Vue normale

Reçu hier — 6 janvier 2026Les Électrons Libres

Iran — qui pour succéder aux mollahs ?

6 janvier 2026 à 05:10

Le régime des mollahs vacille. En coulisses, l’enjeu se porte sur la succession du pouvoir, sous la pression des puissances étrangères. De Reza Pahlavi à la société civile en passant par les Kurdes, la bataille s’annonce féroce, et les scénarios d’une transition sous haute tension.

L’Iran, ce géant du Moyen-Orient aux ressources immenses et à l’histoire plurimillénaire, se trouve aujourd’hui à un carrefour de son histoire. Le régime des mollahs, en place depuis la révolution islamique de 1979, pourrait enfin être dissous sur l’autel de la violente recomposition géopolitique mondiale actuelle et du volontarisme américain. Affaibli par la récente guerre des 12 jours menée par Israël, marqué par des sanctions internationales écrasantes, une économie chancelante et des soulèvements populaires récurrents qui appellent à un changement radical, il s’attend à subir une intervention conjointe des États-Unis et de l’État hébreu, appuyée par d’autres nations occidentales, avec le soutien de la résistance intérieure. Se pose alors ardemment la question de la succession, et des courants et figures qui pourraient l’incarner.

Pour le moment, l’opposition iranienne, fragmentée et souvent exilée, n’a pas su unir ses forces. Une démarche à laquelle elle s’emploie désormais au pas de charge, tout en regardant avec un intérêt méfiant la volonté d’intervention américano-israélienne, dont l’exécution serait de nature à déterminer la plupart des scénarios de transition, pour le meilleur ou pour le pire. Dans ce panorama complexe, plusieurs courants émergent, chacun avec ses figures emblématiques, ses forces et ses faiblesses, influençant non seulement l’avenir interne de l’Iran, mais aussi les équilibres géopolitiques régionaux.

Les monarchistes : la nostalgie d’une ère prospère et laïque

Le courant monarchiste, ancré dans la nostalgie de l’ère Pahlavi, qui symbolise pour ses soutiens une modernité laïque, une prospérité économique et une puissance régionale, pourrait aspirer à restaurer une monarchie parlementaire. Ce mouvement met l’accent sur la stabilité, le nationalisme persan et une transition pacifique vers des élections libres. Il gagne du terrain parmi les classes moyennes urbaines et les exilés. Les manifestations actuelles, qui émaillent le pays de slogans comme « Reza Reza Pahlavi, ceci est notre slogan national » ou « Pahlavi reviendra », en témoignent, même si beaucoup se souviennent de la répression pratiquée par le régime du Shah après la « Révolution blanche » de 1963.

Reza Pahlavi, fils du dernier shah, Mohammad Reza Pahlavi, incarne cette tendance. Exilé aux États-Unis, il se positionne comme un leader de transition, promouvant une plateforme de coopération nationale qui aurait déjà attiré des dizaines de milliers d’officiers et de fonctionnaires du régime prêts à déserter. Ses interventions récentes, comme ses appels à « inonder les rues » pour prendre le contrôle jusqu’à la chute du régime, ou ses messages saluant les « vrais héros » des manifestations et honorant les martyrs, soulignent sa volonté de jouer un rôle central dans la transition. Il ne s’annonce pas directement en successeur des mollahs, mais comme facilitateur de la transition démocratique, souhaitant que le peuple se prononce sur la forme de régime qu’il veut voir adoptée. Cependant, au cas où la monarchie parlementaire se dégagerait, le rôle pourrait difficilement lui échapper.

Si les États-Unis orchestraient la chute du pouvoir, les chances de ce courant seraient élevées, car Washington, prudent après les échecs en Irak et en Afghanistan, l’envisage comme une option stable et pro-occidentale, évitant le chaos d’une révolution populaire incontrôlée, même si le format monarchique ne lui complaît pas forcément. En Iran, le poids réel des promoteurs de Pahlavi reste significatif, mais variable selon les régions, avec une base estimée entre 25 et 35 % selon certaines analyses, renforcée par les récentes manifestations où des drapeaux Lion et Soleil ont été brandis.

À l’international, ce courant pèse par son réseau d’exilés, particulièrement aux États-Unis et en Europe, où il bénéficie d’une visibilité médiatique croissante. Ses rapports avec les grandes puissances sont favorables. Reza Pahlavi s’est rapproché du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Selon le grand reporter franco-iranien Emmanuel Razavi, interviewé par Atlantico : « Il a d’ailleurs un projet d’“accords de Cyrus”, qui ont vocation à créer un pacte d’amitié et d’entente avec les voisins de l’Iran, et avec Israël. » Quant à l’administration Trump, elle a exprimé un soutien clair aux manifestants, que Pahlavi a salué comme un encouragement décisif pour restaurer les liens historiques Iran-Amérique. L’Arabie saoudite sunnite, elle, y voit un allié potentiel pour contenir l’influence chiite iranienne et, surtout, restaurer la quiétude du commerce régional perturbé par le contexte.

Les « réformistes » : des « collabos » en quête de porte de sortie

Le terme « réformiste » en Iran n’a pas beaucoup de sens. Il désigne des figures intégrées au système théocratique qui promettent de pseudo-ajustements sans remettre en cause les fondements du pouvoir, dont ils profitent, en plus d’être partie prenante dans le narcotrafic qui incrimine les mollahs et détermine leurs liens avec le Venezuela. L’illustration en a été donnée par l’élection de Masoud Pezechkian, ancien pasdaran, à la présidence de la République islamique. Présenté comme un modéré, son mandat n’a pas atténué la répression, ni influé sur la terrible crise économique qui frappe le pays. Ces réformistes, autrefois représentés par des présidents comme Mohammad Khatami ou Hassan Rouhani, se révèlent être des illusions, souvent disqualifiées par le Conseil des gardiens de la Révolution ou boycottées par la population. Les 41 % de participation à la dernière présidentielle en sont l’expression, le taux le plus bas enregistré depuis 1979, reflétant un rejet massif du système.

Certes, des figures comme Azar Mansouri, tête du Front réformiste d’Iran, ont accueilli favorablement les licenciements dans les forces de sécurité, mais leur influence reste limitée à des cercles élitistes cooptés par le régime. D’autres, tels que Mostafa Tajzadeh, conseiller de Pezechkian, critiquent ouvertement la corruption depuis l’intérieur, mais leur action est entravée par la surveillance et les arrestations.

En cas d’intervention sur le sol iranien, les chances de survie de ce courant seraient faibles, car Washington privilégie des options plus pro-occidentales. Mais il faut toujours se méfier avec Trump, comme en témoigne l’exemple vénézuélien. Même si les réformistes sont totalement compromis, une éventuelle volonté de ne pas trop changer le (dés)ordre établi dans le pays leur offre une chance de jouer un rôle.

Pourtant, au sein de la population, leur poids est marginal, et ils sont incapables de mobiliser les masses, qui les perçoivent comme des complices de l’enfer qu’elles vivent. À l’international, ils sont le reflet conspué de la pérennité d’un régime honni, même si certains, des États-Unis à l’Europe, les voient comme des interlocuteurs potentiels pour un dialogue. Méfiance.

La société civile : une mosaïque éclatée

Au sein d’un pays dont il ne faut pas ignorer la dimension tribale (Perses, Azéris, Kadjars, Kurdes, Lors, Baloutches, Arabes iraniens, Turkmènes, Qashqai, Gilaks, Mazandaranis, Talyches, etc.), la société civile iranienne forme un réseau dynamique et décentralisé d’activistes, d’intellectuels et de citoyens qui défient le régime par des protestations spontanées et des campagnes pour les droits humains, représentant l’espoir d’un changement organique au-delà des structures politiques traditionnelles. Au sein de cette mouvance, plusieurs courants se distinguent, notamment le féminisme, incarné par le mouvement « Femme, Vie, Liberté », né en 2014 — voire bien avant concernant ses prémices — mais revivifié en 2022 après l’assassinat de Mahsa Amini pour un voile islamique mal porté. Ensuite, les mouvements syndicaux, où ouvriers et enseignants organisent des grèves massives contre l’inflation et les salaires impayés, comme les fermetures de boutiques à Téhéran et Ispahan récemment.

En tête de ces dynamiques se dégagent les noms de Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix 2023, qui, depuis sa prison d’Evin, dénonce les exécutions et appelle à une convergence pluraliste pour un ordre post-islamique, mais aussi celui de Masih Alinejad, exilée aux États-Unis, parfois suspectée d’être trop proche des « réformistes », qui mobilise largement via les réseaux sociaux, ou encore Hamed Esmaeilion, porte-voix des familles des victimes du vol PS 752 abattu en 2020, et des cinéastes dissidents comme Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof, qui exposent la censure et la corruption à travers leurs œuvres.

Les chances de cette nébuleuse d’approcher le pouvoir restent assez minces en l’absence d’unité en son sein, et ce, même si son poids en interne est considérable parmi les classes éduquées, les jeunes, les étudiants et les travailleurs, formant le cœur des protestations actuelles.

Les Moudjahidines du peuple et le CNRI : l’opposition la plus connue en France, mais la plus controversée

Cette tendance islamo-marxiste, incarnée par l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien, représente la force d’opposition la plus structurée et la plus active à l’étranger. Fondée dans les années 1960, elle a participé à la révolution de 1979 avant de passer à la lutte armée contre les mollahs, subissant des exécutions massives dans les années 1980. Maryam Rajavi dirige ce courant depuis son exil en France, puis en Albanie. Elle multiplie les discours et les rassemblements, saluant les protestataires actuels comme une « armée de la liberté » et avertissant les forces de sécurité que « les tribunaux d’un Iran libre vous attendent ».

En réalité, ses chances d’accéder au pouvoir sont infimes. Beaucoup d’Iraniens ne lui pardonnent pas son rôle dans la révolution de 1979 et son alliance passée avec Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak, perçue comme une trahison nationale.

En Iran même, son influence reste très limitée à des réseaux clandestins et des unités de résistance, malgré les affirmations du régime qui en fait un ennemi déterminant. À l’international, les Moudjahidines pèsent grâce à un lobbying intense en Occident, mais c’est un leurre. Si Washington les a retirés de sa liste des organisations terroristes en 2012, leur passé les rend toxiques pour la plupart des acteurs concernés.

Les Kurdes : un miroir à deux faces

Parmi les forces ethniques susceptibles de jouer un rôle dans l’avenir post-mollahs, les Kurdes occupent une place particulière par leur implantation territoriale dans le nord-ouest de l’Iran et leur longue tradition de résistance armée face au centralisme théocratique de Téhéran. Ces mouvements mêlent revendications autonomistes, défense des droits culturels et aspirations démocratiques dans un contexte de répression intense, accentuée depuis les soulèvements de 2022. Souvent en exil ou dans des camps frontaliers en Irak, ils opèrent sous la menace permanente d’assassinats ciblés et de bombardements iraniens. Bien qu’ils partagent un rejet commun du régime, les divisions idéologiques et stratégiques entre factions d’obédience marxiste et nationaliste démocratique rendent leur unification difficile.

Le Parti démocratique du Kurdistan iranien (KDPI), fondé en 1945, est l’un des plus anciens et des plus établis parmi les mouvements kurdes d’opposition. Il incarne un rude courant nationaliste qui revendique une fédération iranienne accordant aux Kurdes une large autonomie culturelle, linguistique et politique, tout en ayant abandonné depuis les années 1990 la lutte armée comme moyen principal, au profit d’une stratégie diplomatique et d’un soutien aux protestations populaires intérieures. Dirigé depuis 2004 par Mustafa Hijri, le KDPI maintient des bases au Kurdistan irakien, où il dispose de forces peshmergas et d’un réseau clandestin actif en Iran.

Son influence reste significative dans les régions kurdes de Mahabad, Sanandaj ou Kermanshah, où il inspire grèves et manifestations, même si les attaques répétées du régime et les divisions internes limitent son rayonnement. À l’international, il bénéficie d’alliances avec d’autres partis kurdes régionaux et d’un lobbying en Europe pour obtenir des sanctions ciblées, mais il se montre très sceptique envers Israël, craignant d’être utilisé sans véritable engagement pour un changement de régime. Ses relations avec les grandes puissances sont pragmatiques. Il recherche le soutien diplomatique des États-Unis et de l’Europe, se méfie de la Turquie et de l’Arabie saoudite en raison de leur hostilité historique envers les Kurdes, tandis que la Chine et la Russie le considèrent comme un facteur de déstabilisation régionale, sachant qu’il a plusieurs fois exprimé son désir de voir émerger un Kurdistan unifié, au-delà de l’Iran.

L’autre grand mouvement kurde s’incarne dans le Komala, ou Organisation des travailleurs révolutionnaires du Kurdistan iranien. Fondé en 1969, il représente un courant d’inspiration marxiste-léniniste, centré sur la lutte armée et la révolution sociale contre le capitalisme théocratique. Il met l’accent sur l’égalité de classe, le respect de l’identité kurde et une transformation socialiste de l’Iran. Divisé depuis les années 2000 en plusieurs factions, dont le Komala Party of Iranian Kurdistan, dirigé par Abdullah Mohtadi, il conserve des camps en Irak et soutient activement les soulèvements nationaux, comme en témoigne son appel récent à transformer les grèves des commerçants et des ouvriers en insurrection généralisée contre le régime.

Il connaît depuis peu une modification profonde de ses structures, et sa direction commence à être dépassée par sa base, jeune, éduquée et bien moins attachée aux fondamentaux marxistes que ses aînés, en plus d’être très largement féminisée et d’affirmer son attachement à la nation iranienne, en plus de son appartenance kurde. Raison pour laquelle les puissances étrangères entretiennent avec lui un nouveau cycle de relations plus apaisé.

Mais ni le KDPI ni le Komala ne peuvent être envisagés comme des options nationales. L’enjeu les concernant consiste à voir leurs revendications d’autonomie s’éloigner d’une tentation de guerre civile — que le Komala rejette massivement — en les intégrant dans une potentielle fédération iranienne dans laquelle, comme pour d’autres tribus historiques, seraient respectées leurs particularités ethniques et leur attachement territorial, fondant une nation diverse mais soudée.

Restent enfin les nationalistes laïcs non monarchistes. Ils constituent un courant important, mais relativement discret, dans l’opposition au régime des mollahs. Ils s’inspirent souvent de l’héritage de Mohammad Mossadegh (Premier ministre du Shah, écarté par les Américains en 1953 après la nationalisation du pétrole de l’Anglo-Iranian Oil Company) et du Front national de l’Iran, la plus ancienne organisation pro-démocratique opérant encore en partie à l’intérieur du pays malgré une répression extrême. Ce groupe historique, fondé en 1949, regroupe des libéraux laïcs, des sociaux-démocrates et des nationalistes qui défendent une république démocratique, la séparation stricte entre religion et État et une identité iranienne centrée sur l’histoire préislamique et la souveraineté nationale. Mais leur poids réel en Iran reste limité par la surveillance et l’absence d’organisation de masse. Ils pèsent surtout parmi les intellectuels, les classes moyennes urbaines et les nostalgiques du nationalisme mossadeghiste.

Monarchistes, réformistes, nationalistes, Kurdes et mouvements issus de la société civile, chacun essaie aujourd’hui de se rapprocher de l’autre pour structurer une opposition de poids face à un régime des mollahs sous la menace de l’intervention militaire israélo-américaine qui se dessine. Lequel sera considéré, lequel tirera au mieux son épingle du jeu ? Surtout, face à un peuple iranien soucieux de déterminer seul son avenir, même s’il ne rejette pas un soutien étranger pour y parvenir, quelle sera la capacité d’une Amérique aux volontés hégémoniques de le laisser manœuvrer à sa guise sans provoquer le chaos ? Réponses bientôt.

L’article Iran — qui pour succéder aux mollahs ? est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Reçu avant avant-hierLes Électrons Libres

#8 : des implants cérébraux, du quantique et des drones agricoles

5 janvier 2026 à 06:16

Interfacer l’homme et la machine, recycler des pneus, changer la vie des asthmatiques, toucher du doigt le quantique, cultiver des fraises avec des drones… C’est parti pour Électroscope #8.

Neuralink : l’ère des cyborgs passe à l’échelle industrielle !

Bientôt, l’interface homme-machine ne sera plus limitée à quelques essais cliniques, mais déployée auprès de plusieurs milliers de patients à travers le monde. Neuralink prévoit d’industrialiser la pose de ses implants cérébraux dès 2026, grâce à l’automatisation de la chirurgie, assurée par le robot R1.

Conçu pour la neurochirurgie de très haute précision, le robot R1 automatise les gestes les plus délicats à l’échelle du micron. Il s’appuie sur une imagerie optique en temps réel, couplée à des algorithmes de vision artificielle, pour cartographier les vaisseaux sanguins à la surface du cerveau et les éviter lors de l’implantation. Les électrodes, plus fines qu’un cheveu, sont insérées une à une avec une précision supérieure à celle de la main humaine, limitant fortement les risques d’hémorragie.

Cette approche repose sur une méthode d’insertion inédite : les électrodes traversent directement la dure-mère, la membrane protectrice du cerveau, sans nécessiter son retrait. En réduisant à la fois l’invasivité et le temps opératoire, cette technique diminue les complications et rend possible une standardisation de la procédure, indispensable à un déploiement à grande échelle.

À ce stade, Neuralink s’adresse prioritairement aux personnes privées de mobilité ou de parole. Les retours des douze premiers patients font état de gains d’autonomie immédiats.

Noland, paralysé sous les épaules après un accident de plongée, dépendait jusqu’alors d’une canule buccale douloureuse et de l’assistance permanente de sa famille. Il navigue aujourd’hui sur Internet de manière autonome, joue à des jeux comme Civilization et étudie quotidiennement les mathématiques, la philosophie et les langues, au point d’envisager une reprise d’études.

Alex, devenu tétraplégique à la suite d’un accident de voiture, avait dû renoncer à sa passion pour la conception de pièces automobiles. Grâce à l’implant, il a repris la modélisation 3D, le graphisme et même la programmation, retrouvant une liberté créative qu’il pensait perdue.

Brad, atteint d’une sclérose latérale amyotrophique à un stade avancé, ne pouvait ni parler ni bouger et restait confiné chez lui à cause d’un système de suivi oculaire peu fiable. Il communique désormais à l’extérieur, assiste aux matchs de football de son enfant et recommence à se projeter, notamment à travers des projets de voyage.

Parallèlement à ces applications motrices, Neuralink, à travers le programme Blindsight, vise à restaurer la vision chez des personnes aveugles, y compris de naissance, en stimulant directement le cortex visuel. Le dispositif agit en stimulant directement le cortex visuel au moyen de fils ultra-fins, afin de générer des perceptions de lumière et de formes. En septembre 2024, la FDA lui a attribué le statut de dispositif innovant, permettant d’accélérer son processus réglementaire. Les premiers essais cliniques chez l’humain sont attendus en 2026. Neuralink recrute actuellement des volontaires aux États-Unis, au Canada et au Royaume-Uni.

Quand deux chimies incompatibles s’unissent pour créer du caoutchouc « durable »

Sur le papier, cela semblait impossible. Dans les laboratoires du CNRS, une équipe de chimistes, en collaboration avec Michelin, a réussi à rapprocher deux procédés chimiques réputés incompatibles. Une avancée qui pourrait transformer en profondeur l’industrie du pneumatique et celle des matériaux élastiques.

Le point de départ est un problème bien connu des plasturgistes. Les caoutchoucs synthétiques classiques, très performants mécaniquement, sont fabriqués par un procédé dit de « polymérisation en chaîne ». Cette méthode crée une structure solide et durable, mais quasiment irréversible : une fois vulcanisé, le caoutchouc ne peut ni être refondu ni facilement recyclé. À l’inverse, les élastomères thermoplastiques, issus d’une « polymérisation par étapes », peuvent être fondus et recyclés, mais leurs performances restent inférieures à celles des caoutchoucs traditionnels.

Jusqu’ici, ces deux mondes ne se parlaient pas. Les chercheurs ont trouvé un moyen de les faire coopérer grâce à une catalyse innovante dite “commutable”. Concrètement, leur procédé permet de passer alternativement d’une chimie à l’autre au cours d’une même réaction, pour fabriquer des copolymères dits « à blocs », à l’architecture totalement nouvelle.

Le résultat : un matériau hybride qui combine la résistance et l’élasticité du caoutchouc vulcanisé avec la capacité des thermoplastiques à être refondus et réutilisés. En fin de vie, ces nouveaux caoutchoucs pourraient ainsi être chauffés, remodelés et recyclés sans perte notable de performance.

Cette découverte, récemment publiée et brevetée, a déjà été distinguée par le prix de l’innovation du Groupe français d’étude et d’application des polymères. Elle ne règle pas à elle seule la question environnementale des pneus, mais elle pose une première pierre concrète vers une véritable économie circulaire des matériaux élastiques, un objectif que l’industrie poursuit depuis des décennies.

Une avancée majeure pour les patients atteints d’asthme sévère

Le 16 décembre 2025, l’agence américaine du médicament (FDA) a donné son feu vert à un nouveau traitement qui pourrait profondément améliorer le quotidien des personnes souffrant d’asthme sévère. Le Depemokimab, commercialisé sous le nom d’Exdensur par le laboratoire GSK, devient le premier médicament biologique à action prolongée ciblant cette pathologie pouvant être administré à raison de seulement deux injections par an.

L’asthme sévère dit « éosinophilique » se  caractérise par une inflammation chronique des voies respiratoires. Jusqu’à présent, les biothérapies disponibles imposaient des injections mensuelles ou bimensuelles. Si ces traitements sont efficaces, leur fréquence représente une contrainte importante, à la fois logistique et psychologique, pour des patients déjà fragilisés par la maladie.

Le Depemokimab se distingue par une durée d’action beaucoup plus longue. Son efficacité repose sur une action ciblée et durable, qui permet d’espacer très fortement les administrations tout en maintenant un contrôle efficace de la maladie.

L’approbation de la FDA s’appuie sur les résultats des essais cliniques de phase III SWIFT-1 et SWIFT-2. Ces études ont montré que deux injections annuelles de 100 mg permettaient de réduire significativement le nombre de crises d’asthme sévères par rapport à un placebo. Les chercheurs observent notamment une diminution de 72 % des crises nécessitant une hospitalisation ou une prise en charge aux urgences.

