Vue normale

Corriger des copies par IA, fiction ou réalité ?

20 janvier 2026 à 05:35

Cent soixante-cinq heures. C’est, en moyenne, le temps nécessaire au travail de correction pour un enseignant français. Cent soixante-cinq heures d’un travail éprouvant et répétitif. Cent soixante-cinq heures qui, multipliées par des centaines de milliers de profs, constituent une charge aussi indispensable que colossale pour le système éducatif. Et si l’IA pouvait changer la donne ?

Soixante-huit milliards d’euros de budget annuel. Près d’un million d’enseignants. Un ministère tentaculaire, aujourd’hui confronté à une crise profonde. Crise des vocations, d’abord, avec des difficultés croissantes de recrutement. Crise du niveau des élèves, ensuite, illustrée par le décrochage de la France dans les classements internationaux, notamment PISA. Dans ce contexte, difficile de ne pas s’interroger sur les leviers capables d’enrayer cette spirale.

L’intelligence artificielle, entrée brutalement dans notre quotidien avec ChatGPT il y a trois ans, pourrait bien faire partie des solutions. Non pas en remplaçant les enseignants, scénario qui relève toujours de la science-fiction, mais en s’attaquant à un angle mort du débat public : le travail invisible du professeur. Car près de la moitié de son activité se déroule hors de la classe, entre préparation des cours et correction des copies.

À ce titre, l’Éducation nationale dispose d’un gisement considérable de gains d’efficacité grâce aux outils numériques. Un potentiel que les instances ministérielles ont d’ailleurs commencé à explorer, en lançant une stratégie de développement d’agents conversationnels destinés à accompagner élèves et personnels, et en proposant des parcours de formation spécifiquement dédiés à l’IA.

Sujet tabou

C’est dans ce cadre qu’en octobre dernier, la région Hauts-de-France organisait un vaste webinaire à destination de l’ensemble des enseignants, afin de présenter les promesses, les enjeux, mais aussi les risques liés à l’usage de l’intelligence artificielle. De nombreuses pistes ont été évoquées pour alléger le travail de préparation pédagogique. Mais une question, pourtant centrale, brillait par son absence : celle de l’assistance à la correction.

Il aura fallu qu’un enseignant ose poser la question frontalement pour que le sujet soit enfin abordé… et aussitôt refermé. Selon les formateurs présents, l’usage de l’IA comme aide à la correction n’est aujourd’hui « pas recommandé », voire carrément proscrit. En cause, des outils jugés encore peu fiables, des interrogations sur la protection des données personnelles et, surtout, une conviction profondément ancrée : la correction manuelle ferait partie intégrante de l’acte pédagogique et de l’identité professionnelle de l’enseignant.

Examino : la French Tech au service des profs

J’approfondis

Certes, reconnaissent-ils, la correction est « coûteuse en temps ». Mais elle participerait directement à la « construction de l’acte pédagogique ». Comment, sans elle, identifier les obstacles rencontrés par les élèves et ajuster son enseignement en conséquence ?

Une position ferme, et qui semble frappée au coin du bon sens.

Un lourd tribut

Et pourtant, ce débat mérite mieux que des postures dogmatiques, même lorsqu’elles se parent d’une évidence de façade. Prenons donc le temps de regarder les chiffres, car la fameuse « construction de l’acte pédagogique » par la correction a un coût. Un coût élevé. Et pas uniquement pour la santé mentale des enseignants.

Rien que pour le baccalauréat, plus d’un million de copies doivent être corrigées chaque année, mobilisant environ un demi-million d’heures de travail cumulées. Une tâche souvent ingrate, faiblement rémunérée, qui représente pourtant à elle seule plus de 4 millions d’euros pour l’État. Mais se limiter aux examens serait réducteur. En moyenne, un enseignant consacre environ 4,6 heures par semaine à la correction, soit près de 11 % de son temps de travail total. Rapporté au coût global des enseignants en activité (environ 50 milliards d’euros par an), la seule correction des copies représente un ordre de grandeur de 5,5 milliards d’euros annuels. L’équivalent, peu ou prou, du budget du ministère de l’Agriculture.

Source : Ministère de l’Éducation Nationale

Gardons toutefois les pieds sur terre : confier la correction à des IA ne ferait pas disparaître mécaniquement cette dépense. En revanche, cela pourrait libérer du temps enseignant pour des tâches moins pénibles et potentiellement plus utiles aux élèves. Moins de travail à la maison, c’est aussi la possibilité d’imaginer davantage de soutien individualisé, voire une évolution vers des classes à effectifs réduits. La perte de connaissance fine des élèves, invoquée pour justifier la correction manuelle, serait-elle alors réellement un problème… ou pourrait-elle être compensée autrement ?

D’autant qu’une correction automatisée pourrait fournir des retours détaillés sur les erreurs individuelles, identifier les difficultés récurrentes à l’échelle d’une classe, et n’exclurait nullement que l’enseignant lise un échantillon de copies à chaque devoir. Autrement dit, la correction par IA ne signifie pas l’abandon du regard pédagogique, mais sa réorganisation.

Et les bénéfices potentiels ne seraient pas uniquement comptables. Ils pourraient aussi être d’ordre pédagogique : davantage d’annotations pour les élèves, plus d’évaluations au cours de l’année, et peut-être même une plus grande équité, les résultats ne dépendant plus de la fatigue ou de la sévérité variable du correcteur.

À une condition essentielle, toutefois : que l’intelligence artificielle soit capable de faire ce travail avec un niveau de fiabilité suffisant.

L’humain face à la machine

Printemps 2024. En pleine « GPT mania », Thibaud Hayette, professeur de français dans l’académie de Lyon, décide de passer de la théorie à l’expérimentation. Avec l’accord de sa hiérarchie, il se procure sept copies de brevet et les soumet à ChatGPT. L’objectif est simple : tester, concrètement, la fiabilité d’un outil d’intelligence artificielle dans une tâche de correction.

Ce qui relevait encore, quelques années plus tôt, d’un « fantasme de prof » se révèle rapidement bien plus sérieux que prévu. La correction est quasi instantanée, richement commentée, et surtout, les notes attribuées par l’agent conversationnel s’avèrent remarquablement proches de celles des correcteurs humains. Une surprise, même pour l’enseignant.

Un point noir subsiste néanmoins : la reconnaissance de l’écriture manuscrite. L’OCR (la Reconnaissance Optique de Caractère), encore imparfaite, contraint Thibaud à retaper lui-même les copies. Un frein réel, mais depuis, de nouveaux modèles ont vu le jour, affichant des progrès constants.

Correction pour un champion

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Nous avons pu récupérer les copies utilisées par Thibaud afin de mener nos propres tests, et les résultats sont encourageants. Avec un taux d’erreur limité à 6%, Google AI Studio (utilisant le modèle Gemini 3 Pro) ne se trompe en moyenne que sur un mot sur dix-sept. Un ratio suffisamment faible pour ne pas entacher la compréhension globale d’une copie, mais qui reste problématique pour certains exercices, comme la dictée. Et sur des écritures particulièrement difficiles, l’OCR reste un obstacle. Du moins, pour l’instant.

Une fois cette étape franchie, les performances des modèles deviennent franchement impressionnantes. Nous avons testé quatre systèmes parmi les plus réputés du moment : Gemini 3 Pro (via Google AI Studio), Claude Sonnet 4.5, ChatGPT 5.2 et Mistral Large 3. À cela s’ajoute l’évaluation de la plateforme spécialisée Examino. Résultat : quel que soit le modèle, l’écart moyen sur la note globale par rapport à une correction humaine reste systématiquement inférieur à 10 %. Pour les modèles les plus performants, comme pour Examino, il tourne même autour de 6 %. Mieux encore, lorsque l’on répète plusieurs fois la correction d’une même copie, la variabilité aléatoire reste contenue, entre 3 et 4 %.

Mais un écart de 10 % avec un correcteur humain, est-ce déjà trop ? Pas nécessairement. Car il ne faut pas oublier que les correcteurs humains eux-mêmes ne sont pas infaillibles. S’il n’existe pas de statistiques officielles, les expérimentations disponibles évoquent généralement des écarts-types de 2 à 3 points sur 20, soit 10 à 15 %. Et dans certains cas, les différences entre correcteurs peuvent grimper à 10 points… voire davantage.

À l’aune de ces éléments, la variabilité observée avec les IA apparaît donc nettement inférieure à celle qui existe entre correcteurs humains. D’autant plus que la correction automatisée offre un avantage décisif : la possibilité de faire corriger plusieurs fois la même copie par la machine, puis d’en calculer une moyenne, afin de lisser les variations aléatoires. Une option tout simplement impossible à grande échelle avec une correction manuelle.

L’inertie du mammouth

Si la faisabilité technique de la correction par IA ne fait désormais plus guère de doute, les principaux freins se situent ailleurs. Pour qu’une adoption à grande échelle devienne possible, encore faut-il que l’institution s’empare réellement du sujet. Or, à en juger par le contenu des webinaires et formations estampillés Éducation nationale, l’intelligence artificielle reste d’abord perçue comme un risque potentiel, bien plus que comme une solution opérationnelle.

Le « Cadre d’usage de l’IA en éducation » donne le ton sans ambiguïté, en rappelant que « l’utilisation de l’IA pose des questions éthiques, déontologiques et écologiques ». L’intention est louable : poser des garde-fous clairs pour prévenir les dérives. Mais le mieux est parfois l’ennemi du bien, et une focalisation quasi exclusive sur les risques supposés, au détriment des gains possibles, pourrait freiner durablement le déploiement de l’IA au sein des services.

Et quand bien même une volonté politique affirmée émergerait en faveur de l’usage de l’IA pour la correction des copies, sa traduction concrète dans les pratiques prendrait du temps. Avec ses effectifs pléthoriques et ses processus lourds, le ministère de l’Éducation nationale n’est pas réputé pour sa souplesse, et l’inertie institutionnelle y est souvent considérable.

À cela s’ajoute la réticence d’une partie du corps enseignant lui-même. Dans un climat général marqué à gauche par une technophobie ambiante, l’intelligence artificielle reste souvent perçue comme un outil superficiel et dispensable… voire comme une menace, en raison notamment des usages détournés qu’en font certains élèves.

Si, pour l’Éducation nationale, la perspective d’économies constitue sans doute le levier le plus efficace pour faire bouger les lignes, il ne faudrait pas perdre de vue l’essentiel. La correction automatisée pourrait avant tout apporter des bénéfices très concrets aux personnels, et plus encore à la jeunesse. Du temps et du confort retrouvés pour les enseignants, avec à la clé des heures précieuses libérées. Et, pour les élèves, des retours plus riches sur leurs productions, ainsi qu’une évaluation plus cohérente, plus lisible et mieux harmonisée.

S’il est probable que l’intelligence artificielle s’impose, dans un horizon relativement proche, comme un outil d’aide à la correction des copies d’examen, pour les usages plus quotidiens, en revanche, il faudra sans doute attendre que la profession ouvre les yeux sur cet outil, dont les promesses apparaissent aujourd’hui aussi enthousiasmantes que vertigineuses.

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Iran — qui pour succéder aux mollahs ?

6 janvier 2026 à 05:10

Le régime des mollahs vacille. En coulisses, l’enjeu se porte sur la succession du pouvoir, sous la pression des puissances étrangères. De Reza Pahlavi à la société civile en passant par les Kurdes, la bataille s’annonce féroce, et les scénarios d’une transition sous haute tension.

L’Iran, ce géant du Moyen-Orient aux ressources immenses et à l’histoire plurimillénaire, se trouve aujourd’hui à un carrefour de son histoire. Le régime des mollahs, en place depuis la révolution islamique de 1979, pourrait enfin être dissous sur l’autel de la violente recomposition géopolitique mondiale actuelle et du volontarisme américain. Affaibli par la récente guerre des 12 jours menée par Israël, marqué par des sanctions internationales écrasantes, une économie chancelante et des soulèvements populaires récurrents qui appellent à un changement radical, il s’attend à subir une intervention conjointe des États-Unis et de l’État hébreu, appuyée par d’autres nations occidentales, avec le soutien de la résistance intérieure. Se pose alors ardemment la question de la succession, et des courants et figures qui pourraient l’incarner.

Pour le moment, l’opposition iranienne, fragmentée et souvent exilée, n’a pas su unir ses forces. Une démarche à laquelle elle s’emploie désormais au pas de charge, tout en regardant avec un intérêt méfiant la volonté d’intervention américano-israélienne, dont l’exécution serait de nature à déterminer la plupart des scénarios de transition, pour le meilleur ou pour le pire. Dans ce panorama complexe, plusieurs courants émergent, chacun avec ses figures emblématiques, ses forces et ses faiblesses, influençant non seulement l’avenir interne de l’Iran, mais aussi les équilibres géopolitiques régionaux.

Les monarchistes : la nostalgie d’une ère prospère et laïque

Le courant monarchiste, ancré dans la nostalgie de l’ère Pahlavi, qui symbolise pour ses soutiens une modernité laïque, une prospérité économique et une puissance régionale, pourrait aspirer à restaurer une monarchie parlementaire. Ce mouvement met l’accent sur la stabilité, le nationalisme persan et une transition pacifique vers des élections libres. Il gagne du terrain parmi les classes moyennes urbaines et les exilés. Les manifestations actuelles, qui émaillent le pays de slogans comme « Reza Reza Pahlavi, ceci est notre slogan national » ou « Pahlavi reviendra », en témoignent, même si beaucoup se souviennent de la répression pratiquée par le régime du Shah après la « Révolution blanche » de 1963.

