Vue normale

Reçu — 20 juin 2026 Les Électrons Libres

Super El Niño : la bombe climatique est amorcée

20 juin 2026 à 17:40

L’inquiétude monte. Alors que la planète bat des records de chaleur, les modèles météo annoncent un El Niño d’ampleur exceptionnelle. Mais de quoi parle-t-on vraiment ? Et faut-il s’attendre au pire ?

Sur les côtes du Pérou et de l'Équateur, les pêcheurs vivent depuis toujours au rythme d'une étonnante routine. Chaque année, les eaux d'ordinaire glaciales du Pacifique se réchauffent doucement sous l'effet d'un faible courant descendant vers le sud. Et comme ce phénomène saisonnier survient toujours aux alentours de Noël, les marins lui ont jadis offert un surnom de circonstance : « la corriente del Niño », en référence à l'Enfant Jésus.

Mais sous ses airs de cadeau de fin d'année, ce courant clément peut se transformer en véritable cauchemar. Certaines saisons, la température de l'eau grimpe dangereusement, privant l'océan des nutriments indispensables à la vie marine. Les poissons et les oiseaux désertent alors brutalement les côtes, condamnant des villages entiers à des mois de disette. C’est ainsi qu’au fil des décennies, la mémoire collective a fait basculer le sens de l'expression. Le nom poétique d'El Niño a perdu son innocence d'origine pour désigner exclusivement ces redoutables anomalies climatiques qui, aujourd'hui encore, viennent bousculer la météo mondiale.

Des bouleversements océaniques dont l’origine est parfaitement naturelle, mais dont les conséquences peuvent s’avérer catastrophiques, d'autant que le dérèglement climatique agit désormais comme un redoutable amplificateur. Même si ces événements refusent de se plier à un calendrier strict, nos modèles de prévision parviennent aujourd'hui à débusquer leur réveil plusieurs mois à l'avance. Et les signaux sont loin d’être rassurants : l'année 2026 sera bel et bien placée sous le signe d'El Niño, et l'épisode qui s'annonce promet d'être hors norme.

Des alizés à l’abondance

Pour appréhender la nature du bouleversement provoqué par El Niño, il s’agit d'abord de comprendre la mécanique qui régit le Pacifique en temps normal. Au large du Pérou et de l'Équateur, l'équilibre repose sur des vents infatigables appelés alizés. En soufflant sans relâche d'est en ouest, ils balayent la surface de l'océan et repoussent les eaux chaudes, ainsi que les nuages gorgés de pluie, très loin vers l'Indonésie et l'Australie.

Le déplacement constant de ces eaux de surface crée un vide le long des côtes sud-américaines. Pour le combler, des courants froids remontent directement des abysses. Connue sous le nom d'« upwelling », cette remontée d'eau profonde agit comme un formidable catalyseur biologique en amenant de précieux nutriments vers la surface, déclenchant une spectaculaire explosion de vie.

Article réservé à nos abonnés.

Lire la suite s'abonner dès 5€/mois

L’article Super El Niño : la bombe climatique est amorcée est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Hexana, nouveau (super)phénix ?

19 mai 2025 à 16:03

Enterrée trop tôt, la filière des réacteurs à neutrons rapides renaît de ses cendres avec Hexana. En s’appuyant sur l’héritage du CEA, cette start-up française réinvente le nucléaire avec des SMR innovants, entre recyclage, souveraineté et vision d’avenir.

Il y a des histoires qu’on pensait terminées. Des rêves rangés dans les cartons, un peu jaunis, presque oubliés. La filière des réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium (RNR Sodium) faisait partie de celles-là. Après l’arrêt de Superphénix en 1997, puis l’abandon du projet ASTRID en 2019, le rideau semblait définitivement tiré sur cette ambition nucléaire française. Et pourtant… parfois, il suffit d’une étincelle. Celle-ci s’appelle Hexana.