Sur le plan biologique, le traitement agit en bloquant l’interleukine-5 (IL-5), une molécule clé de l’inflammation dite « de type 2 ». En empêchant le développement et la survie des globules blancs impliqués dans cette inflammation, le médicament réduit durablement l’irritation des voies respiratoires. Mais au-delà du mécanisme, la véritable rupture tient à la simplicité du suivi : une prise en charge semestrielle, au lieu de rappels fréquents.

Concrètement, pour les patients, cela signifie moins de rendez-vous médicaux, moins de rappels thérapeutiques et moins de place laissée à la maladie dans la vie quotidienne. Un asthme sévère, aujourd’hui souvent vécu comme une contrainte permanente, pourrait ainsi devenir une pathologie suivie à intervalles espacés, plus facile à intégrer dans une vie familiale, professionnelle et sociale normale.

Bientôt l’arrivée de l’informatique quantique, grâce à un qubit plus stable ?

Dans la course à l’ordinateur quantique, le principal défi n’est pas seulement la puissance, mais la stabilité. Pour comprendre l’enjeu, il faut d’abord rappeler ce qu’est un qubit : l’équivalent quantique du bit informatique classique, capable non pas de prendre la valeur 0 ou 1, mais les deux à la fois, grâce aux lois de la physique quantique. À l’hiver 2025, des ingénieurs de l’Université de Princeton ont annoncé dans la revue Nature une avancée importante : la mise au point d’un qubit supraconducteur capable de rester stable pendant plus d’une milliseconde.

Dit ainsi, une milliseconde peut sembler insignifiante. Mais en informatique quantique, c’est une durée exceptionnellement longue et une avancée cruciale. Car les qubits reposent sur des états quantiques extrêmement fragiles, qui se dégradent presque instantanément sous l’effet de leur environnement. Tant qu’un qubit reste stable, il peut participer aux calculs. Dès qu’il perd sa cohérence, l’information quantique disparaît et le calcul devient inutilisable. Or ce nouveau qubit reste cohérent environ trois fois plus longtemps que les meilleurs résultats obtenus jusqu’ici en laboratoire, et près de quinze fois plus longtemps que les qubits utilisés dans les machines industrielles actuelles.

La percée ne repose pas sur une nouvelle théorie complexe, mais sur un changement de matériau. Les chercheurs ont remplacé le niobium, habituellement utilisé dans les circuits supraconducteurs, par du tantale. Associé à des procédés de fabrication et de nettoyage extrêmement précis, ce choix de matériau permet de limiter les pertes d’énergie au niveau des interfaces du circuit qui perturbent le fonctionnement des qubits.

Autre point clé : cette innovation est compatible avec les architectures existantes. Il ne s’agit pas de repenser l’ordinateur quantique de fond en comble, mais de remplacer un composant par un autre plus performant. Selon l’équipe de Princeton, l’intégration de ces qubits au tantale dans des processeurs déjà en développement, comme ceux de Google ou d’IBM, pourrait réduire très fortement les erreurs de calcul — au point d’améliorer les performances effectives d’un facteur annoncé allant jusqu’à mille.

Cette amélioration de la fiabilité est essentielle : tant que les erreurs ne sont pas suffisamment maîtrisées, les ordinateurs quantiques restent cantonnés au stade expérimental. En prolongeant la durée de vie des qubits sans bouleverser les architectures existantes, Princeton rapproche un peu plus ces machines de la résolution de problèmes concrets, hors du seul cadre de la recherche.

L’agriculture de précision prend son envol avec les drones dans les fermes verticales

L’agriculture du futur ne se joue plus uniquement dans de vastes champs à ciel ouvert. Elle se développe aussi dans des environnements fermés, contrôlés et parfois empilés sur plusieurs étages : les fermes verticales. Une démonstration récente de 4D BIOS, entreprise américaine spécialisée dans ces technologies, illustre cette évolution avec l’utilisation de drones autonomes pour gérer des cultures hors-sol, ici des fraises.

Les images montrent une scène presque chorégraphiée. Dans des couloirs étroits bordés de murs de plantes, un drone sphérique se déplace avec une grande précision. Privé de GPS, il s’appuie sur une vision artificielle ultra-sophistiquée pour se repérer au millimètre près, évitant câbles et feuillages.

Équipé de caméras et de capteurs, le drone analyse chaque plant individuellement grâce à des algorithmes qui identifient les stades de croissance ou les premiers signes de stress hydrique ou de maladie. Ces informations sont ensuite regroupées dans un tableau de bord qui aide les agronomes à anticiper les rendements et à ajuster les conditions de culture.

L’objectif est très pragmatique. Dans les fermes verticales, des milliers de plants sont empilés en hauteur, ce qui rend les inspections manuelles longues, coûteuses et parfois imprécises. En automatisant cette surveillance — et demain peut-être des tâches comme la pollinisation ciblée ou la micro-pulvérisation — les drones permettent une gestion « plante par plante » à l’échelle industrielle.

Concrètement, pour le consommateur, ce type de technologie vise à produire localement, toute l’année, des fruits et légumes plus réguliers, avec moins de pertes et une utilisation plus fine de l’eau, de l’énergie et des intrants. Une agriculture plus technologique, mais aussi plus prévisible et plus proche des lieux de consommation, même en milieu urbain.

Chaque lundi, Les électrons libres vous propose un tour d’horizon des nouvelles électrisantes qui secouent le monde de la tech et œuvrent en faveur d’un progrès à même de changer votre quotidien.

Recevoir Électroscope

Nous ne vous enverrons jamais de spam ni ne partagerons votre adresse électronique. Consultez notre politique de confidentialité.

Vérifiez votre boite de réception ou votre répertoire d’indésirables pour confirmer votre abonnement.

L’article #8 : des implants cérébraux, du quantique et des drones agricoles est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Droit international : l’Amérique franchit le Rubicon

4 janvier 2026 à 13:27

Quelles conséquences aura la capture de Maduro pour les Vénézuéliens comme pour l’ordre mondial ? Le coup de force américain, en dynamitant le droit international, risque-t-il de légitimer les futures agressions de Moscou ou de Pékin ? Décryptage d’un pari risqué.

L’opération américaine du 3 janvier, qui a abouti à la capture de Nicolás Maduro et de son épouse, Cilia Flores, en plein cœur de Caracas, a provoqué un séisme diplomatique mondial. Les explosions nocturnes à Fuerte Tiuna, La Carlota et La Guaira, soutenues par des hélicoptères Chinook et Apache, marquent une intervention directe sans précédent depuis des décennies. Cette action unilatérale, justifiée par Washington comme une exécution de justice contre un « narco-État », a immédiatement polarisé la communauté internationale. Même si, et c’est le plus étrange, elle ne changera pas forcément la réalité subie par les Vénézuéliens. Du moins, pas dans l’immédiat.

Les réactions sont convenues et alignées sur les intérêts géopolitiques de chacun. Les alliés traditionnels du régime Maduro – Russie, Iran, Chine et Cuba – ont unanimement condamné l’opération comme une agression armée flagrante et une violation de la souveraineté vénézuélienne. Surtout, l’Iran, fidèle partenaire du Venezuela dans le contournement des sanctions et le narcotrafic, qui ressent cette action comme un coup porté à son propre « axe de résistance » contre l’Occident. Quant à Cuba qui sent déjà passer le vent d’un boulet pouvant la toucher, comme l’a évoqué le Secrétaire d’État américain, Marco Rubio, elle a condamné  un « terrorisme d’État » perpétré par les États-Unis.

À l’opposé, tout aussi logiquement et assez éloignés des standards du droit international, des commentaires positifs émergent de pays alignés sur Washington ou hostiles au chavisme. En Argentine, Javier Milei a célébré sur X l’opération comme une avancée pour la « liberté », saluant la chute d’un régime qu’il qualifie – à raison – de tyrannique. En Italie, Giorgia Meloni a défendu une « intervention défensive légitime » contre un État promouvant le narcotrafic, tout en nuançant ses mots d’un rejet malin de l’usage de la force pour faire tomber un régime souverain. 

L’Europe, quant à elle, apparaît particulièrement passive et écartée des enjeux, pour ne pas dire de la marche de l’Histoire. Par la voix de Kaja Kallas, la cheffe de sa diplomatie, elle se contente de « suivre de près la situation », mais n’a rien dégainé d’autre qu’un appel convenu au respect des principes du droit international et de la Charte des Nations unies. Tout en réaffirmant que Maduro manque de légitimité depuis les élections frauduleuses de 2024 qui auraient dû voir gagner l’opposant Edmundo González. 

La France, via son ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, rappelle le principe de non-recours à la force, soulignant qu’ « aucune solution politique durable ne peut être imposée de l’extérieur ». Un grand numéro de « en même temps » typique du macronisme, puisque le président de la République s’est lui réjoui de voir « le peuple vénézuélien […] débarrassé de la dictature de Nicolás Maduro. », avant d’ajouter : « En confisquant le pouvoir et en piétinant les libertés fondamentales, Nicolás Maduro a porté une atteinte grave à la dignité de son propre peuple. La transition à venir doit être pacifique, démocratique et respectueuse de la volonté du peuple vénézuélien. » Des mots contradictoires et sans effets qui témoignent de la marginalisation européenne et de l’absence de responsabilité et de colonne vertébrale diplomatique française. 

L’UE, déjà divisée sur les questions énergétiques et migratoires, n’a ni les moyens ni la volonté de s’impliquer dans une crise dominée par les États-Unis, laissant le champ libre à sa realpolitik qui joue aux apprentis-sorciers avec le globe. Même si on peut noter, d’un point de vue purement technique (et un peu cynique), la qualité d’une opération militaire menée de main de maître par les forces spéciales américaines, qui plus est visant à écarter un narco dictateur que personne ne regrettera. 

Un précédent dangereux pour l’ordre mondial

Cette intervention américaine pose néanmoins des questions fondamentales quant au respect du droit international, créant un précédent qui pourrait ébranler l’ordre mondial établi depuis 1945. Le cadre juridique est clair. L’article 2(4) de la Charte des Nations unies interdit formellement le recours à la force armée contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un État membre, sauf en cas de légitime défense (article 51) ou avec une autorisation explicite du Conseil de sécurité. Ici, aucune résolution onusienne n’a été adoptée, et il n’existe pas d’attaque armée préalable du Venezuela contre les États-Unis justifiant une action de défense préventive. L’opération, présentée par Washington comme une simple « exécution de justice » contre un individu inculpé pour narcoterrorisme (sur la base d’une décision du Southern District of New York datant de 2020), s’apparente plutôt à un enlèvement extraterritorial d’un chef d’État en exercice, ce qui viole les principes de souveraineté et de non-ingérence. 

Cette analyse se confronte toutefois à l’idée, brandie, notamment par Kaja Kallas, que Maduro avait en réalité perdu les élections de 2024 et manquait de légitimité démocratique. Cette illégitimité interne, reconnue par l’UE et une partie de la communauté internationale, pourrait théoriquement justifier une pression diplomatique ou des sanctions, mais elle ne saurait autoriser une intervention armée unilatérale d’une puissance étrangère au nom de ses propres intérêts sécuritaires (lutte contre le narcotrafic) ou économiques (accès au pétrole vénézuélien). Le droit international ne prévoit pas de « clause d’illégitimité » permettant à un État tiers d’imposer un changement de régime par la force. Cela relèverait d’une doctrine obsolète, comme la « doctrine Monroe » revisitée et d’ailleurs évoquée par Donald Trump pour se justifier, qui risque de miner la crédibilité des institutions onusiennes.

Un régime toujours en place

Sur la succession, la position américaine est ambiguë et révélatrice. Trump a affirmé que les États-Unis géreraient le Venezuela de manière intérimaire jusqu’à la transition, sans promouvoir Maria Corina Machado ou Edmundo González comme successeurs. Machado, lauréate du prix Nobel de la paix et figure de l’opposition, émerge pourtant comme une candidate naturelle. Mais l’administration Trump lui a mis un vent assez stupéfiant, semblant témoigner de son indifférence coupable au sort de la population. Le plan semble désormais se diriger vers une absence d’ingérence politique, à la condition de voir les compagnies américaines reprendre le contrôle de la manne pétrolière, laissant le pays en lambeaux et aux prises à la vengeance des brutaux lieutenants de Maduro, comme le ministre des Relations intérieures, de la Justice et.. de la Paix, Diosdado Cabello. On en vient à se demander si cette triste hypothèse ne procède pas d’un deal navrant pouvant être résumé ainsi : pétrole et Maduro, en échange d’une absence de réel interventionnisme futur. Il est encore prématuré pour l’assurer, mais les signaux envoyés ne sont vraiment pas encourageants, surtout pour les Vénézuéliens…

Dans tous les cas, cette approche unilatérale renforce l’idée d’un douteux coup d’éclat, dans lequel la prétendue préoccupation démocratique sert de prétexte à l’accomplissement d’objectifs personnels. Un classique de la diplomatie américaine, à la sauce trumpiste.

Légitimation d’une escalade potentielle

Le problème posé par cette intervention, même si l’on se réjouit vivement de la chute de Maduro et de la fin potentielle d’une dictature aux contours marxisants, est qu’elle légitime d’autres actions similaires à travers le monde, affaiblissant le principe de non-ingérence. Elle pourrait, a posteriori, donner un faux motif à Vladimir Poutine pour vendre son attaque de l’Ukraine en 2022, en créant un précédent où une grande puissance peut invoquer des menaces sécuritaires, réelles ou perçues, pour justifier une invasion unilatérale. Cela conduirait à encourager des escalades ultérieures, visant notamment des pays proches de l’Ukraine, y compris des membres de l’OTAN, comme les États baltes ou la Moldavie, avec des conséquences insoupçonnables sur la stabilité européenne et mondiale.

Les implications pour la Chine sont tout aussi alarmantes. Pékin, qui privilégie l’expansion par le commerce plutôt que par la guerre malgré ses provocations répétées et ses manœuvres militaires autour de Taïwan, pourrait se sentir légitime pour envahir l’île en invoquant des prétextes similaires, comme des menaces pour sa sécurité, une unification historique (à la manière de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine), ou une lutte fantasmée contre des influences étrangères. Bien qu’encore une fois, la Chine soit peu encline à une conquête mondiale par la force, ce précédent américain serait de nature à abaisser son seuil d’inhibition.

Enfin, cela renforce le rôle de la Russie et de la Chine comme défenseurs de la sphère non occidentale, symbolisée par les BRICS. Et ce n’est pas un hasard si la vice-présidente vénézuélienne, Delcy Rodríguez, est actuellement à Moscou ou que le brésilien Lula a fortement condamné l’intervention américaine. Cet ensemble de faits soulignent comment Moscou et Pékin se positionnent comme gardiens de la sécurité des ses supposés alliés face à l’Amérique et à l’OTAN, recomposant le monde en deux blocs rappelant les plus « belles » heures de la Guerre froide. D’un côté, un Occident mené par les États-Unis imposant ses normes par la force ; de l’autre, un axe eurasiatique défendant la multipolarité, fondé sur des régimes autoritaires.

Cette opération justifie également les prochaines ingérences américaines, non seulement dans la sphère de l’Amérique du Sud et de l’Amérique centrale – rappelant les interventions des années 1970-1990 au Panama, au Nicaragua ou au Grenade, souvent sous prétexte de lutte contre le communisme ou la drogue – mais aussi au-delà. Elle pourrait préfigurer des actions plus agressives contre des États comme l’Iran, l’opération vénézuélienne semblant coordonnée avec les actuels événements secouant le régime des mollahs. Selon nos informations, celles-ci devraient se matérialiser, à travers le bornage de téléphones et la localisation par satellite de potentielles cibles de dignitaires du régime, pouvant être éliminées par le Mossad, dont nombre d’agents agissent sur le territoire iranien.

Une recomposition de l’ordre mondial

En définitive, l’intervention au Venezuela accélère une recomposition profonde de l’ordre mondial, où le multilatéralisme incarné par l’ONU s’effrite face aux actions unilatérales des grandes puissances. Dans un espace où les États-Unis exercent une mainmise accrue sur le pétrole vénézuélien – les plus grandes réserves prouvées au monde –, cela risque de mener à des tensions énergétiques globales, avec la Russie et la Chine cherchant à contrer cette domination via des alliances alternatives, des sanctions croisées ou des disruptions sur les marchés mondiaux. Ce précédent est susceptible de plonger le monde dans une ère d’instabilité où la loi du plus fort prime sur le droit. Attention danger…

L’article Droit international : l’Amérique franchit le Rubicon est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

La plongée en enfer du chavisme

4 janvier 2026 à 13:27

En dix ans, le PIB du Venezuela a été divisé par cinq — un effondrement supérieur à celui d’un pays en guerre. Près d’un quart de la population a fui la misère et la répression. Chute des prix du pétrole ? Sanctions américaines ? Les causes, plus profondes, prennent racine dans les fondements mêmes du chavisme.

Depuis plus de dix ans, le Venezuela s’est enfoncé dans une crise sans précédent. La population manque de tout : ruptures d’approvisionnement, services publics en ruine, salaires qui ne couvrent plus l’essentiel, familles éclatées par la nécessité.

L’argent facile du pétrole

Pourtant, le pays repose sur l’un des sous-sols les plus riches du monde. Bien avant Hugo Chávez, le Venezuela était déjà un État rentier : plus de 90 % de ses exportations provenaient du pétrole, tandis que l’industrie, l’agriculture et les secteurs non pétroliers étaient marginalisés. Lorsqu’il arrive au pouvoir, le baril se négocie autour de 10 dollars. Il grimpera jusqu’à 130 dollars sous sa présidence. Cette manne exceptionnelle transforme la rente pétrolière en système clientéliste : les revenus financent programmes sociaux et emplois publics, distribués en échange de l’allégeance au régime.

La loyauté remplace la compétence, le parti remplace l’administration, l’urgence remplace l’investissement. Le socialisme populiste n’administre pas seulement l’économie, il organise la dépendance.

La compagnie pétrolière publique PDVSA est devenue le symbole le plus parlant de cette transformation. En 2017, elle comptait 115 000 salariés, quatre fois plus qu’avant l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez, tout en produisant quatre fois moins de pétrole. Les licenciements massifs de 2002 – 19 000 des 30 000 salariés du groupe – ont laissé des traces. Gouverner selon les besoins des amis s’est fait au détriment de la compétence technique et de l’avenir de la nation.

Si les largesses du pouvoir profitent dans un premier temps aux classes populaires, l’effondrement du prix du baril – 30 dollars en 2015 – fait s’écrouler tout le système comme un château de cartes. Sans épargne de précaution, sans fonds souverain crédible, sans accès normal aux marchés financiers, c’est un choc cataclysmique. Les autres pays pétroliers ajustent, puisent dans leurs réserves. Le Venezuela se contente d’imprimer de la monnaie.

Mais la chute des cours n’est pas la seule raison de la destruction de l’économie du pays. Celle-ci a commencé bien plus tôt.

Les racines du mal

En 2002, seulement quatre ans après son arrivée au pouvoir, Hugo Chávez fait face à une grève générale et à un conflit ouvert avec le secteur privé. La corruption, les expropriations arbitraires, les nationalisations sans compensation et la subordination de la justice au pouvoir politique ont entraîné une perte de confiance des entrepreneurs et des investisseurs.

Le président vénézuélien prend alors deux décisions politiques qui ont un impact économique majeur : le contrôle des prix et le contrôle des changes.

Parmi les produits concernés figure un pilier de l’alimentation vénézuélienne : la farine de maïs précuite, indispensable à la fabrication des repas. Le prix est fixé par décret, au nom de la « défense du pouvoir d’achat ». Sur le papier, l’intention est simple : empêcher les industriels d’augmenter les prix. Dans la réalité, le prix administré est rapidement inférieur au coût réel de production. À court terme, l’État compense partiellement. À moyen terme, l’inflation, la dégradation des infrastructures, la pénurie de devises et les contrôles bureaucratiques rendent cette compensation insuffisante.

L’entreprise dominante du secteur, Empresas Polar, alerte à plusieurs reprises : produire à ce prix signifie produire à perte. Les coûts explosent — énergie, transport, pièces détachées importées — tandis que le prix de vente reste figé. L’État refuse d’ajuster durablement, par crainte politique de reconnaître l’inflation.

La mécanique se met alors en place, implacable. Les usines ralentissent, puis s’arrêtent par intermittence. Les stocks disparaissent des supermarchés. La farine devient un produit rare. Les files d’attente s’allongent devant les magasins d’État. Le rationnement s’installe : un paquet par personne, certains jours seulement, parfois sur présentation de la carte d’identité ou du « carnet de la patrie ».

Dans le même temps, la farine ne disparaît pas vraiment. Elle change de circuit. Les sacs subventionnés sont détournés à la sortie des usines ou des entrepôts, revendus sur les marchés informels à cinq, dix, parfois vingt fois le prix officiel. Le contrôle des prix, censé protéger les plus pauvres, ne profite qu’aux dignitaires du régime. La farine n’est pas un cas isolé. Le riz, le lait, l’huile, le sucre, puis les médicaments, tous les biens de base subissent le même sort.

Dans le même temps, pour empêcher la fuite de capitaux, l’État s’arroge le monopole total de l’accès aux devises.

Acheter des dollars devient un privilège administratif. Toute entreprise souhaitant importer doit demander des devises à un organisme public. Le taux officiel est fixé très en dessous de la valeur réelle du bolivar. Le dollar subventionné devient aussitôt une rente.

Le système produit exactement l’inverse de l’objectif affiché. Les entreprises proches du pouvoir obtiennent des dollars bon marché, parfois pour les revendre sur le marché noir avec des marges énormes, parfois pour des importations fictives qui alimentent les réseaux politiques, militaires et clientélistes.

Les entreprises productives, elles, attendent ou sont refusées. Sans devises, elles ne peuvent plus importer de machines ni de matières premières. La production s’effondre.

Un marché noir du change devient la vraie référence de l’économie. Le pays fonctionne alors avec deux réalités : un taux officiel réservé aux initiés et un taux réel, illégal mais indispensable à la survie.

Sous Nicolás Maduro, le système se complexifie sans jamais être démantelé. Les taux se multiplient, l’arbitraire s’installe, la corruption explose. Le contrôle des changes alimente la fuite de capitaux, accélère la désindustrialisation et prépare l’hyperinflation.

Entre 2000 et 2018, on estime que plus de 150 milliards de dollars ont quitté le pays. Une moyenne de 3,5% du PIB chaque année.

