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Reçu — 1 août 2026 De tout et de rien

Éolien en mer : vers une électricité plus chère ?

1 août 2026 à 20:04

La France vient de lancer le plus grand appel d’offres éolien en mer de son histoire. Mais en renchérissant le prix final de l’électricité, cette politique risque de freiner l’électrification qu’elle est censée permettre. Anatomie d’une mécanique infernale.

AO10. C’est le nom du plus grand appel d’offres éolien en mer jamais lancé par la France : environ 10 GW, pour moitié posé, pour moitié flottant. Les chiffres impressionnent : 47,8 TWh produits par an, soit 10,6 % de la consommation électrique française actuelle, et un soutien public allant jusqu’à… 63 milliards d’euros. Tel est le plafond des aides d’État autorisé par la Commission européenne pour ce projet, montant qui dépend des prix de marché sur vingt-cinq ans. Qu’il soit atteint ou non, il mesure le risque que la collectivité accepte de porter et appelle une première question : si l’éolien en mer doit nous donner une électricité abondante et compétitive, pourquoi faut-il lui garantir autant d’argent public pendant un quart de siècle ?

Plus fondamentalement, il soulève une seconde question : ces montants titanesques engagés sur une technologie jamais déployée nulle part à l’échelle industrielle (l’éolien flottant) ne mettent-ils pas à risque la condition nécessaire à toute électrification et réindustrialisation : le prix final de l’électricité livrée ? Question cruciale alors que la France vit encore sur l’héritage de la politique énergétique des années 1970 : des prix de l’électricité compétitifs relativement à ceux de nos voisins européens. En 2024, les grands consommateurs industriels français payaient moins de 80 €/MWh, contre un peu plus de 120 €/MWh en moyenne dans l’Union, tandis qu’en 2025, les prix spot français se sont découplés de ceux de nos voisins, avec des écarts de 20 à 50 €/MWh face à l’Allemagne, la Belgique, la Grande-Bretagne, la Suisse et l’Italie du Nord. Le tout avec une production décarbonée à 95,2 %. L’éolien en mer va-t-il réduire ce patrimoine à néant ?

Les incertitudes financières de l’éolien flottant

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Billets d'euro flottant dans l'océan devant une éolienne offshore.

Le prix annoncé n’est pas le prix payé

L’éolien flottant a déjà fait l’objet d’une première attribution en France. En mai 2024, le consortium belgo-germano-coréen Pennavel a remporté le parc de Bretagne Sud, d’une puissance d’environ 250 MW, avec un tarif de 86,45 €/MWh.

Mais ce chiffre ne représente pas le prix complet de l’électricité une fois livrée au consommateur. Il correspond à la rémunération garantie au producteur pour l’électricité produite par le parc. Sur vingt ans, cela peut représenter près de 2 milliards d’euros de revenus.

Il faut ensuite acheminer cette électricité jusqu’au réseau terrestre. Il faut construire une plateforme en mer, poser des câbles sous-marins, les faire arriver à terre, créer un poste électrique et parfois renforcer le réseau existant. Ces travaux sont réalisés par RTE. Ils ne sont pas compris dans les 86,45 €/MWh : ils sont payés par les consommateurs à travers la partie « réseau » de leur facture d’électricité, appelée TURPE.

Il faut encore ajouter les indemnités versées lorsque le parc est contraint de s’arrêter. Cela peut arriver quand le réseau ne peut plus absorber toute l’électricité produite ou lorsque les prix deviennent négatifs – autrement dit, lorsqu’il y a tellement d’électricité disponible que les producteurs doivent payer pour la vendre. Au-delà de quarante heures à prix négatif, le développeur du parc peut être indemnisé à hauteur de 70 % du tarif prévu. Le consommateur finance donc non seulement la production et le réseau mais aussi l’arrêt de la production. Sans ce mécanisme, aucun modèle d’affaires ne passe pour les développeurs.

RTE donne lui-même un ordre de grandeur plus complet : en moyenne, le coût atteindrait 95 €/MWh pour le posé et 125 €/MWh pour le flottant. L’écart entre les 86,45 € annoncés et les 125 € du coût complet n’a donc pas disparu. Il a simplement été déplacé vers une autre partie de la facture.