La promesse des neutrons rapides : recycler les déchets nucléaires

Imaginez un feu qui se nourrit de ce que les autres considèrent comme perdu. C’est, en quelque sorte, ce que fait un réacteur à neutrons rapides. Là où les réacteurs classiques s’arrêtent, lui commence une seconde vie pour la matière nucléaire. Il transforme les rebuts en ressources, prolonge le cycle, et repousse les limites de l’énergie.

Contrairement aux réacteurs classiques, qui utilisent des neutrons « lents » pour fissionner l’uranium, les RNR utilisent, comme leur nom l’indique, des neutrons très rapides, ou plutôt « non ralentis ». Ces neutrons ont une capacité particulière intéressante : ils peuvent « casser » non seulement l’uranium classique, mais aussi d’autres éléments tels que du plutonium ou de l’uranium appauvri, des matériaux souvent considérés comme des déchets. Résultat : on peut recycler ce que d’autres jettent, et on produit plus d’énergie avec la même matière.

Avec ce type de réacteur, c’est un cercle vertueux qui s’envisage : le combustible usé des centrales actuelles pourrait devenir le carburant des futures centrales à neutrons rapides. Mieux encore, ces réacteurs peuvent réduire la durée de vie des déchets radioactifs les plus problématiques, ceux qui restent dangereux pendant des milliers d’années. En les « brûlant », on les transforme en déchets beaucoup plus faciles à gérer. En résumé : ils proposent une vision circulaire du nucléaire, où les déchets deviennent des ressources.

Pour fonctionner, ils ont besoin d’un fluide pour transporter la chaleur : ici, il s’agit de sodium liquide. Il chauffe très vite et très fort, ce qui permet de produire efficacement de l’électricité comme de la chaleur pour l’industrie. Il a toutefois un défaut : son caractère… explosif. En contact avec l’eau ou l’air, il peut s’enflammer ou réagir violemment. Cela exige donc des systèmes de confinement ultra-sécurisés, une véritable ingénierie de pointe, une maintenance délicate, et une surveillance constante.

Redonner vie à une filière que le monde nous enviait

Pendant des décennies, la France a été avant-gardiste, bénéficiant d’une avance sur le reste du monde en matière de réacteurs à neutrons rapides, qui faisait la fierté des équipes en charge. Des noms comme Rapsodie, Phénix et Superphénix résonnent encore dans la mémoire des ingénieurs et des chercheurs comme autant de promesses inachevées.

Hélas, malgré ce savoir-faire unique, cette filière a été peu à peu abandonnée principalement pour des raisons économiques et… idéologiques. À l’heure où l’atome devenait un sujet brûlant dans l’arène politique, les RNR se sont retrouvés pris en étau entre des exigences budgétaires de plus en plus strictes et une défiance croissante de l’opinion, alimentée par certains activistes. Démonisés, trop mal compris, ces réacteurs incarnaient un futur que le monde politique n’était plus prêt à attendre. La vision de long terme s’est effacée au profit d’une gestion plus immédiate, et jugée moins risquée (en apparence).

Le coup de grâce est venu en 2019 avec l’abandon du projet ASTRID, qui incarnait le renouveau, le RNR de nouvelle génération, celui qui allait régler les défis techniques de ses prédécesseurs. Mais le contexte énergétique et stratégique avait changé : les ressources en uranium restant abondantes, la priorité est allée aux EPR, et les arbitrages ont joué contre la recherche à long terme. La plupart y ont vu une décision catastrophique. Un crève-cœur. Certains ont même parlé de trahison, envers les générations futures.

Pourtant, les fondations posées au cours des décennies de recherche n’ont été ni vaines, ni perdues. Et aujourd’hui, des initiatives comme celle d’Hexana remettent la technologie sur le devant de la scène, avec une approche plus modulaire, flexible, et sans doute plus en phase avec les enjeux actuels. À partir des connaissances accumulées sur le projet ASTRID, et après des années de recherche, la startup propose une solution radicalement nouvelle.