L’inflation atteint 4 % par jour. Ce qui vaut 1 bolivar le lundi en vaut 1,27 le dimanche. 3,12 à la fin du mois. Plus d’un million et demi un an après. En 2021, le salaire mensuel minimum ne permet plus de s’acheter qu’une seule boîte d’œufs.

Si, dans les villes, les dollars sont devenus l’eldorado, dans les villages, c’est le café qui supplante la monnaie nationale. Les grains ne sont plus broyés, ils s’échangent.

Si les sanctions américaines n’ont rien arrangé, elles ne sont pas l’origine de la catastrophe. En 2014, sous la présidence de Barack Obama, Washington se limite à sanctionner individuellement quelques responsables impliqués dans la répression des manifestations. Les premières mesures réelles interviennent en 2017, lorsque Donald Trump coupe l’accès de PDVSA et du gouvernement vénézuélien aux marchés financiers internationaux. Et la rupture décisive ne survient que deux ans plus tard, avec l’interdiction faite aux entreprises américaines d’acheter du pétrole vénézuélien. Pour la première fois, le brut est directement visé. Mais à ce moment-là, la production a déjà été divisée par trois, les pénuries d’essence sont installées, et PDVSA est techniquement sinistrée. Les sanctions ne peuvent pas être la cause d’un déclin commencé bien avant leur mise en œuvre.

Aujourd’hui, près de 8 millions de Vénézuéliens ont fui le pays. Un quart de la population. Un exode qui a bouleversé la démographie de l’Amérique du Sud : pour la première fois, la Colombie, le Chili et le Pérou ont connu un solde migratoire positif.

Mais la pauvreté n’est pas le seul danger qui menace les Vénézuéliens.

Derrière la misère, la peur

Progressivement, le pouvoir est passé du clientélisme à la terreur, en s’appuyant sur ceux qui dépendaient le plus de lui : les colectivos. Enracinés dans les quartiers populaires, ces groupes pro-gouvernementaux organisent des distributions alimentaires, gèrent des radios communautaires, des jardins partagés, parfois des cliniques de fortune. Ils se présentent comme les « yeux et les mains du peuple », chargés de faire vivre la révolution au niveau local. Avec le temps, une partie d’entre eux a basculé. Ce sont devenus des milices. Les structures sociales se sont transformées en réseaux d’informateurs, puis en instruments d’intimidation, capables de terroriser la population.

En 2024, ils jouent un rôle central dans la répression des manifestations qui suivent la réélection contestée de Nicolás Maduro. Organisés en bandes de motards armés et cagoulés, ils tirent sur les foules ou les brutalisent. Pour intimider, ils peignent des croix sur les maisons des manifestants. À Caracas, presque chaque famille voit alors l’un des siens disparaître. Désignés comme « terroristes », les opposants sont arrêtés et emprisonnés sans procès.

De nombreux opposants, comme María Oropeza, soutien du candidat Edmundo Gonzalez Urrutia, sont kidnappés à leur domicile. Filmée en direct par la militante, la scène fait le tour du monde. Elle est détenue depuis dans le centre de détention d’El Helicoide, connu comme un lieu de torture.Aujourd’hui, les Vénézuéliens vivent dans la peur et dans le dénuement. En dix ans, l’espérance de vie a reculé de plus de trois ans. Et même de sept ans pour les personnes nées entre 2015 et 2020. L’avenir sera-t-il meilleur ? Rien n’est moins sûr. À l’heure où j’écris ces lignes, impossible de savoir si la capture de Maduro mettra fin au chavisme. Espérons-le, tant il fut destructeur.

L’article La plongée en enfer du chavisme est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Venezuela : le tombeau de l’or noir

4 janvier 2026 à 07:07

Un cinquième des réserves mondiales — plus que l’Arabie saoudite ou l’Iran. Longtemps, le pétrole a été un cadeau du ciel pour le Venezuela. Avant que le chavisme ne tue cette poule aux œufs d’or, qui précipite aujourd’hui la chute de son tyrannique leader.

Longtemps, le pétrole a été un cadeau du ciel pour le Venezuela, qui possède les plus grandes réserves prouvées de la planète, devant l’Arabie Saoudite et l’Iran. Pourtant, le chavisme a progressivement tué la poule aux œufs d’or. Jusqu’à ce qu’elle se transforme aujourd’hui en poison fatal.

Dans les années 2000, le Venezuela récolte les fruits d’une flambée des prix du baril. Cliniques de quartier gratuites, subventions alimentaires, logements sociaux, aides aux plus démunis, carburant quasi gratuit… Élu en 1998, Hugo Chávez profite progressivement de cette manne pour mener une politique sociale massive. Se réclamant du bolivarisme, il revendique l’avènement d’un « socialisme du XXIe siècle ». Sa « Révolution bolivarienne » entraîne l’établissement d’une nouvelle Constitution, la promotion d’une forme de « démocratie participative » et la nationalisation des industries clés.

PDVSA, la compagnie pétrolière vénézuélienne, bénéficiait jusqu’alors d’une assez grande autonomie. Dotée de compétences techniques reconnues, elle investissait à l’étranger et dans son outil de production. Mais l’arrivée de Chávez la transforme progressivement en instrument politique et social, chargé de financer les priorités du régime.

« La patrie, le socialisme ou la mort » – Photo ©Ludovic Leroy

Les cadres techniques qui dénoncent l’incompétence de la nouvelle direction sont marginalisés. En 2002, plusieurs dirigeants de PDVSA sont publiquement révoqués, ce qui accentue la colère au sein du groupe. En décembre, une grande partie des employés arrêtent la production pendant plus de deux mois. La riposte est brutale : environ 19 000 cadres et salariés grévistes sont licenciés, sur les quelque 30 000 que compte alors l’entreprise.

Ils sont remplacés par d’ex-retraités, ou par des jeunes mal formés. La loyauté politique prime sur la compétence technique. La productivité de l’entreprise et la motivation des salariés s’effondrent. L’entretien des infrastructures est négligé. La corruption devient systémique. 

Les sous-traitants sont progressivement absorbés. Environ 70 entreprises chargées de l’entretien ou du transport du personnel passent sous le contrôle de PDVSA. Les postes clés sont majoritairement attribués à des militants chavistes. La méritocratie disparaît. Et avec elle, les capacités d’extraction.

Problème : le pétrole vénézuélien, notamment celui de la ceinture de l’Orénoque, n’est pas simple à produire ni à valoriser. Extra-lourd, il nécessite l’apport de diluants et des installations industrielles complexes — unités de mélange, de conversion et de craquage — pour devenir commercialisable. Longtemps importés des États-Unis ou du Nigéria, ces diluants deviennent difficiles à obtenir avec le durcissement des sanctions, et le pays se tourne vers l’Iran. Sans ingénieurs qualifiés, sans financement pour maintenir ces usines en état, la production décline inexorablement. La géologie impose ses contraintes, trop longtemps ignorées par l’idéologie politique.

Petropiar, site d’amélioration du brut extra-lourd de l’Orénoque – Photo ©Ludovic Leroy

Peu à peu, la compagnie se révèle incapable de maintenir correctement l’exploitation de certains gisements historiques, notamment autour du lac Maracaibo, pourtant parmi les plus accessibles du pays. Oléoducs non entretenus, puits abandonnés, équipements démontés et revendus comme ferraille… Le site se transforme par endroits en marée noire quasi permanente. Pour survivre, certains techniciens se reconvertissent dans des activités de subsistance et quittent progressivement la compagnie. Faute de carburant, les transports se dégradent, les coupures de courant se multiplient, et l’activité industrielle est régulièrement interrompue.

Les sanctions américaines mises en place à partir de 2017 ne sont que les derniers clous d’un cercueil déjà clos. Autour de nombreux sites pétroliers, l’air devient irrespirable. Le pétrole s’échappe en continu. La pollution touche la faune, contamine les cultures alentour et s’étend parfois au-delà des frontières. Au Brésil, des galettes de pétrole, attribuées par les autorités au Vénézuela, souillent régulièrement les plages du Nord-Est.

Sur plusieurs grandes unités de transformation du brut lourd, une majorité est aujourd’hui partiellement ou totalement hors service. Les remettre en état prendra des mois, exigera des investissements considérables et surtout un retour des compétences techniques qui ont déserté le pays.

À ce jour, une production limitée subsiste grâce à des coentreprises bénéficiant de dérogations aux sanctions. L’administration américaine a notamment accordé une licence exceptionnelle à Chevron, permettant une reprise partielle des opérations.

Les États-Unis disposent par ailleurs d’un débouché tout trouvé pour le pétrole de la ceinture de l’Orénoque : leurs raffineries, notamment sur la côte du Golfe du Mexique, étaient historiquement conçues pour le traitement de bruts lourds, notamment vénézuéliens. Elles n’ont pas pu se reconvertir pleinement au pétrole de schiste, très léger, sans le couper avec un brut plus dense — jusqu’ici principalement canadien — afin de fonctionner efficacement.

Contrôler le pétrole vénézuélien permettrait aux États-Unis de réduire leur vulnérabilité aux perturbations énergétiques dans le Golfe, d’influencer davantage les flux mondiaux et les prix, et de consolider le rôle du dollar dans le système pétrolier international — le fameux pétrodollar qui sous-tend une bonne part de la puissance financière américaine. Dans ce cadre, l’éviction de Nicolás Maduro ne s’analyse pas seulement comme une politique étrangère punitive, mais comme une stratégie de domination énergétique et monétaire.  

L’article Venezuela : le tombeau de l’or noir est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Venezuela – Iran, l’alliance des narco-États

4 janvier 2026 à 07:05

Plateforme du Hezbollah et allié de l’Iran, le Venezuela de Nicolás Maduro était devenu un véritable narco-État. Pourtant, Washington vise davantage les puits de pétrole que les cartels. En géopolitique, la morale a moins de valeur que les intérêts stratégiques.

Une opération façon Mossad…

La stupeur a frappé le monde en ce 3 janvier après l’opération des forces spéciales américaines en plein cœur de Caracas, la capitale vénézuélienne, culminant avec la capture de Nicolás Maduro et de sa femme. Une intervention officiellement fondée sur les accusations de narcoterrorisme touchant le leader sud-américain. Elle s’inscrit dans une série d’actions militaires entamées dès l’été 2025, ayant visé des embarcations suspectées de transporter de la drogue, causant des dizaines de morts – parfois sans rapport avec le trafic, d’ailleurs – et exacerbant les tensions régionales. Mais surtout bien au-delà. D’où la réaction immédiate des autorités iraniennes, fortement impliquées dans l’affaire, dénonçant une agression impérialiste flagrante. Téhéran a réaffirmé son soutien indéfectible au Venezuela, qualifiant l’intervention des soldats US d’atteinte à la souveraineté et appelant à une levée des sanctions sur son programme nucléaire. Logique. Ces événements révèlent les liens profonds et multiformes entre les deux nations, unies par une alliance stratégique contre « l’impérialisme américain », les ventes d’armes et… le partage des profits mondiaux du narcotrafic, que nous évoquerons plus loin.

Le 30 décembre dernier, les États-Unis ont imposé de nouvelles sanctions contre dix individus et entités basés en Iran et au Venezuela, ciblant notamment le commerce d’armes, y compris des drones iraniens comme le Mohajer-6, largement employé par la Russie en Ukraine, et assemblé localement au Venezuela. Le Trésor américain accuse des figures comme José Jesús Urdaneta González, président d’Empresa Aeronautica Nacional SA (EANSA), d’avoir coordonné avec les forces armées vénézuéliennes et iraniennes la production de ces drones de combat. Maduro, dans ses ultimes déclarations, a d’ailleurs évoqué des dons iraniens de systèmes défensifs pour protéger le territoire vénézuélien, tandis que des rapports confirment la présence de ces appareils, symboles d’une coopération qui transcende le domaine militaire pour s’étendre au narcotrafic. L’administration Trump, qui a déjà saisi des tankers vénézuéliens comme le Nord Star, voit dans ces liens une menace directe à la sécurité des États-Unis, dans un pays frappé par une épidémie d’overdoses ayant causé plus de 70 000 morts annuels. Pourtant – et cela écorne le narratif américain –, la cocaïne vénézuélienne se déploie majoritairement en Europe.

Narco-État ?

Le concept de narco-État désigne un régime où le pouvoir politique se confond avec les réseaux de trafiquants de drogue, détournant l’appareil institutionnel au profit de ces activités illicites. Or, le Venezuela et l’Iran incarnent cette réalité, formant une alliance où la drogue n’est pas seulement une source de revenus, mais un instrument stratégique de subversion et de souveraineté économique. Sous Hugo Chávez puis Nicolás Maduro, le Venezuela s’est allié à l’Iran au nom de la lutte contre le « Grand Satan » américain, chacun en fonction de ses intérêts propres et de la défense de sa manne pétrolière.

Derrière le discours bolivarien se cache un deal entre nations au bord de l’asphyxie économique. Les Gardiens de la Révolution (pasdaran) trouvent en Amérique latine un partenaire géographique idéal, avec ses ports discrets, son marché noir pétrolier, ses routes de la cocaïne et sa haine de l’Occident.

Des officiers vénézuéliens et des membres du Hezbollah, le proxy libano-syrien des mollahs, ont organisé des ponts aériens de cocaïne et d’armes, parfois avec la médiation de la Force Al-Qods, la branche militaire des pasdaran. Tareck El Aissami, ex-vice-président de Maduro puis ministre du Pétrole, d’origine syro-libanaise, et Ghazi Nassereddine, ancien diplomate vénézuélien, lui aussi aux racines liées au pays du Cèdre, figurent parmi les figures clés de ce réseau, témoignant du pourrissement de la tête de l’État.

Les circuits passent par l’Afrique de l’Ouest – Lagos, Abidjan, Cotonou – puis par Dubaï, pivot logistique et bancaire. En 2024, selon les estimations croisées de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, 14 % du trafic mondial d’opiacés et près de 4 % de celui de cocaïne transitent encore par l’Iran.

À partir des années 2000, plusieurs rapports de la DEA et d’organisations américaines de sécurité mettent en lumière l’axe Caracas–Beyrouth–Bogotá–Buenos Aires. Des vols opérés par la compagnie aérienne iranienne Mahan Air, placée sous sanctions américaines, effectuent des rotations régulières entre Caracas et Beyrouth. L’opération Titan, en 2008, a permis d’intercepter plusieurs tonnes de cocaïne issues de ce système. Le Hezbollah agit comme facilitateur financier, blanchissant de l’argent du trafic et recevant une partie des profits pour financer ses opérations au Moyen-Orient.

Et ce, même si, en 2025, l’armée de l’air vénézuélienne prétend avoir détruit 39 avions appartenant à des trafiquants de drogue. Des actions masquant souvent, en réalité, la protection étatique accordée aux cartels alliés au régime contre leurs concurrents. Comme celui de los Soles, formé par des militaires de haut rang.

L’Iran, via son Drug Control Headquarters (DCHQ), rattaché au président, coordonne une politique antidrogue officielle tout en tolérant des flux illicites qui financent ses proxies. Notamment dans des ports, comme celui de Chabahar, qui servent de hubs pour des cargaisons suspectes.

Ayman Joumaa, trafiquant libanais œuvrant pour Téhéran, a exporté plus de 200 tonnes de cocaïne entre 2008 et 2012, blanchies via la Lebanese Canadian Bank. Le réseau de Mohamad Hamdar, démantelé en 2014, illustre cette mécanique. Cet agent du Hezbollah a servi de courroie entre les cellules financières iraniennes et des organisations criminelles comme La Oficina de Envigado, héritière du célèbre cartel de Medellín. Ces preuves, corroborées par des rapports comme celui de l’International Narcotics Control Strategy Report 2025, confirment le statut de narco-États de ces deux pays, où la drogue est devenue la colonne vertébrale d’un pouvoir informel, mobile et autofinancé.

Réelle lutte contre le narcotrafic ?

La posture américaine face à cette menace est résolument offensive, ancrée dans une stratégie de « pression maximale » visant à démanteler les réseaux irano-vénézuéliens. Les frappes aériennes sur des bateaux accusés de transporter de la drogue, les saisies de tankers et le déploiement d’un porte-avions en octobre 2025 pour des opérations antidrogue illustrent cette approche musclée.

Maduro est dépeint – à raison – comme le dirigeant d’un « narco-État », avec une récompense portée à 50 millions de dollars pour sa capture – qui n’iront finalement dans les poches de personne. Les sanctions du Trésor américain, qui ont désigné en 2017 ces structures comme Transnational Criminal Organizations, se sont multipliées, touchant récemment le Rayan Fan Group iranien et l’Empresa Aeronautica Nacional vénézuélienne. Washington accuse ces réseaux de miner la sécurité mondiale, en reliant le narcotrafic à des menaces plus larges comme le terrorisme et la prolifération nucléaire, justifiant ainsi l’escalade militaire. Et Maduro, prétendument ouvert à un pacte antidrogue avec les États-Unis et ayant « invité » des compagnies pétrolières américaines comme Chevron, a vu son régime reconnu comme une organisation narcoterroriste par Washington, voyant dans l’alliance irano-vénézuélienne une menace hybride combinant drogue, armes et terrorisme.

L’hypocrisie américaine – Convoitise du pétrole et politique à géométrie variable

Pourtant, cette fermeté américaine masque une hypocrisie profonde, motivée par la convoitise des vastes réserves pétrolières vénézuéliennes et une politique étrangère sélective qui privilégie les intérêts géopolitiques sur la cohérence morale. Parallèlement à ses actions vénézuéliennes, Donald Trump a accordé, le 1er décembre 2025, une grâce présidentielle complète à l’ancien président hondurien Juan Orlando Hernández, condamné l’année précédente à quarante-cinq ans de prison aux États-Unis pour avoir facilité l’importation de centaines de tonnes de cocaïne, en protégeant des trafiquants et en recevant des millions en pots-de-vin. Des éléments laissant entendre que, sous couvert de lutte antidrogue, le président américain visait surtout à affaiblir le régime chaviste pour s’emparer des réserves pétrolières de Caracas.

Washington épargne les acteurs impliqués dans le narcotrafic tant qu’ils s’alignent sur ses intérêts politiques, révélant une duplicité où la morale cède le pas à la realpolitik. Cette incohérence sape la crédibilité de la croisade antidrogue, transformant une quête de justice en outil de domination, surtout lorsque les États-Unis consomment encore une part significative du pétrole vénézuélien malgré les sanctions…

Cet article, actualisé, s’inspire en grande partie du livre de son auteur, « La drogue au pouvoir », qui sortira début 2026, aux Éditions du Cerf.

L’article Venezuela – Iran, l’alliance des narco-États est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Iran, dans le miroir de la révolution

1 janvier 2026 à 06:41

2026, année de la libération pour l’Iran ?
Malgré la répression, des manifestations d’une ampleur inédite depuis des décennies ébranlent le régime des mollah. Animées par la force du désespoir économique, elles évoquent une version inversée de la révolution de 1979.

Le fantôme de 1979*

Janvier 1979. À Neauphle-le-Château, dans les Yvelines, à une trentaine de kilomètres de Paris, un vieil homme en turban noir reçoit chaque jour des journalistes venus du monde entier. À ses côtés, quelques étudiants iraniens traduisent ses paroles et expédient ses cassettes vers Téhéran. Ce religieux austère, que l’on disait oublié dans son exil, s’appelle Rouhollah Moussavi Khomeini. Il sera bientôt le Guide suprême de la République islamique, la plus haute autorité politique et religieuse du pays. En quelques semaines, son exil français devient le centre d’une révolution. Depuis son salon meublé d’un simple tapis, Khomeini dicte la chute d’un empire.

À des milliers de kilomètres de là, l’Iran du Shah vacille. Après trente-sept ans de règne autoritaire, Mohammad Reza Pahlavi a fait de son pays le laboratoire d’une paradoxale modernité autoritaire. Le « Roi des Rois » voulait rivaliser avec l’Occident, vantant ses réformes agraires, sa volonté d’industrialiser le pays, de l’alphabétiser et d’être le chantre de l’émancipation des femmes.

Mais la Révolution blanche qu’il avait lancée en 1963 a tourné court. Les mollahs, dépossédés de leurs terres et de leur pouvoir sur les zones rurales, crient vengeance. Quant aux paysans, beaucoup ont rejoint les villes et se sont entassés à leurs périphéries. Malgré l’émergence d’une classe moyenne ayant accédé à un certain confort, les bazaris, la bourgeoisie commerçante traditionnelle, étouffent sous la corruption et les exactions de la SAVAK, la police politique et le service de renseignement du Shah. L’Iran s’est enrichi, mais la modernité de Mohammad Reza Pahlavi n’a profité qu’à une élite. Le reste du pays vit dans la peur et la ferveur religieuse, un mélange explosif, nourri par la naïveté des communistes qui embarquent les fanatiques dans leur quête de justice sociale avant d’être emprisonnés, exterminés ou contraints à l’exil.

C’est un an plus tôt que l’étincelle jaillit. Une rumeur publiée dans un quotidien pro-régime insulte Khomeini. Les manifestations s’enchaînent, la répression s’abat. Les « vendredis noirs » de septembre font des centaines de morts sur la place Jaleh de Téhéran. L’armée tire sur la foule, mais les cortèges grossissent. Dans les mosquées, les prêches enregistrés de Khomeini circulent sous le manteau. Depuis la banlieue parisienne, sa voix promet la justice et l’humiliation des puissants.

Le 1er février 1979, le vol Air France n° 472 atterrit à Téhéran. À bord, Khomeini, 76 ans, rentre au pays. Deux millions d’Iraniens l’attendent sur la route de Mehrabad. Le cortège s’avance lentement dans un vacarme de klaxons et de prières. Ce jour-là, la monarchie millénaire prend fin. Le Shah, réfugié au Caire, ne remettra plus jamais les pieds sur sa terre. Dans les semaines qui suivent, les commissariats brûlent, la SAVAK est dissoute, les officiers du Shah exécutés. La République islamique est proclamée le 1er avril 1979, scellant la fusion du pouvoir spirituel et temporel sous la velayat-e faqih — le gouvernement du jurisconsulte.