Reza Pahlavi, fils du dernier shah, Mohammad Reza Pahlavi, incarne cette tendance. Exilé aux États-Unis, il se positionne comme un leader de transition, promouvant une plateforme de coopération nationale qui aurait déjà attiré des dizaines de milliers d’officiers et de fonctionnaires du régime prêts à déserter. Ses interventions récentes, comme ses appels à « inonder les rues » pour prendre le contrôle jusqu’à la chute du régime, ou ses messages saluant les « vrais héros » des manifestations et honorant les martyrs, soulignent sa volonté de jouer un rôle central dans la transition. Il ne s’annonce pas directement en successeur des mollahs, mais comme facilitateur de la transition démocratique, souhaitant que le peuple se prononce sur la forme de régime qu’il veut voir adoptée. Cependant, au cas où la monarchie parlementaire se dégagerait, le rôle pourrait difficilement lui échapper.

Si les États-Unis orchestraient la chute du pouvoir, les chances de ce courant seraient élevées, car Washington, prudent après les échecs en Irak et en Afghanistan, l’envisage comme une option stable et pro-occidentale, évitant le chaos d’une révolution populaire incontrôlée, même si le format monarchique ne lui complaît pas forcément. En Iran, le poids réel des promoteurs de Pahlavi reste significatif, mais variable selon les régions, avec une base estimée entre 25 et 35 % selon certaines analyses, renforcée par les récentes manifestations où des drapeaux Lion et Soleil ont été brandis.

À l’international, ce courant pèse par son réseau d’exilés, particulièrement aux États-Unis et en Europe, où il bénéficie d’une visibilité médiatique croissante. Ses rapports avec les grandes puissances sont favorables. Reza Pahlavi s’est rapproché du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Selon le grand reporter franco-iranien Emmanuel Razavi, interviewé par Atlantico : « Il a d’ailleurs un projet d’“accords de Cyrus”, qui ont vocation à créer un pacte d’amitié et d’entente avec les voisins de l’Iran, et avec Israël. » Quant à l’administration Trump, elle a exprimé un soutien clair aux manifestants, que Pahlavi a salué comme un encouragement décisif pour restaurer les liens historiques Iran-Amérique. L’Arabie saoudite sunnite, elle, y voit un allié potentiel pour contenir l’influence chiite iranienne et, surtout, restaurer la quiétude du commerce régional perturbé par le contexte.

Les « réformistes » : des « collabos » en quête de porte de sortie

Le terme « réformiste » en Iran n’a pas beaucoup de sens. Il désigne des figures intégrées au système théocratique qui promettent de pseudo-ajustements sans remettre en cause les fondements du pouvoir, dont ils profitent, en plus d’être partie prenante dans le narcotrafic qui incrimine les mollahs et détermine leurs liens avec le Venezuela. L’illustration en a été donnée par l’élection de Masoud Pezechkian, ancien pasdaran, à la présidence de la République islamique. Présenté comme un modéré, son mandat n’a pas atténué la répression, ni influé sur la terrible crise économique qui frappe le pays. Ces réformistes, autrefois représentés par des présidents comme Mohammad Khatami ou Hassan Rouhani, se révèlent être des illusions, souvent disqualifiées par le Conseil des gardiens de la Révolution ou boycottées par la population. Les 41 % de participation à la dernière présidentielle en sont l’expression, le taux le plus bas enregistré depuis 1979, reflétant un rejet massif du système.

Certes, des figures comme Azar Mansouri, tête du Front réformiste d’Iran, ont accueilli favorablement les licenciements dans les forces de sécurité, mais leur influence reste limitée à des cercles élitistes cooptés par le régime. D’autres, tels que Mostafa Tajzadeh, conseiller de Pezechkian, critiquent ouvertement la corruption depuis l’intérieur, mais leur action est entravée par la surveillance et les arrestations.

En cas d’intervention sur le sol iranien, les chances de survie de ce courant seraient faibles, car Washington privilégie des options plus pro-occidentales. Mais il faut toujours se méfier avec Trump, comme en témoigne l’exemple vénézuélien. Même si les réformistes sont totalement compromis, une éventuelle volonté de ne pas trop changer le (dés)ordre établi dans le pays leur offre une chance de jouer un rôle.

Pourtant, au sein de la population, leur poids est marginal, et ils sont incapables de mobiliser les masses, qui les perçoivent comme des complices de l’enfer qu’elles vivent. À l’international, ils sont le reflet conspué de la pérennité d’un régime honni, même si certains, des États-Unis à l’Europe, les voient comme des interlocuteurs potentiels pour un dialogue. Méfiance.

La société civile : une mosaïque éclatée

Au sein d’un pays dont il ne faut pas ignorer la dimension tribale (Perses, Azéris, Kadjars, Kurdes, Lors, Baloutches, Arabes iraniens, Turkmènes, Qashqai, Gilaks, Mazandaranis, Talyches, etc.), la société civile iranienne forme un réseau dynamique et décentralisé d’activistes, d’intellectuels et de citoyens qui défient le régime par des protestations spontanées et des campagnes pour les droits humains, représentant l’espoir d’un changement organique au-delà des structures politiques traditionnelles. Au sein de cette mouvance, plusieurs courants se distinguent, notamment le féminisme, incarné par le mouvement « Femme, Vie, Liberté », né en 2014 — voire bien avant concernant ses prémices — mais revivifié en 2022 après l’assassinat de Mahsa Amini pour un voile islamique mal porté. Ensuite, les mouvements syndicaux, où ouvriers et enseignants organisent des grèves massives contre l’inflation et les salaires impayés, comme les fermetures de boutiques à Téhéran et Ispahan récemment.

En tête de ces dynamiques se dégagent les noms de Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix 2023, qui, depuis sa prison d’Evin, dénonce les exécutions et appelle à une convergence pluraliste pour un ordre post-islamique, mais aussi celui de Masih Alinejad, exilée aux États-Unis, parfois suspectée d’être trop proche des « réformistes », qui mobilise largement via les réseaux sociaux, ou encore Hamed Esmaeilion, porte-voix des familles des victimes du vol PS 752 abattu en 2020, et des cinéastes dissidents comme Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof, qui exposent la censure et la corruption à travers leurs œuvres.

Les chances de cette nébuleuse d’approcher le pouvoir restent assez minces en l’absence d’unité en son sein, et ce, même si son poids en interne est considérable parmi les classes éduquées, les jeunes, les étudiants et les travailleurs, formant le cœur des protestations actuelles.

Les Moudjahidines du peuple et le CNRI : l’opposition la plus connue en France, mais la plus controversée

Cette tendance islamo-marxiste, incarnée par l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien, représente la force d’opposition la plus structurée et la plus active à l’étranger. Fondée dans les années 1960, elle a participé à la révolution de 1979 avant de passer à la lutte armée contre les mollahs, subissant des exécutions massives dans les années 1980. Maryam Rajavi dirige ce courant depuis son exil en France, puis en Albanie. Elle multiplie les discours et les rassemblements, saluant les protestataires actuels comme une « armée de la liberté » et avertissant les forces de sécurité que « les tribunaux d’un Iran libre vous attendent ».

En réalité, ses chances d’accéder au pouvoir sont infimes. Beaucoup d’Iraniens ne lui pardonnent pas son rôle dans la révolution de 1979 et son alliance passée avec Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak, perçue comme une trahison nationale.

En Iran même, son influence reste très limitée à des réseaux clandestins et des unités de résistance, malgré les affirmations du régime qui en fait un ennemi déterminant. À l’international, les Moudjahidines pèsent grâce à un lobbying intense en Occident, mais c’est un leurre. Si Washington les a retirés de sa liste des organisations terroristes en 2012, leur passé les rend toxiques pour la plupart des acteurs concernés.

Les Kurdes : un miroir à deux faces

Parmi les forces ethniques susceptibles de jouer un rôle dans l’avenir post-mollahs, les Kurdes occupent une place particulière par leur implantation territoriale dans le nord-ouest de l’Iran et leur longue tradition de résistance armée face au centralisme théocratique de Téhéran. Ces mouvements mêlent revendications autonomistes, défense des droits culturels et aspirations démocratiques dans un contexte de répression intense, accentuée depuis les soulèvements de 2022. Souvent en exil ou dans des camps frontaliers en Irak, ils opèrent sous la menace permanente d’assassinats ciblés et de bombardements iraniens. Bien qu’ils partagent un rejet commun du régime, les divisions idéologiques et stratégiques entre factions d’obédience marxiste et nationaliste démocratique rendent leur unification difficile.

Le Parti démocratique du Kurdistan iranien (KDPI), fondé en 1945, est l’un des plus anciens et des plus établis parmi les mouvements kurdes d’opposition. Il incarne un rude courant nationaliste qui revendique une fédération iranienne accordant aux Kurdes une large autonomie culturelle, linguistique et politique, tout en ayant abandonné depuis les années 1990 la lutte armée comme moyen principal, au profit d’une stratégie diplomatique et d’un soutien aux protestations populaires intérieures. Dirigé depuis 2004 par Mustafa Hijri, le KDPI maintient des bases au Kurdistan irakien, où il dispose de forces peshmergas et d’un réseau clandestin actif en Iran.

Son influence reste significative dans les régions kurdes de Mahabad, Sanandaj ou Kermanshah, où il inspire grèves et manifestations, même si les attaques répétées du régime et les divisions internes limitent son rayonnement. À l’international, il bénéficie d’alliances avec d’autres partis kurdes régionaux et d’un lobbying en Europe pour obtenir des sanctions ciblées, mais il se montre très sceptique envers Israël, craignant d’être utilisé sans véritable engagement pour un changement de régime. Ses relations avec les grandes puissances sont pragmatiques. Il recherche le soutien diplomatique des États-Unis et de l’Europe, se méfie de la Turquie et de l’Arabie saoudite en raison de leur hostilité historique envers les Kurdes, tandis que la Chine et la Russie le considèrent comme un facteur de déstabilisation régionale, sachant qu’il a plusieurs fois exprimé son désir de voir émerger un Kurdistan unifié, au-delà de l’Iran.

L’autre grand mouvement kurde s’incarne dans le Komala, ou Organisation des travailleurs révolutionnaires du Kurdistan iranien. Fondé en 1969, il représente un courant d’inspiration marxiste-léniniste, centré sur la lutte armée et la révolution sociale contre le capitalisme théocratique. Il met l’accent sur l’égalité de classe, le respect de l’identité kurde et une transformation socialiste de l’Iran. Divisé depuis les années 2000 en plusieurs factions, dont le Komala Party of Iranian Kurdistan, dirigé par Abdullah Mohtadi, il conserve des camps en Irak et soutient activement les soulèvements nationaux, comme en témoigne son appel récent à transformer les grèves des commerçants et des ouvriers en insurrection généralisée contre le régime.

Il connaît depuis peu une modification profonde de ses structures, et sa direction commence à être dépassée par sa base, jeune, éduquée et bien moins attachée aux fondamentaux marxistes que ses aînés, en plus d’être très largement féminisée et d’affirmer son attachement à la nation iranienne, en plus de son appartenance kurde. Raison pour laquelle les puissances étrangères entretiennent avec lui un nouveau cycle de relations plus apaisé.

Mais ni le KDPI ni le Komala ne peuvent être envisagés comme des options nationales. L’enjeu les concernant consiste à voir leurs revendications d’autonomie s’éloigner d’une tentation de guerre civile — que le Komala rejette massivement — en les intégrant dans une potentielle fédération iranienne dans laquelle, comme pour d’autres tribus historiques, seraient respectées leurs particularités ethniques et leur attachement territorial, fondant une nation diverse mais soudée.

Restent enfin les nationalistes laïcs non monarchistes. Ils constituent un courant important, mais relativement discret, dans l’opposition au régime des mollahs. Ils s’inspirent souvent de l’héritage de Mohammad Mossadegh (Premier ministre du Shah, écarté par les Américains en 1953 après la nationalisation du pétrole de l’Anglo-Iranian Oil Company) et du Front national de l’Iran, la plus ancienne organisation pro-démocratique opérant encore en partie à l’intérieur du pays malgré une répression extrême. Ce groupe historique, fondé en 1949, regroupe des libéraux laïcs, des sociaux-démocrates et des nationalistes qui défendent une république démocratique, la séparation stricte entre religion et État et une identité iranienne centrée sur l’histoire préislamique et la souveraineté nationale. Mais leur poids réel en Iran reste limité par la surveillance et l’absence d’organisation de masse. Ils pèsent surtout parmi les intellectuels, les classes moyennes urbaines et les nostalgiques du nationalisme mossadeghiste.

Monarchistes, réformistes, nationalistes, Kurdes et mouvements issus de la société civile, chacun essaie aujourd’hui de se rapprocher de l’autre pour structurer une opposition de poids face à un régime des mollahs sous la menace de l’intervention militaire israélo-américaine qui se dessine. Lequel sera considéré, lequel tirera au mieux son épingle du jeu ? Surtout, face à un peuple iranien soucieux de déterminer seul son avenir, même s’il ne rejette pas un soutien étranger pour y parvenir, quelle sera la capacité d’une Amérique aux volontés hégémoniques de le laisser manœuvrer à sa guise sans provoquer le chaos ? Réponses bientôt.

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Dernières nouvelles de l’au-delà

21 décembre 2025 à 06:23

Y a-t-il une vie après la mort ? Une question existentielle, à laquelle Les Électrons Libres sont en mesure d’apporter une réponse — ou plutôt la seule réponse que permet l’état actuel de la science. Car celle-ci ne se fabrique ni en vidéo sur les réseaux sociaux ni dans les best-sellers, mais dans des protocoles rigoureux et répétables, loin des récits spectaculaires.

