée médiane de traitement en première instance atteignait 637 jours en 2022, contre 237 jours sur le reste du continent. En appel, elle s’établissait à 607 jours contre 177. Ces écarts persistent malgré une légère amélioration récente. Mais le délai moyen pour les affaires civiles contentieuses s’établissait encore autour de 354 jours en 2023. Dans le pénal, les traitements en appel peuvent prendre plus de 366 jours, loin des 110 jours médians observés ailleurs en Europe.

Les magistrats et les greffiers consacrent une part excessive de leur temps à des tâches administratives répétitives. Lecture exhaustive de milliers de pages de procédure, recherches manuelles de jurisprudence, rédaction de synthèses, préparation de projets de décisions et gestion des flux documentaires absorbent une grande partie de leur activité quotidienne. Des enquêtes internes et des rapports syndicaux montrent que de nombreux magistrats déclarent travailler plus de dix heures par jour, week-ends inclus, avec une part importante dédiée à ces opérations de support plutôt qu’à l’analyse juridique de fond. Cette charge administrative réduit considérablement leur capacité à se concentrer sur l’appréciation des faits et l’interprétation du droit.

S’ajoute à cela une difficulté récurrente à prioriser les dossiers les plus graves ou ceux qui présentent un risque immédiat pour la société. Leur volume global reste impressionnant. Plus de 1,4 million d’affaires nouvelles ont été introduites devant les tribunaux en 2024 en matière civile, tandis que le stock global dépassait 1,07 million à la fin de cette année. Dans le pénal, elles étaient près de 4 000 en attente de jugement fin 2024, soit une augmentation de 16 % sur un an. Le manque de coordination et une numérisation encore insuffisante rendent souvent impossible un suivi rigoureux des signaux faibles et des antécédents des individus.

Si la France peut s’enorgueillir de l’indépendance de ses juges, son organisation peine à répondre aux exigences actuelles de rapidité et d’efficacité. Avec seulement 11,3 magistrats professionnels pour 100 000 habitants contre une médiane européenne de 17,6, et un budget alloué à la justice représentant 0,20 % du PIB contre 0,28 % sur le reste du continent, ses handicaps sont évidents. Ce sous-effectif touche également les greffiers et les procureurs. La France ne compte que 15,4 greffiers pour 100 000 habitants, contre une moyenne européenne de 32,7, soit près de deux fois moins. Pour les procureurs, la situation est encore plus critique. Avec seulement 3,2 magistrats du parquet pour 100 000 habitants en 2022, la France occupe l’avant-dernier rang européen, loin de la médiane de 11,2, chacun gérant en moyenne plus de 2 000 affaires par an contre environ 200 chez nos voisins.

Ces éléments expliquent en partie pourquoi des alertes répétées, comme dans l’affaire Lyhanna, ne débouchent pas toujours sur une réaction rapide et proportionnée. Ils soulignent surtout la nécessité d’une réforme qui dépasse le seul débat sur les moyens pour s’attaquer à l’organisation même du travail judiciaire.

L’intelligence artificielle, nouvel auxiliaire de justice

Dans ce contexte, il est légitime de s’interroger sur le rôle que l’intelligence artificielle aurait pu jouer dans des affaires comme celle de Lyhanna et globalement sur son potentiel en matière judiciaire. Si elle ne doit pas remplacer le juge dans ses fonctions fondamentales d’interprétation et de décision, elle constitue cependant un outil puissant pour assister les acteurs de la justice et réduire précisément ces difficultés.

Ses apports potentiels sont nombreux et concrets. L’IA excelle dans l’analyse rapide de milliers de pages de procédure, où elle extrait les éléments essentiels, résume des dossiers complexes en quelques minutes et génère des chronologies factuelles précises. Elle identifie instantanément les précédents jurisprudentiels pertinents au sein de bases de données comptant des millions de décisions, prépare des projets de documents ou de réquisitions et détecte automatiquement les pièces manquantes ou les incohérences dans un dossier. La transcription automatique des audiences, suivie d’une relecture humaine, et l’anonymisation systématique des décisions font également partie des apports dont elle peut faire bénéficier l’institution. La recherche juridique, autrefois incroyablement chronophage, devient quasi instantanée, permettant aux magistrats et aux avocats de croiser en temps réel des informations dispersées.

Enfin, l’IA élargit l’accès au droit pour les justiciables, en particulier les plus modestes. Elle peut leur expliquer les démarches en langage clair, les aider à remplir des formulaires administratifs, les orienter vers la juridiction compétente et leur fournir une évaluation indicative des chances de succès d’une procédure, sans se substituer à l’avis d’un professionnel.

Ces capacités peuvent formidablement améliorer la productivité de la justice. Surtout, elles libèrent du temps précieux pour que les magistrats se concentrent sur l’appréciation des faits, l’interprétation du droit et la prise de décision humaine, cœur même de la fonction judiciaire.

En matière d’enquête, l’IA offre également des perspectives particulièrement intéressantes. Elle peut analyser en temps réel de vastes volumes de données, allant des relevés téléphoniques en passant par les images de vidéosurveillance, les contenus issus des réseaux sociaux, les données bancaires ou encore les rapports d’expertise, pour détecter des corrélations invisibles à l’œil humain. Des algorithmes de reconnaissance de formes et de liens peuvent rapprocher automatiquement des affaires apparemment distinctes, identifier des modes opératoires récurrents ou reconstituer le parcours d’un individu à partir de multiples sources fragmentées. Dans l’analyse des antécédents judiciaires, l’IA permet un croisement ultrarapide entre les fichiers de police, les plaintes classées et les signalements en cours, ce qui facilite la mise en évidence de profils à risque élevé. Dans un cas comme celui de Jérôme Barella, une telle fonctionnalité aurait pu faire remonter plus rapidement les plaintes antérieures et alerter les autorités sur le profil du suspect, réduisant ainsi les risques d’errance dramatique.

La France semble commencer à prendre conscience de ces apports, malgré certains réflexes conservateurs. En mai 2025, le ministère de la Justice a lancé « Mon Assistant Justice », un outil souverain et déjà accessible à plusieurs milliers d’agents. Une démarche qui s’accompagne du développement de solutions privées depuis plusieurs années telles que Predictice ou Doctrine. Des versions spécialisées, telles que « Mon Assistant Pénal » et « Mon Assistant Civil », sont également en cours de déploiement pour accompagner directement les magistrats dans le traitement des dossiers. Des outils déjà largement utilisés par les avocats et les directions juridiques. Mais rien de comparable avec l’arsenal conçu par l’Estonie.

La justice prédictive à la française

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L’exemple estonien

Le petit pays balte offre un cas particulièrement instructif. Considérée comme la société la plus numérisée et l’une des plus libérales d’Europe, elle a bâti une justice presque entièrement dématérialisée sur laquelle l’IA vient se greffer harmonieusement. Plus de 90 % des échanges entre tribunaux et avocats sont numériques, et près de 95 % des documents judiciaires sont signés électroniquement via le système e-File. Les citoyens peuvent engager, suivre et clôturer une procédure en ligne, sans aucun déplacement physique.

L’IA intervient concrètement dans la transcription automatique des audiences, avec un taux de précision élevé suivi d’une révision humaine, mais aussi dans l’analyse documentaire et dans l’automatisation des procédures simples telles que les injonctions de payer pour les petits litiges civils.

Les résultats sont éloquents. L’Estonie figure parmi les systèmes judiciaires les plus rapides d’Europe, avec des délais moyens en appel de 81 jours en matière pénale, 197 jours en civil et 257 jours en administratif (2022). La productivité a fortement progressé grâce à la réduction des tâches administratives. La clé réside dans la numérisation préalable. L’IA optimise une infrastructure déjà fluide, là où la France doit encore combler un large retard.

L’IA dans la justice : ce que font les autres pays

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Les limites de l’IA

Les bénéfices de l’intelligence artificielle dans le domaine judiciaire sont indéniables. Pour autant, elle présente des défauts et des risques à ne pas minimiser. Les hallucinations, avec la production de fausses jurisprudences, ont déjà conduit plusieurs juridictions à publier des recommandations strictes. Les biais présents dans les données d’entraînement peuvent se reproduire. Le manque de transparence des algorithmes, la dépendance excessive des magistrats et les enjeux de confidentialité des données sensibles exigent une vigilance permanente. La France a raison de ce point de vue de privilégier des outils souverains.

L’IA ne guérira pas tous les maux du système, mais elle peut constituer un puissant accélérateur si elle est mise au service d’une réforme globale et assumée. De manière à ce qu’il n’y ait plus d’affaires Lyhanna ? À voir…

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Et si les datacenters ressuscitaient nos friches industrielles ?