Infographie comparant le coût complet du MWh selon différentes sources d'énergie et tarifs industriels en France et en Europe.

Pour les futurs parcs prévus par la PPE3, RTE estime que le raccordement pourrait représenter à lui seul 30 à 40 % du coût total. Dans le seul cas du grand appel d’offres AO10, la facture de raccordement approcherait 20 milliards d’euros. Ce n’est plus un coût accessoire.

Enfin, les 86,45 €/MWh obtenus en Bretagne ne constituent pas un coût démontré, mais un pari sur de futures baisses de prix. L’expérience britannique invite à la prudence. En janvier 2026, deux parcs flottants ont obtenu un tarif de 216 £/MWh, soit environ 250 €/MWh, contre 91 £/MWh pour l’éolien posé. Le même jour, dans la même enchère, le flottant coûtait donc près de deux fois et demie plus cher. Les situations ne sont certes pas identiques, mais le tarif breton suppose des baisses de coûts et une industrialisation qui restent à accomplir.

Le cercle vicieux du prix final

Qui paie les coûts qui ne figurent pas dans le tarif annoncé ? Au bout du compte, toujours le même public, mais sous deux casquettes : le contribuable, à travers le budget de l’État, et le consommateur d’électricité, à travers sa facture.

Le 15 juillet, la Commission de régulation de l’énergie a évalué à 14,2 milliards d’euros les dépenses publiques de soutien à l’énergie en 2027, contre 12,3 milliards attendus en 2026. Sur ces 14,2 milliards, 10,67 milliards seront supportés par le budget de l’État. Ces montants concernent l’ensemble des énergies aidées, et non le seul éolien en mer. Ils augmentent principalement parce que l’on soutient des volumes toujours plus importants, sachant qu’il faut y ajouter le coût des réseaux déjà évoqué.

Un second mécanisme intervient : celui du prix garanti au producteur. Prenons un exemple simple. Si le tarif garanti est de 86 €/MWh et que l’électricité se vend 70 € sur le marché, la collectivité verse les 16 € manquants. Si le prix de marché tombe à 40 €, elle doit en verser 46. À l’inverse, lorsque le prix de marché dépasse le tarif garanti, le producteur restitue la différence. Donc plus les prix de marché sont bas, plus le soutien public augmente.

Or les prix baissent notamment lorsque l’offre d’électricité est abondante et que la demande ne suit pas. C’est précisément la situation française. En 2025, la France a produit 547,5 TWh d’électricité, tandis que sa consommation s’est limitée à 451 TWh, soit près de 5 % de moins qu’en 2014. RTE le reconnaît : pour la prochaine décennie, notre principal problème n’est plus de produire davantage, mais de trouver les usages capables d’absorber cette production.

À cela s’ajoute une règle très simple. Une ligne électrique, un câble sous-marin ou un poste de transformation coûtent presque aussi cher, qu’ils transportent beaucoup ou peu d’électricité. Si le coût du réseau est réparti sur une consommation qui stagne ou diminue, chaque mégawattheure doit en supporter une part plus importante. Le prix final augmente donc, même lorsque l’électricité elle-même est bon marché sur le marché de gros.

Le cercle vicieux apparaît alors. La consommation stagne ; les épisodes de prix très bas ou négatifs deviennent plus fréquents ; les compensations publiques et les indemnités d’arrêt augmentent. Dans le même temps, les coûts du réseau sont répartis sur trop peu de consommation. Le prix payé par le client monte. À ce prix, l’industriel conserve son four à gaz, le ménage reporte l’installation de sa pompe à chaleur et l’électrification ralentit encore.

Voilà la contradiction : nous construisons de nouvelles capacités de production pour électrifier l’économie, mais leur mode de financement risque de renchérir l’électricité livrée et donc de décourager cette électrification. Le prix décisif n’est pas celui que l’on proclame au moment de l’appel d’offres. C’est celui qui figure, à la fin, sur la facture de l’usine ou du ménage.