La révolution iranienne ne se contente pas de chasser un monarque. Elle entend renverser l’ordre mondial et lancer un défi direct à l’Occident. Le 4 novembre 1979, une foule de jeunes islamistes franchit les grilles de l’ambassade américaine de Téhéran. Ils se baptisent « Étudiants musulmans suiveurs de la ligne de l’Imam ». Ils manifestent contre l’arrivée aux États-Unis du Shah, accueilli par Washington pour y être soigné. Le symbole leur est insupportable. Celui qui est tenu pour le despote corrompu de la Perse occidentalisée trouve refuge chez l’ennemi de la révolution. En quelques heures, cinquante-deux diplomates et membres du personnel sont pris en otages. Le monde bascule dans une crise diplomatique qui va durer 444 jours. Khomeini adoube les preneurs d’otages, qualifie l’ambassade de « nid d’espions » et transforme la crise en acte fondateur du nouveau régime. L’humiliation infligée à Washington devient un sacrement national. Sur les murs de Téhéran, on peint la haine du « Grand Satan ». Dans les cours d’école, les enfants apprennent à chanter « Marg bar Âmrikâ » comme une prière. Les manifestations s’étendent dans tout le pays.

À Washington, le président Jimmy Carter tente de dialoguer. En vain. Les sanctions économiques s’abattent : gel de 12 milliards de dollars d’avoirs iraniens, embargo commercial, rupture des relations diplomatiques. En avril 1980, l’opération Eagle Claw — la tentative de sauvetage des otages par une unité spéciale américaine — tourne au désastre. Huit GI’s meurent dans le désert iranien après une collision entre un avion de transport militaire C-130 et un hélicoptère. Les images font le tour du monde. Khomeini y voit un signe divin, triomphant : « Ils ont voulu porter atteinte à notre révolution avec cette opération ridicule. […] Que Carter sache que cette défaite est un nouveau scandale pour lui. […] C’est Dieu qui a fait échouer leur complot. Les sables du désert les ont arrêtés. »

Dans ce contexte, les Pasdaran, les Gardiens de la Révolution, prennent le contrôle des ports, des routes, des frontières et des télécommunications. Ils représentent l’armée idéologique de la République islamique, créée le 5 mai 1979 par décret de l’ayatollah Khomeini pour protéger la révolution contre ses ennemis intérieurs et extérieurs. Il ne s’agit pas d’une simple armée. C’est une structure parallèle aux forces régulières (Artesh), avec ses propres moyens terrestres, aériens, navals, la Force al-Qods pour les opérations extérieures et les Bassidj pour la répression interne. C’est par leur biais que le blocus va créer sa propre économie et opprimer la population sous le manteau d’un islamisme à la fois radical et hypocrite.

La libération des otages intervient le 20 janvier 1981, le jour même de l’investiture de Ronald Reagan. Le régime de Téhéran a attendu que Carter quitte la Maison-Blanche pour signer les Accords d’Alger, prévoyant la restitution des otages contre le déblocage partiel des avoirs iraniens gelés. Le message est clair — l’Amérique ne dicte plus le tempo. Mais le prix de cette victoire symbolique est immense. L’Iran se retrouve coupé de tout. Les sanctions financières s’étendent, les entreprises occidentales se retirent, les relations bancaires sont suspendues. Les exportations de pétrole s’effondrent. Les médicaments, les pièces détachées, les devises manquent. C’est la naissance du blocus iranien. Les cargaisons de pétrole brut s’entassent dans les ports du Golfe, sans acheteurs. En 1981, les revenus liés aux hydrocarbures chutent de plus de 70 %, passant d’environ 20 milliards de dollars à moins de 8 milliards. C’est un étranglement progressif, voulu par Washington pour épuiser la jeune République islamique. Dans ses sermons, Khomeini exhorte le peuple à l’autarcie, la khod-kafa’i. En surface, la rhétorique est celle du sacrifice. En profondeur, c’est la naissance d’une économie fondée sur les réseaux parallèles où le clergé bénit les trafics nécessaires à la survie de la révolution, dont ceux de drogues et d’armes…

Décembre 2025, la révolution inversée ?

Quarante-six ans après cette révolution à laquelle communistes et moudjahiddines du peuple (organisation islamo-marxiste) ont participé, avant d’être à leur tour victimes du régime, le pouvoir des mollahs vacille sous le poids de ses crimes et de son absence de réaction face à la terrible crise économique qui frappe le pays. Si les contestations ont été multiples et toujours réprimées dans le sang ces dernières années, comme celle née en 2022 après l’assassinat par la police des mœurs de la jeune Mahsa Amini, pour un voile mal porté, les manifestations qui secouent l’Iran en cette fin décembre semblent de nature à véritablement mettre le règne des ayatollahs en danger. Elles expriment une profonde colère accumulée contre un système corrompu, égoïste et brutal, qui a transformé un pays riche en ressources en enfer — le blocus n’y étant pas non plus étranger.

Tout est parti de la dégradation fulgurante de la situation économique. Une hyperinflation galopante, atteignant 48,6 % en octobre et 42,2 % en décembre 2025, a fait exploser les prix alimentaires et vu la monnaie locale, le rial, chuter à un niveau abyssal. Il faut désormais échanger plus de 1,4 million de rials pour obtenir 1 dollar. Les commerçants, premiers touchés, ont fermé boutique à Téhéran dès le 29 décembre, notamment dans le bazar, le poumon économique de la ville. La révolte s’étend rapidement. Après les bazaris, les étudiants sont maintenant dans la rue et affrontent les forces de l’ordre, tandis qu’Ispahan et Mashhad rejoignent le soulèvement, lui donnant de l’ampleur. Un mouvement qui rappelle une version inversée de la révolution de 1979, déjà largement fondée sur des motifs économiques. Reste à attendre encore la réaction, potentiellement décisive, des Kurdes, dont Mahsa Amini était originaire, déjà largement impliqués dans la révolte de 2022.

Un régime divisé et à bout de forces

Les divisions au sein du gouvernement éclatent maintenant au grand jour, révélant les failles d’un système autoritaire théocratique où le clergé chiite exerce un pouvoir absolu, incorporant des éléments démocratiques factices comme l’élection du président. Ce dernier, le « réformiste » — un mot dépourvu de toute réalité — Masoud Pezeshkian, élu en 2024, appelle à « écouter les revendications légitimes des manifestants », sans que la police ne l’entende.

Le président du Parlement, du même camp que le chef de l’État, évoque les « difficultés économiques » du peuple, trahissant une peur palpable au sommet. Mais ces voix « modérées » se heurtent à la surdité du Guide suprême, Ali Khamenei, terré dans son bunker, qui refuse tout compromis, préférant la répression via les Bassidj et les Pasdaran.

Pourtant, selon nos informations, nombre de réformistes, sentant le vent tourner, commencent à fuir le Titanic institutionnel et rejoignent, les uns l’opposition centriste, les autres la frange nationaliste des contestataires, les derniers, les tenants d’un retour à une monarchie constitutionnelle incarnée par le fils du Shah renversé en 1979, Reza Pahlavi.

Les manifestants profitent également d’un contexte favorable, marqué par les difficultés internes et externes rencontrées par les mollahs — retour de Trump à la Maison-Blanche, pressions sur le programme nucléaire, guerre contre Israël via ses proxies comme le Hezbollah, le Hamas ou les Houthis yéménites.

Les forces de l’opposition : vers une cause commune sous la bannière de Reza Pahlavi ?

Face à cette tyrannie agonisante, l’opposition iranienne, longtemps fragmentée, sent poindre son heure. Ses courants divers — monarchistes, républicains, libéraux démocrates, activistes des droits des femmes, prisonniers politiques et familles de victimes — convergent vers une volonté de faire cause commune pour renverser la République islamique. Le débat sur la forme future du gouvernement — monarchie constitutionnelle ou république — est reporté à l’après-chute, priorisant l’unité contre l’ennemi commun.

Au centre de ces adversaires du pouvoir émerge effectivement la figure de Reza Pahlavi, dont le nom résonne dans les rues de Téhéran et au-delà. Il incarne un visage rassembleur, à même d’orchestrer une transition démocratique. En exil depuis 1979, il appelle à la désobéissance civile massive, invitant les forces de sécurité à rejoindre le peuple contre un régime « incompétent et criminel ».

Reza Pahlavi – photo © Emmanuel Razavi

Soutenu par des prisonniers politiques, des personnalités publiques et une diaspora active, il dépasse les clivages, prônant une démocratie laïque, les droits humains, la défense des minorités et l’intégrité territoriale. Lors d’une récente conférence de presse, il a exhorté les manifestants à rester unis pour « mettre fin au régime des ayatollahs », appelant tous les segments de la société — commerçants, étudiants, militaires — à se joindre au mouvement.

Des rassemblements comme celui de Munich, en juillet 2025, où il a réuni des dissidents pour un « moment historique », illustrent cette unification. Encore néanmoins relative, tant il existe de dissensions historiques entre les différents courants. Pahlavi sera-t-il reconnu comme leader pouvant incarner la phase de transition vers un gouvernement provisoire et des élections libres ? La question demeure. Mais des activistes pro-républicains, autrefois opposés, le soutiennent désormais.

La jeunesse technophile : l’arme secrète de la résistance iranienne

Dans cette bataille pour la liberté, la particularité de la résistance iranienne réside dans sa jeunesse, dans un pays dont la population ne dépasse pas 32 ans de moyenne d’âge. Très éduquée, hyperconnectée et farouchement technophile, comme Les Électrons libres, elle amplifie le mouvement avec une ingéniosité qui défie la censure du régime. Habituée à contourner les barrières numériques imposées par les mollahs (via des applications cryptées comme Signal et Telegram, ou des VPN pour masquer les IP), cette jeunesse coordonne des manifestations éclairs, courtes et précises, permettant de fuir avant l’arrivée des Bassidj ou de la police, tout en assurant une synchronisation nationale. Grâce à elle, les mêmes slogans, les mêmes actions se déploient simultanément à Téhéran, Ispahan ou Mashhad.

Ce lien technologique tisse aussi un pont solide avec la diaspora iranienne, malgré les récits antagonistes propagés par le régime pour semer la discorde. Les deux mondes restent connectés, alimentant des dossiers explosifs (comme ceux sur la contrebande d’or par la Force al-Qods), produits par des binationaux enquêteurs. Parfois, ces connexions infiltrent même le cœur du régime, où certains acteurs, contraints par la nécessité de nourrir leur famille, ne soutiennent pas les mollahs par conviction mais par volonté de survivre.

Une clé de cette opposition réside aussi dans des réseaux de hackers, qui contrecarrent les cyberopérations du régime menées par des agents entraînés par la Russie, experte en ingérence étrangère. Face à un réseau internet bas débit maîtrisé par le gouvernement, les résistants iraniens ont obtenu le repositionnement de satellites occidentaux pour accéder à un haut débit, facilitant la coordination des mouvements. Des rassemblements comme le « Free Iran Rally » à Paris en février 2025, ou les « Assises de la jeunesse iranienne », en octobre, soulignent comment cette génération insurgée, assoiffée de liberté, entretient le flambeau de la résistance.

En cette fin 2025, l’Iran arrive à un carrefour historique de son chemin. La puissance de la contestation, aidée par des circonstances plus favorables que jamais, permettra-t-elle à ce grand pays, vieux de 2 500 ans, de retrouver sa splendeur et son rôle de guide de la civilisation moyen-orientale ? Nous l’ignorons, mais nous l’espérons.

* La première partie de cet article est librement inspirée du chapitre XV du livre de l’auteur de l’article, La drogue au pouvoir, à paraître aux Éditions du Cerf, début 2026.

L’article Iran, dans le miroir de la révolution est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Le malentendu et la nécessité

30 décembre 2025 à 05:02

Sacrifier l’humanité ne sauvera pas la planète. Il est temps de sortir du catastrophisme pour passer à une « écologie adulte » : celle des arbitrages réels, de la science et de l’action concrète. Car la prospérité humaine et la préservation du vivant sont les deux faces d’une même pièce. Ni extinction, ni rébellion : action !

Au terme de ce dossier, une certitude s’impose, à rebours des récits dominants : notre rapport à la biodiversité repose sur un malentendu. Trop souvent, nous la percevons comme une « arche de Noé » — une collection d’espèces fragiles à sauver par principe. La réalité est plus abrupte. La biodiversité n’est pas un absolu moral, mais une réalité biologique, foisonnante, fonctionnelle et, en partie, mesurable.
Elle est une machinerie complexe dont nous ne connaissons et ne comprenons encore qu’une fraction, un tissu vivant, une usine invisible dont chaque rouage assure des services inestimables pour le maintien de notre monde.

Contrairement aux récits d’effondrement globaux, le vivant ne disparaît pas partout, ni de la même manière. Mais il ne se porte pas bien pour autant. Il recule ici, se stabilise ailleurs, progresse parfois, disparaît localement, jamais selon un scénario unique.

Les causes de son érosion ne forment pas un bloc indistinct. Elles s’additionnent, se hiérarchisent et interagissent. Certaines sont massives et structurantes, d’autres locales, temporaires ou réversibles. Les confondre, c’est renoncer à les traiter efficacement.

On l’a vu, protéger la biodiversité ne consiste pas à sanctuariser un monde figé qui n’existe plus, n’ayant jamais été davantage qu’une étape. Les écosystèmes que nous habitons sont profondément anthropisés. Gérer, réguler, intervenir n’est pas trahir le vivant ; c’est parfois la seule manière de le maintenir.

Le lac du Der, quand progrès technique rime avec écologique

J’approfondis

La biodiversité n’est pas un décor. Elle est une condition de l’habitabilité humaine. Elle dépend de sols généreux, d’eaux fonctionnelles, de paysages productifs et de systèmes agricoles et industriels compatibles avec le vivant. Imaginer qu’elle serait sauvée par l’effondrement de nos sociétés ou par la disparition de l’humain relève du fantasme, pas de l’écologie.

Les récits catastrophistes séduisent, parce qu’ils simplifient et rassurent moralement, mais ils échouent à décrire finement le réel. En transformant chaque enjeu écologique en quitte ou double, ils finissent par inhiber l’action, complexifier le droit et parfois retourner la protection du vivant contre lui-même. Car la survie à court terme passera toujours avant la survie à long terme. Aussi prospérité humaine et préservation durable de la biodiversité vont-elles de pair.

Paul Watson : l’humain par dessus bord

J’approfondis

Il n’existe pas de solution pure, idéale. La conservation efficace repose sur des choix imparfaits, des arbitrages assumés, des compromis locaux. Elle demande du temps long, des moyens, de la science et de la coopération.

Ce dossier plaide ainsi pour une écologie adulte, non moralisatrice, non catastrophiste, sans naïveté. Une écologie qui accepte la complexité du vivant, la pluralité des situations et la nécessité de hiérarchiser.
Protéger la biodiversité n’est pas un luxe de pays riches, c’est une nécessité qui s’impose à tous. C’est l’acte de lucidité d’une espèce qui comprend que sa conservation dépend de la santé de son environnement. Aussi la hiérarchie d’action est-elle claire : préserver ce qui subsiste, restaurer ce qui a été abîmé, ne remplacer qu’en dernier ressort, et ne jamais se résoudre à ne rien faire. Ni renoncer à se développer.

L’écologie est une science et doit se fonder sur des politiques publiques exigeantes. Tout sauf une posture morale. Ni extinction, ni rébellion, action !

L’article Le malentendu et la nécessité est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Le retour du loup : entre fantasme et gestion pragmatique

29 décembre 2025 à 07:02

1 000 loups vivent aujourd’hui en France. Chaque année, ils tuent plus de 10 000 bêtes — dont des bovins ! —, au grand désespoir des éleveurs. Pour les contrer, ceux-ci s’en remettent aux patous. Des molosses efficaces, mais parfois dangereux.

En France, le loup endosse le rôle de figure centrale des tensions contemporaines entre préservation de la biodiversité et activités humaines traditionnelles. Depuis les années 1990, ce prédateur emblématique, le loup gris (Canis lupus), a opéré une recolonisation naturelle du territoire français, passant d'une présence quasi nulle à une population établie et stable. Ce phénomène n'est pas le fruit d'une réintroduction artificielle, comme le suggèrent parfois des rumeurs persistantes, mais d'une migration spontanée depuis les populations italiennes protégées, facilitée par les corridors alpins. En 1992, les premiers individus ont été détectés dans le parc national du Mercantour, marquant le début d'une expansion progressive. Les facteurs clés de ce retour incluent la protection juridique européenne, via la Convention de Berne et la directive Habitats, qui interdisait initialement toute perturbation ou abattage, mais aussi la reforestation massive des zones montagnardes, abandonnées par l'agriculture intensive, et l'abondance croissante de proies sauvages telles que les cerfs, chevreuils et sangliers, qui ont proliféré en l'absence de régulation prédatrice.

Aujourd'hui, les estimations les plus récentes de l'Office français de la biodiversité (OFB) font état d'une population comprise entre 989 et 1 187 individus, centrée autour de 1 082 loups, soit une légère augmentation de 69 animaux par rapport à l'année précédente, mais une stagnation globale observée depuis plusieurs saisons. Cette présence s'étend désormais à une trentaine de départements, des Alpes au Massif central, en passant par les Vosges, les Pyrénées, et même des incursions dans les plaines du Centre et de l'Est, avec des signalements sporadiques en Seine-et-Marne ou aux abords de zones urbaines.

Fascination et répulsion

De manière prévisible, ce retour suscite autant de fascination que de répulsion, ancrées dans un imaginaire collectif où le loup incarne la peur primale déclinée dans les contes pour enfants et autres fictions. Du Petit Chaperon rouge aux Trois Petits Cochons, en passant par l'ombre mythique de la Bête du Gévaudan au XVIIIᵉ siècle, l'animal évoque pour beaucoup un danger latent, un envahisseur tapi dans les forêts.

Article réservé à nos abonnés.

S'abonner dès 5€/mois

ou

Acheter cet article pour 1,50€

 
 

L’article Le retour du loup : entre fantasme et gestion pragmatique est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

💾

L’envol contrarié de la baleine, ou l’écologie des faux dilemmes

23 décembre 2025 à 06:36

L’un est le mammifère le plus menacé de France. L’autre, une sorte de licorne qui promet d’aider à décarboner l’économie. L’usine destinée à faire naître la seconde menace l’habitat du premier. À première vue, le récit est simple : c’est l’un ou c’est l’autre. Deux écologies irréconciliables. Vraiment ?

D’un côté, le vison d’Europe, petit carnivore discret, classé en danger critique d’extinction. Il a perdu plus de 85 % de son aire de répartition et plus de 90 % de ses effectifs au XXᵉ siècle. En France, il ne subsiste plus que dans une zone très restreinte, située principalement en Nouvelle-Aquitaine.

De l’autre, Flying Whales et son LCA60T, un dirigeable cargo géant présenté comme une solution de décarbonation du transport de charges lourdes et de désenclavement de territoires isolés. Un projet industriel d’ampleur exceptionnelle, le plus important chantier d’usine depuis les centrales nucléaires des années 80.

Tout semble les opposer et il faudrait choisir. Sauver l’un ou l’autre. Le vivant ou le commerce. La nature ou la croissance. Un dilemme largement artificiel.

Le vison sur un fil

Le Plan national d’actions (PNA) en faveur du vison d’Europe (2021-2031) ne laisse aucun doute sur la gravité de la situation. Le vison d’Europe y est présenté comme le mammifère le plus menacé de France et le petit carnivore le plus menacé d’Europe. Son aire de présence résiduelle en France est identifiée comme une zone prioritaire de recolonisation, à préserver par anticipation.

Le PNA ne se limite pas à un constat alarmant. Il hiérarchise précisément les causes du déclin : destruction et fragmentation des zones humides, infrastructures de transport — les collisions routières constituant la première cause de mortalité directe —, compétition avec le vison d’Amérique, pressions humaines accidentelles, faible diversité génétique et effets indirects du changement climatique.

Mais le document admet aussi que la conservation de l’espèce s’inscrit dans un territoire déjà aménagé, traversé par des infrastructures, des usages agricoles et des projets industriels. Il reconnaît explicitement l’existence de conflits d’enjeux et appelle à les traiter par l’arbitrage et l’adaptation, non par le gel systématique des projets d’aménagement.

Il s’appuie pour cela sur le triptyque Éviter – Réduire – Compenser (ERC) : éviter les impacts lorsque des alternatives existent, réduire ceux qui ne peuvent l’être, et compenser en dernier recours les impacts résiduels par des mesures ciblées, suivies et évaluées. Autrement dit, même pour une espèce classée en danger critique d’extinction, la politique publique repose sur un pilotage précis, fondé sur la priorisation des menaces réelles, et non sur le statu quo systématique.

La baleine enlisée

À l’autre extrémité du spectre se trouve le projet Flying Whales. Un pari industriel atypique, à la fois technologique et risqué, porté par l’ambition de faire renaître une filière disparue. Le dossier d’enquête publique évoque plus de 450 millions d’euros d’investissements, environ 300 emplois directs attendus à terme, et un soutien public estimé à près de 100 millions d’euros. Le projet s’inscrit aussi dans une course contre la montre face au concurrent Pathfinder de la société américaine LTA, financé par les poches profondes de Sergey Brin, l’un des fondateurs de Google.

Le site retenu à Laruscade est une ancienne friche sylvicole, partiellement incendiée par le passé, sur laquelle la nature a repris ses droits. Les inventaires écologiques indiquent que cette recolonisation a conduit à l’émergence d’une zone humide fonctionnelle de grande valeur écologique, jouant un rôle de corridor biologique et susceptible d’abriter plusieurs espèces protégées, dont le vison d’Europe. Cette présence demeure toutefois potentielle, l’espèce étant discrète, nocturne et très mobile, ce qui rend sa détection difficile.

Comme tout projet industriel de cette ampleur, Flying Whales est soumis à une autorisation environnementale unique, qui agrège plusieurs procédures prévues par le code de l’environnement. Le dossier déposé par le maître d’ouvrage comprend notamment une étude d’impact détaillée, des inventaires naturalistes pluriannuels, une analyse des solutions alternatives, une démonstration de la séquence ERC, ainsi qu’une demande de dérogation pour espèces protégées.

L’instruction de ce dossier aura duré près de cinq ans. Le 10 décembre 2025, les préfets de Gironde et Charente-Maritime ont co-signé l’autorisation environnementale, ouvrant la voie à la délivrance du permis de construire. L’envol de la baleine reste toutefois suspendu à l’issue d’éventuels recours contentieux. Si leur purge devait dépasser le début de l’année 2026, le calendrier industriel serait mécaniquement décalé en raison de l’interdiction de défricher entre mars et septembre.

