C'est le nouveau colosse du parc nucléaire français, et il a pu faire la démonstration de son plein potentiel. Après une montée en puissance qui a commencé en septembre 2024, avec sa première réaction en chaîne, le réacteur EPR de Flamanville a atteint sa capacité maximale de 100 % de puissance nucléaire.
Le rapport de RTE sur la surcapacité de production électrique a fait sensation cette semaine, tout comme la fameuse publicité produite pour Intermarché, mettant en scène un loup cuisinier pendant les fêtes de Noël. Et par ailleurs, les propriétaires de Renault 5 se sont retrouvés face à un problème.
L’alerte est lancée : sans croissance, le prix de l’électricité pourrait exploser, les centrales nucléaires être fragilisées, les projets de nouveaux EPR remis en cause et la neutralité carbone compromise. Le gestionnaire du réseau électrique français est formel : il faut réindustrialiser le pays et attirer des activités fortement consommatrices d’électricité, des usines aux datacenters. Mais pour cela, il faut changer de paradigme.
« L’énergie est notre avenir, économisons-la. » Ce slogan, obligatoire depuis 2019 dans toutes les annonces commerciales énergétiques, incarne la ligne qui structure depuis quelques années la politique énergétique française. Et qui cristallise l’idée directrice de certains groupes d’influence, comme le Shift Project de Jean-Marc Jancovici, pour qui toute économie d’énergie est bonne à prendre, même lorsqu’il s’agit d’une électricité décarbonée tricolore. Une injonction que RTE, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité français, balaye radicalement dans son dernier rapport, présenté mardi dernier. En matière d’électricité, sa préconisation pourrait s’exprimer d’une tout autre façon : « L’électricité est notre avenir, utilisons-la. » Le groupe tire la sonnette d’alarme : si ce n’est pas le cas, les prix vont grimper et le chemin vers la décarbonation va considérablement s’assombrir.
Dissonance énergétique
La politique énergétique française a, ces dernières années, donné l’impression de souffrir d’une forme de dissonance cognitive. La volonté de décarboner notre économie s’est souvent traduite par l’installation de nouvelles capacités de production d’électricité, notamment renouvelables. On pouvait déjà s’interroger sur la logique de « décarboner » une électricité qui l’était déjà, mais l’effort n’a pas été vain, puisqu’il a permis limiter le recours aux dernières centrales à charbon.
Dans le même temps, cette dynamique a été accompagnée d’un discours de sobriété électrique. Plus de production pour moins de demande ? L’ensemble ne tenait qu’à une condition : réduire simultanément d’autres moyens de production, en particulier le nucléaire, avec l’objectif affiché de descendre à 50 %. RTE allait même jusqu’à envisager des scénarios 100 % renouvelables. Conflit avec la Russie, déboires de nos voisins allemands et espagnols, craintes de pénurie, flambée des prix… Cette ligne antinucléaire s’est heurtée frontalement au mur du réel.
L’effet rebond n’a jamais eu lieu
Depuis, le discours a radicalement changé : sans remettre en cause les projets solaires ou éoliens, six réacteurs EPR2 — plus huit en option — sont désormais envisagés. Mais la hausse de consommation censée les justifier ne s’est pas matérialisée. RTE l’explique par des « modes de consommation durablement modifiés, l’augmentation et l’incertitude sur les prix de l’électricité, le contexte politique et économique et les réglementations issues du “Pacte vert” européen ».
Le gestionnaire souligne également les progrès technologiques, « toujours sous-estimés dans le débat public », en citant l’exemple des éclairages à LED, qui ont « permis de réduire de 10 TWh la consommation d’électricité en dix ans ».
L’effet rebond, souvent invoqué à chaque nouvelle innovation, n’a pas eu lieu. À tel point qu’aujourd’hui, à rebours des prévisions, la France consomme 10 % d’électricité de moins qu’il y a quinze ans. Et ce n’est pas sans risques.