L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence

Première certitude : on ne peut pas affirmer qu’il n’y a pas de vie après la mort. Car en science, il est impossible de prouver qu’une chose n’existe pas. C’est tout le sens du paradoxe de la théière de Russell. Imaginez, disait-il, que j’affirme qu’une théière en porcelaine orbite entre la Terre et Mars, trop petite pour être détectée. Personne ne peut prouver le contraire. Pourtant, il serait absurde de considérer mon affirmation comme vraisemblable simplement parce qu’elle n’a pas été réfutée.

Lavoisier lui-même, grande figure scientifique, est tombé dans le piège. En 1768, après avoir analysé une pierre tombée à Lucé, il conclut — à tort — qu’il s’agissait d’un caillou terrestre frappé par la foudre. Pour lui, l’espace étant vide, il ne pouvait tout simplement pas y avoir de pierres dans le ciel.

Même logique si quelqu’un avait proposé au roi Arthur de partir à la chasse à la girafe : il aurait sans doute haussé les épaules de scepticisme avant de s’en retourner à sa quête du Graal. Jacques Bergier poussera cette logique jusqu’à l’absurde dans son texte satirique de 1965, La girafe n’existe pas, où il montre comment on peut nier l’existence de n’importe quoi en accumulant arguments savants, explications optiques, psychologiques ou psychanalytiques, jusqu’à rendre la conclusion presque crédible.

Montaigne le formulait déjà au XVIᵉ siècle : c’est une sotte présomption que de condamner pour faux ce qui ne nous paraît pas vraisemblable. C’est l’essence même de la démarche scientifique. Mais la charge de la preuve demeure, et revient toujours à celui qui affirme.

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1930-1980 : Comment la Voiture électrique a survécu (grâce à la guerre et au fun !)

13 décembre 2025 à 07:01

Après des décennies d’expérimentations débridées, les bolides sous tension vont connaître une traversée du désert. Sans toutefois disparaître, d’abord grâce à la pénurie, puis via l’exploration de nouvelles mobilités citadines. Deuxième volet de notre histoire de la voiture électrique, dont les prémices datent de 1830.

Avec l’arrêt de la production en série de Detroit Electric, le constructeur leader du marché de l’époque, en 1939, il n’y a plus vraiment de voitures électriques grand public disponibles à la vente. Ce type de véhicule connaît une traversée du désert de plusieurs décennies par la suite. Commercialement en tout cas, car techniquement, ce n’est pas l’animation qui va manquer !

En réalité, le principe de la propulsion électrique est tout sauf moribond. Pendant tout le XXe siècle sont électrifiés trains, trams et trolleybus, témoignant de la poursuite des progrès dans le domaine. Mais dans des applications où la question de l’autonomie ne pose pas de problèmes. Soit parce qu’il existe un mode d’alimentation directe, soit parce que les engins concernés sont soumis à de très brefs trajets. Deux types de ces voitures ont plutôt bien fonctionné commercialement : les fourgonnettes de livraison de lait en Angleterre (petites tournées, plus-value du silence et de l’absence de vibration), dès la fin des années 30, et… les golfettes !

L’occasion également d’évoquer le cas de Zermatt, station de ski suisse où la circulation des voitures particulières est interdite, sauf rares exemptions, depuis 1972, et où tous les transports sont assurés par de petites fourgonnettes (ou minibus) électriques depuis.

Globalement, la silencieuse voiture électrique a toujours eu une aura un peu magique par rapport à la bruyante thermique. D’où la curiosité qu’elle a souvent suscitée. Ainsi, lors de l’Exposition coloniale de 1937, dédiée à « La fée électricité », les organisateurs désirent, pour servir de taxis sur place, une petite flotte électrique. Mobilisé, Louis Renault juge le cahier des charges impossible à remplir (4 passagers, 40 km/h et gravir 10 fois la rue Magdebourg). Mais un fabricant d’autobus manceau, Louis Verney, va démontrer le contraire et convertir 35 Renault Celtaquatre en torpédos électriques. L’expérience est évidemment sans lendemain, mais ces taxis ont apparemment brillamment rempli leur mission. Une parenthèse avant le retour de nos électriques, à l’occasion d’un funeste contexte : la Seconde Guerre mondiale.

Occupation électrique

Durant l’Occupation, la France est sévèrement rationnée en carburant. Pour continuer à se déplacer, il faut en revenir à la traction musculaire ou bien trouver une source d’énergie alternative. La plus commune sera le gazogène. On brûle du bois dans une chaudière appauvrie en oxygène, puis on utilise le gaz qui en résulte pour faire tourner un moteur thermique. Le rendement est pathétique, mais à la guerre comme à la guerre ! L’autre, c’est notre bonne vieille fée électricité. Plusieurs fabricants, il est vrai un peu désœuvrés pendant le conflit, vont essayer de répondre au besoin de déplacement dans cette période de « décroissance forcée » avant l’heure, avec plusieurs approches.

L’une des voitures électriques les plus connues de cette époque est la Peugeot VLV, pour Véhicule Léger de Ville. Et légère, elle l’est, avec seulement 350 kg, dont près de la moitié de batteries. Avec 3,5 ch et un rayon d’action de 80 kilomètres à 40 km/h, il en est tout de même produit 377, à destination des Postes, par exemple.

Peugeot VLV

Autre modèle notoire de ce temps, la Licorne Mildé-Krieger AEK. Il s’agit d’un coach Licorne modifié par Louis Krieger et Charles Mildé, deux vétérans de la voiture électrique (Louis Krieger en a conçu dès le XIXe siècle, tout comme Charles Mildé « senior », décédé en 1931, mais dont le fils, aussi nommé Charles, a pris la suite). Ce modèle élégant ne dispose que d’une centaine de kilomètres d’autonomie à 40 km/h, mais c’est alors bien suffisant pour servir de taxi parisien. Enfin, sans être exhaustif, un mot sur la sublime Bréguet type A2, dont le style comme les méthodes de fabrication s’inspirent de l’aéronautique — logique pour un fabricant d’avions désœuvré — afin d’extraire entre 65 et 100 km d’autonomie de ses six batteries au plomb (nous parlons toujours de 50 km/h maximum, ne rêvez pas). L’Œuf électrique de Paul Arzens est, lui, resté un modèle unique, à vocation purement urbaine, dont le style continue de sembler surréaliste aujourd’hui !

L’Œuf électrique de Paul Arzens

Après la guerre, l’essence revient, et la voiture électrique est à nouveau exclue des routes françaises. L’heure est à la liberté, à la démocratisation du transport individuel et à la production en grande série, tout ce à quoi elle est assez inadaptée avec les technologies de l’époque (les batteries n’ont pas beaucoup changé depuis les années 1900, le plomb-acide règne toujours en maître). Pourtant, en plein âge d’or de la voiture thermique, et même bien avant les chocs pétroliers, des originaux vont tenter de trouver de petites niches pour des voitures électriques. Notamment aux États-Unis, en partie en réaction au gigantisme des « américaines » d’alors, véritables parangons de puissance et de démesure. Tout l’inverse de la minuscule Trident Taylor-Dunn de 1959, l’un des premiers « véhicules électriques de voisinage », et surtout une très mignonne golfette.

La voiture électrique qui a roulé sur la Lune

J’approfondis

Nettement plus ambitieuse était la Henney Kilowatt. L’idée ? Proposer une alternative aux voitures thermiques pour ceux qui n’ont pas besoin de faire de longs trajets, avec quatre places et la capacité d’emprunter la majorité des routes. Sa tête vous dit quelque chose ? C’est normal, il s’agit d’une caisse de Renault Dauphine ! Si vous pensez qu’il s’agit d’un choix incongru pour une voiture américaine, dites-vous que notre petite icône française était assez courante sur les routes de l’Oncle Sam à l’époque. Elle représentait ce qu’il y avait à la fois de plus léger et de moins cher, et l’architecture de son moteur arrière en facilitait la conversion. Hélas, la version initiale de 36 V ne permettait pas de dépasser les 60 km/h ni les 60 kilomètres d’autonomie, pour plus du double du prix d’une Dauphine standard. Une version 72 V promettait une vitesse de 90 km/h et la possibilité de parcourir 90 kilomètres, mais elle était encore plus chère. Seulement 47 exemplaires furent vendus, principalement à des fournisseurs d’électricité partenaires du projet, alors que 100 châssis avaient été commandés à Renault. Ironiquement, alors que la marque au losange n’a jamais vraiment percé outre-Atlantique, d’autres Dauphine y ont été converties à l’électricité, ainsi que des R5 (Lectric Leopard) et des R10, pour la Mars II.

Henney Kilowatt

L’ère de la reconversion

Modifier des voitures thermiques grand public en retirant leur moteur et en leur ajoutant des batteries et une machinerie électrique sera un grand classique entre les années 1960 et les années 2000. Parmi les exemples les plus fameux du genre, on trouve la petite flotte de R5 d’EDF, la BMW 1602 qui officia lors des JO de Munich (en ouvrant la route du marathon, notamment), la Volkswagen Electro-Golf, la Fiat Panda Elettra et la Peugeot 106 (déclinée par Citroën en Saxo) électrique…

Notons tout de même que la Panda est la première voiture de ce type à se vendre à plusieurs milliers d’exemplaires (certes, surtout à des administrations) depuis les années 1910, et que le duo 106/Saxo a atteint 5 500 ventes, soit un record qui a tenu jusqu’en 2010, jusqu’à l’arrivée de la Mitsubishi i-MiEV. Leurs batteries nickel-cadmium ne représentaient pas un énorme progrès en termes de densité ou de puissance par rapport au plomb-acide, tout en coûtant plus cher, mais elles réglaient un problème qui a longtemps été l’un des gros handicaps des voitures électriques : la faible durée de vie de leurs batteries. Les accumulateurs au plomb tenaient à peine 300 cycles.

Dans ce catalogue des séries électriques limitées, nous ne pouvons faire l’impasse sur les conceptions d’un pionnier tout à fait inattendu de l’électrification : Jeep ! Ce qui nous oblige à faire un pas en arrière d’une vingtaine d’années par rapport à l’état de notre inventaire. Car la marque spécialiste des 4×4 gloutons en carburant fabriquait alors des versions utilitaires destinées aux services postaux américains. Notamment la 357 DJ5-E « Electruck », l’une des voitures électriques les plus écoulées des années 70. Mais pas la plus vendue, loin de là ! En effet, à cette époque, la combinaison de l’engorgement des villes, de la prise de conscience de la pollution urbaine (les premières réglementations antipollution pour les voitures datent de la fin des années 60 en Californie) et du premier choc pétrolier pousse de nombreuses petites sociétés à essayer de réinventer le transport urbain. Dès 1967, AMC, le propriétaire de Jeep, présentait un concept-car ambitieux : l’Amitron. Sous une carrosserie de voiture de ville deux places ultramoderne et ultralégère (500 kg en tout) se cachait une batterie promettant 240 km d’autonomie ! Par quelle sorcellerie ? Un ingrédient bien connu des voitures électriques modernes : le lithium, utilisé avec 30 ans d’avance.

AMC Amitron

L’Amitron n’est pas seule. L’archétype des voitures électriques est alors compact et… cubique ! La Zagato Zele en est un exemple typique, bien loin des sublimes ou baroques créations auxquelles le maître-carrossier italien nous avait habitués. Ses 500 exemplaires constituent un résultat honorable.

Zagato Zele

Dans un autre registre, en France, la Teilhol Citadine se singularise par sa portière sur la face avant, un peu comme une Isetta. Aux Pays-Bas, la Witkar était destinée à un service d’autopartage dans la ville d’Amsterdam, qui fonctionna de 1974 à 1986. Trente-cinq de ces petites voitures blanches (d’où le nom), à l’étonnant habitacle cylindrique, servirent 4 000 utilisateurs. Si l’autonomie était suffisante pour cet usage, le temps de recharge important grevait leur efficacité opérationnelle. Surtout, le trafic avait tendance à se faire dans un seul sens, laissant certaines stations (elles aussi très originales, les voitures s’emboîtaient et rechargeaient automatiquement en stationnant) toujours vides et d’autres toujours pleines. D’autres services d’autopartage électrifiés furent tentés, notamment à La Rochelle dans les années 90.

Enfin, la championne de la catégorie des voitures de ville électriques est la bien nommée Citicar de Sebring-Vanguard ! Avec son design en coin so seventies, son gabarit à faire passer une Smart Fortwo pour une géante et ses pare-chocs grotesquement démesurés dans ses dernières versions, elle a tout de même trouvé 4 444 clients au total. Pas assez pour être pérenne, bien que ce nombre soit respectable au vu des compromis techniques de l’engin. Une fois de plus, on parle de 50 à 80 km/h maximum, selon la version, et d’une soixantaine de kilomètres d’autonomie.

Sebring-Vanguard Citicar

La CityEl d’origine danoise n’a pas atteint de tels chiffres, mais elle n’a rien à lui envier niveau look. Surtout, elle a été produite durant plus de 30 ans, à partir de 1987 ! Très légère et aérodynamique, elle se contentait de petites batteries et a su garder un petit nombre d’aficionados.

