L’éditorial de Gaëtan de Capèle : «Face à la concurrence destructrice de l’ogre chinois, l’Europe doit réagir d’urgence»

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Comme vous l’avez constaté, depuis trois semaines, nous vous proposons une série intitulée L’Europe au banc d’essai, où la France se voit confrontée à sept pays voisins, Royaume-Uni compris. Les trois premiers épisodes concernent la retraite, la sécurité sociale et l’assurance chômage. D’autres suivront en début d’année. Il ressort de ces analyses que, y compris sur ses points forts présumés, illustrés par son fameux modèle social, notre pays, à l’insoutenable générosité, sclérosé par sa dette et sa dépense publique, ignore des systèmes et solutions assurant le succès de certains de nos voisins. Mais les choses sont peut-être en train de connaître ici – et ailleurs – un léger infléchissement, grâce au réveil de nombre d’acteurs d’importance, troublés par la dureté du contexte international, la crise environnementale et la nécessaire participation à l’incroyable révolution technologique à laquelle nous assistons dans le sillage du développement de l’IA. L’idée que seules plus de croissance, plus de liberté d’entreprendre et une Europe affirmant enfin sa puissance sont à même d’enclencher une dynamique vertueuse, éloignant les ombres du monde, progresse. Elle semble même gagner la France. L’appel lancé par Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne, va dans ce sens. Dans un discours prononcé le 1er décembre à l’École polytechnique de Milan, il exhorte les Vingt-Sept à abandonner leur rôle de spectateur passif face aux défis du temps et à devenir des acteurs décisifs dans un monde de géo-économie. Il reprend les recommandations de son rapport publié l’an dernier, plaidant pour des dettes communes afin de financer des investissements massifs dans les technologies critiques, telles que les semi-conducteurs, de booster notre productivité et d’adapter nos politiques commerciales au contexte, affirmant que « nous pouvons changer la trajectoire de notre continent ».
De manière complémentaire, l’appel du think tank Europa Nov a, sous forme de tribune collective publiée dans Le Monde, fin novembre, renforce ce momentum en fédérant une centaine de personnalités issues de la société civile, du monde économique et politique, dont d’anciens commissaires européens. Intitulée « La puissance de l’UE est devenue une question de survie pour répondre aux tragédies géopolitiques et climatiques », cette initiative lance la Déclaration de Strasbourg et l’Europa Power Initiative, visant à réinventer l’Europe comme une puissance géopolitique, technologique et culturelle assumée, face à une mondialisation qui expose ses faiblesses institutionnelles et à des enjeux comme le sort de l’Ukraine négocié sans elle. Ce double appel dessine un horizon d’unité et d’ambition, où la croissance n’est plus un objectif isolé mais un levier de souveraineté collective.
Ce sursaut trouve un écho concret dans le domaine énergétique, comme le souligne le dernier Bilan prévisionnel 2025-2035 de RTE, publié en début de semaine, qui positionne la France en atout majeur pour l’électrification de l’économie. Grâce à une production d’électricité bas carbone abondante (nucléaire et renouvelables), le pays bénéficie d’une surcapacité transitoire favorable à l’augmentation des usages électriques, transférant ainsi les consommations des énergies fossiles vers l’électricité décarbonée. Cela permet de réduire de près de moitié les importations d’hydrocarbures, d’améliorer la balance commerciale et la souveraineté. Ce rapport aligne ainsi l’innovation énergétique sur la croissance verte, renforçant le courant vertueux esquissé par Draghi et Europa Nova. Et cela tombe bien, puisque nous vous proposons ce matin un long article sur le rapport de RTE, dont les préconisations pourraient redonner à la France un rôle moteur dans le développement d’une nouvelle puissance continentale et inspirer nos voisins.