Quand l’avis devient verdict

L’Autorité environnementale et le Conseil national de la protection de la nature (CNPN) sont les instances consultatives chargées d’éclairer l’État sur les impacts écologiques des projets. L’Autorité environnementale évalue la qualité des études d’impact et la cohérence des mesures ERC, tandis que le CNPN intervient plus spécifiquement sur les espèces protégées, en vérifiant que les conditions juridiques de dérogation sont correctement démontrées.

Ces avis sont publics et argumentés, mais non décisionnels. La décision finale relève de l’État, qui peut légalement s’en écarter en assumant un arbitrage global entre enjeux écologiques, économiques, sociaux et territoriaux.

Jusqu’ici tout va bien

Le droit de l’environnement instruit un conflit d’enjeux réel. Les impacts sont évalués, les insuffisances signalées, les mesures renforcées. Les désaccords sont documentés, publics, contradictoires. Bref : la mécanique de l’arbitrage est à l’œuvre.

Dans le cas de Flying Whales, l’Autorité environnementale a rendu deux avis défavorables successifs, qualifiant les impacts de majeurs et estimant que la dette écologique générée ne peut être compensée de manière satisfaisante en l’état du dossier. Elle recommande de rechercher une autre localisation – une option jugée inenvisageable par Flying Whales compte tenu des contraintes très particulières inhérentes à l’activité. De son côté, le CNPN considère que l’absence d’alternative satisfaisante et la démonstration de la raison impérative d’intérêt public majeur (RIIPM — un concept clef sur lequel nous reviendrons) ne sont pas suffisamment étayées.

Certains passages de l’avis du CNPN marquent toutefois un glissement subtil. Lorsqu’il écrit que « le commanditaire a d’abord choisi le terrain pour des raisons économiques et politiques » ou que le dossier « tend à justifier le site a posteriori », l’instance quitte le terrain de l’analyse méthodologique pour entrer dans celui de l’interprétation des intentions.

Et c’est ici que le débat change de nature. Ces avis sont de plus en plus brandis comme des verdicts définitifs. Un avis défavorable devient une disqualification morale, médiatique et politique du projet. Le débat démocratique s’arrête là où il devrait commencer et le prix politique à payer pour aller contre devient très élevé.

Le réquisitoire des opposants

La controverse autour de Flying Whales ne s’est pas limitée à l’analyse du dossier environnemental. Elle a rapidement pris la forme d’un réquisitoire plus large, où le projet devient le symbole d’un affrontement entre deux visions du monde. La critique ne porte plus seulement sur des impacts, des mesures ou des alternatives, mais sur la légitimité même du projet à exister.

Les prises de position relayées par des médias militants comme Rue89 Bordeaux ou par les communiqués des élus écologistes régionaux en donnent une illustration nette. Le site de Laruscade y est décrit comme une zone humide « sacrifiée », le projet comme un « mirage industriel », et les mesures de compensation comme inefficaces par principe. Les emplois, les investissements publics ou le pari technologique sont relativisés, voire disqualifiés, au motif qu’aucun bénéfice socio-économique ne saurait compenser la destruction d’un milieu naturel jugé exceptionnel.

Dans ces prises de position, un terme revient de façon structurante : greenwashing. Il permet de requalifier l’argument environnemental du projet — la promesse de décarbonation du transport de charges lourdes — non comme un bénéfice à instruire ou à quantifier, mais comme une stratégie de communication destinée à masquer un impact écologique par nature inacceptable.

Le vison d’Europe cesse alors d’être un objet de politique publique. Il devient un totem, mobilisé pour contester des projets de nature et d’échelle très différentes, indépendamment de leurs caractéristiques propres ou des mesures prévues. Un autre article de Rue89 Bordeaux consacré aux premiers lâchers de visons en Nouvelle-Aquitaine en témoigne : une mesure de conservation visant à concilier la préservation de l’espèce avec des projets voisins — l’usine Flying Whales ou le tracé de la LGV Bordeaux-Toulouse — y est présentée comme une nouvelle preuve de la « schizophrénie de l’État ».

Ce réquisitoire dépasse ainsi largement le cas de Laruscade. Il s’inscrit dans une logique plus générale où chaque grand projet devient un symbole à abattre, et chaque espèce protégée un levier contentieux potentiel. Là où le droit avait été conçu pour organiser des compromis, le débat public se referme sur un faux dilemme : le vivant ou l’aménagement.

L’outarde, star malgré elle

J’approfondis

De Laruscade à Castres, l’impérieuse raison de la RIIPM

Le cas Flying Whales n’est pas isolé. La même mécanique est à l’œuvre dans le dossier de l’autoroute A69 entre Toulouse et Castres. Bien que déclaré d’utilité publique et validé par le Conseil d’État, le projet a un temps été bloqué par le tribunal administratif au motif qu’il ne répondait pas à une RIIPM au sens de l’article L.411-2 du code de l’environnement.

En amont, dans son avis sur l’A69, le CNPN avait déjà franchi un seuil. La section consacrée à la RIIPM ne se limite pas à en vérifier l’existence ou la solidité juridique, mais en apprécie le bien-fondé, s’aventurant ainsi sur le terrain de l’arbitrage politique. Le Conseil postule que « l’accélération du train de vie de nos sociétés modernes n’est corrélée à aucun gain de bien-être, au contraire » et que « l’alternative à l’usage de la voiture individuelle doit être recherchée par toutes les politiques de l’État lorsque cela est possible ». Une première sortie de route dans l’exercice attendu d’une évaluation environnementale. À partir de là, tous les registres sont convoqués simultanément — sobriété, énergies renouvelables, climat, biodiversité, artificialisation, jusqu’au pouvoir d’achat — pour conclure que le projet serait « contraire à l’objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050 ». Le raisonnement s’achève sur une injonction singulière : au nom de « l’exemplarité », si l’autoroute devait s’avérer supérieure « sur tous les plans », l’État devrait en compensation supprimer la RN126 et en réorienter le trafic vers la nouvelle infrastructure. Un avis révélateur d’une confusion persistante entre analyse technique et manifeste politique.

Jean-Éric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel, a analysé ce basculement. Selon lui, l’empilement de normes environnementales aux formulations souvent imprécises, combiné à une interprétation de plus en plus exigeante du critère de RIIPM, alimente une insécurité juridique croissante et peut conduire à la paralysie de projets pourtant autorisés à l’issue de procédures longues et complètes.

Il souligne que l’article L.411-2 du code de l’environnement ne se borne pas à organiser la protection des espèces naturelles : il subordonne toute atteinte aux habitats protégés à des conditions cumulatives très strictes, dont l’existence d’une RIIPM, définie de manière large mais peu opératoire. Toute décision devient dès lors contestable et donc réversible.

Le parallèle avec Flying Whales est frappant jusque dans le discours des opposants. Sur X, le réalisateur et militant Cyril Dion s’interroge : « Si on n’arrête pas un projet comme l’A69, on va arrêter quoi pour faire face au péril climatique ? » Une formule révélatrice d’une écologie du signalement de vertu, où la portée morale et médiatique du renoncement prime sur son efficacité réelle.

D’une écologie de la procédure à une écologie du résultat

Nous sommes passés d’une question constructive — « Comment faire ? » — à une logique de veto systématique — « Comment ne pas faire ». Cette posture, que l’on pourrait qualifier de « décroissance par la procédure », risque de transformer la protection de la nature en un instrument de paralysie globale.

Bloquer des projets au nom d’une espèce peut donner l’illusion de la protéger. Mais cela peut aussi freiner des solutions face à une crise plus large, réduire les marges de manœuvre économiques et priver les politiques de conservation de moyens durables. En voulant tout sanctuariser, on risque de ne plus rien construire — ni pour le vivant, ni pour les sociétés humaines.

Le problème n’est pas la protection de la biodiversité, mais la transformation progressive de ses outils juridiques et experts en instruments de blocage symbolique, au détriment de l’efficacité écologique réelle. 

Il faut aussi reconnaître que, mal appliquée, la logique Éviter–Réduire–Compenser ne fonctionne pas. Trop souvent perçue comme une formalité administrative, elle privilégie la compensation immédiate au détriment de l’évitement, pourtant essentiel. Une compensation parfois purement comptable, déconnectée du terrain, promettant des gains écologiques incertains ou lointains pour justifier une destruction immédiate.

Le poisson qui valait 280 000 livres

J’approfondis

Sortir de ce faux dilemme suppose de revenir à une écologie pragmatique, fondée sur les résultats plutôt que sur la conformité bureaucratique : une écologie du bien faire, exigeant des mesures compensatoires réelles, prouvées, financées et pérennes, capables de garantir une absence de perte nette de biodiversité.

Il est possible de protéger le vison tout en permettant à la baleine de décoller.

L’article L’envol contrarié de la baleine, ou l’écologie des faux dilemmes est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Dernières nouvelles de l’au-delà

21 décembre 2025 à 06:23

Y a-t-il une vie après la mort ? Une question existentielle, à laquelle Les Électrons Libres sont en mesure d’apporter une réponse — ou plutôt la seule réponse que permet l’état actuel de la science. Car celle-ci ne se fabrique ni en vidéo sur les réseaux sociaux ni dans les best-sellers, mais dans des protocoles rigoureux et répétables, loin des récits spectaculaires.

L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence

Première certitude : on ne peut pas affirmer qu’il n’y a pas de vie après la mort. Car en science, il est impossible de prouver qu’une chose n’existe pas. C’est tout le sens du paradoxe de la théière de Russell. Imaginez, disait-il, que j’affirme qu’une théière en porcelaine orbite entre la Terre et Mars, trop petite pour être détectée. Personne ne peut prouver le contraire. Pourtant, il serait absurde de considérer mon affirmation comme vraisemblable simplement parce qu’elle n’a pas été réfutée.

Lavoisier lui-même, grande figure scientifique, est tombé dans le piège. En 1768, après avoir analysé une pierre tombée à Lucé, il conclut — à tort — qu’il s’agissait d’un caillou terrestre frappé par la foudre. Pour lui, l’espace étant vide, il ne pouvait tout simplement pas y avoir de pierres dans le ciel.

Même logique si quelqu’un avait proposé au roi Arthur de partir à la chasse à la girafe : il aurait sans doute haussé les épaules de scepticisme avant de s’en retourner à sa quête du Graal. Jacques Bergier poussera cette logique jusqu’à l’absurde dans son texte satirique de 1965, La girafe n’existe pas, où il montre comment on peut nier l’existence de n’importe quoi en accumulant arguments savants, explications optiques, psychologiques ou psychanalytiques, jusqu’à rendre la conclusion presque crédible.

Montaigne le formulait déjà au XVIᵉ siècle : c’est une sotte présomption que de condamner pour faux ce qui ne nous paraît pas vraisemblable. C’est l’essence même de la démarche scientifique. Mais la charge de la preuve demeure, et revient toujours à celui qui affirme.

Dossier réservé à nos abonnés.

S'abonner dès 5€/mois

ou

Acheter ce dossier pour 1,50€

L’article Dernières nouvelles de l’au-delà est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

💾

1980 – 2025 : Voiture électrique, le calme avant la tempête

20 décembre 2025 à 06:29

Comment, de produit de niche, la voiture électrique est-elle passée à un standard réglementaire imposé en 2035 ? Une opportunité industrielle que la Chine a exploitée avec une efficacité redoutable. L’Europe pourra-t-elle résister ?

Au début des années 1980, la voiture électrique végète dans des niches marginales, survivant à peine aux chocs pétroliers qui l’avaient brièvement ressuscitée. Les prix du carburant se stabilisent et les moteurs thermiques règnent en maîtres. Fin de partie pour les watts ? Au contraire. Ce calme est celui qui précède les violentes tempêtes. Et le marché va être vite secoué par une électrification à marche forcée sous la pression de la cause environnementale.

En attendant, comme nous l’avons vu au terme de notre précédent épisode, seuls quelques utilitaires discrets, comme les fourgonnettes de livraison de lait en Grande-Bretagne, perpétuent une tradition silencieuse. Même si quelques étincelles jaillissent encore. On pense, en 1985, au Sinclair C5, ce tricycle électrique à pédalage assisté, et à sa promesse de mobilité urbaine abordable à un rythme de 24 km/h avec 32 kilomètres d’autonomie. Mais son manque de sécurité et de protection contre les intempéries le condamne à un échec retentissant, avec à peine 5 000 exemplaires écoulés. Aux États-Unis, des conversions artisanales sur base de Renault 5 ou des flottes postales maintiennent une flamme ténue, encouragées par des lois fédérales favorisant la recherche sur les hybrides et les électriques.

Le tournant vert

Les années 1990 imposent un tournant brutal, porté par l’inquiétude environnementale qui s’amplifie. Le trou dans la couche d’ozone et les premiers débats sur le réchauffement climatique poussent les régulateurs à l’action. En Californie, le California Air Resources Board exige dès 1990 des quotas de véhicules à zéro émission. General Motors répond avec l’EV1 en 1996, une berline aérodynamique à batteries nickel-métal hydrure qui offre 160 kilomètres d’autonomie et une accélération fluide, séduisant ses locataires par son silence envoûtant. Mais en 2003, la marque rappelle et détruit la plupart des 1 117 exemplaires produits, invoquant des coûts insurmontables, des seuils de fabrication impossibles à respecter et un réseau de recharge insuffisant, alimentant durablement les soupçons de sabotage par les lobbies pétroliers.

General Motors EV1

D’autres pionniers s’engouffrent toutefois dans la brèche ouverte. Toyota lance la RAV4 EV en 1997, Honda l’EV Plus en quantité limitée, Nissan l’Altra EV en 1998 avec les premières batteries lithium-ion de série. Des start-up comme AC Propulsion expérimentent des prototypes fulgurants, tels le tzero, qui abat le 0 à 100 km/h en 3,7 secondes.

AC Propulsion tzero

L’aube du nouveau millénaire voit les hybrides servir de pont vers l’électrique pur. La Toyota Prius, commercialisée mondialement dès 2000 après son lancement japonais en 1997, associe essence et électricité pour réduire drastiquement la consommation, devenant un symbole écologique vendu à des millions d’exemplaires. En France, Venturi dévoile la Fétish en 2006, première sportive électrique de série.

Venturi Fétish

Mais c’est Tesla, fondée en 2003 et dirigée par Elon Musk dès 2008, qui bouleverse tout. La Roadster de 2008, sur châssis Lotus et batteries lithium-ion, offre plus de 320 kilomètres d’autonomie et des performances de supercar, avec 2 500 unités vendues jusqu’en 2012.

Tesla Roadster

Les années 2010 accélèrent la démocratisation du phénomène. Nissan lance la Leaf en 2010, une compacte familiale accessible qui dépasse les 500 000 ventes mondiales et reste leader du marché jusqu’en 2020. General Motors, elle, propose la Volt, hybride rechargeable. Puis Tesla frappe un grand coup avec la Model S en 2012, une berline luxueuse offrant 480 kilomètres d’autonomie et des mises à jour logicielles à distance, suivie de la Model X en 2015.

Tesla Model S

Tandis qu’en Europe, Renault sort sa petite Zoé dès 2013, qui s’impose comme le best-seller continental pour un usage principalement urbain. Et BMW, plus innovant, invente la i3, en fibre de carbone.

Renault Zoé

Les ventes mondiales explosent : un million de véhicules rechargeables cumulés en 2015, dix millions en 2020. La Norvège mène la danse avec près de 75 % des ventes de véhicules neufs électriques en 2020 grâce à des incitations fiscales massives. Dans le même temps, les coûts des batteries lithium-ion chutent de moitié en quelques années, rendant les modèles plus abordables.

La folie électrique

Depuis 2020, la transition s’emballe, portée par des engagements industriels colossaux et des réglementations implacables. Tesla domine avec la Model 3 en 2017 et la Model Y en 2020, cette dernière devenant la voiture la plus vendue au monde en 2023, avant de céder la médaille au Toyota RAV4 en 2024. Cependant, cette suprématie de Tesla vacille en Europe à partir de la réélection de Donald Trump, dont le milliardaire démiurge Musk est un temps un fervent partisan, avant de le quitter.

Ses ventes s’effondrent en 2025, avec une régression de 40 % en juillet dans l’Union européenne, seulement 77 000 unités écoulées sur les sept premiers mois contre 137 000 l’année précédente, et des baisses encore plus marquées en Allemagne, où Musk soutient publiquement l’AfD, le parti d’extrême droite local. Ces positions politiques, incluant des discours incendiaires, déclenchent des boycotts massifs, tandis que des concurrents comme BYD en profitent pour grignoter des parts de marché.

Entre 2022 et 2025, les ventes cumulées de véhicules rechargeables atteignent plus de 70 millions d’unités, avec une part de marché mondiale dépassant 20 %. Certains constructeurs historiques, longuement rétifs à cette révolution, finissent eux aussi par céder à la puissance de la fée électricité. Volvo abandonne les thermiques pures dès 2019. Quant à Volkswagen, elle investit massivement dans sa plateforme électrique, tout en voyant Cupra, la marque satellite de sa filiale Seat, se lancer tête baissée dans l’aventure avec des électriques sportives « plaisir », telles la Born VZ puis la Raval, cherchant à contrer la stratégie plus aseptisée de Tesla. Quant à Peugeot, elle vise l’électrification totale en Europe d’ici 2030.

Une transformation à marche forcée d’autant plus indispensable qu’à l’autre bout du monde, un géant commence à étendre son ombre sur le marché, faisant trembler l’Europe et les États-Unis.

L’ombre de Pékin

Quand la Chine décide de mettre le paquet dans un domaine, elle ne plaisante pas et déploie des efforts que nulle autre nation ne sait mettre en branle avec une telle intensité. C’est le cas dans le secteur qui nous intéresse ici, où elle a capturé près des deux tiers des ventes globales et franchit le seuil symbolique d’un véhicule électrique sur deux circulant dans son immense marché intérieur.

Cette domination ne doit rien au hasard. Dès les années 2000, tandis que le Vieux Continent tergiverse encore, Pékin lance une politique industrielle ambitieuse, injectant des centaines de milliards de dollars en subventions, incitations fiscales, mise en concurrence féroce des marques et investissements massifs dans la recherche, tout en imposant des quotas stricts aux constructeurs pour favoriser les « nouveaux véhicules énergétiques ». Contrôlant plus de 70 % de la production mondiale de batteries — grâce à des géants comme CATL et BYD —, la Chine fait chuter les coûts de manière spectaculaire, rendant ses modèles souvent moins chers et mieux équipés que leurs équivalents thermiques, même sans aides.

Des marques comme BYD, qui dépasse Tesla en ventes de véhicules purement électriques dès 2025, ou Geely et Xpeng, inondent le marché d’offres abordables, innovantes et couvrant tous les segments, tandis que l’État déploie un réseau de recharge dense et des programmes d’échange de véhicules anciens. Cette stratégie offensive permet non seulement de conquérir le marché domestique, mais aussi d’exporter massivement, malgré les barrières douanières croissantes en Europe et aux États-Unis, forçant les constructeurs occidentaux à une remise en question profonde face à cette concurrence implacable.

Cette domination chinoise place l’Europe dans une position délicate, coincée entre sa dépendance accrue aux batteries et véhicules importés de l’Orient et ses ambitions climatiques, ambitieuses mais périlleuses pour son industrie. Et ce, malgré une récente volonté, notamment française, de se doter de ses propres gigafactories, hélas confrontée à des coûts élevés, des retards et une concurrence impitoyable.

Une ambition nouvelle, mal préparée, mais boostée — peut-être trop — par l’objectif de l’Union européenne visant à atteindre une réduction de 100 % des émissions de CO₂ pour les voitures neuves à partir de 2035, équivalant à une interdiction pure et simple des moteurs thermiques. Une demande mal acceptée qui, sous la pression conjuguée de l’industrie en crise, des consommateurs réticents face aux prix élevés et de la concurrence asiatique déloyale, a obligé l’UE à opérer un revirement pragmatique.

Elle vient tout juste d’assouplir son ambition, la ramenant à un seuil de 90 % d’électriques à l’horizon envisagé, autorisant une part limitée de thermiques et d’hybrides sous conditions strictes de compensation carbone. Ce recul, porté notamment par l’Allemagne et l’Italie, vise à préserver des emplois et une compétitivité fragile, tout en maintenant la trajectoire vers la neutralité carbone en 2050. Il souligne en réalité assez cruellement le piège dans lequel l’Europe s’est engouffrée, dépendante d’un rival qui dicte désormais les règles du jeu.

La guerre est déclarée et ne fait que commencer. Reste à déterminer qui en sera le vainqueur…

L’article 1980 – 2025 : Voiture électrique, le calme avant la tempête est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Jeûne et cancer : le piège des gourous

19 décembre 2025 à 05:09

« Affamer la tumeur », jeûner pour « mieux supporter la chimio »… Depuis quelques années, des naturopathes et des influenceurs sans scrupules présentent le jeûne comme un allié, voire même comme une solution miracle face au cancer. Aujourd’hui, le danger ressurgit, car une nouvelle étude prometteuse pourrait être instrumentalisée par ces thérapeutes autoproclamés.

Le consensus médical est sans appel : ni l’Institut national du cancer (INCa) ni les experts en nutrition ne recommandent le jeûne ou les régimes restrictifs. Aucun bénéfice thérapeutique n’a été démontré chez l’homme, alors que les risques, eux, sont tragiquement documentés : dénutrition sévère, sarcopénie (fonte musculaire) et chute de la tolérance aux traitements. Les gourous de la « détox » profitent pourtant du flou de certaines recherches préliminaires pour faire croire que le jeûne peut remplacer la médecine.

L’affaire Éric Gandon, ce naturopathe mis en examen en 2023 pour homicide involontaire après plusieurs décès lors de stages de « jeûne hydrique », illustre jusqu’où peut aller l’emprise. À l’instar de Thierry Casasnovas ou de feu Irène Grosjean, ces figures ont bâti leur influence sur le rejet de la médecine, provoquant des pertes de chance vitales. Malheureusement, leurs idées se sont diffusées dans la société, à tel point qu’aujourd’hui, la question de l’efficacité du jeûne revient très souvent en consultation.

