Vue normale

L’insoutenable légèreté des subventions municipales aux associations

4 mars 2026 à 21:00

241 millions d’euros : c’est la somme versée l’an dernier par la mairie de Paris aux associations — dont 21 pour distribuer repas et bons cadeaux à son personnel. Lyon ? 110 millions. La subvention n’est plus un levier, mais un mode de gouvernement.

Paris a voté en 2025 un total de 5 217 subventions pour 241,2 millions d’euros. La Mairie ne fonctionne plus comme une administration qui arbitre et assume rigoureusement ses dépenses, mais comme une holding qui pratique le déport de charges systématique vers une nébuleuse d’opérateurs satellites. Ce mécanisme permet de transformer des coûts fixes — restauration, œuvres sociales, retraites — en dépenses hors-bilan. Avec cet écran associatif, la Ville s’offre un luxe double : elle évite les audits de performance de ses propres services et présente au contribuable une facture fragmentée, où la récurrence des charges disparaît sous le vernis de la générosité. Quand la dette dépasse 9 milliards d’euros, cette architecture relève d’une dilution organisée de la responsabilité budgétaire.

Et le mal n’est pas uniquement parisien. L’analyse des données ouvertes de la Ville de Lyon (budget 2024) révèle la même logique, parfois poussée plus loin encore. Lyon distribue 109,8 millions d’euros à 3 234 bénéficiaires, soit 212 euros par habitant — contre 113 euros à Paris. Ramenées aux dépenses de fonctionnement, les subventions représentent 15,4 % du budget lyonnais, contre 2,5 % à Paris. L’écart est trompeur : le budget parisien est gonflé par les compétences départementales (RSA, aide sociale, handicap) qui n’existent pas à cette échelle dans les autres communes. Mais il dit une chose : partout, la subvention est devenue un mode de gouvernement.

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Le chiffre le plus spectaculaire est aussi le moins contesté : 13,7 millions d’euros versés à l’ASPP, l’Association d’action sociale en faveur des personnels de la Ville de Paris. Derrière le sigle se cache une réalité très concrète : 15 restaurants municipaux, 9 comptoirs de vente à emporter, 2 frigos connectés, et 1,1 million de repas servis par an aux 51 000 agents de la Ville. Le tout sous forme associative, comme si l’employeur signait un chèque en se dégageant de toute responsabilité directe.

Juste derrière, l’AGOSPAP — Œuvres sociales des personnels des administrations parisiennes — encaisse 7 millions d’euros. Cette structure gère 159 729 bénéficiaires, dont 90 491 appartiennent non pas à la Ville mais à l’AP-HP. Paris subventionne ainsi le pivot d’une holding sociale dont elle n’est qu’une filiale. L’AGOSPAP distribue chaque année 113 117 « Coupons sport » et 91 625 billets de spectacles de Noël. Subvention moyenne par bénéficiaire en loisirs : 42 euros.

L’addition est rapide : ASPP et AGOSPAP, c’est 20,7 millions d’euros. Deux structures, deux gouvernances, deux parcs informatiques, pour distribuer des repas et des bons cadeaux. Dans le privé, ces prestations sont intégrées dans un cadre social formalisé, consolidé dans les comptes, soumis à des règles de gouvernance et d’audit. À l’Hôtel de Ville, la subvention devient un forfait de paix sociale : on entretient une logistique lourde pour expédier des millions de billets et de cadeaux, transformant les ressources humaines municipales en une agence de voyage et de billetterie géante.

Lyon, de ce point de vue, est plus raisonnable. Son Comité des œuvres sociales reçoit 2,45 millions d’euros en 2024 pour environ 9 160 agents, soit 267 euros par agent. À Paris, le coût par agent atteint 406 euros — 52 % de plus —, et le tout est réparti entre deux structures concurrentes. La comparaison est cruelle mais juste : ce qui se gère en une ligne à Lyon nécessite deux associations et 20,7 millions à Paris.

2,67 millions pour les rentes des élus

Le deuxième choc est plus feutré, mais sa violence symbolique n’est pas négligeable. Deux associations loi 1901 reçoivent 2,67 millions d’euros pour servir des pensions de retraite à d’anciens conseillers de Paris. La première, au titre du mandat départemental, touche 1,4 million. La seconde, la Société de retraite des conseillers municipaux de Paris, touche au titre du mandat municipal 1,27 million. Ce sont des droits acquis avant 1992, date à laquelle les élus des grandes villes ont été rattachés au régime Ircantec. Depuis 33 ans, plus aucune cotisation n’alimente ces caisses. Seule la subvention de la Ville comble le déficit, mois après mois, année après année, jusqu’en 2050 au moins.

Le plus remarquable est le montage lui-même. Comme le documente la Chambre régionale des comptes d’Île-de-France, ces deux associations n’exercent « aucun rôle effectif dans la distribution des pensions ». Ce sont des agents de la Ville qui calculent les montants et établissent les listes de bénéficiaires ! La directrice de ces deux structures est la secrétaire générale du Conseil de Paris. L’habillage associatif ne sert qu’à une chose : « préserver les apparences de la gestion associative », selon la formule, dévastatrice, de la Chambre régionale des comptes d’IDF. En clair : la forme masque le fond, et le fond, c’est de l’argent public versé à des élus sans contrôle ni contrepartie.

Pendant que la Ville invoque l’austérité pour justifier le rationnement des budgets de proximité, ces dépenses de rente restent sanctuarisées, naturalisées dans le décor administratif. À cet inventaire s’ajoute un cas d’espèce : l’Association internationale des maires francophones (AIMF), présidée par la maire de Paris elle-même, reçoit 1,49 million d’euros. La Ville finance ainsi une diplomatie parallèle dont la présidente est sa propre patronne. En droit des sociétés, cela s’appelle un conflit d’intérêts. En droit municipal, cela s’appelle une subvention.

L’art du saucissonnage des subventions

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La culture, ou l’art de subventionner l’accessoire en temps de disette

Le troisième chapitre est celui qui cristallise le plus nettement le décalage entre la situation financière et les réflexes de dépense : la culture. Malgré sa dette abyssale, Paris continue d’entretenir ses paquebots de prestige comme si l’argent était un flux éternel. En 2025, la culture a absorbé environ 64 millions d’euros de subventions, dont les principaux bénéficiaires sont toujours les mêmes : 14 millions pour le Théâtre de la Ville, 10,5 millions pour le Théâtre musical de Paris ou encore 4,6 millions pour l’Orchestre de chambre de Paris.

Lyon offre un miroir encore plus saisissant de cette dérive. L’Opéra national de Lyon y capte à lui seul 19,3 millions d’euros, soit un euro sur six de la totalité des subventions municipales. Ce mastodonte, qui emploie 441 personnes dont les deux tiers sont des agents municipaux mis à disposition par la Ville, fonctionne comme un véritable État dans la ville. Derrière lui, la Maison de la Danse ou les Subsistances complètent un tableau où la culture confisque près de 28 % de l’enveloppe globale des aides.

La dérive se renforce quand on observe le second versant : l’éparpillement des micro-subventions culturelles. Rien qu’à Paris, on compte 2 886 lignes de moins de 5 000 euros (soit 55 % des dossiers), aux intitulés souvent opaques — « créations chorégraphiques inclusives », « déambulation dansée au cimetière Père Lachaise », « matrimoine funéraire ». La fragmentation rend chacune individuellement indiscutable et collectivement invisible. C’est la force du saupoudrage : personne ne se bat pour supprimer 3 000 euros. Mais bout à bout, ce nuage de micro-subventions représente la coquette somme de 8,3 millions d’euros.

3 ruptures pour une ville responsable

Pour sortir de l’impasse, la thérapie de choc tient en trois ruptures franches.

D’abord, un sevrage culturel. Il ne s’agit pas d’abolir l’art, mais d’arrêter de financer son agonie administrative. Les 64 millions d’euros parisiens doivent être ramenés à un fonds résiduel consacré exclusivement au patrimoine. Pour le reste — et notamment pour cet Opéra de Lyon qui coûte à chaque contribuable local 37 euros par an, soit davantage, par tête, que l’intégralité du budget culturel subventionné de Paris — c’est l’heure du rendez-vous avec le réel. La ville finance le patrimoine et la sécurité des bâtiments, le reste doit relever du marché, du mécénat et de la billetterie.