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Dans une Europe où le taux de chômage moyen oscille autour de 6 %, sa prise en charge confronte les États membres à des défis structurels amplifiés par les mutations rapides du marché du travail, notamment sous l’impulsion de l’intelligence artificielle qui redessine les contours des emplois et accentue les vulnérabilités générationnelles. À cela s’ajoute le vieillissement accéléré des populations, avec un ratio de dépendance des seniors qui dépasse déjà 35 % dans plusieurs pays comme l’Italie et l’Allemagne et qui pourrait atteindre 50 % d’ici 2050, selon les projections d’Eurostat. Ce phénomène réduit la taille de la main-d’œuvre active, accroît la pression sur les systèmes de protection sociale et complique le financement des allocations chômage.
Les pays du Sud, comme l’Espagne et l’Italie, voient leurs jeunes émigrer, aggravant le déséquilibre, tandis que les modèles nordiques compensent partiellement par une immigration ciblée et un taux d’emploi élevé des seniors.
La France, avec un ratio de dépendance autour de 33 % et une fertilité persistante sous le seuil de renouvellement, doit aussi anticiper une hausse mécanique des dépenses sociales dont elle est déjà championne, d’autant plus que l’emploi des plus de 55 ans reste faible, même s’il progresse.
Les habituels leaders de nos comparatifs, tels le Danemark ou les Pays-Bas, continuent de briller par leur flexisécurité, alliant indemnités généreuses et activation intensive pour des taux d’emploi records, tandis que l’Espagne et l’Italie peinent à résorber un chômage important, aggravé par des fractures régionales et une économie souterraine persistante.
La France, forte de son modèle contributif protecteur et de dépenses publiques de plus en plus déraisonnables à 1,2 % du PIB, maintient une indemnisation relativement longue et (trop ?) généreuse, mais voit son taux d’emploi freiné par un chômage structurel, particulièrement chez les jeunes et les immigrés. L’émergence fulgurante de l’IA, qui automatise déjà des tâches cognitives routinières et frappe en premier lieu les postes d’entrée de gamme, notamment et paradoxalement dans la tech — avec une hausse notable du chômage des moins de 25 ans dans les métiers exposés, comme observé aux États-Unis et en écho en Europe —, menace d’exacerber ces disparités. Pourtant, cette révolution n’annonce pas un chômage de masse irréversible. Des études récentes soulignent que l’IA pourrait créer autant, sinon plus, d’emplois qu’elle n’en détruit à long terme, boostant la productivité et favorisant des rôles hybrides requérant créativité et intervention humaine. À voir néanmoins si cette tendance pourra s’observer sur le long terme.
En attendant, nous avons sélectionné dix critères comparatifs pour analyser les solutions proposées par la France et ses voisins. Les voici.
Les dix critères de comparaison et leurs sources principales :

Pour conclure
La France, avec sa générosité proverbiale en matière d’indemnisation, se distingue comme un rempart social dans un paysage européen où les modèles nordiques privilégient la flexibilité pour contenir le chômage sous les 7 %, au prix d’une précarité assumée via le travail à temps partiel. Si le taux d’emploi français de 68,8 % pâtit d’un chômage structurel à 7,6 %, particulièrement virulent chez les jeunes (18,3 %), il surpasse toutefois l’Italie et l’Espagne, engluées dans des disparités régionales abyssales et une économie souterraine vorace (15-20 % du PIB), qui minent l’efficacité des aides et gonflent le travail dissimilé au détriment d’une vraie solidarité. Les leçons de ce benchmark pour l’Hexagone devraient l’inspirer à adopter un système mieux contrôlé, plus en phase avec le marché du travail, à pratiquer une baisse du plafond des indemnités et à investir massivement dans des formations ciblées pour les jeunes, les seniors et les nouveaux arrivants — comme en Allemagne ou au Danemark — afin d’anticiper les transitions imposées par l’IA et de booster un taux d’emploi vers les 75 % européens. Au fond, la France pourrait hybrider sa protection haute avec une dose de flexisécurité, enrichie d’une stratégie proactive face à l’intelligence artificielle. Mais surtout s’efforcer de transformer son filet social en trampoline vers l’emploi durable, et ainsi reconquérir une compétitivité qui, aujourd’hui, la relègue derrière les locomotives nordiques tout en la préservant des pièges méditerranéens et de la dureté britannique.