Deux croissances, deux scénarios
Le gestionnaire du réseau envisage deux scénarios. Un premier, pour lequel la consommation augmente à un rythme relativement lent, dans un contexte économique dégradé (PIB : +0,6 %/an et baisse de la part de l’industrie). Et un second, dans lequel la France réussit son redressement économique et industriel (PIB : +1,1 %/an et légère hausse de la part de l’industrie).
Si le scénario de croissance lente devait se réaliser, le constat serait sans appel : le prix de l’électricité pourrait exploser, le nucléaire serait soumis à des contraintes potentiellement risquées, les producteurs d’énergie seraient mis sous pression et la décarbonation de l’économie ne pourrait suivre la trajectoire annoncée.
Pas assez de consommation coûte cher
Plus d’offre, moins de demande ? En théorie, cela fait baisser les prix. Mais le marché de l’électricité n’est pas un marché comme les autres. Qu’ils soient utilisés à 70 % ou à 100 %, les coûts d’exploitation du parc nucléaire et du réseau restent fixes. Une sous-utilisation fragiliserait la rentabilité des opérateurs, qui ne pourraient survivre que grâce au « soutien public », et donc à celui des contribuables. Pour RTE, en cas de stagnation de la consommation, le coût de chaque MWh augmenterait de +10 % à l’horizon 2030.
« L’abondance de production », notamment en milieu de journée lorsque le solaire produit le plus, « conduit à des prix très bas, voire négatifs, et impose de réduire la production nucléaire et renouvelable », alerte l’opérateur. Qui pointe un problème longtemps minoré : l’excès de modulation du parc nucléaire. Faire varier la puissance d’un réacteur selon la demande ou la météo n’a rien de nouveau, mais l’essor des renouvelables en a accentué l’ampleur. Une évolution prise au sérieux, car elle pourrait affecter la fiabilité du parc. « Des milliers d’installations diffuses peuvent entraîner des arrêts et redémarrages trop brusques », confirme le gestionnaire.
Une croissance lente obligerait l’État et les opérateurs à revoir complètement leur stratégie. Selon RTE, il faudrait alors se concentrer sur « les filières de production les plus compétitives » : prolonger la durée de vie des réacteurs nucléaires existants, concentrer l’éolien terrestre et l’éolien en mer dans les zones les plus favorables, et limiter le photovoltaïque aux installations de grande taille. Exit les petits parcs solaires, l’éolien flottant et le nouveau nucléaire. Ce ne serait pas sans conséquences : pour maintenir dans le temps la compétence d’une industrie, il faut lui confier des projets.
Le gestionnaire du réseau redoute aussi qu’un ralentissement de la mondialisation n’aggrave la situation, empêchant la consommation d’évoluer « au rythme nécessaire pour atteindre la neutralité carbone ». Or la France importe encore près de 60 % de l’énergie finale qu’elle consomme, pour une facture annuelle comprise entre 50 et 70 milliards d’euros. Cette dépendance se traduit par une vulnérabilité géostratégique majeure, liée notamment aux importations de produits pétroliers et de gaz en provenance de Russie, des pays du Golfe et, désormais, des États-Unis.
Moins de freins, plus de datacenters !
Comment inverser la tendance, préserver des tarifs abordables et maintenir la trajectoire de décarbonation ? Aujourd’hui, la France bénéficie d’un avantage comparatif : des prix de l’électricité inférieurs à ceux de la plupart de ses voisins, en particulier l’Allemagne.
Un avantage comparatif qui peut lui permettre d’attirer les industriels et les acteurs du numérique. Mais un obstacle persiste : de nombreuses pré-réservations de raccordements à forte puissance ne correspondent à aucun projet réel et saturent artificiellement le calendrier, au détriment d’initiatives capables de se déployer rapidement. On pense notamment à l’hydrogène, massivement soutenu par les pouvoirs publics mais jugé « faiblement compétitif » par RTE.