Trois questions avant les gigawatts

La réponse gouvernementale à la mécanique infernale qui vient d’être décrite s’est traduite par l’adoption, en avril dernier, d’un ambitieux plan d’électrification. Dont acte. Reste que, dans le même temps, n’apparaît nul signe d’une inflexion du prix de l’électricité dans la facture finale, bien au contraire. Or notre histoire récente le montre clairement : la grande électrification française de la deuxième moitié du XXe siècle s’est faite pendant que le prix réel de l’électricité baissait (1950-1980), puis se stabilisait (1980-2008), avec la montée en puissance du parc électronucléaire. Comment croire que la nouvelle électrification pourra se faire dans un contexte de flambée des prix comme celle observée depuis 2021 ?

Comment la Chine met sous pression l’éolien européen

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Un dragon rouge géant crache du feu sur une éolienne en mer.

Avant de construire des éoliennes, trois questions s’imposent : quel sera le prix complet de leur électricité, réseau et compensations compris, une fois livrée au consommateur ? Quelle demande viendront-elles servir et à quel prix cette demande existe-t-elle vraiment ? Avec qui nous engageons-nous – il faut, là encore, parler de la Chine – et qui paie si les hypothèses ne se vérifient pas ? Trois questions qui auraient toute leur place dans un débat électoral et qui valent pour toutes les technologies bas-carbone, nucléaire inclus – quand bien même cette technologie n’est, elle, nullement dépendante de la Chine. Une politique souveraine ne consiste pas à annoncer des gigawatts, et encore moins à boucler à la hâte un appel d’offres à quelques semaines d’échéances électorales majeures. Elle commence par savoir ce qu’ils coûteront à ceux qui les paieront.

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"on a une longue route pour atteindre la neutralité carbone, mais avant il est essentiel de débattre pour savoir si on doit se tirer une balle dans le...

Kévиɴ @phanto.eurosky.social posted:
"on a une longue route pour atteindre la neutralité carbone, mais avant il est essentiel de débattre pour savoir si on doit se tirer une balle dans le pied"

Quoted post from Charlie Merland @charliemerland.me:
S'il y a encore et toujours débat sur le nucléaire en France, c'est uniquement parce que les écologistes s'obstinent à vouloir en sortir, au détriment de la lutte contre le réchauffement climatique. Sans leurs relances permanentes c'est un non-sujet pour tout le monde.

Et pour désamorcer le contre-argument « la comparaison est malhonnête dans un pays où on ne développe pas les énergies renouvelables en raison de notr...

Tristan K. @tristankamin.bsky.social replied:
Et pour désamorcer le contre-argument « la comparaison est malhonnête dans un pays où on ne développe pas les énergies renouvelables en raison de notre foi dans le tout nucléaire », un rappel sur la décomposition des capacités de production du pays.

Je vous en mets une version plus zoomée pour qu'on voie un peu comment se fait l'empilement. Mais immanquablement, tout est dominé par la cadence du p...

Tristan K. @tristankamin.bsky.social replied:
Je vous en mets une version plus zoomée pour qu'on voie un peu comment se fait l'empilement. Mais immanquablement, tout est dominé par la cadence du photovoltaïque. L'éolien résiduel et l'hydraulique en souffrance ne compensent pas grand chose. On tient à peu près une base à 8 GW, disons.

Et voilà l'alternative tout à fait pas intermittente, fiable que certains naïfs et menteurs proposent encore aujourd'hui. On pourra en admirer toute l...

Tristan K. @tristankamin.bsky.social replied:
Et voilà l'alternative tout à fait pas intermittente, fiable que certains naïfs et menteurs proposent encore aujourd'hui. On pourra en admirer toute la complémentarité, les forces des uns compensant les lacunes des autres et inversement selon les moments et les besoins.

J'vais refaire quelques graphiques en radar de la production et de la consommation d'électricité en juillet, mais en faisant des regroupements de sour...

Tristan K. @tristankamin.bsky.social posted:
J'vais refaire quelques graphiques en radar de la production et de la consommation d'électricité en juillet, mais en faisant des regroupements de sources de production entre elles. C'est une occasion de reparler de foisonnement et/ou de complémentarité ?