CityEl

Un autre véhicule étrange des années 1980 conserve encore des fans aujourd’hui, mais fut un flop retentissant. Le millionnaire britannique Sir Clive Sinclair avait fait fortune en démocratisant l’informatique grand public et espérait répliquer ce succès avec des véhicules (et pas voitures, le terme est important) électriques. Le Sinclair C5 est ainsi une sorte de tricycle à pédales à assistance électrique, affublé d’un carénage aérodynamique. Il fut lancé en 1985 après une énorme hype marketing. Mais il a totalement dérouté sa clientèle potentielle par son absence de protection contre la pluie (en Angleterre…), comme contre les chocs, ses performances réduites et son ergonomie douteuse (le guidon est sous les jambes de l’utilisateur !).

Sinclair C5

Le chemin vers le succès des voitures électriques était décidément semé d’embûches, mais une petite révolution se préparait alors de l’autre côté de l’Atlantique. Nous l’aborderons dans notre prochain épisode, après un petit détour (très) ensoleillé par l’Australie !

L’article 1930-1980 : Comment la Voiture électrique a survécu (grâce à la guerre et au fun !) est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Assurance chômage : L’Europe au banc d’essai

11 décembre 2025 à 05:44

La France face à ses concurrents. Huit pays, huit systèmes. Les modes de financement et de fonctionnement des assurances chômage confrontés à la situation du marché du travail de la plupart de nos plus proches voisins du continent, Royaume-Uni compris, passés au banc d’essai selon dix critères.

Dans une Europe où le taux de chômage moyen oscille autour de 6 %, sa prise en charge confronte les États membres à des défis structurels amplifiés par les mutations rapides du marché du travail, notamment sous l’impulsion de l’intelligence artificielle qui redessine les contours des emplois et accentue les vulnérabilités générationnelles. À cela s’ajoute le vieillissement accéléré des populations, avec un ratio de dépendance des seniors qui dépasse déjà 35 % dans plusieurs pays comme l’Italie et l’Allemagne et qui pourrait atteindre 50 % d’ici 2050, selon les projections d’Eurostat. Ce phénomène réduit la taille de la main-d’œuvre active, accroît la pression sur les systèmes de protection sociale et complique le financement des allocations chômage.

Les pays du Sud, comme l’Espagne et l’Italie, voient leurs jeunes émigrer, aggravant le déséquilibre, tandis que les modèles nordiques compensent partiellement par une immigration ciblée et un taux d’emploi élevé des seniors.
La France, avec un ratio de dépendance autour de 33 % et une fertilité persistante sous le seuil de renouvellement, doit aussi anticiper une hausse mécanique des dépenses sociales dont elle est déjà championne, d’autant plus que l’emploi des plus de 55 ans reste faible, même s’il progresse.

Les habituels leaders de nos comparatifs, tels le Danemark ou les Pays-Bas, continuent de briller par leur flexisécurité, alliant indemnités généreuses et activation intensive pour des taux d’emploi records, tandis que l’Espagne et l’Italie peinent à résorber un chômage important, aggravé par des fractures régionales et une économie souterraine persistante.

La France, forte de son modèle contributif protecteur et de dépenses publiques de plus en plus déraisonnables à 1,2 % du PIB, maintient une indemnisation relativement longue et (trop ?) généreuse, mais voit son taux d’emploi freiné par un chômage structurel, particulièrement chez les jeunes et les immigrés. L’émergence fulgurante de l’IA, qui automatise déjà des tâches cognitives routinières et frappe en premier lieu les postes d’entrée de gamme, notamment et paradoxalement dans la tech — avec une hausse notable du chômage des moins de 25 ans dans les métiers exposés, comme observé aux États-Unis et en écho en Europe —, menace d’exacerber ces disparités. Pourtant, cette révolution n’annonce pas un chômage de masse irréversible. Des études récentes soulignent que l’IA pourrait créer autant, sinon plus, d’emplois qu’elle n’en détruit à long terme, boostant la productivité et favorisant des rôles hybrides requérant créativité et intervention humaine. À voir néanmoins si cette tendance pourra s’observer sur le long terme.

En attendant, nous avons sélectionné dix critères comparatifs pour analyser les solutions proposées par la France et ses voisins. Les voici.

Les dix critères de comparaison et leurs sources principales :

  1. Structure du système d’assurance chômage
    Distinction entre modèle contributif (lié aux cotisations professionnelles) et modèle de citoyenneté (accès élargi basé sur la résidence), évaluant l’universalité et la flexibilité.
    Sources principales : Unédic, Europ’Info 2025 ; DARES, Comparaisons internationales des régimes d’assurance chômage ; OCDE, Unemployment Benefits 2025.
  2. Conditions d’éligibilité
    Durée minimale de cotisations ou d’emploi requise, incluant les seuils pour indépendants et précaires.
    Sources principales : Unédic, Panorama des systèmes d’assurance chômage en Europe 2025 ; Vie-publique.fr, L’assurance chômage en Europe : éléments de comparaison 2025.
  3. Taux de remplacement des allocations chômage
    Pourcentage du salaire antérieur couvert (brut/net, pour un ouvrier moyen).
    Sources principales : Unédic, Europ’Info 2025 ; OCDE, Benefits in Unemployment 2025.
  4. Durée maximale d’indemnisation
    Nombre de mois d’allocations.
    Sources principales : Unédic, Europ’Info 2025.
  5. Montant moyen mensuel des allocations nettes
    Sources principales : Unédic, Europ’Info 2025 ; DARES, Comparaisons internationales 2025.
  6. Dépenses publiques en assurance chômage (% du PIB)
    Sources principales : Insee, Emploi, chômage, revenus du travail 2025.
  7. Taux de chômage et de chômage de longue durée
    (Global et par tranches d’âge.)
    Sources principales : Eurostat, Labour Market Statistics 2025 ; Insee, Emploi et chômage en Europe 2025.
  8. Taux d’emploi (et part des contrats précaires) et dynamiques du marché du travail
    Sources principales : Insee, Emploi, chômage, revenus du travail 2025 ; Eurostat, Regional Employment 2025.
  9. Taille de l’économie souterraine et travail au noir
    Sources principales : OCDE/Eurostat, Informal Economy Estimates 2025 (via DARES) ; Trésor, Économie informelle en Europe 2025.
  10. Chômage lié à l’immigration
    Taux de chômage des immigrés vs natifs.
    Sources principales : Eurostat, Migration and Labour Market 2025 ; Insee, Activité, emploi et chômage des immigrés 2025.

France : un rempart contributif très généreux mais trop coûteux

  1. Structure du système d’assurance chômage : Modèle contributif classique, géré par Pôle emploi et l’Unédic, avec une assurance chômage liée aux cotisations salariales et patronales, complétée par des aides sociales pour les non-indemnisables.
  2. Conditions d’éligibilité : 6 mois de travail sur les 24 derniers mois requis, avec ajustements pour seniors, intermittents du spectacle et indépendants ; exclusion des démissionnaires sauf motif légitime ou rupture amiable.
  3. Taux de remplacement des allocations chômage : 57 % du salaire journalier de référence brut pour un ouvrier moyen, dégressif après 6 mois à 57 % net, plafonné à 7 980 € net mensuels (après CSG/CRDS 6,7 % et cotisation retraite 3 %). Un record.
  4. Durée maximale d’indemnisation : Jusqu’à 18 mois pour les moins de 53 ans, 30 mois pour les 53-54 ans et 36 mois pour les 55+, ajustée à l’ancienneté.
  5. Montant moyen mensuel des allocations nettes : 1 042 € pour un profil type (salaire antérieur de 2 000 € brut), couvrant 70 % des besoins de base mais insuffisant pour les familles monoparentales.
  6. Dépenses publiques en assurance chômage (% du PIB) : 1,2 % en 2024, alourdi par la crise post-Covid et les réformes Macron, avec un déficit structurel de l’Unédic.
  7. Taux de chômage et de chômage de longue durée : 7,6 % global (18,3 % chez les 15-24 ans, 6 % pour 25-49 ans, 6,9 % chez les 50+), avec 13,3 % de longue durée, impacté par l’IA pour les jeunes.
  8. Taux d’emploi et dynamiques du marché du travail : 68,8 % (15-64 ans), freiné par 16,8 % de contrats précaires ; disparités régionales modérées (Île-de-France 70 % vs Outre-mer 50 %), avec hausse des CDI mais précarité persistante.
  9. Taille de l’économie souterraine et travail au noir : Estimée à 12 % du PIB, favorisant le cumul d’allocations et d’emplois dissimulés dans le BTP et les services, avec 500 000 cas annuels détectés.
  10. Chômage lié à l’immigration : 12 % pour les immigrés contre 7 % pour les natifs, écart de 5 points dû à la non-reconnaissance des diplômes et aux barrières linguistiques.

Allemagne : une flexibilité fédérale au service de la stabilité

  1. Structure du système d’assurance chômage : Modèle contributif fédéral via l’Agence pour l’emploi, avec une assurance chômage (ALG I) contributive et une aide sociale (ALG II) pour les bas revenus, intégrant activation via formations.
  2. Conditions d’éligibilité : 12 mois de cotisations sur 30 mois, accessible aux indépendants sous conditions ; sanctions rapides pour refus d’emploi.
  3. Taux de remplacement des allocations chômage : 60 % du salaire antérieur net (67 % à l’Est pour les familles), généreux pour les bas salaires mais dégressif pour les hauts revenus. Plafonné à 3 425 € net mensuels (après déductions fiscales et sociales ~20 % sur le brut plafonné, pour classe I sans enfants).
  4. Durée maximale d’indemnisation : 12 mois maximum (jusqu’à 24 pour les seniors), avec transition vers l’ALG II illimitée mais conditionnée à des recherches actives.
  5. Montant moyen mensuel des allocations nettes : 1 500 € pour un profil type, ajusté régionalement et complété par des aides locales en Bavière ou à Berlin.
  6. Dépenses publiques en assurance chômage (% du PIB) : 0,8 % en 2024, soutenable grâce à un marché du travail capable d’absorber les chocs économiques grâce à l’apprentissage, au chômage partiel (Kurzarbeit), à une négociation collective flexible, à des politiques d’activation rapides et à des cotisations paritaires.
  7. Taux de chômage et de chômage de longue durée : 3,9 % global (6,7 % jeunes, 3 % adultes, 2,5 % seniors), 6,6 % de longue durée.
  8. Taux d’emploi et dynamiques du marché du travail : 76 % (15-64 ans), dynamique avec 7 % de précaires ; disparités Est-Ouest (72 % vs 80 %), mais forte inclusion via l’apprentissage en alternance.
  9. Taille de l’économie souterraine et travail au noir : 12 % du PIB, modérée mais concentrée et assez forte à l’Est, avec contrôles stricts limitant les fraudes à 5 % des allocations.
  10. Chômage lié à l’immigration : 6,5 % pour les immigrés vs 3 % pour les natifs, écart de 3,5 points atténué par des programmes d’intégration comme les Integrationskurse. Mais débordé par les vagues migratoires récentes.

Italie : un système mixte miné par les fractures territoriales

  1. Structure du système d’assurance chômage : Modèle mixte contributif et assistance (pour indépendants), géré par l’INPS, avec une activation faible et des aides régionales variables.
  2. Conditions d’éligibilité : 3 mois de travail sur 48, critères laxistes pour les précaires mais excluant les saisonniers sans historique.
  3. Taux de remplacement des allocations chômage : 75 % du salaire moyen des 4 derniers mois, dégressif à 50 % après 6 mois, plafonné à 1 550 € net mensuels (après cotisations INPS ~9-10 %).
  4. Durée maximale d’indemnisation : De 1,5 à 24 mois selon l’ancienneté, avec de rares extensions pour les seniors malgré le chômage structurel.
  5. Montant moyen mensuel des allocations nettes : 800 € pour un profil type, insuffisant face à l’inflation, aggravant la précarité au Sud.
  6. Dépenses publiques en assurance chômage (% du PIB) : 0,9 % en 2024, sous-financé par rapport aux besoins, avec déficits chroniques de l’INPS.
  7. Taux de chômage et de chômage de longue durée : 6,1 % global (20,6 % jeunes, 5,5 % adultes, 6,5 % seniors), 11,8 % de longue durée.
  8. Taux d’emploi et dynamiques du marché du travail : 62,2 % (15-64 ans), alourdi par 16,8 % de précaires ; disparités extrêmes (Sud 15 % vs Nord 4 %), avec économie saisonnière fragile.
  9. Taille de l’économie souterraine et travail au noir : 15-20 % du PIB, massive au Sud (jusqu’à 30 %), alimentant le travail dissimulé dans l’agriculture et le tourisme. Sans compter la part captée par les mafias.
  10. Chômage lié à l’immigration : 13,1 % pour les immigrés vs 7,3 % pour les natifs, écart de 5,8 points exacerbé par la précarité saisonnière et les quotas restrictifs.