À l’inverse, le gestionnaire appelle de ses vœux l’accueil de datacenters, tout en soulignant la fréquente surestimation de leurs besoins : ceux « déjà raccordés n’utilisent que 20 % de leur puissance contractuelle ». Pour éviter de ralentir leur installation, RTE va « augmenter son niveau de “surbooking” du réseau afin de ne pas renvoyer une image de saturation artificielle ».
Des datacenters pour faire baisser les prix et accélérer la décarbonation ? L’idée tranche avec certains discours, notamment celui du Shift, qui appelait récemment à « limiter le déploiement de l’IA », jugé susceptible de « compromettre notre capacité à décarboner l’industrie ». À l’inverse, avec une électricité abondante et largement décarbonée, la France dispose d’un levier majeur pour devenir une « terre de l’IA ». Un cercle vertueux qui permettrait à la fois de réduire l’empreinte carbone du secteur, de développer l’économie numérique et de renforcer un pilier stratégique de la souveraineté nationale.
Plus de progrès et plus de croissance pour mieux décarboner ? L’idée, malheureusement encore loin de faire consensus, s’impose désormais dans les analyses de RTE. Le temps presse : si la France veut maintenir des prix bas et inscrire sa trajectoire de décarbonation sur des bases crédibles, il est urgent de faire évoluer les mentalités, encore trop souvent imprégnées de chimères décroissantes. Puisse ce rapport constituer un jalon incontournable et remettre le débat énergétique face aux réalités du système.
Trois ans après la crise énergétique, la France fait face à un problème inverse : elle produit trop d'électricité pour sa consommation actuelle. Dans son dernier bilan prévisionnel, RTE tire la sonnette d'alarme sur cette surcapacité qui, paradoxalement, risque de faire grimper la facture de tout le monde si l'électrification massive des usages n'augmente pas rapidement.
Trois ans après la crise énergétique, la France fait face à un problème inverse : elle produit trop d'électricité pour sa consommation actuelle. Dans son dernier bilan prévisionnel, RTE tire la sonnette d'alarme sur cette surcapacité qui, paradoxalement, risque de faire grimper la facture de tout le monde si l'électrification massive des usages n'augmente pas rapidement.
Biomasse, biocarburants, gaz naturel, hydrogène. Ces quatre solutions ont longtemps été présentées comme des piliers de la décarbonation. Elles s’avèrent aujourd’hui être des impasses, parfois même nuisibles. Pourtant, ces fausses bonnes idées, ringardisées par le progrès technologique, continuent de capter des milliards de subventions.
Le poids de l’histoire
Au tournant des années 2000, la prise de conscience est là. Le protocole de Kyoto grave dans le marbre l’inquiétude climatique. L’humanité doit se sevrer du pétrole et du charbon. Mais avec quelles armes ? Le nucléaire, suite à la catastrophe de Tchernobyl, est devenu un paria. Quant aux panneaux solaires et aux batteries lithium-ion, ils sont à l’époque des technologies de niche, terriblement chères et peu efficaces.
Personne, ou presque, n’anticipe alors la chute vertigineuse de leurs coûts, dictée par les lois de l’apprentissage exponentiel (les fameuses lois de Wright et de Swanson). Loin d’imaginer un monde où le solaire deviendrait l’électricité la moins chère de l’histoire, les stratèges énergétiques cherchent des alternatives « raisonnables ».
Quatre solutions émergent et s’imposent comme des évidences. Elles semblaient rationnelles à l’époque. Elles sont aujourd’hui, pour la plupart de leurs usages, des boulets. Des freins qui gaspillent un temps, un capital et un espace précieux. Il est temps de les examiner sans concession.
I. La biomasse : l’illusion comptable
Le succès de la biomasse repose sur une convention comptable simple, presque enfantine, gravée dans le marbre du protocole de Kyoto (COP 3 en 1997) : brûler du bois ou des plantes est « neutre en CO₂ ». La logique est séduisante. Le CO₂ émis lors de la combustion est celui qui a été capté par la plante durant sa croissance via la photosynthèse. Le cycle est fermé, le carbone n’est pas « fossile ».