Épisodes précédents :
À l’année prochaine, avec notre épisode suivant sur les marchés du logement…
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La sécu ! En France, comme ailleurs en Europe, elle représente le pilier de la protection sociale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais partout, elle fait face à des défis croissants dans un contexte de vieillissement, de tensions budgétaires et d’inégalités régionales persistantes. En 2023, les dépenses sociales publiques dans l’Union européenne ont atteint en moyenne 28 % du PIB, avec une hausse notable des investissements en santé et en soins de longue durée pour répondre à l’augmentation de l’espérance de vie qui avoisine désormais 81 ans en moyenne.
Les pays nordiques misent sur un modèle fiscal généreux favorisant les services universels, tandis que les systèmes allemands et français reposent sur des cotisations sociales paritaires, et que le Royaume-Uni opte pour un service public centralisé, hélas sous pression. Cette diversité révèle une tendance commune matérialisée par une augmentation des coûts de 3 à 5 % par an, mais aussi par des disparités en termes d’accès aux soins, avec des co-paiements plus élevés dans le sud de l’Europe comme en Italie ou en Espagne.
Notre pays, souvent mythifié comme disposant du « meilleur système de santé du monde », cache en réalité des fragilités. Il déplore de nombreux déserts médicaux, une lourde dette de la Sécurité sociale, et une efficacité contestée par des classements internationaux comme celui de la Commission européenne, qui le place au milieu du peloton pour la qualité de ses soins primaires. La générosité française pèse sur la compétitivité sans toujours se traduire par la qualité des services, ni en termes d’espérance de vie en bonne santé. D’où notre « étonnement » face à la récente déclaration de Jean-Luc Mélenchon sur LCI : « Nous ne sommes pas le pays le plus taxé du monde : ce n’est pas vrai ! Notre Sécurité sociale coûte 5 fois moins cher que n’importe quel système assurantiel ». Un mensonge lunaire, faisant probablement référence aux modèles privés américains. Nos dépenses totales de protection sociale s’élèvent en réalité à 31,6 % du PIB en 2022, contre une moyenne de 21 % dans l’OCDE. Cette sortie ignore que la générosité française coûte cher précisément parce qu’elle est publique et universelle, contrairement aux États-Unis où 28 millions de personnes restent non assurées. Elle omet aussi que notre système repose sur des cotisations sociales parmi les plus élevées d’Europe, contribuant à un taux de prélèvements obligatoires de 45 % du PIB, deuxième plus haut de l’OCDE.
Ce débat pose finalement la question essentielle sur cette fameuse sécu. Comment concilier protection accrue et soutenabilité budgétaire dans un Europe où les déficits sociaux menacent la croissance ?

La France dépense plus que presque tous ses voisins (11,5 % du PIB en santé publique, 31 % au total pour la protection sociale) mais accumule des déficits records (−13,8 milliards d’euros pour la seule branche maladie en 2024), creuse la dette et n’obtient ni l’accès ni la qualité de soins des meilleurs élèves du continent. Au surplus, indépendamment des critères analysés, 9 % de la population vit dans un désert médical, contre moins de 5 % au Danemark, en Suède ou aux Pays-Bas. Les délais explosent, les urgences saturent et les inégalités territoriales s’aggravent, alors que les indemnités maladie et invalidité sont parmi les moins généreuses d’Europe occidentale et l’espérance de vie en bonne santé inférieure à celle des pays nordiques. Bref, nous payons le prix fort pour un système qui protège moins bien les plus vulnérables qu’on ne le prétend, entretient des rigidités coûteuses et refuse les réformes qui ont permis à l’Allemagne, aux Pays-Bas ou au Danemark d’allier générosité réelle, accès rapide et bonne gestion. Sans changement profond, notre modèle continuera de s’enfoncer dans une spirale de dépenses incontrôlées et de promesses non tenues.
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