Espagne : une protection stricte face à un chômage endémique

  1. Structure du système d’assurance chômage : Modèle contributif, avec allocations contributives et non contributives, intégrant des aides régionales comme en Catalogne.
  2. Conditions d’éligibilité : 12 mois de travail sur les 6 dernières années, strict pour les jeunes mais ouvert aux indépendants via des fonds mutuels.
  3. Taux de remplacement des allocations chômage : 70 % du salaire de base les 6 premiers mois, puis 50 %, plafonné à 1 350 € net mensuels (après retenues sociales ~6,35 % sur le brut plafonné, pour un adulte sans enfants).
  4. Durée maximale d’indemnisation : De 4 à 24 mois selon les jours cotisés, avec prolongations pour seniors mais sanctions pour inactivité.
  5. Montant moyen mensuel des allocations nettes : 1 000 € pour un profil type, couvrant à peine 60 % des besoins, avec compléments régionaux variables.
  6. Dépenses publiques en assurance chômage (% du PIB) : 1,7 % en 2024, niveau élevé post-crise, financé par des hausses de cotisations patronales.
  7. Taux de chômage et de chômage de longue durée : 10,5 % global (25 % jeunes, 8,5 % adultes, 9 % seniors), 12,1 % de longue durée.
  8. Taux d’emploi et dynamiques du marché du travail : 66,1 % (15-64 ans), miné par 13,7 % de précaires ; fractures régionales (Andalousie 18 % vs Catalogne 8 %), avec tourisme saisonnier dominant.
  9. Taille de l’économie souterraine et travail au noir : 20 % du PIB, concentrée dans le Sud, favorisant l’informel avec 1 million de travailleurs dissimulés estimés.
  10. Chômage lié à l’immigration : 20 % pour les immigrés vs 10 % pour les natifs, écart de 10 points dû aux crises sectorielles, à la pression migratoire récente et à la non-intégration

Suède : une universalité nordique au cœur de la flexisécurité

  1. Structure du système d’assurance chômage : Modèle de citoyenneté via l’assurance volontaire (A-kassa), complétée par une base universelle, avec activation obligatoire.
  2. Conditions d’éligibilité : 60 heures par mois pendant 6 mois ou 420 heures sur 6 mois consécutifs dans les 12 derniers mois, accessible à tous les résidents ; inclusion large des indépendants et migrants.
  3. Taux de remplacement des allocations chômage : 80 % du salaire antérieur, plafonné à 2 360 € brut mensuels, avec compléments familiaux généreux.
  4. Durée maximale d’indemnisation : Illimitée sous conditions d’activation (recherches et formations), mais limitée à 300 jours sans activité.
  5. Montant moyen mensuel des allocations nettes : 1 200 € pour un profil type, soutenant un niveau de vie élevé malgré les impôts.
  6. Dépenses publiques en assurance chômage (% du PIB) : 0,7 % en 2024, efficace grâce à la faible durée moyenne du chômage.
  7. Taux de chômage et de chômage de longue durée : 8,7 % global (23 % jeunes, 6,5 % adultes, 4,5 % seniors), 11,6 % de longue durée.
  8. Taux d’emploi et dynamiques du marché du travail : 76,7 % (15-64 ans), avec 19,5 % de précaires ; disparités urbaines modérées (Stockholm 80 % vs rural 70 %), forte mobilité.
  9. Taille de l’économie souterraine et travail au noir : 10 % du PIB, limitée par la transparence fiscale et les contrôles numériques.
  10. Chômage lié à l’immigration : 15 % pour les immigrés vs 5 % pour les natifs, écart de 10 points atténué par des cours de langue obligatoires. Mais en croissance avec les très fortes vagues d’immigration qui ont augmenté la population de 20 % depuis 1995 dans ce pays historiquement ouvert.

Danemark : l’excellence de la flexisécurité en action

  1. Structure du système d’assurance chômage : Modèle de citoyenneté contributive via les caisses A-kasse, avec activation intensive et filet de sécurité universel.
  2. Conditions d’éligibilité : Évaluation des revenus sur 3 ans, accessible aux résidents ; inclusion des indépendants via cotisations volontaires.
  3. Taux de remplacement des allocations chômage : 90 % du salaire antérieur, plafonné à 3 359 € net mensuels (après cotisations sociales ~8 % sur le brut plafonné, pour membre à temps plein). Après épuisement, bascule vers des aides sociales moindres (kontanthjælp), conditionnées.
  4. Durée maximale d’indemnisation : 2 ans maximum, suivis d’aides sociales conditionnées à 37 heures/semaine de recherches.
  5. Montant moyen mensuel des allocations nettes : 2 000 € pour un profil type, parmi les plus élevés d’Europe.
  6. Dépenses publiques en assurance chômage (% du PIB) : 1,0 % en 2024, équilibré par une productivité élevée.
  7. Taux de chômage et de chômage de longue durée : 6,1 % global (13,9 % jeunes, 5 % adultes, 3,5 % seniors), 10,9 % de longue durée, l’IA intégrée via upskilling massif.
  8. Taux d’emploi et dynamiques du marché du travail : 78,8 % (15-64 ans), dynamique avec 24,3 % de précaires mais forte rotation ; disparités régionales minimes.
  9. Taille de l’économie souterraine et travail au noir : 8 % du PIB, faible grâce à la digitalisation des déclarations.
  10. Chômage lié à l’immigration : 10 % pour les immigrés vs 4 % pour les natifs, écart de 6 points réduit par des formations ciblées.

Pays-Bas : un équilibre contributif-assistance innovant

  1. Structure du système d’assurance chômage : Hybride contributif (WW) et assistance (bijstand), géré municipalement avec activation stricte via l’UWV.
  2. Conditions d’éligibilité : 6 mois de travail sur 36, avec sanctions immédiates pour refus ; ouvert aux indépendants.
  3. Taux de remplacement des allocations chômage : 75 % les 2 premiers mois, puis 70 %, plafonné à 4 741 € net (après cotisations sociales ~27 % sur le brut plafonné, pour les 2 premiers mois à 75 %).
  4. Durée maximale d’indemnisation : De 3 à 38 mois selon l’âge et l’ancienneté, avec transition vers aides locales.
  5. Montant moyen mensuel des allocations nettes : 1 400 € pour un profil type, complété par des subventions régionales.
  6. Dépenses publiques en assurance chômage (% du PIB) : 0,8 % en 2024, optimisé par la décentralisation.
  7. Taux de chômage et de chômage de longue durée : 4,0 % global (8,8 % jeunes, 3,5 % adultes, 2,5 % seniors), 22 % de longue durée (atypique en raison de la flexibilité), l’IA dynamisant les services.
  8. Taux d’emploi et dynamiques du marché du travail : 82,3 % (15-64 ans), record avec 42,2 % de temps partiel ; disparités Nord-Sud (85 % vs 78 %).
  9. Taille de l’économie souterraine et travail au noir : 9 % du PIB, contrôlée par des audits municipaux.
  10. Chômage lié à l’immigration : 7,9 % pour les immigrés vs 4,1 % pour les natifs, écart de 3,8 points géré par activation stricte.

Royaume-Uni : service minimum…

  1. Structure du système d’assurance chômage : Système forfaitaire hybride via Universal Credit, remplaçant les allocations contributives par un crédit universel conditionné.
  2. Conditions d’éligibilité : Revenus récents évalués, accessible sans durée minimale stricte mais avec recherche obligatoire.
  3. Taux de remplacement des allocations chômage : Forfait fixe de 400 £ (environ 470 € brut) par mois, indépendant du salaire antérieur, complété pour les familles.
  4. Durée maximale d’indemnisation : 6 mois pour l’allocation contributive, puis illimitée via Universal Credit sous sanctions.
  5. Montant moyen mensuel des allocations nettes : 458 € net fixes, trop modeste mais indexé sur l’inflation, avec compléments régionaux en Écosse.
  6. Dépenses publiques en assurance chômage (% du PIB) : 0,5 % en 2024, minimal au regard du faible taux d’indemnisation.
  7. Taux de chômage et de chômage de longue durée : 4,3 % global (13,3 % jeunes, 3,5 % adultes, 3 % seniors), 6,5 % de longue durée, l’IA favorisant la gig economy.
  8. Taux d’emploi et dynamiques du marché du travail : 75 % (15-64 ans), fluide avec 19,6 % de précaires ; disparités (Londres 78 % vs Nord 70 %).
  9. Taille de l’économie souterraine et travail au noir : 10 % du PIB, concentrée dans les services, avec contrôles accrus post-pandémie.
  10. Chômage lié à l’immigration : 6 % pour les immigrés vs 3,5 % pour les natifs, écart de 2,5 points réduit par le marché libéral.

Pour conclure
La France, avec sa générosité proverbiale en matière d’indemnisation, se distingue comme un rempart social dans un paysage européen où les modèles nordiques privilégient la flexibilité pour contenir le chômage sous les 7 %, au prix d’une précarité assumée via le travail à temps partiel. Si le taux d’emploi français de 68,8 % pâtit d’un chômage structurel à 7,6 %, particulièrement virulent chez les jeunes (18,3 %), il surpasse toutefois l’Italie et l’Espagne, engluées dans des disparités régionales abyssales et une économie souterraine vorace (15-20 % du PIB), qui minent l’efficacité des aides et gonflent le travail dissimilé au détriment d’une vraie solidarité. Les leçons de ce benchmark pour l’Hexagone devraient l’inspirer à adopter un système mieux contrôlé, plus en phase avec le marché du travail, à pratiquer une baisse du plafond des indemnités et à investir massivement dans des formations ciblées pour les jeunes, les seniors et les nouveaux arrivants — comme en Allemagne ou au Danemark — afin d’anticiper les transitions imposées par l’IA et de booster un taux d’emploi vers les 75 % européens. Au fond, la France pourrait hybrider sa protection haute avec une dose de flexisécurité, enrichie d’une stratégie proactive face à l’intelligence artificielle. Mais surtout s’efforcer de transformer son filet social en trampoline vers l’emploi durable, et ainsi reconquérir une compétitivité qui, aujourd’hui, la relègue derrière les locomotives nordiques tout en la préservant des pièges méditerranéens et de la dureté britannique.

Épisodes précédents :

À l’année prochaine, avec notre épisode suivant sur les marchés du logement…

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L’ère du rêve éveillé : quand le jeu vidéo devient infini

6 décembre 2025 à 21:44

L'IA est à l'aube de révolutionner le jeu vidéo. D'ici quelques années, on ne jouera plus jamais comme avant. Immersion dans la réalité virtuelle de demain, comme si vous y étiez déjà, et présentation des ruptures technologiques à l'œuvre.

Le dernier mur invisible

Kevin déteste les mises à jour. À 74 ans, cet ancien Level Designer à la retraite, qui a terminé sa carrière sur l'Unreal Engine 4 à la fin des années 2010, conserve une nostalgie farouche de l'époque où "créer un monde" signifiait poser chaque pierre, calculer les lightmaps et définir manuellement les zones de collision. Pour lui, le jeu vidéo était alors un artisanat. Une horlogerie fine où le créateur guidait le joueur par la main, subtilement.

- Papy, tu vas encore râler ou tu mets tes lunettes ? lui lance Sarah, 16 ans, en lui tendant une paire de lunettes VR (réalité virtuelle) légères comme une monture de lecture.- Je ne râle pas, je constate, grommelle Kevin en ajustant les branches. À mon époque, quand on voulait raconter une histoire, on l'écrivait. On ne laissait pas une machine improviser du Shakespeare avec des probabilités statistiques.- On ne joue pas à Shakespeare, on joue à Aethelgard. Et promis, on ne fera pas de quête de combat. Je veux juste te montrer “la Forêt des Murmures”.

Kevin soupire. Il n'a pas touché à un "Jeu Vivant" depuis cinq ans. La dernière fois, l'expérience l'avait frustré : des PNJ (Personnages Non-Joueurs, personnages de l'histoire gérés par l'ordinateur) qui répétaient des phrases prédéfinies, sans âme, et des décors qui "bavaient" quand on regardait trop vite. Il active la connexion.

Le salon disparaît. La résolution est indiscernable de la réalité. Pas de pixels, pas de défauts. Juste la lumière du soleil filtrant à travers une canopée dense. Kevin regarde ses mains virtuelles. La latence est nulle. 

- On va où ? demande-t-il. - Nulle part, répond Sarah, qui est apparue à ses côtés sous les traits d'une rôdeuse elfe. C'est ça le truc. On marche.

Ils avancent. Kevin, par déformation professionnelle, cherche les défauts. Il s'approche d'un vieux chêne et en examine l'écorce. Dans les jeux de son temps, c'était une texture plaquée sur un cylindre. Ici, chaque crevasse du bois a sa propre géométrie. Il observe une fourmi grimper le long du tronc, contourner un morceau de mousse. 

- C'est du World Model ? demande-t-il, impressionné malgré lui. - Oui. Genie 7 de Google couplé au moteur interne du studio. Rien de ce que tu vois n'existait il y a dix secondes. L'IA génère le monde au fur et à mesure qu'on avance, en prédisant ce qui doit logiquement se trouver là, selon la géologie, la météo, l’heure, la biodiversité et le climat de la région.

Ils arrivent dans une clairière où une vieille femme, assise sur un tronc, taille un morceau de bois. C'est un PNJ. Kevin s'attendait à voir apparaître une bulle de dialogue avec trois choix : "A. Bonjour", "B. Que faites-vous ?", "C. Au revoir". Rien ne s'afficha. 

- Parle-lui, chuchote Sarah.- Lui parler ? Comment ?- Avec ta bouche, Papy. Comme dans la vraie vie.

Kevin se sent ridicule. Il s'éclaircit la voix.- Euh... Bonjour, madame. Il fait beau pour sculpter, non ? La vieille femme lève la tête. Ses yeux plissés par le soleil le fixent. Elle ne répond pas tout de suite, comme une vraie personne qui évalue un étranger.- Le beau temps, c'est pour ceux qui ont le ventre plein, voyageur, répond-t-elle d'une voix éraillée, teintée d'un accent local indéfinissable. Mais le bois est tendre aujourd'hui. Ça me rappelle l'hiver de la Grande Famine, curieusement. Le bois pleurait de la sève comme ça.

Kevin se fige. Ce n'était pas une phrase pré-enregistrée. Il le sait. Aucune base de données ne contenait cette réplique exacte liée à son commentaire banal sur la météo. Il décide de tester les limites du système. Il veut coincer l'IA, la forcer à sortir de son rôle ("halluciner").- La Grande Famine ? C'était avant ou après que les développeurs aient patché le bug de duplication de l'or à la banque centrale ? lance-t-il avec un sourire en coin.