Cette vision ignore un détail capital : le facteur temps. Un arbre met au minimum trente ans, souvent bien plus, pour capter le CO₂ qu’une centrale biomasse ou un poêle à bois relâche en quelques heures. Brûler en 2025 une stère de bois pour se chauffer ne sera en réalité « neutre » qu’aux alentours de 2055. C’est-à-dire après la date que l’humanité s’est fixée pour atteindre la neutralité carbone mondiale. Nous créons une « dette carbone » que nous n’avons pas le temps de rembourser.
À cela s’ajoutent deux inconvénients majeurs. D’abord, l’impact sur la biodiversité. La demande croissante en bois-énergie pousse à des coupes franches dans des forêts qui sont avant tout des écosystèmes et des puits de carbone. Ensuite, la qualité de l’air. La combustion du bois est la première source de pollution aux particules fines en France, un problème de santé publique majeur.
La niche vertueuse ? La biomasse n’est pas à jeter entièrement. Son utilisation devient pertinente lorsqu’elle est couplée à un système de capture et de séquestration du carbone (BECCS). Convertir une ancienne centrale à charbon en centrale biomasse avec capture de CO₂ permet de transformer un site émetteur en une installation à émissions négatives. C’est technique, coûteux, mais c’est une piste sérieuse.
II. Les biocarburants : manger ou conduire, il faut choisir
Sous-ensemble de la biomasse, les biocarburants (éthanol, biodiesel) ont été pensés pour décarboner le transport. L’idée est de faire pousser des plantes à croissance rapide (maïs, betterave, colza, huile de palme) pour en tirer un alcool ou une huile à mélanger à l’essence et au diesel.
Le problème est devenu tristement célèbre : le conflit d’usage des sols. Produire du carburant nécessite d’immenses surfaces agricoles, qui entrent en compétition directe avec la production de nourriture. Cette logique alimente la déforestation en Amazonie et en Indonésie pour planter du soja et des palmiers à huile.
Le verdict de l’efficacité surfacique est sans appel. En France, environ 800 000 hectares sont dédiés aux biocarburants. Ils produisent environ 20 TWh par an. Cela permettrait de faire rouler environ 4 millions de voitures thermiques exclusivement aux biocarburants. Si l’on remplaçait ces champs par du photovoltaïque, cette même surface produirait plus de 1 000 TWh/an, soit cinquante fois plus. De quoi alimenter l’équivalent de 400 millions de voitures électriques. Le progrès technologique a rendu ce choix obsolète.
La niche vertueuse ? Les biocarburants de deuxième génération (utilisant des résidus agricoles, des déchets ou des algues) ont un impact bien plus faible. Leur production, complexe et coûteuse, doit être réservée aux secteurs impossibles à électrifier directement, comme le transport aérien et maritime.
III. Le gaz naturel : l’énergie fossile de transition
Ce gaz a beau être « naturel », il n’en est pas moins fossile. Issu de la décomposition de matière organique il y a des millions d’années, il est composé essentiellement de méthane (CH₄), un gaz à effet de serre quatre-vingts fois plus puissant que le CO₂ sur vingt ans. Et le problème, c’est qu’il fuit, de l’extraction au transport jusqu’à la chaudière.
Pourtant, il a connu un essor fulgurant (notamment avec les gaz de schiste américains) en se vendant comme une énergie de « transition », un « complément » idéal aux renouvelables intermittents.
En France, il a même été activement encouragé pour le chauffage jusqu’en 2022 par la réglementation thermique et un calcul défavorable à l’électricité. Cette disposition, peut-être née d’un antinucléarisme et d’un esprit de sobriété mal placé, a très largement avantagé un combustible fossile au détriment de l’électricité… pourtant déjà largement décarbonée en France.