Ensuite, une réinternalisation radicale. Il est temps de déchirer le voile associatif qui protège la restauration des agents, les œuvres sociales et les retraites des élus. Ces 23 millions d’euros doivent réintégrer le budget général sous forme de lignes auditables et transparentes. La gestion municipale n’a pas besoin d’écrans de fumée : un service unique de restauration sociale doit remplacer la nébuleuse ASPP-AGOSPAP, et la diplomatie parallèle de l’AIMF doit quitter la taxe foncière des Parisiens pour rejoindre le budget du Quai d’Orsay, dont elle relève. Le niveau de la dette parisienne légitime cette rupture.

Enfin, la fin du privilège de la reconduction automatique. Toute subvention d’envergure doit passer par l’épreuve de l’appel à projets, avec de véritables indicateurs de résultats : coût unitaire, taux d’occupation, satisfaction réelle. Quant au nuage de micro-subventions de moins de 5 000 euros, il doit disparaître au profit d’un fonds de dotation unique, sélectif et contrôlé a posteriori.

Cette mise en concurrence signe également l’arrêt de mort de l’éparpillement. Il faut avoir l’honnêteté de dire que la multiplicité des structures torpille l’efficacité des engagements : le monde associatif ne se portera que mieux après le grand ménage de cette myriade de micro-associations inutiles. La saine concurrence appelle des acteurs solides, capables de gérer des missions de bout en bout, et non une poussière de collectifs qui confondent vitalité démocratique et saupoudrage budgétaire au rendement très limité.

On entend souvent l’objection : « Vous détruisez le tissu associatif ». Mais une association qui ne vit que grâce à l’argent public est juste une dépendance illégitime de la mairie, souvent clientéliste. Or, une ville n’est pas un distributeur automatique de subventions ayant pour fonction d’acheter la paix sociale. Son rôle consiste à fixer des priorités et des choix clairs. Faute de courage politique pour dire « non » quand il le faut, nos édiles emballent en réalité la dégradation de la ville dans de jolies phrases, pleines de bons sentiments en écriture inclusive pour moderniser le narratif de leur échec.

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Data : l’exceptionnelle passoire française

3 mars 2026 à 18:17

29 données personnelles perdues par habitant : la France figure parmi les quatre pays les plus touchés au monde. Derrière les hackers et les failles techniques, c’est toute une chaîne de vulnérabilités qui est en cause. Mais, bonne nouvelle : les solutions sont connues.

Imaginez : vous postulez à un emploi via France Travail. Nom, prénom, numéro de sécurité sociale, adresse, téléphone — tout y passe. Quelques mois plus tard, ces informations circulent librement sur Internet. Ce n’est pas de la science-fiction : en mars 2024, les données de 36,8 millions de Français ont été aspirées par des pirates. La CNIL a révélé un détail édifiant : en une seule journée, 9 gigaoctets de données — l’équivalent de 13 millions de fiches — ont été extraits sans que personne ne s’en aperçoive.

France Travail n’est pas un cas isolé. SFR, Free, Cegedim, IDMerit, l’Office français de l’immigration… Les violations ont été multipliées par 14 en un an. Neuf Français sur dix sont concernés. Seuls les États-Unis et la Russie font pire en densité de fuites par habitant. Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut démonter la mécanique : chaque maillon de la chaîne numérique peut céder, et les pirates le savent.

On ne force plus la porte, on vole les clés

Première faille, et de loin la plus fréquente : l’identité. Oubliez le hacker qui « casse » du code. Aujourd’hui, à l’échelle mondiale, dans 60 % des cas, les fuites impliquent un facteur humain — erreur, manipulation ou abus de confiance. Le pirate ne fracture plus la serrure : il se fait remettre la clé.

Comment ? Par l’ingénierie sociale, d’abord. Un e-mail piégé, un faux appel téléphonique — et un salarié livre son mot de passe. C’est exactement ce qui s’est passé chez France Travail : les attaquants se sont fait passer pour des conseillers de Cap Emploi. Avec un simple identifiant, ils ont consulté l’intégralité de la base comme des employés ordinaires peuvent le faire.

Ensuite, il y a le marché noir des identifiants. Des logiciels malveillants appelés « infostealers » infectent silencieusement les ordinateurs et aspirent les mots de passe professionnels. 30 % des machines compromises étaient pourtant équipées d’antivirus. Les identifiants se revendent par millions, au même titre qu’un objet d’occasion. Un mot de passe seul, en 2025, ne protège tout simplement plus rien.

L’erreur invisible des développeurs

Deuxième maillon faible : le code lui-même. Dans la course au « tout connecté », les développeurs ont excellé pour vérifier votre identité (« Qui êtes-vous ? ») mais parfois négligé de vérifier vos droits (« Avez-vous accès à cette donnée précise ? »). C’est la différence entre authentification et autorisation — deux mots proches mais deux concepts très différents. Concrètement, il suffit parfois de modifier un numéro dans l’adresse web d’un service pour accéder aux données du voisin, comme si vous pouviez ouvrir le casier de quelqu’un d’autre en changeant un chiffre sur le cadenas. Cette faille, dite de « contrôle d’accès défaillant », est classée première menace mondiale par l’OWASP, l’organisme de référence en sécurité des applications web.

Le Vibe Coding : magie créative ou bombe à retardement

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L’essor du cloud aggrave le problème. Autrefois, les serveurs d’une entreprise n’étaient pas tous accessibles sur Internet. Aujourd’hui, ils sont hébergés chez Amazon, Google, Microsoft, Scaleway ou OVH, et c’est le développeur « full stack » (capable de travailler sur toute la chaîne d’une application web jusqu’à son déploiement sur les serveurs) qui les configure. Sauf qu’un bon développeur n’est pas forcément un bon ingénieur réseau et sécurité : on retrouve régulièrement des bases de données de test ou de production — contenant de vraies informations de vrais clients — accessibles à quiconque sur Internet, simplement parce qu’un réglage a été oublié.

L’ennemi intérieur

Parfois, la fuite vient de l’intérieur, et elle est volontaire. En Europe, 29 % des violations proviennent d’acteurs internes à l’organisation. Un employé mécontent qui copie une base clients avant de claquer la porte. Un prestataire curieux qui consulte des dossiers qui ne le regardent pas. Un commercial qui exporte des fichiers sur une clé USB pour les emporter chez un concurrent. Ces fuites « humaines » sont les plus difficiles à détecter : l’individu a, en apparence, parfaitement le droit d’accéder aux données qu’il subtilise.

La sous-traitance, bombe à retardement

Aucune entreprise ne fonctionne seule. Vos données de santé transitent par un prestataire, votre banque confie ses contrats à un tiers, votre opérateur téléphonique délègue la maintenance de son site. La part des fuites impliquant un sous-traitant a doublé en un an, passant à 30 %. L’affaire Viamedis l’illustre : en piratant ce prestataire du tiers payant de mutuelles, les attaquants ont accédé aux données de 33 millions d’assurés, soit la moitié de la population française.

Plus insidieuse encore : la chaîne logicielle. Lorsqu’un développeur construit une application, il intègre des centaines de briques de code créées par d’autres — comme un chef cuisinier qui achèterait ses ingrédients à des dizaines de fournisseurs. Il suffit qu’un seul soit contaminé pour empoisonner le plat entier. C’est ce qui s’est produit avec la faille Log4j en 2021 : une petite bibliothèque de code utilisée dans des milliers de logiciels s’est révélée compromise, ouvrant la porte à des attaques à l’échelle planétaire. Plus récemment, l’éditeur Notepad++, très apprécié des développeurs, a subi lui aussi une compromission de son code source.