Reçu — 31 juillet 2026 De tout et de rien
Reçu — 30 juillet 2026 De tout et de rien

AI Companies Are Trying to Hide a Staggering Amount of Debt

30 juillet 2026 à 14:01
Par des jeux comptables, les enterprises d'IA masquent des dettes colossales.
Attention chérie, ça va se casser la gueule.

PS : je plains ceux qui seront restés chez les GAFAMs pour leur services. Quand ça va tomber, ces services vont fortement se merdifier et voir leurs prix exploser. Vous devriez commencer à élaborer un plan pour en sortir.
(Permalink)

"J'ai faim, je mange" : des mères de famille lancent une pétition pour éxiger la création d'un "délit d'entrave à l'allaitement"

30 juillet 2026 à 07:10
"Allaiter en France est un droit mais il y a beaucoup d'entraves à l'allaitement. Des regards de travers, des remarques ou encore des établissements qui reçoivent du public et refusent que des mamans allaitent. Il y a une sexualisation permanente du corps et des seins de la mère. Il est temps de comprendre que leur fonction naturelle est de nourrir et pas d'exciter les hommes", insiste-t-elle. "Ce n'est pas de l'exhibitionnisme mais une réponse au besoin de l'enfant."
(Permalink)

Les limites planétaires : faut‑il vraiment paniquer ?

29 juillet 2026 à 23:12

Jour du dépassement, limites planétaires, théorie du Donut… autant de concepts séduisants, qui finissent pourtant par brouiller les priorités et transformer la transition en catalogue d’interdits. Que disent‑ils vraiment — et, surtout, que ne disent‑ils pas ?

To do or to DONUT, telle est la question

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Un donut artistique garni d'un glaçage vert et de mousse, dont une part illuminée est soulevée par une main.

Cette semaine, l’actualité nous le rappelle avec le Jour du dépassement : l’humanité vit à crédit écologique, consommant en quelques mois ce que la Terre régénère en un an.

Pourtant, dans les cercles scientifiques et politiques, c’est un autre outil qui s’est imposé comme boussole ultime de la transition : le cadre des limites planétaires.

Mais attention à ne pas les confondre. Là où le Jour du dépassement mesure un flux annuel de ressources (empreinte vs biocapacité), les limites planétaires identifient neuf seuils biophysiques globaux (climat, biodiversité, cycles de l’azote, etc.) qu’il ne faudrait pas franchir sous peine d’instabilité majeure.

Jour du dépassement : l’art d’additionner des choux et des carottes

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Une équation visuelle sur un tableau vert combinant un chou et une carotte pour égaler de la fumée.

Présenté comme la référence absolue, ce concept comporte pourtant, lui aussi, de sérieuses limites.

La Terre est une grosse boule de roche qui ne va pas grossir de sitôt. Son rayon est fixe, et sa quantité d’atomes aussi. Voici des limites de la Terre clairement établies et indiscutables. Soit. Mais depuis 2009, un nouveau concept a envahi les médias : les « limites planétaires ». Popularisé par le chercheur suédois Johan Rockström, ce cadre nous dit qu’il y aurait neuf « lignes rouges » à ne pas dépasser pour que l’humanité reste en sécurité.

Ces limites concernent le climat, la biodiversité, les engrais (azote et phosphore), la déforestation, l’eau, les produits chimiques, l’acidification des océans, la couche d’ozone et les poussières dans l’air (aérosols).

Aujourd’hui, on nous annonce que sept de ces neuf limites sont franchies. Mais avant de crier à la fin du monde, il faut regarder ce que ces chiffres disent vraiment — et ce qu’ils ne disent pas.

Infographie circulaire présentant le concept des limites planétaires et l'état des dépassements écologiques.

Une accélération soudaine ?

Quand on lit les gros titres, on a l’impression que la Terre est sur le point d’exploser. Un peu comme une jauge de « points de vie » dans un jeu vidéo. On se dit : « Gaïa a perdu 7 cœurs sur 9, le Game Over est proche ! ». C’est faux. Franchir une limite de plus signifie simplement que nous nous éloignons toujours un peu plus de notre port d’attache pour naviguer dans des eaux toujours plus troubles. Contrairement à l’idée reçue d’un effondrement environnemental récent, la plupart de ces frontières ont été franchies il y a déjà longtemps.