10 juin 2026 à 04:24

En France, on n’a pas de capitaux, mais on a des idées. Un demi-siècle après le plan Messmer, la France bénéficie d’un atout extraordinaire qui la place sur la carte mondiale de l’IA. Et d’un second, moins flatteur et plus inattendu : ses friches industrielles.

Le 30 mai 2026, Masayoshi Son, le PDG du japonais SoftBank, a fait une énorme annonce lors du sommet Choose France. Il a promis un investissement initial de 45 milliards d’euros d’ici à 2031 dans des centres de données en France, pouvant atteindre 75 milliards au total. C’est le plus gros pari jamais consacré à l’IA sur le continent. Il porte sur le choix de friches industrielles du Nord de la France, notamment d’anciennes centrales à charbon et des usines abandonnées en Picardie.

SoftBank a une réputation contrastée à la suite de sa perte de 14 milliards de dollars sur WeWork. Mais l’infrastructure physique, ce n’est pas WeWork. SoftBank détient ARM, dont les puces équipent la quasi-totalité des smartphones du monde, et a investi massivement dans OpenAI. Quand il parie sur l’infrastructure de l’IA, il parie sur son propre cœur de métier.

La crédibilité de ces annonces tient en outre à leur précision. SoftBank ne parle pas d’un « écosystème » flou à l’horizon d’une décennie. Le groupe annonce une première phase ferme de 45 milliards d’euros, pour 3,1 gigawatts de capacité de calcul, livrée d’ici à 2031. Trois sites sont déjà identifiés dans les Hauts-de-France.

À Bosquel (un village de 300 habitants au sud d’Amiens), une coentreprise avec le français Sesterce bâtira un campus d’un gigawatt. À Bouchain, EDF loue le terrain d’une ancienne centrale thermique pour un centre de 400 mégawatts. À Dunkerque, Schneider Electric installera une usine de modules électriques préfabriqués (les briques de base qui alimentent et refroidissent les serveurs) pour équiper l’ensemble. Schneider Electric et EDF sont des partenaires industriels de premier plan. Sesterce, fondée en 2018, est la startup française qui apporte son expertise locale en construction de datacenters.

Nous ne sommes visiblement pas face à un simple effet d’annonce. Sur plus de 230 projets Choose France annoncés depuis 2018, une petite dizaine seulement n’ont pas abouti.

L’héritage béni des ingénieurs de 1974

Pourquoi la France a-t-elle été choisie plutôt que l’Allemagne, les Pays-Bas ou l’Irlande ? Il s’agit, sans surprise, d’une question d’énergie.

Un centre de données d’un gigawatt consomme autant qu’une grande ville. Pour le faire fonctionner, il faut une énergie abondante, fiable, peu chère et décarbonée. La France coche toutes les cases grâce à son parc nucléaire. Le cercle est vertueux, car un datacenter de 1 GW est l’un des plus gros clients industriels qu’EDF puisse avoir, et les revenus générés par ces contrats contribuent directement au financement des nouveaux EPR.

Ce formidable atout nous a été légué par le plan Messmer. En 1974, au lendemain du choc pétrolier, le gouvernement français lance la construction d’un parc nucléaire massif. Lorsque des dizaines de réacteurs sont sortis de terre en moins de 20 ans, personne n’imaginait que ce parc alimenterait des machines capables de raisonner. Les ingénieurs des années 1970 ne pouvaient pas savoir qu’ils offraient à leurs petits-enfants l’infrastructure énergétique idéale pour l’industrie la plus stratégique du XXIᵉ siècle.

L’atout discret des friches industrielles

La France dispose d’un deuxième atout considérable. Un centre de données géant doit se brancher au réseau très haute tension. C’est un chantier colossal, car un site situé à 10 kilomètres d’un nœud électrique nécessite 2 000 tonnes de câbles. Dans les hubs européens saturés, ce raccordement prend de sept à dix ans, ce qui représente un frein majeur.

La France a heureusement anticipé cette contrainte sur deux fronts. En marge du Sommet pour l’action sur l’IA de février 2025, le gouvernement a présenté une carte de 35 sites « prêts à l’emploi », capables d’accueillir des projets jusqu’à 1 GW avec un raccordement électrique promis à partir de 2027. Quatre d’entre eux bénéficient en plus d’une procédure de raccordement accélérée (« fast track »). Simultanément, RTE s’attaque au goulot d’étranglement structurel avec une file de plus de 60 GW de projets en attente de raccordement. Pour la désaturer, le gestionnaire du réseau abandonne le principe du « premier arrivé, premier servi » au profit du « premier prêt, premier servi », une méthode qui sera testée dès le second semestre 2026 et qui éjectera les projets fantômes au profit des projets matures.

Les grands sites annoncés lors de Choose France 2026 sont tous d’anciennes friches industrielles. Bouchain est une ancienne centrale à charbon, Escaudain fut une aciérie, et Béthune accueille le site de l’usine Bridgestone fermée en 2021.

Ces lieux, symboles de la désindustrialisation du Nord, possèdent déjà les gros raccordements électriques de l’industrie lourde. Ce qui fut une plaie sociale devient un trésor stratégique des années 2030. Le bassin minier renaît en hébergeant des machines qui produisent de l’intelligence.

Ce que votre ville gagne vraiment avec un datacenter… 

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Le faux procès du manque d’emplois

Avec 45 milliards pour seulement 900 emplois d’exploitation, les contempteurs dénoncent un coût affolant pour chaque poste créé.

Pourtant, personne n’évalue l’utilité d’un pont au nombre de personnes qui y travaillent (zéro), ni celle d’une centrale nucléaire à ses quelques centaines de salariés. Ces infrastructures valent par ce qu’elles permettent en aval, et il en va de même pour un centre de données.

La première phase de SoftBank, c’est déjà 8 600 emplois sur les chantiers. Puis viendront les sous-traitants de maintenance, les électriciens, les équipementiers comme Schneider Electric, les commerces qui vivent des salaires versés localement. Les études américaines les mieux documentées montrent qu’un emploi direct de centre de données en entraîne quatre à cinq autres dans l’économie régionale.

L’IA recherche des cols bleus… aux salaires +++

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En outre, n’oublions pas qu’un centre de données est une infrastructure sur laquelle repose le reste de l’économie. Compter les seuls emplois sur site, c’est juger une autoroute au nombre de ses employés directs.

La France dans la salle des machines de l’IA

On peut certes regretter que ces milliards soient japonais. La France manque notoirement de fonds de pension capables de financer de tels projets géants. Mais les calculs qui alimenteront l’IA de demain se feront ici, en Picardie et dans le Nord, sur des terres que l’industrie avait désertées.

À défaut de capitaux tricolores, mieux vaut des datacenters chez nous que chez nos voisins. Ils tourneront sur notre sol, avec notre électricité et nos ingénieurs, et stimuleront notre économie pendant des décennies. Au moment où l’intelligence artificielle redessine le monde, la France vient de s’offrir une place de choix dans la salle des machines.

Les réacteurs nucléaires construits dans l’urgence du choc pétrolier sont plus que jamais l’actif le plus convoité d’Europe. La meilleure façon d’honorer nos ancêtres est d’exploiter au maximum le trésor qu’ils nous ont légué. Nos réacteurs tournent loin de leur plein potentiel, et les datacenters peuvent absorber cette capacité électrique décarbonée qui dort. Le plan Messmer nous a montré qu’un pari de long terme finit toujours par payer ; il nous revient de relever le suivant. Célébrons cette réindustrialisation, non pas celle des hauts-fourneaux et des chaînes de montage, mais celle des machines qui raisonnent.

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Reçu — 8 juin 2026 Les Électrons Libres

Tempête dans un verre d’eau… du robinet ?

8 juin 2026 à 20:04

L’air que nous respirons, les légumes que nous croquons, les céréales du petit-déjeuner des enfants… À chaque semaine sa nouvelle alerte anxiogène. Cette fois, c’est au tour de l’eau du robinet de se transformer en cocktail de pesticides, de polluants éternels et de microplastiques. Qu’en est-il vraiment ? État des lieux, puisé aux meilleures sources.

C’est France Info qui se fait l’écho d’une « alerte » lancée, non par une société savante ou une agence sanitaire, mais par un syndicat de médecins libéraux. Dans une lettre ouverte au gouvernement, il qualifie la pollution chimique de l’eau potable de « menace systémique » tandis que le docteur Pascal Meyvaert, coordinateur du groupe de travail Santé environnementale, estime que « l’heure n’est plus aux études supplémentaires : l’heure est au courage des solutions ». Le procédé n’est pas nouveau. Quelques mois plus tôt, la même organisation s’était déjà illustrée dans le débat sur le cadmium présent dans l’alimentation selon une séquence désormais familière : mise en avant d’un risque sanitaire présenté comme une situation d’urgence, puis plaidoyer en faveur d’une transition accélérée vers… l’agriculture biologique.