Une vision neuve, portée par des pionniers du SMR

Le modèle d’Hexana n’est clairement pas celui des grandes cathédrales nucléaires du XXᵉ siècle, et il n’est pas question pour l’entreprise de « refaire Astrid », même si elle bénéficie des recherches initialement menées. C’est une approche qui se veut souple et évolutive. 

On parle ici de SMR (pour « Small Modular Reactors »), de petits réacteurs, contenant deux modules de 400 MWth chacun, produisant à la fois de l’électricité et de la chaleur industrielle à haute température (jusqu’à 500 °C), qui seraient implantés là où les besoins se font sentir, au plus près des réseaux en tension, des zones industrielles, ou dans les régions isolées.
Autre atout : avec sa plateforme énergétique modulaire et son approche hybride, Hexana veut combiner ses mini-réacteurs à neutrons rapides à un système de stockage thermique intelligent. « La chaleur sera stockée au sein de sels fondus, une technologie très spécifique empruntée au monde de l’énergie solaire à concentration, que nous sommes les seuls à développer en France, et à intégrer à un réacteur nucléaire », explique l’entreprise.

Pour faire battre le cœur de son réacteur, Hexana mise sur un carburant pas comme les autres : le MOX, un mélange savamment dosé de plutonium recyclé et d’uranium appauvri. Fabriqué à partir des combustibles usés d’EDF, ainsi que de coproduits générés lors de l’enrichissement de l’uranium, il permettrait de fermer le cycle du combustible nucléaire, et de renforcer au passage notre souveraineté énergétique.

Concernant la gestion du sodium liquide, l’entreprise s’appuie sur des décennies d’expertise « Made in France », et entend capitaliser sur les échecs et les réussites passés, en intégrant des technologies de pointe pour garantir la sûreté de ses installations. Systèmes intelligents, capteurs prédictifs : le problème demeure le même, mais l’approche pour le gérer change. Elle est plus précise, plus agile, plus moderne. « Nous faisons le choix de valoriser les acquis du passé et d’innover là où cela est nécessaire », rapporte l’équipe dirigeante.

Le printemps des start-up du nucléaire français

J’approfondis

Quels sont les objectifs de la jeune pousse ?

Le but du projet entrepreneurial : fournir une énergie constante, pilotable, décarbonée, mais également capable de s’adapter aux fluctuations industrielles ou aux pics de consommation. C’est la rencontre entre le nucléaire haute couture et les besoins concrets de notre époque. Une architecture dite de « 4ème génération » qui offre une réponse concrète à un défi énergétique majeur : moins de dépendance aux aléas météo, plus de souplesse sur le réseau, et une capacité inédite à répondre aux nouveaux usages industriels.

Début 2025, l’entreprise a levé 25 millions d’euros pour accélérer son développement. Une levée de fonds record dans le domaine, qui n’a rien d’anodine : elle incarne une confiance retrouvée dans cette technologie et dans ceux qui la portent aujourd’hui avec détermination. À ce stade, elle anticipe une mise sur le marché de son SMR aux alentours « de 2035 ».

Il y a dans cette aventure une forme de poésie. Un rêve d’ingénieur, bien sûr, mais aussi une foi sincère en la capacité de l’intelligence humaine à réparer ce qu’elle a abîmé, à améliorer ce qu’elle a inventé. Et qui sait ? Un jour peut-être, quand l’énergie d’un petit réacteur Hexana alimentera une usine ou un data center, on se souviendra qu’il a suffi d’une idée, d’une équipe… pour rallumer la flamme.

L’article Hexana, nouveau (super)phénix ? est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Les Business Angels, ces super-héros méconnus de l’Économie

19 mai 2025 à 12:56

Les business angels sont-ils des flambeurs inconséquents, portés par l’amour du risque ? Des vampires de startups qui dépouillent leurs proies à la première réussite ? Ou des passionnés investis, qui apportent leur réseau, leurs compétences et leur expérience ?