Comment la sobriété énergétique a torpillé notre climat et notre santé
La niche vertueuse et/ou pragmatique ? Il est aujourd’hui un allié quasi indispensable pour le déploiement à large échelle des renouvelables intermittentes et donc de la décarbonation du réseau électrique : mieux vaut 1 000 heures/an de gaz pour soutenir des renouvelables que 8 000 heures de centrale à charbon. Son rôle de « backup » est néanmoins de plus en plus contesté par la flexibilité de la demande, l’interconnexion des réseaux et, surtout, la baisse du coût des batteries. Seule sa version renouvelable, le biogaz (méthanisation de déchets agricoles), trouve une légitimité dans une logique d’économie circulaire.
IV. L’hydrogène : le mirage de « l’économie hydrogène »
L’hydrogène a été la star incontestée des années 2010. On a fantasmé une société 100 % hydrogène, notamment sous l’influence de Jeremy Rifkin qui l’a vendu comme la troisième révolution industrielle (The Hydrogen Economy, 2002). Les Britanniques pensent l’injecter dans leur réseau de gaz domestique (pourtant mal adapté). Les Allemands misent sur des importations massives de Namibie pour remplacer le gaz russe.
Mais l’hydrogène se heurte aux lois de la physique. C’est la plus petite molécule de l’univers : il est très peu dense, fuit très facilement, s’enflamme avec une flamme invisible et est explosif. Une bouteille d’eau liquide (H₂O) contient plus d’atomes d’hydrogène qu’une bouteille de même taille remplie d’hydrogène gazeux à pression atmosphérique. Pour le stocker, il faut le comprimer à des pressions folles (un réservoir de 5 kg d’hydrogène à 700 bars pour une Toyota Mirai pèse près de 200 kg) ou le liquéfier à −253 °C.
Le principal boulet est son rendement catastrophique pour la mobilité. Pour faire rouler une voiture à hydrogène (produit par électrolyse), on utilise de l’électricité pour créer de l’hydrogène, qu’il faut compresser et distribuer, qu’on retransforme ensuite en électricité dans une pile à combustible à bord de la voiture, électricité qu’il faudra enfin convertir en énergie mécanique pour faire tourner les roues. Bilan : 70 % de l’électricité initiale est perdue entre la centrale électrique et la roue. Une voiture à batterie n’en perd que 30 %.
L’insistance de géants comme Toyota ou de l’industrie allemande sur le moteur thermique à hydrogène ressemble à une tentative désespérée d’échapper à la destruction créatrice schumpétérienne imposée par la voiture électrique.
La niche vertueuse ? L’hydrogène « vert » (par électrolyse) est indispensable, mais pas pour les voitures. Il est vital pour décarboner l’industrie lourde (réduction du minerai de fer pour l’acier vert, production d’engrais azotés) et comme matière première pour les carburants de synthèse (méthanol, ammoniac) destinés au transport maritime et aérien. L’espoir techno-optimiste ? L’hydrogène blanc, ou natif, que l’on commence à trouver dans les sous-sols et qui pourrait, s’il se révèle abondant et renouvelable, changer radicalement la donne.
Regarder le progrès en face
Le paysage énergétique de 2025 n’a rien à voir avec celui de l’an 2000. Les progrès exponentiels des batteries et des panneaux solaires ont changé les règles du jeu.
Les quatre solutions que nous venons d’analyser sont les reliques d’une époque où nous n’avions pas mieux. Aujourd’hui, elles sont devenues des boulets qui détournent des capitaux, monopolisent de l’espace et, dans certains cas, aggravent les problèmes qu’elles prétendaient résoudre.
Il est temps d’arrêter de les subventionner massivement pour des usages généralistes et de rediriger cet argent vers le déploiement de leurs successeurs (solaire, éolien, batteries, nucléaire) et la consolidation de leurs usages de niche, là où ils sont encore indispensables. La transition énergétique exige de la rigueur, et la rigueur impose d’abandonner nos vieux espoirs quand la physique et l’économie désignent des voies plus efficaces.