Le paradoxe de la vigilance

Le constat officiel, pour qui prend la peine de le lire, dessine une réalité autrement plus nuancée. Jamais l’eau du robinet n’a été autant contrôlée, avec plus de 320 000 prélèvements et de 17 millions d’analyses annuelles, et jamais elle n’a semblé susciter autant d’inquiétudes. En 2024, 98,1 % de la population française a été alimentée en permanence par une eau d’une qualité microbiologique irréprochable. Pour les nitrates, le taux de conformité atteint même 98,8 %. Le point de rupture semble se situer sur les pesticides, où seulement 71,5 % de la population reçoit une eau conforme en permanence aux limites réglementaires. Un recul spectaculaire, en apparence, de près de 25 points en dix ans, qui permet à certains médias d’affirmer que « 19 millions de Français ont consommé de l’eau non conforme à cause des pesticides » et à France Nature Environnement d’assigner l’État en justice. La formulation suggère une mise en danger du consommateur. La réalité est plus subtile. Comme le rappelle l’Anses, ces limites constituent avant tout un indicateur réglementaire de qualité et non un seuil de risque sanitaire pour le consommateur. Pour la quasi-totalité de la population concernée, les dépassements des limites de qualité ont été limités en concentration ou dans le temps, ne nécessitant pas une restriction de l’usage de l’eau du robinet pour la boisson (deux situations de restriction d’usage en 2024).

Surtout, une part importante de cette dégradation apparente ne reflète pas nécessairement une réelle détérioration brutale de l’eau distribuée. Depuis 2021, l’amélioration des méthodes d’analyse et l’élargissement des molécules recherchées ont notamment conduit à détecter massivement certains métabolites (produits de dégradation) de pesticides, comme le R471811 issu du chlorothalonil ou plusieurs métabolites de la chloridazone, probablement présents dans les eaux depuis de nombreuses années.

Comme lorsqu’on allume la lumière dans une cave pour mieux voir la poussière, nous détectons aujourd’hui ce qui nous était invisible hier.

La révolution de l’infiniment petit

Pour bien appréhender les ordres de grandeur en jeu, il faut réaliser que quand on parle de nanogrammes par litre, on parle de l’équivalent d’un morceau de sucre dissous dans près de 2 000 piscines olympiques.

Il en est ainsi pour les PFAS, cette vaste famille de substances persistantes, particulièrement ciblée dans la lettre ouverte publiée par France Info. La réglementation européenne retient vingt molécules cibles, ainsi qu’un paramètre plus large dit « PFAS total ». Dans la campagne nationale menée par l’Anses, 30 % des 627 échantillons d’eaux traitées analysés contenaient au moins un PFAS réglementé quantifiable. Pourtant, seuls neuf dépassaient la limite de gestion de 100 nanogrammes par litre, dont huit provenaient de captages spécifiquement sélectionnés pour leur vulnérabilité. Détecté ne signifie pas nécessairement dépassé, et dépassé ne signifie pas forcément dangereux.

Le nouveau suspect

Au-delà d’autres composés dits « émergents » comme les résidus médicamenteux ou les microplastiques, le TFA (acide trifluoroacétique) concentre aujourd’hui une part croissante de l’attention scientifique et médiatique — Stéphane Foucart du Monde Planète l’a immédiatement qualifié d’« éléphant au milieu de la pièce ». Issu de la dégradation de certaines molécules fluorées utilisées dans l’agriculture, l’industrie ou les systèmes de réfrigération, ce composé à chaîne ultra-courte présente des caractéristiques particulières : très mobile, très soluble dans l’eau et difficile à éliminer par les traitements conventionnels. Cette propriété explique qu’il soit aujourd’hui détecté presque partout. Dans cette même campagne de mesure, l’Anses l’a quantifié dans plus de 92 % des échantillons d’eaux brutes comme d’eaux traitées. Une omniprésence qui n’est pas synonyme de danger immédiat, mais qui soulève de réelles questions environnementales et toxicologiques, justifiant une surveillance renforcée et son intégration dans le contrôle réglementaire à partir de 2027. En attendant qu’émergent, peut-être plus rapidement qu’on ne le pense, des solutions de traitement.

L’eau pure, ce mythe prémoderne

Les narratifs anxiogènes actuels font souvent appel à une nostalgie de l’eau pure d’autrefois qui n’a, en réalité, jamais existé. Jusqu’à une période récente, le principal risque lié à l’eau était aigu et immédiat. Les maladies hydriques, comme le choléra ou la typhoïde, ont longtemps constitué l’un des grands défis sanitaires des sociétés humaines. Aujourd’hui, nous avons troqué le risque épidémique immédiat de la bactérie contre une vigilance au milliardième de gramme de molecule, portant sur des effets potentiels à long terme.

Nous oublions facilement qu’ouvrir un robinet et obtenir instantanément une eau potable, à toute heure du jour et de la nuit, constitue l’une des plus grandes réussites sanitaires de l’époque moderne. Cette banalité apparente repose pourtant sur une infrastructure gigantesque : 32 770 captages, 17 250 usines de traitement, des laboratoires d’analyse et près de 850 000 kilomètres de canalisations. L’eau potable n’est pas un don de la nature, c’est un exploit industriel quotidien.

Le prix de l’eau « parfaite »

Cet exploit a un coût, directement corrélé à notre niveau d’exigence sanitaire. En 2024, le prix moyen de l’eau en France s’établit à 4,69 € par mètre cube, soit environ 563 € par an pour un ménage, et se répartit à parts presque égales entre la production d’eau potable et l’assainissement des eaux usées.

Le coût de la potabilisation est aussi le reflet de l’état de notre environnement. Plus la ressource brute est dégradée, plus l’usine doit multiplier les barrières technologiques coûteuses — charbon actif, ozone, membranes — et plus les coûts d’exploitation augmentent. L’application progressive des nouvelles exigences européennes sur les micropolluants et certains PFAS devrait accentuer cette tendance dans de nombreux territoires.

C’est le paradoxe de notre modernité. Nous exigeons une eau toujours plus pure, mais nous peinons à financer le simple renouvellement de l’existant. Pour maintenir les réseaux en état et limiter les pertes qui atteignent encore près d’un litre sur cinq, les besoins d’investissement se chiffrent en milliards d’euros chaque année. C’est là aussi que se joue, très concrètement, la sécurité sanitaire de demain.

Et si on buvait la mer en France ?

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La transparence sans filtre

Le véritable problème contemporain n’est pas la transparence de l’information, mais sa publication brute, sans intermédiaire pour l’expliquer comme le ferait un médecin avec un bilan sanguin, ou, pire, son instrumentalisation médiatique, militante et politique. Il nous faut apprendre à distinguer la trace, la non-conformité réglementaire et le risque sanitaire réel. L’eau du robinet reste l’un des produits les plus sûrs et les plus surveillés de notre quotidien. Plutôt que de céder à la panique face à l’infiniment petit, nous devrions nous réjouir de cette capacité inédite à voir ce qui nous entoure. La lucidité est un progrès ; la peur, elle, ne profite qu’à ceux qui nagent en eau trouble.

Eau du robinet vs eau en bouteille : le match

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Électroscope #30 : un processeur français, la fin d’un PFAS et des moustiques modifiés

8 juin 2026 à 04:13

Sauver des greffes, éradiquer les moustiques, créer le premier processeur français, filtrer les microplastiques et détruire les « polluants éternels »… C’est parti pour Électroscope #30 !

La thérapie CAR-T révolutionne la greffe de rein

Et si une arme initialement conçue pour vaincre le cancer du sang permettait soudainement de sauver des patients en insuffisance rénale terminale ? Ce scénario inespéré est aujourd’hui devenu une réalité médicale.

Dans le monde, des dizaines de milliers de personnes sont considérées comme « hyper-immunisées ». Leur système immunitaire produit des taux d’anticorps si élevés qu’ils attaquent et rejettent presque n’importe quel organe donneur. Pour ces malades, souvent contraints à la dialyse à vie, trouver un rein compatible relevait jusqu’ici de l’impossible, les traitements classiques de désensibilisation s’avérant majoritairement inefficaces.

