Non, la baisse de la démographie n’est pas liée aux pesticides
L’humanité fait de moins en moins d’enfants, et la France n’est pas en reste. Conception plus tardive ? Difficultés immobilières ? Pour certains, la réponse est plus simple : les pesticides dégradent notre fécondité. Vraiment ?
La semaine dernière, Anne-Cécile Mailfert faisait la tournée des médias pour promouvoir son livre La Panique démographique, une réponse féministe. Dans Libération le 15 avril, puis sur France Inter, la présidente de la Fondation des femmes répète la même thèse : si les Français font moins d’enfants, c’est aussi parce qu’on les empoisonnerait. Elle dénonce le « paradoxe » d’un État qui autorise les néonicotinoïdes tout en prétendant lutter contre l’infertilité. Elle affirme qu’il y a « effectivement une baisse de la qualité du sperme depuis plusieurs dizaines d’années ». Et elle conclut : pour permettre aux Français de réaliser leurs désirs d’enfants, « il va falloir s’attaquer aux polluants dans notre environnement ». Ce narratif circule depuis des années et il est aussi empiriquement et catégoriquement faux, sur chacun de ses points.
Médicalement, « l’infertilité » se définit comme l’absence de grossesse après 12 mois d’essais. Ça inclut beaucoup de couples qui finiront par concevoir, naturellement ou avec une aide médicale légère. Rien à voir avec la stérilité, qui, elle, désigne une incapacité à concevoir. Dans le débat public, on glisse constamment entre les deux. Le discours sur les pesticides profite de cette confusion : il laisse entendre que des millions de Français sont devenus biologiquement incapables de concevoir, ce que les données démentent formellement.
L’histoire de ce mythe remonte à 1992. Un papier de Carlsen annonce une chute de 50 % des concentrations spermatiques depuis 1940. Panique mondiale. En 2017, puis dans une mise à jour en 2023, Shanna Swan et son équipe reprennent le flambeau : 51,6 % de baisse entre 1973 et 2018, avec une « accélération depuis 2000 ». Le problème, c’est que quand on fait les choses proprement, le déclin s’évapore.
Au Danemark, un programme de recherche a suivi 6 386 hommes entre 1996 et 2016, avec le même protocole, le même laboratoire, sans sélection sur la fertilité. Verdict : aucune évolution sur 20 ans. Le sperme des Danois de 2016 valait celui de 1996.
Aux États-Unis, une méta-analyse publiée en 2025 a examiné 75 populations, 11 787 hommes, de 1970 à 2018 : la concentration spermatique est stable. Le nombre total de spermatozoïdes a même augmenté de 2,9 millions par an. La revue la plus prestigieuse en urologie a fait le bilan : les données disponibles « ne permettent pas de conclure que la qualité du sperme se détériore globalement, ni en Occident ».
Les pesticides ne causent pas la crise démographique
Existe-t-il des études qui trouvent des effets des pesticides sur la reproduction ? Oui, quelques-unes. Une méta-analyse de 2023 trouve par exemple un effet modeste des organophosphates sur la concentration spermatique. Ces études ont plusieurs problèmes que leurs propres auteurs reconnaissent.
Tout d’abord, elles portent sur des travailleurs agricoles, des applicateurs professionnels, des ouvriers chimiques. Pas sur le grand public qui consomme des résidus alimentaires à des doses infimes. L’extrapolation du professionnel à la population générale est scientifiquement injustifiée.
Ensuite, presque toutes ces études comparent des hommes exposés à des hommes non exposés à un moment donné, sans les suivre dans le temps. Mais ce type d’étude ne dit pas grand-chose : on ne sait pas si le polluant a causé le problème ou si les hommes au sperme dégradé ont simplement un mode de vie qui les expose davantage. Les études qui suivent les mêmes personnes pendant des années, bien plus rigoureuses, ne trouvent quasiment rien. Sur les pesticides organochlorés, les premières indiquent un risque 47 % plus élevé de dégradation du sperme chez les hommes exposés. Les secondes ne trouvent aucun effet. Le signal disparaît quand on fait les choses proprement.