Une étude prometteuse…

Pourtant, une étude parue dans la revue de référence Nature apporte de nouveaux éléments, qui pourraient, au premier abord, sembler aller dans leur sens. Mais ses résultats sont très ciblés. Elle ne concerne qu’un cas bien particulier : les cancers du sein sensibles aux hormones, pour lesquels les patientes suivent un traitement hormonal spécifique.

En testant le jeûne sur des souris, les chercheurs ont découvert un mécanisme surprenant : le manque de nourriture provoque un pic de cortisol, l’hormone du stress. Ce cortisol agit comme un interrupteur qui « reparamètre » les cellules cancéreuses : il éteint les gènes qui les font grandir et allume ceux qui freinent leur multiplication. Résultat ? Le traitement classique devient plus efficace. Mieux encore, les scientifiques ont réussi à obtenir un effet similaire sans faire jeûner les animaux, simplement en utilisant un médicament à base de cortisone. Si ces résultats sont passionnants, attention à ne pas en tirer des conclusions trop vite, ou à les généraliser.

… mais limitée

Encore une fois, le processus n’est valable que pour une forme précise de cancer du sein. Pour d’autres types, activer cet interrupteur biologique pourrait être dangereux et accélérer la progression de la tumeur.

L’essentiel de la démonstration repose sur des souris. Chez les patientes, les données restent trop limitées : on observe des changements biologiques, mais rien ne prouve encore que cela augmente les chances de guérison.

L’hormonothérapie dure souvent entre 5 et 10 ans. Imposer des cycles de jeûne répétés sur une période aussi longue est physiquement épuisant et presque impossible à tenir pour les patientes au quotidien.

L’étude suggère que des médicaments (corticoïdes) pourraient imiter l’effet du jeûne. Mais, utilisés sur le long terme, ils entraînent des effets secondaires lourds : fonte musculaire, fragilité des os et baisse des défenses immunitaires.

Enfin, le point le plus critique est le risque vital de dénutrition. Le jeûne peut provoquer une perte de poids et de muscle (sarcopénie) qui affaiblit le corps face à la maladie. Un patient dénutri tolère moins bien ses traitements, ce qui diminue ses chances de s’en sortir.

À ce jour, aucun organisme officiel, comme le réseau NACRe, ne recommande le jeûne. Ces pistes de recherche doivent impérativement rester dans le cadre d’essais cliniques encadrés par des médecins.

Attention aux fausses promesses

Il faut rester vigilant : certains charlatans vont sans doute utiliser le nom prestigieux de la revue Nature pour prétendre que « le jeûne guérit le cancer ». Un slogan mensonger. Ces vendeurs d’espoir construisent leur business sur la détresse de patients prêts à tout pour guérir. La réalité scientifique est beaucoup, beaucoup plus nuancée, et c’est cette nuance qui protège les malades. Transformer une hypothèse de laboratoire en certitude commerciale est une dérive grave. En attendant des preuves solides chez l’homme, les faits sont clairs : cette étude ne justifie ni le jeûne à domicile, ni l’arrêt des traitements classiques. Le meilleur conseil reste le plus simple : une alimentation équilibrée et suffisamment riche en protéines. C’est cet apport nutritionnel qui permet de maintenir la masse musculaire, de limiter la fatigue et d’aider l’organisme à mieux tolérer les thérapies classiques.

L’article Jeûne et cancer : le piège des gourous est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

La France, championne du logement social… et du mal logement

18 décembre 2025 à 05:58

En France, 4 millions de personnes souffrent de mal-logement. 350 000 sont sans-abri. Pourtant, l’État dépense 16 milliards d’euros par an en APL et propose un parc social parmi les plus vastes d’Europe. Pourquoi, alors, le mal-logement persiste-t-il ?

L’offre de logement est étouffée par l’explosion du coût de la construction (renchéri par une réglementation environnementale hors de contrôle) et la frilosité des édiles à délivrer des permis de construire.

La demande est asphyxiée par le durcissement des conditions d’emprunt par l’État et l’importance des droits de mutation, verrouillant l’accès à la propriété pour les ménages modestes.
Le logement social est, quant à lui, devenu un piège. Vu comme un totem indépassable trônant au panthéon des mesures dont la remise en cause serait inhumaine, il ne remplit plus son rôle.
Avec 4,5 millions de logements sociaux bénéficiant à 11 millions de personnes, la France est théoriquement très bien dotée en la matière. Pourtant, avec 70 % de la population éligible, il est impossible de satisfaire tout le monde. 2,8 millions de ménages sont ainsi aujourd’hui en attente d’un logement, tandis que des centaines de milliers de foyers aisés en profitent, sans en avoir besoin.

Lorsqu’ils évaluent l’efficacité d’une politique publique, les économistes sont souvent confrontés à un biais de ciblage : l’effet Matthieu. Théorisé par Merton et Deleeck dans les années 1980, il reprend le principe biblique de l’évangile éponyme : « à celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance ; mais à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a ».

Pour corriger cet effet, les gouvernants élargissent leurs politiques sociales : si leur cible sont les 10 % les plus pauvres, alors ils rendent éligibles les 20 % les moins riches pour être sûrs d’atteindre leur but. Une largesse qui coûte cher et qui, dans le cas d’un secteur contingenté comme le logement, produit d’importants dysfonctionnements. C’est ainsi que les ménages les plus pauvres (appartenant au premier décile, avec un revenu de moins de 1 005 € par mois) vivent à part égale dans le parc social et dans le parc privé. En parallèle, 400 000 foyers (soit 1 million de personnes), appartenant aux trois derniers déciles de revenus et étant au-dessus des plafonds d’éligibilité, en profitent indûment.

La file d’attente s’explique en grande partie par le faible taux de rotation : 8 % contre 24 % dans le secteur privé. Dit autrement, il y a trois fois moins de déménagements dans les HLM chaque année que dans le parc locatif privé. Et l’on comprend aisément la raison : pourquoi quitter un logement subventionné où le loyer est en moyenne à 6,52 €/m² quand le marché en demande 14 € ? Pourquoi subir un taux d’effort moyen (à savoir la part du revenu dédiée au logement) de 25 % lorsqu’on peut rester à 15 % ? Une disparité expliquant la différence d’âge médian des locataires : 53 ans dans le secteur social, contre 42 ans dans le privé, avec des taux d’occupation de plus de dix ans du même bien respectivement de 31 % et 12 %. La devise du logement social pourrait donc aisément être : « j’y suis, j’y reste ! »

Le logement social profite ainsi aux ménages non précaires, notamment aux retraités, qui ont pourtant un niveau de vie moyen supérieur au reste de la population. Lorsque l’on interroge les bailleurs sociaux sur la typologie de leurs occupants, ils l’assument, confessant préférer des ménages solvables, s’acquittant de leur loyer, plutôt que des ménages présentant un risque de défaut de paiement. Quand un ménage voit sa situation s’améliorer drastiquement par rapport à ses conditions d’entrée, il n’a quasiment aucun risque d’en être exclu, même s’il dépasse allègrement les plafonds.

Le logement social ne se contente pas de mal cibler, il immobilise. Les quinze zones les plus dotées en HLM sur le territoire affichent un taux de chômage supérieur de 4 à 8 points à la moyenne nationale. Les bénéficiaires sont donc prisonniers de zones peu dynamiques, incapables de saisir des opportunités professionnelles ailleurs, faute de pouvoir assumer des loyers plus élevés.

Enfin, le fait que les travailleurs précaires soient exclus du parc social constitue un important facteur d’inégalité sociale, notamment dans les métropoles, où les concernés sont obligés d’allonger leur temps de transport, soit vers des zones dotées en HLM, soit vers des villes où le loyer est plus faible.

La « réparation » du logement social passera par la correction de ses deux faiblesses : son ciblage et sa localisation. Cela implique un changement de logiciel, en subventionnant les personnes plutôt que les murs, en passant du logement social au ménage social. Cette idée permet de faire passer le parc théorique de 4,5 millions de logements à 38 millions, permettant à chacun de choisir son lieu de vie, sans être prisonnier d’un statut ou figé sur un territoire.

Concrètement, comment cela fonctionne ?

  • Les APL, les avantages de loyers en HLM et autres aides connexes sont fusionnés en une allocation unique et personnalisée, calculée en fonction des revenus réels du ménage et de sa situation. Le nombre de bénéficiaires est revu à la baisse, mais en donnant des moyens plus conséquents aux plus précaires. L’effort est ainsi ciblé sur ceux qui en ont réellement besoin, ce qui réduit de facto le nombre de ménages subventionnés.
  • L’aide est versée directement au bailleur, pour gommer la dimension inflationniste des APL, où le pouvoir d’achat des locataires est artificiellement gonflé. Lors de la mise sur le marché de son bien, le propriétaire n’aura ainsi aucune idée de l’avantage de loyer potentiel dont pourra profiter le locataire, et n’aura donc que le prix du marché comme référence. Le nombre de ménages subventionnés étant réduit par rapport à la situation actuelle, il ne sera pas incité à dévier de ce prix de référence. À l’image d’une enchère silencieuse, s’il décide de fixer un prix trop élevé, il ratera sa potentielle transaction.
  • L’aide maximale est ainsi plafonnée pour éviter les dérives, et chaque ménage est régulièrement notifié du loyer qu’il peut envisager s’il est toujours éligible au dispositif.

Exemple : Pauline (aide-soignante) et Yassine (commis de cuisine) louaient précédemment un HLM à Créteil pour 450 € par mois (subventionné à hauteur de 300 € mensuels). Avec ce système, ils peuvent louer un deux-pièces à Saint-Ouen, se rapprochant ainsi de leur lieu de travail dans le 18e arrondissement, pour 750 € par mois. Leurs faibles revenus les rendant éligibles au système, ils continuent à ne verser que 450 € par mois, l’État versant directement la différence au bailleur privé. Ce dernier n’aura pas intérêt à aller au-delà du prix de marché (ici 750 €), car la demande est rendue très mobile par ce système et n’est plus figée sur un territoire restreint. Pauline et Yassine peuvent aller où ils le souhaitent, indépendamment des offres de logements sociaux, et récupérer ainsi du pouvoir de marché.

Pour être efficace, ce système doit s’accompagner d’une libération totale des contraintes sur la construction, pour opérer un choc d’offre nécessaire à l’augmentation de la concurrence sur ce marché. L’effet sur la hausse des loyers sera ainsi contenu par les hausses conjointes de la demande et de l’offre de logements, et par une amélioration de la mobilité des habitants, voyant leurs zones de recherche d’un bien s’élargir drastiquement. La transformation du logement social en ménage social se fera en fusionnant tous les dispositifs existants en un seul, et ne coûtera donc pas un seul euro supplémentaire aux finances publiques. Il ne s’agit donc pas d’une nouvelle dépense publique, mais d’une nouvelle clé de redistribution des aides existantes, pour qu’elles se concentrent sur ceux qui en ont le plus besoin.

Les bénéfices attendus sont nombreux : fin des ghettos, fin des attentes interminables, exclusion des retraités aisés monopolisant indûment cet avantage, exclusion des ménages dépassant les plafonds, libération de ressources pour les plus précaires, diminution du nombre de travailleurs pauvres condamnés à des temps de trajet interminables, augmentation du nombre de logements accessibles, fin du clientélisme local et, surtout, amélioration de la mobilité des salariés, diminuant à terme notre taux de chômage.

Pour mettre en place un tel dispositif, l’IA sera essentielle, calculant l’aide en temps réel, sous les contraintes budgétaires qu’on lui opposera, tout en s’adaptant aux changements de situation des ménages. Une centralisation de la décision supprimant l’effet d’aubaine et les décisions locales injustes, et une automatisation des besoins qui permettra d’en finir avec les biais de ciblage provoqués par l’effet Matthieu, garantissant ainsi que chaque euro public profite à ceux qui en ont vraiment besoin.

En résumé, une réforme favorisée par l’IA, protégeant les plus précaires, punissant les abus, améliorant l’efficacité de la dépense sociale et redonnant du sens aux politiques publiques. Pourquoi s’en priver ?

L’article La France, championne du logement social… et du mal logement est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

DNC : la détresse agricole, vache à lait des complotistes

17 décembre 2025 à 05:26

Entre expression du profond malaise du monde agricole, récupération politique et délires complotistes alimentés par les réseaux sociaux, la crise de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) est devenue un cas d’école de tous les travers de l’époque.

La dermatose nodulaire contagieuse est une maladie virale hautement contagieuse qui affecte exclusivement les bovins. Causée par un poxvirus apparenté à une variole bovine, elle se manifeste par des nodules cutanés douloureux, une fièvre élevée, une baisse d’état général et, dans certains cas, la mort, celle-ci pouvant toucher entre 5 % et 10 % des bêtes affectées, avec une morbidité capable d’atteindre les 40 %. Elle a logiquement d’importantes conséquences économiques, provoquant une chute violente de la production laitière et une impossibilité de valoriser le cuir des animaux. Elle est également assez sournoise du fait de sa longue période d’incubation, de 15 à 28 jours. Cette affection n’est pas une zoonose : elle ne se transmet pas à l’humain, ni par contact direct ni par consommation de viande ou de lait.

Hélas, il n’existe aucun traitement curatif, contrairement à ce que certaines fake news prétendent, ce sur quoi nous reviendrons. La transmission repose principalement sur des déplacement d’animaux et des insectes tels que les moustiques, le stomoxe ou les taons (et non les mouches communes, contrairement à certaines idées diffusées). Si ces deux derniers ne se déplacent que très rarement sur de longues distances, surtout par temps froid, les moustiques, favorisée par un climat doux et humide, sont les grands suspects pour la dissémination entre les fermes.

En France, le premier foyer a été détecté le 29 juin 2025 en Savoie. À ce jour, 113 foyers ont été confirmés dans onze départements, avec des cas récents dans l’Aude, marquant une extension. Plus de 3 000 bovins ont été euthanasiés sur un cheptel national de 16 à 17 millions de têtes. Outre les pertes économiques, les conséquences sont multiples, notamment psychologiques pour des éleveurs déjà en difficulté et inquiets, qu’importe qu’ils aient raison ou tort quant aux conséquences de traités, comme le Mercosur, ou des importations venant d’Europe de l’Est sur leur activité. Et comme l’a expliqué sur X notre contributeur, le Dr Jérôme Barrière : « Si cela suscite autant de mobilisation chez les éleveurs, c’est qu’avec l’abattage d’un troupeau entier, des années de sélection génétique sont anéanties. Et, parmi ces animaux, il peut aussi exister des races rares ou des lignées précieuses qui pourraient disparaître. Sans parler de l’impact humain : le traumatisme psychologique est réel. » Car oui, pour les agriculteurs, voir leurs animaux, avec lesquels ils entretiennent une relation quasi fusionnelle, être euthanasiés est bien plus qu’un crève-cœur. Or, même si un vaccin existe, l’abattage après contamination et les restrictions de mouvement sont les seules réponses pouvant être apportées. Et elles laissent toujours des traces indélébiles dans la psyché des éleveurs.

Une stratégie contestée et pourtant… indispensable

La stratégie française, alignée sur les règlements européens, combine abattage systématique des unités épidémiologiques infectées, zonage strict et vaccination obligatoire autour des foyers. Ce qui a permis une contention initiale efficace dans les régions alpines, la Savoie étant désormais sauvée de ce fléau. Elle se double d’indemnisations à 100 %, d’avances rapidement dispensées et d’un soutien psychologique. Non sans quelques rigidités qui alimentent la grogne, comme en ont témoigné les blocages d’autoroutes et les manifestations de ces derniers jours, ayant conduit à des affrontements violents avec des forces de l’ordre parfois dépassées et à des réactions brutales. Des syndicats comme la Coordination rurale et la Confédération paysanne dénoncent des abattages excessifs, y compris sur des troupeaux vaccinés (dus à une incubation préexistante), et plaident, à tort, pour celui des seuls animaux en apparence malades, ce qui pourrait être trompeur. Face à une mobilisation exacerbée par des motifs souvent plus politiques que scientifiques, le gouvernement tente de s’ouvrir au dialogue, étend les zones de vaccination et envisage des ajustements, tout en maintenant que l’abattage reste indispensable pour éviter une propagation endémique.

Ailleurs, l’herbe n’est pas plus verte

J’approfondis

Que dit la science ?

La question a été largement traitée sur X par un vétérinaire tenant le compte Dr Toudou, vu plus de deux millions de fois et relayé par nombre de ses confrères. Il a fait le point, non sans exaspération, sur le chaos informationnel des réseaux sociaux à ce propos, avant de structurer son intervention en décrivant la nature de la maladie et d’en détailler les symptômes avec une précision clinique, tout en rappelant que le vrai fléau réside dans les retombées économiques. Il a ensuite balayé les illusions thérapeutiques qui circulent en ligne, rappelant l’impossibilité de guérison et l’inefficacité de remèdes tels que l’ivermectine ou la fleur de Bach. Pour illustrer l’urgence, il a comparé la situation au Covid-19, mais en « 100 fois pire », en raison de trois obstacles majeurs. D’abord, la transmission vectorielle : le virus ne se propage pas simplement par contact, mais via des insectes, rendant les quarantaines illusoires. Ensuite, le temps d’incubation prolongé permet au virus de se disséminer discrètement avant l’apparition des symptômes. Enfin, la morbidité variable entretient un redoutable flou statistique. Face à ce tableau, le vétérinaire expose les solutions, associant deux mesures complémentaires correspondant aux préconisations de l’État : l’abattage total des troupeaux infectés et la vaccination ciblée. À l’échelle du pays, une vaccination généralisée est prématurée, car elle épuiserait les doses et les ressources humaines et bloquerait les exportations indispensables à la survie du secteur. Un plaidoyer pour la raison face à la panique, soulignant que ces mesures, bien que déchirantes, sont le fruit d’études et de spécialistes, non d’un caprice administratif. Des propos indispensables tant cette crise attise les saillies complotistes et la récupération politique.

La DNC ? « Nous sachons ! »

La DNC agit comme un aimant irrésistible pour les mouvances complotistes et antivax, offrant un narratif qui s’inscrit dans l’actuelle défiance envers les institutions sanitaires et l’État, entretenue par les réseaux sociaux, les intérêts politiques et les ingérences étrangères. Ce que le spécialiste de ces questions, David Colon, a analysé, ayant établi qu’au « moins 16 sites de médias fictifs francophones du réseau Storm-1516 affilié au Kremlin cherchent depuis jeudi dernier à amplifier en ligne le mouvement des agriculteurs ». Les abattages systématiques sont dépeints non comme une nécessité épidémiologique, mais comme une punition arbitraire contre les ruraux, un « génocide bovin » orchestré pour des motifs occultes. La vaccination, pourtant complémentaire et désormais élargie à près d’un million de doses en Occitanie et en Nouvelle-Aquitaine, est elle-même diabolisée, étant présentée comme un « poison expérimental » ou un « cheval de Troie » des laboratoires pharmaceutiques. L’État, accusé d’autoritarisme pur, devient le complice d’une Union européenne vue comme un marionnettiste distant, imposant des protocoles uniformes au mépris des réalités locales.

Ce cocktail émotionnel se fait l’écho des controverses nées durant la pandémie de Covid, où les mêmes acteurs – antivax, souverainistes et ultradroitiers, souvent pro-Kremlin – avaient prospéré sur des théories de « grand reset » ou de « vaccins tueurs ». La crise agricole cumulée (Mercosur, FCO, hausse des coûts) et la défiance post-Gilets jaunes transforment une maladie en symbole d’une « guerre contre les paysans ». Comme l’a analysé Emmanuelle Ducros dans L’Opinion, les réseaux sociaux se muent en « torrents d’émotions et de fake news », où des images chocs – charges policières devant une ferme ariégeoise le 9 décembre, euthanasies filmées en direct – « galvanisent tout ce que la France compte d’antisystèmes », parasitant le débat rationnel et amplifiant une colère légitime en furie populiste.

Ces visuels viraux, souvent décontextualisés ou manipulés (comme une photo générée par IA relayée par des comptes complotistes pour illustrer de prétendus « abattages secrets »), transforment une mesure sanitaire en scandale moral, pour maximiser les vues.

Comme le rappelle le Dr Jérôme Barrière, les mêmes comptes qui, en 2020-2022, propageaient des rumeurs sur les « puces 5G » dans les vaccins humains se reconvertissent aujourd’hui en « défenseurs des vaches ». Sans compter les théories dénonçant un virus « fabriqué en labo » pour justifier le Frexit (cherchez le rapport…). Sur X, l’analyse des contenus viraux confirme cette dérive. Selon des observations partagées par des fact-checkers, comme Raphaël Grably, sur les vingt-sept tweets les plus partagés (plus de 2 000 retweets chacun), vingt-deux émanent de comptes affiliés à l’ultra-droite, aux mouvances antivax, pro-Kremlin ou complotistes, transformant une crise sanitaire agricole en champ de bataille informationnel.

Cette attractivité s’explique aussi par la porosité des sphères. Certains Gilets jaunes ruraux, déjà échaudés par les ZAD et la taxe carbone, se croisent avec des antivax urbains, créant un front hybride où la science est reléguée au rang de « narratif élitiste ». Des opportunistes politiques, inexistants en dehors des réseaux, comme Nicolas Dupont-Aignan ou Florian Philippot, en tirent profit en titrant « DNC : L’AVEU ! », accusant l’UE de vouloir « réduire massivement notre cheptel » via des abattages « imposés ».

De même, des rumeurs comme celle des « 70 vétérinaires radiés pour refus d’abattage », démentie le 15 décembre par le préfet de l’Ariège, se propagent comme une traînée de poudre, accusant un « État totalitaire » de museler les « lanceurs d’alerte ».

Au-delà des fake news, cette attraction révèle une stratégie plus large, également alimentée par le RN et LFI, exploitant la vulnérabilité rurale pour élargir l’audience complotiste en liant la DNC à un « agenda vert » imaginaire ou à des théories globalistes (Bill Gates et les « steaks artificiels »).

Ces convergences, amplifiées par des bots et des groupes Telegram, menacent non seulement l’éradication de la maladie, mais aussi la cohésion sociale.