C'est le test ultime. Normalement, un PNJ aurait dû répondre  "Je ne comprends pas" ou aurait ignoré la partie hors-contexte. La vieille femme fronce les sourcils, l'air confuse, mais pas buggée. Elle se tapote la tempe.

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Sécurité sociale : l’Europe au banc d’essai

4 décembre 2025 à 06:21

Après les retraites, la sécu.
La France face à ses concurrents, deuxième volet de notre comparatif européen. Huit pays, huit systèmes. Les modes de financement et fonctionnement des sécurités sociales de la plupart de nos plus proches voisins du continent, Royaume-Uni compris, passés au banc d’essai, selon neuf critères. La semaine prochaine, focus sur l’assurance chômage, selon le même processus.

La sécu ! En France, comme ailleurs en Europe, elle représente le pilier de la protection sociale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais partout, elle fait face à des défis croissants dans un contexte de vieillissement, de tensions budgétaires et d’inégalités régionales persistantes. En 2023, les dépenses sociales publiques dans l’Union européenne ont atteint en moyenne 28 % du PIB, avec une hausse notable des investissements en santé et en soins de longue durée pour répondre à l’augmentation de l’espérance de vie qui avoisine désormais 81 ans en moyenne.

Les pays nordiques misent sur un modèle fiscal généreux favorisant les services universels, tandis que les systèmes allemands et français reposent sur des cotisations sociales paritaires, et que le Royaume-Uni opte pour un service public centralisé, hélas sous pression. Cette diversité révèle une tendance commune matérialisée par une augmentation des coûts de 3 à 5 % par an, mais aussi par des disparités en termes d’accès aux soins, avec des co-paiements plus élevés dans le sud de l’Europe comme en Italie ou en Espagne.

Notre pays, souvent mythifié comme disposant du « meilleur système de santé du monde », cache en réalité des fragilités. Il déplore de nombreux déserts médicaux, une lourde dette de la Sécurité sociale, et une efficacité contestée par des classements internationaux comme celui de la Commission européenne, qui le place au milieu du peloton pour la qualité de ses soins primaires. La générosité française pèse sur la compétitivité sans toujours se traduire par la qualité des services, ni en termes d’espérance de vie en bonne santé. D’où notre « étonnement » face à la récente déclaration de Jean-Luc Mélenchon sur LCI : « Nous ne sommes pas le pays le plus taxé du monde : ce n’est pas vrai ! Notre Sécurité sociale coûte 5 fois moins cher que n’importe quel système assurantiel ». Un mensonge lunaire, faisant probablement référence aux modèles privés américains. Nos dépenses totales de protection sociale s’élèvent en réalité à 31,6 % du PIB en 2022, contre une moyenne de 21 % dans l’OCDE. Cette sortie ignore que la générosité française coûte cher précisément parce qu’elle est publique et universelle, contrairement aux États-Unis où 28 millions de personnes restent non assurées. Elle omet aussi que notre système repose sur des cotisations sociales parmi les plus élevées d’Europe, contribuant à un taux de prélèvements obligatoires de 45 % du PIB, deuxième plus haut de l’OCDE.

Ce débat pose finalement la question essentielle sur cette fameuse sécu. Comment concilier protection accrue et soutenabilité budgétaire dans un Europe où les déficits sociaux menacent la croissance ?

Les neuf critères de comparaison et leurs sources principales

  1. Couverture santé universelle : mesure l’accès à l’assurance maladie pour la population. OCDE Health at a Glance 2023
  2. Dépenses de santé totale en % du PIB (2023) : évalue l’effort budgétaire public dédié à la santé. Eurostat Healthcare Expenditure 2023
  3. Part des paiements directs en santé (2023) : indique le poids financier réellement supporté par les ménages. Our World in Data 2023
  4. Taux de remplacement des indemnités journalières de maladie (brut, ouvrier moyen, 2023) : quantifie la générosité pour les arrêts maladie courts. OCDE Health at a Glance 2023
  5. Taux de remplacement des prestations d’invalidité (brut, ouvrier moyen, 2023) : mesure le soutien pour les incapacités permanentes. OCDE Pensions at a Glance 2023
  6. Durée du congé maternité payé (en nombre de semaines, 2023). World Bank Gender Data 2023
  7. Dépenses de soins de longue durée en % du PIB (2021) : reflète l’investissement pour les personnes dépendantes. OCDE Health at a Glance 2021
  8. Le déficit ou l’excédent de chaque système. OCDE Health at a Glance Europe 2024 et sources nationales hétérogènes
  9. Le classement de la qualité des soins. Celui-ci est fondé sur une synthèse de trois index. Le Legatum Prosperity Index, le Commonwealth Fund Mirror Mirror et le Numbeo Health Care Index

France : un universalisme généreux mais sous tension

  • Couverture santé universelle : La Sécurité sociale couvre 99 % de la population via la branche maladie, complétée par des mutuelles obligatoires pour 90 % des assurés. Et protection des plus précaires via la CMU-C.
  • Dépenses de santé totales en % du PIB : 11,5 %, très élevé. L’État et les cotisations financent massivement hôpitaux et consultations, pesant sur les déficits.
  • Part des paiements directs en santé : 9 %, parmi les plus bas. Les Français paient peu de leur poche grâce à des remboursements de 70 à 100 %.
  • Taux de remplacement des indemnités journalières de maladie : 50 %, modéré après carence. Mais avec un plafond bas, quand il n’est pas compensé par un maintien de salaire à la charge de l’employeur.
  • Taux de remplacement des prestations d’invalidité : 50 %, complété par aides. La pension d’invalidité couvre la moitié du salaire précédent, plus l’AAH pour les plus pauvres.
  • Durée du congé maternité payé : 16 semaines à 100 %, incluant les trois semaines prénatales.
  • Dépenses de soins de longue durée en % du PIB : 1,5 %, en hausse modérée.
  • Déficit du système de santé : -13,8 Milliards d’euros pour la branche maladie en 2024. Le plus important.
  • Classement de la qualité des soins : 6ème (sur 8) Note 75/100

Allemagne : un équilibre paritaire robuste

  • Couverture santé universelle : via les assurances mutualistes. 90 % des Allemands sont couverts par des caisses maladie publiques, avec choix libre. Mais les complémentaires privées creusent des inégalités pour les hauts revenus.
  • Dépenses de santé totales en % du PIB : 11,7 %, le plus important. Les cotisations paritaires financent un système ambulatoire fort, évitant la sur hospitalisation. Mais les hausses de cotisations pèsent sur les salaires.
  • Part des paiements directs en santé : 10,7 %, bien maîtrisée. Les franchises annuelles limitent les dépenses personnelles.
  • Taux de remplacement des indemnités journalières de maladie : 100 %, plein salaire initial. L’employeur paie 100 % les six premières semaines, puis la caisse 70-90 %. Protecteur.
  • Taux de remplacement des prestations d’invalidité : 66 %. Les pensions couvrent deux tiers du salaire, avec rééducation obligatoire.
  • Durée du congé maternité payé : 14 semaines à 100 % pour pères et mères.
  • Dépenses de soins de longue durée en % du PIB : 1,6 %. L’assurance dépendance couvre domicile et institutions, soulageant les familles.
  • Déficit du système de santé : -6,2 Milliards d’euros pour l’assurance maladie statutaire en 2024. Les caisses font face à une hausse des coûts de 6,8 % supérieure à celle des revenus, menant à des cotisations supplémentaires.
  • Classement de la qualité des soins : 4ème (sur 8) Note 77/100

Italie : un système public sous pression régionale

  • Couverture santé universelle : Via service national. Il couvre tous les résidents pour soins essentiels, mais des disparités Nord-Sud persistent ; cela garantit l’accès, mais les listes d’attente freinent l’efficacité.
  • Dépenses de santé totales en % du PIB : 9,0 %. Stable mais tendu. Le financement public priorise les hôpitaux, avec coupes budgétaires récurrentes. Insuffisant face au vieillissement.
  • Part des paiements directs en santé : 22,3 %, le plus élevé du groupe. Les Italiens payent cher pour les médicaments et les spécialistes, aggravant les inégalités.
  • Taux de remplacement des indemnités journalières de maladie : 50-66 %, progressif. Décent pour les courts arrêts, mais la durée limitée (180 jours max) pousse à un retour rapide.
  • Taux de remplacement des prestations d’invalidité : 60 %, moyen avec contrôles. Les fraudes passées ont conduit à durcir les critères.
  • Durée du congé maternité payé : 21 semaines à 80 %. Les mères ont cinq mois payés, plus options parentales ; c’est généreux pour booster la natalité basse.
  • Dépenses de soins de longue durée en % du PIB : 1,4 %. Les régions gèrent les aides à domicile, complétées par le réseau familial.
  • Déficit du système de santé : non spécifié nationalement, mais sous-financement de 43 Milliards d’euros par rapport à la moyenne européenne.
  • Classement de la qualité des soins : 8ème (sur 8) Note 70/100

Espagne : en progrès

  • Couverture santé universelle : système national décentralisé. Il couvre 99 % de la population via les régions, gratuit pour l’essentiel.
  • Dépenses de santé totales en % du PIB : 9,5 %.
  • Part des paiements directs en santé : 21 %, en diminution, soulageant un peu les ménages ; même si le coût reste élevé, surtout pour les maladies chroniques.
  • Taux de remplacement des indemnités journalières de maladie : 60-75 %, par convention. Variable selon les secteurs, souvent 75 % ; c’est flexible, protégeant les travailleurs précaires, courants en Espagne.
  • Taux de remplacement des prestations d’invalidité : 60 %, réformé récemment.
  • Durée du congé maternité payé : 16 semaines à 100 %. Égal pour les deux parents depuis 2021.
  • Dépenses de soins de longue durée en % du PIB : 0,7 %, le plus bas. Régional et sous-financé, reposant sur les familles.
  • Déficit du système de santé : Les régions gèrent les dépenses en hausse (santé +14,9 %), mais le système national reste proche de l’équilibre grâce à un rebond de la croissance.
  • Classement de la qualité des soins : 7ème (sur 8) Note 75/100

Suède : exemplaire

  • Couverture santé universelle : Les comtés la financent via les impôts. Avec une importante gestion numérique. Gratuité quasi-totale.
  • Dépenses de santé totales en % du PIB : 11,2 %, haut et efficient avec un effort de prévention. Une santé publique de premier plan.
  • Part des paiements directs en santé : 13,4 %, plafonné annuellement. Co-paiements max 1 200 €/an.
  • Taux de remplacement des indemnités journalières de maladie : 80 %. Haut niveau.
  • Taux de remplacement des prestations d’invalidité : 64 %, avec rééducation. Excellent pour les handicapés, avec soutien psychosocial.
  • Durée du congé maternité payé : 16 semaines (stricte), plus parental. Égalitaire, pour booster la natalité.
  • Dépenses de soins de longue durée en % du PIB : 3,4 %, leader nordique. Les services gratuits à domicile dominent.
  • Déficit du système de santé : -20 milliards de couronnes suédoises (environ -1,8 milliards d’euros) pour les régions en 2024.
  • Classement de la qualité des soins : 3ème (sur 8) Note 80/100

Danemark : la flexisécurité en action

  • Couverture santé universelle : Payée par l’impôt et décentralisés via les municipalités.
  • Dépenses de santé totales en % du PIB : 10,5 %, équilibré.
  • Part des paiements directs en santé : 14 %. Soins majoritairement gratuits ; protège les plus vulnérables, mais avec des plafonds.
  • Taux de remplacement des indemnités journalières de maladie : 100 %, jusqu’à 22 semaines. Plein salaire et flexisécurité poussant au retour à l’emploi.
  • Taux de remplacement des prestations d’invalidité : 60 %.
  • Durée du congé maternité payé : 18 semaines à 100 %. Plus parental partagé.
  • Dépenses de soins de longue durée en % du PIB : 2,9 %, avec maintien à domicile fort.
  • Déficit du système de santé : non spécifié, mais dépenses en hausse de 4 % sans alerte de déséquilibre.
  • Classement de la qualité des soins : 2ème (sur 8) Note 83/100

Pays-Bas : assurance privée obligatoire

  • Couverture santé universelle : Privée mais régulée. Assurances obligatoires couvrent tous, choix libre ; compétitif, mais lourdeurs administratives.
  • Dépenses de santé totales en % du PIB : 10,2 %. Des subventions assurent l’équité pour une haute qualité de soins.
  • Part des paiements directs en santé : 13 %, couvert par les assurances. Franchises modérées ; accessibles, via concurrence.
  • Taux de remplacement des indemnités journalières de maladie : 70 %, par employeur. Public après deux ans.
  • Taux de remplacement des prestations d’invalidité : 75 %, haut. Généreux, mais avec contrôles stricts.
  • Durée du congé maternité payé : 16 semaines à 100 %. Plus six pour les pères.
  • Dépenses de soins de longue durée en % du PIB : 3,5 %.
  • Déficit du système de santé : le mix public-privé maintient l’équilibre, malgré l’augmentation des soins de longue durée.
  • Classement de la qualité des soins : 1er (sur 8) Note 83/100

Royaume-Uni : un National Health Service (NHS) sous-financé

  • Couverture santé universelle : Centralisée. Le NHS couvre tous, gratuitement. Mais files d’attente critiques et soins de qualité inégale.
  • Dépenses de santé totales en % du PIB : 10,0 %. Budget NHS tendu post-Brexit et manque de personnel.
  • Part des paiements directs en santé : 15 %. Mais dentaire/optique payants ; inéquitable pour bas revenus.
  • Taux de remplacement des indemnités journalières de maladie : 20-30 %, très bas
  • Taux de remplacement des prestations d’invalidité : 40 %, critique.
  • Durée du congé maternité payé : 39 semaines. Favorables aux familles monoparentales.
  • Dépenses de soins de longue durée en % du PIB : 1,2 %, sous-financé.
  • Déficit du système de santé : -787 livres (-930 millions d’euros)
  • Classement de la qualité des soins : 5ème (sur 8) Note 76/100

La France n’est plus un modèle

La France dépense plus que presque tous ses voisins (11,5 % du PIB en santé publique, 31 % au total pour la protection sociale) mais accumule des déficits records (−13,8 milliards d’euros pour la seule branche maladie en 2024), creuse la dette et n’obtient ni l’accès ni la qualité de soins des meilleurs élèves du continent. Au surplus, indépendamment des critères analysés, 9 % de la population vit dans un désert médical, contre moins de 5 % au Danemark, en Suède ou aux Pays-Bas. Les délais explosent, les urgences saturent et les inégalités territoriales s’aggravent, alors que les indemnités maladie et invalidité sont parmi les moins généreuses d’Europe occidentale et l’espérance de vie en bonne santé inférieure à celle des pays nordiques. Bref, nous payons le prix fort pour un système qui protège moins bien les plus vulnérables qu’on ne le prétend, entretient des rigidités coûteuses et refuse les réformes qui ont permis à l’Allemagne, aux Pays-Bas ou au Danemark d’allier générosité réelle, accès rapide et bonne gestion. Sans changement profond, notre modèle continuera de s’enfoncer dans une spirale de dépenses incontrôlées et de promesses non tenues.