Cependant, un essai clinique pionnier mené par l’Université de Pennsylvanie (Penn Medicine) en collaboration avec NYU Langone Health, et dont les résultats ont été publiés début juin 2026, vient bouleverser ce constat. L’équipe médicale a eu l’idée de détourner la thérapie par cellules CAR-T, un traitement de pointe qui consiste à reprogrammer génétiquement les cellules immunitaires du patient contre le cancer.

Sauf que cette fois, au lieu de cibler des cellules cancéreuses, les chercheurs ont utilisé une double thérapie CAR-T pour traquer et éliminer spécifiquement les cellules responsables de la production des anticorps nocifs (les lymphocytes B mémoires et les plasmocytes). L’objectif : « réinitialiser » le système immunitaire des hyper-immunisés !

Le résultat est probant. Deux patients de l’étude, dont le taux d’anticorps approchait les 100 % et qui stagnaient sur les listes d’attente depuis des années, ont pu recevoir avec succès un rein compatible, sans subir d’effets secondaires graves liés à la thérapie. « Il s’agit de la première démonstration que les cellules CAR-T peuvent être utilisées non seulement pour traiter le cancer, mais aussi pour aider des patients qui, jusqu’à présent, n’avaient aucune chance de recevoir un rein compatible », explique l’auteur principal de l’étude.

Si cette approche en est encore à ses débuts (phase I), elle marque un tournant. Elle prouve que la technologie CAR-T peut agir bien au-delà de l’oncologie, offrant un espoir inédit à des milliers de patients dont l’horizon médical semblait bouché.

Les moustiques de Google

Et si la meilleure arme contre les moustiques… était d’autres moustiques ? Aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, c’est pourtant le projet très sérieux que la maison-mère de Google espère déployer massivement aux États-Unis.

À travers le « Projet Debug » initié au départ par sa filiale dédiée aux sciences de la vie, Verily, le géant technologique a formellement demandé à l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) l’autorisation de relâcher jusqu’à 32 millions de moustiques par an en Floride et en Californie. La consultation publique vient tout juste de s’achever ce 5 juin 2026, et l’agence gouvernementale doit désormais rendre son verdict…

Mais pourquoi tenter de libérer massivement l’insecte qui tue le plus d’êtres humains au monde ? L’initiative cible spécifiquement Aedes aegypti et Aedes albopictus, des vecteurs redoutables responsables de la propagation de la dengue, du virus Zika et de la fièvre jaune. L’astuce réside dans la biologie. Les laboratoires de Google n’élèvent et ne relâchent que des moustiques mâles, qui sont physiologiquement incapables de piquer les humains. 

Ces moustiques sont en outre préalablement infectés par la Wolbachia, une bactérie inoffensive pour l’homme mais naturellement présente chez de nombreux insectes. Lorsqu’ils sont libérés dans la nature et s’accouplent avec les femelles sauvages, la bactérie empêche l’éclosion des œufs. Le résultat est redoutablement efficace : la population de moustiques porteurs de maladies s’effondre, de génération en génération.

La technologie a déjà fait ses preuves. Des essais cliniques menés précédemment à Fresno, en Californie, ont permis de réduire les populations de moustiques femelles de 95 %, tandis qu’un programme similaire à Singapour a fait chuter les cas de dengue de 70 % !

Alors que le changement climatique favorise l’expansion territoriale de ces insectes, la lutte biologique s’impose comme une solution d’avenir. Et vous, seriez-vous prêt à laisser un élevage de moustiques patrouiller dans votre jardin si cela préservait votre santé ?

Le processeur Rhea1 de SiPearl : historique pour l’Europe de la tech

L’Europe reprendrait-elle enfin le contrôle de son destin technologique face aux géants américains et asiatiques ? Cet espoir, longtemps perçu comme un vœu pieux, est en train de devenir une réalité tangible grâce à la deeptech française SiPearl.

Le 13 mai dernier, cette pépite technologique a franchi une étape historique, mais passée hélas inaperçue, pour la souveraineté numérique française et européenne en réussissant l’allumage (le « bring-up ») de son processeur Rhea1. Conçu spécifiquement pour le calcul haute performance (HPC) et l’intelligence artificielle, il s’agit tout simplement du « microprocesseur le plus complexe jamais développé sur notre continent ».

Mais de quoi s’agit-il exactement ? Imaginez une sorte de « super-cerveau » regroupant plus de 61 milliards de transistors et 80 cœurs de calcul ultra-puissants. Loin des puces qui équipent nos ordinateurs quotidiens, Rhea1 est taillé pour traiter des masses colossales de données à une vitesse vertigineuse. Il constituera prochainement le cœur de « JUPITER », le premier supercalculateur européen de classe « exascale » (capable d’effectuer un milliard de milliards d’opérations par seconde), situé en Allemagne. Comme de son équivalent français « Alice Recoque », installé au Très Grand Centre de calcul du CEA.

L’enjeu de cette innovation dépasse largement la simple prouesse technique : il est aussi géopolitique. Dans un monde de plus en plus numérisé, dépendre de composants étrangers pour nos recherches scientifiques, le développement de nos IA ou notre défense représente un risque potentiel. Rhea1 vise à garantir notre souveraineté matérielle, en apportant une architecture hautement sécurisée, garantie sans « portes dérobées ». « Avec Rhea1, nous remplissons la mission qu’a confiée l’Union Européenne au consortium European Processor Initiative puis à SiPearl : rapatrier en Europe les technologies microprocesseur haut de gamme et les expertises associées », souligne son fondateur Philippe Notton.

Pour consolider cette dynamique, SiPearl voit plus loin. L’entreprise a récemment uni ses forces avec la société espagnole Semidynamics pour s’attaquer au marché très convoité de l’inférence en intelligence artificielle, montrant sa volonté de s’imposer sur toute la chaîne de valeur. Avec la phase de validation de Rhea1 désormais en cours, une nouvelle ère numérique, souveraine et performante, est officiellement lancée.

Des graines de tamarin contre les microplastiques !

Et si le secret pour retirer les microplastiques de l’eau potable se cachait dans un simple déchet agricole, utilisé depuis des siècles dans la cuisine asiatique ? C’est le pari fascinant de trois lycéens indiens de 16 ans qui viennent de remporter le concours mondial d’innovation environnementale The Earth Prize 2026.

Leur invention, baptisée « Plas-Stick », propose une réponse concrète au problème des microplastiques qui se retrouvent dans l’eau de consommation, en particulier dans les pays pauvres ou en développement. Touchés par les difficultés d’accès à l’eau claire lors d’une visite dans une communauté rurale, ces jeunes innovateurs ont cherché une alternative accessible aux systèmes de filtration traditionnels, souvent complexes et coûteux.

La clé s’est trouvée dans le tamarin, un fruit très courant dans la cuisine sud-asiatique. Les trois adolescents ont mis au point une poudre à la fois biodégradable et magnétique à partir de graines de tamarin recyclées. Le procédé est aussi simple qu’ingénieux : une fois ajoutée à l’eau, cette poudre attire les particules de microplastiques pour former de petits amas. Ces derniers peuvent ensuite être retirés facilement à l’aide d’un simple aimant manuel.

Cette technologie présente un atout majeur : elle ne nécessite ni électricité, ni produits chimiques, ni infrastructures lourdes. Elle se révèle donc particulièrement adaptée aux régions disposant de moyens matériels ou financiers limités.

Accompagnée lors de son développement par des experts de l’Institut indien de technologie (IIT) de Guwahati, l’équipe de « Plas-Stick » avait déjà convaincu le jury de la région Asie avant d’être élue lauréate mondiale par le public, le 29 mai 2026. Grâce aux financements obtenus, les trois jeunes inventeurs prévoient de développer leur solution à grande échelle, offrant ainsi une nouvelle méthode de purification de l’eau à la fois douce et accessible.

« Polluants éternels » : plus pour longtemps ?

Et si l’un des polluants les plus indestructibles de notre environnement vivait enfin ses dernières heures grâce à une équipe de chimistes français et chinois ?

L’acide trifluoroacétique (TFA) est souvent présenté comme un cauchemar écologique. Membre de la famille des PFAS, ces « polluants éternels » qui font régulièrement la une de l’actualité, le TFA se distingue par sa persistance inouïe. Très mobile, il contamine les sols, s’infiltre dans notre milieu aquatique (détecté dans 92 % des échantillons d’eau analysés par l’ANSES fin 2025), et se retrouve même dans les vins ou dans 82 % des produits céréaliers européens. Jusqu’à présent, l’extrême robustesse de sa liaison chimique carbone-fluor le rendait quasiment impossible à dégrader par les méthodes classiques de dépollution.