Le fantôme dans la machine : la dette technique

Dernier maillon, et non des moindres : les vieux systèmes. Paradoxe de 2025 : on peut se faire voler des données via un boîtier VPN vieux de dix ans ou un logiciel de gestion de site web jamais mis à jour. Ces logiciels et matériels « legacy », souvent oubliés des équipes informatiques, sont les cibles préférées des failles dites « zero-day » — des vulnérabilités inconnues des concepteurs et exploitées avant qu’un correctif n’existe. Le pirate entre par le vieux système, puis « pivote » vers les environnements modernes. Le rapport Verizon 2025 le confirme : les failles sur les équipements de périmètre (VPN, pare-feux) ont été multipliées par huit, et seules 54 % d’entre elles sont corrigées, avec un délai médian de 32 jours.

Le VPN, ce faux ami de votre vie privée

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Le mirage réglementaire européen

Face à cette hémorragie, la réglementation devrait protéger les citoyens. Le RGPD a marqué un progrès, mais sept ans après, un constat s’impose : la logique européenne reste massivement administrative. On investit dans les registres, les analyses d’impact, les déclarations de conformité, bref, dans la paperasse. C’est comme exiger d’un restaurant qu’il remplisse trente formulaires sur l’hygiène sans jamais vérifier la température de ses réfrigérateurs. France Travail en est le cas d’école : l’organisme avait identifié toutes les mesures de sécurité nécessaires dans ses analyses d’impact… sans jamais les appliquer.

Le contraste avec l’approche anglo-saxonne est frappant. La Federal Trade Commission américaine exige des mesures techniques concrètes : chiffrement obligatoire, tests d’intrusion réguliers, audits par des experts indépendants. Quant à la responsabilité en chaîne de sous-traitance, le RGPD l’affirme sur le papier, mais l’article 82 permet au donneur d’ordre de se dégager si le sous-traitant est fautif. Résultat : un ping-pong juridique où les victimes n’obtiennent quasiment jamais de compensation directe.

L’entrée en vigueur de la directive NIS2 en janvier 2023, soit la principale réglementation européenne en matière de cybersécurité pour protéger les infrastructures critiques et les services essentiels, promet de changer la donne. Encore faut-il qu’elle soit transposée dans le droit national de chaque pays, ce qui n’est pas encore le cas. Elle doit par exemple encore faire l’objet d’un débat parlementaire en France avant d’être promulguée. Elle impose des mesures techniques plus prescriptives et engage la responsabilité personnelle des dirigeants, ce qui pourrait enfin aligner l’Europe sur une logique d’obligation de résultats. Mais, en ne s’appliquant pas à toutes les entreprises, elle crée le risque du développement d’une cybersécurité à deux vitesses, voyant la majorité des PME rester exposées au flou juridique et technique actuel.

Comment s’en sortir ?

Comme nous l’avons déjà écrit, la bonne nouvelle tient en l’existence de solutions. La première impose d’en finir avec le mot de passe unique. L’authentification multifacteur (MFA) — le principe du double verrou — doit devenir la norme absolue : même si quelqu’un vole votre mot de passe, il ne peut entrer sans un second code généré sur votre téléphone. Si France Travail l’avait exigé pour Cap Emploi, l’attaque aurait probablement échoué.

La deuxième impose de surveiller les comportements anormaux plutôt que de se contenter de verrouiller les portes. Aucun employé n’a besoin de télécharger 13 millions de fiches en un jour. Un système de détection d’anomalies, fonctionnant comme un disjoncteur électrique, aurait coupé l’hémorragie dès les premières minutes.

La troisième relève du cloisonnement. Un prestataire n’a pas toujours besoin d’accéder à une base entière pour faire son travail. Le principe du « moindre privilège » — ne donner que les accès strictement nécessaires ou chiffrer les données — aurait limité certaines fuites. De même, les serveurs de production ne devraient jamais pouvoir communiquer librement avec Internet : si une librairie de code vérolée tente d’envoyer des données vers un serveur inconnu, le flux doit être bloqué par défaut.

La quatrième invoque la remise en cause permanente des systèmes existants. Le vieux dogme « tant que ça marche, on ne touche à rien » est dangereux. Il faut renouveler régulièrement les clés d’accès, les certificats, les configurations — forcer le mouvement pour débusquer un éventuel intrus caché dans le système. C’est la technique du « chaos monkey », appliquée à la sécurité informatique.

Enfin, la France et l’Europe doivent sortir du tout-administratif pour privilégier l’efficacité opérationnelle. Plutôt que de multiplier les registres, il faut imposer des mesures de protection concrètes à l’ensemble du tissu économique. En instaurant la transparence sur les fuites, la réputation deviendra un levier aussi puissant que les sanctions financières. Il est temps que les entreprises craignent plus les cybercriminels que les auditeurs de conformité. Pour cela, on pourrait aussi accorder juridiquement la propriété de leurs données aux particuliers, ce qui transformerait la nature même du vol. Le prestataire deviendrait ainsi le simple dépositaire d’un bien qui ne lui appartient pas. Ce changement de paradigme permettrait aux victimes d’engager des recours collectifs (class actions) et de récupérer directement le montant des amendes à titre de réparation. Car la cybersécurité n’est ni un problème de hackers, ni une fatalité technologique. C’est une question d’organisation, de bon sens et de volonté politique. Les outils existent. Il ne reste plus qu’à les appliquer.

Et cette urgence prend une dimension nouvelle à l’heure où nos gouvernements veulent généraliser la certification d’identité en ligne. L’Assemblée nationale a adopté le 26 janvier 2026 une proposition de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Pour l’appliquer, il faudra vérifier l’âge de tous les utilisateurs — pas seulement des mineurs. Parmi les pistes envisagées : l’envoi d’une pièce d’identité accompagnée d’un selfie, ou le recours à l’application France Identité, adossée à la carte d’identité électronique. Autrement dit, au moment même où l’on peine à protéger nos numéros de sécurité sociale et nos adresses, on s’apprête à confier nos documents d’identité officiels à des circuits de vérification supplémentaires — autant de nouvelles surfaces d’attaque. On peut légitimement se demander si un pays qui n’arrive pas à empêcher l’extraction de 13 millions de fiches en une journée est vraiment prêt à centraliser la vérification d’identité de 50 millions d’internautes. Le « double anonymat » promis par le gouvernement est une belle idée sur le papier — mais on a vu les limites de la sécurité sur le papier.

En attendant, si, anxieux, vous souhaitez savoir en direct où en sont les fuites de données observées, vous pouvez les suivre sur le site Bonjour la fuite… Pas de quoi vous rassurer au moment où vous répandez vos données sur la toile, mais vous serez au moins informés…

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Iran : histoire d’un naufrage économique

3 mars 2026 à 05:37

Malgré le pétrole, c’est l’effondrement économique qui a rendu possible la fin de Khamenei. La faute au blocus ? Pas seulement. La faillite d’un système corrompu, mêlant racines marxistes, ultra-conservatisme religieux et haine de l’Occident.

Après 47 ans de règne sans partage, le régime des mollahs vacille sous les coups de l’offensive israélo-américaine déclenchée le week-end dernier. Une attaque qui a profité du contexte de manifestations violemment réprimées, ayant à leur fondement l’effondrement économique du pays. Pourtant, l’Iran possède d’immenses ressources naturelles, dont de nombreux gisements pétroliers. Objets de convoitises, ils sont à l’origine de la plupart des soubresauts historiques vécus par cette nation de culture plurimillénaire, peuplée de 87 millions d’habitants. Comment ce pays si richement doté a-t-il pu sombrer dans la pénurie et la répression ? Plongée dans les secousses de l’histoire, des prémices à la chute de la révolution islamique.

L’ère Mossadegh : le rêve nationaliste d’une économie souveraine

Mohammad Mossadegh accède au poste de Premier ministre en avril 1951, porté par un vent de réformes sociales et économiques. Son programme veut infléchir l’exploitation coloniale : l’Iran, riche en pétrole, voit ses ressources pillées par l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC, la future BP et presque un État dans l’État), qui ne reverse qu’une maigre part des bénéfices – environ 8 %, puis 16 % – au pays. Mossadegh, ardent défenseur de la souveraineté, lance une offensive décisive. En mars 1951, le Parlement (Majles) vote la nationalisation de l’industrie pétrolière. Il ordonne un audit des comptes de l’AIOC, expulse ses représentants étrangers et réoriente les royalties vers l’État iranien, transformant le pétrole en outil de développement national.