Les COP s’enchaînent presque aussi vite que les records de températures. Désespérant ? La lassitude et le défaitisme ambiants dissimulent pourtant de vrais progrès : en dix ans, l’innovation a déjà réduit de 40 % nos futures émissions de CO₂.
La COP 30 se déroule à Belém, en Amazonie, près de dix ans après les accords de Paris. Pour beaucoup, ces sommets climatiques ne sont que des exercices de communication, sans impact réel sur la trajectoire d’une humanité toujours plus dépendante des énergies fossiles. Les émissions mondiales de CO₂ n’ont jamais été aussi élevées, et les records de chaleur s’enchaînent. Pourtant, derrière ce constat alarmant, des signes tangibles d’espoir émergent. Non pas parce que la situation est bonne, mais parce qu’elle aurait pu être bien pire. Et surtout parce que les mécanismes de la transition énergétique, souvent invisibles, sont déjà à l’œuvre.
Les accords de Paris ou le paradoxe du progrès invisible
Le principal obstacle à l’optimisme est un biais cognitif : nous n’avons pas de « planète B » témoin. Il est impossible de voir ce qui se serait passé si nous n’avions rien fait. Le verre à moitié vide – la hausse continue des émissions – occulte le verre à moitié plein : la catastrophe que nous avons évitée. Pourtant, des chercheurs de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) ont tenté de modéliser ce scénario. Leur conclusion : grâce aux politiques climatiques mises en place depuis 2015, les émissions mondiales de CO₂ sont 40 % inférieures à ce qu’elles auraient été sans ces efforts. Loin d’être un échec, les accords de Paris ont enclenché un ralentissement spectaculaire de la catastrophe annoncée, prouvant que l’action collective, les technologies vertes et l’innovation ont un impact massif.
Non, les énergies ne s’empilent pas (ou la fin d’un mythe)
Mais si les technologies vertes explosent, pourquoi les émissions globales ne baissent-elles pas ? C’est la thèse de « l’empilement », défendue notamment par l’historien Jean-Baptiste Fressoz : les nouvelles énergies (solaire, éolien) ne remplaceraient pas les anciennes (charbon, pétrole), elles ne feraient que s’y ajouter pour satisfaire un appétit énergétique insatiable.
Cette théorie est séduisante mais fausse, car elle ignore la dynamique du développement humain. Les pays très pauvres utilisent majoritairement des énergies « renouvelables » : bois issu de la déforestation, résidus agricoles, bouses de vache séchées. Ces sources sont désastreuses pour les écosystèmes locaux et la santé (pollution de l’air intérieur). Pour ces populations, passer aux énergies fossiles (gaz, charbon) n’est pas un problème : c’est une solution, un accélérateur massif de niveau de vie, de santé et d’éducation.
C’est là qu’intervient la fameuse « courbe de Kuznets » environnementale : les pays en développement consomment logiquement de plus en plus d’énergies fossiles, faisant monter les émissions globales. Mais seulement jusqu’à un certain point. Les pays riches, après avoir atteint un pic d’émissions, voient celles-ci diminuer, même en tenant compte des délocalisations, à mesure que leur prospérité leur permet d’investir dans des technologies plus propres.
Or, jusqu’à présent, environ 80 % de la population mondiale se situait à gauche de la courbe de Kuznets : l’augmentation de leur niveau de vie se traduisait par une hausse des émissions compensant largement la baisse chez les 20 % à droite de la courbe. D’où la hausse mondiale des émissions.