Mais une récente avancée, publiée au printemps 2026 dans la prestigieuse revue Nature Water, bouscule les idées reçues. Une équipe de chimistes franco-chinoise, impliquant des chercheurs du renommé Institut de Chimie Physique (Université Paris-Saclay / CNRS) et de l’Université des sciences et technologies de Chine, a développé une méthode révolutionnaire pour venir à bout de cette molécule récalcitrante.

Leur découverte repose sur une stratégie d’oxydoréduction innovante. En utilisant de l’eau ionisée, les scientifiques sont parvenus à « minéraliser » complètement le TFA, c’est-à-dire à le décomposer en éléments minéraux (des ions fluorure et des carbonates). Toutefois, la véritable révolution réside dans les conditions accessibles de cette réaction : elle s’effectue en effet à température ambiante et ne nécessite aucun ajout de catalyseur métallique, évitant donc tous les surcoûts liés à l’usage de chaleur et de ressources rares.

Cette prouesse technique déconstruit le mythe selon lequel les PFAS à chaîne courte sont invulnérables. Surtout, elle offre une perspective d’application très concrète : testée sous un faisceau d’électrons industriel, la méthode affiche une vitesse de dégradation record et se révèle compatible avec les technologies actuelles de traitement des eaux à haut débit. Une étape décisive et pleine d’espoir vers la purification de notre environnement !

Chaque lundi, Les électrons libres vous propose un tour d’horizon des nouvelles électrisantes qui secouent le monde de la tech et œuvrent en faveur d’un progrès à même de changer votre quotidien.

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Reçu — 7 juin 2026 Les Électrons Libres

Allons-nous bientôt faire revivre des espèces disparues ?

7 juin 2026 à 06:35

Mammouth laineux, tigre de Tasmanie, loup sinistre ou encore dodo. Ces espèces ont disparu, parfois depuis des millénaires. Une entreprise américaine a pourtant décidé de les faire revivre. Et pourrait même adapter les espèces actuelles. Cette démarche a un nom : la désextinction.

Il y a un peu plus d’un an, en avril 2025, une couverture du Time faisait le tour du monde. Le magazine proclamait le premier cas de résurrection d'une espèce. Le dire wolf, ou loup sinistre, disparu depuis plus de 10 000 ans, revenait parmi nous.

Stupéfaction immédiate et générale. D'autant que personne ne l’avait vu venir. D’autres médias emboîtent presque instantanément le pas au Time à coups de titres sensationnalistes. Certains d’entre eux restent néanmoins plus prudents. Il faut dire que la nouvelle est à peine croyable tant elle alimente depuis longtemps notre imaginaire collectif.

À l’origine de ce qui apparaît comme un véritable exploit : Colossal Biosciences, une startup américaine fondée en 2021 par George Church et Ben Lamm. Cette rencontre est celle de deux génies. Church, considéré comme l’un des pères de la biologie synthétique et professeur de génétique à Harvard, apporte à l’entreprise texane le génie de l’édition génomique. Lamm, entrepreneur en série, apporte celui du récit, pour ne pas dire celui de la mise en scène. En quelques années, l'entreprise a levé plus de 555 millions de dollars avec la promesse de faire revenir des espèces disparues grâce aux technologies de « désextinction ».

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Reçu — 4 juin 2026 Les Électrons Libres

Faire de l’essence avec de l’air : et si la crise pétrolière était la dernière ?

4 juin 2026 à 21:53

Les prix à la pompe explosent. Les compagnies aériennes suppriment 13 000 vols. Pourtant, une industrie naissante montre qu’on peut fabriquer du carburant à partir d’air, de CO₂ et d’énergie propre. Le procédé a presque un siècle. Reste encore à le déployer, à un prix compétitif…

Depuis le 28 février, l’essence est passée de 1,77 à 2,03 € le litre. La tonne qui se vendait 750 dollars en février a bondi à 1 800 dollars en avril, avant de refluer partiellement. Le prix reste quasi double de ce qu’il était avant la crise. Les compagnies ont supprimé 13 000 vols pour le seul mois de mai. Air France-KLM annonce 2,4 milliards d’euros de facture carburant supplémentaire pour l’année. Sur un billet long-courrier, la part du carburant dans les prix est passée de 25 à 45 %.

Cette flambée a une origine bien précise : le conflit entre l’Iran et la coalition israélo-américaine qui a conduit à la fermeture du détroit d’Ormuz où 20 % du pétrole mondial transitait avant son déclenchement. Pas moins de 50 % du kérosène européen vient des pays du Golfe. Quelques drones et mines, un terminal qatari fermé, et toute la chaîne s’effondre, pour la cinquième fois en 50 ans.

Pendant ce temps, une nouvelle industrie travaille à rendre cette crise impossible à l’avenir. Voici comment elle fonctionne, et pourquoi elle pourrait radicalement changer la donne.

L’e-carburant enfin compétitif ?

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Un siècle de chimie ignorée

L’idée de produire des carburants de synthèse a plus d’un siècle. En 1902, le chimiste français Paul Sabatier découvre la réaction qui porte son nom : avec un catalyseur au nickel, on combine de l’hydrogène et du CO₂ pour obtenir du méthane, composant principal du gaz naturel.

Trente ans plus tard en Allemagne, Franz Fischer et Hans Tropsch mettent au point un procédé qui transforme un gaz de synthèse en hydrocarbures liquides. Industrialisé dès 1936, nommé Fischer-Tropsch, il a fait voler la Luftwaffe pendant la guerre, puis l’Afrique du Sud sous embargo. La plus grande usine du monde, à Secunda, produit aujourd’hui encore 160 000 barils par jour à l’aide de charbon.

La chimie est connue et maîtrisée depuis 1945. Seul le coût de l’énergie l’a toujours empêchée de sortir du laboratoire. Casser une molécule d’eau coûte de l’électricité. Tant que cette électricité revenait plus cher que le pétrole extrait du sol, aucun calcul économique ne tenait. Un siècle plus tard, ce verrou semble enfin céder.

La Californie contre le détroit d’Ormuz

Terraform Industries est née en 2020 en Californie d’un constat simple : le solaire est désormais assez bon marché pour que l’énergie cesse d’être le problème. Celui qui subsiste regarde le coût des machines qui transforment cette énergie en carburant. La réponse, ce sont des unités compactes, standardisées, produites en série comme des appareils électroménagers, pour faire baisser ce coût par l’échelle.

En mars 2024, l’entreprise livre la première machine Terraformer fonctionnelle. Cette machine capture le CO₂ dans l’atmosphère, électrolyse l’eau pour en extraire l’hydrogène, puis déclenche la réaction Sabatier. Le résultat est du méthane synthétique de qualité pipeline, produit dans une boîte modulaire de la taille d’un container. Les premiers volumes sont vendus à des compagnies de gaz américaines. Depuis avril 2026, Terraform livre aussi du méthanol, précurseur direct de l’essence et du kérosène.

Leur site industriel de Muroc, en plein désert de Mojave, sort de terre. Mille panneaux solaires installés en 2 mois par un robot alimenteront la première machine Terraformer Mark One à déploiement plein champ. L’objectif déclaré est d’atteindre la parité de prix avec le gaz fossile, sans subvention, à l’horizon 2030.

À 800 kilomètres plus au nord, Valar Atomics a pris un autre chemin. Celui du réacteur nucléaire à haute température, qui produit 24 heures sur 24 quelle que soit la latitude. L’entreprise a obtenu la criticité nucléaire au Nevada en novembre 2025. Leur réacteur Ward 250 a été transporté en Utah en février 2026 et ils visent la première puissance électrique avant le 4 juillet 2026. L’étape suivante est d’utiliser directement la chaleur du réacteur pour produire ainsi de l’hydrogène et des hydrocarbures à partir de l’eau, de l’air et de la fission.

Course au pétrole de synthèse : 4 technologies s’affrontent

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Du Texas à la Patagonie, une industrie naissante

Terraform et Valar ne sont pas seuls. À Francfort, l’allemand INERATEC a inauguré en juin 2025 la plus grande usine de e-fuels d’Europe : 2 500 tonnes par an d’e-kérosène déjà certifié pour l’aviation. À Jülich, le suisse Synhelion utilise des miroirs solaires pour atteindre 1 500 degrés et fabriquer directement du kérosène certifié Jet-A1, livré à SWISS depuis fin 2024. En Patagonie, HIF Global combine vents permanents et capture atmosphérique pour produire l’essence synthétique déjà vendue à Porsche, son premier investisseur.

La France a compris le problème : 26 projets étaient déjà identifiés en 2024, pour 8,1 milliards d’euros de CAPEX annoncés. L’avis favorable pour l’usine d’e-méthanol d’Elyse Energy en Isère est tombé 2 mois après le blocage d’Ormuz, signal encourageant. Mais le projet phare du même acteur à Lacq repose sur de la biomasse agricole, une ressource déjà saturée.