Mais Mossadegh, porté par son élan, ne s’arrête pas au pétrole. Ses réformes sociales visent à corriger les inégalités criantes d’une société encore féodale. Il libère les paysans du travail forcé sur les vastes domaines des grands propriétaires terriens, imposant des prestations sociales pour les ouvriers malades ou blessés. Une assurance chômage rudimentaire est introduite, marquant une première tentative de protection sociale. Ces mesures s’inscrivent dans une vision plus large visant à rejeter les concessions pétrolières étrangères, comme celle proposée par l’Union soviétique au nord du pays, et à promouvoir une économie diversifiée, moins dépendante des hydrocarbures.

Mais la riposte est féroce. La Grande-Bretagne impose un boycott mondial du pétrole iranien, gelant les exportations et faisant chuter les revenus de l’État. L’économie vacille et le chômage explose, provoquant une période d’instabilité politique. Mossadegh tente de résister en stimulant les exportations non pétrolières et en adoptant des politiques keynésiennes pour soutenir la croissance, comme l’émission de milliards de rials pour combler les déficits. L’agriculture, pilier de l’économie (80 % du PIB), bénéficie de bonnes récoltes, lui offrant un répit temporaire. Pourtant, ses efforts sont vains face à la pression internationale. En août 1953 est lancée l’opération Ajax, orchestrée par la CIA et le MI6 pour le renverser, réinstaller le Shah et revenir sur la nationalisation du pétrole.

La Révolution blanche : une modernisation autoritaire semant la révolte au profit des mollahs

Ressorti renforcé du coup de 1953 et de l’éviction de Mossadegh, Mohammad Reza Shah Pahlavi aspire à faire de l’Iran une puissance moderne, rivalisant avec l’Occident. En janvier 1963, il lance la « Révolution blanche », un programme ambitieux de réformes, soumis à un référendum approuvé à une majorité écrasante (bien que manipulé). Inspirée par les pressions de l’administration américaine cherchant à contrer l’influence communiste, cette révolution vise à briser le féodalisme et à propulser le pays vers l’industrialisation.

Au cœur de ce projet figure une réforme agraire radicale. Les grands propriétaires terriens – souvent liés au clergé chiite ou aux élites traditionnelles, ce qui aura de lourdes conséquences – sont contraints de céder leurs immenses domaines. Environ 2,5 millions de familles paysannes reçoivent des parcelles, tandis que les propriétaires spoliés reçoivent des actions d’usines d’État. Les forêts et pâturages sont nationalisés, les usines vendues au privé, un corps d’alphabétisation est déployé dans les villages pour éradiquer l’analphabétisme rural. Les femmes obtiennent le droit de vote, réduisant le pouvoir des tribus et avançant l’émancipation sociale. Le Shah veut créer une base rurale loyale, tout en affaiblissant l’aristocratie et le clergé.

En apparence, les résultats sont impressionnants. Les revenus pétroliers des années 1970, dopés par le choc de 1973, financent une industrialisation fulgurante. Les usines, barrages, routes et universités poussent comme des champignons. Une classe moyenne urbaine émerge, permettant à l’économie de croître à un rythme effréné et de faire exploser le PIB par habitant. L’agriculture, qui employait 90 % de la main-d’œuvre, bénéficie initialement de la redistribution, réduisant le fossé entre ruraux et urbains.

Mais la Révolution blanche sème les graines de sa propre destruction. Les nouveaux propriétaires, souvent dotés de parcelles trop petites (moins de six hectares pour 73 % d’entre eux), manquent de crédit, d’outils ou de machines pour cultiver efficacement, ce que l’administration du Shah n’avait pas anticipé. Sans soutien technique des technocrates du régime, ils se retrouvent démunis, forcés de vendre ou d’abandonner leurs terres. L’exode rural explose. Des millions de paysans fuient vers Téhéran et les villes, voyant fleurir les bidonvilles. Les grands propriétaires spoliés, le clergé dépossédé et les bazaaris (marchands traditionnels de la petite bourgeoisie), étouffés par la corruption et la répression de la SAVAK (police politique), nourrissent une rancœur viscérale. L’ayatollah Khomeini, exilé dès 1964, et lui-même grand propriétaire dessaisi de ses terres, dénonce ces réformes comme une trahison de l’islam et une occidentalisation forcée, déclenchant une insurrection le 5 juin 1963, violemment réprimée.

Les inégalités s’aggravent et la croissance bénéficie seulement à une élite urbaine, tandis que la dépendance au pétrole rend l’économie vulnérable aux fluctuations mondiales. En 1978-1979, les manifestations embrasent le pays. Les « Vendredis noirs » sur la place Jaleh de Téhéran font des milliers de morts. Mais ils n’empêchent pas les cortèges de grossir malgré la répression. Le Shah fuit le 16 janvier 1979 et Khomeini rentre triomphalement le 1er février depuis la France. La monarchie millénaire s’effondre sur les ruines d’une modernisation qui a aliéné ses propres bases, précipitant la révolution islamique.

La République islamique naissante : de l’idéal populiste à l’économie de guerre

La République islamique, proclamée en avril 1979, naît des cendres de la monarchie, fusionnant pouvoir spirituel et temporel sous la velayat-e faqih (gouvernance du jurisconsulte). Khomeini, guide suprême, réoriente l’économie comme un moyen d’obéissance à Dieu. La Constitution de 1979 proclame une justice sociale islamique, fondée sur l’égalité, la charia et le rejet de l’exploitation capitaliste et de la dépendance occidentale. Influencée par des idées populistes de gauche impulsées par les communistes ayant soutenu la révolution avant d’être exterminés par le nouveau régime, elle rejette les stratégies du Shah. L’économie se prétend un outil pour corriger les injustices, souhaitant effacer le fossé entre villes et campagnes, et se fonde sur la nationalisation massive des banques et des industries.

Khomeini, peu intéressé par les méandres de l’économie, laisse émerger un mélange baroque où se rencontrent influence marxiste et conservatisme clérical, défendant particulièrement la propriété privée. Les bonyads (fondations caritatives) absorbent les biens des élites déchues, devenant des empires opaques contrôlant jusqu’à 30 % de l’économie. La guerre Iran-Irak (1980-1988), déclenchée par Saddam Hussein, et les sanctions américaines (gel de 12 milliards de dollars d’avoirs après la prise d’otages en novembre 1979) étranglent le pays. Les revenus pétroliers chutent de plus de 70 % en 1981, forçant un rationnement sévère et un contrôle étatique accru. Khomeini prône l’autarcie (khod-kafa’i), exaltant le sacrifice pour la révolution, tandis que les Pasdaran (Gardiens de la Révolution), créés en 1979, deviennent une armée idéologique parallèle, mais surtout économique, contrôlant ports, routes et frontières.

Iran : des otages au blocus

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Les années passant, l’idéologie pure s’effrite face aux réalités. L’économie suit le chemin des États rentiers grâce aux hydrocarbures, ce qui permet au régime de se montrer sensible à la situation des plus pauvres et d’améliorer les systèmes de santé et éducatif, néanmoins sous l’égide d’un islam radical. Pourtant, les rivalités entre conservateurs religieux et réformistes (qui n’en ont que le nom), et les politiques court-termistes, creusent les inégalités. Mais pas autant que le blocus imposé depuis la crise des otages américains de 1979-1980 (voir encart), qui renforce l’isolement du pays et le conduit à développer une très large économie parallèle.

Le blocus, eldorado des narcos

Face à ce blocus persistant imposé par les Occidentaux, l’Amérique en tête, l’Iran s’invente une survie clandestine. Sous Khamenei, successeur de Khomeini depuis 1989, la « résistance économique » devient un slogan, mais surtout une politique, en réalité un mélange incohérent de populisme et de pragmatisme. Les Pasdaran et les bonyads dominent. Ils en viennent à contrôler 60 à 70 % d’une économie opaque et corrompue, mettant la main sur les secteurs de l’énergie, des télécoms et de la construction. Une flotte fantôme transporte le pétrole vers l’Asie sous faux pavillons, générant des milliards malgré les embargos.