Autre donnée gênante : la méta-analyse sur les organochlorés reconnaît elle-même un « biais de publication important ». Et le DDE, métabolite principal du DDT (le pesticide le plus emblématique), ne montre aucune association avec la dégradation du sperme.
Enfin, tout cela reste au niveau des biomarqueurs. Aucune de ces études ne mesure la fertilité effective. Et sur les néonicotinoïdes spécifiquement, la revue de référence publiée en 2025 conclut qu’il n’y a pas de preuve d’impact sur la fertilité humaine. Les études existantes sont quasi exclusivement animales, à doses élevées.
Faut-il plus de temps pour concevoir un enfant ?
Imaginons maintenant qu’il y ait une petite dégradation quelque part. Est-ce que cela se traduit par une vraie crise de fertilité ? La question est mal posée quand on parle de spermogrammes. Ce qui compte vraiment, c’est le temps qu’il faut aux couples pour concevoir. Les couples d’aujourd’hui conçoivent-ils moins vite qu’avant ?
La méta-analyse de référence sur le sujet a examiné 28 études humaines et 19 cohortes sur les polluants environnementaux et le délai de conception. Verdict : « little or no support » pour une association. Il n’y a pas de lien.
Les données de la National Survey of Family Growth (l’enquête de référence du CDC américain sur la famille et la fertilité) montrent que le temps passé en essai de conception, contrôlé par l’âge, n’a pas bougé entre 2002 et 2023. Pour les femmes dans la quarantaine, il a même diminué. Peu importe ce qu’on trouve dans les spermogrammes. Quand on mesure la vraie fertilité, celle qui produit des bébés, elle est stable.

Pourquoi les gens font-ils moins d’enfants ?
Les gens font moins d’enfants pour une raison simple : ils essaient trop tard. En France, l’âge moyen à la première maternité est passé de 26 ans en 1977 à 31 ans aujourd’hui. Cinq ans de fenêtre de procréation perdus, c’est mécanique.

Une équipe de l’Université du Texas à Austin a reconstruit, à partir des données de 3 millions de femmes, la vraie courbe de fécondabilité par âge. Le résultat renverse ce que la médecine enseigne depuis 40 ans. Le pic se situe vers 19-20 ans. Le déclin est quasi linéaire jusqu’à 40 ans. Il n’y a pas de « falaise » à 35 ans, contrairement à ce que raconte le consensus médical basé sur un papier de 1986.
À 33 ans, une femme a environ un tiers des chances de concevoir par mois qu’à 20 ans. À 40 ans, 10 %. Et seulement 10 % des femmes savent que la fertilité décline déjà dans la vingtaine.
Un autre effet mécanique et souvent négligé : le temps comprime la fratrie finale. Un couple qui commence à 25 ans avec l’idée d’en avoir deux peut se dire, huit ans plus tard, qu’un troisième serait bienvenu. Un couple qui commence à 35 ans avec le même projet n’a plus cette fenêtre. La femme aura 43 ou 44 ans au moment où l’envie pourrait surgir. La possibilité même de réviser le projet familial à la hausse disparaît. C’est une des raisons de la disparition des familles nombreuses : les familles françaises avec trois enfants ou plus sont passées de 25 % en 1975 à 16 % aujourd’hui. Reste à comprendre pourquoi les couples essaient si tard.
Le mariage s’effondre, pour commencer. Le démographe Lyman Stone a fait le calcul : si les taux de mariage par âge étaient restés au niveau de 2007, la fécondité américaine serait aujourd’hui proche du seuil de remplacement. Aux États-Unis, 75 % de la baisse de la fécondité depuis 2007 s’explique par la seule baisse du mariage. Les couples mariés continuent en effet d’avoir des enfants comme avant. Ce sont les non-mariages qui creusent l’écart.