Premier carburant financier des startups, sans lequel elles resteraient au stade de l’idée, ils sont surtout ceux qui prennent et assument les risques, souvent considérables. 90 % des startups échouent, entraînant la perte totale de l’investissement leur étant dédié. Les 10 % restants nécessitent une énorme patience (entre 7 et 10 ans) pour générer un retour sur investissement, appelé l’exit. Ainsi, un business angel investit de l’argent qu’il est prêt à perdre intégralement. Bien qu’en ayant souvent les moyens…

Prenons un exemple concret pour éclairer notre affaire. Imaginons l’un de nos anges investissant 20 000 € dans une startup de foodtech – domaine des technologies et innovations appliquées au secteur alimentaire – valorisée à 300 000 € en 2018. Six ans après, en 2024, la société, en réussite, est rachetée pour 15 M€. La part du business angel, après la dilution du capital liée à l’arrivée de nouveaux financements, se porte à 1,2 %, soit 180 000 €. Son retour sur investissement atteint neuf fois sa mise initiale. Sauf que, notre ange, dans le même temps, a misé sur neuf autres startups. Généralement, huit d’entre elles sont des fiascos, la dernière, sans générer de pertes, n’offre aucune plus-value. Au final le risque est bien conséquent, nécessitant courage, flair, patience, sans produire de jackpot, comparé à l’ensemble des investissements.

Pourtant, exceptionnellement, après des masses d’échecs, le business angel peut avoir misé sur une startup devenant ce qu’on appelle une licorne, à savoir une entreprise dont la valorisation dépasse le milliard d’euros, lui offrant un exit pouvant atteindre 100 fois sa mise initiale. Cela a pu être le cas des heureux ayant investi, par exemple 50 000 €, dans la société Airbnb, fondée par deux designers californiens en 2008. Ceux-là ont vu leur mise se transformer en millions de dollars. Mais ce jeu, qui est tout sauf à somme nulle, est réservé aux amateurs d’adrénaline capables de mettre quelques billets sur la table de départ et détenteurs d’un réel sang-froid assez peu partagé.

Pourquoi ne pas emprunter à la banque comme tout le monde ?

Parce que les banques exercent leur magistère dans le monde de l’entreprise traditionnelle. Elles exigent des bilans, des garanties, des business plans détaillés. Une startup, par définition, est une coquille vide avec une idée. Les business angels, eux, jouent un autre jeu : ils risquent leur propre argent, pas celui des clients ou des actionnaires. Ils œuvrent sans filet, ni parachute.

La France à la traîne ?

J’approfondis

Mais pourquoi font-ils cela ?

Parce qu’ils ont le goût de l’aventure, mais aussi et surtout celui de l’innovation. Ils diffèrent en cela des simples spéculateurs, peu préoccupés par l’objet de leurs investissements. Ils savent sentir les idées révolutionnaires qui vont changer la société, qu’importe que l’on juge que cela soit en bien ou en mal. Ils sont derrière les succès d’entreprises comme Uber, Airbnb, BlaBlaCar, OpenAI. Ils misent sur des projets parfois pensés par deux geeks phosphorants dans leur garage qui, un an après dirigeront 50 salariés, puis 1500 cinq ans plus tard. Mais ils ne s’arrêtent jamais, parce que le mouvement est dans leur ADN. Inlassablement, ils réinvestissent leurs gains dans d’autres projets, participant à stimuler l’écosystème dans lequel ils évoluent. Sans eux, des licornes françaises comme Doctolib, Back Market, Deezer ou ManoMano seraient restées des présentations PowerPoint sur un ordinateur.

Des mythes à déconstruire

Les startups financées par nos business angels charrient aussi leur lot de mythes et de critiques dont certains méritent d’être débunkés. 