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Retraites : l’Europe au banc d’essai

27 novembre 2025 à 05:34

La France face à l’Europe. Huit pays, huit systèmes différents.
Ce qui fonctionne, ce qui échoue. Les modes de financement des retraites de la plupart de nos plus proches voisins européens, Royaume-Uni compris, au banc d’essai selon neuf critères. La semaine prochaine, nous étudierons les systèmes de sécurité sociale.

Si comparaison n’est pas raison, le fait que la plupart des pays du continent sont confrontés aux mêmes contraintes démographiques et de vieillissement de leurs populations permet néanmoins de juger de leurs approches respectives en matière de retraite. D’ici 2050, le ratio actifs/retraités dans l’UE devrait passer de 3,3 pour 1 aujourd’hui à moins de 2 pour 1. Face à ce défi commun, chaque pays a fourni des réponses très différentes. La France, elle, patine, et même sa dernière réforme à l’ambition limitée est suspendue sur l’autel des interminables débats budgétaires et de son instabilité politique. Et pourtant, il y aurait urgence à agir tant notre système de retraite se singularise par le poids écrasant qu’il fait peser sur les finances publiques et par un déséquilibre démographique alarmant. Si l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne peinent elles aussi avec des régimes majoritairement par répartition, sans réserves substantielles pour amortir le choc du vieillissement, la France finance presque exclusivement les pensions grâce aux actifs d’aujourd’hui. Le rapport cotisants par retraité, proche de 1,7, se dégrade plus rapidement que chez la plupart de nos voisins, rendant un système apparemment généreux profondément vulnérable à l’horizon des prochaines décennies. En contraste, la Suède, le Danemark, les Pays-Bas et le Royaume-Uni ont, à des degrés divers, avancé vers des régimes par points ou une capitalisation significative, qui répartissent les risques entre générations et atténuent la charge sur l’État. Même l’Italie, malgré ses faiblesses structurelles persistantes, a introduit des comptes notionnels (soit un mécanisme de retraite par répartition où les cotisations sont capitalisées fictivement puis converties en pension selon l’espérance de vie) pour injecter une dose de flexibilité. C’est dans cette mosaïque de trajectoires – où la France apparaît souvent comme l’exception la plus rigide – que s’impose la valeur d’une comparaison approfondie.

Critères de comparaison

Les neuf critères principaux.

  1. Structure du système (répartition pure, capitalisation forte ou modèle mixte)
  2. Âge légal de départ et âge effectif réel
  3. Taux de remplacement brut et net (pourcentage du dernier salaire – ou revenu d’activité – de la pension de retraite versée à une personne une fois à la retraite)
  4. Montant moyen mensuel de la pension nette
  5. Ratio niveau de vie retraités/actifs
  6. Capital moyen accumulé par les retraités
  7. Dépenses publiques consacrées aux retraites
  8. Dette implicite (soit l’ensemble des engagements futurs de l’État — retraites, soins de santé, etc. — qui ne sont pas encore comptabilisés comme dette officielle mais qu’il devra payer)
  9. Classement Mercer 2025 (le Mercer CFA Institute Global Pension Index évalue 52 systèmes de retraite mondiaux sur plus de 50 indicateurs)

Les pays retenus (France, Allemagne, Italie, Espagne, Suède, Danemark, Pays-Bas, Royaume-Uni) ont été choisis pour leur poids économique et la diversité de leurs modèles, avec une attention particulière aux pressions budgétaires actuelles et futures que font peser les retraites sur les États.

France : une référence généreuse mais intenable

  • Structure : Répartition quasi exclusive + régimes complémentaires/spéciaux et légère capitalisation dans la fonction publique → Modèle historiquement protecteur, mais devenu un piège intergénérationnel.
  • Âge légal 2025 : 62 ans 6 mois → 64 ans d’ici 2030 → Le plus bas d’Europe continentale : un luxe que peu de pays peuvent encore se permettre. La France non plus.
  • Taux de remplacement : ~72 % → Élevé, gage de forte générosité immédiate.
  • Pension moyenne nette : ~1 545 €/mois → Correcte en apparence, mais très en retrait des leaders capitalisés.
  • Ratio niveau de vie retraités/actifs : 94-96 % → Les retraités français comptent parmi les rares en Europe à ne presque rien perdre, voire à gagner légèrement par rapport aux actifs.
  • Capital moyen : ~288 000 € (très majoritairement immobilier) → Matelas confortable, mais largement insuffisant pour absorber le choc démographique sans l’État, indiquant une forte proportion liée à l’héritage.
  • Dépenses publiques retraites : ~14 % du PIB → Charge écrasante qui plombe les comptes publics.
  • Dette implicite : > 300 % du PIB → Passif caché colossal qui hypothèque l’avenir.
  • Classement Mercer 2025 : B (score ~70,3 ; ~20e mondial) → Bonne adéquation immédiate, mais durabilité faible.

Allemagne – rigueur et mixité modérée

  • Structure : Répartition par points + capitalisation privée modérée → Système pragmatique et maîtrisé.
  • Âge légal 2025 : 66 ans 2 mois → 67 ans → Réforme digérée depuis vingt ans, mais susceptible de se durcir.
  • Taux de remplacement : ~55 % → Volontairement modéré.
  • Pension moyenne nette : ~1 650 €/mois → Décente.
  • Ratio niveau de vie retraités/actifs : 70-75 % → Baisse notable assumée.
  • Capital moyen : ~236 000 € → Épargne prudente.
  • Dépenses publiques retraites : ~11 % du PIB → Charge raisonnable.
  • Dette implicite : ~200 % du PIB → Élevée, mais contenue.
  • Classement Mercer 2025 : B (score ~67,8 ; ~25e mondial) → Équilibre correct, intégrité forte, adéquation limitée.

Italie – générosité à crédit

  • Structure : Répartition encore très généreuse malgré les réformes → Cas d’école de la générosité à crédit.
  • Âge légal 2025 : 67 ans → Arrivé trop tard pour corriger les excès.
  • Taux de remplacement : > 82 % → Extrêmement élevé.
  • Pension moyenne nette : ~1 600 €/mois → Confortable, mais financée par la dette.
  • Ratio niveau de vie retraités/actifs : 90-94 % → Retraités privilégiés.
  • Capital moyen : ~204 000 € → Le plus faible, dépendance quasi totale à l’État.
  • Dépenses publiques retraites : ~16 % du PIB → Record européen.
  • Dette implicite : > 400 % du PIB → Pire situation d’Europe.
  • Classement Mercer 2025 : C (score 57 ; ~40e mondial) → Durabilité catastrophique.

Espagne – un virage récent

  • Structure : Répartition classique, réformes en cours → Virage tardif mais réel.
  • Âge légal 2025 : 66 ans 8 mois → 67 ans.
  • Taux de remplacement : ~86 % → Très généreux, mais en baisse forcée.
  • Pension moyenne nette : ~1 450 €/mois → Acceptable.
  • Ratio niveau de vie retraités/actifs : 84-88 % → Élevé, en érosion.
  • Capital moyen : ~207 000 € → Faible.
  • Dépenses publiques retraites : ~12,5 % du PIB → Lourd mais en correction.
  • Dette implicite : ~250 % du PIB → Sérieuse, mais moins que l’Italie.
  • Classement Mercer 2025 : C+ (score 63,8 ; ~30e mondial) → Progrès mais risques persistants.

Suède – la capitalisation comme assurance-vie

  • Structure : Mixte depuis 1998 (comptes notionnels + fonds obligatoires) → Réforme la plus réussie du continent.
  • Âge légal 2025 : 63 ans (flexible), âge effectif > 65 ans → Liberté réelle.
  • Taux de remplacement : ~65-70 % → Équilibré.
  • Pension moyenne nette : ~2 100 €/mois → Très confortable.
  • Ratio niveau de vie retraités/actifs : 85-90 % → Équilibre intergénérationnel.
  • Capital moyen : ~274 000 € → Correct.
  • Dépenses publiques retraites : ~9 % du PIB → Charge maîtrisée.
  • Dette implicite : ~100 % du PIB → Faible.
  • Classement Mercer 2025 : B+ (score 78,2 ; ~6e mondial) → Très solide.

Danemark – le champion nordique

  • Structure : Pension publique universelle + capitalisation massive → Système le plus abouti d’Europe.
  • Âge légal 2025 : 67 ans → 68 ans en 2030.
  • Taux de remplacement : ~78-80 % → Très bon.
  • Pension moyenne nette : ~2 850 €/mois → Plus élevée du panel.
  • Ratio niveau de vie retraités/actifs : 95-100 % → Parité quasi parfaite.
  • Capital moyen : ~378 000 € → Plus forte réserve privée.
  • Dépenses publiques retraites : ~8,5 % du PIB → Charge légère.
  • Dette implicite : ~50 % du PIB → Très faible.
  • Classement Mercer 2025 : A (score 82,3 ; 3e mondial) → Parmi les premiers.

Pays-Bas – numéro 1 mondial

  • Structure : Fonds de pension capitalisés (> 190 % du PIB) → Modèle le plus durable.
  • Âge légal 2025 : 67 ans.
  • Taux de remplacement : ~93 % → Meilleur d’Europe.
  • Pension moyenne nette : ~2 500 €/mois → Très élevée.
  • Ratio niveau de vie retraités/actifs : 98-102 % → Parité, voire léger avantage.
  • Capital moyen : ~330 000 € → Réserve importante.
  • Dépenses publiques retraites : ~7,5 % du PIB → Plus bas du continent.
  • Dette implicite : < 50 % du PIB → Quasi inexistante.
  • Classement Mercer 2025 : A (score 85,4 ; 1er mondial) → Benchmark mondial.

Royaume-Uni – l’hybride post-Brexit

  • Structure : Pension d’État plate + privé inégalitaire → Système à deux vitesses.
  • Âge légal 2025 : 66 ans → 68 ans.
  • Taux de remplacement : ~58 % → Faible.
  • Pension moyenne nette : ~2 100 €/mois → Variable.
  • Ratio niveau de vie retraités/actifs : 75-80 % → Décrochage marqué.
  • Capital moyen : ~279 000 € → Bon pour les classes moyennes.
  • Dépenses publiques retraites : ~6,5 % du PIB → Charge minimale.
  • Dette implicite : ~150 % du PIB → Moyenne, contenue.
  • Classement Mercer 2025 : B (score 72,2 ; ~15e mondial) → Durabilité solide, inégalités fortes.

En résumé

Les Pays-Bas et le Danemark offrent tout ce que la France ne peut plus tenir : un niveau de vie retraités/actifs proche ou supérieur à 95 %, des pensions plus élevées, un capital privé gigantesque et une charge publique deux fois plus légère.

La France, l’Italie et l’Espagne sont les derniers pays où les retraités actuels vivent encore comme des privilégiés – au prix d’une facture publique explosive et sans filet privé suffisant pour les générations suivantes.

L’Allemagne, la Suède et le Royaume-Uni ont déjà fait le choix de la responsabilité : un peu moins de confort aujourd’hui pour garantir la dignité demain. Même si, observé à la loupe, le Royaume-Uni présente de très sévères disparités entre catégories sociales.

Quelles leçons pour la France ?

La France offre aujourd’hui l’un des meilleurs niveaux de vie aux retraités actuels, mais elle se situe dans la moyenne basse des classements internationaux quand on intègre la durabilité, et surtout dans le bas du panier pour l’impact budgétaire : ses 14 % du PIB en dépenses et 300 % en dette implicite la placent en première ligne des risques européens. Les modèles danois et néerlandais montrent qu’il est possible de concilier pensions élevées et solidité financière, à condition d’accepter une part massive de capitalisation, un âge de départ plus tardif et une culture du travail prolongé – des leviers qui pourraient diviser par deux la charge publique d’ici 2050. Rester uniquement en répartition tout en maintenant un âge légal parmi les plus bas d’Europe apparaît de plus en plus comme une exception difficilement tenable à long terme, menaçant non seulement les retraites futures mais l’ensemble de l’économie. La prochaine décennie dira si la France saura évoluer vers un modèle hybride pour alléger son fardeau budgétaire ou si elle choisira de défendre jusqu’au bout son exception française au prix d’une dette explosive.