En France, la tendance est la même : le nombre de mariages a chuté de 20 % depuis 2000, et la part des jeunes vivant en couple a été divisée par deux depuis 1975. Pourquoi les jeunes Français ne se mettent plus en couple ? Parce qu’ils entrent de plus en plus tard sur le marché du travail, avec des emplois précaires, parce que tout a été retardé : les profils de carrière, l’aisance financière, l’obtention d’un logement.
À cela s’ajoute un phénomène en amont, documenté partout en Occident : les jeunes se rencontrent moins, sortent moins ensemble, couchent moins ensemble. Une enquête Ifop de 2024 montre que 28 % des 18-24 ans initiés sexuellement n’ont pas eu de rapport dans les 12 derniers mois, contre 5 % en 2006, soit cinq fois plus. Avant même la question du mariage, les jeunes ne forment plus de couples.
Le logement pèse aussi sur la fécondité elle-même, indépendamment des couples et du mariage. 47 % des moins de 30 ans vivent chez leurs parents, contre 30 % en 2006. Aux États-Unis, la hausse des coûts du logement explique 11 % de la baisse du nombre d’enfants depuis 1990. La garde d’enfants coûte trop cher et n’est pas toujours disponible. Aux États-Unis, une hausse de 10 % des prix de garde fait chuter la natalité de 5,7 %.
C’est une source d’espoir : les gens veulent plus d’enfants qu’ils n’en ont. Selon la dernière enquête de l’INED, les Françaises jugent idéal d’avoir 2,3 enfants en moyenne. Elles en ont 1,68. 38 % des parents déclarent avoir renoncé à un enfant qu’ils auraient voulu avoir. L’écart persiste depuis 25 ans. Le problème n’est pas biologique, il est social, économique et culturel. Les gens veulent des enfants. Ils ne peuvent pas les avoir.
Détourner le regard de l’hiver démographique
Pourquoi cette rhétorique tient-elle malgré les faits ? Parce qu’elle n’est pas là pour informer, mais pour détourner.
Pour certains, la dénatalité n’est pas un problème. Au mieux une « panique » agitée par des conservateurs, au pire un bienfait écologique. L’idée même qu’une société puisse souffrir de faire moins d’enfants les dérange. Il faut donc neutraliser le sujet. Deux stratégies : nier le problème ou le renvoyer à des causes qu’on sait irrésolvables à court terme. Les pesticides sont parfaits pour ça. On peut les invoquer indéfiniment, accuser le capitalisme productiviste, refuser toute politique familiale, et finir par conclure qu’il n’y a de solution que dans la décroissance et la remise en cause du modèle.
Le vrai paradoxe est là. Accuser les néonicotinoïdes alors qu’aucune étude ne les relie à la fertilité humaine. Proclamer un déclin du sperme alors que les grandes cohortes comparables dans le temps ne le trouvent pas. Réclamer une politique environnementale au nom de la natalité, tout en refusant les politiques qui marchent vraiment : soutenir les jeunes couples, construire du logement familial, financer la garde d’enfants, promouvoir une culture qui permet aux jeunes de se rencontrer et accueillante pour les familles.
Cette rhétorique n’est pas seulement fausse, elle est cruelle. Elle donne aux femmes qui font une fausse couche, aux couples qui enchaînent les FIV, aux parents qui renoncent à un troisième enfant faute de moyens, une explication rassurante et inutile : c’est la chimie, c’est la société industrielle, c’est la faute des autres. La vraie réponse (vous essayez trop tard, vous ne vous êtes pas mis en couple assez tôt, on ne vous a pas donné les moyens matériels d’accueillir un enfant) ouvre la voie à des solutions réelles.
Défendre une vision décroissante de la société est parfaitement légitime. Mais que le débat se tienne avec ses vrais arguments, pas en mobilisant des faits scientifiques qui n’existent pas.
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