Non, les business angels ne spolient pas les fondateurs des startups auprès desquelles ils s’engagent. Loin de là.  Ils achètent des parts à un prix reflétant le risque qu’ils prennent. Ils ne se « gavent » pas non plus sans travailler. Ils offrent mentorat, introductions, et passent des heures à relire des pitchs gratuitement, en sachant qu’ils perdront le plus souvent leur argent. Un léger motif de stress, quand même… Pas davantage qu’ils ne sont des vautours. Un vautour est un charognard qui guette votre mort pour vous dépecer. Le business angel est tout le contraire. Il vous met sous perfusion pour que vous viviez dans l’espoir de vous voir connaître l’épanouissement.

* Cet article ne constitue pas un conseil ou une recommandation en matière d’investissement et ne saurait être considéré comme une sollicitation ou une offre de vente ou d’achat de tout instrument financier. Il est destiné à une information générale et ne prend pas en compte les objectifs, la situation financière ou les besoins spécifiques d’un investisseur. Nous vous recommandons de consulter un professionnel du secteur financier avant de prendre toute décision d’investissement.

L’article Les Business Angels, ces super-héros méconnus de l’Économie est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

E133 : la peur bleue de la menthe à l’eau

19 juin 2026 à 20:09

Il y a le sirop de menthe et ceux qui mentent… Connaissez-vous le E133, ce colorant bleu qui lui donne sa couleur caractéristique ? Sur les réseaux sociaux, vidéos virales et titres alarmistes en ont fait en quelques jours la nouvelle bête noire de l’alimentation. Au bout du compte, une tempête dans un verre de menthe à l’eau. Et une énième panique qui en dit moins sur ce colorant que sur notre rapport irrationnel au risque alimentaire.

N’en déplaise aux influenceurs autoproclamés spécialistes en santé publique, qui agitent des bouteilles de sirop comme s’il s’agissait de fioles radioactives, le E133, ou Bleu Brillant FCF, n’est pas considéré comme présentant un risque sanitaire aux niveaux d’exposition observés dans la population européenne. En 2010, l’EFSA (European Food Safety Authority) a réévalué ce colorant et abaissé sa Dose Journalière Admissible (DJA) de 10 à 6 mg par kilogramme de poids corporel, sans identifier d’élément justifiant une restriction ultérieure. Pourtant, l’application Yuka, à l’origine de la polémique, le classe parmi les substances à fuir.

Yuka, le business de la peur

J’approfondis

D’où vient cette vague de panique ?

L’histoire du E133 dans le sirop de menthe n’est pourtant pas neuve. Ce colorant synthétique est utilisé depuis des décennies pour donner à la menthe à l’eau sa couleur caractéristique. Ce qui a changé, c’est le regard que nous portons sur lui.

Depuis des années, une mécanique bien rodée transforme chaque additif, chaque molécule ou chaque procédé industriel en potentiel scandale sanitaire. Et peu importe les avis rendus par les agences sanitaires. Les conclusions mesurées, parfois rassurantes, peinent à rivaliser avec la puissance émotionnelle des gros titres anxiogènes. Un rapport de plusieurs centaines de pages concluant à l’absence de risque significatif passera souvent inaperçu face à une alerte savamment mise en scène. À force d’être exposé à ce type de contenu, le public en vient à surestimer certains risques tout en négligeant d’autres dangers objectifs, pourtant bien mieux documentés. Le E133 n’est que le dernier épisode de cette histoire.

Trente ans de science réglementaire, balayés en un tweet

Ce que cette panique révèle surtout, c’est une méconnaissance profonde du travail réglementaire qui encadre notre alimentation.

En Europe, aucun additif alimentaire ne se retrouve dans votre assiette par hasard. Avant d’être autorisé, il est évalué par l’EFSA, l’Autorité européenne de sécurité des aliments, qui examine les données toxicologiques disponibles, fixe des niveaux d’exposition acceptables et publie ses conclusions. Le système n’est pas parfait, mais il évolue au rythme des connaissances scientifiques.