À la semaine prochaine, pour un comparatif des sécurités sociales dans les mêmes pays. La France peut-elle encore s’enorgueillir du meilleur système du monde ? Suspense.

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Climat : bâtir un monde prêt pour l’inattendu

21 novembre 2025 à 06:19

Il y a 12 000 ans, le climat s’est refroidi brutalement, les températures chutant de près de 10 °C dans l’Atlantique Nord en quelques années seulement. Un épisode qui nous rappelle que notre priorité devrait être d’apprendre à nous adapter.

Nous parlons du climat comme d’une courbe globale qui s’élève et que l’humanité devrait stabiliser. Mais les civilisations ne vivent pas dans les moyennes planétaires : elles vivent dans des régions capables de basculer brutalement, parfois sans que la température globale n’enregistre grand-chose. Il y a douze mille ans, à peine un instant dans l’histoire de la planète, l’hémisphère Nord a plongé dans un changement brutal qui a redessiné les paysages et les modes de vie humains. Comprendre cet épisode oublié pourrait bien être essentiel pour penser la résilience du XXIᵉ siècle.

Depuis des années, le débat climatique s’organise autour d’un récit désormais familier : la Terre se réchauffe à un rythme inédit par rapport aux millions d’années précédentes, et ce réchauffement est principalement dû aux activités humaines. Cette affirmation est solide, étayée par les rapports du GIEC et abondamment commentée. Mais elle occupe tellement de place qu’elle finit par constituer presque tout le récit climatique contemporain. Or la manière dont les sociétés humaines perçoivent et subissent les transformations du climat est bien plus complexe. Les civilisations ne vivent pas dans la moyenne globale, mais dans des régions où l’équilibre peut se rompre en quelques années.

Le Dryas récent : un basculement climatique oublié

Parmi les épisodes qui illustrent le mieux cette réalité figure le Dryas récent, un événement climatiquement abrupt, récent au sens géologique et pourtant largement absent du débat public. Il s’est produit il y a environ douze mille ans, un battement de cils à l’échelle de la Terre, trop court pour laisser une marque profonde dans les archives planétaires, mais suffisamment long pour transformer durablement l’hémisphère Nord. À ce moment-là, le monde sortait de la dernière glaciation et se dirigeait vers un climat plus chaud et plus stable. Puis, soudainement, l’hémisphère Nord a basculé dans un refroidissement rapide : plusieurs degrés perdus en l’espace de quelques années à quelques décennies, entre deux et six en Europe, parfois jusqu’à dix au Groenland. En termes climatiques, c’est l’équivalent d’un déplacement de plusieurs centaines de kilomètres de latitude, mais vécu à l’échelle d’une vie humaine.

Ce basculement rapide n’a presque pas modifié la température moyenne globale. Si nous avions disposé des outils de mesure actuels, la courbe globale n’aurait rien laissé deviner, et pourtant les écosystèmes, les migrations et les sociétés humaines ont été profondément affectés. Cette dissociation entre la stabilité globale et l’instabilité régionale constitue un enseignement majeur : un climat peut paraître stable à l’échelle planétaire tout en étant chaotique là où vivent les civilisations.

Les causes du Dryas récent : un mystère climatique encore ouvert

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Une fin brutale, un réchauffement explosif

Mais c’est la fin du Dryas récent qui illustre le mieux la violence potentielle des transitions climatiques. Après environ 1 200 ans de froid, l’hémisphère Nord a connu un réchauffement si rapide qu’il dépasse tout ce que l’humanité contemporaine considère comme un scénario extrême : plusieurs degrés gagnés en quelques années, ou quelques décennies au maximum. Une accélération fulgurante qui marque le début de l’Holocène, la période tempérée durant laquelle toutes les civilisations historiques se développeront. Cette transition — un refroidissement brutal suivi d’un réchauffement encore plus rapide — montre que les changements de seuil peuvent survenir de manière explosive et que les régions peuvent basculer presque instantanément par rapport aux rythmes géologiques.

Conséquences humaines et écologiques

Les conséquences de ce double mouvement ont été considérables. La mégafaune a décliné, les biomes se sont reconfigurés et certaines sociétés humaines ont disparu ou se sont déplacées. L’agriculture elle-même émerge précisément à la fin de cette période. Non pas dans un climat stable, mais au contraire dans un monde en pleine réorganisation. Beaucoup d’historiens y voient la trace d’une adaptation forcée : lorsque l’environnement devient trop imprévisible, les humains cherchent à en reprendre le contrôle.

Le Dryas récent a-t-il entraîné l’invention de l’agriculture ?

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Ce que cet épisode oublié devrait nous apprendre

Ce récit, pourtant central pour comprendre notre rapport au climat, est presque absent de la discussion contemporaine. Nous nous focalisons sur la variation de la température globale et sur son origine anthropique, comme si l’ensemble du risque climatique se concentrait dans une seule courbe. Or l’histoire récente de la Terre montre exactement l’inverse : les bouleversements susceptibles de transformer les sociétés humaines peuvent être régionaux, rapides et invisibles dans la moyenne globale. C’est là un paradoxe dérangeant : nous surveillons l’indicateur qui monte le plus régulièrement, mais pas nécessairement celui qui menace le plus concrètement nos infrastructures, nos ressources et notre organisation sociale.

Sommes-nous mieux préparés qu’il y a douze mille ans ? Sur le plan technologique, sans aucun doute. Mais notre sophistication nous rend aussi vulnérables : une agriculture dépendante de chaînes logistiques mondiales, une énergie centralisée, des systèmes urbains fragiles face aux perturbations soudaines et une interdépendance généralisée qui transforme des chocs locaux en crises globales. Nous sommes puissants, mais notre puissance repose sur une complexité qui, en cas de perturbation rapide, pourrait devenir notre talon d’Achille.

C’est précisément ici qu’il devient nécessaire d’admettre l’évidence : la question n’est pas de savoir si un changement rapide du climat est possible, mais quand ? Reconnaître que ce type d’épisode peut survenir, indépendamment ou en combinaison avec le réchauffement actuel, est une condition préalable à toute réflexion sérieuse. Il ne s’agit pas d’imaginer des scénarios catastrophistes, mais d’accepter que notre monde peut être confronté à des ruptures soudaines et de réfléchir à la manière de s’y préparer et de s’y adapter. Cela implique des infrastructures distribuées, une agriculture capable d’encaisser des variations fortes, des systèmes d’énergie autonomes, des mécanismes de stockage durable du savoir et une capacité institutionnelle à absorber l’imprévu. La technologie n’est pas un luxe dans cette perspective : elle devient une assurance-vie collective.

Le Dryas récent ne nous dit pas que l’histoire climatique va se répéter. Il nous dit que les ruptures soudaines peuvent exister, qu’elles peuvent être rapides, régionales, intenses et que la moyenne globale n’est pas, à elle seule, un bon indicateur du danger pour les sociétés humaines. Comprendre cela n’invite ni au fatalisme ni à la peur ; cela invite à élargir notre regard, à sortir de la vision étroite d’un climat résumé à une courbe globale et à envisager notre avenir avec une ambition plus vaste : celle de bâtir une civilisation capable d’encaisser l’inattendu.

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Quand le web ne tient qu’à un fil

19 novembre 2025 à 05:28

Hier, le monde s’est arrêté. Pas à cause d’une météorite ou d’une guerre nucléaire, mais d’un bug. Comment notre civilisation ultra-moderne est-elle devenue dépendante d’un système où tout ou rien ne fonctionne ? Récit d’une fragilité invisible.

Pendant trois heures, certains sites dont les très populaires fournisseurs d’IA ChatGPT et Claude étaient bloqués, votre paiement en ligne a pu être refusé, des professionnels de santé n’avaient plus accès aux dossiers patients, le réseau social X/Twitter fonctionnait mal et votre jeu vidéo en ligne ne pouvait pas se lancer. L’incident a été bref, mais il a montré notre vulnérabilité – et notre impatience.

Car l’instantanéité est devenue notre drogue. Quand vous cliquez sur une vidéo, vous exigez qu’elle démarre dans la seconde, que vous soyez à Paris, Tokyo ou au fond de la Creuse. Pour réussir ce tour de magie quotidien, Internet ne se contente pas de serveurs classiques, centralisés. Il a fallu inventer des « super-livreurs ».

Dans le jargon, on les appelle les CDN (Content Delivery Networks) ou les plateformes d’« edge computing ». Pour comprendre, imaginez un auteur à succès. S’il devait envoyer chaque livre par la poste depuis sa propre maison, les délais seraient infernaux. La solution ? Il stocke des milliers d’exemplaires dans des entrepôts locaux pour les commandes Internet ou dans des librairies, au plus près des lecteurs. Sur le web, c’est pareil : des géants comme Cloudflare ou CloudFront (Amazon) ont une copie des contenus des sites web de leurs clients dans des milliers de « petits entrepôts numériques », redondants, partout sur la planète.

Le résultat est spectaculaire : Cloudflare gère à lui seul le trafic de plus de 20 % des sites mondiaux. Amazon a récemment pulvérisé les records en faisant transiter l’équivalent de millions de films HD (268 térabits !) en une seule seconde pour la sortie d’un jeu vidéo. Sauf qu’à force de vouloir aller vite, nous avons mis tous nos œufs numériques dans le même panier.

L’effet papillon : une erreur locale, une catastrophe mondiale

Gérer ces milliers d’entrepôts numériques ne se fait pas à la main. C’est là qu’intervient l’automatisation, la véritable épée à double tranchant du cloud moderne.

Les ingénieurs utilisent des outils surpuissants capables de mettre à jour la sécurité de la planète entière en un clic. C’est une force inouïe : une faille est découverte ? Elle est colmatée partout en dix secondes. Mais c’est aussi notre talon d’Achille. Si la mise à jour contient une erreur, une instruction contradictoire ou déclenche un bug non détecté auparavant (le cas pour cette panne), cette erreur se propage, elle aussi, à la vitesse de la lumière.

Il n’y a plus de fusible local. L’erreur ne fait pas sauter les plombs de la cuisine, elle se propage et éteint la ville, le pays, le continent. Le système est binaire : tout fonctionne à merveille, ou plus rien ne marche.

Les signes avant-coureurs étaient là

Ce scénario de « Grand Black-out » est la suite logique d’une série d’avertissements que nous avons collectivement ignorés.

Souvenez-vous (ou pas) de juillet 2019. Une grande partie du web devient inaccessible pendant trente minutes. La cause ? Une règle de pare-feu applicatif (WAF) mal écrite chez Cloudflare. Ce logiciel, censé trier les visiteurs légitimes des pirates, s’est emballé et a consommé toute la capacité de calcul des serveurs, bloquant tout le monde, même les gentils.

Rebelote en juin 2022. Une opération de maintenance, destinée ironiquement à rendre le réseau plus solide, a provoqué une panne. Depuis, les parts de marché de Cloudflare ne cessent de progresser, car le service est gratuit, simple et efficace, faisant oublier son aspect systémique.

Ce qui est effrayant, c’est l’effet domino. Aujourd’hui, un site web est comme un jeu de construction Lego. Il pioche ses briques un peu partout : la police d’écriture vient d’un CDN, la bibliothèque qui permet au site de s’afficher dépend des serveurs de Google et le panier d’achat s’appuie sur un élément JavaScript hébergé chez Cloudflare. Si l’un de ces géants de l’infrastructure tombe, il emporte tout le château avec lui. Votre site préféré n’est peut-être pas en panne, mais s’il ne peut plus charger ses briques essentielles, il s’affiche partiellement ou comme une page blanche. Pour vous, le résultat est le même : écran noir.

Le casse-tête de la souveraineté : quand le garde du corps est américain

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Le vaccin du chaos : casser pour mieux réparer

Faut-il pour autant jeter nos smartphones et revenir au papier carbone ? Certainement pas. L’innovation porte en elle les solutions à ses propres excès. Face à cette fragilité, une nouvelle philosophie d’ingénierie émerge, audacieuse et contre-intuitive : le « chaos engineering ».

L’idée est simple mais radicale : pour éviter la panne surprise, il faut provoquer des pannes volontaires. Des pionniers comme Netflix ont ouvert la voie avec un programme nommé « Chaos Monkey ». C’est un petit logiciel qui se promène dans leur infrastructure et « tue » des serveurs au hasard, en pleine journée, pendant que vous regardez votre série.

Cela semble suicidaire ? C’est en fait du génie. C’est un vaccin numérique. En inoculant des petites doses de désordre contrôlé, on force les ingénieurs à concevoir des systèmes capables de s’autoréparer, de cicatriser instantanément. Si un serveur meurt, un autre doit prendre le relais sans que l’image ne saute.

L’avenir d’un web robuste ne réside pas dans la perfection statique, mais dans la résilience dynamique. Nous ne devons plus prier pour que « ça tienne », nous devons brutaliser nos technologies pour les endurcir, à tous les niveaux. Grâce à cette culture du crash-test permanent, nous détectons mieux nos faiblesses structurelles et dépendances technologiques. Le web de demain ne doit pas tenir qu’à un fil, mais à une toile capable de se retisser elle-même.

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