Aucun projet français n’a encore franchi la décision finale d’investissement. Et après 2040, le CO₂ fossile industriel qu’ils utilisent ne sera plus éligible pour les e-fuels certifiés européens. L’Observatoire français des e-fuels le reconnaît : il faudra basculer vers la capture atmosphérique. Mais personne ne s’engage encore dans cette direction.

Cette crise sera-t-elle la dernière ?

Le détroit d’Ormuz se rouvrira un jour et les prix retomberont. La crise sortira des journaux, comme toujours. Mais nous pourrions collectivement décider que celle-ci sera la dernière.

Cela suppose deux chantiers simultanés : déployer les technologies Power-to-Liquid en s’appuyant sur les acteurs qui les maîtrisent déjà, et produire beaucoup plus d’électricité propre et bon marché. En France, cette réponse s’appelle le nucléaire. La France dépense en moyenne 50 milliards d’euros par an pour importer ses énergies fossiles, avec une facture qui a dépassé 116 milliards lors de la crise de 2022. C’est le premier poste de son déficit commercial. Un pays qui produira son propre carburant synthétique sera en mesure de stopper cette hémorragie. Et si sa production dépasse ses besoins, il pourra exporter. La France l’accomplit déjà avec l’électricité nucléaire, rien n’interdit de recommencer avec de nouvelles matières énergétiques.

À cela s’ajoute un bénéfice environnemental immense. Le carburant synthétique produit à partir du CO₂ atmosphérique restitue à l’échappement exactement le carbone capturé à l’usine. Le bilan de ses émissions est nul. L’aviation, les camions, les navires : tout ce que l’électrification ne peut pas encore atteindre deviendrait neutre en carbone sans changer un seul moteur, sans réduire les déplacements de quiconque.

La recherche propose donc déjà des solutions très encourageantes. Manque encore, et c’est souvent le plus compliqué à obtenir, la volonté politique et industrielle d’en finir pour de bon avec les énergies fossiles. La France de 2050 pourrait ainsi produire tout son carburant chez elle, avec de l’air et du nucléaire. Ce serait une souveraineté énergétique sans precedent dans l’histoire du pays.

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Le grand reniement fiscal qui menace les automobilistes « verts »

4 juin 2026 à 04:34

Subventionnée hier, taxée demain ? Championne de la transition et de la souveraineté, la voiture électrique commence à peser sur les recettes de l’État, qui prélevait 50 milliards d’euros sur sa cousine thermique. Va-t-il se résoudre à baisser ses dépenses, ou renier ses principes ?

La rupture électrique, une chance pour notre pays

La voiture électrique est encore soumise à d’importants procès sur son efficacité, régulièrement contredits dans les colonnes des Électrons Libres. L’autonomie serait mauvaise ? Hors petites citadines, la plupart des nouveaux véhicules du marché peuvent dépasser les 500 km. Les bornes seraient insuffisantes ? La France en compte 192 000, soit trois fois plus que de pompes à essence. La recharge serait trop longue ? Il faut moins de vingt minutes pour passer de 10 à 80 % sur les modèles récents, et toutes les aires d’autoroute sont désormais équipées en bornes rapides. Les émissions de carbone seraient importantes sur le cycle global du produit ? Une électrique vendue dans l’Union en 2025 émet 63 gCO₂e/km contre 235 pour une essence comparable, le surcoût de production étant rattrapé après dix-sept mille kilomètres.

L’effort de la critique doit plutôt se concentrer sur le véhicule thermique, notamment à l’aune de notre dépendance aux hydrocarbures, que la France ne maîtrise plus. Importateur de 99 % de sa consommation, notre pays est extrêmement sensible aux tensions géopolitiques, qui se paient immédiatement à la pompe. À l’inverse, notre mix électrique est décarboné, pilotable et excédentaire. Les Français ont compris l’équation, bien aidés par les pouvoirs publics qui les ont encouragés, à coups de bonus, de primes, de discours présidentiels et de zones à faibles émissions. Une promesse implicite leur a été faite pendant des années : Passez à l’électrique. Vous paierez plus cher à l’achat mais vous paierez moins en roulant.

Le thermique, un filon lucratif

C’est ici que l’histoire se complique. Le prospecteur fiscal a découvert sous la pompe à essence un gisement prodigieux qu’il exploite depuis cinquante ans. La fiscalité sur le pétrole représente le rêve absolu de tout ministre des Finances : une taxe à l’assiette large, frappant quasiment tous les ménages, simple à percevoir, assise sur un produit à la demande peu élastique (les automobilistes continuent de mettre de l’essence pour se déplacer, quel qu’en soit le tarif) et au consentement impossible à remettre en cause. Fort de cette sécurité, le percepteur a même poussé le zèle jusqu’à appliquer de la TVA sur la taxe, pour en extraire le maximum d’efficacité. Le carburant représente pour les finances publiques un gisement lucratif, régulier et facile à exploiter.

L’accise sur les produits pétroliers (ex-TICPE) rapporte 30 milliards d’euros par an, et la TVA prélevée sur les carburants environ 10 milliards. Si l’on ajoute la fiscalité directe des entreprises pétrolières (3 milliards), le malus CO2 et masse (1 milliard) et les autres taxes régionales et sur les flottes (4 milliards), le produit budgétaire des véhicules thermiques tutoie les 50 milliards d’euros par an.

Or ce juteux filon va s’épuiser par la volonté du mineur lui-même. L’État, pourtant d’une rigueur absolue lorsqu’il s’agit de conserver ses recettes, a organisé leur baisse en incitant les automobilistes à abandonner le diesel pour aller vers l’électrique. Et si l’on en croit le rapport « Pisani-Ferry Mahfouz » (2023), ce transfert augmenterait la dette publique de 13 points à l’horizon 2050 (soit l’équivalent de 390 milliards d’euros d’aujourd’hui).

Le paradoxe est cruel. Le percepteur, d’ordinaire si vorace, a organisé le tarissement de sa propre rente. Et maintenant il doit prouver sa capacité à vivre avec ce sevrage.

Maigrir, ou suivre la veine

L’État est face à un double choix lui imposant un test moral qui définira son rôle et sa crédibilité dans toutes les transitions à venir.

Premier choix : il encaisse la perte et la compense par une baisse des dépenses. Convaincu que la transition vaut un effort budgétaire, il réduit son périmètre, abandonne certaines missions, et finance sa promesse aux Français : faites l’effort de passer à l’électrique, l’État fera le sien.

Second choix : il compense la perte et encaisse une nouvelle source en plantant la pioche dans l’électrique. Techniquement, rien ne l’interdit. L’asymétrie est même un appât : 49 €/MWh sur les carburants contre 23 €/MWh sur l’électricité. Pour aligner les deux, il suffit de doubler la fiscalité électrique (qui a déjà augmenté ces trois dernières années). Un coup de pioche dans le projet de loi de finances et le tour est joué.

Rien n’est certain dans ce monde, hormis la mort et les impôts

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Cette voie est celle d’un mineur qui refuse de voir son gisement s’épuiser. Plutôt que de raboter sa propre dépense, il préfère se servir là où il avait juré de ne pas le faire. Plutôt que d’accepter que la transition ait un coût pour lui, il le fait porter par ceux qu’il a poussés à l’adopter. La main qui rabat est aussi celle qui frappera. C’est un reniement. Et l’automobiliste, qui n’est pas dupe, l’anticipe déjà et commence à nourrir sa colère future.

La promesse

Prenons un citoyen de 2028. Il a acheté sa voiture électrique fin 2024, avec un bonus. Il a investi dans une borne à domicile. Il pollue moins, car il a fait ce qu’on lui demandait. Puis un matin, il découvre que l’accise sur l’électricité a doublé. Combien de temps avant qu’il ne regrette la 308 diesel de son voisin ? Combien de temps avant que celui-ci, qui hésitait à franchir le pas, renonce définitivement ?

La science économique est traversée par un débat ancien sur la règle et la décision. Quand une organisation se fixe une règle définie dont elle ne déviera pas, elle perd en flexibilité mais gagne en crédibilité. Quand elle préfère baser son fonctionnement sur la décision, elle navigue à vue, s’adapte mieux, mais n’a que peu de crédibilité. C’est ce débat qui a présidé à l’indépendance des banques centrales pour garantir la stabilité de la monnaie. Une transition obéit à la même logique. Sans engagement ferme de long terme, il ne peut y avoir de bascule.