Récupération politique : les municipales en ligne de mire

L’extrême droite, Rassemblement national en tête, joue un rôle central dans cette instrumentalisation, en dénonçant un « scandale vaccinal » et une gestion « inhumaine » des abattages pour consolider son ancrage dans les campagnes. Après avoir obtenu des scores records lors des européennes de 2024, le RN multiplie les déclarations incendiaires pour capter le vote des éleveurs désemparés. Certains de ses députés, comme Laurent Jacobelli ou Sébastien Chenu, ont relayé des images d’abattages, accusant l’État de « sacrifier l’agriculture française sur l’autel de Bruxelles », dans une rhétorique anti-UE qui fait écho à leur programme. Cette stratégie vise non seulement à déstabiliser le gouvernement, mais aussi à préparer le terrain pour les municipales de mars 2026, où le RN espère conquérir des mairies rurales en Occitanie et dans les Alpes, régions touchées par la DNC. Reconquête, de son côté, amplifie ce narratif en liant la crise à un « complot mondialiste » contre la souveraineté alimentaire, relayant des théories conspirationnistes sur les vaccins bovins pour mobiliser un électorat ultraconservateur.

De l’autre côté de l’échiquier, La France insoumise illustre la jonction entre les extrêmes en qualifiant la politique d’abattage de « mortifère » et d’« écocide sanitaire », dans une ligne qui s’inscrit dans son combat pour une agriculture paysanne et écologique, sans que l’on comprenne bien le rapport entre les deux. Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l’Assemblée, a ainsi interpellé la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, lors d’une séance de questions au gouvernement, exigeant une « suspension immédiate des abattages » et une « vaccination massive et gratuite » pour tous les troupeaux, accusant le pouvoir d’une « gestion libérale qui privilégie les exportations au bien-être animal et humain ». LFI tente ainsi de concurrencer le RN sur son terrain. À l’approche des municipales, les insoumis visent des alliances locales avec des listes citoyennes ou écologistes dans des communes agricoles touchées par la DNC.

Enfin, les syndicats agricoles jouent un rôle idéologique essentiel dans cette récupération, en servant de courroie de transmission entre la base paysanne et les partis politiques. La FNSEA, syndicat majoritaire, défend une ligne modérée, soutenant les abattages comme un « mal nécessaire » pour préserver les exportations et le statut indemne de la France, tout en réclamant davantage d’indemnisations et de vaccins – une position qui l’expose aux accusations de « collaboration » avec le gouvernement. À l’opposé, la Coordination rurale, ancrée à droite, voire à l’extrême droite, et entretenant des liens avec le RN, mène une contestation virulente contre les « abattages barbares » et l’UE, appelant à des blocages radicaux pour « sauver nos vaches et notre indépendance ». Lui emboîtant le pas, la Confédération paysanne, d’inspiration altermondialiste et proche de LFI, critique une « politique industrielle mortifère » qui privilégie les gros élevages au détriment des petits, plaidant pour une vaccination généralisée et des traitements alternatifs. Ces deux syndicats, prétendument aux antipodes idéologiquement, ont formé une coalition temporaire, comme l’illustre leur appel commun à des mobilisations. Cette convergence cynique, rare dans l’histoire syndicale agricole, souligne comment la DNC devient un catalyseur de défiance, au risque de fragiliser davantage une filière déjà exsangue.

L’article DNC : la détresse agricole, vache à lait des complotistes est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Aux grands maux les bons remèdes

16 décembre 2025 à 06:10

L’humanité dispose-t-elle encore de moyens d’agir, ou a-t-elle déjà perdu la bataille de la biodiversité ? Et devra-t-elle renoncer au progrès pour espérer se sauver ?

D’un côté, le déni ou l’indifférence : la tentation confortable de détourner le regard, en espérant que le problème finira par se résoudre tout seul. De l’autre, la panique, qui mène soit à la résignation fataliste, soit à la remise en cause radicale de nos modes de vie… jusqu’à prôner une forme de régression joliment rebaptisée « décroissance ».

Mais entre ces deux extrêmes, une troisième voie existe : celle du pragmatisme. Chercher des solutions concrètes, efficaces et compatibles avec le fonctionnement moderne de nos sociétés. Cette approche, pourtant défendue par les grandes instances scientifiques comme l’IPBES, reste étonnamment absente du débat public.

La direction à suivre

Montréal, décembre 2022. Alors que la COP15 – la grande convention mondiale sur la diversité biologique – bat son plein, un accord historique est adopté à l’unanimité des 196 délégations présentes : le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal (CMBKM). Moins médiatisée que les COP sur le climat, cette conférence n’en affiche pas moins des ambitions considérables : « Stopper et inverser la perte de biodiversité d’ici 2030 ».

Le plan s’articule autour de 23 cibles d’action, regroupées en quatre grands axes :

  • maintenir, conserver et restaurer les milieux naturels ;
  • promouvoir une gestion durable des ressources (agriculture, pêche, forêts) ;
  • réduire les pressions liées à la pollution, aux espèces exotiques envahissantes et au changement climatique ;
  • et garantir les moyens de mise en œuvre, notamment financiers.

Malgré ces ambitions, le CMBKM n’a pas échappé aux critiques. En France, une partie de la gauche l’a jugé trop peu contraignant, trop flou, et surtout trop timide, notamment sur ses thèmes de prédilection 一 les mégabassines, les pesticides ou la promotion du bio 一 qui semblent eux-mêmes plus dictés par l’idéologie que par l’efficacité.

Il faut cependant bien admettre que le précédent plan, les Objectifs d’Aichi (2010-2020), s’était soldé par un échec. Alors, comment faire, cette fois, pour que les belles intentions se traduisent enfin en actions concrètes et en résultats ?

Préserver les habitats

On l’a vu : la première cause du déclin de la biodiversité, et de loin, c’est la destruction et l’artificialisation des milieux naturels. Préserver les habitats reste donc le levier numéro un pour enrayer la crise du vivant. C’est aussi l’un des piliers du CMBKM, qui fixe un objectif emblématique, le plan 30×30 : protéger au moins 30 % des terres et des océans d’ici 2030.

Un objectif ambitieux, puisqu’il double les engagements d’Aichi (17 % des terres et 10 % des zones marines protégées à l’horizon 2020), restés largement inachevés. Et cette fois, la qualité compte autant que la quantité. Les zones protégées doivent disposer de plans de gestion concrets, de financements suffisants et de personnels dédiés. Elles doivent aussi refléter la diversité des écosystèmes — forêts, prairies, zones humides, récifs coralliens — et ne pas se limiter à des espaces peu productifs ou isolés.

Autre exigence majeure : la connexion entre ces aires grâce à des corridors écologiques, pour permettre la circulation des espèces et limiter la fragmentation des habitats. Le cadre encourage également l’implication des peuples autochtones et des communautés locales, reconnues pour leur efficacité et leur connaissance fine des territoires, à travers les Aires protégées et de conservation autochtones (APCA).

Et la bonne nouvelle, c’est que cette stratégie fonctionne. Une méta-analyse internationale conclut que deux tiers des actions de conservation menées dans des aires protégées aboutissent à une amélioration notable de l’état des populations menacées. Une autre étude montre qu’étendre les zones protégées à 30 % permettrait de sauver plus de mille espèces tout en contribuant à atténuer le réchauffement climatique.

Quand le lynx ibérique reprend du poil de la bête

J’approfondis

Et la France, dans tout ça ? Permettons-nous un cocorico car chez nous, l’objectif 30×30 est déjà atteint, 33 % du territoire national étant couvert par une aire protégée. Cela représente très exactement 31 % des espaces terrestres (28 % en métropole, 45 % outre-mer) et 33 % des espaces maritimes (46 % en métropole, 32,5 % outre-mer). Entre zones Natura 2000, parcs naturels, réserves, sites du Conservatoire du littoral ou parcs marins, les dispositifs ne manquent pas.

Mais atteindre une cible ne signifie pas mission accomplie. Pour freiner durablement l’artificialisation, la France s’appuie sur le principe de Zéro Artificialisation Nette (ZAN), introduit en 2018 et inscrit dans la loi Climat et Résilience de 2021. L’objectif : mettre fin à la consommation illimitée d’espaces naturels, agricoles et forestiers. Toutefois, sa mise en œuvre révèle aussi des effets secondaires insuffisamment anticipés. En rigidifiant fortement l’accès au foncier, le ZAN tend à renchérir le coût du logement, à freiner certains projets de renouvellement urbain et à déplacer les pressions d’aménagement vers des territoires déjà fragiles.

La Trame verte et bleue, instaurée par la loi « Grenelle 1 » de 2009, elle, vise à reconnecter les milieux fragmentés. La Trame verte relie les habitats terrestres et humides (forêts, haies, prairies, zones humides), tandis que la Trame bleue rétablit les continuités aquatiques (cours d’eau, zones inondables, canaux). Passages à faune, aménagements de rivières, replantation de haies, intégration de la biodiversité dans l’urbanisme… autant de leviers concrets pour redonner de la cohérence au territoire et au vivant.

Le castor, ingénieur sans permis

J’approfondis

Repenser l’agriculture

Préserver les milieux naturels suppose d’abord de limiter leur grignotage par l’agriculture, première responsable de la déforestation mondiale. Car non, les pesticides ne sont pas le problème central, malgré la place qu’ils occupent aujourd’hui dans le débat public. Le véritable enjeu, c’est surtout l’occupation des sols. Aujourd’hui, les terres agricoles couvrent un tiers des surfaces émergées de la planète, et elles continuent de s’étendre.

En France, pourtant, le débat environnemental tourne souvent en boucle autour d’un mot magique : le « bio ». Mais l’agriculture biologique, si elle présente quelques bénéfices locaux pour les sols, réduit les rendements, et donc augmente mécaniquement les surfaces nécessaires pour produire autant. En clair, plus de bio signifie souvent… plus de terres cultivées.

Pas étonnant, donc, que le CMBKM n’en parle pas, et que l’IPBES ne la mentionne qu’une seule fois dans son rapport pour décideurs : ses avantages globaux pour la biodiversité restent à démontrer.

L’enjeu central devient alors celui d’une intensification écologique : produire suffisamment, sur moins de surface, tout en réduisant les impacts environnementaux. Cela implique de combiner plusieurs leviers — restauration des sols, diversification des cultures, couverts végétaux, progrès génétiques, agriculture de précision.

L’agriculture de conservation des sols (ACS) illustre bien cette approche pragmatique : ni idéale, ni universelle, mais capable, dans certaines conditions, de concilier productivité, résilience agronomique et bénéfices écologiques.  Quant aux OGM, ils ont déjà montré la voie, avec une baisse moyenne de 37 % de l’usage des pesticides dans les cultures qui les ont adoptés. Les nouvelles techniques d’édition génétique (comme CRISPR-Cas9) ouvrent encore davantage de perspectives et pourraient, un jour, permettre de se passer d’une large part des traitements.

Préserver les milieux aquatiques

Remodeler notre agriculture contribue à réduire la pollution de l’eau par les engrais et les pesticides. Mais cela ne suffira pas. Car d’autres sources majeures persistent : eaux usées, rejets industriels et déchets plastiques. Il faut donc aussi dépolluer, comme cela a été fait récemment pour la Seine, en déployant des dispositifs d’épuration adaptés.

Concernant le plastique, trois leviers principaux existent : réduire la production et la consommation, renforcer la collecte et le recyclage, et nettoyer les milieux naturels. Un traité international contre la pollution plastique est en négociation à l’ONU depuis 2022… mais n’a toujours pas abouti.

Mais la plus grande menace pour la biodiversité aquatique reste sa surexploitation. Un tiers des stocks évalués de poissons et de fruits de mer sont aujourd’hui pêchés au-delà de leur capacité de renouvellement. Le chalutage, utilisé pour un tiers des prises, aggrave le problème : il capture sans distinction, gaspille des tonnes de poissons rejetés à la mer, et racle les fonds marins, altérant les habitats benthiques.

Faut-il pour autant renoncer à la pêche ? Pas si simple. Car elle fournit des protéines animales avec une empreinte au sol nulle et un bilan carbone raisonnable, comparable, voire inférieur, à celui du poulet. Sans compter qu’elle fait vivre des millions de personnes. L’enjeu n’est donc pas de l’abandonner, mais de mieux la réguler : respecter les taux de renouvellement des stocks et restreindre les techniques les plus destructrices. C’est à ce prix qu’on peut concilier rendement et durabilité.

Enfin, l’aquaculture peut être une partie de la solution, à condition d’éviter l’écueil classique : nourrir les poissons d’élevage avec… des poissons sauvages. Ce qui, rassurons-nous, est de moins en moins le cas.

Économie et technologie : ennemis ou alliés ?

Oui, des solutions existent, et elles sont déjà sur la table. Et non, elles ne nécessitent pas de renoncer au progrès ni de bouleverser nos modes de vie. Le principal frein aujourd’hui n’est pas structurel, mais politique. Et surtout, économique. Car ces solutions ont un coût, et demandent des moyens à la hauteur des ambitions.

Faut-il alors « décroître » pour sauver la biodiversité ? Ce serait au contraire se tirer une balle dans le pied. Sans vitalité économique, impossible de financer la transition. Au contraire, une économie solide peut être un levier, à condition de bien orienter les politiques publiques : intégrer systématiquement l’impact environnemental dans tout nouveau projet, flécher les subventions vers les pratiques les plus efficaces plutôt que les plus idéologiques, et supprimer celles qui supportent les pratiques préjudiciables.

C’est d’ailleurs l’un des objectifs phares du CMBKM : « supprimer ou réformer les incitations nuisibles à la biodiversité », soit 500 milliards de dollars par an à rediriger d’ici 2030 vers des pratiques vertueuses. Mais encore faut-il savoir identifier ce qui est réellement nuisible. Car la technophobie ambiante conduit souvent à rejeter, par réflexe, tout recours à la technologie. Et pourtant, c’est probablement là que réside une bonne part des solutions.

Pour le diagnostic, d’abord. Les progrès en télédétection et en imagerie satellitaire permettent désormais de suivre en continu l’état des écosystèmes et d’évaluer les progrès, notamment dans le cadre de l’objectif « 30×30 ». Le séquençage génétique, quant à lui, ouvre de multiples perspectives, comme inventorier la biodiversité grâce à l’ADN environnemental, ou guider la préservation de la diversité génétique des populations via des transferts d’individus ciblés.

Pour la modélisation, ensuite. L’intelligence artificielle permettra prochainement d’interpréter les masses de données collectées et de simuler l’efficacité des politiques envisagées. Mais avant tout, la technologie est un outil d’action. Le génie génétique permet déjà de créer des plantes moins gourmandes en intrants grâce à la transgénèse et à l’édition génomique. Et à l’avenir, ces procédés pourraient aider à lutter contre certaines espèces envahissantes grâce au forçage génétique, une technique capable de propager un trait dans toute une population en quelques générations. Son potentiel est immense, même s’il soulève, à juste titre, d’importantes questions éthiques et écologiques.

Bref, la technologie n’est pas l’ennemie de la biodiversité. Elle en est peut-être même le meilleur espoir. Refuser ces leviers au nom d’une vision dogmatique du « retour à la nature », ce serait se priver d’une chance réelle de restaurer les écosystèmes. Voire de se tromper complètement de cible, au risque de contribuer à l’aggravation du problème. 

L’article Aux grands maux les bons remèdes est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Électroscope #7 : des startups françaises, des nanofleurs pour rajeunir, de l’IA et un concorde 2.0

15 décembre 2025 à 05:05

Alimenter des datacenters pour relancer le supersonique, réécrire l’ADN pour cibler le cancer, recharger des cellules vieillissantes, relier la Terre et l’espace par laser, parler et coder avec l’IA… C’est parti pour Électroscope #7.

Et si la demande énergétique de l’IA donnait naissance au Concorde 2.0 ?

L’IA a un besoin immédiat de puissance, et l’aéronautique a déjà des moteurs capables de la fournir. En les adaptant en turbines au sol, Boom Supersonic y voit un moyen de financer la création du Concorde 2.0 et d’accélérer le retour de l’aviation supersonique.

On pourrait croire que l’IA n’est qu’une affaire de neurones artificiels et d’algorithmes. En réalité, c’est aussi une histoire de câbles, de transformateurs et de turbines. Or le réseau électrique américain, en raison de son fonctionnement actuel, a du mal à suivre la courbe de la demande en énergie des nouveaux centres de calcul en construction. Certaines baies de processeurs restent inutilisées, non par manque de puces, mais parce que les datacenters peinent à obtenir les raccordements adéquats aux lignes haute tension. Ils se retrouvent dans des files d’attente alors que la Chine ajoute des capacités à un rythme soutenu.

Face à cette lenteur, les grands acteurs du numérique se tournent vers une solution de secours : construire leurs propres centrales au pied de leurs infrastructures IA. La plupart reposent toutefois sur des turbines à gaz dérivées de réacteurs d’avions subsoniques, qui ont été conçus pour voler à haute altitude, dans un air glacial. C’est tout le problème. Quand elles sont utilisées au sol, de surcroît en plein soleil, ces turbines commencent à perdre un peu de puissance dès une dizaine de degrés, et leur production chute à partir de 30 °C. Pour tenir la charge, elles ont besoin de grosses quantités d’eau pour le refroidissement.

Le constructeur Boom Supersonic, qui est en train de concevoir Overture, une sorte de Concorde 2.0, propose une autre solution : transformer le cœur de son moteur supersonique Symphony, prévu pour voler à Mach 1,7 dans un environnement équivalent à 70 °C, en turbine électrique baptisée Superpower. Transposé au sol, il a un net avantage : il peut maintenir ses 42 mégawatts de puissance jusqu’à 43 °C, sans recourir à l’eau de refroidissement, ressource sous tension autour de nombreux sites américains.

Ce choix technologique, qui fait déjà l’objet d’une commande ferme de 29 unités, est aussi un pari industriel : produire ces turbines en série, dans une usine dédiée, pour atteindre 4 gigawatts de capacité de production par an d’ici 2030 et se servir des futurs profits pour financer le successeur du Concorde. Ainsi, chaque heure de fonctionnement dans un datacenter d’IA servirait à certifier plus rapidement le moteur Symphony et à financer Overture, et donc… le retour de l’aviation supersonique !

L’IA à la française (Mistral, Gradium) n’a pas dit son dernier mot !

Ces derniers jours, le paysage français de l’IA s’est enrichi avec Gradium, nouveau champion de l’IA vocale, et Devstral 2, la nouvelle famille de modèles de Mistral AI dédiée au code. Deux paris complémentaires qui illustrent une même dynamique : une IA française moins centrée sur le « chatbot généraliste » et davantage sur des verticales à forte valeur ajoutée – la voix comme interface universelle, et le code comme levier d’automatisation.

Née fin 2025 en tant que spin-off du laboratoire de recherche Kyutai, Gradium veut faire de la voix la nouvelle « couche d’interface » de l’IA. La start-up a levé des fonds conséquents auprès d’investisseurs de premier plan (Xavier Niel, Rodolphe Saadé, entre autres) pour industrialiser des modèles audio capables de générer et de comprendre la voix avec une latence quasi nulle. S’appuyant sur les travaux open source de Kyutai, Gradium mise sur « l’interaction voix-à-voix ». Une communication entièrement vocale, sans passage intermédiaire par le texte, plus naturelle, par défaut multilingue, et qui peut être interrompue comme on le fait dans le cadre d’une conversation « entre humains ».

Dans un tout autre registre, Mistral AI développe Devstral, une lignée de modèles spécifiquement entraînés pour le développement logiciel et le codage. Ils sont optimisés pour naviguer dans une base de code, utiliser des outils (git, recherche, tests) et modifier plusieurs fichiers en autonomie. La dernière version, Devstral 2, atteint des scores de pointe sur le référentiel SWE-Bench Verified, se positionnant comme l’un des meilleurs modèles ouverts dans le monde, avec un niveau similaire à son rival chinois Deepseek.

Vers une édition du génome 7 fois plus efficace et capable de cibler le cancer

Au sein de l’Institut Max-Planck de Leipzig, une équipe de chercheurs vient de franchir une étape importante pour rendre l’édition du génome plus efficace et, peut-être, créer (à terme) une arme ciblant spécifiquement les cellules cancéreuses.

Leur avancée, récemment publiée, apporte une nouvelle façon de « trier » les cellules après une modification de l’ADN dans une culture cellulaire, afin de ne garder que celles ayant été correctement réécrites et de se débarrasser du reste. Leur méthode, testée sur 42 régions de l’ADN humain et sur plusieurs types de cellules, multiplie en moyenne par 7 l’efficacité de l’édition génomique in vitro, atteignant parfois près de 100 % de cellules modifiées !

Leur étude nous rapproche aussi d’un rêve de longue date en cancérologie : éliminer les cellules tumorales en laissant les cellules saines intactes. Leur méthode d’édition de l’ADN pouvant exploiter la signature la plus intime du cancer : ses mutations spécifiques.

En effet, une cellule cancéreuse se distingue d’une cellule normale par quelques fautes de frappe dans son ADN. Or les « ciseaux génétiques CRISPR », programmables, développés dans le cadre de cette recherche, sont capables de reconnaître précisément ces erreurs dans les cellules cancéreuses. Les cellules portant la mutation cancéreuse sont alors coupées délibérément au « mauvais endroit » et, incapables de se réparer, meurent.

En culture cellulaire, les chercheurs montrent qu’ils peuvent ainsi tuer sélectivement des cellules humaines portant des mutations de cancer, tout en épargnant les cellules saines. Dans certains cas, la mutation pathogène est même réparée pour retrouver la séquence normale. Ce qui en fait un outil puissant pour préparer de futures thérapies !

Bien entendu, nous sommes encore au stade des essais en laboratoire : avant d’en faire un traitement, il faudra apprendre à amener ces ciseaux au bon endroit in vivo, directement dans le corps, et à contrôler leurs éventuels effets indésirables. Mais l’approche esquisse une future génération de traitements, capables de traquer les cellules cancéreuses mutation par mutation, avec une précision que la chimio ne pourra sans doute jamais offrir…

Des « nanofleurs » pour recharger nos cellules : une piste contre le vieillissement

Nos cellules ont besoin d’énergie pour tout faire : se réparer, se défendre, fonctionner au quotidien. Cette énergie est fabriquée par de minuscules organites que l’on peut comparer à des batteries internes : ce sont les indispensables mitochondries. Avec l’âge, celles-ci ont tendance à perdre en efficacité. C’est pourquoi certains tissus récupèrent moins bien et notre organisme devient alors plus vulnérable aux dégâts accumulés.

Des chercheurs de l’université Texas A&M explorent une approche originale pour aider des cellules fatiguées à retrouver du souffle. Leur idée consiste à utiliser des cellules souches comme de véritables « ateliers de fabrication de mitochondries ».