Le E133 a ainsi été réévalué en 2010. Ce n’est pas un blanc-seing accordé à l’industrie. C’est le fonctionnement normal d’une autorité scientifique indépendante qui fait son travail.

L’affaire dite de Southampton illustre d’ailleurs la manière dont ce système réagit lorsqu’un signal sérieux apparaît. En 2007, une étude publiée dans The Lancet suggère un lien entre plusieurs colorants alimentaires et certains troubles du comportement chez l’enfant. Les autorités examinent alors les données disponibles et la Commission européenne impose un étiquetage spécifique sur les produits concernés. Le E133 ne faisait pas partie de ces colorants.

La dose fait le poison, et Paracelse avait raison avant X

Il y a un principe fondamental en toxicologie que les vidéos alarmistes mentionnent rarement. C’est Paracelse, médecin suisse du XVIe siècle, qui l’a formulé avec une clarté restée intacte aujourd’hui : « Toute substance est un poison, aucune n’est sans poison ; seule la dose fait qu’une chose n’est pas un poison. »

L’ironie de toute cette affaire, c’est que les milliers de personnes qui s’inquiètent du E133 dans leur sirop de menthe passent à côté de l’information la plus importante qui figure pourtant en toutes lettres sur la même étiquette : la teneur en sucre.

La Dose Journalière Admissible du E133 est fixée à 6 mg par kilogramme de poids corporel, soit 120 mg par jour pour un enfant de six ans pesant 20 kg. En retenant une concentration de 60 mg / L dans le sirop pur, cohérente avec les niveaux d’usage rapportés à l’EFSA et la dilution recommandée de 1 volume de sirop pour 12 volumes d’eau, l’enfant pourrait boire tous les jours sans risque — c’est le sens même de la DJA — environ 26 litres de menthe à l’eau, soit 130 verres de 20 cl. Cela correspondrait à deux litres de sirop pur. À raison d’environ 71 g de sucre pour 100 ml de sirop, il aurait alors absorbé près de 1,4 kg de sucre. Une dose extravagante.

Attirer l’attention des parents sur le colorant au lieu du sucre, c’est noyer le poison.

Le sucre, ce danger ordinaire qu’on préfère oublier

J’approfondis

L’article E133 : la peur bleue de la menthe à l’eau est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Et si on commandait la pluie ?

18 juin 2026 à 20:29

Aux États-Unis, le Grand Lac Salé a perdu 73 % de son eau en 40 ans. S’il s’assèche, 2,5 millions d’Américains respireront un nuage chargé d’arsenic. Pour lutter, l’Utah fait le pari de confier une partie de son avenir hydrologique à un faiseur de pluie de 25 ans : Augustus Doricko.

En quelques années, Doricko est devenu la cible privilégiée de tous les fantasmes paranoïaques. Sa société, Rainmaker, déploie une armée de drones pour ensemencer les nuages et faire tomber la neige. Une technologie vieille de 80 ans remise au goût du jour, mais que certains confondent encore avec les « chemtrails », cette théorie complotiste qui prend les traînées de condensation laissées par les avions pour des largages de poison.

El Segundo (Californie), à quelques centaines de mètres de l’océan Pacifique. Dans un entrepôt sans climatisation, des ingénieurs en t-shirt manipulent des bidons métalliques contenant une poudre jaune-vert : de l’iodure d’argent, le secret de fabrication des faiseurs de pluie modernes. Ils forment l’équipe de Rainmaker.

Le Grand Lac Salé : autopsie d’une catastrophe annoncée

Pour comprendre l’urgence qui anime Doricko, il faut se rendre à 1 200 kilomètres de là, dans le nord de l’Utah. Le Grand Lac Salé, plus vaste lac salé de l’hémisphère occidental, est en train de mourir. Depuis les années 1980, il a perdu 73 % de son eau et 60 % de sa superficie. En 2022, il atteignait son niveau le plus bas jamais enregistré : 6 mètres sous sa moyenne historique.