L’automobiliste qui hésite encore ne calcule pas seulement le prix d’achat de son véhicule. Il calcule ce que lui coûtera chaque kilomètre dans cinq, dix, quinze ans. Et il regarde l’État dans les yeux pour mesurer la solidité de la promesse. Si la parole vacille, l’élan s’arrête. La transition n’attend pas seulement des subventions et des bornes. Elle attend de l’État une parole claire, un engagement ferme sur la stabilité de la fiscalité sur l’électricité dans les prochaines décennies.

La décennie qui s’ouvre est un test moral. Pendant longtemps, écologie et fiscalité allaient dans le même sens, la seconde guidant les individus vers la première. La voiture électrique brise cette équivalence et place le percepteur devant un dilemme inédit. Préfère-t-il faire baisser ses recettes ou les émissions de CO2 ? Acceptera-t-il de faire passer l’écologie qu’il prétend défendre avant son propre fonctionnement ? Ou cédera-t-il à la facilité de piéger les automobilistes dans un nouveau filon fiscal, quitte à ruiner la crédibilité de la parole publique ?

La pioche est lancée. Nous verrons maintenant de quel côté elle retombe.

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Reçu — 2 juin 2026 Les Électrons Libres

Comment guérir le cancer ?

2 juin 2026 à 19:40

Jamais la lutte contre le cancer n'a progressé aussi vite. Mais une question demeure : pourquoi certains reviennent-ils ? Dans cette énigme se cache la clé de la guérison définitive.

Lorsqu’on me demande de parler de l’avenir en cancérologie, je suis toujours partagé entre deux tentations. La première serait de céder à l’enthousiasme, car en vingt ans, un nouveau monde thérapeutique s’est ouvert à nous : immunothérapie, thérapies ciblées, PROTAC, vaccins, médecine personnalisée, et maintenant l'ère de l’IA dont on attend beaucoup. Tout semble annoncer une révolution permanente. La seconde serait de tempérer, presque par réflexe, tant notre métier nous apprend que le cancer résiste aux slogans, car au quotidien nous perdons encore trop de patients. La vérité est en fait aujourd’hui un mix des deux : jamais nous n’avons eu autant d’outils pour comprendre et traiter les cancers, mais jamais nous n’avons aussi clairement vu ce qui nous échappe encore. Car le chemin est encore long pour éradiquer cette maladie multiforme et qui « apprend » à résister sous la pression des traitements.

Pendant longtemps, nous avons pensé le cancer comme une masse de cellules folles qu’il fallait détruire. Couper, irradier, empoisonner sélectivement : chirurgie, radiothérapie, chimiothérapie. Ces armes restent indispensables. Elles guérissent déjà beaucoup de patients. Mais elles se heurtent à une réalité biologique que chaque oncologue connaît : ce n’est pas toujours la masse tumorale visible qui fait perdre la bataille, c’est ce qui reste après. Quelques cellules, invisibles, qui s’adaptent, qui restent endormies des années parfois. Capables de repartir lorsque tout semblait contrôlé… La fameuse « épée de Damoclès » qui empêche de parler de guérison pendant des années, par prudence.

C’est là que se trouve peut-être le véritable graal qui permettra de battre tous les cancers : non pas seulement réduire la tumeur, mais éliminer les cellules capables de la faire renaître.

On les appelle souvent, avec prudence, les cellules souches cancéreuses. L’expression est imparfaite, discutée, parfois trop simplificatrice. Il ne s’agit pas forcément d’une caste fixe et éternelle de cellules capables de tout. Il s’agit plutôt d’un état : une capacité à se renouveler, à résister, à changer d’identité, à survivre aux traitements et à reconstituer une maladie plus agressive. Le cancer n’est pas une armée de cellules uniformes. C’est une société cellulaire instable, avec ses hiérarchies, ses trahisons, ses refuges dans certains organes et ses métamorphoses.

Ces cellules résistantes posent trois problèmes majeurs.

D’abord, elles encaissent mieux les traitements. Elles réparent leur ADN, expulsent certains médicaments de leur enclave cellulaire, ralentissent leur division, se cachent dans des niches pauvres en oxygène. Là où la chimiothérapie frappe surtout les cellules qui prolifèrent vite, elles savent parfois attendre. Elles ne gagnent pas en affrontant frontalement le traitement ; elles gagnent en survivant à l’orage.

Ensuite, elles vivent protégées par leur environnement. Une tumeur n’est pas seulement faite de cellules cancéreuses. Elle contient des vaisseaux, des fibroblastes, des cellules immunitaires, une matrice, des signaux inflammatoires, des gradients d’oxygène, des contraintes mécaniques. C’est un organe malade. Le microenvironnement tumoral n’est pas un décor : c’est un complice, indépendant évidemment de toute volonté. Il peut nourrir la résistance, empêcher les lymphocytes d’entrer, épuiser ceux qui entrent, sélectionner les clones les plus agressifs. Vouloir guérir le cancer sans comprendre cet écosystème, c’est vouloir assécher un marais en coupant quelques roseaux.

Enfin, ces cellules sont plastiques. C’est peut-être le point le plus dérangeant. Nous aimerions identifier une cible stable, un marqueur définitif, une signature qui dirait : « Voici la cellule à abattre ». Mais le cancer bouge. Une cellule peut perdre un état différencié, redevenir plus primitive, changer de programme sous la pression du traitement. On ne combat donc pas seulement des cellules ; on combat des trajectoires biologiques qui évoluent dans le temps et auxquelles nous n’avons pas accès.

Que faire alors ?

La première piste est évidente : tuer directement ces cellules résistantes. Trouver leurs dépendances propres, leurs vulnérabilités métaboliques, leurs voies de signalisation, leurs marqueurs de surface. C’est l’approche classique : identifier une cible, développer un médicament, sélectionner les patients. Elle est nécessaire, mais probablement insuffisante. Car si la cellule change, la cible change avec elle.

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Reçu — 1 juin 2026 Les Électrons Libres

Parcoursup, le miroir de nos injustices ?

1 juin 2026 à 19:50

C’est sans doute la plateforme la plus haïe du web français. Chaque année, près de 700 000 lycéens stressés affrontent le redouté algorithme de Parcoursup pour accéder au supérieur. Mais ce monstre numérique mérite-t-il sa réputation, ou le diabolise-t-on à tort ?

Nous sommes le 2 juin. Et aujourd’hui, Parcoursup rend son verdict. Comme lors de la publication d’un résultat d’examen, des centaines de milliers de lycéens auront les yeux rivés sur leur écran, attendant fébrilement une décision susceptible de définir un nouveau cap dans leur vie. Mais contrairement au baccalauréat, il y aura peu d’effusions de joie. Car seuls quelques candidats privilégiés auront dès ce soir la certitude de ce qui les attend l’an prochain. Pour la plupart, ce ne sera qu’une amère frustration… et le début d’une longue attente qui pourrait se prolonger jusqu’en septembre.

Tour à tour exutoire des déceptions ou bouc émissaire commode de l’échec, le fonctionnement de la célèbre plateforme reste largement méconnu du grand public. L’occasion, ici, d’en savoir davantage sur les mécanismes qui la régissent…

Une ergonomie efficace

Retour en janvier. Pour les lycéens — et souvent leurs parents — vient le moment de se confronter à la redoutée plateforme et de formuler les fameux vœux. L’appréhension est bien réelle. Pourtant, malgré sa réputation désastreuse, Parcoursup se révèle techniquement plutôt réussi.

L’interface est stable, claire et relativement intuitive. Grâce à une carte interactive fluide et à des filtres précis, les candidats peuvent découvrir des formations parfois méconnues et élargir leurs horizons. Les fiches de chaque cursus centralisent les informations essentielles : critères de sélection, taux de pression, profils attendus, débouchés… Quant au nombre généreux de vœux autorisés, il permet de construire une stratégie souple, mêlant ambitions, choix réalistes et solutions de secours. Reste que cette abondance d’informations peut vite devenir déroutante pour des adolescents de 17 ans, dont l’autonomie face à un tel océan de possibilités est très variable.

Malgré tout, la phase de constitution des dossiers se déroule généralement sans trop d’accrocs. Fin mars, une fois les vœux confirmés et les dossiers bouclés, beaucoup de candidats se passent la remarque que, finalement, ce n’était pas si compliqué. Il ne leur reste plus qu’à attendre. Du moins le croient-ils, car le véritable marathon de Parcoursup ne fait alors que commencer.

Jeu de dominos

Début juin, la phase d’admission s’ouvre enfin. Chaque élève découvre alors le sort réservé à ses vœux : accepté (« Oui »), refusé ou placé sur liste d’attente. Pour beaucoup, le verdict est frustrant : les formations les plus convoitées restent hors de portée et l’attente commence.