L’industrie a bousculé la limite des produits chimiques dès les années 1850 en synthétisant les premiers colorants, tandis que l’effondrement de la biodiversité et la déforestation ont dépassé les seuils conseillés avant 1900. Le cycle de l’eau a suivi dès 1905, et le climat a franchi la barre arbitraire des 350 ppm de CO₂ aux alentours de 1990. En réalité, seule l’acidification des océans constitue un basculement récent, survenu quelque part entre 2015 et 2020. Il est d’ailleurs essentiel de préciser que ce franchissement récent de la septième limite ne correspond pas à un « point de bascule » physique : il n’y a pas d’emballement en cours, mais la confirmation statistique que nous nous écartons davantage encore de l’Holocène.

Un prisme réducteur face à la complexité des enjeux

Si le concept jouit aujourd’hui d’un succès médiatique incontestable, une analyse rigoureuse révèle des faiblesses structurelles.

Il faut d’abord souligner que ce cadre n’apporte en réalité aucune connaissance fondamentale nouvelle. Qu’il s’agisse du réchauffement climatique, de l’érosion de la couche d’ozone ou de l’effondrement de la biodiversité, ces phénomènes sont documentés et compris depuis des décennies. Les auteurs n’ont en fait pas réalisé de découverte majeure, mais ont plutôt produit un travail de synthèse, principalement sous forme d’un graphique, pensé pour sensibiliser le grand public mais dont la pédagogie se révèle bancale.

Le malentendu le plus persistant concerne la nature même de ces limites. Contrairement à une idée reçue, elles ne constituent en rien des lois de la physique immuables, à l’image du point d’ébullition de l’eau à 100 °C. Ces seuils sont en réalité des conventions établies par des chercheurs à partir d’un postulat simple : l’humanité ayant prospéré durant les 10 000 dernières années de l’Holocène, il conviendrait de ne rien changer pour demeurer dans cette zone de confort. Bien que cette position de prudence soit raisonnable, sorte de principe de précaution planétaire, elle ne peut être assimilée à une démonstration scientifique rigoureuse qui prouverait notre incapacité à prospérer au‑delà de ces frontières.

Cet arbitraire se manifeste par le lien flou entre les « points de bascule » écologiques et les seuils chiffrés du rapport. Fixer la limite à 350 ppm de CO₂ plutôt qu’à 412 relève d’un choix arbitraire et non d’une frontière physique démontrée. En privilégiant des chiffres ronds pour établir une marge de sécurité, les auteurs figent ainsi une simple évaluation prudente, mais celle‑ci est souvent comprise comme une vérité absolue.

Par ailleurs, le concept souffre d’une confusion regrettable entre des échelles locales et globales. Si le climat est effectivement un enjeu global où une tonne de CO₂ émise à Paris possède le même impact qu’à Tokyo, la majorité des autres limites sont purement locales. Un stress hydrique en Californie n’assoiffe pas les habitants de Sainte‑Soline, et l’effondrement des stocks de cabillaud dans l’Atlantique, aussi tragique qu’il soit, n’impacte aucunement la survie du rhinocéros noir au Botswana. En amalgamant ces crises disparates dans un panier planétaire unique, on finit par masquer la spécificité des territoires et des solutions.

L’absence de hiérarchisation constitue une autre faiblesse de l’approche. En mettant toutes les limites sur un même pied d’égalité, on s’empêche de prioriser. Or toutes les menaces n’ont pas la même importance pour l’avenir de l’humanité. L’existence même d’organismes spécialisés comme le GIEC pour le climat ou l’IPBES pour la biodiversité est là pour le rappeler.

De plus, les indicateurs retenus s’avèrent souvent simplistes : tenter de résumer l’infinie richesse de la biodiversité mondiale à seulement deux variables chiffrées (le taux d’extinction des espèces et l’indice d’intégrité de la biodiversité) est un exercice extrêmement réducteur qui ne rend pas justice à la complexité des écosystèmes.