Le narcotrafic émerge comme pilier invisible de ce corpus dès les années 1980. L’opium afghan transite par le Baloutchistan vers les ports du Golfe comme Bandar Abbas, tandis que les Pasdaran sécurisent les routes, finançant armes et milices. Le Hezbollah, proxy chiite créé en 1982 au Liban, orchestre la contrebande, le trafic d’armes et de drogue en développant des réseaux en Amérique latine avec le Venezuela, le Nicaragua et les cartels mexicains, tout en créant des institutions financières dédiées à cet usage, comme la Lebanese Canadian Bank.

En Syrie, sous le régime de Bachar el-Assad, le Captagon – une amphétamine de synthèse – s’est transformé en véritable « or blanc », tant pour donner du courage aux djihadistes que pour alimenter les soirées des pays du Golfe. Des laboratoires clandestins, installés notamment à Alep et dans la vallée de la Bekaa, le produisent en quantités industrielles. Il génère environ 5 milliards de dollars par an, des revenus qui financent directement le régime syrien et les proxies iraniens. Parallèlement, l’Iran a noué une alliance anti-américaine solide avec Hugo Chávez, puis Nicolás Maduro, au Venezuela. Ce partenariat permet de faire transiter de la cocaïne sud-américaine, de l’or extrait illégalement et des cryptomonnaies, autant de moyens utilisés pour contourner les sanctions internationales et alimenter les caisses du régime des mollahs et de ses réseaux régionaux. Des sommes qui, face aux menaces d’attaques israélo-américaines concrétisées le week-end dernier, n’ont eu de cesse de transiter vers l’Amérique du Sud ces derniers mois pour sécuriser les avoirs des pilleurs du régime des mollahs. Pendant ce temps, la population, outre le fait de subir une répression impitoyable, se retrouve totalement démunie, ce qui va provoquer les violentes émeutes de décembre 2025, qui marqueront le point de départ des événements actuels.

Chape de plomb sur le quotidien

Les tensions accumulées en Iran explosent donc en fin d’année dernière, lorsque les marchands du Grand Bazar de Téhéran, épicentre historique du commerce et de la contestation, ferment leurs échoppes en signe de protestation contre l’effondrement vertigineux du rial – passé de 700 000 à plus de 1,4 million pour un dollar en un an –, une inflation galopante avoisinant les 40 % et une hausse des prix alimentaires de plus de 70 %, rendant inaccessibles les produits de base comme le riz, la viande ou le pain. Cette étincelle économique, nourrie par des années de sanctions réimposées par l’ONU en septembre 2025, suite à l’échec des négociations sur le programme nucléaire – un fiasco diplomatique qui a isolé davantage Téhéran et privé le pays de toute perspective de soulagement –, a rapidement embrasé le pays, transformant des griefs quotidiens en un soulèvement national contre la corruption endémique, la mauvaise gestion des ressources et un régime perçu comme indifférent à la souffrance populaire. Au quotidien, les Iraniens affrontent une réalité asphyxiante : des blackouts électriques récurrents, dus à un sous-investissement chronique dans les infrastructures et exacerbés par la guerre de juin 2025 avec Israël, qui a endommagé des centrales ; des pénuries d’eau chroniques, amplifiées par une sécheresse persistante liée au changement climatique et à une agriculture intensive mal gérée, forçant des villes comme Mashhad ou Tabriz à rationner l’eau et poussant des familles à dépendre de bouteilles hors de prix ; des files d’attente interminables pour du gaz naturel en hiver, tandis que les coupures d’électricité en été paralysent l’industrie et rendent infernal le quotidien des ménages, aggravant le chômage des jeunes à plus de 20 % et plongeant des millions d’Iraniens dans une très grande précarité alimentaire. La répression est féroce, causant des dizaines de milliers de morts et d’innombrables arrestations, creusant un fossé irréparable entre le peuple et le pouvoir. Un corpus dont les conclusions se manifestent actuellement avec la volonté israélo-américaine d’en finir avec le régime, le Guide suprême Ali Khamenei ayant déjà été éliminé.

Après 47 ans d’obscurantisme et de brutalité, les Iraniens subissent une nouvelle épreuve, les bombes risquant de transformer une précarité endémique en désastre où faillites et famines peuvent se succéder. En attendant une nouvelle ère ?

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Bure : la Science face à la Rage

18 février 2026 à 09:51

Une bombe au domicile d’un ingénieur : vendredi 13 février, l’écoterrorisme antinucléaire a franchi un point de non-retour. En s’attaquant à ce qui répond à leur peur des déchets, ces activistes tombent le masque : ils ne veulent pas de solution. La science est donc leur ennemie.

Le nucléaire est à nouveau l’énergie favorite des Français et bénéficie d’un soutien majoritaire et consensuel dans les urnes et au Parlement. Malgré tout, une nébuleuse radicale et violente s’efforce d’entraver par tous les moyens l’avancement des projets d’infrastructure autour de l’atome. Sont-ils de vertueux irréductibles gaulois protégeant la planète ou de dangereux extrémistes ?

Une nouvelle bombe (anti)nucléaire

La réponse à cette question a été donnée le 25 janvier dernier. Ce jour-là, un groupuscule sans nom décide de passer à l’action, fidèlement aux termes de son appel « pour un printemps noir en 2026 » contre « CIGEO [Centre Industriel de stockage GEOlogique], le nucléaire, et son monde de merde ! » (sic). Soit le projet d’enfouissement géologique profond des déchets radioactifs les plus dangereux, prévu à environ 500 m de profondeur dans une couche d’argile près de Bure (Meuse/Haute-Marne).

Deux semaines plus tard, un engin explosif artisanal est retrouvé et désamorcé au domicile d’un ingénieur de l’ANDRA (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) qui pilote le projet. Un article de revendication est publié le lendemain et signé par une mystérieuse « Commission Informelle pour la Promotion des Contes d’hiver qui Finissent Bien ». Le conte d’hiver en question étant la vie du pauvre ingénieur.

CIGEO est l’énième victime du rejet maladif de toute solution de développement industriel et technologique, particulièrement quand il concerne le nucléaire, brandi au nom du sacro-saint principe de précaution et du tristement incompris « le risque zéro n’existe pas ». Cette fronde est d’autant plus absurde que cette infrastructure a tout pour plaire aux écologues rationnels : on réduit le déchet à la source par la séparation des matières recyclables des matières inutiles et dangereuses. Puis, on concentre et stabilise ces dernières dans des contenants adaptés et durables que l’on sépare de la biosphère, le temps que les matières voient leur danger naturellement baisser par la décroissance radioactive, le tout dans une zone géologique sans intérêt (ni matériaux à miner, ni hydrocarbures, ni géothermie). Mais cette solution, fruit d’un consensus scientifique, se heurte à l’entêtement d’écologistes qui, reprenant la fausse antienne de notre « incapacité à gérer les déchets radioactifs », notamment portée par Nicolas Hulot, n’ont qu’une réelle idée en tête : fermer les centrales électronucléaires. D’où leur préférence pour le stockage en surface, plus dangereux et plus anxiogène, mais permettant de servir leur cause et de leur permettre de dénoncer, comme Greenpeace, cette « montagne de déchets ».

Déchets nucléaires : la Terre a déjà trouvé la solution

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Une nébuleuse radicalisée

Malgré tous les avantages du projet et le sérieux technique, réglementaire, législatif qui le caractérise, Bure est le centre d’une lutte symbolique, traditionnelle des milieux anarchistes et écologistes radicaux d’Europe de l’Ouest. Dès l’annonce des 4 sites potentiels pour l’étude du stockage géologique, des groupes se sont organisés pour occuper les zones. Depuis, les débats publics donnent lieu à des pugilats et à des captures des échanges par des militants déterminés à empêcher le projet de progresser. L’ANDRA suit malgré tout les procédures et s’adapte, y compris dans sa communication, aux inquiétudes des riverains et des opposants.

L’adaptation du projet et les avancées dans la compréhension des problématiques techniques via un laboratoire souterrain permettent de passer un à un les jalons réglementaires auprès de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, mais chaque avancée entraîne une radicalisation des militants. Les affrontements avec les forces de l’ordre sont réguliers et des occupations du terrain, prévues sur le modèle des Zones à défendre (ZAD), sont menées à la gare désaffectée de Luméville, achetée en 2007, pour bloquer l’accès des trains de colis au site. Des actions dont l’illégalité a été prononcée en octobre 2025. D’autres contestations sont menées au bois Lejuc, d’où part en 2017 un cortège de 37 activistes qui saccagent et incendient un hôtel-restaurant accueillant des salariés de l’ANDRA.