Pour y parvenir, l’équipe a conçu des particules minuscules, baptisées « nanofleurs », faites à base de disulfure de molybdène. Une fois entrées dans les cellules souches, elles sont en mesure de déclencher un signal : produire davantage de mitochondries. Dans l’expérience de laboratoire, les cellules souches ont ainsi réussi à doubler leur stock de mitochondries, puis (fait encore plus intéressant) les ont transmises plus facilement (3 à 4 fois plus) à des cellules voisines en difficulté. Autrement dit, elles ne se contentent pas de se recharger elles-mêmes : elles peuvent aussi « dépanner » des cellules autour d’elles.

Pourquoi est-ce si prometteur ? Parce que si une cellule récupère des mitochondries en meilleur état, elle peut améliorer sa production d’énergie (l’ATP), mieux résister au stress et reprendre une partie de ses fonctions. C’est une piste qui s’inscrit dans ce que l’on appelle la « médecine régénérative », qui suscite beaucoup d’intérêt : elle consiste à redonner de la capacité de réparation aux cellules et permettrait de… lutter contre le vieillissement.

FACTORY 27 : Cailabs prépare la production en série des stations optiques

Dans la bataille des données venues de l’espace, le vrai goulot d’étranglement n’est pas toujours en orbite. Il se trouve souvent au sol, là où le faisceau doit traverser l’atmosphère sans décrocher. C’est sur ce point dur que la deeptech française Cailabs s’est positionnée : faire des liaisons optiques Terre–Espace un système fiable, industrialisable et déployable à grande échelle, grâce à ses « dômes de communication laser » bientôt produits en série.

En effet, si une liaison laser promet des débits élevés et une forte directivité, elle doit traverser un milieu fort capricieux : l’atmosphère terrestre. Chaleur, turbulences, humidité, brume… l’air ambiant déforme son rayon, comme une route qui ondulerait non-stop. Et à ces distances, il faut aussi un pointage d’une précision extrême : viser une station au sol depuis l’orbite, c’est comme faire passer un fil à travers le chas d’une aiguille… sauf que l’aiguille est à plusieurs centaines de kilomètres et bouge en permanence !

Installée à Rennes depuis 2013, l’entreprise Cailabs dit avoir trouvé la parade avec de nouvelles stations optiques au sol bourrées de technologies innovantes, qui permettent au rayon laser de rester exploitable malgré des conditions atmosphériques difficiles. On peut le résumer ainsi : Cailabs fabrique l’équipement qui aide la station à récupérer un signal laser propre, même quand l’air l’a altéré, et à renvoyer un faisceau stable vers l’espace.

Après une phase de développement, Cailabs prépare désormais un vrai changement d’échelle avec la construction, à Rennes, d’une usine d’environ 10 000 m², pensée pour la production en série. Baptisé FACTORY 27, ce futur site doit entrer en service en 2027 et produire à la chaîne des dômes de communication pour les liaisons laser entre la Terre et les satellites. L’ambition affichée est de viser jusqu’à 50 stations par an, à l’horizon 2028 !

Chaque lundi, Les électrons libres vous propose un tour d’horizon des nouvelles électrisantes qui secouent le monde de la tech et œuvrent en faveur d’un progrès à même de changer votre quotidien.

Recevoir Électroscope

Nous ne vous enverrons jamais de spam ni ne partagerons votre adresse électronique. Consultez notre politique de confidentialité.

Vérifiez votre boite de réception ou votre répertoire d’indésirables pour confirmer votre abonnement.

L’article Électroscope #7 : des startups françaises, des nanofleurs pour rajeunir, de l’IA et un concorde 2.0 est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

Le silence des abeilles

14 décembre 2025 à 08:17

Une mort suspecte, un coupable idéal, un mobile évident. Tout commence comme dans un dossier d’instruction bien ficelé. La victime ? L’abeille domestique, icône universelle de la biodiversité, célébrée depuis l’Antiquité pour son miel et son rôle dans la pollinisation. L’accusé ? Les néonicotinoïdes. Sauf que… ce n’est pas si simple. Contre-enquête sur une affaire en apparence pliée d’avance.

Acte I : Scène de crime

Depuis les années 1980, l’état de santé d’Apis mellifera inquiète. Cette espèce domestique, star mondiale du miel, connaît en France des pertes hivernales élevées, variables selon les années et les régions. Lors de l’hiver 2023-2024, elles ont souvent atteint des niveaux de l’ordre de 30 %, selon la Plateforme d’épidémiosurveillance ESA. En mars dernier, des apiculteurs ont signalé dans plusieurs zones des mortalités allant de 20 à 80 % de leurs colonies, quand le seuil habituellement admis comme « normal » se situe entre 5 et 10 %. Le syndicat SNA décrit même « des ruches totalement vides avec des réserves de miel et de pollen intactes, ou des ruches dont ne restaient que la reine et une poignée d’abeilles survivantes ».

Acte II : Un coupable idéal

Pour l’opinion publique, une partie des milieux écologistes et la majorité des apiculteurs, l’affaire est entendue depuis longtemps : les responsables sont d’abord et avant tout les insecticides néonicotinoïdes (NNI).

« Un drame se déroule sous nos yeux, les criminels sont connus et pourtant… la police ne fait rien », lisait-on en 2016 dans Reporterre. « Rien qu’en France, 56 millions d’abeilles meurent chaque jour, empoisonnées par les pesticides, herbicides, insecticides et autres néonicotinoïdes — dont une cuillerée peut tuer un milliard d’abeilles », affirmait en 2021 le commentaire du documentaire Une terre sans abeilles ?, cité par Le Monde.

Ce récit s’est imposé partout, jusqu’aux débats autour de la loi Duplomb et de la réintroduction potentielle de l’acétamipride, molécule qualifiée de « tueuse d’abeilles ».

Dossier réservé à nos abonnés.

S'abonner dès 5€/mois

ou

Acheter ce dossier pour 1,50€

L’article Le silence des abeilles est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

💾

1930-1980 : Comment la Voiture électrique a survécu (grâce à la guerre et au fun !)

13 décembre 2025 à 07:01

Après des décennies d’expérimentations débridées, les bolides sous tension vont connaître une traversée du désert. Sans toutefois disparaître, d’abord grâce à la pénurie, puis via l’exploration de nouvelles mobilités citadines. Deuxième volet de notre histoire de la voiture électrique, dont les prémices datent de 1830.

Avec l’arrêt de la production en série de Detroit Electric, le constructeur leader du marché de l’époque, en 1939, il n’y a plus vraiment de voitures électriques grand public disponibles à la vente. Ce type de véhicule connaît une traversée du désert de plusieurs décennies par la suite. Commercialement en tout cas, car techniquement, ce n’est pas l’animation qui va manquer !

En réalité, le principe de la propulsion électrique est tout sauf moribond. Pendant tout le XXe siècle sont électrifiés trains, trams et trolleybus, témoignant de la poursuite des progrès dans le domaine. Mais dans des applications où la question de l’autonomie ne pose pas de problèmes. Soit parce qu’il existe un mode d’alimentation directe, soit parce que les engins concernés sont soumis à de très brefs trajets. Deux types de ces voitures ont plutôt bien fonctionné commercialement : les fourgonnettes de livraison de lait en Angleterre (petites tournées, plus-value du silence et de l’absence de vibration), dès la fin des années 30, et… les golfettes !

L’occasion également d’évoquer le cas de Zermatt, station de ski suisse où la circulation des voitures particulières est interdite, sauf rares exemptions, depuis 1972, et où tous les transports sont assurés par de petites fourgonnettes (ou minibus) électriques depuis.

Globalement, la silencieuse voiture électrique a toujours eu une aura un peu magique par rapport à la bruyante thermique. D’où la curiosité qu’elle a souvent suscitée. Ainsi, lors de l’Exposition coloniale de 1937, dédiée à « La fée électricité », les organisateurs désirent, pour servir de taxis sur place, une petite flotte électrique. Mobilisé, Louis Renault juge le cahier des charges impossible à remplir (4 passagers, 40 km/h et gravir 10 fois la rue Magdebourg). Mais un fabricant d’autobus manceau, Louis Verney, va démontrer le contraire et convertir 35 Renault Celtaquatre en torpédos électriques. L’expérience est évidemment sans lendemain, mais ces taxis ont apparemment brillamment rempli leur mission. Une parenthèse avant le retour de nos électriques, à l’occasion d’un funeste contexte : la Seconde Guerre mondiale.

Occupation électrique

Durant l’Occupation, la France est sévèrement rationnée en carburant. Pour continuer à se déplacer, il faut en revenir à la traction musculaire ou bien trouver une source d’énergie alternative. La plus commune sera le gazogène. On brûle du bois dans une chaudière appauvrie en oxygène, puis on utilise le gaz qui en résulte pour faire tourner un moteur thermique. Le rendement est pathétique, mais à la guerre comme à la guerre ! L’autre, c’est notre bonne vieille fée électricité. Plusieurs fabricants, il est vrai un peu désœuvrés pendant le conflit, vont essayer de répondre au besoin de déplacement dans cette période de « décroissance forcée » avant l’heure, avec plusieurs approches.

L’une des voitures électriques les plus connues de cette époque est la Peugeot VLV, pour Véhicule Léger de Ville. Et légère, elle l’est, avec seulement 350 kg, dont près de la moitié de batteries. Avec 3,5 ch et un rayon d’action de 80 kilomètres à 40 km/h, il en est tout de même produit 377, à destination des Postes, par exemple.

Peugeot VLV

Autre modèle notoire de ce temps, la Licorne Mildé-Krieger AEK. Il s’agit d’un coach Licorne modifié par Louis Krieger et Charles Mildé, deux vétérans de la voiture électrique (Louis Krieger en a conçu dès le XIXe siècle, tout comme Charles Mildé « senior », décédé en 1931, mais dont le fils, aussi nommé Charles, a pris la suite). Ce modèle élégant ne dispose que d’une centaine de kilomètres d’autonomie à 40 km/h, mais c’est alors bien suffisant pour servir de taxi parisien. Enfin, sans être exhaustif, un mot sur la sublime Bréguet type A2, dont le style comme les méthodes de fabrication s’inspirent de l’aéronautique — logique pour un fabricant d’avions désœuvré — afin d’extraire entre 65 et 100 km d’autonomie de ses six batteries au plomb (nous parlons toujours de 50 km/h maximum, ne rêvez pas). L’Œuf électrique de Paul Arzens est, lui, resté un modèle unique, à vocation purement urbaine, dont le style continue de sembler surréaliste aujourd’hui !

L’Œuf électrique de Paul Arzens

Après la guerre, l’essence revient, et la voiture électrique est à nouveau exclue des routes françaises. L’heure est à la liberté, à la démocratisation du transport individuel et à la production en grande série, tout ce à quoi elle est assez inadaptée avec les technologies de l’époque (les batteries n’ont pas beaucoup changé depuis les années 1900, le plomb-acide règne toujours en maître). Pourtant, en plein âge d’or de la voiture thermique, et même bien avant les chocs pétroliers, des originaux vont tenter de trouver de petites niches pour des voitures électriques. Notamment aux États-Unis, en partie en réaction au gigantisme des « américaines » d’alors, véritables parangons de puissance et de démesure. Tout l’inverse de la minuscule Trident Taylor-Dunn de 1959, l’un des premiers « véhicules électriques de voisinage », et surtout une très mignonne golfette.

La voiture électrique qui a roulé sur la Lune

J’approfondis

Nettement plus ambitieuse était la Henney Kilowatt. L’idée ? Proposer une alternative aux voitures thermiques pour ceux qui n’ont pas besoin de faire de longs trajets, avec quatre places et la capacité d’emprunter la majorité des routes. Sa tête vous dit quelque chose ? C’est normal, il s’agit d’une caisse de Renault Dauphine ! Si vous pensez qu’il s’agit d’un choix incongru pour une voiture américaine, dites-vous que notre petite icône française était assez courante sur les routes de l’Oncle Sam à l’époque. Elle représentait ce qu’il y avait à la fois de plus léger et de moins cher, et l’architecture de son moteur arrière en facilitait la conversion. Hélas, la version initiale de 36 V ne permettait pas de dépasser les 60 km/h ni les 60 kilomètres d’autonomie, pour plus du double du prix d’une Dauphine standard. Une version 72 V promettait une vitesse de 90 km/h et la possibilité de parcourir 90 kilomètres, mais elle était encore plus chère. Seulement 47 exemplaires furent vendus, principalement à des fournisseurs d’électricité partenaires du projet, alors que 100 châssis avaient été commandés à Renault. Ironiquement, alors que la marque au losange n’a jamais vraiment percé outre-Atlantique, d’autres Dauphine y ont été converties à l’électricité, ainsi que des R5 (Lectric Leopard) et des R10, pour la Mars II.

Henney Kilowatt

L’ère de la reconversion

Modifier des voitures thermiques grand public en retirant leur moteur et en leur ajoutant des batteries et une machinerie électrique sera un grand classique entre les années 1960 et les années 2000. Parmi les exemples les plus fameux du genre, on trouve la petite flotte de R5 d’EDF, la BMW 1602 qui officia lors des JO de Munich (en ouvrant la route du marathon, notamment), la Volkswagen Electro-Golf, la Fiat Panda Elettra et la Peugeot 106 (déclinée par Citroën en Saxo) électrique…

Notons tout de même que la Panda est la première voiture de ce type à se vendre à plusieurs milliers d’exemplaires (certes, surtout à des administrations) depuis les années 1910, et que le duo 106/Saxo a atteint 5 500 ventes, soit un record qui a tenu jusqu’en 2010, jusqu’à l’arrivée de la Mitsubishi i-MiEV. Leurs batteries nickel-cadmium ne représentaient pas un énorme progrès en termes de densité ou de puissance par rapport au plomb-acide, tout en coûtant plus cher, mais elles réglaient un problème qui a longtemps été l’un des gros handicaps des voitures électriques : la faible durée de vie de leurs batteries. Les accumulateurs au plomb tenaient à peine 300 cycles.

Dans ce catalogue des séries électriques limitées, nous ne pouvons faire l’impasse sur les conceptions d’un pionnier tout à fait inattendu de l’électrification : Jeep ! Ce qui nous oblige à faire un pas en arrière d’une vingtaine d’années par rapport à l’état de notre inventaire. Car la marque spécialiste des 4×4 gloutons en carburant fabriquait alors des versions utilitaires destinées aux services postaux américains. Notamment la 357 DJ5-E « Electruck », l’une des voitures électriques les plus écoulées des années 70. Mais pas la plus vendue, loin de là ! En effet, à cette époque, la combinaison de l’engorgement des villes, de la prise de conscience de la pollution urbaine (les premières réglementations antipollution pour les voitures datent de la fin des années 60 en Californie) et du premier choc pétrolier pousse de nombreuses petites sociétés à essayer de réinventer le transport urbain. Dès 1967, AMC, le propriétaire de Jeep, présentait un concept-car ambitieux : l’Amitron. Sous une carrosserie de voiture de ville deux places ultramoderne et ultralégère (500 kg en tout) se cachait une batterie promettant 240 km d’autonomie ! Par quelle sorcellerie ? Un ingrédient bien connu des voitures électriques modernes : le lithium, utilisé avec 30 ans d’avance.

AMC Amitron

L’Amitron n’est pas seule. L’archétype des voitures électriques est alors compact et… cubique ! La Zagato Zele en est un exemple typique, bien loin des sublimes ou baroques créations auxquelles le maître-carrossier italien nous avait habitués. Ses 500 exemplaires constituent un résultat honorable.

Zagato Zele

Dans un autre registre, en France, la Teilhol Citadine se singularise par sa portière sur la face avant, un peu comme une Isetta. Aux Pays-Bas, la Witkar était destinée à un service d’autopartage dans la ville d’Amsterdam, qui fonctionna de 1974 à 1986. Trente-cinq de ces petites voitures blanches (d’où le nom), à l’étonnant habitacle cylindrique, servirent 4 000 utilisateurs. Si l’autonomie était suffisante pour cet usage, le temps de recharge important grevait leur efficacité opérationnelle. Surtout, le trafic avait tendance à se faire dans un seul sens, laissant certaines stations (elles aussi très originales, les voitures s’emboîtaient et rechargeaient automatiquement en stationnant) toujours vides et d’autres toujours pleines. D’autres services d’autopartage électrifiés furent tentés, notamment à La Rochelle dans les années 90.

Enfin, la championne de la catégorie des voitures de ville électriques est la bien nommée Citicar de Sebring-Vanguard ! Avec son design en coin so seventies, son gabarit à faire passer une Smart Fortwo pour une géante et ses pare-chocs grotesquement démesurés dans ses dernières versions, elle a tout de même trouvé 4 444 clients au total. Pas assez pour être pérenne, bien que ce nombre soit respectable au vu des compromis techniques de l’engin. Une fois de plus, on parle de 50 à 80 km/h maximum, selon la version, et d’une soixantaine de kilomètres d’autonomie.

Sebring-Vanguard Citicar

La CityEl d’origine danoise n’a pas atteint de tels chiffres, mais elle n’a rien à lui envier niveau look. Surtout, elle a été produite durant plus de 30 ans, à partir de 1987 ! Très légère et aérodynamique, elle se contentait de petites batteries et a su garder un petit nombre d’aficionados.

CityEl

Un autre véhicule étrange des années 1980 conserve encore des fans aujourd’hui, mais fut un flop retentissant. Le millionnaire britannique Sir Clive Sinclair avait fait fortune en démocratisant l’informatique grand public et espérait répliquer ce succès avec des véhicules (et pas voitures, le terme est important) électriques. Le Sinclair C5 est ainsi une sorte de tricycle à pédales à assistance électrique, affublé d’un carénage aérodynamique. Il fut lancé en 1985 après une énorme hype marketing. Mais il a totalement dérouté sa clientèle potentielle par son absence de protection contre la pluie (en Angleterre…), comme contre les chocs, ses performances réduites et son ergonomie douteuse (le guidon est sous les jambes de l’utilisateur !).

Sinclair C5

Le chemin vers le succès des voitures électriques était décidément semé d’embûches, mais une petite révolution se préparait alors de l’autre côté de l’Atlantique. Nous l’aborderons dans notre prochain épisode, après un petit détour (très) ensoleillé par l’Australie !

L’article 1930-1980 : Comment la Voiture électrique a survécu (grâce à la guerre et au fun !) est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

L’heure du réveil de l’Europe ?

12 décembre 2025 à 17:35

Aujourd’hui, nous voulions vous soumettre quelques réflexions sur le contexte européen et un frémissement positif que nous ressentons. Il va pourtant à contre-courant de la tonalité des échanges qui président aux débats hexagonaux, où la pesanteur administrative, l’angoisse climatique, les tensions géopolitiques et les rêves décroissants semblent obérer l’avenir, tout en alimentant les populismes et le défaitisme.

Comme vous l’avez constaté, depuis trois semaines, nous vous proposons une série intitulée L’Europe au banc d’essai, où la France se voit confrontée à sept pays voisins, Royaume-Uni compris. Les trois premiers épisodes concernent la retraite, la sécurité sociale et l’assurance chômage. D’autres suivront en début d’année. Il ressort de ces analyses que, y compris sur ses points forts présumés, illustrés par son fameux modèle social, notre pays, à l’insoutenable générosité, sclérosé par sa dette et sa dépense publique, ignore des systèmes et solutions assurant le succès de certains de nos voisins. Mais les choses sont peut-être en train de connaître ici – et ailleurs – un léger infléchissement, grâce au réveil de nombre d’acteurs d’importance, troublés par la dureté du contexte international, la crise environnementale et la nécessaire participation à l’incroyable révolution technologique à laquelle nous assistons dans le sillage du développement de l’IA. L’idée que seules plus de croissance, plus de liberté d’entreprendre et une Europe affirmant enfin sa puissance sont à même d’enclencher une dynamique vertueuse, éloignant les ombres du monde, progresse. Elle semble même gagner la France. L’appel lancé par Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne, va dans ce sens. Dans un discours prononcé le 1er décembre à l’École polytechnique de Milan, il exhorte les Vingt-Sept à abandonner leur rôle de spectateur passif face aux défis du temps et à devenir des acteurs décisifs dans un monde de géo-économie. Il reprend les recommandations de son rapport publié l’an dernier, plaidant pour des dettes communes afin de financer des investissements massifs dans les technologies critiques, telles que les semi-conducteurs, de booster notre productivité et d’adapter nos politiques commerciales au contexte, affirmant que « nous pouvons changer la trajectoire de notre continent ».

De manière complémentaire, l’appel du think tank Europa Nov a, sous forme de tribune collective publiée dans Le Monde, fin novembre, renforce ce momentum en fédérant une centaine de personnalités issues de la société civile, du monde économique et politique, dont d’anciens commissaires européens. Intitulée « La puissance de l’UE est devenue une question de survie pour répondre aux tragédies géopolitiques et climatiques », cette initiative lance la Déclaration de Strasbourg et l’Europa Power Initiative, visant à réinventer l’Europe comme une puissance géopolitique, technologique et culturelle assumée, face à une mondialisation qui expose ses faiblesses institutionnelles et à des enjeux comme le sort de l’Ukraine négocié sans elle. Ce double appel dessine un horizon d’unité et d’ambition, où la croissance n’est plus un objectif isolé mais un levier de souveraineté collective.

Ce sursaut trouve un écho concret dans le domaine énergétique, comme le souligne le dernier Bilan prévisionnel 2025-2035 de RTE, publié en début de semaine, qui positionne la France en atout majeur pour l’électrification de l’économie. Grâce à une production d’électricité bas carbone abondante (nucléaire et renouvelables), le pays bénéficie d’une surcapacité transitoire favorable à l’augmentation des usages électriques, transférant ainsi les consommations des énergies fossiles vers l’électricité décarbonée. Cela permet de réduire de près de moitié les importations d’hydrocarbures, d’améliorer la balance commerciale et la souveraineté. Ce rapport aligne ainsi l’innovation énergétique sur la croissance verte, renforçant le courant vertueux esquissé par Draghi et Europa Nova. Et cela tombe bien, puisque nous vous proposons ce matin un long article sur le rapport de RTE, dont les préconisations pourraient redonner à la France un rôle moteur dans le développement d’une nouvelle puissance continentale et inspirer nos voisins.

L’article L’heure du réveil de l’Europe ? est apparu en premier sur Les Électrons Libres.

❌