La cause principale n’est pas le changement climatique (qui représente environ 9 % du déficit), mais la surexploitation humaine. L’Utah détourne chaque année plus de 2,5 milliards de mètres cubes d’eau, dont 70 à 80 % pour l’agriculture — principalement la luzerne et le foin destinés au bétail. Le lac accuse un déficit annuel de 1,5 milliard de mètres cubes depuis 2020.

Mais le pire est peut-être à venir. Le lit du lac, exposé par le retrait des eaux, est une véritable bombe toxique. Pendant plus d’un siècle, les activités minières, agricoles et industrielles y ont déposé de l’arsenic, du mercure, du plomb, du cadmium et d’autres métaux lourds. Aujourd’hui, plus de 2 000 kilomètres carrés de sédiments sont à l’air libre, et chaque tempête de vent les transforme en nuages de poussière toxique qui balaient la région de Salt Lake City et ses 2,5 millions d’habitants.

« Nous fixons le canon d’une arme chargée : la plus grande crise de santé publique que notre État ait jamais connue », alertent 300 professionnels de santé dans une lettre aux autorités de l’Utah. Le 21 mai dernier, le gouverneur Cox a déclaré l’état d’urgence pour sécheresse à l’échelle de tout l’Utah, l’hiver le plus chaud depuis 1874 n’ayant pratiquement pas rechargé le lac.

Les mesures d’arsenic sur le lit asséché du lac dépassent de dix fois les recommandations de l’EPA (Environmental Protection Agency) pour une exposition régulière.

La révolution des drones et de l’IA de Rainmaker

Pour mesurer ce qu’ils produisent, Rainmaker a déployé un arsenal de radars et de stations météo autour du bassin de la Bear River, dont les données alimentent Prophet, un système d’IA qui prédit en temps réel quels nuages sont ensemençables et isole la neige artificielle de celle qui serait tombée de toute façon.

Leur drone Elijah vole jusqu’à 5 000 mètres en conditions de givrage, pour 50 dollars de l’heure contre des milliers pour un avion piloté. Surtout, Rainmaker a obtenu de la FAA (Federal Aviation Administration) une dérogation unique aux États-Unis : le droit de voler dans les nuages, de nuit, en conditions de givrage et sans visibilité directe.

Rainmaker n’est pas seul sur ce marché, estimé à 430 millions de dollars en 2025 et dominé depuis 60 ans par des acteurs traditionnels comme Weather Modification Inc. Ces derniers utilisent des avions plutôt que des drones et n’ont jamais réussi à prouver précisément ce qu’ils produisent.

L’ensemencement des nuages, une technologie née d’un accident

J’approfondis

Dans l’Utah, le plus grand projet d’ensemencement de l’histoire américaine

Rainmaker est devenu le fer de lance d’un projet colossal qui consiste à augmenter les chutes de neige dans le bassin de la Bear River, principal affluent du Grand Lac Salé. Le projet s’inscrit dans une mobilisation historique. En septembre 2025, le gouverneur Cox a signé la « Great Salt Lake 2034 Charter » qui vise à restaurer le lac d’ici les Jeux olympiques d’hiver que l’Utah accueillera cette année-là. De plus, deux coalitions philanthropiques ont mis 200 millions de dollars sur la table. Partenaire majeur de l’opération, Rainmaker a gagné sa légitimité, et la pression qui va avec.

L’investissement public est conséquent. En cinq ans, l’Utah a multiplié son budget annuel d’ensemencement par 20, portant sa contribution annuelle à Rainmaker à 7,5 millions de dollars. L’Idaho a apporté un million de dollars supplémentaire ; l’Oregon, le Colorado et la Californie ont signé à leur tour. Des équipes de l’université d’État de l’Utah, de l’université de l’Utah et de l’université Brigham Young supervisent les opérations de Rainmaker et évaluent indépendamment les résultats.