Le grand basculement est imminent
La bonne nouvelle, c’est que des masses démographiques colossales s’apprêtent à franchir ce point d’inflexion. L’exemple le plus frappant est la Chine. Longtemps « usine du monde » alimentée au charbon, le pays opère un virage spectaculaire. Les voitures électriques y représentent désormais 50 % des parts de marché, et le pays installe plus de panneaux solaires et d’éoliennes que le reste du monde réuni, dépassant largement ses nouvelles constructions de centrales à charbon. Parce que des géants comme la Chine et bientôt l’Inde atteignent ce point d’inflexion, le plafonnement des émissions mondiales n’est plus une hypothèse lointaine : il est imminent. La deuxième bonne nouvelle est que beaucoup de pays pauvres vont pouvoir, grâce à la baisse spectaculaire des prix des technologies vertes, sauter des étapes fossiles de développement, c’est-à-dire adopter directement les voitures électriques et les renouvelables sans passer par les voitures thermiques et les centrales à charbon.
Pourquoi Trump ne peut pas tuer la transition
Reste l’argument politique. Un climatosceptique comme Donald Trump à la Maison-Blanche ne risque-t-il pas de tout anéantir ? Pour le comprendre, regardons le Texas. Cet État nous apprend deux choses cruciales.
D’abord, que le fait d’être victime d’événements climatiques extrêmes (comme le blizzard dévastateur de 2021) n’empêche pas de voter massivement pour des candidats niant le problème. Plus globalement, lorsqu’il s’agit de voter ou de payer, l’écologie reste rarement la priorité numéro un du citoyen. La décroissance, si elle vend beaucoup de papier, rapporte peu de bulletins.
Ensuite, et c’est la leçon la plus importante : l’indifférence à l’environnement n’empêche pas d’être un champion de la transition. Le Texas, républicain et pétrolier, est l’État qui installe le plus de panneaux solaires aux États-Unis, devant la Californie démocrate. Pourquoi ? Non pas par idéologie, mais parce que c’est rentable. Trump, pas plus qu’un autre, ne peut lutter contre des forces économiques et technologiques devenues inarrêtables. Le marché et l’innovation sont plus puissants que la politique.
Quand la presse internationale confond scénario et prédiction
Le problème du réchauffement climatique, s’il est complexe, n’a rien de magique. Il peut être résumé à un problème d’ingénierie : il est causé par nos émissions de CO₂. Ces émissions résultent de la combustion des énergies fossiles (gaz naturel, pétrole, charbon). Cette combustion alimente des milliards de machines (voitures, chaudières, usines). Ces machines sont largement inefficaces et ont une durée de vie limitée.
La solution est donc simple dans son principe : accélérer le remplacement de ces machines thermiques par des machines électriques plus efficaces. La plupart de ces machines vertes (voitures électriques, pompes à chaleur, éoliennes, panneaux photovoltaïques) sont déjà disponibles, matures et compétitives. Pour accélérer la bascule, il faut les rendre encore moins chères (via l’industrialisation et des mécanismes de type taxe carbone) et innover pour mettre sur le marché les quelques technologies qui nous manquent (acier vert, ciment décarboné, etc.).
Le mur de la transition énergétique est moins haut qu’on ne le croit
Le pessimisme qui entoure la COP 30, s’il est compréhensible, est un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. Il repose surtout sur une lecture statique d’un monde en pleine mutation. La véritable histoire de cette décennie n’est pas celle de notre inaction, mais celle d’un basculement technologique et économique d’une rapidité sans précédent. La transition énergétique n’est pas un vœu pieux : c’est un processus industriel et économique déjà enclenché, largement indépendant des soubresauts politiques. Comme le montrent l’exemple du Texas ou de la Chine, le progrès n’attend pas qu’on lui donne la permission. La question n’est donc plus de savoir si nous allons réussir à décarboner, mais à quelle vitesse nous allons y parvenir. Et dans l’éventualité où nous irions trop lentement, nous pourrons toujours mobiliser certaines techniques de géo-ingénierie pour éviter les effets les plus délétères du réchauffement climatique. Mais cela fera l’objet d’un prochain épisode.