La bascule entre la dégradation des biens et l’attaque sur les personnes est un phénomène connu de l’histoire du nucléaire européen. Le tout premier chantier du plan Messmer, Fessenheim, a été attaqué par une bombe, en 1975 ; moment vécu comme fondateur dans l’histoire de l’écoféminisme en France par la participation de Françoise d’Eaubonne, membre du MLF.

Le programme nucléaire est ponctué de manifestations massives, de sabotages et d’incendies d’équipements de construction, culminant avec l’attentat contre le PDG historique d’EDF, Marcel Boiteux, qui voit sa maison en partie soufflée par une puissante explosion en 1977. Puis avec une attaque au lance-roquettes sur le chantier de Superphénix, Creys-Malville étant au cœur de la montée de la culture du militantisme antinucléaire, tout comme Plogoff et le Carnet, dont des représentants entreront au gouvernement avec la gauche plurielle. Avec pour conséquence l’arrêt du programme de construction de nouveaux réacteurs et la fermeture anticipée de Superphénix en 1997.

Nucléaire : vers la fin des déchets éternels ?

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Le règne de la densité

Pourtant, le nucléaire est à ce jour l’application la plus poussée du principe fondamental de l’énergie : à conditions logistiques équivalentes, plus la source initiale est dense, moins elle présente d’inconvénients. On est passé du bois au charbon car il était 2,25 fois plus énergétiquement dense, puis du charbon au pétrole pour les mêmes raisons, et du pétrole au nucléaire, dont la densité est, elle, 1 million de fois supérieure à celle de son prédécesseur.

Grâce à cette densité, la France, pays le plus nucléarisé du monde, ne consomme que 7 000 tonnes d’uranium par an pour produire 70 % de son électricité. Par ailleurs, l’atome est la seule filière industrielle qui s’embête à traiter intégralement les déchets qu’elle produit afin de s’assurer de l’absence d’effet sur la population bénéficiant de sa production. Heureusement d’ailleurs. Les déchets nucléaires ne pouvant être ignorés, comme le sont hélas les polluants atmosphériques ou les gaz à effet de serre, puisqu’ils sont à l’état solide, donc impossibles à répandre de manière non risquée dans la biosphère.

D’où l’idée de la solution de stockage souterrain durable de CIGEO, rendue indispensable du fait de l’intensité de la radioactivité des déchets et de leur longue vie. Celle-ci allant de 31 ans (la demi-vie du césium-137) à plusieurs millions d’années pour ceux de haute activité (issus des combustibles usés).

Bâtir ce centre de stockage géologique est l’aboutissement d’un long processus législatif. Il est issu de la loi Bataille de 1991 qui a ordonné des recherches extensives pour trouver une solution pour 2006 parmi 3 propositions : le stockage géologique profond, l’entreposage temporaire en surface et la transmutation (soit la transformation des radionucléides les plus durablement dangereux en isotopes beaucoup moins radioactifs). En juin 2006, après la construction d’un laboratoire souterrain à Bure, il est acté que le stockage géologique profond sera la référence pour la France. Ses modalités sont précisées par le Plan National de Gestion des Matières et Déchets Nucléaires (PNGMDR) de 2016, bien loin du mythe du nucléaire antidémocratique.

Déchets nucléaires : faut-il vraiment gérer l’éternité ?

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Comme nous l’avons vu, CIGEO est rendu possible du fait de la fantastique densité de l’énergie nucléaire. Il contiendra la totalité des déchets HA produits depuis le début du nucléaire civil en France, avec le parc actuel, et ceux qui le seront jusqu’en 2130. Soit 10 000 m³ de colis de déchets coulés dans du verre pour plusieurs dizaines de milliers de TWh produits, évitant l’émission de plusieurs milliards de tonnes de CO₂.
Le choix naturel de la conception de CIGEO se porte sur des galeries souterraines, creusées à 500 m de profondeur en dessous d’une couche d’argile étanche au sein d’une zone géologique stable et dépourvue de toute ressource naturelle. Elles sont associées à des installations de support en surface permettant d’insérer ou de retirer les colis de déchets jusqu’en 2130, au moment où le site sera scellé et simplement surveillé sans aucune intervention.

Le confinement à long terme des déchets est basé sur une véritable matriochka de barrières : le verre qui contient les déchets, l’acier inoxydable qui contient le verre, l’alvéole en béton qui contient le colis et la couche géologique dans laquelle est creusée l’alvéole. CIGEO est donc capable de garder confinés les éléments radioactifs les plus volatils comme le chlore ou l’iode suffisamment longtemps pour qu’ils aient terminé leur décroissance naturelle en arrivant à la surface.

Et combien va coûter aux caisses publiques cette folie de sur-ingénierie ? Assez peu en réalité. Car la loi de juin 2006 ordonne aux exploitants de préparer un fonds d’investissement dédié au financement du projet, via un surcoût de 1 centime par kWh vendu, et intégré au bilan financier public d’EDF. Déjà 10,4 milliards d’euros ont été réunis pour un coût estimé de 26 à 37 milliards sur toute la période d’exploitation du site. Si seulement il était possible de financer d’autres politiques publiques par l’investissement et l’utilisation des intérêts composés…

Malheureusement, tout ceci ne suffira pas à contenter les opposants. Le projet ne sera jamais assez beau : en contestant si violemment CIGEO, ils confirment que leur but n’est pas la préservation de la santé publique ou de l’environnement, mais de conserver un symbole puissant de la lutte contre l’atome.

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PPE3 : qui paye la facture ?

13 février 2026 à 06:00

Dix ans de dépenses, de subventions et de choix énergétiques viennent d’être présentés avec la Programmation pluriannuelle de l’énergie. Un catalogue paradoxal cédant aux désirs des opérateurs. Hélas, le réel va présenter l’addition. Et elle sera salée.

Vous avez peut-être raté l’info, noyée entre deux polémiques sur les cancers et un énième rebondissement judiciaire. La France vient de présenter sa feuille de route énergétique pour les dix prochaines années : la PPE3. Un sujet qui devrait constituer le cœur du débat politique de cette fin de quinquennat et du prochain. Même si rien n’est moins sûr, hélas.

Elle était attendue depuis deux ans, et a été sans cesse repoussée sur l’autel de l’instabilité politique. Mais voilà ! Nous y sommes. Notre PPE3 a enfin été dévoilée par Sébastien Lecornu et aussitôt publiée au Journal officiel. Elle prétend fixer un cap clair de souveraineté énergétique. Elle vise une forte réduction de la dépendance aux énergies fossiles et une augmentation de la production électrique décarbonée. L’objectif ? La porter à 60 % de la consommation finale en 2030 et 70 % en 2035. Le document, à rebours de la précédente PPE qui souhaitait la fermeture de 14 réacteurs nucléaires, place l’atome au cœur de la stratégie présentée, avec l’optimisation du parc existant de 57 réacteurs pour atteindre 380 à 420 TWh dès 2030. Une bonne chose, même si elle souligne une certaine incohérence d’une décennie l’autre, et s’avère économiquement peu compatible avec l’autre grosse annonce dans ce domaine. À savoir, la confirmation de la construction de six EPR2 et la possibilité de lancer huit réacteurs supplémentaires dans le courant de l’année. Quand on aime on ne compte pas… tragique erreur. Parallèlement, notre PPE prévoit une poursuite raisonnée du développement des énergies renouvelables terrestres, avec des objectifs revus à la baisse par rapport aux versions antérieures : environ 48 GW de solaire photovoltaïque en 2030 et 55-80 GW en 2035 et un développement mesuré de l’éolien terrestre privilégiant la remotorisation, ainsi qu’un maintien de la croissance de l’éolien offshore.