Le 27 avril dernier, l’entreprise a annoncé avoir validé 82 signatures radar non ambiguës. Il s’agit de cas où ses drones ont directement déclenché des précipitations, pour un total de 540 millions de litres d’eau douce produits en Utah et en Oregon, soit une première mondiale pour un opérateur commercial. Joel Ferry, directeur des ressources naturelles de l’État, explique que « ce type de validation est critique ». « Si on peut le prouver scientifiquement, c’est tout l’enjeu. » Rainmaker précise que ce chiffre ne représente probablement qu’une fraction de sa production totale de la saison.

Quand la science affronte le conspirationnisme

Hélas, l’obstacle inattendu du complotisme se dresse sur la route de Rainmaker. Une fraction croissante de la population américaine est convaincue que les traînées blanches laissées par les avions dans le ciel ne sont pas de simples contrails (condensation de la vapeur d’eau des réacteurs), mais des chemtrails, c’est-à-dire des produits chimiques qui seraient délibérément répandus par le gouvernement pour contrôler la météo, empoisonner la population ou manipuler les esprits.

En juillet 2025, les agences américaines EPA et NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) ont dû publier une page entière pour expliquer que les « chemtrails » n’existent pas.

Doricko et son équipe font les frais de ces théories délirantes, mais très largement partagées, puisqu’au moins 30 % des Américains y croient au moins partiellement. En juillet 2025, des inondations meurtrières au Texas (plus de 130 morts) sont attribuées par une foule en ligne à Rainmaker, qui avait ensemencé des nuages 240 kilomètres plus loin, deux jours plus tôt.

Le général Michael Flynn, ancien conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, exige des explications à ses 2,2 millions d’abonnés sur X. La représentante d’extrême droite Marjorie Taylor Greene annonce un projet de loi pour interdire la modification de la météo. « Les gens en ont assez des produits chimiques qui manipulent notre météo », écrit-elle, accompagnant son message d’une photo de Doricko.

Rainmaker réplique que ses opérations ne peuvent produire qu’une fraction de centimètre de pluie, pas les 50 cm qui se sont abattus sur certaines zones du Texas. Mais le mal est fait. Jonathan Jennings, météorologue responsable du programme d’ensemencement de l’Utah, a reçu des menaces de mort après avoir publié un simple article éducatif sur la technique.

Les limites de l’ensemencement de nuages

Aussi prometteuse soit cette technologie, l’ensemencement à lui seul ne sauvera pas le lac. À +15 % de précipitations, les apports actuels restent une goutte d’eau face au déficit annuel de 1,5 milliard de mètres cubes. Les chercheurs de l’université Brigham Young estiment qu’il faudrait réduire de 30 à 50 % la consommation d’eau dans le bassin versant (principalement l’irrigation agricole) pour ramener le lac à des niveaux sains d’ici 2050.

Jake Dreyfous, directeur de l’association Grow the Flow, résume la situation : « L’ensemencement est un élément dans notre boîte à outils. Mais la vraie solution, c’est de consommer moins d’eau. » Un message utile, mais politiquement délicat dans un État où l’agriculture représente une part importante de l’économie et de l’identité culturelle.

Pourtant, réduire la consommation ne signifie pas nécessairement en faire de même des rendements. Israël l’a prouvé depuis 50 ans avec le goutte-à-goutte, une invention aujourd’hui déployée dans 110 pays. La production agricole par litre d’eau a été multipliée par sept en 40 ans, sans augmenter la consommation.

Quant à l’Utah, où 80 % de l’eau part en irrigation agricole, il n’en est qu’à ses débuts. Les cultures génétiquement modifiées pour être économes en eau ouvrent une deuxième voie. Entre les drones de Doricko qui font pleuvoir, le goutte-à-goutte qui en gaspille moins et les semences de demain encore plus sobres, la sécheresse ressemble de moins en moins à une fatalité.

Dessaler la mer pour irriguer le désert

J’approfondis

L’article Et si on commandait la pluie ? est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

❌