Ce cadre conceptuel n’ajoute donc aucune couche de compréhension aux problèmes que nous devons résoudre, voire ajoute de la confusion. Plus grave encore, il ne propose aucun levier d’action et pourrait même pousser à ne rien faire.

Le piège du Jenga : quand tout devient paralysant

Le concept des limites planétaires repose sur une interconnexion très forte entre les limites : une déforestation massive en Amazonie pourrait perturber le cycle de l’eau jusqu’au Tibet, écrivent les auteurs. Si certains liens sont indiscutables — comme l’augmentation du CO₂ qui acidifie les océans —, d’autres interactions demeurent plus complexes à formaliser. Or cette vision systémique risque de générer un « effet Jenga », où la peur de déplacer une seule bûchette paralyse toute action de peur de faire s’écrouler l’édifice.

Ce biais de la « solution parfaite » se manifeste nettement dans le débat sur la voiture électrique : bien que l’extraction du lithium impacte localement la forêt, la biodiversité et l’eau, refuser cette transition au nom de la préservation absolue de chaque limite revient à favoriser le statu quo climatique. En refusant de hiérarchiser les urgences, on transforme la complexité en puissant moteur de l’inaction. Plutôt qu’une prison de verre, ce cadre devrait être un outil d’arbitrage acceptant certains compromis localisés pour préserver l’équilibre global du système Terre.

Des scientifiques aux politiciens : qui décide ?

Un dernier point crucial : les auteurs de cette étude sont des scientifiques, pas des élus. Pourtant, leur conclusion dépasse le strict cadre de l’observation. La toute dernière phrase de leur article stipule en effet que : « Les données disponibles à ce jour suggèrent que, tant que ces seuils ne sont pas franchis, l’humanité garde la liberté de poursuivre son développement social et économique à long terme. »

Cette affirmation, non étayée, contient un glissement dangereux : elle suggère en creux que le franchissement des seuils impose l’arrêt du développement économique. Or, transformer des statistiques en « ordres » indiscutables est une dérive. Si les chercheurs ont pour mission d’alerter sur les risques, ils n’ont pas la légitimité pour fixer les règles du jeu mondial. Le choix de nos modes de vie doit rester politique et démocratique, d’autant que c’est souvent le progrès économique qui permet de financer les innovations techniques indispensables à la transition.

Conclusion : miser sur les solutions « sexy »

Le concept des limites planétaires a le mérite d’exister et de nous alerter sur l’ampleur des crises environnementales en cours. Mais il peut aussi s’avérer confus et angoissant. Gardons ces indicateurs dans un coin de notre esprit, et concentrons‑nous plutôt sur la route devant nous.

Aujourd’hui, deux leviers majeurs permettent de répondre à l’essentiel du défi. D’un côté, la décarbonation — en abandonnant le pétrole, le gaz, le charbon et éventuellement la biomasse — agit de front sur le réchauffement et donc l’acidification des océans, la déforestation et donc la biodiversité, mais aussi les émissions d’aérosols. De l’autre, une transition vers une alimentation plus végétale permet de réduire les surfaces cultivées et donc de limiter la déforestation, voire de reforester, et donc de préserver la biodiversité et les ressources en eau, mais aussi de stabiliser les cycles de l’azote et du phosphore. En activant ces deux leviers, nous pourrions régler environ 95 % du réchauffement climatique et 75 % de l’érosion de la biodiversité.

Au lieu de subir l’effet « Jenga » d’une menace complexe qui paralyse, il est plus efficace de proposer des solutions claires et attractives. Des technologies comme la voiture électrique, plus agréable à conduire, ou les pompes à chaleur réversibles qui permettent de faire des économies, décarboner l’hiver et se rafraîchir l’été, montrent que nous pouvons rester dans une zone de sécurité tout en améliorant notre confort et notre économie. L’être humain s’adapte toujours davantage par le désir d’améliorer son existence que sous la contrainte ou par l’interdit.

Infographie illustrant les neuf limites planétaires et les deux leviers d'action que sont l'énergie et l'alimentation.
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Reçu — 29 juillet 2026 De tout et de rien
Reçu — 28 juillet 2026 De tout et de rien
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