Bref, un texte qui, derrière les objectifs affichés, semble surtout très politique, tant il veut donner des gages à tout le monde. Qu’importent les évidents paradoxes de la démarche. D’autant qu’elle ne répond ainsi pas aux plus pressantes urgences en matière de stratégie énergétique que représentent les questions du coût, de la demande et de la consommation. On se retrouve alors face à une bataille de chiffres entre pro-nucléaires et pro-renouvelables. Combien d’EPR2 ? Combien d’éoliennes ? Quelle puissance installée en 2035 ? On croirait un concours de gigawatts.

Pendant ce temps, un éléphant se promène tranquillement au milieu de la pièce. La France dépense chaque année environ 60 milliards d’euros pour acheter du pétrole, du gaz et du charbon à l’étranger. Soixante milliards qui partent chaque année en fumée — au sens propre du terme.

Et personne, dans ce grand débat sur les capacités, ne semble s’attaquer frontalement au seul sujet qui compte, soit : comment éviter cette dépense colossale en s’exemptant de ces importations ?

Le problème avec les gigawatts

Une situation découlant d’une erreur tentante — à laquelle nos dirigeants succombent depuis des décennies : croire qu’il suffit de planifier l’offre pour que la demande suive. Or c’est faux…

Prenez votre propre cas. Vous chauffez votre maison au gaz. Votre chaudière fonctionne parfaitement. Pour que vous passiez à une pompe à chaleur électrique, de quoi avez-vous besoin ? Qu’on vous montre un beau graphique de puissance installée en 2050 ? Ou qu’on vous prouve, facture en main, que l’électricité sera durablement moins chère que le gaz ? La réponse est facile.

C’est la même chose à l’échelle industrielle. Quand ArcelorMittal, Lafarge ou n’importe quel autre chimiste décide du lieu d’implantation de sa prochaine usine — ou s’il électrifie ses fours — il compare les coûts énergétiques, pays par pays. Pas la qualité rédactionnelle des communiqués de presse.

Or, et c’est là où le constat pique : la demande française d’électricité stagne. L’industrie temporise. L’électrification des procédés avance au ralenti. Les relocalisations tant promises restent, pour beaucoup, à l’état de vœux pieux.

La raison n’est pas mystérieuse. Tant que le mégawattheure électrique n’est pas clairement, avec visibilité et structurellement plus attractif que le gaz, personne ne bougera. Ni les industriels, ni les ménages. Décarboner à coups de PowerPoint n’a jamais permis de faire baisser une facture.

Le trésor qu’on gaspille

Regardons les choses en face. La France a un avantage colossal, envié par la plupart de ses voisins : un mix de production d’électricité déjà décarboné.

Elle le doit à un parc nucléaire existant, très largement amorti, les centrales ayant été payées il y a des décennies. Mais aussi à son renouvelable installé, dont le coût marginal est quasi nul : une fois l’éolienne ou le panneau solaire posé, chaque MWh supplémentaire est presque gratuit. Et enfin, à un système électrique globalement exportateur. Rappelons que si la France vend régulièrement du courant à ses voisins, l’inverse est très rare.

Nous ne sommes pas l’Allemagne de 2022, qui fermait ses centrales nucléaires tout en brûlant frénétiquement du lignite pour compenser. Nous ne sommes pas davantage le Royaume-Uni, qui jongle avec un réseau vieillissant. Notre chance est d’avoir les cartes énergétiques en main.

La question se pose donc : pourquoi ne jouons-nous pas cette main ?

Le débat se focalise sur les investissements futurs — nouveaux EPR, nouvelles fermes éoliennes — et semble oublier une question beaucoup plus immédiate : tire-t-il le meilleur parti de ce que nous possédons déjà ?

Le coût affiché du parc nucléaire existant intègre des investissements futurs massifs (le Grand Carénage, les programmes de prolongation), des exigences de sûreté renforcées — légitimes — et des méthodologies comptables très prudentes. Si prudentes, parfois, qu’un parc amorti finit par apparaître artificiellement coûteux.

Soyons clairs : la sûreté nucléaire n’est pas un paramètre ajustable. On ne négocie pas avec la physique. Mais la manière dont on traduit nos atouts en signal économique relève en revanche d’un choix politique. Or, aujourd’hui, ce choix nous dessert. Un parc amorti devrait être une arme commerciale. Pas une ligne comptable anxiogène.

Construire, oui — mais pas n’importe comment

Aucune personne sérieuse ne conteste la nécessité de renouveler le parc nucléaire à terme, comme d’investir dans de nouvelles capacités et de préparer l’outil industriel de la prochaine génération. La question n’est pas si, mais quand et dans quel ordre.

La France de 2025 n’est pas celle de 1973. Nous ne faisons pas face à un risque de pénurie imminente. Nous n’avons pas besoin de construire dans l’urgence. Nous devons construire pour accompagner une montée en puissance de la demande. Mais ce phénomène aura seulement lieu si notre électricité est compétitive.

C’est un cercle, et il peut être vicieux ou vertueux.

Il sera vicieux si on lance des chantiers pharaoniques. On alourdira alors le système de coûts fixes, renchérissant l’électricité, provoquant une fuite des industriels, une stagnation de la demande et l’obligation de faire tourner les centrales en sous-régime. Flamanville, quand tu nous tiens…

Notre cercle épousera en revanche la vertu si on commence par rendre l’électricité existante imbattable. De quoi faire décoller la demande, permettre le lancement d’investissements au bon moment, et amener les nouvelles capacités en face de clients prêts à consommer. La filière se structure, les coûts baissent.

Le vrai courage politique

La PPE3 semble parfois guidée par une nostalgie — celle du grand volontarisme industriel, du moment où de Gaulle (ou Messmer, au choix) décidait d’une trajectoire voyant le pays suivre sans broncher… ou presque.

Ce monde n’existe plus. Le capital est mondial et mobile. Les finances publiques françaises sont dans un état qui interdit les paris à 100 milliards sans filet. La concurrence entre pays pour attirer les usines se joue à quelques centimes par kWh.

Le vrai courage, ce n’est pas d’annoncer des gigawatts depuis un pupitre — qu’il soit à Belfort ou à l’Élysée. C’est de poser la question qui dérange : comment rend-on l’électricité française suffisamment attractive pour que toute l’économie ait intérêt à basculer ?

Cela veut dire revoir la régulation. Revoir le signal tarifaire. Assumer que le parc existant est un avantage à exploiter, pas un héritage embarrassant. Et séquencer les investissements nouveaux en fonction de la demande réelle, pas du calendrier politique.

Si nous réussissons cela, la demande viendra. Les industriels investiront. L’électrification des transports, du chauffage, des usines cessera d’être un objectif sur un slide pour devenir une réalité économique. Et les 60 milliards d’importations fossiles commenceront enfin à fondre.

Alors oui, construire de nouvelles capacités aura tout son sens.

Sinon, nous aurons planifié l’offre. Mais pas créé le mouvement.

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Réanimer les cœurs de ville

11 février 2026 à 06:00

Des vitrines qui ferment. Des rues qui se vident. Les centres-villes, petit à petit, s’endorment. Un déclin que commerçants et élus tentent désespérément d’endiguer à coups de subventions ou d’opérations de com’. Sans jamais s’attaquer au fond du problème : faire revenir les clients.

Si les commerces étouffent, c’est principalement à cause du développement des plateformes digitales et des baux commerciaux trop élevés, dit-on. Certes. Mais on oublie trop souvent qu’un centre-ville ne vit que parce que des consommateurs s’y rendent. Comme un centre commercial, sa puissance dépend de son attractivité, du nombre de clients qu’il touche. Il lui faut donc une importante population en capacité d’y accéder facilement, régulièrement et dans des conditions agréables : ce sont les habitants qui consomment au quotidien, les actifs qui travaillent dans le secteur et les visiteurs qui s’y rendent pour du shopping, des sorties, des loisirs. Or, ces conditions ne sont aujourd’hui plus remplies.

Quand la ville se vide… d’habitants

Historiquement, les centres-villes étaient le premier lieu d’habitation, de vie, d’échanges. Ce n’est plus le cas. Entre 1960 et 1990, le développement des zones périurbaines et avec elles, de quartiers plus accessibles et surtout moins chers, a entraîné le déplacement d’une partie non négligeable des urbains. Aujourd’hui, la population des quatre premiers arrondissements de Paris représente 30 à 40 % de ce qu’elle était il y a un siècle ! Le constat est clair : le logement intra-muros n’est plus compatible avec les contraintes et attentes contemporaines.