Une règle simple s’applique alors : un candidat ne peut conserver qu’une seule proposition d’admission à la fois. Lorsqu’il reçoit plusieurs réponses positives, il doit en choisir une et renoncer aux autres dans un délai très court. C’est ce mécanisme qui fait tourner la machine. Chaque refus libère une place immédiatement proposée au candidat suivant.

L’algorithme est ainsi condamné à patienter à chaque étape. Il doit laisser aux candidats le temps de réfléchir, de comparer et de décider. Et si la plupart des élèves finissent par obtenir une place avant la mi-juillet, le processus se poursuit ensuite en mode estival avec, pour les moins chanceux, une attente qui continuera de grignoter l’été jusqu’à la rentrée de septembre.

Cette lenteur, souvent critiquée, n’est pourtant pas un accident. Elle résulte d’un choix assumé par le ministère : supprimer l’obligation de classer ses vœux par ordre de préférence avant les admissions. Sous l’ancienne plateforme APB (« Admission Post-Bac »), cette hiérarchisation précoce générait un stress considérable et poussait de nombreux élèves à effectuer des choix stratégiques plutôt que sincères.

Une liberté qui a un prix. APB s’appuyait sur un outil mathématique redoutablement efficace : l’algorithme des « mariages stables ». Grâce aux listes de préférences fournies à l’avance par les élèves et les établissements, l’ordinateur pouvait calculer en une seule fois une répartition optimale. Sans hiérarchisation préalable, ce calcul éclair devient impossible. Parcoursup doit désormais fonctionner « au fil de l’eau », au rythme des réponses des candidats. Il est condamné à la lenteur d’un gigantesque jeu de dominos.

Un simple intermédiaire

Une procédure interminable, avec à la clé une issue loin d’être toujours heureuse. Contrairement au baccalauréat, qui affiche fièrement près de 92 % de réussite, le bilan de Parcoursup est nettement plus nuancé.

Certes, les chiffres officiels sont rassurants : en 2025, seuls 38 candidats n’auraient pas trouvé d’affectation à l’issue de la procédure, sur près de 980 000 inscrits. Mais un rapport parlementaire dresse un tableau moins flatteur. Selon ses estimations, près d’un quart des candidats n’obtiendrait pas la formation qu’ils convoitaient, tandis qu’entre 10 000 et 12 000 jeunes se retrouveraient sans aucune solution.

Mais la statistique la plus sévère est celle-ci : seuls 34 % des lycéens jugent le système « juste et équitable ». L’attente, les désillusions et l’impression de subir des décisions incompréhensibles nourrissent une frustration profonde. Une frustration qui se cristallise souvent sur la plateforme elle-même, alimentant un malentendu tenace : beaucoup pensent que Parcoursup sélectionne les candidats, alors qu’elle n’en est en rien responsable.

Car la plateforme n’est en réalité qu’un intermédiaire entre les lycéens et les établissements. Ce ne sont pas les algorithmes de Parcoursup qui décident qui mérite une place, mais les formations elles-mêmes. Chaque établissement constitue une Commission d’examen des vœux chargée de classer les dossiers, anonymisés, selon ses propres critères. Notes, appréciations, spécialités suivies, motivation, parcours personnel : chaque formation élabore sa propre recette d’évaluation.

Le problème est qu’avec parfois plusieurs milliers de candidatures à examiner, les jurys ne peuvent pas étudier chaque dossier avec la même attention. Ils s’appuient donc sur des outils de préclassement, des « algorithmes locaux », qui se fondent principalement sur les résultats scolaires.

C’est sans doute de là que naît le sentiment d’injustice, car ces outils restent souvent opaques pour les candidats, qui peinent à comprendre pourquoi ils ont été retenus ou, au contraire, écartés.

En théorie pourtant, la loi interdit qu’une machine décide seule. Les enseignants sont censés relire les dossiers, examiner les lettres de motivation et prendre en compte les parcours atypiques. En pratique, le volume de candidatures et le manque de temps rendent souvent l’examen expéditif. On se souvient d’ailleurs de cette candidate admise dans plusieurs formations après avoir remplacé sa lettre de motivation… par une simple recette de brownie.

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Quand les quotas s’en mêlent

Au-delà de l’examen des dossiers, un autre facteur vient fausser la donne. Pour favoriser la mixité sociale, le système impose des quotas stricts lors des admissions : jusqu’à 50 % de bacheliers technologiques en IUT, ou encore un seuil minimum de boursiers ou d’élèves ruraux selon les formations. Si l’intention initiale est louable, son application soulève des questions légitimes.

Dans les faits, la gestion de ces quotas souffre d’un vrai manque de transparence et engendre un fort sentiment d’injustice. Pour atteindre les pourcentages exigés, il peut arriver que d’excellents dossiers soient purement et simplement écartés au profit d’élèves au profil beaucoup plus fragile. Pour les équipes pédagogiques, voir le mérite académique ainsi relégué au second plan est parfois mal accepté. Surtout, cette mécanique entraîne une véritable perte d’efficacité : admettre des jeunes qui n’ont pas les prérequis nécessaires les expose directement au décrochage et à l’abandon en cours d’année.

Enfin, ce système oublie souvent un critère essentiel : la géographie. Les IUT recrutant au niveau national, un jeune boursier peut se voir proposer une place à l’autre bout de la France. Mais sans moyens financiers suffisants pour assumer un tel déménagement, il se retrouve alors exposé à une forte précarité étudiante. Un cruel paradoxe pour un dispositif censé, à l’origine, faciliter l’ascenseur social.

Des données peu fiables ?

Mais la principale source d’injustice se situe ailleurs : au cœur même des données qui alimentent Parcoursup, qui proviennent majoritairement du contrôle continu réalisé dans les lycées. Les épreuves nationales ? Exclues. Le baccalauréat, bien trop tardif, n’arrivant qu’en juin.

Avancer ces examens a déjà été testé, avec pour seul résultat des élèves démotivés et des classes ingérables en fin d’année. Quant à organiser des épreuves standardisées en hiver, cela relève du casse-tête logistique.

Pour tenter d’unifier les pratiques, l’Éducation nationale a bien mis en place des « protocoles d’évaluation »… Mais dans les faits, il s’agit souvent d’une coquille vide administrative. Les équipes y rédigent des règles volontairement floues pour avoir la paix, et même lorsqu’elles jouent le jeu, cela n’harmonise en réalité rien à l’échelle nationale.

Le système s’apparente donc à un véritable Far West de la notation, avec des notes qui n’ont pas du tout la même signification selon l’établissement concerné. Certains lycées d’excellence notent sévèrement pour préserver leur prestige, tandis que des établissements privés sont accusés de pratiquer la « double notation » pour doper artificiellement les dossiers de leurs élèves sur la plateforme.

Dans ce chaos chiffré, les jurys du supérieur finissent parfois par limiter les risques en se repliant sur des « lycées de confiance », favorisant mécaniquement les grands établissements au détriment d’excellents élèves issus de lycées moins cotés.

Pour corriger ces biais, certaines formations s’appuient sur des algorithmes comparant la note de l’élève à la moyenne de sa classe. L’astuce est pertinente pour repérer un très bon profil dans un lycée qui note sévèrement, mais elle a aussi ses limites, comme celle de pénaliser les élèves des bonnes classes.

Restent alors les éléments qualitatifs. Mais face à l’afflux massif de candidatures, les lettres de motivation et CV sont souvent peu exploités. Et même lorsqu’ils sont lus, les biais restent nombreux. À l’ère de l’intelligence artificielle, le traditionnel texte de motivation est devenu une formalité parfois creuse. Sans compter l’influence du milieu familial, qui joue un rôle décisif dans la qualité de l’accompagnement.

Pire encore, certains candidats ont recours à des « coachs Parcoursup » privés aux tarifs élevés. Un marché de l’angoisse, réservé aux familles les plus aisées, qui accentue encore les inégalités d’un système déjà bien fragile.

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Au fond, Parcoursup n’est qu’un miroir : il ne crée pas les inégalités qu’on lui reproche, il les révèle. Le problème tient moins à la plateforme qu’à l’impossibilité structurelle de disposer de données parfaitement comparables entre établissements, et à la difficulté d’harmoniser des évaluations humaines par nature hétérogènes.

À terme, seule une forme d’évaluation standardisée pourrait réduire ces écarts et objectiver davantage le contrôle continu. L’essor de l’intelligence artificielle pourrait y contribuer, à condition d’une volonté politique forte, ce qui, au regard des réticences institutionnelles envers ces outils, ne semble pas imminente.

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