Où sont passés les actifs ?

La ville a toujours été un pôle d’attractivité économique. Mais les actifs aussi se sont déplacés vers la périphérie en réponse à la hausse des loyers des bureaux (sans rappeler le départ des industries il y a longtemps déjà), aux difficultés d’accès, aux nouvelles normes. Les premiers à fuir sont l’État et les collectivités. Par exemple, à Orléans, ce sont 5 000 emplois qui ont été déplacés avec le nouvel hôpital. À Strasbourg, près de 1 000 agents de police ont été relocalisés en bordure de voie rapide, loin des quais historiques. Près de 10 000 emplois administratifs ont suivi le regroupement des services du ministère de la Défense vers le site Balard. Ce sont des flux perdus, une masse de consommateurs qui a soudainement abandonné les commerces voisins. S’il subsiste parfois quelques « mairies-vitrines », pour les cérémonies notamment, elles ne parviennent pas à compenser ces départs.

Où est-ce qu’on se gare ?

En plus des habitants et des emplois, la taille de la clientèle d’une ville comprend les visiteurs occasionnels : banlieusards faisant leurs courses et clients venant d’un peu plus loin. Se pose alors la question de l’accessibilité des cœurs de ville. Au-delà des débats sur la voiture et la ville, force est de constater que les politiques mises en place pour entraver la circulation automobile ont considérablement compliqué l’accès et donc contracté l’économie du secteur. Mis à part dans quelques villes, l’offre en mobilités collectives n’a pas suivi, ou pas assez bien (amplitudes horaires, soirée / nuit, continuité des lignes…) : se déplacer devient tout de suite contraignant. De plus, ces nouveaux modes de déplacement modifient la manière de consommer : sans coffre, on achète plus léger, moins encombrant. En d’autres termes, l’évolution de la mobilité transforme la structure commerciale et l’économie des centres-villes.

La disneylandisation de la ville

De toutes les clientèles, le tourisme international est le moins pénalisé. Ainsi son poids économique se renforce, par l’affaiblissement des autres clientèles, entraînant là aussi une modification importante du tissu commercial. Encore cela ne vaut-il que pour les métropoles à dimension internationale, au premier rang desquelles on retrouve bien sûr Paris. Les villes moyennes, elles, subissent une perte sèche.

Pourquoi sortir quand on peut scroller ?

Si le e-commerce n’est pas la cause première de la désertification des centres-villes, son avènement joue le rôle d’accélérateur. Chacun a désormais le pouvoir de consommer ce qu’il veut, quand il veut, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, en quelques clics. Aussi, quand la taille de la clientèle baisse, que générer du flux devient plus difficile et que de l’autre côté, le catalogue digital est disponible à toute heure de la journée ou de la nuit, le résultat est sans appel. Le client n’est plus captif de la ville. Moins attractive, elle doit réinventer sa capacité de séduction. Avant, y venir était une nécessité. Désormais le commerce de ville doit justifier son utilité.

Se balader… en paix

Les acteurs du commerce parlent d’expérience d’achat. La ville obéit au même impératif. L’expérience de la ville commerçante doit mobiliser les acteurs pour faire vivre au client un moment agréable. Or la situation est souvent loin d’être idéale : transports en commun dégradés, poubelles débordantes, rues taguées, incivilités sont courants. Alors que tout est disponible depuis son canapé, personne n’a envie de venir dans une ville s’il s’y sent mal à l’aise. Si l’on souhaite inciter les gens à revenir en ville, il faut d’urgence répondre concrètement à ce sentiment d’insécurité.

Une politique commerciale de la ville

Les politiques publiques ont changé la ville et dégradé sa commercialité. Constatant la situation, les municipalités investissent souvent pour compenser les effets sans traiter les causes. Ainsi certaines détiennent d’importants parcs de locaux commerciaux et prétendent définir l’offre, ce qui n’est pas leur métier et encore moins leur compétence.

Revivifier un centre-ville, ce n’est pas « sauver des boutiques ». C’est reconstruire une mécanique de flux, donc de zone de chalandise, donc d’accès, donc de sécurité, donc d’envie. Tant qu’on traitera le commerce comme un sujet isolé, on continuera à constater la vacance et à déplorer la décommercialisation. À l’inverse, si l’on accepte de regarder les causes structurelles – même quand elles sont difficiles à entendre – alors on peut reprendre la main. Rien n’est figé. Une ville vit de flux, et le flux se mérite.

Le commerce n’a pas tant besoin d’aides que des conditions de son épanouissement.

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Fiscalité aérienne : le crash programmé de la compétitivité française

6 février 2026 à 06:06

Fragiliser les compagnies nationales ? Augmenter les risques de délocalisations dans des territoires déjà enclavés ? Au-delà du retrait de Ryanair de l’aéroport de Clermont-Ferrand, la fiscalité française produit des effets bien plus pernicieux.

Dans la série « la courbe de Laffer n’existe pas, et la fiscalité n’a que peu d’impact sur l’activité économique », l’actualité vient de nous offrir un nouveau contre-exemple. Ryanair, la compagnie aérienne low-cost, a décidé de se retirer de l’aéroport de Clermont-Ferrand pour des raisons fiscales. L’objet de son courroux est la hausse, continue et importante, de la TSBA. En 2006, lors de sa création, la taxe de solidarité sur les billets d’avion devait financer la lutte contre le sida. Un beau combat, pourtant sans lien direct avec le transport aérien. Mais faut-il vraiment une justification pour créer une taxe en France ?

L’aéroport de Clermont est loin d’être le plus important de notre pays. Sur les 183 millions de passagers ayant transité dans les aéroports français en 2025, seuls 240 000 sont passés par la ville auvergnate, avec 60 % des trajets s’effectuant vers Paris et 30 % vers l’étranger. S’il ne représente donc pas un enjeu prioritaire, cet aéroport illustre tout de même la façon dont nous percevons le secteur aérien, et notre impensé en matière d’aménagement du territoire.

Avec 183 millions de passagers transportés en 2025, le trafic aérien national vient seulement de retrouver son niveau d’avant-Covid. Le hic, c’est que la croissance du trafic s’est depuis faite principalement sur les vols internationaux, assurés par des compagnies étrangères. Depuis 2019, le trafic domestique s’est ainsi effondré de 20 % et la part du pavillon français a baissé de 2 points dans le volume total (38 %). Et cette lente érosion n’est pas près de s’arrêter. La TSBA, qui induit une distorsion de concurrence très importante, vient encore d’augmenter pour atteindre 7,5 € pour une destination européenne, 15 € pour une destination intermédiaire et 40 € pour une destination lointaine. Ce faisant, elle crée une distorsion majeure pour le secteur : elle invite les passagers à voyager au départ d’un aéroport étranger et elle ampute la compétitivité des entreprises dont l’activité est fortement tournée vers la France.

Une compagnie de taille mondiale ne réalisant que 10 % de son activité en France pourra diluer la hausse du prix sur le reste de son activité, quand une entreprise française n’aura pas ce luxe. Schématiquement, une hausse de 10 € sur un billet d’avion sera, dans le premier cas, absorbée à hauteur de 1 € sur les billets français et le reste sur le prix des autres destinations, alors que, dans le second cas, la hausse sera de 10 € pour le consommateur français. La compagnie française perdra en compétitivité par rapport à ses concurrents étrangers.

Faite au nom des bons sentiments, la fiscalisation de l’aérien est en réalité une formidable machine à affaiblir le pavillon français, venant ainsi renforcer notre dépendance aux compagnies étrangères, dont les décisions d’abandon de certaines dessertes rendent vulnérables les villes enclavées, dépendant fortement de l’aérien (sans l’aéroport de Clermont, Michelin n’aura pas d’autre choix que de s’installer ailleurs, une potentielle délocalisation faisant peser un risque lourd sur les emplois locaux).

Encore une fois, nous sommes donc les principales victimes de notre folie fiscale.

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